CHAPITRE III
ÉTAT nu COMMERCE, DE LA NAVIGATION ET DE LA CIVILISATION EN EUROPE.
L’invasion des barbares dans l’empire d’Occident porta un coup fatal à la civilisation, dans toutes les provinces qu’elle frappa. Quoique moins violemment atteint, l’empire d’Orient était dans un état de décadence qui ne lui permettait pas d’aider les peuples occidentaux à sortir de l’abîme où ils venaient d’être précipités. Cependant quelques cités plus heureuses ou plus énergiques continuèrent à se livrer au commerce ou à la navigation, ou même durent leur naissance au fléau qui ravageait le monde romainT Fréquentant les pays épargnés par l’invasion, elles y puisaient et en rapportaient les éléments de l’ancienne civilisation, régénérée déjà par la divine religion du Christ. Marseille, qui, depuis plusieurs siècles, devait sa splendeur et sa prospérité à la marine, ne cessa jamais complètement de s'occuper du commerce d’outre-mer; et, dès qu’elle put alléger le joug des barbares, tourna toutes ses forces vers la na^gation. Cette ville se fit toujours remarquer par la modération de sa politique, et étendit au loin son négoce et sa réputation. Elle entretint dans le sud de la Gaule un foyer de lumière, relativement assez vif, pour exercer une heureuse influence sur les cités qui l’entouraient. Trani eut à peu près le môme sort ; elle aussi continua toujours à se livrer au commerce maritime, et fut peut-être l’école où les Vénitiens
puisèrent l’art do naviguer. Une jalousie commerciale amena sa ruine complète : elle fut anéantie par une rivale italienne et civilisée.
Venise dut sa naissance aux invasions elles-môraes. Au V" siècle, fuyant le joug des barbares, un petit nombre de citoyens de l’Italie, et de Rome peut-être, comme l’ont prétendu depuis leurs descendants, se réfugia dans les laguijes inaccessibles de la mer Adriatique et s’y maintint libre ; tandis que tous les peuples de la Péninsule subissaient le joug successif de toutes les hordes qui inondaient les anciennes provinces romaines. La terre manquait ;ï cette petite nation, elle dut demander sa subsistance à la mer; les Vénitiens, pêcheurs par nécessité, devinrent bientôt navigateurs et commerçants ; les progrès furent rapides, car, dès le vi* siècle, noufe les trouvons dominant siu tout le golfe Adriatique et portant leur négoce jusqu’à Constantinople.
Un grand nombre d’autres villes italiennes suivirent l’exemple des habitants de Trani, d’Amalfl et de Venise, avec une ardeur et un succès immenses. Ces peuples se faisaient ainsi les intermédiaires, les facteurs, des échanges entre les nations de l’Orient et celles de l’Occident. Ils allaient chercher au fond de la Méditerranée les riches proc^pits de l’Inde, de l’Asie centrale et même de la Chine, et les portaient aux Francs et aux Germains. Ils donnaient à ces derniers une idée du luxe et de la civilisation asiatiques, et faisaient naître en eux, non le désir d’imiter l’art et l’industrie de ces contrées lointaines, mais le besoin de se procurer, au prix des plus grands sacrifices, les jiroduits et les bienfaits de cette industrie. Ce commerce donnait à ceux qui s’y hvraient d’immenses richesses, et par conséquent une grande puissance. Leurs flottes faisaient trembler tous les peuples riverains de la Méditerranée ; elles eü'rayaient les empereurs de Constantinople eux-mêmes. Malheureusement la rivalité, la jalousie commerciales les divisèrent bientôt; des guerres sanglantes et presques. incessantes existèrent entre ces fitats, puissants par leur marine, puissants par leurs colonies, mais dont le territoire primitif se bornait à
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quelques cités, ou même à une seule ville. Ces guerres prolongées paralysèrent sans flouto les progrès de la civilisation que le commerce tondait puissamment à développer.
