DU DIXIÈME SIÈCLE
Désordres de l'Église et de l'empire. — Alexandre empereur d'Orient, — Il veut faire mutiler son neveu Constantin Porphyrogéncte — Dcliauches monstrueuses d'Alexandre. — Il fait couvrir les statues du Cirque d'ornements sacerdotaux.
— Mort singiiliùre de ce prince. — Constantin VII est couronné empereur. — L'amiral Romain épouse l'impératrice Zoé. — Il est associé à l'empire. — Caractère bizarre de Constantin. — Il protège les arts et les sciences. — Il meurt empoisonné par son fils. — Romain le Jeune, empereur. — Ses débauches et ses crttautés. — Il meurt épuisé par les excès. — Nicéphore II est nommé empereur avec Basile II et Constantin VIII. — Nicéphore est excommunié. — Ses lois contre les évêques. — Il veut faire déclarer saints tous les soldais morts sur le champ de bataille. — L'impératrice Tliéiiphanie fait assassiner son mari. — Jean Zimiscès est prorl,ii;i<' riii]ii'ivur. — Le patriarche Polyeucte'"Uii refuse l'en- ; i i l!: c. — L'empereur fait de grandes donations au I ' .■ < \ -r M roucilie avec le patriarche.— Zii p , :iiiL par leunuque Basile. —Basile et Constantin VIII
111 lit Luls lemiiii. — Affaires politiques en France. Simple — 'îon caractère. — Robert conspire iiti le Kl — C halles se rtfugieen Allemagne, et ensuite liez Ikibeil qui le letient piisonnier. — Débauches du roi.
— Hugues le Giard lefuse H couronne de France. — Raoul monte ui h tione — '\I rt de Raoul. — Louis d'Oulre-
— Le prince meurt des d uue chute de chtiil — Lothaire est nommé roi de né par sa femme. — Louis V scn fils lui succtde — Il meuit empoisonné par les agents de Hugues t^apet — RétleMons sur la seconde race des i de Fiance — Hugues Capet s mparc du trône par un double crime — Histoue de srn usuipition. — Sa polilique — iilort
Nous avons vu d'effroyables désordres affliger l'Église au dixième siècle ; l'histoire politicfiie d'Orient et d'Occident n'est pas moins fertile en scandales et en crimes. Après la mort de l'empereur Léon le Philosophe, Alexandre, son frère, demeura seul maître de l'empire, comme tuteur de Constantin Porphyrogénète, son neveu ; d'ahord il songea à faire mutiler le jeune prince pour le rendre eunuque et pour lui ôter tout espoir de parvenir au trône; mais ensuite il se rendit aux observations des médecins, qui lui persuadèrent que la faiblesse du tempérament et les infirmités continuelles de Constantin le conduiraient infailliblement au tombeau sans qu'il fût nécessaire d'employer des moyens violents et odieux. Rassuré par cette prédiction des gens de l'art, Alexandre s'abandonna à ses goûts dépravés, sans prendre aucun souci de l'avenir ; entouré de courtisanes et d'hommes abominables, cet indigne régent passait les jours et les nuits dans des festins somptueux. Tous les trésors de l'État étaient employés à entretenir des meutes de chiens et des haras superbes remplis de coursiers venus d'Europe, d'Asie et d'Afrique.
On raconte même qu'un jour ayant voulu donner aux Grecs le spectacle d'une course aux flambeaux, il osa décorer l'hippodrome avec les tentures et les candélabres de» églises de Gonstantinople ; les statues du Cirque furent revêtues par son ordre d'ornements religieux, et il e.xigea que les spectateurs se prosternassent aux pieds des idoles, en disant : ce Lorsque nous adorions ces dieux nous étions heureux et invincibles. »
Ses devins ne le quittaient jamais ; ils lui avaient persuadé que le sanglier qui était placé sur un des stylobates de l'hippodrome était le signe régulateur des destinées impériales. Aussi s'empressa-t-il de lui faire mettre des dents et des parties naturelles, pour indiquer qu'il était en état de dévorer ses ennemis et de violer leurs femmes.
