‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 107 sur 125 · BONIFACE VII · texte numérisé non relu

BONIFACE VII

Rétablissement du pape Boniface. — Crimes et débauches du pontife. — Mort subite de ce monstre. — Les Romains déchirent son cadavre à coups d epée et de poignard. — Il est traîné dans les boues de Rome. — Ses res'tes sont enterrés pendant la nuit par le clergé. — Jean Romain est élu pape. — L'Église ue compte pas ce dernier pontife parmi ses chefs suprêmes.

Le cmel Boniface, que les auteurs anciens appellent par dérision Maliface, après avoir fait périr le pape Jean, remonta sur le trône pontifical ; alors il ne garda plus de mesure dans sa conduite ; les meurtres, les assassinats juridiques, les empoisonnements, exécutions publiques et secrètes se succédèrent sans interruplion dans la ville sainte.

Amis et ennemis, tous avaient également à reiouter sa vengeance : les uns parce qu'ils s'étaient apposés à ses prétentions; les autres parce cpi'ils 'étaient fait payer leurs services; les indifférents nêmes étaient condamnés à mort pour n'avoir pas Dris un parti.

Pendant que le sang coulait à flots dans les rues le Rome, les voi^ites du palais de Latran retentisaient des chants obscènes de ses courtisanes ou de es mignons; enfin, après onze mois d'un règne bominable, à la suite d'horribles excès, Boniface VIT nnurut subitement, frappé par une attaque d'apo-

plexie suivant les uns, ou par l'effet d'un poison tièsviolent suivant les autres.

Cette nouvelle, répandue dans Rome, excita des transports d'allégresse; tous les habitants, les seigneurs et les prêtres coururent en foule à Saint- Pierre; on arracha du cercueil le cadavre du pape, on le déchira à coups d'épée et de poignard; ensuite ce corps hideux fut dépouillé du linceul et traîné dans la boue jusque sur la place de la statue équestre de Marc-Aurèle, où il fut pendu par les pieds. Pendant la nuit, quelques prêtres le détachèrent et l'enterrèrent à la hâte hors de la ville, pour éviter qu'il fût jeté dans les cloaques de la voirie.

Le calme s'étant rétabh, Jean, fils de Robert, et Romain de naissance, fut élu pontife. Il occupa le saint-siége pendant quatre mois, et mourut vers la fin de l'année 985, avant d'avoir été sacré. Cette raison empêche l'Église de le compter au nombre de ses papes.

Charle; de Lorraine

P ilMOKJ .s

JEAN XV

Élection et sacre du pontife Jean XV. — Son caractère. — Crescentius veut rétablir la république romaine. — Il s'empare de la tour d'Adrien.— Le pape s'enfuit de Rome.— 11 demande du secours à Olhoa 111. — les Romains rappellent Jean XV. — Affaire d'Arnoul de Reims. — Plaintes du roi Hugues Capet contre Anioul. — Lettres des suffraganls di Reims contre leur archevêque. — Condamnation d'Arnoul dans un concile. — Conduite violente du pape- — Écrits de Gerbert contre le pontife. — Lettres du roi Hugues Capet au pape. — Je m XV s'obstine à maintenir Arnoul sur le siège de Reims. — Concile de Mouzon. — Discours de Gerbert — Gerbert est excommunié par le pape. — Arnoul est rétabli dans son archevêché. — Réflexions sur cette affaire scandaleuse. — Particularités bizarres sur Adalbert de Prague. — Miracle éclatant. — Canonisation de suint Uda'nc. — Mort de Jean XV.

Jean, fils de Robert, étant mort, on élut un autre pontife nommé Jean, qui fut le cjiiinzième de ce nom. n était Romain d'origine, fils d'un prêtre appelé Léon; il fut sacré le 25 avril 986. Dans le cours de son règne, le nouveau pape montra un grand courage, ou plutôt une ambition démesurée qui lui fil surmonter tous les obstacles et toutes les difficultés pour miintenir les droits du saint-siége.

A peine fut-il intronisé, que Crescentius, l'un des principaux seigneurs de l'Italie, qui occupait alors la place de consul, excita une révolte dans la ville sainte pour remplacer le gouvernement absolu et tyrannique des pontifes par une nouvelle république. Ayant rassemblé ses partisans au delà du Tibre, il fit distribuer des armes, harangua le peuple, et il attaqua la grosse tour d'Adrien, dont il s'empara sans coup férir. Cette tour fut longtemps appelée château de Crescentius, en mémoire de cet événement, et dans la suite on changea son nom en celui de château Saint-Ange.

Jean XV craignant qite Crescentius ne lui Ot subir le même traitement qu'avait éprouvé son prédécesseur, se sauva de Rome et se retira en Toscane, d'où il écrivit au prince Othon III pour le supplier de venir au secours du saint-siége. Les propositions du pape furent accueillies favorablement, et le prince

s'occupa aussitôt de rassembler ses troupes. Alors les révoltés, qui appréhendaient avec raison l'arrivée des Allemands, dont le passage dans Rome avait été déjà signalé par de terribles exécutions, cherchèrent à apaiser le pontife, et lui firent proposer de reconnaître son autorité souveraine, s'il consentait à rentrer dans la ville sainte sans être accompagné de troupes étrangères.

Jean accepta avec empressement leurs offres ; néanmoins il exigea des otages pour sa si^iroté personnelle, et prit toutes les mesures qui pnnviiieiit le garantir contre une ininvi'lle n'IielliDii. Le-- li;iliilants lui firent une pompeuse léceptiua, et tiiesrentius lui-même fut obligé de quitter Rome et d'abandonner ses généreux projets.

A cette époque, Charles, duc de Lorraine, était en guerre avec Hugues Capet, usurpateur de la couronne de France et le premier roi de la race infâme des Capétiens : l'arclievèque de Reims, Adalbéron, venait de mourir; et Hugues, espérant gagner l'amitié de Chat les, et préparer habilement une paix avantageuse, donna au frère naturel de son ennemi le siège archiépiscopal, qui était vacant. Mais sa polit iqt:e fut en défaut ; car aussitôt qu' Arnoul fut établi dans sa métropole, il hvra la ville de Reiras à son frère, et prit les armes contre Hugues.

Pour arrêter les conséquences funestes que pouvait avoir une semblable trahison , le roi résolut d'en tirer une vengeance terrible; néanmoins, avant de rien entreprendre, il écrivit au pape pour l'avertir qu'un concile d'évêques français allait être chargé de juger le métropolitain Arnoul. Mais déjà le beaufrère du duc Charles, le comte de ^'e^mandois, Hébert III, l'avait prévenu auprès de la cour de Rome ; et le pontife était gagné à la cause d' Arnoul lorsque les ambassadeurs arrivèrent dans la ville sainte.

