DU PREMIER SIÈCLE
L empereur libère. — Son hypocriLie.— Vices de Caligula.- Il i son cheval consul. — Violence de sa passion pour Césonia. — n esi assassiné par Cassius. - L'empereur Claude. - Ses défauts - Il est empoisonné par Agrippine. - Kxcès infâmes de Néron. - 11 fait tuer sa mère et son précepteur Sénèque. - Ses incestes. - 11 se marie avec un homme. - 11 se livre en plein jour, et devant toute sa cour, aux débauches les plus honteuses.- Cruelle persécution contre les chrétiens. — Néron conduit un char dans ses jardins, à la lueur de (lambeaux humains. - Incen.lie de Rome. — Mort de Néron. — Caractère de Galba. — 11 est massacré. — Othon séduit le peuple par ses libéralités, et monte sur le tiône. - Ses mœurs déréglées. — Vitel- Uus.— Sa cruaulé et sa gourmandise. - Vespasien déclaré empereur.
— Ses qualités, ses défauts. — L'empereur Tite. — Vices de Domitien. — Sa cruauté. — Nouvelle persécution contre les chrétiens.
— Nouvelles tortures. — Belles qualiiés de Nerva. — Sa libéralité envers les pauvres. — Il verni ses palais pour n'èlre point à charge à ses peuples. Exemple qui n'a pas été suivi par les rois!
Tibère régnait à Rome lorsque l'Eglise fut arrosée du sang (le Jésus-Christ. On prétend qu'après avoir pris connaissance des actes du procès fait au Christ, Terapereur proposa au sénat de le recevoir au nombre de ses divinités. Ce prince, d'une e.xtrème dissimulation , connaissait parfaitement l'art de gouverner les hommes, et par ses artifices il étendit sa domination sur Rome et sur tout l'empirfi : il sut accoutumer ses sujets à l'esclavage, et en recevait des
HISTOIHE J)E.S PAPES
éloges pour sa douceur, pendant qu'il exerçait sa tyrannie et son despotisme avec la plus grande violence, mais toujours en invoquant la raison d'état, et sous les apparences de la justice.
L'infâme Caligula succède à Tibère. Ce prince, pour insulter le sénat, voulut donner les honneurs du consulat à son cheval : il fit bâtir un temple (ju'il se dédia solennellement, et dans lequel il faisait immoler des paons, des poulets de Numidie, et tous les oiseaux qui étaient rares par leur plumage. Sa cruauté fut plus grande encore que ses autres vices : dans les Césars de l'empereur Julien, il est traité de bête farouche. Ce monstre avait avancé la mort de Tibère, poussé par l'ambition et par l'impatience de régner, afin de se plonger impunément dans les excès les plus horribles. Cruel même dans les bras de ses maîtresses, il menaçait Césonia, dans les plus violents accès de sa passion, <t d'employer les tortu- « res pour apprendre d'elle par quels artifices elle « se faisait toujours aimer avec autant d'ardeur '>.
Caligula réunissai t^£a>=a personne les vices de tous les hommes et n'en avail aucune des vertus ! mais il est plus facile de m' fdirc une idée des malheurs d'un tel règne qui' ilr li'^ J<i lire. Enfin il fut tué par Cassius, surnoniiin' ClnMi'r. capitaine de ses gardes, et chef d'une conjuration qui se forma contre sa vie. Tout le peuple romain applaudit à la mort de l'empereur, et témoigna sa joie par des fêtes et des réjouissances. Ce prince avait été si lâchement servile pour Tibère, et si cruel pour ceux qui lui avaient donné la couronne, que les citoyens disaient de lui : « qu'il ne pouvait être ni meilleur esclave ni « plus méchant maître. » II. aurait fallu être bien stupide pour donner des larmes à un tyran qui faisait présent de cinquante mille écus à un cocher pour ses étrennes, et condamnait un innocent. pour s'emparer de la même somme : il poussa l'impudence jusqu'à se plaindre que son règne n'eût pas été signalé par un embrasement effroyable , par un tremblement de terre, par une famine ou par une peste ; et il osa dire : « Je voudrais que le peuple « romain n'ei^it qu'une tête, afin de la couper d'un « seul coup. « Souhaits exécrables , que les rois seuls sont capables de former !
L'empereur Claude , successeur de Caligula , était irrésolu, crédule, timide et crael ; il aimait avec passion le vin et les femmes, et lorsqu'il était ivre il donnait sans réflexion et sans jugement tout ce que les courtisanes lui demandaient. Sa mémoire était infidèle, son espiit pesant, et son cœur tellement bas, qu'il souffrait que Caligula le souffletât et le déchirât à coups de fouet ; il fit massacrer ses amis, ses domestiques, ses parents, et devint l'esclave de ses affranchis et de ses maîtresses ; enfin, Agrippine lui fit donner du poison, et il mourut le 13 octobre de l'an 55 de Jésus-Christ.
