‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 99 sur 256 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Bérons les mots provenus cTune expédition militaire des Celtes, par lesquels l'auteur caractérise leur entrée en Espagne. Dans ce passage^ que le lecteur connaît déjà, Strabon reproche aux Ibères ou Espagnols leurs divisions, et il dit :

a Si les Ibères avaient voulu unir leurs forces pour se défendre, la plus grande partie de TEspagne n'eût pas été si facilement conquise par les Carthaginois, ni, avant eux, parles Tyriens ni ensuite par les Celtes, qui s'appellent aujourd'hui Celtibères et Bérons (4). '

Eh indiquant le pays habité par les Bérons, au nord des Celtibères, sur la limite des Cantabres Conisques, Strabon rappelle donc ce qu'il avait déjà dit de leur entrée en Espagne, opérée l'épée à la main ; et le mot (rrdXoç, employé par l'auteur, et signifiant expédition militaire en général, mais expédition militaire maritime en particulier, pourrait bien, joint à la position des Bérons sur la rive droite du Bouero, donner à penser qu'ils étaient arrivés par l'océan Cantabrique, comme les renforts d'Auguste, qui pendant la guerre des Cantabres vinrent par ruse prendre les Astures à revers (2).

Le témoignage de Strabon fait donc complètement défaut à M. Bladé, pour établir la nationalité celtique des Cantabres.

Venons maintenant au passage de Dion Cassius. Celui-ci , par exemple , est catégorique ; et quoique M. Bladé se soit abstenu de le donner, nous le reproduirons textuellement, pour que tous les éléments de la question soient exactement connus :

a Auguste subjugua les Astures et les Cantabres, peuples celtiques (3). D

Quelle est la valeur de ce témoigne, d'ailleurs très-précis ? — Lé voici.

Ce passage est emprunté à un résumé fait par Xiphilin^ compilateur grec de la fin du onzième siècle, du récit de l'expédition d'Auguste contre les Astures et les Cantabres, récit contenu

(1)... ElTa KcXto?;, o( vûv KcXtC^iipc; xal Bi^pwvcc xoXovvtok. — Sirab., Gtogr,, lib. in, cap. IV, $ 5.

(2) M. Bladé a contesté à tort ceUe expédition maritime d'Auguste. Elle est formellement attestée par Florus : « nec ab oceano quies, quum infesta classe ipsa quoque terga hostium csederentur », lib. IV, cap. XII.

(3) AOyouoTOc 8è 'âoX 'Aaivpotc xotl,KavTi6pov; xsXttxà iOvti.... évCxTiac. — Joan. Xiphil., Epiiom. Dion., ex lib. LUI.

dans le livre LUI de V Histoire romaine de Dion Cassius en LXXX livres, dont la plus grande partie est perdue.

Mais ce livre LUI de Y Histoire de Dion Cassius est heureusement au nombre de ceux qui nous sont parvenus, ainsi que les livres LIV et LV. L'expédition d'Auguste, résumée par Xiphilin, se trouve en effet racontée dans le livre LUI ; la deuxième insurrection des Cantabres et des Âsturesest racontée dans le livre LIV; mais, ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux livres , on ne trouve un seul mot qui fasse allusion à la nationalité celtique des Cantabres et des Astures, laquelle demeure ainsi une affirmation de Xipbilin , sans aucune base dans la tradition antique.

Voici même, pour l'entière édification du lecteur, le passage original de Dion; et ce passage, rapproché de celui de Xiphilin, permettra d'apprécier la méthode de cet abréviateur :

a Auguste en personne fit la guerre aux Astures et aux Cantabres (4). »

Voici encore le passage du LIV* livre, relatif à la nouvelle révolte des Cantabres et des Astures :

a Vers ces mêmes temps, les Cantabres et les Astures prirent les armes de nouveau (2).

Il n'y a , comme on le voit, dans ces deux passages aucune trace de la nationalité celtique des Cantabres; il n'y en a pas davantage dans les autres passages où Dion parle de ces deux peuples.

Ainsi, il faut retirer encore à la thèse de M. Bladé l'autorité de Dion Cassius, après lui avoir déjà retiré celle de Strabon. Il ne lui reste donc plus que celle de Xiphilin, compilateur grec de la fin du onzième siècle. Est-elle suffisante, à elle seule, pour fonder un système historique nouveau, sans appui dans la tradition ou dans les faits? — Nous ne le croyons pas.

Il n'est d'ailleurs pas difficile de s'expliquer comme Xiphilin ou l'un de ses copistes aura altéré le texte de Dion, et pris les Cantabres pour des Celtes. On a vu que d*un bout à l'autre l'Espagne en était pleine. Le grand géographe Éphore étendait lui-môme la limite de la Celtique jusqu'à l'Océan occidental et

(1) AMc Sa ô AuYOUOTOc 9cp6cTC Toi<; 'Aorupa; xal icpi; tov; KavTÂSpov; dc|jia iiioXs|AT}ac. — Dio Cass., Histor, roman., lib. LUI, $ 25.

(2) Tnà 2i Tovtou; toO; xP^^v; xa) ot Kavrà^pot ot li 'A^upc; ifto)i(iT)aav <x&6ic. — Ibid., lib. LIY, §5.

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