‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 32 sur 125 · SS' PAPE OU ANTIPW · texte numérisé non relu

SS' PAPE OU ANTIPW

11 e<:t ordonné ponlife en présence des eunuques de l'empereur. — Deux papes à Rome. — Félix est exilé Sa mort. — H est regardé comme saint. — Fourberies des piôires.

Les opinions sont partagées au sujet de Félix, pour décider s'il mérite le nom de pape ou celui d'antipape et de schismatique. Des auteurs respectables par leur savoir parlent de lui avec mépris : l'Eglise soutient au contraire qu'il fut légitimement élu évê([ue de Rome , et lui a décerné les honneurs du martyre. Cette autorité, sans nous convaincre de la sainteté de Féli.x, nous oblige du moins à ne pas négliger son histoire.

Romain de naissance et fils d'Anastase , il n'était encore (pu' ili.ini" liiixi[ne le pape Libère fut envoyé en exil. \a-< .iiiciis vouhuent mettre un autre évêque sur le siège de Rome; mais le clergé ayant juré qu'il n'eu recevrait point du vivant de Libère, il fallut user d'adresse pour rendre ce serment inutile. L'empereur Constance se servit d'Épictète , jeune néophyte, hardi et violent, qu'il avait fait évêcfue de Gentumcelle, aujourd'hui Civita-Vecchia, sur la mer de Toscane. Ce fut par les mains de ce prélat que Féhx reçut l'ordination épiscopale : si nous en croyons saint Athanase, la cérémonie sacrée eut lieu dans le palais impérial, quoiqu'elle dût se faire dans l'église ; trois eunuques représentèrent le peuple fidèle de Rome, et trois évèques imposèrent les maius à Félix.

Les auteurs portent différents jugements sur sa conduite et sur son orthodoxie. Les uns disent qu'il se fit arien; d'autres soutiennent qu'il conserva la foi de Nicée, et qu'il ne communiquait avec les hérétiques que pour des actes étrangers à la religion :

mais ils conviennent tous que son élévation déplut aux amis de Libère , qui étaient en grand nombre ; et lorsque les dames romaines eurent obtenu le rappel de ce dernier, l'empereur ordonûa qu'il gouvernerait l'Église avec Félix.

Alors les prélats assemblés en concile à Sirmium écrivirent au clergé de Rome de recevoir Libère, qui avait juré d'oublier le passé et de vivre en paix avec Félix : mais l'un avait goûté les jouissances de la grandeur épiscopale, l'autre était ambitieux; tous deux avaient de^ ]i;irlisans, qui excitèrent dans Rome de vioienles (|iii'ivll..s et de sanglants combats. Enfin le chef iégiliiiii' liiompha de son compétiteur, le chassa de la ville , et le réduisit à l'état d'évêque sans église.

Félix, dont la faction n'était pas éteinte, rentra peu de temps après dans la ville, osant appeler le peuple dans la basilique qui était au delà du Tibre ; mais les nobles le forcèrent à quitter Rome une seconde fois. Le prince, qui désirait toujours le maintenir avec Libère, fut enfin obligé de l'abandonner, et Félix ayant perdu son protecteur, se retira dans une petite terre qu'il possédait sur le chemin de Porto, où il vécut près de huit ans.

Les fidèles l'honorent aujourd'hui comme un saint martyr, chassé de son siège pour la défense de la foi catholique, par l'arien Constance : le Pontifical de Damase ajoute qu'il fut massacré à Ceri en Toscane par les ordres de l'empereur, qu'il avait excommu-

nié. Cependant il est prouvé que le titre de saint lui a été donné par Grégoire le Grand , et qu'il lut sur le point de le perdre sous Grégoire XIII, par un incident dont le cardinal Baronius nous a transrais la relation. Il rapporte que l'an 1582, pendant qu'on

travaillait par ordre du pape

la ré formation du :Martyrologe romain, il fut mis en délibération si l'on donnerait à Félix le titre de martyr ou s'il serait effacé du catalogue des saints. Baronius composa une longue dissertation pour démontrer que Félix n'était ni saint ni martyr; il fut applaudi par tous les hommes judicieux , et les pères affirmèrent qu'il avait été inséré par surprise dans le sacré catalogue : le cardinal Santorie voulut prendre la défense de Félix, mais il n'obtint aucun succès. Cette dispute religieuse engagea plusieurs prêtres à fouiller secrètement sous l'autel de l'église de Saint-Côme et Saint-Damien à Rome , où ils découvrirent un grand sépulcre de marbre , dans lequel étaient renfermés d'un cùté les reliques des saints martyrs Marc , Marcellin et Tranquillin , de l'autre, un cercueil, avec cette inscription : Le corps de saint Félix, pape et martyr, qui a condamné Constance. »

