‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 51 sur 125 · SIXIEME SIECLE · texte numérisé non relu

SIXIEME SIECLE

Tableau des malheurs de i'Église. — Les prêtres excilent des séditions. — Martyre de saint Protcre par ses diocésains. — Son cadavre est mutilé d'une manière bontejiise. — Les cannibales déchirent ses entrailles et mangent son cœur. — Désordres à Antioche. — Les catholiques égorgent ni nombre prodigieux de moines. — Leur sang fait déborder 1 Oronte, et les cadavres arrêtent le cours du fleuve. — Révolte de Sibas. — Excès commis à Constantinople. — L'empereur écrit au pape pour la convocation d'un concile. — Réponse du pape. — Prétentions d'Hormisdas. — Les légats sont reçus avec de grands honneurs. — L'empereur refuse la condamnation d'Acace. — Seconde légation à Constîntinople. — Le pape exige des évêques un anathème contre Acace. — L'empereur renvoie les Pères sans assembler le concile. — Requête des moines de Syrie. — L'empereur Anastase est tué par la foudre. — Règne de Just'U, prince ignorant et catholique. — Les orthodo.xes poursuivent à outrance les malheureux hérétiques. — Réunion des deux Églises de Constantinople et de Rome. — Dorothée, évêque de Thessalonique, s'oppose k la réunion. — Les légats du pape «ont maltraités. — Hormisdas condamne la doctrine des moines de Scythie. — Fameuse controverse. —Les moines sont chassésde Rome. — Doiothée est arrêté, ensuite mis en liberté malgré l'opposition des légats du pape. — Mort d'Hormisdas. — Son caractère.

Avant de parler du successeur de Symmaque, il est nécessaire de tracer le tableau de l'état di:ploia- Lle de l'Eglise au commencement du si.xième siècle. Le Père Louis Doucin nous en a laissé une description si touchante et si conforme à la vérité, qu'on ne saurait la considérer sans èlre pénétré de la plus vive compassion pour les mallieureux peuples soumis au despotisme des empereurs ou à la domination des prêtres. Les hommes sages avaient échoué dans toutes leurs tentatives de pacifier l'Église, et leurs conseils n'avaient iait qu'irriter les passions du clergé. Les villes étaient constamment troublées par de sanglantes séditions, et les prélats, loin de les apaiser, souvent même les excitaient; partout on entendait parler de meurtres et de sacrili'ges commis dans les lieux saints; et les capitales des provinces, aussi

bien que les plus humbles bourgades, étaient devenues les théâtres des cruautés les plus horribles.

Les massacres commencèrent dans la ville d'Alexandrie; on égorgea le saint martyr Protère, évêque, dans son éghse même et uniquement en haine du concile de Chalcédoine.

Ce vénérable vieillard, assiégé dans sa maison par une troupe de furieux, fut obligé de se sauver dans une chapelle attenant à la métropole; mais ni la majesté du lieu, ni la solennité du jour, qui était le jeudi saint, ne purent le garantir de la rage de ses ennemis; il fut assassiné sur les fonts baptismaux, et son sang rougit les marches du sanctuaire.

Ces cannibales mutilèrent ensuite son corps d'une manière infâme, di'cbirèrent ses entrailles, mangèrent son cœur , traînèrent dans les rues ses res-

HoHMISDAS

du Temple

tes informes, en les frappant à coups de lîàton. Et comme le fanatisme, excité par la vindicte des prêtres, ne met point de bornes à ses vengeances, les lambeaux de chair du martyr furent pendus à un gibet, et l'on célébra ses horribles funérailles sur un bûcher par des chants et des danses obscènes. Antioche fut déshonorée par de semblables exécutions, et quatre patriarches orthodoxes furent massacrés pendant les séditions. Les hérétiques n'étaient pas les seuls auteurs de ces atrocités; les catholiques exerçaient les mêmes violences, et de leur côté ne conservaient aucune mesure dans leurs vengeances; sous prétexte de rassembler un synode pour discuter sur les affaires religieuses, ils attirèrent dans la ville un nombre considérable de moines eutychiens, « et là, comme sur un. champ de bataille, on défendit la religion en massacrant tous les hérétiques. Le

sang qui fut répandu dans cette fatale journée fit regorger l'Oronte, et les cadavres arrêtèrent le cours du fleuve pendant plusieurs jours. »