Un événement imprévu vint donner au commerce et la navigation de l’Europe entière une nouvelle impulsion, et à la civilisation un élément nouveau de développement. En 1075, une horde musulmane, les Turcs Seljouoides, peuple barbare sorti du centre de l’Asie, s’était emparée de la Syrie et de la Palestine. A cette nouvelle, tous les peuples chrétiens s’émurent; mais cette émotion fut à son comble lorsqu’on apprit les atroces persécutions que les infidèles faisaient subir aux pèlerins chrétiens qui voulaient visiter les lieux saints. A la voix de Pierre rilermite et du pape Urbain II, l’Europe occidentale s’ébranla tout entière pour arracher à la profanation les lieux où s’étaient accomplis les saints mystères de la religion. De 1095 à 1248, sans parler des expéditions isolées qui n’avaient aucune chance de succès, cinq grandes croisades partirent de l’Europe pour l’Asie : l’élite des barons et des grands seigneurs de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la France surtout, commandée par des rois et des empereurs, prit part à ces entreprises.
Pour atteindre leur but, les croisés avaient besoin de vaisseaux; ils n’en possédaient point, il fallut avoir recours aux villes maritimes. Venise, Gènes, Pise, Marseille, Barcelone furent appelées à transporter les guerriers chrétiens, ft apporter les renforts, à fournir les vivreset les approvisionnements indispensables pour ces campagnes lointaines. Ces villes, sans jamais prendre aux croisades une part directe et active, en recueillirent tous les fruits immédiats. Chaque expédition, outre le gain commercial, le fret, la vente des vivres et approvi- .sionnements, etc., etc., a.ssurait aux navigateurs des privilèges , très-étendus dans les pays conquis. J’ai déjà eu l’occasion de citer 1e traité conclu entre saint Louis, roi de France, et la république de Venise ; il peut donner une idée exacte des liénéfices énormes que ces sortes de transports procuraient aux nations maritimes ; elles leur assit raient d’ailleurs une influence
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imoiT MAIUTIMK I.STF.nNATlüNAl.
l.ivs-oüiisicU'i'aljlc. Los Vôuiliens sont persôcutés à Constantinople par les Pisnns, qui y avaient acquis une prépondérance complète ; ils détournent de son chemin et de son but la quatrième croisade, amènent la première chute de l’empire d’Orienl et la création de l’empire latin. Dans le partage des pro- A'inces, ils se firent donner en toute propriété celles qui étaient . surtout à leur convenance, et se réservèrent dans les autres des privilèges mercantiles très-importants. Un demi-siècle pins tard, en 1261, les Génois renvereaient l’empire latin, et remettaient sur le trône l’eniperenr Michel Paléologue, qui, sans le secours de leurs vaisseau.x, n’aurait pu parvenir à s’emparer de Constantinople.
Si lescroisades n’eurent pas tout le succès qu’en attendaient leurs auteurs, elles eurent une très-grande influence sur la civilisation de l’Europe et sur les déA'eloppements du commerce et do la navigation. Il ne peut entrer dans mon sujet d’examiner en détailles résultats politiquesde ces e.xpéditions, jugées trop souvent avec une grande légèreté ; il me suffira de dire que les croisades, en affaiblissant beaucoup la puissance des grands seigneurs, augmentèrent considérablement celle des souverains et portèrent au système féodal un premier et terrible coup. Elles facilitèrent l’affranchissement des communes et môme des serfs particuliers, enfin elles répandirent chez les croisés, grands et petits, des idées nouvelles, qui devaient plus tard porter leurs fruits. Pour me borner aux résultats purement commerciauxet maritimes de ces entreprises, je ferai remarquer que tous les soldats delà croix, grands seigneurs ou simples suivants, se trouvant en contact avec la civilisation beaucoup plus avancée de l’Orient, en rapportèrent nécessairement le désir, le besoin peut-être, d’imiter les arts qu’ils connaissaient désormais, et de se procurer les produits qu’ils ne pouvaient fabriquer eux-mêmes. Tous se familiarisèrent avec la mer et ses dangers, et apprirent de quelle • importance est la marine pour un Etat qui veut être puissant. Gelle influence se fit sentir jusque sur les rives encore sauvages de la Baltique.
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Ce fut pour se rendre à la croisade que Richard I", roi d’Angleterre, franchit, avec les quelques vaisseaux qu'il put rassembler dans son pays, le déiroil de Gibraltar, que les Anglais ne traversaient pas encore. La fondation des ordres des chevaliers teutoniîjues (1 191) et porte-glaives (I2ül)eiit lieu dans la Palestine, et ces ordres s’établirent plus tard en Prusse et en Livonie (1230), où, malgré leurs mœurs guerrières, et quelquefois même un peu féroces, ils portèrent la civilisation telle qu’elle existait alors. 11 est probable que les chevaliers firent tous leurs etforts pour diriger l’esprit de leurs sujets vers le commerce et la navigation, dont ils s’occupaient eux-mêmes avec succès. Ce qui est constant, c’est que la ligue afiséatique prit naissance dans les pays soumis à leur domination.