Cette découverte ayant été faite la veille de sa fête, lorsqu'il était sur le point de perdre sa cause et de tomber du ciel, on attribua à un miracle ce qui pouvait s'appeler sans témérité une fourberie monacale. Baronius s'estima heureux de se voir vaincu par un

saint, et rétracta aussitôt ce qu'il avait écrit : on rétablit alors le nom de Félix dans le Martyrologe, où son culte fut confirmé. Cependant il est difficile de concilier ce jugement avec celui de saint Athanase, qui regardait le nouveau pontife comme un monstre que la malice de l'Antéchrist avait placé sur le saint-siége.

Depuis le règne de Constantin, le christianisme continuait sa marche progressive; le polythéisme s'éteignait en Orient et ec Occident, malgré l'opposition de quelques empereurs qui restaient attachés au culte des anciens dieux , et malgré le charme de ses mythes, création ravissante de l'imagination des poètes. Les brillants symboles de l'esprit, de l'amour et de la matière, triple unité des facultés humaines, scindés dans leurs diverses manifestations par les divinités païennes, Rhée, Saturne, Jupiter, Minerve, Vénus et ApoUon , se réunissaient , se confondaient dans la trinité mystérieuse et nouvelle, composée de Dieu le Père, Dieu le Fils et de l'Esprit saint; et les hommes s'enthousiasmaient des formes ascétiques de cette religion toute immatérielle.

En cela l'hunanité fit-elle un pas immense, et les peuples en abandonnant la doctrine du panthéisme pour se jeter dans un spiritualisme outré ont-ils opéré un mouvement qui était nécessaire à la marche ascendante de la civihsation? C'est un problème qui n'est point encore résolu!

Naissance de Damase. — II embrasse le parti de l'antipape. — Sédition violente excitée par les deux papes, Damase et Ursin. — Damase est victorieux. — II fait mettre le feu à la basilique. — On trouve cent trente-sept cadavres sous les décombres de l'église. — Luxe des évêques de Rome. — Débauches des prêtre». — Damase persécute ses ennemis. — Hypocrisie du pape. — Il fait massacrer des fidèles rassemblés dans une église. — Des imposteurs en font un saint. — Affreux scandale donné par le pape; il est accusé d'adultère. — Loi contre l'avarice insatiable du clergé. — 'Vols odieux des prétre.s. — Les ariens (ersécutent les orthodoxes. — Damase veut imposer son autorité à saint Basile. — Il est maltraité par cet évêque. — Mort de saint

Athanase. — Les lucifériens. — Les donatistes. — Ambition des papes Hérésie des priscillianistes — Les femmes se jettent

avec enthousiasme dans cette nouvelle secte. — Débauches dans leurs assemblées. — Nouvelle accusation d'adultère contre le pape Damase. — Sa mort.

Damase était Espagnol de naissance et fils d'un écrivain nommé .\ntoine, qui vint s'établir à Rome pour exercer le métier de scribe. Le jeune Damase ayant été élevé avec grand soin dans l'étude des belles-lettres, entra dans les ordres et suivit le pape Libère, envoyé en exil à Bérée, ^•ille de la Thrace : il revint plus tard à Rome, abandonnant son protecteur pour eml)rasser le parti de Félix.