Les sufFragants de Reims écrivaient en même temps au saint-siége pour témoigner de l'horreur que leur inspirait la trahison de leur supérieur. Voici comment^ ils s'exprimaient : « Quoique Arnoul soit fils de l'Eglise de Laon, il n'en est pas moins vrai qu'il a chassé l'ancien prélat pour s'établir sur le siège épiscopal. Ensuite il s'est emparé de la puissance temporelle sur le diocèse de Reims, et il nous a vendus à son frère, au mépris des serments qu'il nous avait faits sur l'autel, sous prétexte que les serments ne peuvent lier que les sujets et jamais les souveiains. Enfin, depuis sa consécration, les fidèles de la province sont privés de directeurs, et meurent sans recevoir l'absolution, la confirmation ni la bénédiction épiscopale.

« Nous vous supplions donc, très-saint Père, de condamner celui que nous avons tous condamné, -et nous espérons que vous appuierez de votre autorité suprême la déposition de ce traître et de cet apostat. »

Cette lettre démontre évidemment que les suffragants de Reims ne supposaient pas que le pape eût le droit de juger cette cause à Rome, où les parties n'étaient point appelées, et qu'ainsi il appartenait à eux seuls de prononcer une décision sur les lieux mêmes où le coupable avait commis le délit.

Les députés du roi et du clergé de France furent très-mal reçus à la cour de Rome. Jean XT, qui avait vendu sa protection au comte de Vermandois, irrité de ce que les envoyés de Hugues Capet ne lui avaient fait aucun présent, refusa même de les entendre. Vainement les commissaires se rendirent trois fois à son palais de Latran, et restèrent trois jours entiers en dehors de la porte pour obtenir une réponse à leurs lettres; le pontife demeura inflexible, et ils furent obligés de revenir eu France sans avoir obtenu ni bénédiction ni audience.

Quelque prière ou quelque menace qu'on fît au pape, pendant dix-huit mois il s'obstina à garder un silence absolu sur Arnoul. Enfin Hugues Capet parvint à s'emparer de Laon, où s'étaient retirés le duc Charles et son frère; et il fit conduire ce dernier dans la ville de Reims, afin qu'il répondit aux prélats français sur les crimes dont il était accusé.

Gerbert nous a laissé une relation très-détaillée de ce qui se fit dans cette assemblée : à la première séance, on établit canoniquement l'autorité du concile et les droits que le roi de France avait de le convo({uer; dans la seconde séance, Arnoul fut convaincu du crime de lèse-majesté. Alors cet indigne prélat, jKDur obtenir la vie sauve, se reconnut coupable, et déclara qu'il renonçait à la puissance épiscopale; par cet aveu, il approuvait solennellement la décision des Pères et le pouvoir de leur tribunal; il rendit au roi l'anneau et le bâton pastoral, et se

dépouilla des autres marques de sa dignité pour qu'elles fussent données à son successeur ; ensuite il lut à haute voix, en présence des évêques, l'acte de renonciation qui avait été dressé sur le modèle de celle d'EbIjon. Cet acte portait en substance qu'il se reconnaissait indigne de l'épiscopat ; cpi'il renonçait à toutes les dignités ecclésiastiques, et demandait qu'un autre prélat fût élu à sa place; enfin il terminait en faisant serment sur l'hostie consacrée de ne jamais réclamer contre les décisions du concile qui venait de le juger.

Dans ce sj-node, l'évêque d'Orléans, qui se nommait également Arnoul , exprima son opinion sur l'autorité des papes en termes très-énergiques ; nous rapportons une partie de son discours sur l'infaillibilité pontificale.

« Nous croyons , mes frères , qu'il faut toujours honorer l'Église romaine en mémoire de saint Pierre, et nous ne prétendons point nous mettre en opposition avec le pape. Cependant nous devons une égale obéissance au concile de Nicée et aiLx règles établies par les Pères. Par conséquent nous devons nous tenir en défiance contre le silence d'un pontife ou contre ses nouvelles ordonnances, afin que son ambition, son audace ou sa cupidité ne préjudicient point aux anciens canons, qui doivent rester éternellement en vigueur.

« Avons-nous porté atteinte aux privilèges du trône apostolique en nous assemblant régulièrement? Non. Si le pape est recommandable par ses lumières et par ses vertus, nous n'avons aucune censure à redouter. Si, au contraire, le saint-père se laisse égarer par l'ignorance ou par la passion, nous ne devons point l'écouter. Nous avons vu sur le trône de l'apôtre, un Léon et un Grégoire, pontifes. admirables de sagesse et de science ; cependant les évêques d'Afrique s'opposaient aux prétentions envahissantes de la cour de Rome, parce qu'ils prévoyaient les maux que nous souffrons aujourd'hui.

« En effet, Rome est bien dégénérée! Après avoir donné des lumières éclatantes à la chrétienté, elle répand aujourd'hui des ténèbres profondes qui s'étendront sur les générations futures. N'avons-nous pas vu Jean XII, plongé dans d'ignobles voluptés, conspirer contre l'empereur, chasser Léon, faire couper le nez, la main droite et la langue au diacre Jean, et massacrer les premiers citoyens de Rome? Roniface VII, cet infâme parricide, ce voleur éhonté, ce marchand d'indulgences, n'a-t-il pas régné sous nos yeux? Dieu pourrait-il donc avoir ordonné à des prélats distingués par leur savoir et par leur sagesse de rester soumis à de tels monstres? Non! nous devons repousser les prétentions de ces pontifes exécrables, couverts d'opprobre et souillés de toutes les iniquités, de tous les crimes. .

«Néanmoins nous devons avouer que nous sommes nous-mêmes la cause de ce scandale ; car si le siège de l'Eglise latine, autrefois resplendissant de gloire, est maintenant couvert de honte et d'ignominie, c'est que nous avons sacrifié les intérêts de la religion à nos dignités et à nos grandeurs; c'est que nous avons mis à la première place celui qui ne méritait pas la dernière ! Ne savez-vous pas que l'homme que vous placez sur un trône se laissera éblouir par les

JEAN XV

honneurs , par les flatteries , et deviendra un démon dans le temple du Christ? Vous avez rendu les papes trop puissants, tro)i riches, et ils se sont corrompus.

« Quelques prélats de cette as semblée solennelle peuvent porter té moignage que dans la Belgique et dans la Germanie, où le clergé est pauvre, on trouve encore des prêtres dignes de gouverner les peuples. C'est kï qu'il faudrait chercher des évêques capables de prononcer sagement sur les différends ecclésiastiques i et non à Rome , où tout est vénal, où la balance de la justice ne penche que sous le poids de l'or, où l'on proscrit l'étude et où l'on couronne l'ignorance.

« L'orgueilleux Gélase a dit que le pontife romain pouvait juger le mondi' entier, et que les mortels n'avaient pas le droit du lui demander com))le de la moindre de ses actions : qu'il nous donne donc un pape dont l'équité soit infaillible! Peut on Cl on que l'Espiit samt inspire tout a coup celui que nous \e nous d ele^ei m pontificat, et qu il refuse ses luinui s aux auties (\l |u qui l'ont nomii (îrégoire n i pas écut, au l iitraire, que les t\Lques étaient tous égaux lorsqu ils remplissaient scru-

puleusement leurs devoirs de chrétien?

