BENOIT VII
Benoît est élu pontife de Rome par la faction des comtes de Toscanelle. — Il se maintient sur le trône par son habileté et par la protection de ses parents. — Élection irrégulière de Gisler, archevêque de Magdebourg. — Othon II marche sur Rome à la tête d'une armée. — Festin crue! de l'empereur. — Othon est battu par les Grecs. — Il est blessé par une flèche empoisonnée.— Sa fuite. — Mort du pape Benoît VII.
Quoique Boniface fût de retour en Italie et occupé à rasse'oibler ses partisans pour remonter sur le trône de l'Église, il ne put encore l'emporter sur son compétiteur Benoît, évêque de Sutri, qui fut proclame souverain pontife par la faction des comtes de Toscanelle. Tous les chefs de parti avaient succombé ou avaient été bannis de Rome ; cependant des séditions violentes éclataient de temps à autre dans la ville sainte, et menaçaient le pouvoir chancelant de Benoît VIL
Le nouveau pape ayant obtenu de l'empereur la confirmation de son élection, prit des mesures énergiques contre les prêtres rebelles, et chassa entièrement de Rome les séditieux et les agents de Boniface.
Pendant son règne, Benoît demeura enfermé dans le palais de Latran avec les comtes de Toscanelle, et nous devons croire que ses mœurs étaient semblables à celles du clergé de cette époque; néanmoins l'histoire garde un silence indulgent sur les débauches qui ne frappaient pas les regards des peuples.
Après la mort de saint Adalbert, métropolitain de Magdebourg, Gisler, qui autrefois avait été déposé de la chaire de Mersbourg, demanda à l'empereur Othon le siège vacant pour récompense de ses services; ce que le prince accorda, sous la réserve cependant que le nouvel archevêque ferait autoriser canoniquement sa translation par Benoît VII.
Le pontife sachant que Gisler n'occupait pas d'évêché, puisque le siège de Mersbourg lui avait été
retiré par Hildevard, n'osa point confirmer cette nouvelle élection sans l'approbation du clergé de Rome. En conséquence, un synode fut convoqué pour décider la question ; mais les juges, gagnés par l'or du prélat, prononcèrent, contre toutes les lois et les usages, que Gisler pouvait prendre possession du diocèse de Magdebourg.
L'année suivante, Othon, sur la nouvelle que les Grecs avaient fait une descente dans la Fouille et dans la Calabre, dont ils s'étaient emparés, résolut de franchir les Alpes, et de chasser de l'Itahe ces alliés de l'indigne Boniface. Il conclut promptement une paix avantageuse avec Lothaire, et envahit la Lombardie à la tête de troupes nombreuses. Après avoir châtié les seigneurs séditieux, avoir brûlé plusieurs châteaux, et rétabli son autorité dans les villes lombardes, l'empereur se rendit à Rome, sous prétexte d'assister aux fêtes de Noèl, mais en r'éahté pour secourir le pape, qui redoutait le voisinage des Grecs et les intrigues de Boniface.
Othon se rappelant que l'empereur son père n'avait pu dompter les Romains cjue par la terreur, se détermina à suivre le même exemple; et d'après les conseils du saint-père, il fit préparer au Vatican un festin somptueux, auquel il invita les grands de Rome, les magistrats et les députés des villes voisines; d'abord Othon s'efforça d'inspirer de la joie à
ses convives;
vins par]
fumés étaient verses avec
profusion, les mets exquis se succédaient sans inter-
HISTOIRE DES PAPEï
ruption sur les Uiijles, et la gaieté la plus vive éclatait sur tous les visages. Ensuite, sur un signal du prince, une troupe de soldats envahit tout à coup la salle du festin, l'épée nue à la main, et trois gardes se placèrent symétriquement derrière chaque convive. Un spectacle aussi étrange remplit les cœurs d'etTroi ; et l'épouvante grandit encore lorsque l'officier du palais, déployant une longue liste, appela à haute voix les malheureux qui étaient destinés au bourreau; soi-xante victimes furent arrachées de leuis sièges, entraînées hors de la salle du banquet, et massacrées impitoyablement.
Pendant cette boucherie, Othon et le pape conservaient la même aménité dans les paroles et dans les gestes; ils engageaient leurs convives à boire des meilleurs vins, ils leur indiquaient les mets les plus exquis; mais l'aflreuse image de la mort était devant tous les yeux, et les visages restaient glacés par la terreur. Enfin cet horrible festin s'acheva.