Enfin, à la suite d'un excès de table, pendant les ardeurs de la canicule, il fut frappé d'une hémorrhagie violente, et il répandit tout son sang par <le nez et par l'urètre ; ce règne déplorable avait duré un peu plus d'une année.
Le jeime Constantin fut alors proclamé empereur le 2 juin 912; sa mère, l'impératrice Zoé, se lit déclarer régente, et nomma elle-même, pour la seconder dans l'exercice du pouvoir, l'amiral Romain, surnommé Lecapène, qui était le plus vigoureux de ses amants; dans la suite elle l'épousa et le fit reconnaître comme empereur avec son fils.
Constantin était alors âgé de sept ans; depuis il resta constamment enfermé au fond de son palais, et passa une longue partie de sa vie dans une inaction complète. Ce prince est un exemple remarquable de ces organisations toutes particulières, capables de se livrer sans relâche aux méditations profondes, et ne possédant aucune force pour exécuter les actions les plus simples. Il devint très-instruit dans la géométrie, dans l'astronomie, dans la philosophie et dans l'histoire ; et collectionna avec ardeur les meilleurs livres que les beaux siècles de la Grèce et de Rome avaient légués au monde. Par ses ordres, des écoles furent ouvertes à la jeunesse ; il prenait un
soin extrême des étudiants, s'entretenait souvent avec eux, les admettait à sa table et leur faisait distribuer de l'argent; sa sollicitude s'étendait jusqu'aux arts mécaniques ; les tailleurs de pierres, les forgerons et les orfèvres recevaient, également des marques de sa libéralité.
Néanmoins Constantin était violent et cruel dans ses accès de colère ; ses mœurs étaient dépravées, et son intempérance était passée en proverbe dans le peuple. Il donnait les emplois de l'État à ceux qui l'entouraient, pour s'épargner la fatigue de chercher les hommes vertueux; aussi sous son règne les courtisans faisaient ouvertement un trafic honteux des charges publiques.
En 944, il fit enfermer dans un cloître l'impératrice sa mère, ainsi que son mari, et fit couronner son fils en l'associant à l'empire ; mais dix ans après, le jeune prince, fatigué d'attendre la mort de son père, lui versa lui-même du poison, et lui succéda sous le nom de Romain le Jeune.
Sous son règne, Siméon, roi des Bulgares, profitant des troubles et des divisions de l'empire, envahit la Macédoine à la tète d'une armée imposante, et vint assiéger Gonstantinople. De leur côté, les Russes couvrirent la mer Noire d'une flotte formidable et ravagèrent les côtes de l'Asie Mineure. Romain fut contraint, pour acheter la paix, de livrer à ses ennemis toutes les richesses de ses peuples et même les trésors de la couronne.
Mais une fois affermi sur le trône, Romain répara promptement les sacrifices qu'il avait faits pour conserver ses États ; les provinces furent accablées d'impositions; les citoyens riches impitoyablement massacrés et leurs fortunes confisquées à son profit ; enfin pour ne pas avoir de censeurs de sa conduite, Romain éloigna sa mère et ses sœurs de la cour, leur fit raser les cheveux et les enferma dans un monastère. Il exila tous ses plus vertueux conseillers.
Ensuite il rappela de l'exil un prêtre eunuque nommé Jean, qui lui avait donné les premières leçons de débauche, et il chargea cet infâme ministre des fonctions de pourvoyeur de ses voluptés. Heureusement l'empire fut bientôt délivré de ce monstre, qui mourut de langueur à l'âge de vingt-quatre ans, éjiuisé par des plaisirs honteux.
Son règne fut néanmoins illustré par deux grands capitaines, Léon et Nicéphore, fils de Bardas Phocas, qui firent la conquête des villes de Mélitène, de Samosate, de Théodosiopolis, rendirent tributaires de l'empire les princes chrétiens dlbérie, et reculèrent les frontières des États grecs jusqu'aux fleuvei . de l'Euphrate et du Tigre.