« Si les armes des barbares nous empêchaient de nous lendre dans h \ille sainte, ou M le pontife était soumis a l'oppression d'un tyran, sellons nous donc obliges de ne plus tenu d'assemblées, et les piélats de tous les royaumes sei aient -ils contidints de condamnei leui s princes poui exécuter les oïdies d'un ennemi qui tiendi ait le siège supiême' Le concile de Isicée ordonne de tenir les assemblées ecclésiastiques deux fois par année , sans parler aucunement du pape ; et l'Apôtre commande de ne pas écouter un ange même qui voudrait s'élever contre les paroles de l'Evangile.

« Suivons donc ces lois sacrées, et ne demandons rien à cette Rome cjui est abandonnée à tous les vices, et que Dieu engloutira bientôt dans une mer de soufre et de bitume. Depuis la décadence de l'empire, elle a perdu les Églises d'Alexandrie et d'Antioche, celles de l'Asie et de l'Afrique; bientôt l'Europe même lui échappera. Constantinople s'est soustraite à son autoiiti'; l'intérieur de [Espagne ne recuunait plus ses jugements ; l'Italie, la Germanie méprisent les papes; que la Gaule cesse de subir le joug

honteux de Rome, et alors se trouvera accomplie cette révolte des nations dont parle l'Écriture. » Quelques historiens attribuent ce discours à Gerbert lui-même, ce qui donnerait encore plus de force à ces mémorables paroles, puisque ce prélat, qui plus tard occupa le saint -siège, ne rétracta aucun de ses nombreux ouvrages.

Fleury, dans son Histoire ecclésiastique, avoue que cet écrit contient des accusations terribles et méritées, et qu'il ne renferme rien qui ne fût alors ou qui ne soit encore de notoriété pubhque.

Arnoul d'Orléans voulait maintenir les libertés du clergé contre l'injuste tyrannie des pontifes; et nous devons approuver la sage fermeté de ce prélat, qui était respectable par son âge, ses mœurs et son savoir. Il dit avec raison qu'un pape corrompu ne peut juger sainement de la loi! Et quel est le chrétien qui soutiendra que Dieu dicte les décisions d'un scélérat cjuronné de la tiare? Le digne évêque élève les décisions des conciles au-dessus des décrets du saint-siége; il déclare qu'un pontife ignorant et sans charité est antechrist ! N'est-ce pas la doctrine des premiers docteurs de l'Eglisi-, et celle des hommes consciencieux qui ont toujoius cxpiiuie ciiur;iL;cu-ement l'indignation que leur uispiiaieiU les atïreux désordres de Rome ou des monstres qui occupaient le trône apostohque ?

Devons-nous être étonnés que l'Europe entière se soit enfin soulevée contre des prêtres qui commettaient des meurtres pour obtenir la papauté, et qui souillaient la chaire de saint Pierre par des adultères, des incestes, des vols ou des assassinats?

Après la déposition d'Arnoul, le diacre Gerbert fut élu et consacré métropolitain de Reims. Mais Jean XV, sous le prétexte qce les évêques de France avaient dépassé les bornes de leur autorité, tint un synode et annula l'ordination faite par le clergé ; il interdit tous les prélats qui avaient assisté à ce jugement, et Gerbert lui-même, qui avait consenti à son ordination.

Exaspéré contre la cour de Rome, le nouveau prélat lacéra publiquement la bulle du pontife, et défendit à son clergé d'observer l'interdit lancé contre son diocèse. Voici ce qu'il écrivit sur ce sujet à Séguin, archevêque de Sens : « Nos adversaires prétendent que nous devions attendi-e la décision de l'évêque de Rome pour déposer Arnoul. Mais pourront-ils prouver que le jugement de ce prélat soit préférable à celui de Dieu?

« Je le dis mainteirant, si le pape pèche contre son frère, il doit être regardé, selon les commandements du Christ, comme un païen et un publicain; car plus le rang est élevé, plus la chute est funeste. Si Jean XV nous croit indignes de sa communion, parce qu'aucun de nous ne veut juger contre l'Evangile, qu'il nous en éloigne, mais les bulles qu'il lancera ne pourront point nous séparer de la communion apostolique, ou nous ôter la vie éternelle.

« On ne doit pas appliquer aux prélats réunis canoniquement en synode, ce que dit saint Grégoire : « Le troupeau doit craindre la sentence du pasteur, qu'elle soit juste ou injuste. » Les évêques ne sont pas le troupeau, ce sont les pasteurs mêmes. Nous n'avons donc pas été excommunié légitimement pour

un crime que nous n'avons point confessé, et dont nous ne saurions être convaincu ; et c'est à tort qu'on nous traite de rebelle, puisque nous n'avons jamais évité ni enfreint l'autorité des conciles.

« Nous ne devons pas fournir par notre faiblesse à nos ennemis l'occasion d'élever des prétentions injustes sur nos privilèges ; car si les papes se laissent corrompre par l'argent, par la faveur ou par la crainte, personne ne pourra plus exercer les fonctions épiscopales sans se soutenir auprès de la cour de Rome par des moyens condamnables. La loi commune des ecclésiastiques est dans l'Écriture, dans les canons et dans les décrets du saint-siége qui sont équitables : celui qui se sera écarté de ces lois par mépris sera jugé suivant les canons; mais ceux qui les observent doivent rester en paix. Ainsi gardez- vous donc de vous abstenir de célébrer les saints mystères, autrement vous vous rendrez coupables envers les fidèles et envers Dieu. »

Gerbert écrivit encore à plusieurs chefs du clergé de France contre le souverain pontife. Il dit à Vilderode : « Le pape ne peut pas dire que nous nous sommes refusé à sa juridiction, puisque pendant dix-imit mois il n'a pas répondu à nos lettres et à nos députés ; d'ailleurs, son silence ou ses nouvelles constitutions ne doivent point préjudicier aux lois établies. Vous donc, qui voulez garder à vos rois la foi que vous leur avez promise, et qui ne pensez à trahir ni votre peuple ni votre clergé, je vous engage à vous montrer favorable pour ceux qui obéissent à Dieu plutôt qu à un homme.

