‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 52 sur 125 · HORMISDAS · texte numérisé non relu

HORMISDAS

Anastase pénétra les secrètes intentions du pontife, et comprit qu'il n'avait consenti à se faire représenter au concile d'Héraclée (J^'k la condition de le diriger suivant ses désirs ; cependant il espéra, qu'en temporisant, le saint-père reviendrait à des idées plus équitables et plus conformes au fâcheux état des Églises orientales ; il reçut très- favorablement les légats et leur rendit tous les honneurs, afin de convaincre le saint-siége de la droiture de ses projets. Le seul point de l'anathème d'Acace fut repoussé par le prince ; il écrivit au pape qu'il condamnait Nestorius et Eutychès, et qu'il recevait le concile de Ghalcédoine ; mais sur le chapitre d'Acace, il exprimait qu'il trouvait souverainement injuste de chasser de l'Église les vivants à cause des morts; ajoutant d'ailleurs que les Pères décideraient toutes les questions dans le concile, et feraient connaître au saint-siége le résultat de leurs délibérations.

L'année suivante , l'empereur envoya à Rome Théopompe, capitaine de ses gardes, et Sévérien, conseiller d'État, espérant que des personnages aussi éminents conduiraient les affaires avec plus de sagesse que des ecclésiastiques, toujours passionnés pour les intérêts de leur caste.

Les ambassadeurs étaient chargés d'une lettre pour le saint-père, et d'une autre pour le sénat de Rome, dont il réclamait l'appui afin de solliciter le roi Théodoric et le pontife à travailler sérieusement à la paix de l'Église. Le sénat, sous l'influence d'Hormisdas, répondit à l'empereur que le clergé romain ne consentirait jamais à la réunion des Eglises, s'il conservait le nom d'.lcace dans les livres sacrés. De son côté, le pontife ajoutait que, loin d'avoir besoin d'être exhorté par le sénat, il se jetait luimême aux pieds de l'empereur afin qu'il eût pitié de la religion.

Cette hypocrisie rendant infructueuses les avances de l'empereur, une seconde légation partit de la ville de Rome pour Constantinople; le pape choisit encore pour ses légats Ennodius de Pavie et Peregrinus de Misène; il leur donna six lettres, avec le formulaire de réunion des schismatiques, et dixneuf copies de la protestation qu'ils devaient faire répandre dans les villes, si on ne recevait pas leurs lettres.

Dans ces différents écrits, le saint-père se montre toujours le même, toujours inflexible, toujours obstiné à poursuivre la condamnation d'Acace, dont la mémoire était en vénération dans une grande partie de l'Orient. Cette seconde légation, se renfermant dans les mêmes principes, ne put amener aucun résultat ; Anastase refusa la réunion aux conditions qu'on lui imposait, déclarant qu'il ne voulait point charger sa conscience d'une action infâme, en flétrissant la réputation de plusieurs saints évèques, et en condamnant comme hérétiques des hommes dont tous les crimes consistaient dans les chimériques idées de leurs adversaires.

Alors des moines brouillons furent chargés par les légats de répandre dans toutes les villes les protestations du saint-siége; mais les évèques tn arrêtèrent la distribution et instruisirent l'empereur, qui, justement irrité de l'obstination d'Hormisdas, renvoya les prélats qui étaient venus jiour le con-

cile d'Héraclée, rompit toutes les négociations avec l'inflexible pontife et recommença la guerre.

Les archimandrites et les moines de la seconde Syrie adressèrent ensuite au saint-père une re(|uête pour se plaindre de la persécution de Sévère, patriarche d'Antioche, et chef des eutychiens ; ils s'exprimaient en ces termes : « Comme nous allions rejoindre nos frères du monastère de Saint-Siméon, pour défendre avec eux la cause de l'Église, les hérétiques nous ont dressé une embuscade sur la route, et fondant sur nous à l'improviste, ils ont tué trois cent cinquante hommes des nôtres, ils en ont blessé un plus grand nombre, et ont massacré, même au pied des autels, ceux qui avaient espéré trouver un refuge dans les églises. En outre, pendant la nuit, nos caves ont été pillées, les sanctuaires violés, et les bâtiments livrés aux flammes.