Néron, parvenu au trône, renchérit encore sur ses vices, et commit de plus grands crimes, sans honte, sans pudeur. On ne saurait lire son histoire sans être saisi d'horreur : il trempa ses mains dans le sang de tous les gens de bien, fit tuer Agrippine sa njère et Sénèque son précepteur. Incestueux et pédéraste, il se maria avec un homme, et n'eut pas honte uC commettre en plein jour, devant toute sa
cour, des actions que l'obscurité de la nuit cache dans les mariages légitimes, pour nous servir de l'expression de Tacite. Pour jouir du spectacle effrayant de l'embrasement de l'antique cité des Dardaniens, il répandit dans les rues de Rome ses cohortes d'esclaves armés de torches, et chargés de mettre le feu dans tous les quartiers de la ville : pendant cet affreux incendie, Néron, paré de fleurs, entouré de courtisanes, chantait, en s'accompagnant sur la lyre, les vers de Virgile sur la destruction de Troie ! ! ! Les flammes dévorèrent dix quartiers de cette capitale du monde , et laissèrent seulement dans les faubourgs quelques maisons à moitié brûlées. Cet incendie eut lieu le f9 juillet de l'an 64 de notre ère.
Pour faire retomber sur des innocents la haine publique dont il était chargé, Néron accusa de cet embrasement les chrétiens, qui étaient odieux comme faisant profession d'une religion nouvelle. Il fit d'abord arrêter quelques fidèles qu'on accusait confusément de plusieurs crimes sans examiner la vérité, et les juges les condamnaient à mort non comme" incendiaires, mais comme les ennemis du genre humain : on joignait à leur supplice de cruelles insultes ; on les couvrait de peaux de bêtes pour les faire déchirer par des chiens ; ils étaient attachés à des croix, ou fixés par des pieux qui leur perçaient la gorge; et dans celte position on les revêtait de tuniques couvertes de poix ou d'autres matières combustibles, auxquelles on mettait le feu, en sorte i^e les patients servaient comme de torches ardentes pour éclairer pendant la nuit. Néron en fit un spectacle dans son jardin, où lui-même conduisait des chars à la lueur de ces flambeaux humains ! !1
Les historiens parlent avec indignation de la cruauté de ce prince, qui sacrifiait des milliers d'hommes à son exécrable tyrannie. Ce fut la première persécution des empereurs contre l'Églisi. Dans la suite, les chrétiens s'en firent honneur, disant avec Tertullien : « Que Néron n'avait jamais rien condamné que d'excellent. »
Ses atrocités excitèrent enfin une révolte générale; le peuple pénétra dans le palais des Césars, demandant à grands cris la mort du tyran : alors Néron, désespérant d'échapper à ses ennemis et redoutant une fin cruelle, ordonna à un de ses esclaves de le percer d'un glaive.
Après la mort de ce monstre, Galba, qui avait pris les armes sur le bruit de la révolte de Vindex dans les Gaules, fut élevé sur le trône. Ce prince, cassé de vieillesse, aussi faible d'esprit que de corps, abandonna le gouvernement de l'empire à ses affranchis, qui pillaient ses trésors; ce qui a fait dire à Tacite que son règne était précaire. Son grand âge et ses infirmités l'empêchant d'exercer les pénibles fonctions du chef suprême de l'État, il résolut d'adopter le jeune Piso, plus illustre encore par ses malheurs et ses vertus que par sa naissance. Mais Othon, le même qui avait eu la lâcheté de sacrifier Poppée sa femme à l'impudicité de Néron, prétendait à l'honneur de l'adoption; il gagna l'armée par ses hbérahtés et, se mettant à la tète de ses partisans, il envahit le palais de Galba, massacra l'infortuné vieillard, et sq fit proclamer empereur des Ro-
ROIS, KEINES, EMPEREURS
mains. Cet infâme usurpateur était voluptueux, prodigue, mou, efféminé, aimant les parures, et n'était chéri que des scélérats, à cause de la couformité de ses mœurs avec celles de Néron.
Dans la suite, Othon effaça les préjugés désavantageux que sa conduite avait donnés de son courage, par une fin glorieuse qu'un poète élève au-dessus de la mort de Caton.
Vitellius, tout incapable qu'il était de régner, fut nommé empereur par l'armée d'Allemagne, qui l'amena en triomphe jusqu'à Rome. Ce prince s'abandonnait à toutes les vices, surtout à l'intempérance et à la cruauté. Dans un repas que son frère lui donna, on servit deux mille poissons des plus exquis et sept mille oiseaux des plus rares. Les chemins des deux mers étaient contmuellement battus de ses pourvoyeurs. Pour arriver à la fortune ou aux honneurs, il suffisait de trouver le moyen d'assouvir son appétit, qui était non-seulement insatiable, mais encore sale et repoussant. Dans les sacrifices, il se jetait sur les entrailles des victimes à demi cuites, et dans ses voyages il dévorait tout ce qu'il trouvait dans les tavernes, des restes malpropres et à moitié mangés.
