CHAPITRE SIXIÈME
Nous avons déjà montré, au chapitre IV, par l'exemple de Marseille et d'Ampuries , que l'action ethnologique ou philologique des comptoirs ne dépassait par leurs murailles.
L'action des colonies romaines de l'intérieur n'était guère plus sérieuse.
On sait qu'une colonie romaine était l'établissement, sur un point donné d'un territoire extérieur, des soldats d'une légion qui avaient gagné la vétérance. La légion nouvelle, au complet, étant de quatre mille hommes, c'est calculer les vétérans à un chiffre bien élevé que de les estimer à deux mille.
Pline porte à vingt- une les colonies romaines établies en Espagne (1). C'est donc quarante-deux mille soldats romains, en tout, c'est-à-dire quarante-deux mille paysans sabins , samnites, osques, étrusques, gaulois cisalpins, instruits comme le sont des soldats, que l'établissement des colonies avait introduits en Espagne. Ces hommes prenaient pour la plupart des femmes dans le pays (2); leurs enfants parlaient la langue de leurs mères; et à la deuxième génération tous les caractères de l'origine avaient disparu, comme cela est arrivé parmi nous, aux Francs, aux Bourguignons et aux Normands, qui pourtant étaient arrivés avec leurs familles.
On peut donc dire qu'au point de vue de la race les Gaulois dits Ibères, répandus dans presque toute l'Espagne, sous un grand nombre de noms, ne laissèrent pas entamer leur nationalité par les faibles éléments étrangers, grecs ou italiens, qui se mêlèrent à eux.
Ils restèrent surtout intacts au point de vue de la langue. Nous montrerons , au cours d'un chapitre ultérieur, consacré à l'exposition de la nature et de l'unité de la langue gauloise, que tous les dialectes de l'Espagne sont, au fond , les mômes entre eux , et qu'ils sont encore et relativement les mêmes que ceux de la France et de l'Italie , pays qui furent avec l'Espagne le siège où s'établirent la nationalité et la langue gauloises.
L'appellation de Celtibères n'aurait donc compris que les Gaulois purs, sans les douze colonies romaines, les Vascons et les Can-
(i) Hist, natur., lib. III, cap. III, IV.
(2) C'eslaind que Tan de Rome 581, ou Tan 171 avant Tère vulgaire , le sénat \it arriver d^Espagne les délégués de quatre mille Individus, ae disant nés de soldats romains et de femmes espagnoles, et qui demandaient une ville pour t'é» tablir. — Voy. Tit.-Liv.,F^i^or., lib. XLIII, cap. Ifl.
tabres établis dans les limites administratives de la Celtibérie (1). C'étaient là autant d'éléments étrangers à la nationalité gauloise.
Un philologue instruit a voulu , dans un livre récemment publié sur VOrigùie des Basques (2), distinguer les Gantabres des Yascons^ et attribuer les premiers à la nationalité celtique.
Nous croyons que M. Bladé est dans l'erreur, et que les Vascons et les Gantabres se sont toujours confondus par la nationalité et par la langue. Cantabre était le nom du peuple, Vascon le nom de la tribu ; les uns et les autres étaient étrangers à la nationalité celtique ou gauloise ; les uns et les autres étaient lès ancêtres de ces Basques mystérieux, qui font la torture des érudits depuis près de trois siècles.
Pour établir l'origine celtique des Gantabres, M. Bladé se fonde d'abord sur un passage de Strabon, et ensuite sur un passage de Dion Gassius, conservé par Xiphilin, dans son Epitome.
Nous allons les reproduire l'un et l'autre, dans une traduction littérale, en ayant soin de placer en note les deux textes originaux.
Voici d'abord le passage de Strabon :
« Au nord des Geltibères habitent les Bérons, limitrophes des Gantabres Gonisques, et provenus eux-mêmes d'une expédition militaire des Geltes (3). »
« L'origine celtique des Gantabres, dit M. Bladé, est attestée par ce passage. » Nous ne pouvons pas accorder cela. Ge qui est attesté , c'est l'origine celtique des Bérons , voisins des Gantabres Gonisques; mais cette attestation ne va pas, dans le texte, jusqu'aux Gantabres eux-mêmes.
Indépendamment du texte, qui est formel, un passage précédent de Strabon ne permet pas d'appliquer à d'autres qu'aux
(1) II y avait encore dans la Celtibérie on Tarraconaise treize cités romaines ; mais ces treize cités étaient espagnoles, avec jouissance du droit de cité à Rome. — Voy, Plin , Hist. natur., lib. UI, cap. IV.
(2) Études sur Vorigine des Basques^' [tar M. Jean-François Bladé, Pans , 1869, chez Franck.
(3) OixoOai S'ix (lèv tcôv icp6< dipxtov {tepûv xùXç KtXTt6npe<Ti Bi^pcovs;, Kavtci6poic 6|j,opoi 'toTc KovCoxoïc, xal oOrol toO KcXTtxoO oxoXou ytywm^.,, — Strab., Geograph.y lib. III, cap. IV, § 12.