A la mort de l'empereur Romain, sa femme Théophanie s'empara de la régence et fit couronner ses fils Basile II et Constantin VIII; mais se trouvant trop faible pour gouverner seule et résister à l'ambition du clergé, elle rappela auprès d'elle le général Nicéphore Phocas, et le fit proclamer chef de l'État. Il fut sacré empereur sous le nom de Nicéphore II, le dimanche, seizième jour du mois d'août de l'année 963; et le 20 septembre suivant, le nouveau monarque , à l'âge de cinquante et un ans , épousa la veuve de Romain.
Cette union fut vivement blâmée par les prêtres,
ROIS, REINES, EMPEREUR
qui ordonnèrent même à Nicéphore de répudier sa femme ou de ne plus pénétrer dans le temple de Dieu. Ce prince, trop habile pour enfreindre ouvertement les défenses du clergé, s'abstint d'entrer dans les basiliijues chrétiennes; il se contenta de supprimer les pensions qu'il faisait aux ecclésiastiques sur le trésor; il défendit aux églises d'accroître leurs domaines, sous prétexte que les prélats dissipaient dans les débauches le patrimoine des malheureux, ce qui était vrai pour beaucoup d'évêqucs ; il obligea les évèques nouvellement élus à recevoii- la sanction de l'empereur; et ses ofliciers n\-léreul jusqu'aux frais des services funéraires aux deces des prélats.
Nicéphore, en habile politiijue, voulut faire rendre une loi qui eût sans doute insjiiré aux soldats
grecs un courage invincible ; connaissant la puissance du fanatisme religieux sur les peuples, il proposa au patriarche de déclarer solennellement martyr tout soldat mort sur le champ de bataille; il imitait ainsi les druides du Nord et les kalifes d'Orient, qui en exaltant l'imagination des Gaulois et des Arabes par l'espoir d'une récompense future, les avaient rendus terribles dans les batailles. Mais les prêtres s'opposèiviii j la vnlduié de l'empereur, et les troupes grecqin ■- liuviii (il.iim'us de continuer à combattre sans esj] III il elle canonisées.
.Néanmoins Nicéphure dans sa première campagne s'eiupaia de la Phénicie, porta ses armes victorieuses jusqu'au mont Liban, prit d'assaut Laodicée, Alep, mit Tripoli et Damas à contribution, et laissa
un camp sur le mont Taurus, sous les ordres d'un général nommé Bourtze, afin de commencer le siège d'Antioclie, mais avec défense de tenter l'assaut avant son retour de Gonstantinople. Pendant son absence les Arabes, exaspérés contre les cbrétiens, (fu'ils regardaient comme les auteurs de tous leurs maux, massacrèrent le patriarche Christophe, brûlèrent vif Jean, patriarche de Jérusalem, et incendièrent la basilique du Saint-Sépulcre ; à leur tour les persécutés s'adressèrent au patrice Michel Bourtze, qui tenait A.ntioche bloquée, et lui ouvrirent les portes de la ville ; le général fit entrer des troupes dans la place et s'en empara sans coup férir.
Celte victoire, qui était une infraction à la discipline militaire, excita la colère et la jalousie de Nicéphore ; il retira le commandement de l'armée au vainqueur et l'exila en Chalcédoine. La conduite du prince exalta les esprits; Théophanie, sa femme, profita de cette circonstance pour se délivrer de lui et pour faire monter sur le trône Jean Zimiscès, olficier du palais, l'un de ses amants : Bourtze, rappelé secrètement de la Chalcédoine, vint à Gonstantinople, aborda de nuit sous les murailles du palais, d'où on le monta avec ses compagnons dans une corbeille ; alors ils pénétrèrent dans les appartements intérieurs, tuèrent les gardes, et trouvant Nicéphore endormi, ils le percèrent de leurs glaives, lui coujjèrent la tète et la jetèrent par une fenêtre à ceux qui venaient à son secours.
