SAINT GRÉGOIRE
prime ainsi sur la politique de Grégoire : « J'avoue « que tous ceux qui liront ces trois épîtres, adressées « à ce prince et à Léontia, sa femme, éprouveront « une indignation égale à celle que je ressens pour « le pontife romain. La cause honteuse de ces flat- « teries était la déclaration faite par l'empereur Mau- « rice en faveur du patriarche de Gonstantinople, « dans la contestation soulevée par le saint-père pour « le titre d'évèque universel. La mort du souverain « légitime laissant au pape l'espoir de gagner le « nouveau souverain, il employa toutes les ressources <c de son esprit et de sa politique pour obtenir de « Phocas un décret qui élevât son siège au-dessus « de celui de Byzance. »
Au commencement de l'année 604, la reine Théodelinde instruisit la cour de Rome de la naissance et du baptême de son fils Adoalde ; en même temps elle soumit au saint-père quelques observations de l'abbé Secondin sur le cinquième concile, et le pria de résoudre les questions que le prélat lui adressait. Grégoire félicita la reine d'avoir fait baptiser dans une église catholique un prince destiné à régner sur les Lombards, et il termina ainsi sa réponse : « Je suis « tellement accablé des souffrances de la goutte que c< je ne puis plus marcher, ainsi que vous l'affh-me- « rontvos députés. Si Dieu m'accorde quelques jours « moins douloureu.v, je répondrai plus longuement « aux demandes de l'abbé Secondin. Je lui adresse « cependant les décisions du concile tenu sous le rè « gne de l'empereur Justinien ; en les lisant, il re- « connaîtra la fausseté des assertions avancées contre « le saint-siége. Dieu nous garde d'accepter l'erreur « d'aucun hérétique, ou de nous éloigner des senti- « ments de saint Léon et des quatre conciles.
« J'envoie au prince Adoalde, votre fils, un cru- « cifix fait du bois de la vraie croix, et à la princesse « votre fdie, un Évangile renfermé dans une boîte « de Perse, et trois bagues consacrées Rendez grâces « au roi votre mari pour nous, de la paix qu'il nous « a donnée, et priez-le de nous la conserver. »
Cette lettre est la dernière que Grégoire écrivit. Le saint-père mourut le 12 mars 604, après un règne de treize ans et quelques mois. Son corps fut déposé sans pompe près de l'ancienne sacristie de la basilique de Saint-Pierre, à rextrémil(' ila ^rand portique, où déjà étaient placés les sépulcn'-^ <lc phisieurs pontifes. Ses restes ont été conservés avec son pallium, le reliquaire qu'il portait à son cou, et la ceinture dont il se servait dans les cérémonies de l'Église.
Le diacre Jean nous a laissé un portrait de Grégoire, qu'il avait tracé d'après les anciennes peintures du monastère de Saint-André, où le pape était représenté avec son père et sa mère. « Sa taille était « proportionnée et élégante; son visage avait la lon- !' gueur de celui de son père et la rondeur de la fi- « gure de sa mère ; sa barbe était blonde et peu t< fournie. Il était chauve; cependant il lui restait <i sur le haut du front deux boucles de cheveux qui i< frisaient naturellement et qu'il laissait retomber « sur les tempes. Il avait le front vaste, les sourcils «■longs., élevés et étroits; les yeux bien fendus, « quoique peu grands ; la prunelle rousse, le nez « fortement aquihn et les narines larges, la bouche « vermeille, les ièvro« fortes, le menton élevé et le
« teint plombé ; son regard était doux, ses mains « belles, ses doigts arrondis et bien disposés pour « écrire. Le peintre l'avail représenté couvert d'une « chasuble brune sur sa dalmatique ; il tenait de la « main gauche le livre sacré des ÉvangileS', et par « modestie, il avait défendu de mellre sur sa tète « l'auréole lumineuse qu'on donnait aux saints, afin « de les distinguer des autres fidèles. »
Quant aux qualités de l'esprit, tous les historiens s'accordent à dire que Grégoire était ingénieux pour présenter la morale chrétienne, et pour la faire adopter aux hérétiques et aux idolâtres. Il possédait un j fonds inépuisable de pensées ascétiques et les exprimait d'une manière noble, par des périodes plutôt que par des sentences. Ce qu'il dit est toujours vrai, solide, mais les lieux communs et les maximes vulgaires y abondent ; il est souvent diffus dans ses longues dissertations et prétentieux dans ses allégories ; enfin on retrouve constamment le style du rhéteur dans les nombreux écrits du pontife.
Quelques auteurs affirment qu'il était doué d'une extrême modestie, et qu'il s'affligeait sincèrement de la gloire littéraire qu'il avait acquise. Ayant appris que sou oncle Maurice, évèque de Ravenne, faisait réciter publiquement à l'office de nuit ses commentaires sur Job, il s'en plaignit au prélat, et défendit aux prêtres de lire aucun de ses ouvrages dans les églises. On raconte également, comme preuve de sa modestie, qu'il écrivit à Euloge, patriarche d'Alexandrie : « Votre béatitude me dit qu'elle exécutera ce « que j'ai commandé. Je vous en prie, rétractez le « mot commandement; car je sais qui vous êtes et « qui je suis; vous êtes mes frères en dignité et mes « pères en mérite. Je ne vous ai donc point donné (t d'ordres ; je vous ai fait connaître simplement ce « qui m'a paru utile à la rehgion. Je ne me glori- « fierai jamais de ce qui porterait atteinte à la grande deur des évêques mes frères , et ma gloire est fc celle de l'Église. »
D'autres auteurs recommandables assurent au contraire qu'il se montra jaloux de sa réputation d'écrivain ; ils rapportent qu'un religieux grec , appelé André, qui s'était renfermé dans une cellule, près de la basihque de Saint-Paul, avait composé plusieurs discours sous le nom du pontife, afin de leur donner une grande importance ; que la fourberie du moine ayant été découverte, Grégoire, irrité qu'on lui eût attribué un semblable langage, fît punir le faussaire avec la plus grande rigueur.
Selon le droit établi dans les Églises orthodoxes de l'Orient, le pontife partageait les revenus du saintsiége en quatre parties; la première lui appartenait, la seconde était donnée aux prêtres, la troisième aux pauvres, et la dernière à la fabrique. En répopdant il plusieurs questions que lui avait adressées Augustin, évèque des Anglais, il confirme le partage déjà approuvé par plusieurs papes , et il ajoute que là partie de revenus attribuée au prélat n'appartenait pas à lui seul, mais à tous ses serviteurs, et qu'elle devait servir aux dépenses de l'hospitalité, alors en usage dans les demeures épiscopales.
Saint Grégoire recommandait aux serviteurs et au peuple la soumission aux supérieurs; néanmoins il ajoutait que l'obéissance ne devait pas entraîner uns
approbation aveugle aux ordres des princes. « Il faut avertir les peuples, écrivait-il, de ne pas pousser trop loin la déférence qu'ils doivent à leurs chefs, dan*- la crainte qu'ils no soient portés à respecter les crimes de leurs rois. » Ce principe, auquel il a souvent manqué lui même, a paru dune nécessité si grande, qu'on l'a placé comme une règle dans le droit canon. Ainsi l'Église admet la résistance aux pouvoirs injustes; elle appelle obéissance indiscrète celle qui n'est pas autorisée par les apôtres, et décide qu'on doit juger les actes des rois et se refuser à. l'exécution des mesures contrairs aux grands intérêts de l'humanité.