« Vous serez instruit de toutes ces circonstances par les mémoires que vous remettront nos vénérables frères Jean et Sergius ; nous les avions d'abord envoyés à Constantinople pour obtenir justice de nos ennemis; mais l'empereur, sans daigner leur répondre, les a chassés honteusement de la ville Ses officiers mêmes n'ont point voulu écouter nos plaintes, prétendant que nous subissions le juste châtiment de notre rébellion ; alors nous nous sommes retournés vers vous, très-saint Père, pour vous supplier de compatir aux blessures du corps de l'Église, dont vous êtes le chef, en vengeant le mépris que l'on montre pour la religion et pour vous-même, qui êtes le successeur de Pierre et qui avez la puissance de lier sur la terre et dans les cieux. »

Enfin ils terminaient leur épître en anathématisant Nestorius, Eutychès, Dioscore, Pierre Monge, Pierre le Foulon et Acace. Le pape répondit par une longue lettre adressée non-seulement aux archimandrites de la grande Syrie, mais encore aux catholiques de tout l'Orient, pour les exhorter à demeurer fermes dans la foi romaine, dont un grand nombre de miracles, disait-il, attestaient la pureté.

Parmi ces preuves merveilleuses produites par le saint- père , les consubstantialistes rapportent avec complaisance une légende sur la punition qui fut infligée àl'écuyer d'un évêque arien. « Cet hérétique, dit la chronique religieuse, se trouvant aux bains publics de Constantinople avec des moines qui discutaient sur la Trinité, se tourna vers eux au mo ment où il venait de se dépouiller de ses vêtements, et les apostropha ainsi : « Vous discutez beaucoup « pour ne rien conclure, mes Pères; tenez, voici ce « qu'on entend par la Trinité sainte; et en même " temps il porta ses mains à l'organe de la virilité; « voilà le Père, le Fils et l'Esprit saint, qui répand « la vie sur tout l'univers. Les moines, exaspérés <c par une si horrible impiété, voulaient en f;iire jus- « tice et le tuer sur l'heure même; ils en furent émet péchés par un diacre qui leur affirma que Dieu « saurait bien empêcher l'outrage fait à sa triple « unité. En effet, l'écuyer étant sorti des étuves, se « rendit sans défiance aux bains froids, qui récent valent leurs eaux d'une source venant de l'église « Saint-Etienne. Au lieu d'eau froide, le malheureux « reçut sur le corps trois immenses amphores d'eau " brûlante, qu'on assura avoir été versées par un

nrSTOIRE DES PAPES

« ange. Ses chairs se détachèrent aussitôt par lam- « beaux, cl il mourut au milieu d'effroyables souf- « franccs. L'empereur Anastase, à qui on raconta « le lendemain ce prodige, le fit retracer sur un taa bleau qui fut immédiatement exposé au Heu où il « avait été accompli. Les ariens, qui refusaient de « croire au miracle, cherchèrent à enlever le monu- « ment qui signalait leur honte à tout le peuple, et « finirent par corrompre Eutychius, le curopalale « qui avait l'intendance des bains. Mais Eutychius « fut bientôt puni de sa condescendance; il perdit « l'œil droit, puis l'œil gauche, puis l'organe de la « virilité ; enfin ua ange, vêtu d'une robe éclatante « et qui s'annonça, affirme Théodoret, pour eunu- « que de Jésus-Ghrist, vint déclarer au curopalate « que ses maux ne cesseraient qu'après la réinstal- « lation du tableau dans les bains. En effet, au mo- « ment où cette image reprenait sa place habituelle, « Eutychius, qut s'était fait transporter sur les lieux « pour être plutôt guéri, e.xpira incontinent! »

La môme année l'empereur Anastase mourut frappé par la foudre ; les prêtres , s'emparant de cette circonstance, effrayèrent la multitude superstitieuse, et menacèrent les hérétiques de la vengeance de Dieu. Leurs intrigues furent si habilement conduites, qu'ils firent monter sur le trône Justin, homme très -ignorant, et par cela même bon catholique. Après son élévation, le prince donna aux affaires une direction entièrement opposée à celle de son prédécesseur, les prétendus hérétiques furent persécutés, et la populace, par des acclamations réitérées, fit régler elle-même la foi cathoHque. Les volontés d'une tourbe fanatique, ayant été confirmées par un concile tenu à Gonstantinople, ks catholiques purent exercer leurs vengeances contre les eutychiens.