Zimiscès, proclamé maître de l'empire, se rendit à l'instant même dans la grande basilique pour recevoir le diadème des mains du ].atriarcliePol}eucte; mais celui-ci le repoussa de l'autel, en criant : «Loin d'ici, homme exécrable, qui oses te présenter dans le temple de Dieu, les mains dégouttantes du sang d'un de tes proches. » L'usurpateur comprit facilement que le courroux hypocrite du chef de l'Église grecque avait un but secret ; il reçut avec soumission les reproches sévères que l'évèque lui adressait, protesta de son innocence, atlirma i|u'il n'avait pas porté la main sur le prince, et (pie les satellites de l'impéiatrice Théophanie étaient seuls coupables, Il promit de casser les lois que Nicéphore II avait faites au préjudice du clergé, et s'engagea par serment à donner aux pauvres, pour l'expiation de ses péchés, tout son patrimoine, et à se conformer à la pénitence que le patriarche lui imposerait.
Alors Polyeucte lui permit de rester dans l'éghse, il commanda que la princesse coupable serait chassée du palais, reléguée dans une île, et que les meurtriers de son époux seraient bannis du royaume : Zimiscès fut ensuite couronné empereur sous le nom de Jean I".
Ce monarque se montra grand homme de guerre ; il tailla en pièces une armée composée de Bulgares, de Scythes et de Turcs, qui s'élevait à plus de trois cent trente mille hommes : le royaume des Bulgares fut le prix de cette éclatante victoire. Jean rentra en triomphe dans Constantinople, monté sur un cheval blanc et entouré d'un cortège immense de peuple et de soldats. L'année suivante, il passa en Syrie et arrêta les courses des Sarrasins ; à son retour, comme il traversait la Cihcie, il aperçut des domaines immenses dont la culture était remarquable ; et
s'étant informé du nom de leur propriétaire, il apprit avec étonnement que le maître de ces beaux domaines était l'eunuque Basile, son accubiteur, c'està dire l'officier qui présidait au coucher du prince. Zimiscès jeta un profond soupir en disant : « Il est triste de voir le trésor de l'Etat s'épuiser pour soutenir les armées, et des milliers d'iiommes s'égorger dans des guerres sanglantes, pour que le fruit de tant de sacrifices revienne à un eunuque I »
Basile ayant été instruit de ces paroles qui lui présageaient une disgrâce, résolut de la prévenir; il gagna l'échanson qui servait l'empereur, et le fit empoisonner avec une coupe de vin.
Après sa mort, qui eut lieu au mois de décembre de l'année 975, les deux fils de Romain le Jeune, que Jean I" avait associés à l'empire, prirent alors les rênes du gouvernement ; ils rappelèrent leur mère de l'exil, et Théophanie gouverna Constantinople avec l'accubiteur Basile.
En France, les affaires politiques se trouvaient dans un état encore plus déplorable qu'en Orient; les Normands s'établissaient dans la Neustrie; le siège de l'empire venait d'être transféré en Allemague; le morcellement de la Gaule, commencé avec la race carlovingienne, s'accroissait chaque jour ; les grands déclaraient la guerre au monarque, le tenaient prisonnier dans une forteresse ; et la légitimité des princes mêmes était contestée par les seigneurs.
