CHAPITRE SIXIÈME
Polybe ne le crojiftit pas^ mais d'autres l'affirmaient ; et Strabon constate que de son temps ils n'offraient entre eux aucune différence (i).
Ce que tout le monde attestait, c'est que les Turdetains et les Turdules passaient pour les plus anciens habitants de l'Espagne. Mêla dit de ces derniers : a Là habitaient les vieux Turdules (2). d ' Strabon ajoute que les Turdetains avaient des traditions historiques et des coutumes rédigées en vers et remontant à six mille ans (3). Surtout, c'étaient les deux peuples de toute l'Espagne les plus policés et les plus lettrés. . Ces Turdetains et ces Turdules étaient environnés de tribus gauloises, auxquelles, dit Strabon, ils avaient communiqué la douceur de leurs mœurs. Cette action civilisatrice sur les Gau-' lois, les Turdetains et les Turdules la devaient à l'influence de leur voisinage, ou plutôt, comme le croyait Polybe, à leur communauté d'origine avec ces Gaulois (4).
La Bétique était , ainsi que nous l'avons dit, divisée, du nord au sud, en deux parties à peu près égales par le Bétisou Guadalquivir. La partie s'étendant de la rive droite de ce fleuve à l'Anas ou Guadiana (5) portait le nom de Béturie. La moitié de ce territoire considérable , comprenant la province de Huelva , une partie des gouvernements de Séville et de Gordoue, portait aussi le nom de Celtique, parce qu'elle était habitée par des nations gauloises.
a Xa Béturie, dit Pline, est divisée en deux parties et appartient à deux nations ; les Celtiques, qui touchent à la Lusitanie et qui relèvent de la jmidiction d'Hispalis (Séville); les Turdules, qui touchent à la fois à la Lusitanie et à la Tarraconaise, et qui appartiennent à la juridiction de Cordoue (6). »
Ces Celtes avaient pour ville principale Pax-Augusta , dans
(1) Strab., Geograph.y lib. III, cap. I> $ 6.
(2) la eo sunt Turduli vçteres. — Pompon. Mêla, lib. III, cap. I.
(3) Strab., Geograph.y lib. III, cap. I,$ 6.
(4)... à; tlprixe UoXuCio;, Ôii îiîiv ovY^miav. — Strab , Geograph,, lib. III, cap. III, $ 15.
(5) Les Arabes changèrent les nomft primitiOi d'un grand nombre de rivières, en mettant deyant ces noms le mot ouàde, prononcé par les Espagnols Gouàde, et signifiant cours d'eau.
De là GuadalquiYir, Guadiana, Guadelele, Guadiro, Guadalaviar, Guadarrama, Guadalupe, etc.
(€) Plin., Hist. nat,, lib. III, cap. III.
laquelle les uns voient Badajos, les autres BéJH ; et les Turdules, que nous connaissons déjà, avaient Augusta-Emerita, ou Mérida pour capitale (i).
Néanmoins, ces nations gauloises fort nombreuses possédaient en outre beaucoup d'autres villes. Pline leur en attribue seize, sans compter Pax-Augnsta (2); et Strabon nomme encore une autre de leurs villes, située non loin de la mer, appelée Conistorgis, et appartenant aussi à ces Gaulois établis entre le Guadalquivir et la Guadiana (3).
Passons maintenant à la Lusitanie, qui commençait sur la rive. di*oite de TAnas ou Guadiana. Ici se retrouvaient les établissements gaulois, pour se développer beaucoup plus encore qu'en Andalousie.
Entre l'embouchure de la Guadiana et celle du Tage s'avance, à l'ouest, le Sacrum Promontorium des Anciens, ou le Cap Saint- Vincent des modernes. Ce territoire forme le royaume des Algarves; les Romains l'appelaient le Coin, Cuneus; il était peuplé de Gaulois.
Là se trouvaient la moitié des Cynètes, dont la Guadiana divisait le pays en deux parties, comme le dit Festus Avienus (4). Là se trouvaient aussi les Bretons Vénètes, ou Vannetais, dont parle Scylax, et qu'il dit frères de ceux de l'Adriatique (5), lesquels étaient eux-mêmes de purs Gaulois, comme l'affirme Polybe (6); là, enfin, se trouvaient d'autres Turdules, ces Celtes d'origine, dont nous rencontrerons bientôt une émigration mêlée de Gaulois, marchant vers le nord, et s'arrêtant sur la rive droite du fleuve de l'Oubli, la Lima actuelle, entre le Douero et le Minho.
Après être remonté au nord et avoir passé le Tage, on rencontrait d'autres Gaulois d^ns l'Estramadure occidentale. Pline les y place dans l'ordre suivant, en descendant de l'est à l'ouest : a Peuples de la Lusitanie : les Celtes, les Turdules et les Vettons autour du Tage (7). »
(1) Strab., Geograph.y lib. III, cap. III, § 5.
(2) Plin,, HiiU natur.y lib. III, cap. III. (3)Strab., Geograph., lib. III, cap. I, $ 2.
(4) Voir la note 5 de la page 22.
(5) Scymnas chius, Peripl.^ v. 192.
(6) Polyb., Bistor., lib. II, cap. XVII.
(7) Génies : CelUci, Turduli, et circa Tagum Vettones. — Plin., Histor., lib. IV, cap. XXV.