A Jérusalem, le fameux Sabas, évêque catholique, emporté par le fanatisme religieux, avait rassemblé dans le désert plus de quatre mille Arabes, et à leur .tête il attaquait les troupes de l'empereur, les mettait en déroute, et faisait triompher la religion non par la force des anat.hèmes ou des miracles, mais par la terreur qu'inspiraient ses bandits.

Le clergé s'était rendu encore plus terrible à Gonstantinople; la majesté du trône ne fut pas même épargnée ; les prêtres accablèrent d'outrages le malheureux empereur .Anastaso ; ils poignardèrent presque sous ses yeux ses meilleurs amis, massacrèrent une religieuse qu'ils accusaient de lui donner des conseils;' arrachèrent de sa retraite un pauvre ermite,

et après l'avoir égorgé ils promenèrent sa tète dans la ville au bout d'une lance, en criant : « Voilà le confident de celui qui a déclaré la guerre à l'adorable Trinité ! Ainsi périssent tous les blasphémateurs des trois divines personnes ! »

Ensuite ils s'emparèrent des portes de Constantinople, et formant un camp au milieu de la ville, ils organisèrent des troupes d'assassins pour égorger ceux qui étaient suspects d'hérésie, pour brûler leurs maisons et détruire les statues de l'empereur. Les sénateurs envoyés par le prince pour calmer cette multitude irritée lurent chassés à coups de pierres, et Anastase lui même fut assiégé dans son palais par une espèce d'armée de moines, de prêtres et de dévots, marcliant en ordre de procession avec la croix et le livre des Évangiles. Le monarque effrayé ne parvint à sauver sa vie de la fureur de ces insensés que par les plus honteuses soumissions.

Les prêtres voudraient sans doute anéantir la mémoire de ces horribles cruautés; mais Dieu a permis que le triste souvenir en passât jusqu'à nous, pour apprendre aux nations qu elles doivent réprimer sévèrement l'ambition du clergé !

Chaque jour l'autorité des papes s'affermissait par les désordres mêmes, ou par les complaisances des empereurs , qui, éloignés de l'ancienne capitale, montraient une soumission extrême aux pontifes, afin de retenir les peuples sous leur despotisme.

Les barbares qui avaient envahi les provinces de l'empire recherchaient également l'amitié del'évêque de Rome. Alors le saint-père flattait l'ambition des princes rivaux, et vendait son alliance aux deux partis. De leur côté, les hérétiques, semblables à de mauvaises herbes et à des plantes maudites bannies et arrachées tantôt de l'Afrique et tantôt de l'Orient, avaient encore recours au saint-siége, et lui adressaient leurs appels. Et toutes les plaintes comme toutes les alliances étaient favorablement accueillies, pourvu qu'elles favorisassent l'orgueilleux projet de la monarchie universelle des pontifes de Rome.

Enfin, à cette époque, la politique des papes les avait rendus les dispensateurs de toutes les grâces ; il n'existait pas un seul évêque qui ne recherchât l'amitié du saint-père pour les intérêts de son diocèse ou pour ceux de sa gloire personnelle. T^es pontifes profitèrent habilement de toutes les circonstances ; si on les consultait, ils se faisaient adresser de très-humbles requêtes ; s'ils donnaient eux-mêmes des avis, ils les faisaient passer pour des commandements ; enfin si des prélats les nommaient arbitres dans leurs différends, leur arbitrage se changeait aussitôt en jugement.