Mais l'Éghse de Gonstantinople n'était pas encore réunie à celle de Wome ; et cette affaire paraissait de la dernière importance aux yeux des orthodoxes ; l'empereur Justin écrivit au pontife pour lui donner avis de son éleva- ion et pour le prier de concourir aux désirs de Jean de Gonstantinople, qui recon naissait l'autorité souveraine du saint-siége. Hormisdas se rendit aussitôt à Ravenne pour conférer avec Théodoric à ce sujet; le roi goth lui ordonna d'envoyer à Gonstantinople une troisième légation de cinq personnes, qui furent choisies parmi les prélats dont le saint-père connaissait le zèle et la fidélité. Dans les différentes provinces .qu'ils eurent à traverser, les légats s'assurèrent de tous les évèques qu'ils eurent occasion de voir; et le lundi de la semaine sainte, qui était le jour de leur arrivée à Gonstantinople, ils donnèrent connaissance du formulaire de réunion dont ils étaient porleurs, et en

firent la lecture en plein sénat, en présence de quatre évèques qui réprésentaient le patriarche. On accepta sans discussion leurs pn.jinsiiion^. et quelques jours après, la réunion des .lin\ ll-li^os fut solennellement déclarée. On etfac.i dfs ili|,tyques le nom d'Acace, ceux des patriarches Flavita, Euphémius, Macédonius et Thimothée, ainsi que ceux des empereurs Zenon et Anastase.

Dorothée, évèque de Thessalonique, persista seul dans la résolution de ne point signer la formule de foi apportée d'Occident, et refusa d'approuver la condamnation d'Acace. A son exemple, le peuple se souleva contre les légats que le pape avait envoyés dans son diocèse, et ceux-ci furent obligés de s'échapper la nuit, pour éviter les dangers qui les menaçaient ; le diacre Jean fut blessé de plusieurs coups de poignard à la tête et aux reins, et un catholique également nommé Jean fut tué et mis en pièces pour avoir reçu les Romains dans sa maison.

Enfin la paix rendue à 1 Église, après tant d'années de luttes sanglantes, fut encore sur le point d'être troublée par la fameuse proposition : « Un de la Trinité a été crucifié. » Les moines de Scythie soutenaient ce dogme, malgré les décisions de prélats orthodoxes; comme ils refusaient de s'en tenir au jugement de leurs évèques, ils vinrent à Rome pour demander l'opinion du saint- père; mais le comte Justinien et Dioscore, l'un des légats qui les avaient déjà condamnés, écrivirent à Hormisdas contre ces moiiies brouillons, qui furent chassés honteusement de la ville.

Ainsi les catholiques triomphaient partout; Dorothée, évèque de Thessalonique, avait même été arrêté et conduit à Héraclée, par ordre de l'empereur, en attendant que l'on jugeât son affaire; mais les légats ayant voulu exiger qu'il fût conduit à Rome avec le prêtre Aristide, pour être l'un et l'autre déposés et excommuniés, Justin refusa de leur donner une telle satisfaction, et se contenta même d'obliger Dorothée à envoyer des députés au pontife pour faire sa soumission; et il !e rétablit ensuite sur son siège.

Le saint-père mourut dans le mois de septembre b23, ayant gouverné l'Eghse l'espace de neuf années.

Hormisdas, dans re.\ercice de ses fonctions, avait montré une excessive ambition et un fanatisme im placable. Nous ne comprenons pas que l'Église ait pu lui accorder les honneurs de la canonisation ; à moins qu'elle n'ait voulu glorifier la générosité du pontife pour les couvents et pour les basiliques, et le récompenser d'avoir poursuivi les malheureux hérétiques, les nestoriens, les eutychiens, les ariens, les pélagiens, et les manichéens, qu'il faisait fouetter publiquement, hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, avant de les envover en exil.

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Élection de Jean I". — L'empereur Justin persécute les ariens. — Théodoric envoie le pontife en Orient. — Miracle du cheval du pape. — Autre miracle de Jean. — On lui rend de grands honneurs à Constantinople. — Son orgueil. — Sa fourberie. Le 1 apî est arrêté par Théodoric. — Il meurt en prison. — Réflexions sur son titre de saint.

Le saint-siége resta vacant si.\ ou sept jours; ensuite on élut pour le remplir, Jean, surnommé Gatelin le Toscan, fils de Constantin, qui régna deux ans et neuf mois, d'après le savant Holstein. D'autres écrivains prétendent que cette chronologie n'est pas exacte, et qu'il est impossible de fixer la durée du pontificat de Jean.

La paix dont l'Église commençait à jouir après la réunion des Orientaux fut bientôt troublée par le fanatisme de l'empereur Justin, qui avait juré d'exterminer les hérétiques et les ariens; Toile entreprise digne d'un prince stupide, qui ne connaissait ni ses intérêts ni ceux de ses sujets! Il fit publier des édits pour obliger les ariens à se convertir, et les menaça des supplices les plus cruels.