Le besoin de se défendre contre- les pirates norwégiens, qui infestaient la Baltique, donna naissance à une association commerciale, qui devait bientôt devenir une puissance maritime formidable. Ses commencements sont très-obscurs ; il est probable que les commerçants, d’une même ville d’abord, s’associèrent pour repousser les attaques de l’ennemi commun. Le succès obtenu par ces premiers essais amena le développement rapide de ces sociétés ; on y admit les citoyens des villes voisines, bientôt les chefs mômes des municipalités; les sénats des villes, reconnaissant la grande utilité de l’institution, se mirent à la tête. Dès lors, elle prit le caractère public; de privée elle devint nationale; enfin, vers la fin du XIII' siècle, la ligue anséatique apparaît comme corps. Ses progrès furent si rapides, qu’en 1391 elle comptait plus de 40 villes associées et formait la puissance maritime la plus formidable du nord de l’Europe.
Il est difficile de ne pas faire un rapprochement entre la conduite des villes maritimes du Nord et celle des cités riveraines de la Méditerr.anée. Ces dernières, sans cesse divisées entre elles, sont continuellement occupées de luttes et de guerres; guerres terribles, luttes acharnées, qui no cessent que par la deslruelioii de l’une des parties. Je ne parlerai ni de
1 1:2 DKOIT MARITIME INTERNATIONAL.
Traiii ni d’AniaUi; elles disparurent de la scène avant d’avoir pris une grande puissance. Mais Piscfut anéantie par Gônes, sa voisine, eu 1290, après une guerre qui avait duré de longues années. Et Gônes, elle-même, après avoir mis Venise à deux doigts de sa perte, succomba sous les efforts désespérés de son heureuse rivale (1380). J'excepte de ce tableau et Barcelone, qui ne se mêla que rarement à ces luttes, et surtout Marseille, qui jamais ne prit volontairement part à ces ardentes rivalités, et sut cependant maintenir son commerce et sa .navigation, au milieu des combats. Dans le Nord, au contraire, les villes maritimes et commercantes se groupent, se réunissent pour se soutenir mutuellement; elles forment une ligue qui se maintient formidable et llorissante pendant un grand nombre d’années, et ne succombe que lorsqu’elle a l’ambition de devenir une puissance politique. Quelle peut être la source de cette différence ? Je laisse à plus savant que moi le soin do la rechercher. Qu’il me soit cependant permis de hasarder une conjecture. .La plupart des villes du Nord relevaient de l’Empire; toutes étaient entourées d’États puissants; elles sentaient le besoin de se tenir unies pour résister aux entreprises, que la vue de leurs richesses pouvait inspirer à leurs puissants voisins. Ce motif expliquerait aussi la modération de Marseille et de Barcelone. Les villes maritimes de l’Italie, au contraire, plus fortes que tout ce qui les entourait, n’avaient rien à «aindre des peuples ni des souverains; elles pouvaient s’abandonner librement aux inspirations de la rivalité et de la jalousie commerciales.
Au commenceiueut de cette période, l’Europe fut plongée dans la plus complète barbarie ; cependant le moyen âge ne se passa pas sans que l’esprit de sociabilité et de perfectibilité ait fait de nombreux et heureux efforts, non-seulement pour reconquérir les pertes que lui avaient fait subir les invasions, mais encore pour se signaler par des progrès et des découvertes importantes, et surtout pour préparer ceux qui devaient illustrer la période suivante.
J’ai déjà fait remarquer ia marche suivie par la législation
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spéciale au commerce et à la navigation, législation de beaucoup supérieure à celle des Romains, parce que le commerce était beaucoup plus développé, beaucoup plus important qu’il ne l’avait jamais été sous la domination des maîtres du monde. Les progrès du négoce avaient donné naissance à des contrats inconnus aux législateurs anciens : tels que le contrat d’assurance et la lettre de change (1246). Les sociétés commerciales commencent aussi à se former ; quelques-unes même sont très-puissantes. On peut citer entre autres celle des Umili, à Pise. Celte société avait une marine militaire et désétablissements coloniaux à l’étranger; elle traitait directement, et en son propre nom, avec les souverains, et elle avait, dans certains pays, des privilèges commerciaux plus étendus que ceux de Pise elle-même; enfin, elle formait dans la république une sorte de république séparée. En 1315, on trouve en France des traces de sociétés commerciales en commandite, formées entre des Italiens, que l’on appelait alors Lombards. Pendant cette époque furent inventées les banques ; celle de Venise remonte au xii' siècle. Le jeu sur la hausse et la baisse des divers objets de commerce était parfaitement connu ; c’est ce que prouve complètement la décrétale rendue par le pape Alexandre III, en 1213, dans laquelle le souverain pontife distingue, avec beaucoup de précision, ce qu’il y a de licite et d’illicite dans ces sortes d’opérations.