« Ne croyez point qu' Arnoul ne soit justiciable que du pontife romain ; c*ir, après sa confession, notre synode, suivant le concile de Nicée, ne pouvait se dispenser de le déposer, lors même que cette confession eût été fausse. On alléguerait vainement en faveur du coupable le pardon qu'il a obtenu de Hugues : le pouvoir des rois ne s'étend pas sur les âmes; c'est à nous qu'il appartient de lier ou délier, c'est à-dire d'imposer les peines spirituelles, telles que la déposition et l'excommunication. »

Hugues Capet, de son côté, adressait encore à Jean XV une lettre sur le même sujet : « Nousvous avons écrit, très-saint Père, mes évêques et moi, par l'archidiacre de Reims, pour vous expliquer l'affaire d'Arnoul. Nous vous prions de noirveau de nous rendre justice et de croire à notre parole royale : nous n'avons rien fait contre votre sainteté; et si vous voulez c[ue cela soit clairement établi en votre présence, vous pouwz venir à Grenoble, ville située aux confins de l'Italie et de la Gaule, où les papes vos prédécesseurs sont souvent venus conférer avec les rois de France. Si vous préférez entrer dans notre royaume, nous vous recevrons avec honneur, et nous vous traiterons avec tous les égards que nous devons à votre cai'actère, pendant votre séjour et à votre départ. »

Quelque respectueuse que fût la lettre du prince, le saint-père la reçut avec un dédain insultant ; on ne put obtenir de lui qu'il approuvât ce qui s'était fait à Reims, ou qu'il révoquât la sentence d'interdit qu'il avait portée; il ne voulut point se rendre en France, et se contenta d'envoyer à sa place, en qualité de légat, Léon, abbé de Saint-Boniface de Rome,

JEAN XV

avec ordre de réunir une assemblée d'évèques pour déposer Gerbert, et pour rétablir le traître Arnoul dans son diocèse. Jean voulait ainsi punir les prélats de la Gaule, qui avaient refusé de s'assembler à Aixla-Gbapelle, ou dans son palais pontifical.

A son arrivée en France, Léon convoqua le concile pour le 2 juin 996, dans la ville de Mouzon, suivant les instructions qu'il avait reçues du pontife. Le métropolitain de Verdun ouvrit la séance en langue gauloise; il expliqua longuement les sujets qui devaient être examinés , ensuite il décacheta devant l'assemblée une bulle scellée de plomb, et il en fit la lecture. Après quoi Gerbert se leva et dit :

« Mes frères, j'ai toujours appelé de mes vœux le moment où je pourrais me justifier devant une réunion d'évèques. Maintenant que Dieu m'a accordé la grâce de me trouver devant ceux à qui j'ai confié le soin de mon salut, j'expliquerai en peu de mots le but de mes actions.

« Après la mort de l'empereur Othon II, je pris

, la résolution de ne point quitter le service de mon

père spirituel Adalbéron ; depuis lors, ce prélat, en

présence de personnes illustres, m'a désigné, à mon

insu, pour son successeur sur le siège de Reims.

Néanmoins, l'or et les intrigues (rArnnul i-nipêchèrent mon élection, et il me i'ut [m'Icii-; jf me suis soumis à cet évêque, et je l'ai servi liJelemeut jusqu'à l'époque de sa révolte contre mon prince. Alors je renonçai par un écrit authentique à l'amitié qu'il m'offrait, et je l'abandonnai avec ses complices, sans aucune pensée d!ambition, sans autre désir que celui de ne point participer à ses crimes.

« Arnoul lut poursuivi par le prince, et enfin condamné ])ar contumace, suivant les lois de l'Église. Comme il ne restait plus qu'à le chasser de son siège selon les lois du royaume, les grands et les chefs du clergé me pressèrent avec instance de prendre la direction de son diocèse ; ce que je ne fis qu'à regret, n'ignorant pas les maux qui me menaçaient.

« Voilà, devant le Christ, quelle a été la simplicité de ma conduite. On m'accuse d'avoir trahi mon supérieur, de l'avoir traîné en prison et d'avoir usurpé son siège ! Êtait-il donc mon maître, celui à qui je n'ai jamais prêté serment? Et depuis que j'ai quitté ce rebelle, tout n'a-t-il pas été brisé entre nous? J'ignorais même où il s'était réfugié; comment aurais-je pu le Hvrer? D'ailleurs, en présence de témoins dignes de foi, j'ai supplié le roi Hugues

de ne point le retenir clans les cachots à cause de moi; et si vous jugiez aujourd'hui selon mon humilité, peu m'importerait qu'Arnoul ou un autre fût nommé archevêque de Reims. »

Ce discours étant terminé, Gerhcrt en remit la copie au légat, qui présidait le synode ; ensuite les prélats sortirent de l'assemhlée, et tinrent conseil avec le duc Godefroi : il tut décidé que Gerhert enverrait auprès de Hugues, comme ambassadeur, le moine Jean, de la suite de l'abbé Léon, afin d'obtenir de ce prince l'autorisation de convoquer un nouveau concile à Reims ; et ou lui défendit, au nom du pontife, de célébrer le divin office avant la décision du synode.

Gerbert représenta vainement à ses juges qu'aucun prélat, ni patriarche, ni pape, n'avait le pouvoir d'excommunier un ecclésiastique sans l'avoir convaincu de ses fautes par confession ou par témoignage ; qu'on ne pouvait lui adresser aucun reproche ; qu'il était même le seul évêque des Gaules qui se fût rendu à Mouzon ; eufiu, il déclara que comme il ne se sentait pas coupable, il ne cesserait point de célébrer les saints mystères, parce qu'il ne pouvait se résoudre à se condamner lui-même.

Malgré ses protestafions, un nouveau concile se rassembla à Reims; mais Gerbert voyant que le légat Léon avait un parti puissant, et comprenant que le roi Hugues, au commencement de son règne, ne pouvait pas rompre avec la cour de Rome, regarda sa condamnation comme certaine, et refusa de comparaître devant l'assemblée de Reims, quelque instance que lui en fit la reine Adélaïde. Ce qu'il avait prévu arriva; malgré la vive opposition de ceux qui avaient déposé Arnoul, ce prélat fut rétabli dans la dignité de métropolitain; Gerbert fut déposé, et le synode déclara qu'on n'avait pu procéder légitimement dans cette cause sans le consentement du pape. Ainsi, l'obstination calculée du pontife vint porter le dernier coup aux libertés de l'Eglise galhcane ; et depuis cette époque assujettit les prêtres aux censures de la cour de Rome.

Jean XV profita habilement de la faiblesse oi'i se trouvait la monarchie naissante, et affermit l'autorité absolue du saint-siége sur le clergé français. Néanmoins, malgré la sentence qui venait d'être rendue par le concile, Arnoul demeura prisonnier d'État pendant toute la vie du roi Hugues, et Gerbert gouverna le diocèse de Reims, malgré le pape; nous verrons les conséquences de cette lutte sous un autre pontificat.

Au milieu de ces troubles, saint Adalbert de Prague vint à Rome pour consulter le pape sur la conduite qu'il devait tenir envers son peuple indocile. Le pieux évêque avait résolu de quitter son diocèse à cause du scandale que donnaient les ecclésiastiques, qui épousaient plusieurs femmes à la fois, et se livraient publiquement au commerce des esclaves. Jean approuva sa détermination, l'engagea à lui remettre tous les trésors qu'il avait apportés, et lui conseilla le voyage de Jérusalem. Mais saint Adalbert fut retenu par une maladie violente au Mont-Gassin, et n'exécuta pas ce long pèlerinage ; après sa guérison il revint dans la ville sainte, et Léon, abbé de Saint-Alexis, le reçut, après plusieurs épreuves, dans

son monastère, où il prit l'habit le jeudi saint de l'année 994. Gomme depuis l'absence d'Adalbert le désordre allait croissant dans l'Eglise de Prague, Boleslas,ducde Bohême, écrivit à Villegise, archevêque de Mayence, pour qu'il réclamât au pontife le pieux cénobite qui édifiait ses peuples par son exemple.