Dans leur désespoir, les malheureux persécutés eurent recours à Théodoric, qui écrivit en leur faveur à Justin; mais ses lettres n'ayant pu changer les dispositions de l'empereur, celui-ci irrité du mépris que l'on témoignait eu Orient pour sa médiation, et soupçonnant que la politique romaine n'était point étrangère aux coups portés contre l'arianisme, fit venir Jean à sa cour, et lui ordonna de se rendre comme ambassadeur à Constantinople pour faire révoquer les ordres de Justin. Il menaça même le pontife de traiter avec rigueur les catholiques d'Italie, si l'on poursuivait encore les ministres de sa croyance, et si l'empereur ne consentait à rendre immédiatement aux ariens les biens qu'il avait confisqués et les églises qui leur avaient été enlevées.

Ce prince était d'autant plus disposé à user de représailles, qu'il voyait avec quelle ingratitude on payait les services importants qu'il avait rendus à î'ÉgHse romaine, et combien on lui savait peu de gré de l'extrême tolérance qu'il avait toujours montrée pour les orthodoxes de ses états.

Théodoric, en éloignant le pontife sous le prétexte d'une pompeuse ambassade, n'avait pas seulement le projet de faire rendre l'exercice de leur culte aux malheureuses victimes du fanatisme de Justin, mais encore il voulait faire cesser les complots qui se tramaient dans le sénat contre sa vie, et dont le saint-père était le plus ardent fauteur.

Jean n'osa point résister aux ordres du roi, et se mit en route avec les autres ambassadeurs.

La légende raconte plusieurs miracles que fit le saint- père pendant son voyage: « Lorsque Jean fut « arrivé dans la ville de Corinthe, dit le pieux chro- » niqueur, il fit demander un cheval de main pour « continuer son voyage; on lui donna celui d'une « des premières dames du pays; et le lendemain, « après s'en être servi, il le renvoya à sa maîtresse. « 0 prodige ! la dame qui auparavant était accoutu- « mée à monter ce cheval ne put jamais le dompter, ■ et fut obligée de le faire ramener au pontife. Le « cheval fut reconduit richement harnaché. »

Grégoire le Grand exphque pieusement cette fable, et en ajoute une autre encore plus extraordinaire. Il prétend qu'au moment où il entrait à Constantinople par la porte Dorée, un aveugle pria le saint-père de

lui rendre la vue; ce cpi'il fit en lui mettant la main sur les yeux, en présence de tout le peuple.

Anastase le bibliothécaire ne parle point de ces miracles; il nous apprend seulement qu'on rendit à Jean de grands honneurs, et que les populations allèrent à sa rencontre jusqu'à douze milles, bannières et enseignes déployées. L'empereur, ravi de pouvoir contempler le successeur de saint Pierre, se prosterna à ses pieds, et lui demanda à être couronné de sa main.

Le patriarche Épiphane invita ensuite le pape Jean à officier; celui-ci, par un sentiment d'orgueil inconcevable, ne voulut accepter cet honneur qu'après avoir obtenu d'être assis non-seulement à la première place, mais encore sur un trône. Le patriarche de Gonstantinople se rendit aux désirs du saintpère, non parce qu'il le regardait comme son supérieur en dignité, mais parce qu'il considérait en lui l'ambassadeur d'un puissant roi.

Exalté par son fanatisme, l'empereur repoussait toutes les remontrances au sujet des ariens ; alors Jean, ayant recours aux larmes, lui représenta que sa conduite envers les hérétiques aurait de terribles conséquences pour les catholiques d'Italie, et il lui arracha la promesse de rendre aux ariens la liberté

do leur culte. D'autres historiens soutiennent au contraire que le pontife, bien loin de s'acquitter de la mission dont le roi Théodoric l'avait chargé, encourageait l'empereur dans l'extravagant dessein qu'il avait formé d'exterminer les ariens.

Mais tous conviennent qu'au retour de son ambassade, Jean fut arrêté à Ravenne, avec les sénateurs qui l'avaient accompagné. Théodoric, dont la modération ne s'était jamais démentie pendant l'espace d'un très-long règne, ne se serait jamais porté à cette violence •s'il n'avait acquis des preuves certaines de la trahison de ses ambassadeurs.

Le pontife fut condamné à finir ses jours dans un cachot, mais où il était entouré de toutes sortes d'égards et de soins. Il s'y éteignit doucement le '27 mai 526 : son corps fut transporté à Rome et enterré à Saint-Pierre.

L'Église honore sa mémoire cofnme celle d'un saint martyr; cependant nous devons avouer qu'il est difficile de se rendre compte des motifs qui ont fait décerner les honneurs de la canonisation à un pape qui avait été justement puni de son ambition déréglée, et qui d'ailleurs n'avait pas souffert une mort violente.

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