Paul et Jean, deux diacres qui ont écrit, au neuvième siècle, l'histoire de (jrégoire I", rapportent dévotement que ce pontife, frappé de l'exactitude que l'empereur Trajan avait montrée en rendant la justice, pria pour le repos de l'âme de ce grand prince, et ((u'il obtint du Christ la faveur de le faire sorti; de l'enfer pour entrer dans le purgatoire qu'il avait inventé, et, de là, dans le royaume des cieux.
Ils garantissent également la réalité de cet autre miracle qui eut lieu dans la basilique de Saint-Pierre; une femme romaine s'étant approchée de la sainte table, le pontife récita la formule ordinaire en lui présentant l'Eucharistie: « Le corps de notre Seigneur Jésus-Christ puisse-t-il vous donner la rémission de tous vos péchés et la vie éternelle ! » Ces paroles sacramentelles ayant fait sourire la communiante , le saint-père retira le pain consacré qu'il lui présentait, et le donna au diacre pour le remettre sur l'autel. Après avoir célébré l'office divin, il fit appeler cette femme, qui était la pannetière de l'église, et lui demanda quelle pensée coupable avait frappé son esprit au moment de recevoir le sacrement de l'autel. Elle répondit : « Je n'ai pu réprimer un sourire en vous entendant donner à un morceau de pain que j'ai fait moi-même, le nom du corps de Jésus- Christ. Je trouve la chose vraiment plaisante. »
Grégoire, voyant l'incrédulité de cette femme, se mit en prières et recommanda au peuple de prier avec lui. Son oraison étant achevée, il se leva, découvrit l'hostie placée sous le corporal, et la trouva changée en chair, avec des taches de sang. « Approchez maintenant, dit-il à la' pécheresse, et regardez e pain consacré que je vous donne, qui est bien réellement le sang et la chair du Christ » Ensuite il ordonna aux assistants de se prosterner et de demander à Dieu que le pain de l'eucharistie reprît sa forme ordinaire, afin que cette femme, qui avait paru touchée de ce prodige, pût communier ; et un nouveau miracle s'accomplit à Livoix du pontife ! ! !
Dom Denis de Sainte-Marthe, qui a réfuté la fable du salut de Trajan, cite celle-ci comme une preuve irrécusable de la transsubstantiation. Le même reHgieux combat les imputations des historiens qui accusent Grégoire d'avoir été superstitieux, appuyant son opinion sur ce mandement du'saintpVe : : J'ai appris qu'on répand parmi l s fidèles les
erreurs des juifs relativement à la défense de travailler le samedi; s'il fallait observer à la lettre le précepte du sabbat, il faudrait aussi pratiquer la circoncision, malgré la volonté de l'apôtre saint Paul.... »
Non-seulement le pontife était superstitieux et croyait aux magiciens, mais encore il était intolérant et faisait poursuivre les enchanteurs et les sorciers. Maxime, évêque de Syracuse, ignorant comme tous les prélats de cette époque, avait trouvé dans son diocèse des Grecs infectés d'un maléfice appelé canterme; attribuant leurpouvoir imaginaire au démon, il les fit emprisonner et commença leur procès ; il mourut avant d'avoir pu les faire juger. Le pape écrivit alors au diacre Cyprien de continuer les poursuites. « Envoyez-nous les coupables, dit-il, quand vous les aurez convaincus de leurs crimes. Si les ressources de leur art infernal vous dérobent la vérité, punissez -les sévèrement, lors même que le juge sécuher s'opposerait à votre justice; il faut frapper sans miséricorde tous ceux qui sont atteints de l'esprit des ténèbres. »
L'intolérance du pontife se révéla également par des actes de cruauté et de vandalisme; il détruisit les monuments de la magnificence romaine, il incendia la bibliothèque Palatine fondée par Auguste, et fit brûler sur la place pubHque les œuvres de Tite- Live, parce que cet auteur s'élève dans ses écrits contre les cultes superstitieux; il anéantit les ouvrages d'Afranius, de Nœvius, d'Ennius et des autres poètes latins, dont il ne reste que des fragments ; il semontraconstamment l'ennemi déclaré de touteslesscienceshumaines, proscrivit de Rome les livres païens et poussa la haine contre les savantsjusqu'à excommunier Didier, archevêque de ^"ienuo, parce que le saint prélat permettait qu'on enseignât la grammaire et les mathématiques dans son diocèse
Aussi les historiens de cette époque affirment que les prêtres ont été plus funestes aux lettres que les guerres des Goths et des Vandales, et que nous devons à leur fanatisme cette ignorance profonde qui s'est répandue pendant plusieurs siècles sur toules les provinces de l'empire. Grégoire non-seulement anéantit les ouvrages des philosophes d'Alexandrie et de Rome qui démontraient la fourberie des premiers ministres chrétiens et qui pouvaient éclairer les nations ; mais encore l'Eglise militanle, suivant les exemples du chef, attaqua avec fureur tout ce qui portait le nom de science et d'art. Les manuscrit:: les plus rares furent brûlés; les tableaux d'un prix nestimable furent détruits ; les chefs-d'œuvre de la sculpture furent brisés ou mutilés, et les édifices ailmirables s'écroulèrent sous la hache des prêtres. Enfin la religion nouvelle établit san trône sur les ruines fumantes des plus nobles trésors de l'antiquité pour fonder sa puissance sur l'ignorance et sur 1 abrutissement des peuples!!!
Aujourd'hui encore, les nations catholiques se signalent par leur ignorance et restent en arrière de la civilisation sur les autres pays.
Tok'i;,nci; de rtmiicrcai Aiiatlasj. — RévciUc de Vilulien. — Ignorance et cruauté de Juslin !=■. — Guerre a\\c les IVrses. — Trahison de Zéliobez, roi des Huns. — Mort de Justin. — Élévation de Justinien. — Sa passion pour Thcudora. — Il l'épouse.
— Qualités de cet empereur. — Valeur de Bélisaire. — Ingratitude du prince. — Justinien fait crever les yeux à Bélisaire, qui meurt de misère et de chagrin. — Exploits de l'eunuque Narsés.— Débauches de Théodora. — Superstition de Justinien. — Infirmités et vices de Justin II. — Disgrâce de Narsès. — Il se venge de l'empereur en s'unii-sant avec Alboin, roi des Lombards. — Guerre des Perses.— Caractère de Tibère II. — Qualités de ce prince. — Maurice condamne Phocas à être frappé publiquement, et lui fait arracher la barbe. — Phocas usurpe l'empire. — U fait égorger Maurice sur les cadavres de ses cinq enfants. — Les fils de Clovis se partagent la France. — Règne de Childtbert. — Crimes de Chérébert. — Cruauté de Chilpéric.
— Histoire de Frédégonde et de Brunehaut. — Leurs débauches et leurs crimes. — Mort de Frédegonde. — Supplice de Brulehaut. — Clotaire II — Guerre contre les Saxons.
