‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 50 sur 125 · SYMMAQUE · texte numérisé non relu

SYMMAQUE

Ce décret fut souscrit par soixante-douze évèques ; mais beaucoup d'autres, persuadés que le pape ne ^'('■tant pas justifié ne pouvait être absous des crimes iin'dn lui imputait, refusèrent de signer. Les premiers iurféraient éviter un scandale en rendant un jugeluiMit contre leur conscience, afin que les ariens ou li's autres adversaires de l'Église n'eussent pas des inutils aussi puissants de mépriser les catholiques. Li' cardinal Baronius dit lui-même que les Pères du rriiicile « ont voulu ensevelir sous un profond silence les marques d'infamie dont les ennemis du pontife prétendaient le flétrir. »

Néanmoins cet édit prouve qu'à cette époque les évèques de Rome reconnaissaient encore l'autorité des rois ; qu'ils s'adressaient à eux pour obtenir la permission d'assembler des conciles nationaux^ qu'ils se présentaient devant les autres évèques pour se justifier des crimes dont on les accusait, et ([u'ils subissaient leurs jugements.

Le peuple ayant refusé de se soumettre aux décisions du concile, les amis de Laurent attaquèrent la validité de l'arrêt; alors Syramaque, désespérant d'apaiser les troubles qui menaçaient de devenir encore plus violents, rassembla un nouveau synode. Quatre-vingts évèques, trente-sept prêtres et quatre diacres composèrent cette assemblée ; le diacre En- Dodius, l'un des plus lâches adulateurs du siège de Rome, chargé de réfuter le libelle deslaurentiniens, s'acquitta de cette mission en véritable esclave du pape, et termina sa harangue en déclarant le pontife le plus vertueux, le plus pur, le plus saint de tous les iiommes. Cet écrit, qui nous a été conservé, est un tissu de flatteries les plus outrées, et de principes faux ou ridicules. 11 ressemble à ces apdlogics versifiées par des poètes affamés, qui exaltent les vertus des princes qui les nourissent.

Entraîné par la dialectique subtile du diacre Ennodius, et par des motifs d'intérêt plus puissants encore qile l'éloquence, le synode de Rome rendit un second décret en faveur de Symmaque. Cette assemblée était composée de prélats entièrement dévoués au saint-siége, dont ils recevaient alternativement des mortifications ou des bienfaits, selon la conduite qu'ils tenaient à l'égard des pontifes.

L'empereur Anastase protesta contre le jugement du concile, et accusa le saint-père de plusieurs crimes, dans un libelle qu'il fit répandre en Italie.

Symmaque réfuta ces accusations par une lettre apostolique, dans laquelle il déclare à l'empereur que l'intérêt de sa dignité l'obligeant à faire cesser le scandale, il répondra par des pamphlets aux injures dont on l'accable. Il prend à témoin toute la ville de Rome, qu'il n'est point infecté de manichéisme, et qu'il ne s'est jamais éloigné de la foi du saintsiége ; il accuse le prince d'être lui-même eutychien, ou du moins fauteur des partisans d'Eutychès et de communiquer avec eux ; il traite de révolte audacieuse le mépris qu' Anastase témoigne pour un successeur de saint Pierre, et pousse l'insolence jusqu'à soutenir que sa chaire est plus élevée que tous les trônes de l'univers. <^ Comparons, lui dit-il, la dignité d'un évèque à celle d'un empereur; il existe entre elles la même difl'érence qu'entre les richesses de la terre, dont un souverain a l'adminis-

tration, et les trésors du ciel, dont nous sommes les dispensateurs. Vous recevez le baptême de l'évêque; il vous administre les sacrements; vous lui demandez des prières, vous attendez sa bénédiction, et vous vous adressez à lui pour vous soumettre à la pénitence. Enfin, les princes gouvernent les affaires des hommes, et nous disposons des biens du ciel. Vous voyez, seigneur, que notre dignité est supérieure à toutes les grandeurs de la terre ! «

