‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 93 sur 256 · CHAPITRE SIXlÊBfE · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXlÊBfE

Ce système, qui a eu de notre tcmp^ une sorte de fraîcheur et de renouveau, était déjà usé lorsque M. de Humboldt a réussi à le remettre en cfédit. II avait été exposé au dix*huitième siècle par réminent philologue Lorenzo Hervaz. On en retrouvera toutes les parties, reprises plus tard par M. de Humboldt , dans le tome P' de l'édition originale de son Catalogue (i).

La troisième invasion étrangère, celle des Normands ou Danois, n'exige que quelques mots.

On sait que Charles le Simple fit la paix avec RoUon, duc des Normands, en Tannée 91 i, moyennant la cession de la partie de la Gaule gui porta depuis lors le nom de Normandie, et le domaine direct de la Bretagne. Le chef normand se convertit au christianisme, reconnut le roi pour son suzerain et épousa sa fille. Trente-deux ans plus tard, en 943, mourait Guillaume Longue- Épée, deuxième duc de Normandie, laissant un fils unique, encore enfant, nommé Richard.-

Justement préoccupé de l'éducation de son fils, Guillaume voulut surtout qu'il sût parler le danois, langue de sa race et de sa nation, afln de pouvoir communiquer directement avec ses vassaux et avec ses soldats. Or, voici les instructions que Guillaume donna directement, à ce sujet, à l'un des seigneurs de sa cour, nommé Bothon, en le chargeant de l'éducation de Richard :

a Dans la ville de Rouen on emploie beaucoup plus la langue romane que la danoise, tandis qu'à Bayeux la danoise .est plus fréquemment usitée que la romane. Je désire donc que mon fils soit conduit prochainement à Bayeux; je veux que là, Bothon, il soit sous ta garde, élevé et instruit avec grand soin, incité à l'étude de la langue danoise, à laquelle il faut qu'il s'attache, afin d'être un jour capable de disputer facilement avec ceux de sa nation (2). D

L*un des jeunes gens, s^nclinant avec respect, dit à M. de Humboldt : <* C^est la langue basque. «

C'était M. Larabure , notre ancien collègue au Corps législatif. 11 nous a personnellement raconté cette anedote, et il nous autorise à la publier.

(1) Henrai, Saggio praiico délie lingue. — Catalogo^ tom. I, capilol. IV, art. 6, p. 200 ; t. Il, articolo II, cap. XL, p. 40 et suiv.; Césena, 1787. in-4°. Lorenzo Herraz, Espagnol d'origine, a écrit son livre en italien. 11 en a été fait une traduction espagnole, publiée à Madrid, en 1800.

(2} Quoniam quidem Rotomagensis dvitas romana poUus quam danica uti-

18^ iJiNGUE FBANÇAISB

De ces détails, tirés de la chronique de Dudon de Saint-Quentin, et confirmés littéralement par le poème de Benoit sur les ducs de Normandie (1), il résulte bien clairement que moins d'un demi-siècle après leur établissement dans la Gaule les Normands arrivés avec RoUon avaient oublié presque tous la langue danoise, et qu'en tous cas la langue romane ou gauloise prévalait contre la leur.

Un siècle plus tard , lorsque Guillaume le Bfttard conquit à Hastings la couronna d'Angleterre , les Normands avaient pleinement adopté la langue gauloise, puisque, d'après le témoignage formel d*fngulfe, Guillaume l'imposa aux seigneurs anglais de sa cour, et la fit enseigner dkns les écoles, à partir de l'année 1067.

Finalement, la quadruple invasion du nord, de Test, du sud et de l'ouest n'altéra en rien l'unité philologique de la Gaule. La langue de nos pères ne fut entamée ni par les Francs, ni par les Wisigoths, ni par les Basques, ni par les Normands. Les idiomes de ces peuples ne poussèrent aucune racine dans le sol.

Ce serait même un phénomène digne de l'attention de la science, que la résistance vingt fois séculaire de la langue gauloise à l'action des idiomes ambiants, si cette résistance ne s'expliquait trèsaisément par la nature même des choses.

Depuis deux mille ans passés la langue gauloise côtoie la langue allemande à l'est , de Yerviers à Fribourg , par Arlon, Saint- Avold, Scheldestadt et Delemont.

Depuis Icseptième siècle elle côtoie la langue basque , au sudouest, dans les arrondissements de Mauléon et de Payonne.

La séparation est un ruisseau, un chemin, une haie, un simple fossé, c'est-à-dire qu'elle est idéale. Quoique idéale, cette ligne n'a jamais été franchie. Deux villages sont à quelques centaines de pas ; l'un parle wallon ou lorrain, l'autre parle allemand; celuici parle béarnais ou gascon, celui-là parle basque. •

Pourquoi cela? Ppurquoi les habitants de ces villages, qui ont

tor eloquentia, et Bajocarensis nlitar freqnentias danica lingua qnam romana; Tolo igitur ut ad Bajocacensia défera tur quantocius mœnia; el ibi toIo ut sit, Botho, sub toa custodia, et enutriatur et edocetur euro magna diligenUa, fer- Tens loquadtate danica, tamque discens (enaci memoria, ut queat sermocinari INrofusitts oliro contra Danigenos. — Dudo , Saint-Quintin., De Morib, et act, Normann. , lib. III, p. 112.

(1) Benoit a suivi le récil de Dudon, comme on peut le voir dans fon poëroe, notamment au chapitre intilul*^ : Si cum VEnfés Richart fut baillé à Botun; — rers 11,520 et suivants.

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