Insensé et cruel, il répandait le sang pour le plai sir affreux de le voir couler, et faisait périr sous les prétextes les plus frivoles ses anciens compagnons d'étude.
Quel devait être l'affreux état de Rome et de l'empire après avoir souffert dans une même année la tyrannie d Othon et la cruauté de Vitellius I ....
Vespasien, que Néron avait envoyé dans la Palestine pour réprimer les Juifs rebelles, ayant appris que l'empire était déchiré en Occident par la guerre civile, résolut de profiter des circonstances pour s'emparer du gouvernement. Il réunit ses légions à celles de Mucianus et chassa Vitellius de Rome: devenu maître de l'empire, il rétablit la discipline mililaire, que les guerres civiles et les débauches des empereurs avaient horriblement corrompue, et .il s'apphqua également à réformer les lois de l'État. Vespasien était ennemi des courtisans, aimait à entendre la vérité, et n'avait point de haines secrètes: naturellement bon, il détestait la cruauté de ses prédécesseurs. Mais ces belles qualités étaient ternies par sa passion pour les femmes, qui l'entraînait à des actes de violence, et par son avarice sordide, qui lui faisait vendre la justice.
Tite, son fils, lui succéda, et devint le meilleur des pi'inces: On l'appelait « les délices du geure humain ». Si dans la journée il n'avait pas trouvé l'occasion de faire du bien, on lui entendait dire avec douleur ces belles paroles, dignes des plus grands hommes de la république: « Amis, j'ai perdu un jour! »
Il était ennemi du faste et de la vengeance, et se montra aussi vertueux que ceux qui l'avaient précédé étaient cruels et corrompus. Enfin, lorsqu'il mourut, les Romains disaient de cet illustre et excellent prince : « Qu'il devrait n'avoir jamais vécu ou vivre éternellement!... »
Domitien, fils de Vespasien et frère de Tite, hérita de son sceptre, mais non de ses vertus; car la Providence donne rarement de bons rois, comme pour indit[uer aux nations que la puissance suprême ne devrait jamais être confiée aux mains d'un seul homme. L'histoire nous apprend que Domitien était orgueilleux, vain, présomptueux, avare, prodigue et cruel. Il suscita contre l'Eglise une persécution longue et inhumaine, dans laquelle un grand nombre de chrétiens expirèrent dans les supplices; d'autres furent relégués dans l'île de Patmos, oii saint Jean écrivit ses Visions ou son Apocalypse. Ce cruel empereur prenait un grand plaisir à faire manger des hommes aux chiens ; tous les jours il faisait égorger quelques sénateurs, et par ses ordres on coupait les mains à de braves gens qui dans les guerres civiles s'étaient refusés à prendre son parti ou l'avaient suivi de mauvaise grâce; enfin, par une nouvelle torture dont on ne s'était point encore avisé, il faisait brûler ses amis dans cette partie du corps qu'il avait offerte à PûUion et qu'il avait prêtée à Nerva.
Petronius Secundus et Partlienius, chefs de la milice, assassinèrent Domitien et déclarèrent empereur Marcus Cocceius Nerva. Ce prince était bienveillant, généreux, modeste et sincère: Martial le nomme le plus doux des souverains: dans les Césars de JuUen, Silène n'a rien à lui reprocher ; et Apollonius, attaché à la cour de Nerva, témoigne dans Philostrate qu'il ne l'a jamais vu se livrer à ses plaisirs: d'après Xiphilin, cet empereur disait de lui-même : « Qu'il ne se trouvait coupable d'aucune chose qui l'empêchât de vivre en repos et en sûreté s'il quittait l'empire. » Il fit rendre aux citoyens de Rome toutes les richesses qui se trouvaient dans son palais et que Domitien leur avait enlevées. Il donna pour un million d'écus d'or aux bourgeois romains qui étaient pauvres, et en confia la distribution aux sénateurs. Dans un temps où les malheurs publics exigeaient des sacrifices, il fit vendre ses ameublements, ses robes, sa vaisselle d'or et d'argent, ses palais et tout ce qu'il regardait comme superflu, afin de n'être pas à charge à la nation. En reconnaissance, le peuple lui rendit de grands Jionneurs et voulut lui ériger des statues; Nerva refusa par un louable sentiment de modestie. Il mourut, suivant Aurélius Victor, h l'âge de
soixante-trois ans, après
un règ' e de seize mois.