Après la mort de Libère, les factions qui divisaient le clergé excitèrent une violente sédition pour lui donner un successeur. Chaque parti s'assembla séparément: Damase, qui avait alors soixante ans, fut élu et ordonné dans la basilicpae de Lucine, tandis que le pape Ursin était proclamé dans une autre église. Quand il fut question de monter sur le siège papal, les deux compétiteurs se disputèrent le trône avec acharnement ; et le peuple prenant parti dans ce schisme en vint à une révolte sérieuse. Juventius, préfet de Rome, et Julien, préfet des vivres, envoyèrent en exil Ursin ainsi que les diacres Amantius et Loup, les principaux meneurs : ils firent ensuite arrêter sept prêtres séditieux qu'ils voulaient bannir de la ville; mais le parti d'Ursin les arracha des mains des officiers, et les conduisit triomphants à la basilique de Jules. Pour les chasser, les partisans de Damase se rassemblèrent, armés d'épées et de bâtons, le

pontife à leur tête : ils assiégèrent la basilique, et les portes étant enfoncées, ils égorgèrent les femmes, les enfants, les vieillards, et le massacre se termina par l'incendie: le lendemain on trouva sous les décombres les cadavres de cent trente -sept personnes qui avaient été tuées par les armes ou étouffées par les flammes. Le préfet Juventius ne pouvant apaiser la sédition, fut obligé de se retirer.

L'auteur qui rapporte ces faits blâme également la fureur des deux factions. Il ajoute: « Quand je considère la splendeur de Rome, je comprends que ceux qui désirent la place d'évêque de cette ville doivent faire tous leurs efïorts pour l'obtenir; elle leur procure de grandes dignités, de riches présents et les faveurs des dames ; elle leur donne des chars pompeux, des vêtements magnifiques, et une table sirecherchée, qu'elle surpasse celles des rois. »

Damase était encore plus sensuel que ses prédécesseurs, il aimait à jouir des douceurs d'une vie molle et voluptueuse : Prétextât, qui fut depuis préfet de Rome, lui disait en plaisantant : « Faitesmoi évêque à votre place, si vous désirez que je devienne chrétien. » Et certes, un aussi riche seigneur n'eût pa« ambitionné la chaire de saint Pierre, si la conduite de Damase eût été plus apostolique.

Le luxe de l'Eglise latine était odieux à saint Je-

rôme et à saint Grégoire de Nazianze, qui s'en plaignaient avec indignation. Ils ont appelé le clergé romain, un sénat de pharisiens, une troupe d'ignorants séditieux, une bande de conjurés; ils blâment sans ménagement les prodigalités, les débauches, les fourberies des prêtres, et condamnent l'élévation de Damase sur le saint-siége, comme aj-ant été obtenue par la force et par la violence.

Quant à l'antipape Ursin, sa consécration était également des plus irrégulières, ayant été faite par un seul prélat, Paul, évêque de Tibur, homme grossier et ignorant : cependant les schismatiques continuèrent à se réunir dans les cimetières des martyrs, et conservèrent une église où ils tenaient leurs assemblées, quoiqu'ils n'eussent ni prêtres ni clercs dans la ville. Damase ne pouvant les soumettre, eut recours à l'autorité du prince pour obtenir l'ordre de les chasser de Rome: joignant ensuite l'hypocrisie au fanatisme, il fit des processions solennelles pour demander à Dieu la conversion de ces obstinés schis matiques. Mais lorsqu'il eut reçu de l'empereur l'autorisation de détruire ses ennemis , le pontife , changeant tout à. coup de tactique, rassembla ses partisans, et, la tiare sur la tète, une masse d'armes à la inain, il pénétra dans la basilique, fondit sur les hérétiques en donnant le signal du combat; le carnage fut long et sanglant; le temple d'un Dieu de clémence et de paix fut souiUé par le viol et les assassinats! Cette terrible exécution ne put encore abattre la faction des Ursins : alors le saint-père, profitant du jour de l'anniversaire de sa naissance' rassembla plusieurs évêques auxquels il voulait arracher la condamnation de son compétiteur. Ces préats, fermes et équitables, répondirent qu'ils s'étaient réunis pour se réjouir avec lui, et non pour condamner un homme sans l'entendre.