Il termine sa lettre par ces menaces contre l'empereur : « Si vous parveniez à prouver les chefs d'accusation formulés contre moi, vous pourriez détenir ma déposition du saint-siége ; mais ne craignezvous pas également de perdre votre couronne, si vous ne pouvez m'en convaincre? Rappelez-vous que vous êtes hommes, et que cette cause sera discutée au jugement de Dieu. Il est vrai qu'un prêtre doit du respect aux puissants de la terre, mais non à ceux qui exigent des choses contraires aux lois de l'Église. Respectez Dieu en nous, et nous le respecterons en vous ; si vous n'avez point de vénération pour notre personne, comment pourrez-vous aftérmir votre domination sur les peuples et user des privilèges d'une religion dont vous méprisez les lois? Vous m'accusez d'avoir conspiré avec le sénat pour vous excommunier? n'ai-je donc pas suivi en cela l'exemple de mes prédécesseurs? Ce n'est pas vous, seigneur, (jue nous anathématisons, c'est Acace ; séparez-vous de lui, et vous vous séparerez aussi de mon excommunication ; autrement, ce n'est pas nous qui vous aurons condamné, mais vous-même. »

Symmaque se plaint ensuite de la jiersécution que l'empereur faisait souffrir aux catholiques, leur difendant le libre exercice de la religion, et tolérant toutes les hérésies. « Lors même que nous serions dans l'erreur, il faudrait tolérer notre culte comme les autres, ou si vous nous attaquez, il faut attaquer toutes les hérésies. « Enfin il exhorte le prince à se réunir au saint-siége, et à se séparer des ennemis de la vérité et de l'Église.

Dans les Gaules, les exploits de Clovis avaient tellement agrandi la réputation des guerriers francks, que l'empereur Anastase avait voulu faire un traité d'alliance avec le nouveau conquérant, et lui avait envoyé, à cet effet, des ambassadeurs chargés de riches présents, parmi lesquels se trouvait une magnifique couronne d'or enrichie de pierres précieuses, que le roi franck fit remettre au pontife, pour être déposée dans la basilique de Saint-Pierre de Rome.

Ces sortes de hbéralités ont été dans la suite les sources d'abus intolérables; et Philippe de Gomines, quinemanquait nide piété nide religion, maisqui avait une grande expérience des affaires politiques, blâmait hautement la munificence des rois envers les prêtres. Il s'exprime ainsi en parlant de Louis XI : « Le gracieux monarque donna beaucoup aux prêtres pendant sa vie; en cette chose eût mieux valu moins, car il prenait des pauvres pour donner à ceux qui n'en avaient aucun besoin. » Les princes auraient dû puiser dans ces paroles de sages avertissements, et ne pas enrichir l'insatiable clergé en ruinant les peuples.

L'Église d'Orient était toujours dans le trouble et dans la confusion ; les catholiques exerçaient contre

HISTOIRE DP:S PAI'E:

les hérétiques toutes les cruautés qu'inspire la vengeance ; et ceux-ci, à leur tour, appuyés du crédit de l'empereur Anastase, poursuivaient avec acharnement leurs adversaires; les monastères étaient devenus les théâtres de guerres d'autant plus cruelles que le zèle de la religion servait de prétexte, et que l'ambition ou la vengeance des prêtres en était le véritable motif.

Nous traduisons un passage de Juvénal qui se rapporte parfaitement à la situation des affaires d'Orient : « Les citoyens de la ville d'Ombe et ceux de Tentyre ont été depuis un grand nombre d'années eniiemis irréconciliables; jamais ils n'ont voulu for- ■ mer des alliances ; leur haine est invétérée, immortelle, et cette plaie incurable est encore sanglante aujourd'hui. Ces peuples sont animés d'une exlrêrae fureur les uns contre les autres, parce que les Ombiens adorent un dieu que les Tentyriens exècreni ; chacun prétend que la divinité qu'ils respectent est la seule véritable et unique. « La haine des Orientaux, aussi ridicule dans ses motifs et aussi «al fondée f[ue celle des habitants d'Ombe et de Tentyre, attirait un déluge de calamités sur l'Église de Gonstantinople.

Enfin les Orientaux implorèrent les secours de Symmaque, dans une grande épître qu'ils adressèrent à Rome et aux évêques d'Occident, suivant l'ancien usage. Ils demandaient à être rétablis dans la communion du saint-siége, et à ne pas être punis pour les fautes d'Acace, puisqu'ils acceptaient la lettre de saint Léon et le concile de Ghalcédoine : « Ne nous rejetez pas, écrivaient-ils, sous prétexte que nous communiquons avec vos adversaires, car nos prélats

sont moins attachés à la vie que tourmentés par la crainte de laisser leurs troupeaux en proie aux hérétiques. Ceux qui onc approuvé la conduite de notre patriarche et ceux ([ui se sont séparés de sa communion attendent votre secours après celui de Dieu, et vous supplient de rendre à l'Orient la lumière que vous-même en avez reçue originairement.