Cette cruauté machiavélique eût de terribles conséquences pour l'empereur. Le prince, après avoir levé de nouvelles troupes à Rome et à Bénévent pour grossir son armée, envahit la Pouille, ([ui se soumit à ses armes sans résistance. Enorgueilji par le succès, il pénétra sans défiance dans la Calabre; mais alors il fut arrêté par les Grecs et les Arabes, qui avaient concentré toutes leurs forces dans l'intérieur de la province, et qui s'avancèrent à fa rencontre. Les deux armées se joignirent à Basentelle, bour ■
gade située près du rivage de la mer; et la bataille s'engagea : à peine le signal du combat fut-il donné, que les Italiens, et particuUèremcnt les gens de Bénévent et de Rome, prirent la fuite pour se venger du massacre de leurs concitoyens dans le banquet du Vatican; le désordre se répandit jusque dans les rangs des Allemands qui étaient placés sur les derrières du front de bataille; les troupes grecques et arabes les enveloppèrent sans peine, et toutes les vieilles bandes germaines furent taillées en pièces.
Olhon n'évita la mort que par une fuite honteuse; il se jeta dans une barque de pêcheur qu'il trouva par hasard, et comme il s'efforçait de gagner le large, il fut atteint par une flèche empoisonnée que lui tira, dit-on, Boniface lui-même qui combattait avec les Sarrasins : l'empereur mourut des suites de sa blessure une année après cette sanglante défaite.
Benoît VII ne survécut pas longtemps au prince ; il fut atteint sans doute par la même main qui avait frappé l'empereur, et le trône devint vacant le 10 juillet 984.
(Juclijups écrivains ecclésiastiques font l'éloge de l!ci;oii ; iii;iis i\r< liistoriens dont l' autorité est incon- Irsl.ililc'iious n>.MuiMit que sous son règne la simonie et la débauche étaient en honneur dans la ville sainte, et (ju'il avait vendu jusqu'au droit de s'asseoir dans les temples; d'où est venu le trafic des chaises d'églises, qui s'est perpétué jusqu'à nos jours et rapporte encore des revenus énormes au clergé.
IIISTOIUE DES PAPES
Election de Jean XIV. —Retour de Boniface en Italie. — Il soudoie des partisans dans Rome. — Jean XIV est arrêté et enfermé au chàleau Saint-An^re. — Mort du pape. — Son cadavre est exposé sur un ponf-levis par ordre de Boniface. — Opinion des historiens sur Jean XIV.
Six jours après la mort de Benoît, l'évêque de Pavie, à qui l'empereur Othon II avait confié la charge de chancelier d'Italie, fut élu pape et intronisé sous le nom de Jean XIV. Mais Boniface, qui se tenait aux environs de Rome, supposant ((ii'il lui serait facile de renverser le nouveau pontife avant qu'il fût afiermi sur son siège, envoya de tous les côtés des émissaires, distribua ses trésors à ses partisans, et par\-int enfin à rassembler une troupe de bandits de la pire espèce qui le proclamèrent maître absolu de la ville.
Jean XIV fut arrêté au palais de Latran et jeté dans les cachots de Saint-Ange; ensuite Boniface le fit déposer; et aprèsquatre mois de détention, il rendit un jugement par lequel l'infortuné était condamné à mourir de faim. Par ordre de l'usurpateur, le cadavre de Jean, revêtu des ornements pontificaux et couvert de la tiare, fut même exposé sur le pont-levis de la forteresse, afin que personne ne pût douter de sa mort, et pour intimider les partisans qu'il pouvait encore avoir ou qui étaient attachés à l'empereur.
Maimbourg, dans son premier livre de l'Histoire de la décadence de l'empire, dit que la probité veut
qu'on juge favorablement un homme qui n'a été con" vaincu d'aucun crime; et son opinion est que Jean XIV avait de grandes vertus et des qualités éminentes pour ces temps d'ignorance.
Platine pense, au contraire, que l'incapacité et la tyrannie du pontife lui avaient aliéné la plus grande partie des citoyens, et que ce fut l'espoir de venir à bout de renverser du saint-siége un despote qui s'était fait exécrer de tous les citoyens pendant un règne de dix-huit mois, qui détermina Boniface VII à rentrer à Rome. D'ailleurs, si Jean XIV eût été réellement vertueux et désintéressé, il est probable qu'il eût refusé la papauté, car il ne devait pas ignorer combien il était difficile de concilier les devoirs du vrai chrétien avec les exigences de cette fatale dignité| surtout à une époque où les papes s'étaient posés en maîtres souverains, en despotes absolus, et prétendaient commander aux chrétiens de tous les royaumes, disposer à leur caprice de leurs biens, de leurs personnes, de leurs croyances, se faire l'esprit et la volonté de tous, afin que tous, après avoir pensé par eux, travaillassent pour eux et produisissent pour eux seuls !