Tel était ce pape, que des imposteurs osent appeler n très-pieux et très-saint personnage. »

L'accusation d'adultère qui dans la suite fut intentée au saint-père, par Calixte et Goncordius, paraît établie sur les preuves les plus irrécusables : le synode qui le justifia de cette accusation n'a pas changé les convictions sur cet affreux scandale, car si l'imposture avait été avérée, les accusateurs eussent été livrés au bras séculier pour être punis selon la ri gueurdes lois romaines, et nous savons au contraire qu'ils furent soutenus parles principaux magistrats. Pour faii-e connaître l'esprit et les mœurs du clergé de cette époque, il est important de parler d'une loi que les empereurs Yalentinien, "\alens et Gratien, firent publier vers la fin de l'année 370. Elle défendait aux ecclésiastiques et à ceux qui se faisaient nommer continents, d'aller dans les maisons des veuves et dans celles des filles qui demeuraient seules, ou qui avaient perdu leurs parents: dans le cas de contravention, elle permettait aux parents ou alliés de déférer les prêtres coupables aux tribunaux. Elle défendait en outre au.x gens d'église, sous peine de confiscation, de recevoir, à titre de donation ou par testament, les biens de leurs pénitentes, à moins que, par droit de proximité, ils ne fussent les héritiers légitimes : cette loi était lue chaque dimanche dans toutes les églises de Rome. On suppose que le pape l'avait demandée lui-même, afin de réprimer

par le secours de la puissance séculière l'avarice de plusieurs clercs, qui séduisaient les dames romaines pour s'enrichir de leurs dépouilles. Car l'avidité des ecclésiastiques les avait conduits à une corruption effroyable; ils surpassaient les plus habiles dans l'art d'extorquer les successions, et leur prudence était si merveilleuse, qu'on n'osait pas même les en accuser juridiquement.

Saint Jérôme blâmait ouvertement cette loi contre l'avarice des prêtres, qui imprimait une marque d'infamie sur le clergé. Cependant elle lui paraissait juste et nécessaire. « Quelle honte, s'écrie-t-il , de voir des ministres païens, des bateleurs, des comédiens, des cochers publics, des femmes débauchées, hériter sans obstacles, pendant que les clercs et les moines sont les seuls auxquels il soit défendu de recueillir des héritages!... Cette défense est faite non par des princes païens ni par des persécuteurs du christianisme , mais par des empereurs chrétiens ! Je n'ose pas me plaindre de la loi, car mon âme est profondément attristée d'être obligé de convenir que nous l'avons méritée, et que la religion, perdue par l'avarice insatiable de nos prêtres, a forcé les princes à nous applicfuer un remède aussi violent. >>

Les désordres du clergé ne furent cependant point arrêtés par cette loi ; les empereurs se virent contraints de faire une nouvelle défense à toutes les veuves de dissiper, sous prétexte de religion, leurs pierreries et leurs meubles précieux, ils ordonnèrent qu'elles les laisseraient à leurs enfants, et que personne en mourant ne pourrait nommer pour héritiers les prêtres, les pauvres, ou les éghses.

A Constantinople , la secte arienne , tour à tour persécutante ou persécutée, dominait alors, par la protection de ^'alens : elle poursuivait les orthodoxes avec acharnement, et usant de représailles, rendait aux catholiques tous les maux qu'elle avait soufferts. Saint Athanase , Eusèbe de Samosate , Mélèce vi saint Basile, écrivirent à Damase des lettres touchantes sur le fâcheux état des affaires d'Orient; lo pape ne leur fit aucune réponse, étant trop occupé à Rome pour donner ses soins aux chrétiens d'Orient, ou plutôt son grand âge commençait à affaiblir son ambition. Peut-être craignait-il aussi que l'empereur Valens n'appuyât les intérêts d'Ursin, son ennemi, s'il se déclarait avec trop de chaleur contre les ariens; d'ailleurs il n'aimait pas saint Basile, qui s'était déclaré contre Paulin, le favori du pape, et avait soutenu Mélèce, son compétiteur pour un siège d'évêque. Damase renvoya les lettres par le même porteur, le chargeant de dire aux évêques f[u'il leur ordonnait de suivre mot à mot le foimulaire qu'il prescrivait : Basile, mécontent de ces airs de hauteur, rompit tout commerce avec le pontife, et fit éclater dans plusieurs lettres son indignation contre le saint-siége.

L'Egypte était restée en paix pendant toute la vie de samt Athanase, qui exerçait depuis quarante-six ans les fonctions épiscopales dans la ville d'Ale.xandrie. Comme l'évêque entrait dans un âge trèsavancé, les fidèles le prièrent de désigner son successeur : il nomma Pierre, homme vénérable, estimé de tous à cause de sa grande piété. A cette occasion le pontife romain écrivit au nouveau prélat des lettres de congratulation et de consolation, qu'il lui fit

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