CHAPITRE SlXlÈMEé
Berri OU, barri est un mot commun à Tauvergnat, au gascon, au provençal, au catalan, et signifie ville nouvelle, faubourg.
Ègui, angle, appartient à tous les dialectes de la France. C*est Y Aigu français, YAgut gascon, VAcutus latin.
Gur, rond, est le gascon Gurro boule. Pé dégurro, pied bot. S'engurroutoua, se pelotonner. Gourrina, en languedocien, rouler (1). En grec, Fupoç, «, ov, rond, ronde.
C'est surtout dans le travail relatif au radical Ur, ayant pour objet de prouver que les Basques ont habité primitivement le bassin de VAdour, que se montre ce qu'il y a d'arbitraire dans sa méthode.
11 prend le ndm latin de l'Adour, Aturus. Dans ce mot, il isole deux lettres , Ur, et il conclut .que Aturus est incontestablement basque , parce qu'en basque Ur est la racine de Urr,a, eau.
D'abord, le nom du fleuve n'est pas Aturus. Cette forme défigure le nom primitif, local , populaire, qui était , avec l'article inhérent à la langue gauloise^ La Dour, et La Dou. La preuve que l'on disait La Dour, il y a deux mille ans , c'est que TibuUe a employé ce nom , en parlant des victoires de Messala en Aquitaine :
Quum trcmeret forU milite victus Alur (2).
En prononçant Vu à la romaine, c'est-à-dire ou, le mot Atur de-' vient Atour ou Adour. Ptolémée , adoptant la môme forme , nomme le fleuve 'AToupi^, Atouris,
Le peuple de la vallée disait La Dou. En effet, trois affluents,, assez humbles pour avoir échappé aux Grecs et aux Romains, ont conservé cette forme. Les deux premiers, du genre masculin, se nomment Mi-Dou ou Demi-Dou; le troisième, du genre féminin^, se nomme Douzo. Néanmoins, Dou et Dour ont signifié eau en
(1) « Petits nus, doun Targen beziadomen gourrino. ^^^Goudouli^ à la meni(K rio d^Henric lé Gran, stanc. lÛ
(2) Tibull., lib. I, eleg^4.
Quelques édiUons portent Atax, VAuàe.
Mais comme Tibulle félicite Messala de sa victoire sur les peuples de TAquitalne, Aquitanicas génies et du pays de Tarbes, Tarbella PffrenSy il n'ctft pas possible d^hésitcr. «
\\ parle d'ailleurs des faits et des lieux ea connaissance de cause, car il dit' qu*il y était.
gaulois, car Dour a évidemment engendré Doumo, cruche , comme Aïgo a engendré Aiguière.
Le mot Dour est donc celtique, et non basque.
Ledfalecte bas-breton a conservé />otir, pour eau; le dialecte piémontais a conservé Doira, pour canal, ruisseau. Duero, Doubs, Durance, l'ancien nom de Rheims, Duricortora, sont évidemment des formes du même mot.
Virgile, qui était de la Gaule cisalpine, n'a-t-il pas parlé gaulois, lorsqu'il a nommé la mer Doris amara{i), l'eau amène?
Ce serait donc faire violence à l'histoire et à la philologie que de s'arrêter aux considérations vagues et subtiles au nom desquelles M. de Humboldt a voulu rompre l'unité de la nation gauloise , en présentant les Aquitains comme des descendants des Basques (2).
(1) VirgU., Eglog.f X, ver». 5.
(2) Beaucoup de gens ont écrit sur la langue basque, sans la savoir sérieusement.
De ce nombre ont été M. Fleury de lUcluse, professeur de grec à la faculté des lettres de Toulouse, et M. de Humboldt lui-même.
M. deTÉcIuse était helléniste distingué. JTétais, avec Antoine d^Abbadie, devenu célèbre par ses voyages en Abyssinie, Tun des élèves pour lesquels il avait des bontés.
M. d*Abbadic le père, Basque d*une grande distinction et d'une grande fortune, suggéra à M. de l'Écluse Tidée d'étudier le iMisque; et, je crois pouvoir le dire aujourd'hui sans indiscrétion , il lui en offrit généreusement les moyens.
Pendant les vacances ordinaires de Pâques, vers Tannée 1825 ou 1826, M. Fleury de TÉcIuse prit la diligence de Bayonne, et alla passer une quinzaine de jours en Labourd et en Navarre. Sa grammaire banque fut le fhilt de cette étude.
Ces faits se sont passés sous mes yeui. -
M. de.Humboldt savait le basque à peu près comme If. de l'Écluse.
Un soir de Tannée 1828, deux jeunes gens s'étaient donné rendez-vous au Théâtre-Français, pour entendre Talma ; ils causaient entre eux dans la langue . de leur pays.
Dans hi loge se trouvait un vieillard d'une figure distuiguée, qui parut trèsfrappé de la langue smgulière parlée par ces jeunes gens, et il écouta leur conversation avec une attention marquée et soutenue.
La curiosité du vieillard augmentant à mesure que des termes nouveaux se produisaient, il s'approcha pour mieux entendre.
A la fin, n'y tenant plus, il s'excusa de l'indiscrétion qu'il commettait, et il dit aux jeunes gens :
« Je suis M. de Humboldt; je sais les principales langues du monde, et je ne puis néanmoins parvenir â comprendre un seul mot de celle que vous parlez •, de grâce, messieurs, quelle est donc cette langue ? »