Les découvertes faites pendant la dernière partie du moyen âge sont nombreuses et importantes ; on peut dire qu’elles ont préparé celles dont les siècles suivants se sont montrés si fiers. Il me suffira de signaler l’invention de la poudre à canon et de l’artillerie (1312) ; la fabrication du papier de linge (1390) ; la découverte, par les Portugais, de Madère et des lies Açores (1320-1332); celles des côtes occidentales de l’Afrique jusqu’au delà du cap Vert, où, dès le xiii' siècle, les marins de Bayonne, de la Rochelle, de Saint-Malo et de Dieppe, allaient c'hercherde l’or, de l'ivoire, des plumes, etc., etc.; l’invention de l’imprimerie (1436), invention qui devait rendre la dilfusion des lumières si facile, si rapide, que désormais le retour à la
DROIT M\Kiri.\lE INTERNATIONAL.
barbarie doit sembler impossible ; une autre invention, enfin, plus ancienne, mais dont il est difficile de préciser la date : celle de la boussole, qui devait opérer bientôt dans le i;aonde une révolution moins sanglante, moins terrible que les invasions, mais aussi complète et beaucoup plus utile à l’humanité et à la civilisation.
Au milieu de ce mouvement général de l’esprit humain, qui recommande la dernière partie du moyen âge à l'observation des hommes sérieux, un fait est à remarquer. La science du droit est cultivée avec soin par des savants dont les travaux sont réellement remarquables, et nous ne trouvons pas un seul écrivain qui se soit occupé des lois commerciales et maritimes, lois qui cependant sont un des plus grands besoins de l’époque. Pas un savant n’a traité du droit international, qui commençait à sortir des ombres où il était toujours resté enveloppé, et à faire sentir son influence aux peuples.
TITRE IV
DEPUIS UA DKCOUVEIITE DE L’AMlhUQUE ET DE LA BOUTE MARITIME DES INDES, JUSOu’aUX TRAITÉS d’uTRECHT
(1490 — 1713) (troisième période).
Chez les anciens, ^ous 'a domination roinaLue et pendant toute la durée du moyen âge, le principal commerce du monde se faisait sur la mer Méditerranée. Les peuples riverains do cette mer, et surtout ceux do l’Italie, étaient en possession d’une sorte do monopole des productions de l’Orient et de l’Inde, qui leur assurait la richesse et la prépondérance maritime. Les nations du Nord faisaient, il est vrai, quelques échanges avec l’Asie, par la Russie, et avec la mer Noire par Tintermédiaire des Hongrois ; mais ces voies étaient trop longues, trop dispendieuses, pour que ce.négoce pilt prendre un grand développement.
Un fait important vint modifier profondément cet état de * choses et donner à la navigation occidentale une importance immense. Christophe Colomb découvre le nouveau monde, et ouvre au commerce une carrière nouvelle. C’était une révolution, pacifique il est vrai, mais une révolution. Quels, devaient être ses elTets? Il était permis de croire que la découverte de l’Amérique établirait un équihbre entre le commerce et la navigation de l’occident de l’Europe et ceux de l’Orient ; je n’hésite même pas à croire que la connaissance du nouveau
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continent devait, 'dans un avenir plus ou moins éloigné, donner la prépondérance aux peuples des côtes de l’Océan, t >nt en laissant aux riverains de la Méditerranée le trafic de relient et de l'Inde. Mais cette question n’avait encore pu être posée, lorsqu’un fait nouveau vint donner à la uarigation du Midi un dernier et terrible coup, et consommer la ruine des peuples maritimes de l’Italie. ' .