« Le mal est si grand que nous ne pouvons pas aller chercher le remède, et qu'il faut que vous veniez à nous. »

Ensuite, pour montrer qu'ils sont catholiques, ils finissent par l'exposition de leur doctrine, et condamnent Nestorius et Eutychès. L'orthodoxie des Orientaux et la compassion qu'inspiraient leurs malheurs étaient des motifs puissants qui devaient déterminer le pontife à se relâcher de sa rigueur, et l'engager à leur procurer la paix, dont ils avaient un si grand besoin; mais Symmaque repoussa toutes leurs avances; et par sa dureté il montra que les papes ne savent point pardonner lorsqu'on résiste à leurs desseins ambitieux. La religion doit-elle donc inspirer une haine si implacable, et sera-t-elle toujours la cause des malheurs des peuples?... Espérons que la raison et la philosophie remplaceront dans l'avenir le fanatisme rebgieux qui, pendant près de deux mille ans, a servi de voile pour cacher aux hommes les passions honteuses des princes de l'Église!

D'après l'opinion des chronologistes modernes, Symmaque mourut le 19 juillet 514, vers la fin de la seizième année de son pontificat, sans être parvenu à détruire les accusations d'adultère qui avaient été intentées contre lui. Ses cendres furent déposées dans l'Église de Saint-Pierre.

Règne il'Honnrius. — Alaric s'empare de Rome. — Affaires d'Orient. — Piété de Théoiose le Jeune. — Pulchérie gouverne )'empire. — Valentinien 111, empereur d'Occident. — Anicius Maximus le fait massacrer et s'empare du trône. — 11 force l'impératrice Eudoxia à l'épouser. — Elle appelle Genséi'ic en Italie. — Belle maxime de Marcien, empereur d'Orient. — Léon 1°'', empereur. — Genséric saccage Constantinople. — Caractère de Zenon. — Basiliscus monte sur le trône. — Zenon revient triomphant à Constantinople, — Supplice de Basiliscus. — Mort de Zenon. — Règne d'Anastase. — Les Franks s'établissent dans le nord de la Gaule. — Histoire de Pharamond. — Clodion le Chevelu, deuxième roi des Franks. ^ Mérovée succède à Clodion. — Chililéric, quatrième chef des Franks. — Il viole les filles et les femmes des seigneurs. — Il est chassé de ses états. — 11 se réfugie à la cour du roi de Thuringe. — Il enlève la reine Basine et revient en France. — Clovis, premier roi chrétien. — Son caractère. — U épouse Clotilde. — Cruauté de sainte Clotilde. — Conversion politique de Clovis. — Ses trahisons, ses crimes. — Il fait couper la tête à Chararic, roi des Ripuaires Nerviens et à son fils. — Il lait assas'.iner Rignomer, roi de Mons. — 11 assomme lui-même avec sa masse d'armes Ragnachaire, roi de Cambrai, son allié fidèle. — Il fait tuei- Sigebert, son ancien ami, par Chloderic son fils, qu'il fait massacrer à son tour à coups de hache.

Le cinquième siècle devint aussi fatal aux empires d'Oi'iont et d'Occident qu'à l'Eglise de Rome, par les désdidri's et les séditions qui agitèrent les peuples. En Orient, Arcadius était mort, et son fils Thë.idose II, dit le Jeune, demeurait sous la tutelle d'Isdegerde. En Occident, Stilicon , tuteur d'Hoiionus , voulait élever son fils Eucherius à l'empire ; ses projets ambitieux ayant été découverts, il fut mis à mort par les ordres du jeune jirince, qui prit alors les rênes du gouvernement. Bientôt Honorius, dominé par les passions fougueuses d'un tempérament ardent , négligea le soin de ses états ; il quitta la capitale de son empire pour habiter la ville de Ravenne, qu'il appelait sa poule; et pendant qu'il se livrait aux débauches dans les bras de ses maîtresses, le redoutable Alaric, roi des Visigoths, après avoir ravagé l'Orient, oîi Ruffin l'avait appelé, vint en Italie et s'empara de Rome par trahison.

Une foule de petits tyrans s'élevèrent ensuite contre Honorius pour démembrer ses états ; mais ils fi-

nirent par s'exterminer dans des guerres de rivalités, et le prince, demeuré seul maître de l'empire, mourut sans postérité.