Anast^ise régna pendant -vingt sept années en Orient. Il abolit la vénalité des charges que son liiiVh'rrsTiir avait introduite; il éleva une muraille iliu ^V■l( iiiLiii aux deux mers pour défendr; Conslaiiliiiii|ik' iniitii' les Bulgares; et, afin d'arrêter les incursions des Perses, il bâtit la ville de Daras. Sous le sage gouvernement d'Anastase, l'empire avait retrouvé toute sa force ; mais la tolérance du prince pour les diverses sectes religieuses souleva la haine tles catholiques qui excitèrent des troubles et des séditions violentes où cent mille habitants per dirent la vie ; et le fanatisme servit l'ambition d'un général catholique nommé VitaHen, qui prit le titre d'empereur et marcha contre son souverain. Déjà il se préparait à faire le siège de Constantinople , lorsqu'il fut vaincu par Marin, et obligé de fuir honteusement avec les débris de son armée.
Pendant le cours de son règne, Anastase changea les déc'sions du concile de Chalcédoinc, et ajouta trois nouveaux articles aux actes de ce synode. On assure que des prêtres lui avaient prédit que Dieu
pour le punir de son orgueil lui enverrait une mort terrible. Prédiction de prêtre, fourberie sacerdotale ! 11 mourut en effet l'an 513, l'rappé par la foudie.
Justin I", dit le ^'ieux , lui succéda. Ce prince avait près de soixante huit ans lorsqu'il parvint au trône; il était fils d'un paysan d'IUyrie, et de simple soldat, il s'était élevé à la charge de commandant des gardes de l'empereur. Son ignoiance était si grande qu'il ne potivait pas même signer ses ordre.s, selon la coutume des princes, et qu'il était ol)ligé de confier le soin du gouvernement au questeur Promus, qui disposait de toutes les charges et de tons les honneurs.
Un auteur ancien parle ainsi de Justin : « Rien ne fut respecté par ce vieillard stupide; il fit égorger les plus illustres citoyens pour s'emparer de leurs richesses, il persécuta la secte arienne avec fureur, et aboht les meilleures lois. Ce souverain, donné par Dieu dans, sa colère , fut plus terrible que la peste elle-même ; chaque jour de nouvelles victimes inondaient de leur sang les coirs du palais im-
périal, ou étaient mutilées et étranglées au fond de leurs cachots, et nul ne pouvait éviter les funestes atteintes de sa cruauté. Il ne se contenta pas de ruiner l'empire, il voulut encore conquérir l'Italie et l'Afrique, afin d'envelopper les habitants de ces provinces dans un malheur égal à celui de ses sujets.
« Dix jours après son avènement au trône, il condamna à mort l'eunuque Amantius, sans pouvoir l'accuser d'autre crime que d'avoir reproché à Jean, patriarche de Constantinople, les fureurs de son fanatisme et les cruautés de son clergé.
« L'usurpateur Vitalien avait reçu la promesse solennelle de l'oubli du passé, et pour garantie de sa parole , le prince avait participé avec lui aux saints mystères. Cependant, à peine le divin office fut-il achevé, que Justin, au mépris de son serment, fit massacrer le rebelle dans son palais. »
Il s'éleva bientôt entre cet empereur et Théodoric le Grand de graves discussions au sujet de la persécution des ariens; et plusieurs sénateurs de Rome qui avaient été accusés d'entretenir des relations secrètes avec la cour de Constantinople, entre autres Boèce et Symmaque , furent condamnés à mort par le roi des Ostrogoths.
Justin eut ensuite à soutenir une guerre terrible contre Kobad , roi des Perses ; comme il n'espérait pas la terminer heureusement avec ses propres forces , il appela au secours de l'empire Zéliobez , chef des Huns, dont il acheta l'alliance. Ce barbare, dans l'espérance de recevoir du monarque persan une somme plus forte que celle déjà payée par les Grecs, refusa de remplir ses engagements et conduisit ses soldats en Perse. L'empereur envoya aussitôt des ambassadeurs à la cour ennemie pour instruire Kobad de la trahison de Zéliobez. Ce prince montra une grandeur d'âme extraordinaire ; bien loin d'approuver les maximes des souverains et de se servir des traîtres, il fit comparaître le Hun devant lui, le condamna au supplice pour le punir de sa fourberie, ordonna le massacre des troupes barbares, et accorda la paix à Justin.
Une nouvelle marque d'ingratitude de l'empereur souleva bientôt une seconde guerre entre les deux états : Zate, roi des Lazariens , peuples soumis aux Perses, ayant secoué le joug de Kobad, voulut changer de religion pour s'assurer la protection de l'empire, et se rendit à Constantinople, oîi Justin l'accueillit avec joie et le fit baptiser, ainsi que son jeune fils. Le- roi de Perse pardonna à Justin ce manque de procédés, qu'il attribuait au fanatisme religieux. Plus tard, craignant de succomber à une grave maladie dont il était attaqué, et redoutant pour son successeur l'ambition perfide des grands de ses états, il offrit la tutelle de son fils à l'empereur, qui la refusa, par les conseils du ministre Proclus. Kobad, indigné de ce refus, qu'il regardait comme un outrage , jura une haine éternelle à l'empire, et déclara aux Grecs une guerre d'e.\termination. Pour lui résister, Justin fut obligé d'associer au trône son neveu Justinien. A peine les hostilités étaient-elles commencées, que l'empereur mourut, à l'âge de soixante-dix-sept ans, d'une vieille blessure cpii se rouvrit à la suite d'une débauche de table.
Flavius Anioius Juslinienl''-, yuruomme le Grand.
né à Bédérine, était fils de Sabbatius et de Vigilance, sœur de Justin; après la mort de son oncle, il fut proclamé souverain par le sénat et par l'armée.
Dès qu'il fut maître absolu de Constantinople, malgré les justes représentations de sa mère, il épousa une courtisane nommée Théodora, qui avait déjà un enlant de son premier mariage avec un Arabe. Sa passion pour cette femme, dont la beauté était incomparable, fut si violente, qu'il brava même le désespoir de Vigilance sa mère, qui mourut de douleur de voir s'accomphr cette infâme union. Théodora justifii les prévisions de l'impératrice mère et montra sur le trône la licence la plus eflrénée ; incestueuse avec son fils , incestueuse avec sa sœur, elle se livrait à de monstrueuses débauches dans des fêtes nocturnes avec les femmes de sa cour. Les historiens racontent que pour varier ses honteux plaisirs, elle sortait le soir avec Comiton sa sœur, et portait sur ses épaules les tapis sur lesquels toutes deux se prostituaient publiquement dans les rues de Constantinople.
Justinien possédait une vaste intelligence ; il forma d'habiles ministres et de grands capitaines, qui par leur mérite l'aidèrent pendant un règne d'environ quarante années à augmenter la prospérité et les ressources de l'État. Les guerres heureuses qu'il termina coni re les barbares , et la protection qu'il accorda aux arts et aux sciences, lui ont mérité dans l'histoire le premier rang parmi les princes illustres du sixième siècle. Il fit bâtir l'égKse de Sainte-Sophie, chef-d'œuvre de l'architecture byzantine; il éleva cinquante-deu.t forteresses sur les bords du Danube, répara les anciens châteaux, et pourvut avec le même soin à la sécurité de la Thrace. Sous la direction de Tribonien , il fit rassembler par les plus habiles jurisconsultes toutes les lois romaines, et les publia en un corps d'ouvrage où elles sont classées avec une grande méthode. Ce travail sert encore de base à la législation moderne. Béhsaire et Narsès, ses généraux, portèrent la terreur de ses armes chez tous les peuples ennemis de l'empire; les Vandales, les Slaves et les Bulgares succombèrent sous le glaive du premier, et Narsès rendit l'Italie à l'empire.