Telle était la position de l'Église à l'entrée du sixième siècle ! nous devons ajouter que les fidèles étaient divisés au sujet d'un concile qu'on accusait principalement d'avoir approuvé l'épître d'Ibas, la foi de Théodore et les écrits de Théodoret.

^Ge fut au milieu de ces désordres, si funestes à l'Église et si avantageux au saint-siége, que l'on élut à Rome, pour remplacer Symmaque , GéHus Hormisdas, fils de Juste, natif de la petite ville de Frusilone dans la Campanie. Son élection fut aussi paisible que celle de son prédécesseur avait été tumultueuse ; toutes les voLx se réunirent en sa faveur,

et on n'entendit plus parler du schisme des laurentiniens ; l'habileté politique d'Hormisdas contribua beaucoup à cet heureux événement.

Cassiodore, qui était alors consul, félicita le roi Théodoric de cette union du clergé et du peuple fidèle de Rome, et s'en félicita lui-même comme du plus grand bonheur qui pût illustrer son consulat, et comme une preuve incontestable de la douceur du gouvernement de son prince.

Mais dans tout l'Orient le fanatisme était changé en véritable frénésie ; la religion, qui sert toujours de prétexte aux ambitieux, couvrit aux yeux des catholiques la révolte criminelle de Vitahen, général de la cavalerie de l'empereur. Ce sujet rebelle s'avança jusqu'aux portes de Constantinople, contraignit Anastase à lui demander la paix, lui imposant pour condition de donner aux orthodoxes tous les biens des hérétiques et d'assembler un concile pour les excommunier.

Le prince, pour accomplir la promesse qu'il avait faite, écrivit à Hormisdas, le suppliant de travailler avec lui à pacifier les troubles et à réunir les Églises d'Orient et d'Occident, rejetant sur la dureté des papes ses prédécesseurs, tous les désordres qui désolaient ses états. Le saint -père répondit à l'empereur par de stériles félicitations : « Je suis ravi, seigneur, de vous voir dans des sentiments aussi favorables, et je remercie Dieu qui vous a inspiré de rompre le silence. Je me réjouis de l'espérance de voir l'Eglise de Jésus-Ghristen paix et en union; mais je ne pourrai vous écrire plus amplement qu'après avoir été informé du motif de la convocation du concile. »

L'évêque de Thessalonique adressa également une longue épitre au pape pour l'exhorter à travailler à la gloire de la religion, lui témoignant qu'il consentirait sous cette condition à condamner les hérétiques, et à reconnaître au saint-siége un droit de souveraineté sur les autres prélats. Le pontife approuva son zèle, et lui promit de contribuer de son côté à la réunion des Eglises, sans répondre toutefois d'une manière positive à ses supplications et aux observations de l'évêque.

Enfin l'empereur, fatigué des lenteurs apportées par Hormisdas, lui envoya une nouvelle lettre indiquant que le concile devait s'assembler dans la ville d'Héraclée, et l'invitant à s'y rendre le 1" juillet de la même année. Yitalien avait adressé ses ambassadeurs au saint-père pour le même objet, et le roi Théodoric le sollicitait de se rendre aux désirs des Orientaux. Le pontife, pressé de tous les côtés, se vit obligé d'assembler un synode pour nommer des légats ; son choix tomba sur l'évêque Fortunat et sur Ennodius, évêque de Pa\ie, le même qui étant diacre s'était déclaré le défenseur de Symmaque, et avait été pourvu d'un évêché en récompense de sa lâcheté.

Les instructions des légats leur enjoignaient d'obtenir du concile le renvoi à Rome des évêques accusés d'hérésie, d'exiger le rétablissement de ceux qui avaient persécuté les cathohques. Hormisdas paraissait ainsi employer les voies de la douceur, lorsqu'on réalité sa politique n'avait d'autre but que d'augmenter les droits de son siège.

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