En Orient, Théodose le Jeune avait succédé à son père Arcadius. Ce prince, entièrement occupé d'exercices de piété, avait transformé son palais en monastère ; il récitait tous les matins des hymnes sacrés, et mettait toute sa gloire à pénétrer les mystères de la rehgion. U avait un grand respect pour les prêtres, surtout pour ceux qui affectaient la sainteté, et ces hommes insatiables obtenaient de lui tout ce qu'ils demandaient. Sa sœur Pulchérie , princesse d'un rare mérite, gouverna l'empire pendant la minorité de ce prince bigot, et conserva même l'administration des afi'aires jusqu'à l'époque de son mariage avec Eudo.xia ; alors il lui enleva l'exercice du pouvoir souverain et en investit l'impératrice.

Théodose possédait les vertus d'un moine et les vices d'un prince ; son insouciance pour le gouvernement de l'état était si grande fxu'il signait sans

lire tout ce que ses ministres lui présentaient. Aussi Pulclu'iie, voulant un jour lui montrer les dangers de cette excessive inditTérence , lui fit présenter un acte qui constatait en bonne forme la vente de sa femme à son cuisinier; comme <à l'ordinaire, le prince apposa le sceau impérial au bas de l'acte, sans en prendre connaissance.

Pendant le règne de Théodose parut en Orient le terrible Attila, qui, chassé des Gaules et de l'Italie par Aétius, envahit avec ses hordes l'Illy rie, la Thrace, la Macédoine et la Grèce, détruisant toutes les villes sur son passage, et ne laissant partout que déserts et solitudes. Le faible Théodose ne put arrêter ce redoutable ennemi qu'en lui donnant des monceau.x d'or et en se reconnaissant son tributaire.

L'empire était à peine remis des secousses qu'il avait éprouvées par suite de l'invasion des barbares, que de nouveaux troubles vinrent encore le plonger dans une confusion horrible. Deux causes principales jetaient la perturbation dans l'état; d'abord l'exil de l'impératrice , que Tbéodose avait reléguée en Palestine sur quelques soupçons de jalousie ; ensuite la persécution qu'il avait suscitée contre saint Flavien et ses adhérents. Dans le concile d'Êphèse, qu'il avait convoqué pour juger ce prélat, la fureur religieuse fut poussée si loin que les Pères , dans un transport de fanatisme, Rejetèrent sur l'infortuné Flavien et l'assommèrent sur la place. Zonare , qui rapporte ce fait, ajoute que l'évêque Dioscore se rua comme un âne sur la poitrine du patriarche, la brisa sous ses pieds et dansa sur le cadavre. Ce concile de brigands, comme l'appellent Nicéphore et Callixte, deux auteurs grecs contemporains , rendit un décret qui enjoignait aux gouverneurs de massacrer leurs ennemis dans toutes les provinces de l'empire. La ville d'Alexandrie surtout devint le théâtre d'épouvantables atrocités. Les prêtres de la secte triomphante, après avoir égorgé des femmes, des vieillards et des enfants, tuèrent le pasteur Protérius et dévorèrent ses entrailles ! Théodosc applaudit aux fureurs de ces cannibales au lieu de les punir; mais le ciel ne tarda pas à venger les victimes de son fanatisme; en rentrant à Gonstantinople , le prince tomba de cheval et se brisa le crâne.

En Occident, Yalentinien III, fils de Constantius et de Placidie, avait pris les rênes du gouvernement de l'empire, après avoir vaincu le tyran Castin, qui lui disputait le trône; bientôt il fut tué lui-même par Anicius Maxime, qui s'empara de la couronne, et força l'impératrice Eudoxia à devenir sa femme. Celle-ci, pour se venger de l'usurpateur, appela Genséric en Italie. A l'approche de ce conquérant redoutable, Maxime voulut prendre la fuite; Eudoxia ne lui en laissa pas le temps ; des soldats l'arrêtèrent dans son palais , le déchirèrent à coups d'épée, et jetèrent son cadavre dans le Tibre.

Le trône fut ensuite possédé par huit princes, qui augmentèrent les malheurs de l'empire et pesèrent sur les peuples jusqu'à l'époque de la conquête de l'Italie par Odoacre, qui gouverna avec le titre de roi.