Malgré les grandes acfions^de son règne, Justinien a mérité le blâme de la postérité par son ingratitude envers ceux c[ui lui avaient rendu les plus grands services. Son exemple montre combien est fragile la faveur des princes, et combien peu les hommes doivent compter sur la reconnaissance des rois. Le capitaine illustre qui lui avait conservé le trône en soumettant les séditieux de Constantinople, qui déjà proclamaient empereur Hypatius , pelit-fils d'Anaslase, le général qui avait dompté l'Italie, la Perse et l'Afrique, Béhsaise enfin, la gloire des Romains, succomba sous la calomnie de lâches officiers du palais ; il fut condamné à avoir les yeux crevés par le bourreau; et ce grand homme mourut de chagrin et de misère !
L'eunuque Narsès, Persan de nation, succéda à Bélisaire dans le commandement des armées; par son courage et son habileté, il poursuivit les conquêtes de son prédécesseur, et remporta sur les Goths la grande victoire de Tagines, où Tolila, roi I de ces Lariiares, vécut une blessure mortelle. II
ROIS, REINES, EMPEREURS
fit ensuite rentrer la péninsule romaine sous la domination grecque, fonda .l'exarchat de Ravenne, et obligea les papes à se reconnaître sujets de l'empire, et à payer un tribut au prince pour obtenir la confirmation de leur élection au saint-siége.
Pendant le cours de son règne, Justinien s'occupa avec ardeur des querelles religieuses qui agitaient le clergé ; il se laissa entraîner par son fanatisme à des actes d'intolérance, et priva de leurs biens et de leurs charges ceux qui faisaient profession de l'arianisme, afin d'augmenter les richesses des prêtres par ces confiscations odieuses. Soumis aux pratiques puériles de la religion, comme tous les esprits superstitieux, il ne mangeait en carême que des herbes cuites avec (lu sel et du vinaigre, et ne prenait que de l'eau pour lioisson. Les discussions théologiques absorbaient presque tous ses instants; et son conseil, composé de gens d'Éghse, s'occupait non des affaires de l'État, mais uniquement des disputes religieuses ou de questions de dogmes.
Son zèle l'emporta même jusqu'à rendre un décret pour rejeter trois chapitres des décisions du concile de Ghalcédoine; cette ordonnance excita des schismes nombreux dans toutes les provinces de l'empire ; et le saint-père accusa l'empereur de favoriser l'hérésie des acéphales, parce qu'il approuvait la doctrine du synode dont il venait d'améliorer les canons. Les peuples éj^aient surchargés d'impôts pour satisfaire à la rapacité de sa femme, et il condamnait à la mort ou à l'exil les citoyens riches dont l'impératrice voulait hériter. Enfin il mourut à l'âge de quatre-mgt-trois ans.
Justin II ou le Jeune succéda à son oncle Justinien. Les premiers actes de son pouvoir faisaient présager un règne favorable. Mais bientôt le prince se livra tout entier aux débordements de ses passions; il pillait les provinces pour augmenter ses liésors; il enlevait les femmes et les jeunes filles 1 our les renfermer dans ses palais, condamnait à mort leurs pères ou leurs maris pour étouffer les plaintes, et ses cruautés remplissaient les peuples d'épouvante. Des maladies cruelles, suites de ses déliauches, le conduisirent à la folie, et l'impératrice Sophie, sa femme, prit alors les rênes du gouvernement. Elle répara les fautes qu'il avait commises, et obtint un traité de paix avec le monarque persan, qui refusa généreusement de combattre une femme et un empereur insensé.
Les historiens blâment sévèrement Sophie de son ingratitude envers Narsès; cette princesse désirant confier à Longin, son favori, le commandement de Ravenne, écrivit au général eunuque qu'il devait quitter l'épée de capitaine pour revenir à Constantinople prendre la quenouille et filer avec les filles du palais ; Narsès, dans sa juste indignation, répondit qu'il formerait un tissu que ni elle, ni Justin II, ni leurs successeurs, ne pourraient jamais défaire; il forma, en effet, une alliance avec All)oin, roi des Lombards, qui établit sa domination dans l'Italie et prépara l'expulsion des Grecs.
Tibère II, qui avait été déclaré césar par le sénat, fut proclamé empereur par le peuple après la mort de Justin. Ge prince avait l'esprit élevé, les sentiments nobles; il était libéral envers les pauvres et
faisait des aumônes excessives. Un jour l'impératrice lui représentant que les bienfaits qu'il répandait sur les malheureux l'obligeraient bientôt à réduire les grands à la misère, le prince répondit : « Ne craignez rien, madame ; nos coffres ne seront jamais vides aussi longtemps que les pauvres y puiseront. »
D'ailleurs ses richesses avaient été considérablement augmentées par la découverte d'un trésor immense enfoui par les anciens empereurs dans une cave du palais, et par la confiscation des grands biens de Narsès, dont l'impératrice s'était emparée.
Maurice, gendre de Tibère, fut proclamé césar après une victoire qu'il remporta sur les Perses, et dans laquelle fut tué le roi Ghosroës.
A la mort de Tibère II, Flavius Maurice lui succéda; en montant sur le trône, ce prince fit preuve d'une sage libéralité et d'une grande clémence; il accorda la vie à un roi sarrasin nommé Alamandare, qui l'avait trahi, et se contenta de l'exiler en Sicile avec sa femme et ses enfants. Néanmoins Maurice est regardé par les historiens comme un prince despote et d'une avarice excessive; ils conviennent cependant qu'il fut obhgé de surcharger les peuples d'impôts pour payer des sommes énormes au chef des Avares, qui s'étaient avancés jusque sous les murs de Gonstantinople, après avoir dévasté quarante villes de la Daimatie
Vers la fin de son règne, un général nommé Pliocas fut accusé d'avoir formé une conspiration contre sa personne. L'empereur fit arrêter le coupable, le condamna à être souffleté publiquement de la main du bourreau, et lui fit arracher tous les poils de la barbe. Après le supplice, Phocas s'enfuit de Gonstantinople, rejoignit l'armée, qui lui était dévouée, fit révolter les troupes contre Maurice, marcha ensuite contre la capitale, et la prit d'assaut.
Phocas, devenu empereur par son audace, voulut tirer une vengeance éclatante de l'outrage qu'il avait reçu. Il ordonna que les cinq enfants de Maurice fussent amenés devant son trône, et les fit égorger sous les yeux de leur père. La nourrice .essaya de dérober à la fureur du meurtrier un des jeunes princes, en sacrifiant son fils; mais l'infortuné Maurice s'opposa à l'action sublime de cette mère, et fit livrer son véritable enfant au barbare Phocas. Ge trait admirable excita la pitié des bourreaux eux-mêmes ; le tyran seul demeura inflexible, et commanda d'égorger le jeune prince. Le père eut ensuite la tête tranchée sur les cadavres de ses fils.
L'aîné des enfants de l'empereur se trouvait en Perse lors du massacre de sa famille ; il fut arrêté à Nicée et mis à mort ; les amis, les parents, les serviteurs de Maurice furent également décapités, ainsi que l'impératrice Constantine et ses trois filles, malgré la promesse que Phocas avait faite au patriarche Gyriaque d'épargner ces infortunées.