Eudes, fils de Robert le Fort, profitant de tous ces désordres, se fit proclamer souverain dans l'assemblée de Compiègne, et chassa de son royaume le faible Cliarles III. Plus tard, la mort du comte de Paris rendit le sceptre au descendant de Charlemagne ; mais à cette époque, où le glaive était la seule loi reconnue, il était nécessaire que le roi de France fût un guerrier capable d'imposer ses volontés aux seigneurs par la force des armes ; aussi le pusillanime Charles devint bienlôt méprisable aux yeux des Français, qui lui donnèrent le nom de Charles le Simple. Ce prince eut la lâcheté de conclure à Saint- Clair- sur-Epte le fameux traité par lequel il donnait sa fille Giselle en mariage à Rollon, chef des Normands, et cédait une partie de la Neustrie à ces peuples barbares; enfin, à la mort de l'empereur Louis IV, le faible Charles n'osa pas soutenir ses droits sur la couronne de Germanie; un autre prince fut reconnu souverain; la suprême dignité de l'empire devint élective, les charges qui en relevaient devinrent héréditaires, et le nouvel empereur fut obligé de subir les conditions qu'on lui imposa.
Quelque temps après, Robert, frère de Eudes, se mit à la tête d'un parti puissant et se fit proclamer roi dans la ville de Reims. Cependant le prince, encouragé par Ogine, sa femme, leva des troupes et marcha à la rencontre de son ennemi, auquel il livra bataille; on dit que dans la mêlée Charles tua de sa main le comte Robert : malgré cette victoire, le lâche monarque, saisi d'une terreur superstitieuse, abandonna le champ de bataille, et se sauva d'abord en Allemagne auprès de Henri, roi de Germanie; ensuite chez Herbert, comte de Vermandois, qui le fit enfermer dans le château de Péronne. De son côté la reine s'enfuit en Angleterre avec son fils Louis, auprès d'Adelstan, son frère.
ROIS REINES EMPEREURS
Qiarles le Simple mourut dans sa prison, l'an 929 : ce prince avait régné pendant trente-sept années au milieu des troubles, et constamment renfermé avec ses mignons ou avec ses maîtresses, sans jamais s'occuper des affaires du royaume.
Pendant la détention du prince, Hugues le Grand avait refusé la couronne de France; mais Raoul, duc et comte de Bourgogne, plus ambitieux que Hugues, acheva le morcellement de l'Etat en donnant des provinces aux grands, pour obtenir leurs suffrages et se faire proclamer roi de France.
On doit attribuer à son avènement au trône l'établissement des fiefs : par cette institution déplorable, les arrière-vassaux se trouvant en même temps les sujets du monarque et de leur seigneur suzerain, obéissaient à l'un ou à l'autre, selon leurs intérêts.
Sous le règne de Raoul, les Normands et les Hongrois dévastèrent l'État par leurs incursions; la Bretagne fut subjuguée par Guillaume Longue-Êpée, et les provinces du Midi se révoltèrent contre l'autorité royale.
Herbert, comte de Yermandois, profitant de la faiblesse de Raoul, exigea qu'il lui cédât le comté de Laon, et le menaça, en cas de refus, de rendre la liberté à Charles le Simple : Raoul abandonna toutes les provinces qu'on lui demandait, afin de conserver le vain titre de roi ; et il survécut près de sept ans à celui qu'il avait détrôné. Cet ambitieux est un des rois qui ont fait le plus de mal à la nation, en eonstituant le régime féodal sur le sol français.
Après sa mort, Hugues, fils de Robert, neveu du roi Eudes, et petit-fils de Robert le Fort, fut nommé duc de France et de Bourgogne, comte de Paris et d'Orléans ; mais il dédaigna encore le titre de roi. Hugues poursuivait l'exécution des plans qu'il avait formés pour accomplir une grande révolution et pour gouverner un empire plus vaste que celui qui lui était oft'ert ; dans ce but, il rappela d'Angleterre le fils de Charles le Simple, Louis dit d'Outre-mer, et le fit sacrer à Laon par l'évèque Artaud, métropolitain de Reims.
Louis avait à peine seize ans lorsqu'il fut couronné roi de France; par les conseils de Hugues, il déclara la guerre à Othon I" afin de conquérir la Lorraine, que son père avait cédée aux Allemands; et pour établir ses droits à la possession de cette province, il épousa la sœur de l'empereur, veuve de Gilbert, duc de Lorraine. Mais Othon accourut à la tête d'une puissante armée et força les Français à se retirer.