Le pape réjiondit qu'il était obligé de convoquer un concile pour décider la question, si un religienx pouvait rompre ses vœux. Après de graves discussions, les Pères convinrent que l'ancien prélat de Prague serait rendu à son diocèse, sous la condition que les fidèles payeraient une forte contribution au saint-pèrè ; l'argent ayant toujours le privilège de lever les défenses canoniques dans le clergé.

Les chroniques racontent qu'à la même époque. Foulques, comte d'Anjou, fit bâtir une basilique qui était remarquable par la beauté de l'architecture et la grandeur de l'édifice; mais lorsque ce monument fut achevé, il ne put obtenir que le métropolitain de Tours en fît la dédicace. Ce refus obligea le comte à faire un voyage à Rome ; et il lui fut accordé ipie Jean XV enverrait avec lui un prélat pour consacrer la nouvelle église sans la participation de l'archevêque de Tours.

Le cardinal Pierre, désigné par le pontife, se mit en route avec Foulques ; à son arrivée dans la province de l'Anjou, il convoqua tout le clergé pour la dédicace du nouveau temple; les prélats de France s'opposèrent à ses projets, et défendirent à tous les ecclésiastiques d'assister à la cérémonie ; ils accusèrent le pontife de sacrilège, d'avarice et de simonie; ils déclarèrent excommuniés et déposés du sacerdoce ceux qui oseraient concourir à cette entreprise attentatoire aux décisions des conciles et des Pères, en assistant à un acte de juridiction dans le diocèse d'un évêque, et sans son consentement.

Malgré cette violente opposition, l'ambassadeur romain passa outre et commença la cérémonie ; mais au moment de la dédicace, l'église s'écroula tout à coup sur le cardinal ! Marque éclatante de la justice de Dieu, ajoute le légendaire, qui punissait ainsi l'orgueil et la tyrannie du souverain pontife !

Quelques auteurs attribuent à Jean XV l'usage de canoniser les saints , à l'imitation des apothéoses païennes, qui élevaient les grands hommes au rang des dieux, des demi-dieux ou des héros. En effet, ce fut sous son règne, le 30 janvier 993, que fut convoqué au palais de Latran le pi-emier concile qui ait procédé à la canonisation d'un saint. Le prélat d'Augsbourg, chargé de fahe l'oraison funèbre du nouvel habitant des cieux, se leva au milieu de l'assemblée, et lut la vie et les miracles du grand Udalric, ancien métropohtain de son siège; cette légende avait été écrite par le prêtre Gérard, un des disciples du saint. Lorsque la lecture fut achevée, on décréta que la mémoire d'Udahic serait honorée à l'avenir par des fêtes solennelles, pour suivre ce précepte de l'Evangile : « Qui vous reçoit me reçoit. » On trouve dans le Bullaire romain la bulle qui fut expédiée à cette occasion.

Enfin dans les derniers jours du mois d'avril de l'année 996, le pape fut attaqué d'une fièvre violente, et il emporta dans la tombe la haine des peuples ot le mépris du clergé.

JEAN XV

.^ïssomÂNji

iii de la canonisation chez les catholique?

■ Pour achever de dépeindre le caractère de Jean XV, il suffit de répéter, d'après l'auteur de la vie de saint Abbon, que ce docte abbé de Fleury s'étant rendu à Rome , avec une suite convenable à sa dignité, ne trouva pas le saint-père tel qu'il aurait dii être , mais qu'il en eut horreur en le voyant rempli d'avarice et prêt à tout vendre. Il l'accuse d'avoir pillé l'État et l'Église, d'avoir ravagé les temples et les maisons religieuses pour enrichir ses maîtresses et ses mignons; il reporte également à son règne l'origine de l'affreux népotisme qui a désolé si longtemps l'Italie.

Nous devons d'autant plus ajouter loi aux accusations du saint abbé, qu'il passait à juste titre pour l'un des personnages les plus importants de l'épocjue, et qu'il avait acquis une grande réputation de savoir et de sainteté.

Abbon de Fleury, avant d'être abbé de son monastère, avait fait plusieurs voyages en Angleterre, et s'était lié d'amitié avec saint Oswald, archevêque d'York, et avec le vénérable saint Dunstan.

A son retour en France, Oïbold, abbé de Fleury, venait de mourir, en désignant Abbon pour son successeur ; néanmoins son élection éprouva de l'opposition de la part de quelques moines débauchés qui voulaient élever sur la cliaue abbatiale un misérable souillé de tous les crimes. Hélas! à toutes les époques, les moines ont mérité l'adnimaversion des peuples, et l'on est surpris de voir se perpétuer jusqu'à nos jours cette sale engeance.

Heureusement le bon droit et la justice triomphèrent des intrigues, et Abbon fut reconnu solennellement abbé du monastère de Fleury, qu'il gouverna avec une grande sagesse jusqu'à la fin de sa carrière.

Rrunon, neveu de l'empereur, eft élu pape. — 11 est ordonné sous le nom de Grégoire V. — Caractère du jeune pontife. — Ordination d'Herlouin , évèque de Cambrai. — Othon III quitte Rome et retourne dans ses États. — Crescentius se rend maître de la ville sainte. — Grégoire V est chassé du saint-siége. — Le saint-père s'enfuit en Toscane, puis en Lombardie.

Othon III était à la tête de son armée, dans les environs de Ravenne, lorsque mourut Jean X\; aussitôt le sénat et les principaux dignitaires de Rome lui envoyèrent des ambassadeurs pour prendre SCS ordres relativement à l'élection d'un pontife. L'empereur clioisit alors parmi les ecclésiastiques de sa chapelle, le jeune Brunon, fils de sa sœur Judith et d'Othon de Saxe, marquis de Vérone, et il le présenta aux députés comme le pape dont la nomination lui serait le plus agréaLle.

Brunon était d'un heureux naturel ; il possédait cpielqne connaissance des lettres humaines ; il parlait l'allemand, le latin pur et l'idiome vulgaire, c'cst-à-tlire les trois langues eu usage au dixième sii'clu, ilan-i l.i Gaule, dans la (jeniiiiuK' et dans les Et;iK ili' ri'ljlisc. Dès son enfuncr l'.inin'U /'Uiil consacii' à Dieu, et il honorait le sacciducr par ses vertus. Malgré l'éloignement qu'il éprouvait pour les grandeurs, il céda aux instances de son oncle, qui voulait l'élever au trône pontifical. ViUegise, métropolitain de Mayence, et l'évêque Adehalde, furent chargés de le conduire dans la ville sainte, oii ii fut consacré sous le nom de Grégoire V. Mais Lientôt l'exercice du pouvoir changea en vices les belles qualités de Brunon.