Depuis longtemps déjà, les Portugais se livraient, avec autant de persévérance que de succès, aux expéditions maritimes les plus lointaines, pour cette époque. Encouragés, guidés même par un de leurs souverains, ils avaient dépassé toutes les limites jusqu’alors connues sur les côtes de l’Afrique. Ils avaient successivement découvert l’ile de Madère, les Açores, les Canaries ot les îles du cap Vert; ils continuaient à s’avancer progressivement, en suivant la côte occidentale du continent africain. En 148C, liarthélemy Diaz, amiral portugais, découvrait le cap des Tourmentes ou de Bonne- Espèmnce et remontait un peu le nord, pour 's’assurer que l’espace qu’il voyait était bien une mer et non un grand golfe. Douze années plus tard, Vasco de Gaina abordait dans l’Inde. Une route nouvelle, longue sans doute, mais maritime et directe, mais plus sôre, plus rapide et moins dispendieuse que l’ancienne, était ouverte entre les rivages de l’Europe et ceux de l’Asie orientale.
Venise, qui, après avoir ruiné toutes ses rivales, était restée seule toute-puissante sur la Méditerranée, sentit parfaitement toute la portée de la découverte faite par les Portugais. Elle n’épargna aucun moyen pour combattre les progrès des chrétiens, ses coreligionnaires, dans l’Inde; pour chasser les nouveaux conquérants, qui menaçaient de s’emparer des sources mômes de sa grandeur et de sa puissance. Mais en vain elle fit jouer tous les ressorts, toutes les ruses, toutes les perfidies de sa politique ; eu vain elle souleva contre les Portugais, et les souverains du pays, et lés soudans d’Égypte,' et môme les sultans de (kmstantiuople ; en vain elle épuisa ses trésors pour soutenir l’ardeur et soudoyer les trou-
TITRE IV
TROISIÈME l'ÉIUODE.
pes des inlidèles. Les Portiignisr ô Iutcc dener;^ie, de sacriüces et de courage, surmontèreiU tous les obstacles, Ijaltiient tous leurs enueinis et parvinrent à établir dans l’Inde un puissant empire'. Lisbonne prit la place de Venise; elle devint l’entrepôt des riches produits de l'Orient. 11 fut désormais impossible aux Italiens de soutduir la concurrence de ce commerce ■ -
Cependant ces découvertes, si importantes et qui semblaient devoir donner nue vie nouvelle à toute l’Kurope, furent un moment paralysées pour le plus grand nombre des peuples. Les Espagnols pour l’Amérique, les Portugais pour les Indes orientales élevaient lu prétention, non-sculenient à une possession e.xclusive, mais encore ii'un monopole complet. Us voulaient exclure des ipers nouvelles tous les navigateurs étrangers. La découverte et la .conquête du Brésil, par les Portugais, faillirent môme allumer la guerre entre les deux nations ; mais elles trausigèreut et se partagèrent la plus grande partie du monde connu et iucounu. Le pape Alexandre VI l'atiüa ce partage mais les autres peuples refusèrent de souscrire à de si exorbitantes prétentions, qui cependant les arrêtèrent pendant près d’un siècle. En 1584, les Augbus jetèrent les fondements de l’immense empire qu’ils possédèrent dans l’Amérique septentrionale, et fondèrent la colonie de la Virginie. En 1655, ils lirent, sur les Espagnols, la conquête de la Jamaïque. Les premiers établissements français au Canada remontent à l’année 1535, sous le règne de
' En 1509, François (l'Alinrida battit ronipIiHcment la flotte égyptienne envoyée contre lui. En 1558, Antuiiio SilvéïTa anéantit la flotte ruriniilahie que Soliman le Crami avait chargée de la dcslrnction de l)iu. V. Ü.sorius, De reb. (jesl. Emma- MtUs, et Koch, néroluHoiis de l'Europe, 0* période, t. ii, p. lüti.
- V. Koch, dans l'ouvrape cité, tj' période, t. Il, p. 158, le rapide tableau de la décadence de Venisi'.
’ V. la bulle d’Alexandre VI, dé I VJ.T, rectifiée par celle de 1494. Cette dernière'traçait une ligne Active, tirée d'un pôle à l’autre et passant à 47Ü lieues à l'ouest des iles du ca(i Vert. Tous les pays découverts et à découvrir, !i l’est de celle ligne, étaient attribués aux l’urtugais; ceux à l’ouest devaient appartenir aux Kspagiiuls.