Marcien de Thrace, qui avait épousé Pulchérie, succéda en Orient à Théodose II ; ce prince fit écrire en lettres d'or dans ses palais cette belle

maxime : « Les rois ne doivent point faire la guerre lorsqu'ils peuvent obtenir la paix. » Il régna six ans, et mourut empoisonné par le patrice Aspar et son fils Ardaburius, chef de la milice. Comme ces meurtriers dédaignaient pour eux-mêmes le titre d'empereur et se contentaient d'en exercer l'autorité, ils présentèrent au sénat un de leurs capitaines nommé Léon, et le fiiriit ]iriirI:iiii(T chef de l'empire le 7 février 457. Oucliurs ,i!iiriiis prétendent que ce prince

fut couronné

[i;ii!i:irclie de Co istantinople, et que ce fut le premier exemple de la cérémonie du sacre, qui depuis fut renouvelée à l'avènement au trône des souverains grecs.

Léon, devenu empereur, voulut se défaire de ceux qui l'avaient élevé, et dont il redoutait la puissance. D'abord il les combla d'honneurs , et , par des conseils perfides , il essaya de leur faire congédier leur garde particulière, et leur insinua de se désister du commandementr de l'armée. Ses ruses n'ayant point amené le résultat qu'il en attendait , il changea ses batteries et se déclara, d'arien qy'il était, catholique fervent et persécuteur, afin de susciter de puissants ennemis contre Aspar, qui professait larianisme. Cette nouvelle fourberie réussit parfaitement; les prêtres, se voyant soutenus par l'empereur, ameutèrent le peuple contre Aspar et contre son fils, et attaquèrent leur palais avec tant de furie, que ceuxci eurent à peine le temps de s'enfuir dans la basilique de Sainte-Euphémie, qui était un lieu d'asile. Léon accourut alors dans leur retraite, les rassura sur les suites de cette émeute populaire , s'engagea par serment à les protéger envers et contre tous, et les détermina à quitter la basilique. A peine eurent ils dépassé le seuil de l'église que leurs têtes roulèrent aux pieds de l'empereur. Exaspérés par cet acte de perfidie et de lâcheté, les ariens résolurent de venger la mort de leurs protecteurs; ils prirent les armes, se révoltèrent contre Léon, et appelèrent les Goths à leur secours. Genséric, roi de ces hordes barbares, répondit à leur appel et vint assiéger Gonstantinople. Pendant deux ans que dura cette guerre , l'empereur resta enfermé dans une tour, d'où il vit brûler sa capitale et sa flotte , composée de mille vaisseaux, sans oser les défendre; enfin il se débarrassa de Genséric en lui payant des sommes énormes, fruit des labeurs des peuples, et qu'il avait entassées dans sa forteresse.

Malgré toutes les infamies de ce iègne, Léon mérita, suivant les catholiques, le surnom de Grand à cause des persécutions qu'il exerça contre les hérétiques. En mourant il institua pour son successeur Léon II, son petit-fils, qui n'était âgé que de trois ans, au préjudice de Zenon, son gendre. Ce choix lui avait été dicté par les prêtres, qui portaient une haine violente à ce prince à cause de ses opinions ariennnes. En dépit du clergé, Zenon, dès le lendemain de la mort de son beau-père, prit les rênes de l'Etat comme tuteur de son fils ; ensuite il donna à ses créatures les plus hautes dignités , captiva l'affection du peuple en diminuant les impôts , et lorsque les choses furent arrivées au point oiî il les désirait, un jour de fête solennelle, sa femme Ariadne conduisit le jeune empereur à l'hippodrome et le plaça sur un trône élevé, d'où il appela son père ; et

Monastère de l'Égli

lui mettant une couronne sur la tête, il le nomma son collègue et le proclama auguste. Malgré ses précautions ingénieuses, les ecclésiastiques crièrentà l'usurpation et parvinrent à ameuter les fanatiques contre Zenon. Alors le nouvel empereur, qui redoutait les suites d'une révolution, se décida à faire périr l'innocente cause de ses craintes; et le père empoisonna son propre fds pour demeurer maître de l'empire! Dès qu'il vit l'autorité suprême affermie entre ses mains, Zenon s'abandonna sans réserve à ses mauvaises inclinations; et pour justifier l'infamie de .,a conduite, il disait ouvertement que les rois avaient e droit de faire servir tous les hommes à leurs pas-

sions et toutes les femmes à leurs débauches. Pk rgé dans les orgies les plus révoltantes , il oubliait ses devoirs de chef de l'Etat, et laissait les barbares ravager son empire ; au levant, les Sarrasins ou Arabes scénites s'avançaient en bandes redoutables; à l'occident, les Huns avaient passé le Danube sans trouver de résistance, et pillaient la Thrace. Plus barbare encore que ces hordes farouches, Zenon achevait de ruiner ses peuples en les écrasant par ses exactions.