Dans la suite, Louis tourna ses armes contre les grands vassaux de la couronne, pour arrêter leurs envahissements; malheureusement il fut fait prisonnier par les habitants de Rouen, et obligé, pour recouvrer sa liberté, de donner un de ses fils en otage, et de prendre l'engagement de n'apporter aucun obstacle au rétablissement de Richard, duc de Normandie.
Hugues lui-même se repentit bientôt d'avoir rappelé en France un prince qui voulait reconquérir les anciennes prérogatives des rois ; il lui déclara la guerre, le fit une seconde fois prisonnier, le garda pendant une année entière en son pouvoir, et ne consentit à lui rendre la hberté qu'après avoir reçu le comté de Laon en toute propriété; ce domaine était le seul et dernier qui relevât directement de la couronne.
Dans cette extrémité, Louis d'Outie-mer implora l'appui d'Othon le Grand, son beau-frère, et cet empereur eut la générosité de le secourir et de se déclarer contre ses sujets rebelles.
Jusqu'à cette époque les héritages des hommes nobles avaient été partagés entre tous les enfants ; mais les seigneurs suzerains comprenant qu'après leur mort, la division des domaines mettrait leurs héritiers dans l'impossibihté de résister au pouvoir royal, étabhrent le droit d'aînesse. Cette institution fit naître également l'alliance des communes avec les rois, qui se servirent du peuple comme d'un levier pour renverser l'édifice de l'aristocratie féodale.
Louis mourut à Reims, le 10 septembre, en 954, des suites d'une chute de cheval, à l'âge de trentesix ans. Ce prince, lâche, cruel et perfide, était d'une ignorance telle que Foulques, comte d'Anjou, lui écrivait : « Sire, sachez qu'un prince non lettré est un âne couronné. »
Au moment où l'ambitieux Hugues avait résolu de monter lui-même sur le trône, la mort, qui se joue, des projets des hommes, vint l'arrêter tout à coup, et Lothaire succéda à Louis d'Outre-mer.
Le nouveau souverain voyant ses Etats presque réduits à la seule ville de Laon, essaya d'employer la perfidie et la ruse pour ressaisir les anciens privilèges du trône, et il excita pendant un règne de trente-deux ans des guerres sanglantes entre les grands feudataires de France. De son côté, Hugues Capet, fils de Hugues le Grand, qui avait hérité de l'ambition de son père, lutta avec persévérance contre le pouvoir royal; mais enfin, fatigué d'attendre les résultats toujours incertains de la politique, il séduisit la reine, et devenu son amant, il la força à donner à son époux un breuvage empoisonné : Lothaire mourut le 12 mars en 936.
Louis V, son fils, qui avait été associé au gouvernement quelque temps avant la mort de son père, lui succéda et mérita le surnom de Fainéant La reine mère fut encore l'instrument docile dont se sernt l'infâme Hugues Capet; et le jeune prince mourut empoisonné comme son père. Avec lui finit la dynastie des Carlovingiens.
Cette seconde race des rois franks s'était montrée aussi dépravée et aussi cruelle que la race de Mérovée. Sous les Carlovingiens, la couronne était devenue pour ainsi dire élective; et les seigneurs, de simples officiers s'étaient déclarés suzerains en s'emparant des domaines qui avaient été confiés à leur gérance et à leur garde.
Sous Charlemagne, la France pour un moment était sortie de l'abrutissement où l'avait plongée le clergé, mais bientôt elle était retombée sous ses successeurs dans une léthargie complète; la langue latine fut oubliée, et la langue romaine devint l'idiome vulgaire. L'ignorance était si profonde, qu'à peine les rois, les princes et les seigneurs savaient lire ; l'usage de l'écriture était presque abandonné, les mariages se faisaient devant la porte de l'éghse, en présence de quelques témoins, sur une simple promesse des époux ; aussi les prêtres devinrent-ils bientôt les directeurs nécessaires et les tyrans d'une nation aussi étrangement abrutie.