148 LROIT MAIUTl.MJi INIKUNAÏIONAL.
Franrois I". Qaéliec fut fondé en 1608; les colonies de la Martinique et de la Guadeloupe ne furent établies qu'en 1635.
Dès les premiers temps de l’établissement des relations directes avec les régions orientales de l’Asie, les habitants des Pays-Bas, déjà connus par leur génie commercial et maritime, s’étaient créé une branche importante et lucrative de négoce. Ils prenaient à Lisbonne les produits de l’Inde et eu approvisionnaient tous les pays riverains de la mer du Nord et de la Baltique. La guerre qu’ils soutinrent pour con- (juérir leur indépendance n’interrompit pas ce trafic. Mais, devenu maître du Portugal, Philippe II crut frapper un coup fatal à ceux qu’il appelait des rebelles, en leur interdisant tout commerce dans les ports de son obéissance, et notamment dans celui de Lisbonne. Pour ne pas "perdre une branche de commerce aussi lucrative, les Hollandais résolurent d’aller jusqu’aux Indes, pour se procurer directement les olijets qu’on leur refusait en Europe (1595). Bientôt ils s’établirent dans ces riches contrées. Les Portugais voulurent s’y opposer; mais, vaincus à Bantam, ils durent se résignera souffrir des rivaux. Non contents de ces succès, les confédérés entreprirent bientôt de dépouiller les Portugais de leurs posbions; ils s'emparèrent de Malacca eu 1604, et de Java en 1619. Ce fut à cette époque qu’ils fondèrent la ville de Batavia.
La double découverte qui signale le commencement de cette période donna au commerce et à la navigation une immense impulsion, et, tandis que les flottes de la Méditerranée s’éteignaient, il s’en créait sur l’Océan de plus formidables et de plus nombreuses. Tant que la navigation avait été, sinon exclusivement, du moins principalement pratiquée par les peuples méridionaux, anciens sujets de l’empire romain, soumis encore en partie au.\ lois romaines, parlant presque la môme langue, peu différents de mœurs, de langage et surtout d’origine, pratiquant la môme religion, le droit maritime international, n’ayant que de rares occasions d’ôtre appliqué, devait faire peu de progrès. Mais, du moment
TlTnr, IV. — TROISIÈME PÉRIOOF.. 1 iO
o.'i la lice fut envahie par Jes nations essentiellement <lifli‘rentes de mœurs, de langage et d’origine, les points de contact se multiplièrent, et avec eux les motifs de discussion ; il y eut plus d’intérêts opposés, et par conséquent plus d’occasions de chercher à concilier, à pacifier ce qu’ils avaient de contraire et souvent d’inconciliable. Dans le titre précédent, nous avons constaté qu’une compilation sans nom, sans date, dépourvue de tout caractère legal, avait suffi pour établir, sur tout le littoral de la Méditerranée, la maxime ; Robe d’etinemi est confiscable sur navire ami; tandis que, pour s’introduire chez les habitants du Nord, cette maxime avait dé être inscrite dans des traités internationaux. Cette tendance des peuples du Nord se conserva et se développa avec le commerce. Le droit international on général prit une large place dans le gouvernement des peuples. Il fut cultivé et devint bientôt une science. Je dois cependant ajouter que la partie de ce droit qui-s’applique spécialement à la marine, sans être complètement négligée, fut beaucoup moins étudiée que celle relative aux intérêts continentaux. Cette espèce d’indifférence pour une branche du droit des gens, que je n’hésite pas à appeler la plus difficile et par conséquent la plus importante, me paraît impossible à expliquer d’une manit'i’e satisfaisante.
Un fait, ou plutôt une passion mauvaise, dont je suis forcé de parler, eut une très-grande et très-fâcheuse influence, non sur le droit maritime lui-même, mais sur la conduite des peuples navigateurs. Je veux parler de la rivalité, de la jalousie commerciale qui s’empara de toutes les nations adonnées au négoce. On savait déjà par expérience que le commerce maritime est une source féconde de richesse et par conséquent de puissance. Tous les États riverains de la mer s’empressèrent donc, autant que le leur permettaient leur génie et leur nature, de se jeter dans une carrière qui promettait de si magnifiques avantages. La rivalité naquit bientôt et dégénéra rapidement en jalousie. Nous verrons plus d’une guerre sanglante n’.avoir d’autre cause nielle que cette malheureuse passion .
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DROIT MARITIME IMTERNATIONAE.