Enfin son avarice souleva l'indignation générale, et dès la seconde année de son règne , s'étant brouillé avec sa belle-mère Vérine, veuve de l'empe-

reur Léon, il craignit qu'elle ne le fît assassiner, et s'enfuit en Isaurie avec sa femme Ariadne.

Basiliscus, frère de l'impératrice Vérine, se lit ensuite reconnaître empereur avec son fils Marc. Les historiens sacrés affirment qu'il était plus cruel encore que Zenon, et qu'il avait embrassé le parti des eutycbiens pour céder aux instances de sa femme Zénobie. Quelques auteurs repoussent au contraire les accusations odieuses portées contre ce prince, dont le plus grand crime était la tolérance ; et ils ajoutent que si, à l'exemple de Constantin, il avait persécuté les prétendus hérétiques, l'Église lui eût élevé des autels. Gomme il se déclara le zélé protecteur des eutychiens, les prêtres catholiques excitèrent contre lui une violente sédition à Goastantinople et rappelèrent Zenon , qui accourut du fond de î'Isaurie pour rentrer dans la capitale. Basiliscus fut plongé, par ordre du vainqueur, dans une citerne avec sa femme et ses enfants, et tous condamnés à mourir de faim ; les partisans du prince déchu furent traîtreusement assassinés, à l'exception de Marcien, un de ses frères, qui était parvenu à s'échapper. Ge prince, qui s'était réfugié à la cour de Théodoric le Louche , roi des Groths , avait obtenu de ce monarque et de Théodoric Lancale , roi des Ostrogoths , des secours en hommes et en argent pour chasser Zenon de Gonstautinople , lorsque malheureusement . à la veille d'entrer en campagne , il se vit arrêté jiar ordre de son protecteur et livré aux ambassadeurs de son ennemi. Marcien fut ramené en Grèce chargé de fers et enfermé dans un monastère, où il mourut empoisminé.

Déhvré de toute inquiétude, l'empereur reprit son train de \'ie accoutumé , et sa cour devint une école où la corruption était enseignée par les princesses elles-mêmes . Yérine, l'impératrice mère, quoique fort âgée , avait conçu pour Illus , le général de ses gardes, une passion insensée qu'elle ne craignit point de lui avouer. Ge jeune seigneur, qui était déjà marié à une femme qu'il aimait, repoussa les avances de Vérine; et, pour échapper à sa vengeance, il quitta Gonstantinople et se jeta dans le parti du Syrien Léonce, qui avait levé l'étendard de la révolte. Leur résistance fut de courte durée ; un capitaine grec nommé Jean marcha contre eux à la tête d'une 'jomhreuse armée, battit leurs troupes, et les contraignit eux-mêmes à se renfermer dans une forteresse, où ils furent pris et décapités après trois années de siège.

Zenon poursuivait toujours sa carrière de crimes et de débauches, lorsque enfin sa propre femme Ariadne résolut de se défaire de lui pour épouser un de ses amants nommé Anastase. Un soir que l'empereur s'était endormi dans un état d'ivresse, elle le plaça dans une bière et fit procéder aux cérémonies des funérailles. Le lendemain on le descendit dans les caveaux mortuaires, et malgré les hurlements qui partaient de son cercueil, personne ne vint délivrer le tyran. Telle fut la fin épouvantable de ce prince, qui expiait ainsi la mort de son fils !

Anastase lui succéda en épousant l'infâme Ariadne; son règne fut heureux pour les peuples; il supprima un grand nombre d'impôts onéreux dont ies provinces étaient accablées, et se fit chérir de

toute la nation par ses grandes vertus. L'histoire ecclésiastique le blâme de n'avoir pas été persécuteur et l'a même accusé d'avoir fomenté dans l'Église celte fameuse division eutychienne , qui n'eut d'autres causes que l'ambition des évêques de Rome, la précipitation des prélats d'Orient dans la condamnation d'Eutychès, et la mauvaise foi du clergé des deux ÉgUses. Après dix-sept années de règne, Anastase fut trouvé mort dans un souterrain du palais, sans qu'on ait jamais pu découvrir s'il avait été assassiné ou s'il avait succombé à une attaque d'apoplexie foudroyante.

En Occident, l'empire s'affaiblissait; les passions haineuses des ecclésiastiques remphssaient les provinces de désordres , sous le prétexte spécieux de religion, et préparaient le grand événement qui allait changer les destinées des Gaules.