Get usurpateur, sans qualités brillantes ni mérite remarquable, était diflbrme, impudique, et se livrait à ses débauches nocturnes avec de jeunes garçons qu'il faisait enlever dans les rues de Gonstantinople. Il garda l'empire pendant huit années, et, suivant le rapport des historiens, il fit mourir plus de citoyens innocents qu'aucun de ses prédécesseurs.
Pendant le sixième siècle, l'Italie, les Gaules, l'Es-
Mort des fils de Clodo.'iiir
pagne et la Germanie, envahies par les nations barbares, achèvent de perdre le souvenir du nom romain. L'empire d'Orient se soutient, tantôt en achetant la paix, tantôt en combattant les hordes sauvages qui viennent l'inonder. De grands capitaines, Bélisaire, Narsès et Priscus, les refoulent dans les glaces et dans les marais du nord; mais après la mort de ces généraux, ils reviennent plus nombreux encore jusque sous les murs de Constantinopie: et les empereurs avilis, dégradés, impuissants pour les repous-
ser, ne conservent qu'à prix d'or une ombre de l'autorité des césars. L'heure de la décadence a sonné pour le vieil empire gréco-romain.
Les pontifes, au milieu de cette confusion, n'oublient point les intérêts temporels du saint-siége. Par une politique habile et une prudence consommée, ils préparent la puissance Ibrmidable qui élèvera la chaire de saint Pierre au-dessus du trône des rois ; et bientôt les peuples, enveloppés dans les ténèbres de l'ignorance et enchaînés par les liens de la
ROIS, REINES, EMPEREURS
superstition, seront condamnés à l'ignorance, à l'abrutissemeut, au plus honteux esclavage !
En France, Clovis venait de terminer une carrière souillée de trahisons et de meurtres, et laissait quatre fils pour héritiers de ses États ; Ghildebert; roi de Pans, Clodomir, roi dOrléans, Glotaire, roi de Soissons, et Thierry, roi d'Austrasie. Les premières années qui suivirent la mort de ce chef barbare furent assez paisibles ; ensuite la guerre, la trahison et le meurtre sucaidèrent à quelques instants de
calme, et vinrent plonger les provinces dans les plus effroyables désordres.
Clodomir, soutenu par Ghildebert et par Glotaire, veut s'emparer du royaume de Bourgogne, sous le prétexte spécieux de réclamer les domaines dépendants du fief de Clofilde sa mère. 11 marche contre Sigismond, et couvrant sa trahison du voile de la justice, il fait annoncer aux peuples qu'il vient puniiun loi sanguinaire qui avait massacré ses propres enfants. A la tête de son armée, Clodomir envahit
les États de son ennemi, surprend Sigismond, sa femme et ses fils, les charge de chaînes, et afin qu'il ne restât aucun héritier pour punir son crime, il les l'ait lier ensemble et précipiter dans un puits. Les lîourguignons indignés reviennent de leur stupeur, s'arment à la hâte, et sous la conduite du Gondemar, font un carnage effroyable des soldais de Clodomir; lui-même est tué dans la mêlée, et sa tête, portée au bout d'une lance, épouvante ses troupes, qui sont mises en pleine déroute.
Dans le .même temps, Thierry se réunit à Clotaire pour enlever la Thuringc au duc Herraanfroy ; ensuite, désirant profiter seul des dépouilles du vaincu, il résolut de faire assassiner son frère. Mais le roi de Soissons, averti par un des conjurés, parvint à se soustraire aux pièges de son ennemi, et regagna précipitamment ses États.
Après la mort de Thierry, Théodebert son fils lui succède, et les guerres continuent; à la tête de ses troupes, le jeune prince reprend le Velay, la Rouergue et le Gévaudan, provinces dont les Visigoths s'étaient emparés sous le règne de son père. Vitigès, roi des Ostrogoths, est obligé d'acheter son alliance en lui abandonnant les provinces qu'il possédait dans les Gaules et ses droits siir la ville de Rome. Justinien, qui avait besoin d'un allié puissant dans les Gaules, voulut également rattacher ce prince au parti do l'empire; il lui concéda de grands avantages, et reconnut par un traité authentique que les Franks étaient légitimes possesseurs des provinces méridionales, et que leurs vaisseaux avaient le droit de naviguer sur la Méditerranée.
Théodebert mort, son fils naturel Théodebald, fruit de ses»amours avec une concubine nommée Deuterie, monta sur le trône de Metz. Ce prince remporta sur les Danois la première victoire marilime dont parle l'histoire; l'armée de terre de ces liarbares fut vaincue par les Franks, pendant que la llolte détruisait leur armée navale. Ensuite Théode bald, mécontent de l'empereur, rompit l'alliance que son père avait formée avec Jusiinien et se ])répara à lui faire une guerre d'extermination: déjà il marchait sur Gonstantinople à la tête de ses Ininpcs victorieuses, lorsque la mort l'arrêta dans sis piojcis et retarda de mille ans encore la ruine de l'empire tl' Orient.
Cliildcbei-t, prince cruel et superstitieux, le même ([ui avait secondé Clodomir dans le meurtre de Sigismond 'et de sa famille, déclara la guerre au roi lies Visigoths, Amalaric, qu'il fit assassiner. L'année 'uivante il forma une alliance avec son frère et avec Théodebert pour se partager le royaume de Gondemar; ensuite, joignant le parricide à toutes ses cruautés, il endormit la vigilance de Clotilde par une ruse abominable, et massacra ses jeunes neveux, dont il s'était déjà partagé les états avec Clotaire son frère. L'un de ces jeunes enfants, échappé au massacre fut enfermé dans un monastère, où il se distingua par sa grande jiiété ; et l'Église l'honore aujourd'hui sous le nom de saint Cloud. Childebert porta ses armes jusqu'en Espagne et revint de cette expédition- ave l'étole de saint Vincent, cpi'il déposa dans tme basilique en l'honneur du saint, et dans laquelle ii fat euterré. Les moines lui donnent de crrands
éloges parce qu'il s'est montré, disent-ils, charitable envers les Eglises et zélé pour la religion chrétienne. Ils ajoutent que dans la guerre qui eut lieu entre ce prince et Clotaire, au moment où les deux armées étaient en présence et prêtes à en venir aux mains, un orage affreux vint fondre tout à coup sur le camp de Childebert, et remplit les soldats d'une telle épouvante qu'ils refusèrent de combattre. Alors les deux rois, frappés de ce prodige et redoutant le courroux du ciel , conclurent la paix et se jurèrent une amitié éternelle. Gliildebert mourut après un règne de quarante sept ans, et laissa ses trésors et ses états à Clotaire, n'ayant point eu de fils de sa femme Ultrogote.
Le dernier des enfants de Clovis, devenu par la mort de Childebert le seul maître des conquêtes des Franks, établit sa résidence à Paris pour surveiller plus facilement ses immenses états . Ce prince, digne de son père et de Clotdde, donna pendant le cours de son règne des exemples d'une atroce cruauté ; il massacra lui-même ses deux neveux en leur plongeant un couteau sous l'aisselle. Ses débauches surpassèrent celles des rois les plus dépravés; il entretint six femmes dans ses palais ; il épousa les deux sœurs, Ingonde et Arégonde, viola publiquement la veuve de Clodomir, dont il avait égorgé les enfants; et la belle Radegonde, sa captive, liée par ses ordres dans son lit, fut contrainte de recevoir les caresses du meurtrier de son frère.