Si la jalousie comiiicrciale, qui dévorait les peuples engagés dans les liostililés, s’étail bornée à faire le plus de mal possilile à l'ennemi, à détruire, même complètement, son commerce, sa marine, ses établissements coloniaux et même ses ports ; le moraliste ertt pu s'en affliger, sans doute; mais le publiciste, l'homme d'iïtat n’y aurait vu que l’exercice, excessif peut-être, mais légitime, du droit de la guerre. Mais elle ne s’arrêta pas à cette limite elle dirigea les armes des belligérants, nonseulement contre l’ennemi, mais encore, et surtout, contre les peuples restés paisibles spectateurs de la lutte. Toute guerre maritime devint une suite d’actes de piraterie, organisés par les gouvernements eux-mêmes, commandés par les souverains. Les peuples, les plus puissants surtout, violèrent ouvertement, non-seulement les princiiKîs immuables du droit primitif, mais encore les engagements du droit secondaire, les traités les plus solennels, dont ils avaient naguère juré la sincère et complète exécution. Le but de cette conduite, que l’on ne saurait trop sévèrement qualifier, était de profiter du temps de la guerre et des désordres qui l’accompagnent toujours, pour anéantir toute concurrence commerciale, toute marine, amie ou ennemie, afin de se trouver, au moment de la paix, en possession d'une sorte de monopole universel. Le but était donc, non de nuire à l’ennemi, ce qui efit été l’exercice d’un droit, mais de nuire aux neutres, ce qui est la violation d’un devoir. Go système commencera à se dérouler sous nos yeux pendant la période dans laquelle nous entrons, tvl il se développera de plus en plus dans la suivante.
Au xvT siècle, l’Europe put enfin adopter un système politique ; un des éléments principaux de ce système demande quelques mots d’explication. Antérieurement à cette époque, les Etais fondés sur les ruines de l’empire d’Occident restaient isolés les uns des autres; déchirés à l’intérieur par les guerres incessantes que les grands vassaux suscitaient à leurs souverains, leurs force.s s’épuisaient le plus souvent au dedans ; et si quelques conquêtes, même importantes, signalaient un règne, elles n’excitaient que faiblement l’attention des peuples
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voisins. Il était d’ailleurs impossible alors de former un plan politique et d’en suivre l’exécution. Dans le cours du xv' siècle, l’anarchie féodale commençai diminuer; les souverains, plus maîtres de leurs États, s’occupèrent de leur donner des lois gouvernementales. Les troupes, permanentes et soldées, aidèrent puissamment à l'abaissement des grands feudalaires et donnèrent aux chefs des États une puissance plus égale et plus constante. Devenus plus puissants, les rois formèrent des projets de conquêtes et d’agrandissement et se trouvèrcnfdans la nécessité de lier des rapports politiques plus intimes avec leurs voisins. Dès lors se manifestèrent les influences des nations les unes sur les autres^
Mais ces relations et cet esprit d’agrandissement devaient amener un système nouveau. Les conquêtes faites par une nation devaient naturellement appeler l’attention de ses voisins, soit qu'ils redoutassent son influence, soit qu’ils craignissent pour leur propre indépendance. Il fallait trouver un moyen de résister à cette ambition et même de réduire la puissance menaçante à des proportions telles, qu’elle ccs.s;U d’être un danger pour tous les peuples. On trouva ce moyen dans des alliances qui permirent aux nations plus faibles de faire, avec succès, la guerre à celles que leurs trop grandes forces rendaient redoutables pour tous, et môme de les forcer à rentrer dans de justes limites. De Là naquit ce que l’on appelle le système d’équilibre européen.
ün fait assez extraordinaire, et qui a déjà été signalé par deux écrivains modernes *, s’est produit à propos de ce sys- ^ lèine. Les souverains et les peuples ont pris le plus grand soin pour établir l’équilibre sur terre entre les puissances européennes, et ils n’ont rien fait pour établir ce même système sur les mers. Il semble que la nécessité d’un équilibre maritime ait échappé à tous les yeux
' Azuni, X>roi( marilimf de l'Europe, I. i, ch. t, art. t, ij ÎO, et même chapitre, art. 6; tlc Rayiieval, Ve ta liberié ries mers, 1. 1. I'. aussi mon traité Des droits et des devoirs des nations neutres, etc.
3 r. ei-aprés, lit. vi, ch. 2, conclusion.