Des hordes de barbares sortis des forêts de la Germanie commençaient à refouler les Romains vers l'Italie, et après un siècle et demi de luttes incessantes, elles formaient enfin dans le nord de la Gaule un étabhssement stable. Suivant la chronique du moine de Saint-Denis , le chef de ces barbares, que nous comptons pour le premier des rois franks, se nommait Pharamond et régna dix ans ; d'autres historiens regardent son existence comme très-problématique, et n'accordent quelque créance qu'aux faits racontés sur Glodion le Chevelu. Ce guerrier redoutable avait agrandi considérablement ses états du côté de la seconde Belgique , lorsqu'il fut vaincu à son tour par les Romains et forcé de repasser le Rhin. Le souvenir de ce combat nous a été conservé par Sidoine Appollinaire, poète latin qui florissait au cinquième siècle. « Les Franks , dit-il, s'étaient avancés jusqu'au bourg Helena pour nous attaquer, et avaient placé leur camp vis-à-vis du nôtre, sur des colhnes près d'une petite rivière , se contentant d'en fermer les abords par des chariots à la manière des barbares. Heureusement, notre général Aëtius ayant appris qu'ils devaient célébrer le mariage d'un de leurs chefs pendant la nuit, commanda aux légions de se tenir prêtes à marcher dès que la lune serait élevée dans le c el. Le moment venu, nos soldats débouchèrent en liles serrées et au pas de course, par une chaussée étroite qui longeait la rivière , et tombèrent à l'improviste sur les ennemis ; les Franks n'eurent pas même le temps de prendre leurs armes et de former leurs lignes ; nous les mîmes en pleine déroute et nous en fîmes un grand carnage. Tous les mets qui restaient de leur festin, et de grands plats parés de guirlandes de Heurs tombèrent en notre pouvoir, ainsi que leurs bagages, les chariots et même l'épousée, qui était blonde et qui fut réservée pour la couche du général. » Glodion reprit plus tard une revanche éclatante ; pendant qu'Aétius était occupé à combattre les Visigoths , les Bourguignons et d'autres peuples de la Gaule, qui étaient constamment en révolte contre les Romains , il repassa le Rhin avec de nouvelles bandes , traversa les grandes forêts qui séparaient la Belgique de la Gaule , fit la conquête des villes de Tournai et de Cambrai, et s'empara même d'Amiens, qui devint sa capitale. Il mourut quelques années après, en 449, laissant la tutelle de ses petits-fils à

Mérovée, cpie des historiens supposent être son frère et d'autres son parent éloigné.

Dès que Clodion eut fermé les yeux , l'ambitieux Mérovée se créa dans l'armée un parti puissant qui le proclama chef des Franks au préjudice de ses pupilles. Ces infortunés et leur mère s'enfuirent à la cour d'Attila et vinrent implorer l'appui de son épéc contre l'usurpateur; le roi des Huns prit les jeunes princes sous sa protection, et marcha contre Mérovée à la tête d'une armée formidable pour les rétablir sur le trône de leur père. A la nouvelle de l'approche du redoutable Attila, les Franks, qui n'étaient point assez forls pour leur résister, s'empressèrent de contracter une alliance avec Aëtius et de réunir leurs troupes aux lésions romaines. Attila n'en poursuivit pas moins sa route, et vint attaquer les armées confédérées des Franks et des Romains , dans une plaine située près de Méry-sur-Seine, à six lieues au-dessous de Troyes. La bataille fut sanglante; les anciennes chroniques affirment que trois cent mille guerriers vainqueurs et vaincus restèrent sur la place; les Huns furent mis en déroute; mais quoique victorieux, les Romains et les Franks avaient éprouvé des pertes si considérables, qu'au rapport de Grégoire de Tours, le général Aëtius et Mérovée employèrent plus d'un mois à enterrer leurs morts. Cette victoire fut très-favorable à l'usurpateur, en ce qu'elle mettait les Romains et les Huns dans l'impuissance de s'opposer aux envahissements qu'il projetait. Mérovée rassembla à la hâte de nouvelles bandes et s'empara du territoire de Mayence, de la Picardie, de la Normandie et de presque tous les domaines qui forment l'Ile de France ; il mourut après un règne de dix ans.