Tel était l'état de la France lorsque Hugues Capet,
fondateur de la troisième dynastie des rois de France, s'empara du trône par un adultère et par un double a'^sassinat !
Pendant l'agonie de l'infortuné Louis V, Hugues s'était retiré à Xnyon avec six des plus puissants seigneurs du royaume; ils créèrent cette fatale institution de la pairie, c'est-à-dire qu'ils convinrent qu'un d'entre eux, devenu possesseurde la couronne, resterait leur seul suzerain, et que les autres ne relèveraient plus de personne, et seraient égaux ou pairs. Kn même temps. Adalbéron, métropolitain de Reiras, qui avait été prévenu du jour où le roi devait mourir, fit tousses préparatifs pour le couronnement de l'assassin.
A peine la mort du prince fut-elle connue, que Hugues, sous le prétexte que sa victime l'avait nommé héritier du trône, se fit proclamer roi par ses partisans; il arbora l'étendard semé de fleurs de lis, et se dirigea vers Reims à la tète de ses hordes de soldats. 11 fut couronné dans celte ville le 26 juin 987.
En mémoire de cet événement, Hugues Capet lit frapper un sceau où il est représenté tenant la balance de la justice dans la main droite et un globe dans la main gauche ; une couronne fleuronnée est placée sur sa tète ; ses cheveux sont courts, sa barbe longue et fourchue, et on lit autour de l'effigie : « Hugues, roi des Français par la grâce de Dieu. »
Charles de Lorraine, légitime héritier du royaume, n'avait pas même été instruit de la fin terrible de son neveu ; et il apprit à la fois cette funeste nouvelle et le sacre de rinfàrae descendant de Robert le Fort.
A peine établi sur le trône, Hugues Capet suivit cette politique lente, perfide et envahissante, qui est particulière aux princes de sa race, et qui rattacha à la couronne toutes les possessions queTambition des grands vassaux en avait arrachées. Ce prince hypo-
crite refusa, après son sacre, de se revêtir des oinements royaux; mais il fit couronner avec une grande pompe son fils Robert, et lui fit rendre tous les honneurs qu'il avait repoussés pour lui-même ; il combla de richesses le clergé régulier et séculier, rendit aux abbayes et aux églises les biens des ecclésiastiques dont les seigneurs s'étaient emparés sous les règnes précédents ; il rétablit dans tous les diocèses de son gouvernement la liberté des élections des évoques, et engagea les seigneurs ses feudataires à imiter son exemple dans leurs duchés et leurs comtés. - Aussi, lorsque Charles de Lorraine voulut renverser Hugues de son trône, il rencontra des obstacles invincibles de la part des seigneurs et des prélats du royaume ; l'évèque Aseelin le fit même arrêter dans son palais, et le livra au barbare Capet, qui, voulant détruire jusqu'au dernier rejeton de la race des Carlovingiens, le fit renfermer dans une étroite prison, où il fut étranglé avec sa femme et ses enfants.
Hugues Capet régna environ dix ans; il mourut en 9?6, dans la cinquante septième année de son âge.
Malgré son droit de suzeraineté, la puissance royale, à la fin du dixième siècle, n'était plus supérieure à celle des grands vassaux, et le prince était très-peu redouté hors de ses domaines : ainsi Hugues ayant voulu empêcher Audebert, comte de la Marche, de poursuivre une guerre injuste, en lui adressant quelques remontrances, ce seigneur parut s'en offenser, et répondit qu'il agirait comme il lui conviendrait. Le prince indigné repartit : « Tu oublies qui t'a fait comte"? — Et toi, qui t'a fait roi? » réphqua le seigneur de la Marche.
Sous le règne de Hugues Capet la couronne redevint héréditaire. On rapporte à cette époque l'institution de la charge de prévôt de Paris.
La duchessa de Lonai.ic, veuve de Gilbert, épouse Louis roi de Frani