CHAPITBE SIXIÈME. 197
En poussant encore au nord, on trouvait le Munda ancien, qui est le Mondego actuel. Toute la côte, depuis le Mondego jusqu'au Douero, aux lieux où sont aujourd'hui les villes de Coïmbre, d'Aveiro, de Vi'seu, de Lamego, était couverte de nations gauloises. Le géographe espagnol Mêla TafTirme en ces ternies : a Cette côte s'étend en ligne droite jusqu'à une certaine distance.... Les Celtes l'occupent tout entière jusqu'au Douero; delà jusqu'à la première sinuosité viennent les Groviens (i). »
Encore un pas vers le nord , et nous sortons de la Lusitanie, qui finissait au Douero, pour entrer dans la partie extrême de la Tarraconaise, s'avançant à l'ouest jusqu'à l'extrémité du cap de Finisterre.
Ici encore , comme sur toute la circonférence de la Péninsule , nous rencontrons les Gaulois.
Nous trouvons d'abord , dans l'Entre Douero et Minho , les Gaulois établis avec les Turdules, sur la rive droite du fleuve de l'Oubli, ou de la Lima.
Ce fleuve da l'Oubli acquit parmi les anciens une certaine célébrité. Strabon, qui l'appelle Léthéy Aiîôiîc, constate qu'on l'appelait encore Limœa, et même Bélion. Tite-Live et Florus racontent diversement sa légende (2), au sujet d'une expédition de D. Brutus en Lusitanie, pendant laquelle des soldats auraient refusé de passer ses eaux redoutables. Strabon, plus précis, s'exprime ainsi :
a On raconte que les Celtes et les Turdules, ayant fait une expédition de ce côté, une sédition s'éleva entre eux, après avoir traversé le fleuve Limaea ; la mort de leur chef étant survenue en ce moment, ils se dispersèrent et s'établirent dans le pays, ce qui fit donner à la rivière le nom de fleuve de l'Oubli {3). »
Ces Celtes et ces Turdules s'établirent ainsi dans la région qui a porté depuis le nom de Galice. Les habitants s'appellent euxmêmes Gallegos ; il n'est pas difficile d'y reconnaître des Gaulois.
Nous arrivons enfin au terme de notre course autour de l'Espagne ; nous voilà au cap de Finisterre, que les anciens appe-
(1) Frons illa allquamdiu rectam ri^am habet... Totam Celtid colunl y sed a Dario ad llexum, Gro?ii. — PompoD. Mêla, lib. III, cap. I.
(2) VoirTit.-LiT., HUtor., Epilom. LV,.et Floma, lib. H, cap. XVII. (3)... Kata|j,sTvat axcSaaOévtaç a0t60t; Ix toOtov Si xal Tiv icot«(Mv AiqOi);
àyopcvOvivai. Strab., Geograph.t lib. III, cap. Ilf, $ 5.
laient le Promontoire des Celtes, Promontorium celticum (i).
Ici, tout est gaulois.
Autour du cap sont les Artabres, nation d'origine celtique, comme le témoigne formellement Mêla (2) ; autour des Artabres , et près du cap sont les Celtes , qui lui ont donné leur nom (3), et que Pline divise en trois nations distinctes, les Celtes Nérit , les Celtes Lucences et les Celtes PrcBsamarques (4).
Enfin, à la suite, et en remontant encore au nord, sont les deux Asturies, dont les habitants sont rattachés par Xiphilin à la grande famille gauloise, dans ce passage : a Auguste soumit les Astures, qui sont de race celtique (5). »
Ce témoignage ne suffirait peut-être pas ; mais la nationalité celtique des Astures résulte de .leur communauté de langage avec les autres Celtibères, leurs voisins.
Si nous résumons ce qui précède, nous trouvons TEspagne couverte par deux aliuvions successives de peuples venus du deboi*s :
La première et la plus considérable apporte les peuples dits Ibères, qui s'établissent partout, du nord au sud et de l'est à l'ouest.
La seconde, beaucoup plus restreinte, apporte les peuples dits Celtibères, qui s'établissent du bassin de TÉbre au bassin du Guadalaviar, mais qui, par l'éclat de leurs actions, donnent leur nom à une région bien plus étendue que celle qu'ils occupaient.
Ibères et Celtibères étaient donc des appellations générales et collectives , embrassant des peuples de nationalité et par conséquent de langue différente.
Toutefois, sous l'appellation d'Ibères, la nationalité celtique dominait ^e beaucoup toutes les autres, puisqu'elle était altérée seulement sur les bords de la mer par les comptoirs grecs ; dans l'intérieur, par les colonies romaines.
(1) Plin., HUt nat., lib. IV, cap. XXXTV.
(2) In ea ora primum Artabri sont, eUanmam Celticae gentis. — PoinpOQ. Mêla, lib. III^ cap. I.
(3)... Ilepiotxovat 8* aùn^v KcXnxoC. — Sfrab., Geograph.j lib. III, cap. III, S 5.
(4) PUn., Bisior. natur., lib. IH, cap. IV. —Lib. IV, cap. XXXïV.
(6) ÀÛYOUffToç lï xeà 'Aorupo;, KeXttxà IOvt)... ivCxTi^c. — Joan. Xiphilin., Epitame Dionis, ex lib. LIII.