‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 94 sur 256 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

besoin de communiquer, apprennent- ils la langue les uns des autres, sans oublier la leur, au lieu de fondre les deux langues en une seule, ce qui semblerait plus simple et plus logique?

Les deux langues, quoique vivant côte à côte depuis quinze ou vingt siècles, ne peuvent pas glisser l'une dans l'autre, s'unir et se fondre en une seule, parce qu'elles sont de nature différente et opposée.

Le gaulois, langue qui décline ses substantifs avec des prépositions, ne peut pas se fondre dans l'allemand, qui les décline avec des désinences.

Le gaulois, qui a mille ou douze cents verbes, et qui les conjugue surtout avec des auxiliaires, ne peut pas se fondre dans le basque, qui n'a qu'un seul verbe, et qui le conjugue ^ à tous les modes et à toutes les voix, avec des flexions infinies.

Un Allemand peut donc apprendre le français, et un Français peut apprendre l'allemand; un Basque peut apprendre le français, et un Français peut apprendre le basque ;' mais il n'est au pouvoir ni des hommes ni de Dieu de faire de l'allemand et du français, du basque et du français, une langue unique et fusionnée.

Leur génie distinct et contraire s'y oppose.

Voilà pourquoi il est naturel que, bien qu'ayant vécu côte à côte pendant tant de siècles , le gaulois et l'allemand , le gaulois et le basque ne se soient jamais fondus, ou même alliés.

C'est là un fait logiquement déduit de la nature des choses, et dont le grand philologue Lorenzo Hervaz donne l'explication en ces termes :

a L'artifice particulier à l'aide duquel en chaque langue les mots sont disposés ne dépend pas du génie de l'homme, et encore moins de son caprice. Cet artifice est propre à chaque langue, et découle de sa nature. Les nations, à l'aide de la civilisation et de la science , sortent de la barbarie et deviennent plus ou moins éclairées et sages; mais il n'est au pouvoir d'aucune d'elles de changer les conditions granmfiaticales de sa langue respective (i). »

La thèse qui fait l'objet de ce chapitre repose sur deux idées connexes et inséparables , qui sont la nationalité identique des

(1) Heiraz, Cafahg. de las lenguas, etc., 1. 1, articulo III, p. 23, de la trad. espagnole ; Madrid, 1800, 3 toI. in-8''.

18i LANGUE FRANÇAISE.

idiomes de la France, de l'Espagne et de l'Italie , et la communauté de leur nature gauloise ou celtique.

Ces deux idées supposent que des tribus gauloises ont occupé y à diverses époques et sous divers noms, les principaux territoires de ces trois pays. Ce qui précède a mis ce fait en lumière pour ce qui touche le territoire de la France ; il reste à démontrer qu'il s'étend , avec une égale certitude , d'abord à l'Espagne et ensuite à l'Italie.

Nous allons nous attacher premièrement à l'Espagne.

Toutefois , avant d'étudier la nationalité des peuples qui ont occupé et qui occupent encore le territoire de l'Espagne, il convient de vider deux questions préliminaires , qui simplifieront le sujet , et qui sont relatives, la première au nom de ce pays, la seconde à sa division ancienne et moderne.

La péninsule espagnole , depuis l'époque reculée où elle est entrée dans l'histoire, a porté deux noms, celui d'Ibérie et celui d'Espagne.

Tout le monde convient que le nom d'Ibérie fut donné au pays à cause de l'Ëbre, fleuve que les Grecs appelaient Iber, 'I6rjp; mais nul ne saurait dire la cause qui lui fit donner le nom d'Espagne, que les Grecs écrivaient Ispania, 'JoitavCoc. Justin, le seul qui ait essayé d'expliquer l'origine de ce deuxième nom , le fait venir d'Hispanus, sans ajouter si ce nom désignait une rivière ou un homme (1). Porphyrogénète dit que cet ZT^panu^ était un géant (2).

Lequel de ces deux noms fut employé le premier chez les peuples étrangers? Il n'est pas douteux que ce n'ait été le nom d'Ibérie, parce que c'était celui que les historiens et les géographes grecs employaient de préférence , et qu'ils furent les premiers qui écrivirent sur la Péninsule. Appien constate que si quelques-uns la nommaient jadis Ibérie, elle portait de son temps le nom d'Espagne ( 3) ; et Strabon ajoute que les Romains employaient indifféremment l'un et l'autre nom (4).

Deux raisons concoururent à faire donner à l'Espagne le nom de l'Ebre , comme on donna à l'Inde le nom de l'Indus, et à l'Egypte

(1) Hanc Teteres ab Jhero amne primum Iberiam, postea ab Hispano Hispaniarn cognominaverunt. — Justin., lib. XLIV, cap. I.

(2) Constantin. Porphyrogenet., De administrand. imper., cap. XXIV. (3)... Tf}c 'lonotvCa^ vOv» OnoTivûv àvil *I6spia; XfYO(Uvri;... Appian, Hispanic,

p. 423^ édit. de 1670, Arosterd., in-8*. (4) Strab., Geograph., lib. III, cap. Y, § 19.

ik.

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