Enfin la dissolution de ses mœurs l'emporta jusqu'à abuser de la femme de son fils Chramne, prince courageux, d'un esprit remarquable et d'une grande beauté. Le jeune prince se révolta et marcha contre son père à la tête d'une armée nombreuse. Clotaire, soutenu par des troupes aguerries, battit l'armée de son fils et le fit prisonnier. L'infortuné Chramne fut attaché nu sur un banc, frappé de verges pendant plusieurs heures en présence des soldats; ensuite enfermé avec sa femme ei ses enfants dans une chaumière qu'on livra aux flammes. Clotaire voulut assister à cet horrible spectacle jusqu'à ce que l'incendie eût étouffé les derniers cris de ses malheureux enfants ! ! !
Bientôt la crainte des tourments de l'enfer épouvanta le monarque ; une fièvre brûlante s'empara de lui et le conduisit en peu de jours au tombeau ; il mourut après cinc[uante ans d'un règne exécrable, souillé d'adultères, de viols et de meurtres. Il fut enterré à Soissons, dans la basilique de Saint-Médard, qu'il avait fait élever, par dévotion, pour apaiser la colère divine.
Ses quatre fils Caribert, Gontran, Sigebert et Chilpéric, se partagèrent ses états.
Aussitôt que Caribert, roi de Paris, fut monté sur le trône, il répudia sa femme lugoberge pour épouser sa maîtresse Miroflide , fille d'un ouvrier en laine. Le mariage était à peine consommé, qu'il conçut une passion incestueuse pour sa propre sœur, et l'arracha du monastère où elle avait pris le voile. La possession éteignit l'ardeur de ses désirs ; il quitta sa sœur pour épouser une pauvre fille qu'il avait rencontrée gardant les troupeaux dans les champs, etqu'il avait violée dans un moment de brutale passion. Les débauches du prince étaient si scandaleu-
ROIS, REINES, EMPEREURS
ses, que Germain, évêque de Paris, fut obligé de se rendre au palais pour lui adresser des remontrances. La sévérité et la justice de ses exlnirlations n'ayant pu toucher l'esprit de Garibert, le prélat déclara le monarque sacrilège, incestueux, et le retrancha de k communion des fidèles.
Garibert mourut peu de temps après, et laissa son royaume à ses frères, qui, ne pouvant s'accorder sur le partage de la ville de Paris, convinrent d'en percevoir les revenus tour à tour, et firent le serment de ne point entrer dans les murs de cette capitale. Malgré cette précaution, la mésintelligence no tarda pas à éclater entre les fils de Glotaire. Ghildebert, roi d'AusIrasie, fut chassé de Reims, capitale de ses états, par Ghilpéric ; le vaincu rassembla des troupes, et à son tour s'empara des états de son agresseur. Ses frères l'ayant obligé à restituer les provinces qu'il avait envahies, il tourna ses armes contre Gontran ; la fortune trompa sa fureur , et ses troupes furent taillées en pièces. Enfin, après avoir régné treize ans, il tomba sous le poignard des assassins envoyés par son frère Ghilpéric.
Brunehaut sa mère restait pour le venger!... Cette princesse, fille d'Athanagilde, roi des Visigoths, avait abandonné l'arianisme pour devenir reine d'Austrasie ; d'abord vertueuse, les premières années de son règne s'écoulèrent au milieu des actes de charité et de dévotion ; mais l'assassinat de sa sœur Galsuinte par l'infâme Frédégonde, maîtresse de Ghilpéric, opéra un changement terrible dans le caractère de Brunehaut, et devint l'origine de ses haines implacables et le signal de ses désordres abominables. Ges deux femmes en rivalité de débauches, d'incestes, d'empoisonnements et de parricides, pendant trenle-deux ans épouvantèrent la Gaule de meurtres et d'assassinats ! ! !
Les fureurs de la fille d'Athanagilde s'exaltaient par le souvenir de la vengeance ; Frédégonde apportait au contraire dans l'exécution de tous ses crimes les calculs d'une froide ambition. Dans sa jeunesse, simple esclave attachée au service d'Audouère, première femme de Ghilpéric, Frédégonde attira les regards du prince, le séduisit par sa beauté, et devint sa concubine. La reine, belle, superstitieuse et ignorante, gémissait de l'indifférence de son mari sans pouvoir en pénétrer la cause ; elle avait déjà trois enfants, et bientôt elle allait mettre au monde uu quatrième fils, lorsque le roi entreprit une expédition contre les peuples de la Saxe.
Pendant son absence, Frédégonde engagea la crédule Audouère à tenir le jeune prince sur les fonts de baptême, sous prétexte que cette cérémonie aurait le pouvoir de ramener la tendresse du prince. L'infortunée rompait elle-même, sans le savoir, les liens qui l'unissaient à Ghilpéric, car l'Eglise, défendant au père et à la mère selon h chair de devenir les parents spirituels de leurs propres enfants, lançait les plus terribles anathèmes contre ceux qui ne se soumettaient pas aux canons. Les rois pouvaient violer leurs serments, rompre les nœuds de l'union la plus respectable, massacrer de sang-froid des captifs, assassiner militairement des miUions d'hommes, se • d'or et de sang, commettre des incestes et parricides ; tous les crimes leur étaient permis,
et devenaient rachetables auprès de Dieu par des donations aux évêques, et suivant les tarifs de la cour de Rome; mais s'ils osaient enfreindre les défenses de l'Eglise, et partager la couche de la femme qui avait tenu leurs enfants sur les fonts sacrés du baptême, ils étaient excommuniés sans espoir de pardon, et voués impitoyablement à la damnation éternelle 1 Aussi Ghilpéric, à son retour, sacrifiant aux préjugés de l'époque, s'empressa-t-il de répudier Audouère, afin d'éviter les foudres ecclésiasticpies.
Cependant Frédégond;^ fut^ déçue dans ses espérances de monter sur le trône; le prince, encore plus avare que passionné, envoya des ambassadeurs au roi Athanagikle pour lui demander en mariage Galsuinte, sa>ur de Brunehaut. Ge monarque n'osa pas refuser l'alliance de son redoutable voisin, et la jeune princesse, malgré les pleurs de sa mère et ses pressentiments funestes, fut amenée à Ghilpéric, ou plutôt livrée à sa cruelle concubine. Ghilpéric, ébloui par les immi'nses i icliesses que sa nouvelle épouse lui apportait, lit serment sur des reliques de ne jamais la répudier ; en effet, son infâme maîtresse l'erapêclia d'être parjure.
D'abord Frédégonde dut songer aux moyens de se défaire de sa rivale et d'arracher au prince la promesse de posséder un jour le titre de reine; et pour atteindre ce but elle refusa de partager avec Galsuinte la couche de Ghilpéric; ensuite, lorsque la passion de sou amant eut été excitée jusqu'à la l'ureur, elle s'abandonna dans ses bras aux plus enivrantes voluptés. Dans ses transports amoureux, le roi promit la mort de sa femme, et le lendemain, il envoya un de ses courtisans avec ordre de l'étrangler. Frédégonde l'avait prévenu ; Galsuinte était morte pendant la nuit, et déjà elle se trouvait enveloppée d'un linceul !