Peu de jours après, Othon se rendit à Rome pour se faire sacrer solennellement empereur d'Italie par

les mains de son neveu; cette cérémonie terminée, le prince convoqua le sénat et les principaux citoyens, afin de délibérer sur l'opportunité d'exiler le turbulent Crescentius, qui avait opprimé le saint-siége sous le règne précédent ; mais le nouveau pontife, désirant augmenter sa popularité par une marque d'indulgence, intercéda auprès de son oncle en faveur de l'accusé, et obtint qu'on ne troublerait pas sa tranquillité.

Dans le même temps, Herlouin, évêque de Cambrai, se rendit à Rome pour obtenir la confirmation de son évêché, ce qu'il n'avait pu faire faire par son métropolitain, à cause de la division d'Arnoul et de Gerbert, qui laissait l'Église de Reims sans directeur. Le pape consacra le prélat, et lui donna même une bulle d'excommunication pour empêcher les seigneurs français de piller les biens de son diocèse.

Othon III comptant avoir établi sa domination en Italie sur des bases solides, repassa les Alpes et retourna dans ses États ; mais Crescentius n'avait pas abandonné son projet de reconquérir la liberté de Rome. Aprèsle dépai t de l'empereur, il leval'étendard de la révolte, chassa les étrangers de la ville, et se fit proclamer consul de la répubhque. Grégoire fut dépouillé de ses biens et de sa dignité, et contraint de se réfugier en Toscane, d'oii il passa ensuite en Lombardie. Ses partisans éprouvèrent les mêmes disgrâces.

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JEAN XYI

L'antipape Philagathe s'empare Ju saint-siége. — Histoire remarquable du pape Jean XVI. — Caractère de l'antipape. — Grégoire V, réfugie à Pavie, excommunie Crescentius et ses partisans. — Les évèques d'Italie, de Germanie et des Gaules, excommunient Jean XVI. — L'empereur vient en Italie. — Cruautés exercées sur l'antipape et sur Crescentius. — Grégoire V et Othon son oncle rentrent dans Rome. — Opinions diverses sur la punition de l'antipape. — Saint Nil fait un foyage à Rome pour obtenir la liberté de Jean XVI.

Crescentius, devenu consul de la nouvelle république romaine, fit élever sur le trône pontifical un de ses partisans, qui fut intronisé sous le nom de Jean XVI. Ce nouveau pape était né à Rossano, en Calabre, et s'appelait Philagatlie ; ses parents étaient Grecs et de Lasse condition.

Dans sa jeunesse, il avait embrassé la vie monastique; plus tard, ayant obtenu une charge à la cour d'Othon II, il s'était insinué dans les bonnes grâces du prince à l'aide de l'impératrice Théopbanie, qui l'avait fait le ])ourvoyeur de ses débauches. Philagathe avait d'abord été nourri par commisération ; ensuite il avait eu l'adresse de se mettre au rang des plus habiles courtisans; et depuis il conserva son crédit jusqu'à la mort de l'empereur. Ambitieux, violent, débauché, il employa toutes les ressources de son esprit vicieux pour parvenir aux plus hautes dignités ; pendant la minorité d'Othon III, il se fit donner le siège de Plaisance avec le titre d'archevêque ; il obtint également l'ambassade de Constantinople à l'occasion de la demande en mariage qui devait être faite d'une des filles de l'empereur d'Orient pour le jeune prince. Ces différents succès exaltèrent sa vanité, et enfin il éleva ses prétentions jusqu'au souverain pouvoir. C'était le modèle des prêtres fourbes, hypocrites, .ambitieux.

A son retour à Rome, en 997, il se jeta dans le parti du peuple et devint, par ambition, l'un des

plus ardents défenseurs de la république ; alors Crescentius le fit proclamer pontife de Rome.

Grégoire V, qui s'était réfugié à Pavie, tint un grand concile dans lequel il excommunia Crescentius et ses partisans ; Jean XVI fut également condamné par les évoques de la Germanie, de l'Italie et des Gaules.

Dès qu'Othon eut appris la révolte des Romains, il rassembla de nouvelles troupes, confia le gouvernement de ses États d'Allemagne à sa tante Mathilde, abbesse de Quedlimbourg, et rentra en Italie.

A l'approche des troupes allemandes, l'antipape, lâche comme le sont tous les prêtres, s'enfuit de la ville sainte, pendant que Ctescentius s'enfermait dans le château Saint-Ange pour résister à l'ojipresseur de son pays.

Les auteurs ne s'accordent point sur la punition et sur la mort de Jean XVI ; les uns prétendent que les prêtres avaient arrêté l'antipape, qu'ils lui avaient arraché les yeux, lui avaient coupé le nez et les oreilles, et qu'enfin l'infortuné était mort des suites de cette sanglante exécution au fond de la Germanie, où Othon l'avait envoyé en exil. D'autres historiens assurent que ce fut le prince lui-même qui le fit mutiler, et le condamna à être précipité du haut de la grande tour d'Adrien.

Enfin quelques 'chroniques rapportent que saint Nil, compatriote de l'antipape Philagathe, lui avait écrit pour l'exhorter à renoncer à la gloire de ce

monde, dont il devait être rassasié, et à retourner au repos de la vie monastique ; ils ajoutent que Philagathe, touché des exhortations du pieux cénobite, se préparait à quitter la tiare, lorsque arrivèrent ces funestes événements ; d'après leur version , Jean XVI fut fouetté publiquement, mutilé avec une cruauté horrible, et jeté dans les cachots par ordre de Grégoire V. Saint Nil ayant eu connaissance de ces actes de barbarie, en fut pénétré de douleur, et résolut de faire le voyage de Rome, malgré son extrême vieillesse et son état continuel de maladie, pour obtenir un adoucissement aux traitements cruels qu'on exerçait envers l'infortuné Phihgathe.

Grégoire et l'empereur allèrent au-devant du saint à trois milles de Rome, tt le prenant chacun par la main, ils le conduisirent ainsi jusqu'au palais de Latran, et le firent asseoir au milieu d'eux, en le comblant de marques de déférence. Le vénérable vieillard gémissait en secret de tous ces honneurs; mais il les souffrait dans l'espérance d'attendrir plus facilement ses illustres hôtes. « Très saint Père, et vous puissant empereur,' s'écria-t-il, je vous supplie de me traiter comme le plus grand pécheur d'entre les hommes ; laissez-moi me prosterner à vos pieds et honorer vos dignités suprêmes, afin que vous écoutiez favorablement mes prières pour le malheureux mutilé que vous avez jeté dans vos prisons. Je ; vous en- suppHe, rendez-le-moi pour la consolation I de mes derniers jours ; je l'emmènerai avec moi dans notre monastère, et nous pleurerons ensemble nos fautes et nos péchés. »

Cette prière touchante arracha des larmes des yeux de tous les assistants; le pape et l'empereur restèrent seuls impassibles ; néanmoins Othon répondit à saint Nil : « Nous accomplirons ce que que vous désirez, mon père, si vous consentez à demeurer près de nous. »

On proposa au vieillard la direction du monastère d'Athanase, qui était éloigné du tumulte de la ville et qu'on avait affecté depuis longtemps aux religieux grecs ; saint Nil accepta les offres du prince afin de sauver le malheureux Jean. Mais la haine sacerdotale n'était pas encore assouvie, et Grégoire V pour augmenter les souffrances de l'antipape Philagathe, le fit promener dans les carrefours de Rome, monté à reljours sur un âne dont il tenait la queue entre les mains, et revêtu des lambeaux d'ornements pontificaux. Le bourreau le fouettait cruellement pendant le trajet avec une discipline armée de plomb.