Ghildéric, fils et successeur de Mérovée, voulut abuser des femmes et des filles de ses guerriers, et fut chassé honteusement de sa patrie. Il se réfugia alors à la cour du roi de Thuringe, dont l'épouse, nommée Basine, se chargea du soin officieux de consoler le coupable fugitif. Plus tard, grâce aux intrigues de ses partisans, lorsque Childéric fut rappelé en France, cette nouvelle Hélène abandonna pour le suivre son mari et ses enfants; cette femme adultère donna le jour à Glovis I". Gomme l'adversité est la meilleure école pour les princes, Childéric avait appris dans ses malheurs que les trônes ne sont point inébranlables, et dès lors sa domination fut douce pour les peuples.

Clovis, premier roi chrétien, possédait toutes les qualités d'un héros barbare ; il était féroce , intrépide et ambitieux; il se convertit par poHtique, comme le démontre Mézeray : « Cette conversion, dit-il, lui était très-nécessaire pour contenir les Gaulois, qu'il avait subjugués, et pour attirer les peuples soumis aux Goths et aux Bourguignons^ qui souffraient impatiemment la domination de leurs princes, partisans des dogmes d'Arius. » Pour achever d'écraser la puissance des Romains, qui , affaiblie de tous les côtés , ne se soutenait plus dans les Gaules que par ses rapports avec les provinces lyonnaises , le roi frank , en politique habile , fit enlever

Clotilde, nièce de Gondebaud, tyran de Bourgogne, et l'épousa pour établir ses droits sur les provinces romaines. Cette jeune princesse, que l'Église honore comme une sainte, donna un exemple terrible de sa cruauté, lorsqu'elle s'échappa de la cour de son oncle; elle fit massacrer par son escorte les habitants des ^illages qu'elle traversait et livra aux flammes leurs malheureuses chaumières, pour venger, disait-elle, ses frères et son père , tués par les Bourguignons.

Glovis, devenu le plus puissant prince des Gaules par les avantages qu'il avait remportés sur les Visigoths et sur les Bourguignons, voulut affermir ses conquêtes, et songea à réunir tous les Franks sous un même chef. Dans ce dessein, il massacra les capitaines qui prenaient le titre de rois, leur déclara une guerre d'extermination , empoisonna les uns, fit poignarder les autres ; il s'empara par trahison de Chararic, roi des Ripuaires Nerviens, et le condamna avec son fils à finir ses jours dans un cloitre; et comme le jeune prince voyait tomber les larmes de son père pendant qu'on lui rasait les cheveux : « Ces branches vertes renaîtront, dit-il, car le tronc n'est pas mort, et Dieu fera périr celui qui les fait couper. » Clovis, averti de ces paroles, que le désespoir avait arrachées à cet infortuné, s'écria : « Ils se plaignent de ce qu'on leur rase les cheveux, eh bien, qu'on leur coupe la tête !» Et à l'instant ils furent décapités. Il fit également assassiner Rignomer, roi de Mons. Ensuite, joignant l'ingratitude à la cruauté, il séduisit les domestiques de Ragnachaire, son plus fidèle allié , et les poussa à trahir leur maître dans l'espoir d'une grande récompense. Puis, quand ce prince et son frère eurent été amenés en sa présence, Clovis insulta à leur malheur : « Avortons de notre race, dit-il, vous êtes indignes de descendre de Mérovée ! N'avez-vous point de honte de vous être ainsi laissé garrotter par vos esclaves ? Payez donc de votre sang la tache que vous avez faite à l'honneur de nos aïeux. » Au même instant il les assomma tous deux avec sa masse d'armes, en présence de ses capitaines et de son exécrable conseil. Les misérables qui avaient livré Ragnachaire vinrent ensuite réclamer le payement de leur lâche perfidie, se plaignant d'avoir été trompés par des bracelets de cuivre doré qu'il leur avait envoyés, au lieu de bracelets d'or qu'il leur avait promis. « N'est-ce pas assez que je vous laisse vivre! leur dit-il; j'ai profité de votre infamie, mais je hais la trahison. » Les domestiques et les officiers qui avaient vendu leur maître détalèrent au plus vite.

Par les conseils de ce monstre , Chloderic, fils de Sigebert, assassina son père ; et comme il venait réclamer le prix de son parricide, il fut massacré à coups de hache d'armes pendant qu'il se courbait sur un coffre rempli de sacs d'or et de pierreries. Après cet exploit, Llovis s'empara de Metz, sous prétexte de venger le meurtre de Sigebert.

Enfin la Providence fit justice de ce tyran, dont les prêtres catholiques ont presque fait un saint, et Clovis mourut empoisonné. Ses quatre fils se partagèrent ses états, et surpassèrent encore les crimes de leur père.

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