Ge crime fut bientôt connu dans les Gaules et souleva l'indignation générale. Sigebert et Brunehaut-jurent de venger le meurtre de leur sœur, lèvent une armée, et en quinze jours envahissent le royaume de Soissons. Abandonnés de leurs alliés, et repoussés par les peuples, les assassins sont réduits à la dernière e.xtrémité. Mais Frédégonde était douée d'une fermeté inébranlable dans le crime et d'une énergie sauvage dans le danger ; elle arme le bras de deux jeunes hommes qu'elle avait séduits par les prestiges de la religion, par l'espoir d'une immense fortune, et surtout en exaltant leurs passions par des voluptés délirantes. Un complot est formé, et Sigebert meurt assassiné par les séides de Frédégonde.
Aussitôt le siège de Tournay est levé, l'armée ennemie se i-etire, les vilk'S du royaume de Soissons rentrent sous l'autorité de leur prince, et le Néron des Franks envahit à son tour les Etats de son frère et les soumet à ses armes. Alors, excès de bassesse et d'ignonomie ! la sœur de Galsuinte, la veuve de Sigebert, offrit sa main à Ghilpéric! Et la conculnne ne put faire manquer cette union qu'en représentant au prince qu'il ne restait qu'un enfant à égorger pour devenir maître du royaume d'Austrasie. Gondebaud empêcha l'exécution de leurs infâmes projets en faisant échapper de Paris le jeune prince, âgé de cinq ans, qu'il proclama roi dans la ville de Metz, sous lu nom de Ghildebert II.
Ghilpéric, trompé dans son ambition, pilla les trésors de Sigebert, etiit enfermer Brunehautà Rouen, après l'avoir séparée de ses deux filles; en même temps, il envoya des troupes dans le Maine, et donna l'ordre à Mérovée, son fils aîné, d'envahir le Poitou. Le jeune chef nourrissant une haine secrète contre son père et contre Frédégondc, avait juré de venger le meurtre de sa mère, l'infortunée Audouère ; au lieu de se rendre à Poitiers, il entre à Rouen, se déclare le protecteur de Ghildebert; et pour assurer sa vengeance, il épouse Brunehaut sa tante, malgré le degré de parenté qui rendait cette union incestueuse. Mais bientôt le malheureux Prétextât, évêque de la ville, qui avait béni le mariage, et le prince luimême, payèrent cette révolte de leur vie.
Frédégonde triomphait : il ne restait plus à Ghilpéric, de son premier mariage, qu'un fils appelé Glovis, que la marâtre poursuivait d'une haine implacable. Cependant elle n'osait consommer un nouveau meurtre, malgré son empire sur l'esprit de son mari, sans en avoir préparé les voies. La superstition et l'ignorance de ces temps barbares secondèrent ses projets criminels. Les États de Ghilpéric venaientd'ètre ravagés par les débordements des fleuves, par un bouleversement des saisons, par la famine et par les maladies épidémiques, suite ordinaire de ces tléaux. Le roi lui-même avait été en danger de mort, et les fils de Frédégonde avaient tous succombé victimes de la contagion.
Gette femme cruelle profita de la terreur générale pour accuser le prince Glovis d'avoir attiré toutes ces calamités sur son père et sur ses frères, par l'entremise d'une magicienne avec laquelle il entretenait des relations amoureuses. La jeune fille accusée de sortilège et de maléfice fut saisie par des soldats et appliquée aux plus horribles tortures, jusqu'à ce que l'excès des soufiTrances lui eût arraché un faux aveu de sa puissance magique. Munie de cette preuve, la marâtre obtint du roi l'ordre d'arrêter son fils et de le faire comparaître devant elle.
Frédégonde ne voulant pas confier à d'autres le soin de sa vengeance, prit elle-même le rôle de magistrat, interrogea le prince, et ne pouvant lui arracher aucune parole qui pût le compromettre, elle le chargea d'outrages, espérant par son audace et par ses insultes irriter le caractère impétueux de Glovis, et le pousser à des menaces ou à des emportements contre son père. Ses ruses infernales n'ayant obtenu aucun succès, le crime vint à son secours, et un matin le prince fut trouvé pendu dans sa prison. On dit à Ghilpéric que son fils avait mis fin à ses jours parce qu'il se reconnaissait coupable ; la magicienne fut condamnée au feu, les officiers de Glovis furent également enveloppés dans cette cruelle proscription, et Frédégonde s'empara des biens de ses victimes.
Gependant la mort de Glo\'is ne rassurait pas entièrement la reine sur l'avenir ; par son dernier assassinat, le fils de Sigebert devenait l'héritier du trône de Ghilpéric; et prévoyant qu'un jour elle pourrait tomber sous la puissance de ce maître irrité, elle voulut s'assurer la protection du fils même de sa rivale, et lui proposa de le faire reconnaître par Ghilpéric héritier de ses États, s'il consentait à empoisonner Brunehaut sa mère. Ghildebert repoussa ses
propositions, et cette perfidie causa une nouvelle guerre dans laquelle des milliers d'hommes furent égorgés pour soutenir les intérêts de deux criminelles prostituées. Alors Frédégonde chercha un appui auprès du roi des Goths. et lui offrit en mariage Rigonte, sa fille. Le barbare accepta l'alliance de Ghilpéric; la jeune fiancée partit pour les États de son époux, suivie de cinquante chariots chargés de ses trésors et de cpiatre mille hommes d'escorte. Malgré cette garde nombreuse, Didier, comte de Toulouse, attaqua les Franks, les mit en déroute, pilla les richesses de la mariée, et obligea Rigonte à retourner à la cour de son père.
Les historiens affirment que cette princesse était d'une impudicité égale à celle de Frédégonde. La mère et la fille, disent-ils, se disputaient leurs amants ou leurs parures, et remplissaient le palais de que ■ relies scandaleuses ou de débordements qui égalaient les orgies de Messaline. Frédégonde, dans un accès de jalousie, attenta même à la vie de Rigonte; un jour elle la fit venir dans sa chambre à coucher, et lui reprochant avec une douceur artificieuse d'être traitée par elle avec trop de rigueur, elle lui offrit, pour prix de ses caresses et de ses complaisances, de riches colliers et des étoffes précieuses renfermées dans un grand coffre. La jeune princesse se courba sans défiance pour examiner les joyaux qui lui étaient promis; au même instant l'exécrable Frédégonde bondit de son lit, ferma violemment le coffre sur h tête de Rigonte ; et si les cris de l'infortunée n'eussent été entendus, la mère aurait étranglé sa fille de ses mains ! ! !
Ghilpéric lui-même devint enfin la victime de cette femme abominable. La roi avait établi sa résidence à Ghelles, près de Paris, quelque temps après les dernières couches de Frédégonde, qui lui avait donnun enfant mâle qu'on nomma Glotaire. Un malin, vers la fin du mois de décembre, le prince, que l'on croyait parti à la chasse, monta chez la reine sans se faire annoncer; elle était seule, occupée à sa toilette; il entra sans bruit, et pour la surprendre, la frappa légèrement sur la taille avec une baguette qu il tenait à la main, et glissa son autre main sous les vêtements de lareine.Gelle-ci, prenant le roi pour son amant qu'elle attendait, lui dit sans se retourner : « Fi donc ! Landry, un chevalier tel que toi ne doit jamais attaquer les femmes par derrière. »
Le prince, immpbile d'étonnement, ne répondit rien à la reine, et sortit de son appartement. Frédégonde s'aperçut aussitôt de sa méprise; pour conjurer l'orage qui la menaçait, elle envoya cherclior Landry, lui raconta sou imprudence, lui ordonnant de choisir entre la mort de Ghilpéric ou la vengeance d'un mari implacable. Au retour de la chasse, des assassins attaquèrent le roi, et il tomba percé de vingt coups de poignard?. Ainsi mourut ce monstre, dont les crimes avaient contraint les peuples à déserter le sol de la patrie pour émigrer dans les royaumes voisins! Malheureux comme guerrier, Ghilpéric ne triompha de ses ennemis que par des assassinats; lâche, dans un siècle où le courage était encore la vertu des rois, il fut toujours vaincu par ses frères. Enfin ses crimes lui méritèrent la nom de Néron de la France, et comme l'empereur
ROIS, REINES, EMPEREURS
SuppUi
romain il tit des vers assez mauvais, et eut la prétention d'être homme de lettres.