Alors le vénérable saint Nil écrivit au souverain pontife et au prince pour se plaindre de cet excès de rigueur : « Vous m'aviez accordé la liberté de cet aveugle, leur disait- il, et cependant vous venez encore d'augmenter ses douleurs. Ce n'est pas lui que vous punissez actuellement, c'est moimême, ou plutôt c'est Jésus-Christ; sachez donc que si vous n'avez point eu pitié du malheureux qui était entre vos mains, votre Père céleste n'aura point

pitié de vous! « Le saint vieillard ne put obtenir la grâce de Jean XVI, et fut obligé de retourner seul dans son ancien monastère.

La retraite de saint Nil était située près deGaéte, dans un lieu aride, désert et éloigné de toute habitation; il avait clioisi cette solitude rustique pour que ses moines pussent s'adonner uniquement dans la pauvreté, à la prière, à la méditation et à la lecture des saints livres; car, disait-il, les couvents trop riches pervertissent bientôt les mœurs de nos frères, et contribuent au relâchement de ladisciphne roHgieuse. Ilfdut aux moines le travail et la pauvreté.

Othon professait un tel respect pour saint Nil, que peu de mois après ces événements, en revenant du mont Gargan, où il était allé recevoir la soumission d'un chef du pays, le prince voulut visiter co vénérable abbé; il lui fit humblement la confession de toutes les fautes de sa vie, et versa un torrent de larmes en signe de repentir des cruautés cpi'il avait laissé commettre par le pape.

Le supplice de Crescentius est également raconté de diverses manières ; les uns disent que ce généreux républicain s'étant enfermé dans la tour d'Adrien, résista pendant plusieurs mois aux force» de l'empereur; enfin, voyant ses soldats décimés parla famine ou par le fer des ennemis, il se dévoua pour le salut de tous, et vint en habit de suppliant se jeter aux pieds d'Othon, en implorant sa clémence.

Ce prince cruel ne voulut pas même le recevoir; et il répondit à ceux qui élevaient la voix pour le défendre : a Comment voulez-vous que le consul des Romains, ce fier répubhcain qui dégrade les empereurs et détrÔLB les papes, se contente de nos huttes de Saxons, où vous lui permettez d'entrer? Non, non, je ne souffrirai pas qu'il s'abaisse en notre présence. Qu'on le reconduise dans son château, où nous lui rendrons bientôt, nous et nos hommes d'armes, les honneurs que nous lui devons. »

Crescentius retourna alors dans sa forteresse, où il se défendit avec le plus grand courage ; enfin le château, dégarni de ses défenseurs, fut emporté d'assaut ; tous ceux qui s'y trouvaient furent passés au fil de l'épée, et le brave Crescentius fut précipité du sommet de la tour, qui depuis porta son nom.

D'autres historiens racontent sur sa mort une partie des faits que nous avons rapportés sur celle de l'antipape Philagathe. Moreri prétend que Crescentius fut simplement décapité, et que le cadavre fut traîné dans la houe et pendu à un arbre trèsélevé. Il est difficile de se prononcer sur ces différentes versions ; car les annales de cette époque du moyen âge ont passé ^ar tant de mains intéressées à les altérer, qu'il est presque impossible de retrouver la vérité dans ces textes couverts d'interpolations ou d'erreurs, et il n'est aucun fait de l'histoire des peuples ou de celle de l'Église pendant ce siècle, qui ne soit brodé selon les caprices de l'imagination des auteurs contemporains

L impératrice n:eM|.i

GKEGOirvE \

Bélablissement de Grégoire V sur le saint-sicge. — On attribue à ce pape l'établissement des électeurs de l'empire. — Opinion des historiens sur cette importante question. — Second voyage à Rome de saint Abbon, évêque de Kleury. — Le pape fait présent d'une magnifique chasuble à cet abbé. — Rétablissement d'Arnoul sur le siège de Reims. — Gerbert est nommé archevêque de Ravenne. — Concile de Rome. — Rétablissement de l'évèché de Mersbourg. — Déposition d'Etienne, évêque du Puy en Velay. — Excommunication du roi Robert et de Berthesa femme.— Superstitions de l'époque. —Mort du pape GrégoireV

Quel C£ue soit le genre de supplice rpii ait été infligé à lantipape Philagathe, il est certain qu'il fut chassé du trône de saint Pierre l'année 997, et c[ue Grégoire V reprit aussitôt l'exercice de l'autorité pontificale. Le pape, désirant favoriser l'ambition de son oncle et se venger des Romains, rendit un décret qui transférait aux Allemands le droit d'élire les empereurs, privilège dont les Italiens avaient toujours été en possession jusqu'à cette époque. Ce pouvoir fut concédé aux archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne, et à trois princes séculiers, le comte palatin, le duc de Saxe et le marquis de Rrandebourg, qui formèrent le premier collège électoral. Mais ce fait est le plus obscur de l'histoire d'Allemagne, et celui sur lequel les protestants et les catholiques ont écrit avec le plus de partialité et d'emportement.

Jacques Lampadius, jurisconsulte germain, ne reconnaît point Grégoire V ni Othon III pour fondateurs de cette institution, il l'attribue à Frédéric II", Otton'de Frising assure qu'avant Grégoire \'II, qui occasionna de très-grands troubles dans l'ordre de la succession en Allemagne, les empereurs étaient élus par les états, c'est-à-dire par les diètes; selon Trithème. Guillaume, comte de Hollande, fut le premier qui ait reju la couronne et le sceptre de fer

de la main des sept électeurs; Jean-Frédéric Bockeknan émet une opinion analogue, et suivant cet auteur, l'origine du septemvirat électoral date de l'élection du comte Adolphe de Nassau. Enfin Maimbourg affirme avec raison, que tout ce cfui a été écrit sur Othon et sur Grégoire relativement au droit d'élire les empereurs, peut être accusé d'inexactitude et d'erreurs.