Après la mort de Cliilpéric, les rois de Bourgogne et d'Austrasie revendiquèrent sa succession; Gontran prévint son neveu, entra dans Paris avec une armée nombreuse , et prit possession du royaume au nom du jeune Clotaire. Childebert, obligé de se retirer à Meaux, demanda à son oncle le partage des États de Ghilpéric, et le pria de lui livrer Prédégonde, afin de la punir du meurtre de son mari, et
de ceux de Galsuinte, de Sigebert et des fils de la reine Audouère. Mais Gontran s'était déjà laissé séduire par cette femme artificieuse, qui lui avait promis^ la régence et Un avait persuadé que le jeune Clotaire, âgé de^'quatre mois, était réellement le fils de Ghilpéric et non le fruit de ses amours avec Landry. Le prince renvoya les députés de Ghildebert, leur déclarant qu'il prenait la reine et son fils sous sa protection. Frédégonde voulut ensuite se défaire de ses ennemis, et arma plusieurs assassins pour frapper Bru-
neliaut et le roi d'Austrasie ; ses émissaires furent arrêtés et pendus. Bientôt la mort de Gontran laissa une seconde fois la reine sans appui ; par son adresse elle sut encore rallier autour de son iils les grands, les soldats et les peuples stupides, qui regardaient alors la personne des rois comme inviolable et sacrée. Elle se mit à la tète de l'armée, portant dans ses bras l'enfant qui lui servait d'égide, et par son exemple elle anima ses troupes, qui taillèrent en pièces celles du roi d'Austrasie et assurèrent le royaume de Neustrie à Glotaire.
Quelques mois après sa défaite, Ghildebert II mourut empoisonné. On ignore si ce fut par l'ordre de Frédégonde ou à l'instigation de la reine Bruneliaut; cependant la postérité a rejeté le crime sur celle-ci , qui depuis longtemps désirait gouverner seule, sous le nom de ses petits-fds. En effet Brunehaut prit la régence du royaume et déclara la guerre à sa rivale. Dans cette nouvelle lutte, elle éprouva la honte d'une seconde défaite plus funeste encore que la première; elle perdit tous ses trésors, les meilleures troupes de son armée, et put à peine se sauver avec cent hommes de sa garde.
Après cet éclatant succès , Frédégonde mourut, laissant sa mémoire en exécration à tous les peuples!
Brunehaut, délivrée de sa terrible ennemie, demeura seule enfin sur la sanglante arène où longtemps elles s'étaient disputé le prix du crime; cette reine infâme se laissant emporter par la fureur de ses passions, signala son règne par des débauches effrénées et des cruautés horribles. Son exemple doit apprendre aux nations que la puissance suprême est aussi terrible dans les mains des reines que dans celles des rois! L'ambitieuse Brunehaut, pour conserver le pouvoir sur les peuples de l'Austrasie, tantôt flattait les passions des jeunes rois, fils de Ghildebert, tantôt les excitait l'un contre l'autre, ou corrompait leurs mœurs en pourvoyant elle-même à leurs honteux plaisirs. Leur cour était composée de femmes perdues ; et quelquefois, disent les chroniques, Brunehaut partageait leurs débauches, afin de faire signer aux princes, dans les moments d'ivresse, l'ordre d'égorger les hommes sages qui les auraient fait rougir de leur affreuse dépravation !
Brunehaut, déjà vieille et flétrie par les excès, avait conçu une passion ridicule pour un jeune seigneur nommé Protade ; la mégère désirant élever son favori au-dessus des rois, le rendit complice de ses crimes, et prépara la ruine de la monarchie en le nommant maire du palais. L'autorité et l'insolence de cet homme parvinrent à un si haut degré, que les grands de l'État, jaloux de son crédit, se révoltèrent contre Théodebert, firent égorger Protade, et obligèrent le prince à chasser Brunehaut de ses
États. Mais cette femme, qui pratiquait déjà la maxime des tyrans, « diviser pour régner, » bannie par Théodebert, se réfugia auprès de Thierry, et lui persuada que son frère était un bâtard que Faiseube, leur mère, avait eu de ses amours avec un jardinier. Cette révélation excita une guerre terrible entre les deux frères ; le roi d'Austrasie fut vaincu et envoyé à Ghâlon-sur- Saône, où Branehaut le fit assassiner; les deux fils du prince furent massacrés, et ellemême écrasa le plus jeune contre la muraille. Juste punition de Dieu, que Théodebert méritait par sa cruauté envers Bilichilde, sa première femme, qu'il avait étouffée pour épouser sa concubine Theudichilde.
Thierry conçut ensuite pour la fille de son frère un amour incestueux, qu'il voulait sanctifier par le mariage; Brunehaut, pour prévenir cette alliance, fut obligée d'avouer la lég-itimité du malheureux Théodebert; elle défendit au roi de Bourgogne d'épouser sa nièce : le prince ayant déclaré qu'il résisterait à ses ordres et qu'il consommerait le mariage, elle lui versa un breuvage empoisonné, qui l'emporta à la suite d'une maladie longue et cruelle. Thierry laissa quatre fils sous la tutelle de Brunehaut.
La vengeance divine devait enfin frapper cette femme criminelle. Glotaire, à la tète d'une armée puissante, marcha sur Metz et remporta une victoire facile sur des hommes qui exécraient Brunehaut. La reine, livrée au vainqueur par ses domestiques euxmêmes, fut conduite dans le camp ennemi, et comparut en suppliante devant le fils de Frédégonde.
Glotaire, digne d'appartenir à ce siècle barbare, ordonna qu'elle fût exposée aux outrages des soldats, appliquée pendant trois jours à la torture, et attachée à la queue d'un cheval sauvage qui l'emporta à travers les bois et les rochers. Les lambeaux hideux de son cadavre furent ensuite livrés aux flammes sur un bûcher, et les cendres jetées au vent. Plusieurs auteurs prétendent, au contraire, cpie ses restes mortels, recueillis par les prêtres, furent enfermés dans une urne d'or enrichie de pierres précieuses et déposés à Autun, dans l'abbaye de Saint-Martin.
Ainsi se termina, après quarante-huit ans de crimes, la lutte engagée entre Brunehaut et Frédégonde, qui semblait triompher de sa rivale dans la personne de Glotaire, son fils. Hélas! bien des milliers d'hommes avaient péri victimes de l'ambition de ces femmes exécrables.
Brunehaut n'avait montré dans le cours de' sa vie aucune marque de cette sorte d'énergie qui n'est pas inconnue aux plus grands coupables. Criminelle sans caractère et sans élévation, elle tomba au pouvoir d'un monstre qui n'exerça pour la punir qu'un acte Je la politique barbare qu'elle eût emplo3-ée centra lui si ses armes eussent été victorieuses.