Après la mort de Hugues Capet, le roi Robert,. son fils et son successeur, épousa sa cousine Berthe, veuve de Eudes, comte de Blois et de Chartres malgré les canons de l'Église qui défendaient les alliances entre parents ; aussi le prince pour arrêter les censures ecclésiastiques s'empressa-t-il d'offrir de grosses sommes d'argent au saint -père. Mais comme la politique de l'empereur Othon s'opposait à la conclusion de ce mariage, le souverain pontife fut intraitable, et il menaça de frapper d'interdit le royaume de France si le roi ne quittait sur l'heure même sa cousine. Le superstitieux Robert, effrayé des suites de cette excommunication, envoya aussitôt en Italie Abbon deFleuryafin de conjurer l'orage. Celui-ci se rendit à Spolette, où se trouvait alors le chef de l'Eglise, et il fut accueilli avec de grands honneurs à la cour pontificale ; mais au lieu de plaider la cause du roi il s'occupa de ses intérêts personnels. Abbon re-

GREGOIRE V

Robert, roi de France, distribuant des aumônes

çut du jeune pape une magnifique chasuble, éomme témoignage de haute estime ; et Grégoire rendit un décret par lequel il concédait au monastère de Fieury le privilège d'être indépendant de l'évêque du diocèse, et de ne pouvoir être mis en interdit, lors même qu'on y mettrait toute la Gaule. Chose puérile aujourd'hui, mais fort importante à cette époque.

A son retour en France, Abbon obtint du-roi le rétablissement d'Arnoul surla chaire de Reims, et il donna au nouvel archevêque le pallium qu'il avait reçu des mains du saint-père. Dans ses lettres à Grégoire il rend compte de la fidélité avec laquelle il a exécuté ' les ordres de la cour de Rome ; et il prie le pontife d'engager Arnoul à s'occuper davantage de ses devoirs, afin de réunir son clergé qui était dispersé, et pour faire rendre à son Église les biens qu'elle avait perdus pendant la vacance du siège.

Gerbert, abandonné de Robert II, et dépouiUé de ses dignités par l'injuste sentence du pape, se retira auprès de l'empereur, qui le fit métropolitain de Ravenne ; le souverain pontife, qui n'avait poursuivi Gerbert que pour abaisser la couronne de France, s'empressa de confirmer l'élection du savant prélat; il lui envoya même le pallium et une lettre dans laquelle il renouvelait tous les anciens privilèges de cette métropole ; il lui accorda également l'autorité sur les sièges de Monte-Feltro et de Plaisance.

Cette année le saint-père convoqua à Rome un concile qui fut ouvert en présence de l'empereur ; vingt-huit évêques avaient été réunis sous la prési-

dence du chef de l'Église. On s'occupa du rétalilissement de l'évêché de Mersbourg, qui avait été supprimé par Othon II; ensuite on s'occupa de la condamnation du roi Robert et de sa cousine, qui était l'objet principal de cette réunion. Les Pères rendirent huit décrets contre le roi ; le premier portait que le prince devait se séparer immédiatement de sa parente, qu'il avait épousée contre li's loiç; de l'rjglise, et le condamnait iiendant sept aiiii'''-^ à la |H'nitence puljlique, que prescrivaient les ['rrr-. sui i e crime. La même excommunication fui lancée contre lierthe; contre Arcbambaud, archevêque de Tours, qui avait donné la bénédiction nuptiale ; enfin tous les prêtres (|ui avaient assisté à cette cérémonie furent (li'claiV's suspendus de leurs fonctions jusqu'au jour uù ils viendraient faire amende honorable devant le saint-siège, et verser une somme déterminée suivant l'importance de leurs bénéfices.

Le concile déposa également Etienne, évêque du Puy en Velay, qui avait été consacré par Gui son oncle et son prédécesseur, sans le consentement de^ clercs et des laïques, et qui avait été ordonné par deux prélats étrangers à sa province. On fit la défense expresse au roi Robert d'accorder sa protection au prélat déposé; et ou lai enjoignit de prendre des mesures pour appuyer l'élection nouvelle que le peuple et les ecclésiastiques de ce diocèse devaient faire, et cela sous menace d'excommunication majeure

Malgré les menaces et les défenses de Rome, Robert ayant voulu maintenir Etienne sur le siège du

Puy en Velay, et continuer ses relations intimes avec sa femme la reine Berthe, tous deux furent excommuniés solennellement; Grégoire V mit le royaume de France en interdit ; le service divin fut interrompu dans toutes les provinces ; les fidèles furent privés des sacrements et les morts restèrent sans sépulture. La superstition à cette époque était si grande, que personne n'osait approcher du roi; deux serviteurs lui tendaient à l'extrémité d'une perche les mets qui étaient destinés à sa table, et jetaient au feu tous les vases dont il s'était servi. Pierre Damien assure que pendant cette excomn-,uni:ation il naquit du mariage sacrilège de Robert et de Berthe un monstre qui avait la tête et le cou d'une oie !

Enfin, après trois ans de souffrances, le roi fut contraint d'obéir au pape et de répudier sa cousine!

Robert était un prince faible, pusillanime ; il reconnut dans la suite qu'il devait tous ses malheurs à saint Ablwn, qui au lieu de solliciter à Rome la confirmation du mariage de son souverain, s'était occupé de ses intérêts particuHers, sans s'inquiéter des malheurs du royaume. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, les prêtres comme les moines ont-ils jamais pensé à autre chose qu'à augmenter leurs revenus en sacrifiant les intérêts des peuples, des rois et de la religion !

Ainsi Grégoire V, pendant un règne de deux ans et neuf mois, fit un mal irréparaj^le à l'Italie en lui enlevant l'élection des empereurs, bouleversa l'Es-

pagne, et prépara de grands désastres pour la France en abaissant la royauté et en la soumettant à la puissance sacerdotale; enfin il mourut le 18 février, en 999. Pour étendre également sa domination sur l'Espagne, Grégoire avait censuré Bermond II, souverain du royaume de Léon. Ce prince, qui régnait depuis l'année 982, s'était attiré la haine du clergé par l'arrestation de Gondeste, évêque d'Oviédo, et par celle d'Athaulfe, évêque de Compostelle, tous deux accusés de crimes énormes. Son amour pour la justice lui devint funeste; car plusieurs des prêtres qu'il avait chassés de sa cour, à cause de leur complicité dans les faits reprochés aux prélats, se réfugièrent auprès d'Issem, roi de Cordoue. Par leurs conseils, Mahomed Almansor, premier ministre de ce souverain, entreprit la conquête du royaume de Bermond, et ces renégats conduisirent les ennemis jusque sous les murs de Léon, qui fut prise d'assaut et réduite en cendres. La ville d'Astorga éprouva le même sort ; les églises furent ravagées, les monastères brûlés, les religieuses violées et égorgées; pendant plusieurs années, ce malheureux pays fut réduit à un tel état de misère, que des provinces entières étaient devenues de vastes déserts. Mais Garcia le ïremi)leur, roi de Navarre, et Garcia Fernandez, comte de Castille, étant venus au secours des États de Léon, remportèrent sur les Arabes une victoire éclatante, refoulèrent ces peuples jusqu'à Cordoue, e! rétablirent Ja paix et la prospérité dans le royaume de Léon

HISTOIRE POLITIQUE

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