‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 73 sur 125 · MARTIN I · texte numérisé non relu

MARTIN I

avait envoyé une lettre au pape pour l'instruire des désordres des ecclésiastiques de son diocèse et pour lui faire connaître qu'il voulait abandonner son siège, afin de fuir les scandales qu'il ne pouvait empêcher. Martin lui répondit : « Nous avons appris que les prêtres, les diacres et les autres clercs, tombent dans les péchés honteux de fornication, de sodomie et de bestialité. Ceux d'entre ces infâmes qui auront été surpris une seule fois dans le péché, après avoir reçu les ordres sacrés, devront être déposés, sans espérance d'être rétablis, et passeront leur vie dans l'accomplissement d'une sévère pénitence. N'ayez donc aucune compassion pour les coupables , car nous ne voulons devant l'autel que des ministres dont l'existence ait été pure.

« Mais il ne vous est pas permis d'abandonner les fonctions de votre dia;nité poi <■ vivre dans la retraite à cause des péchés des autres ; vous devez au contraire dominer votre affliction, et rester sur le siège épiscopal pour l'édification des chrétiens de la Gaule.

«Nous vous envoyons les actes du dernier synode et notre circulaire, afin que vous les fas.siez connaître à tous les ecclésiastiques de votre juridiction; ils devront approuver sans examen ce que nous avons décidé pour la foi , et ils nous adresseront cette confirmation souscrite de leur main.

« Engagez le roi Sigebert à nous envoyer des évêques, qui consentiront à se charger de la légation du saint-siége auprès de l'empereur, pour remettre au prince les actes de notre concile et ceux de votre assemblée.

« Nous avons fait donner à votre député les reliques que vous nous demandiez ; quant aux livres, notre bibliothèque étant pauvre, il n'a pas été en notre puissance de les remettre à votre mandataire, et son départ précipité nous a empêché de faire transcrire des copies des ouvrages qui sont dans nos archives et que nous désirons vous offrir. «

Martin adressa des lettres au roi Glovis II, pour le prier d'envoyer à Rome deux prélats de son royaume, qui accompagneraient à Gonstantinople une ambassade à laquelle il voulait donner un caractère de solennité. Saint Éloi et saint Ouen, qui avaient d'abord été désignés par le prince pour se rendre auprès du pape, ne purent accomplir cette mission parce que des raisons d'Etat les n*tinrent dans les Gaules.

En exécutant toutes ces réformes, le saint-père n'avait pas prévu l'orage que son zèle avait formé en Orient; l'empereur Gonstant, instruit des menées du pontife C[ui cherchait un appui contre son autorité, résolut de faire exécuter son édit du Type dans ses provinces d'Itahe et d'abaisser enfin l'orgueil de la cour de Rome. 11 envoya Olympius son favori, en qualité d'exarque, avec ordre de s'assurer de l'armée et de s'emparer de Martin. S'il trouvait de la résistance dans les soldats, il devait temporiser, se duire peu à peu les troupes par des largesses et des distinctions; et enfin, quand le moment lui paraîtrait favorable, il devait faire enlever le pontife de son palais et l'envoyer à Gonstantinople.

Olympius débarqua en Itahe pendarrt la tenue du concile de Latran; d'abord, suivant ses instructions, il engagea une partie des évêques à se séparer de la communion du pape; toutes ses tentatives ayant

échoué, et n'osant point encore employer la violence, il eut recours à la trahison Au moment où le saintpère lui présentait la communion dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, l'exarque fit un signal convenu , et son écuyer tira le glaive pour massacrer le pontife. Par un miracle éclatant, ajoutent les historiens sacrés, Martin devint invisible et l'écuyer aveugle. Olympius, frappé de ce prodige, se prosterna aux pieds du pontife, et lui découvrit les ordres qu'il avait reçus de l'empereur ; ensuite il passa en Sicile avec toute son armée pour combattre les Sarrasins, et forma un royaume indépendant.

L'exarque fut assassiné secrètement quelque temps après, et Constant nomma pour lui succéder deux officiers, Théodore, surnommé Calliopas, et un domestique du palais qui portait aussi le nom de Théodore, et dont le surnom était Pellare. Ils avaient ordre d'enlever de vive force le pape, en l'accusant devant le peuple d'hérésie et de crimes d'État, et en lui reprochant de ne pas honorer Marie comme mère de Dieu, et d'avoir envoyé des lettres et de l'argent aux Sarrazins.

Martin, instruit de leurs projets par ses espions, se retira avec son clergé dans l'église de Latran, le jour même où les officiers de l'empire entrèrent à Rome. Il ne visita point l'e.xarque; et sous prétexte de son état de maladie, il envoya quelques prêtres pour le complimenter. Celui-ci leur répondit « qu'U voulait adorer le pontife, conformément à l'usage, et que le lendemai-n dimanche, jour du Seigneur, il se rendrait au palais patriarcal, où il espérait le voir. » Le terme adorer, à cette époque, ne représentait pas l'idée que nous lui attribuons dans notre langue; il signifiait simplement honorer; et la coutume d'une adoration réelle et sacrilège, ainsi qu'elle se pratique à Rome de nos jours, était inconnue aux évêques des premiers siècles.

Le lendemain la messe fut célébrée dans la basilique de Latran par le saint-père ; mais l'exarque, redoutant la fureur du peuple, n'osa pas tenter l'enlèvement, malgré le nombre de ses troupes. Seulement il envoya son cartulaire avec quelques soldats le lundi matin au palais de Latran, pour se plaindre de la défiance qu'on lui témoignait. « On vous accuse, saint-père, lui dit l'officier, de cacher des armes et des pierres pour votre défense, et d'avoir renfermé des gens de guerre dans votre palais pontifical. »

Martin le prit aussitôt par la main et lui fit visiter sa demeure, afin qu'il rendît témoignage de la fausseté de ces accusations. «Nos ennemis ajouta le pontife, nous ont toujours calomnié : à l'arrivée d'Olympius, on nous accusait aussi d'être entouré d'hommes armés pour repousser la force ] ir la violence. Il a bientôt reconnu que nous placions en Dieu seul toute notre confiance. »

L'exarque, rassuré sur les dangers de l'arrestation, se mit à la tête de ses troupes et fit entourer la basilique. A l'approche des soldats, le pontife, quoique malade, se fit placer sur un lit à la porte même de l'éghse ; ceux-ci, sans égard pour ce vénérable vieillard, ni pour la sainteté du lieu, pénétrèrent dans le temple, brisèrent les luminaires, et au milieu de la terreur et du bruit des armes, Calliopas montrant aux prêtres et aux diacres l'ordre de l'empereur,

leur commanda de déposer Martin comme indigne de la tiare, et d'ordonner un autre évêque à sa place.

Un geste, une parole du saint-père, et le sang allait couler; Martin se leva avec calme, et s'appuyant sur deux jeunes ecclésiastiques, il sortit lentement de la basilique. Les prêtres se jetèrent aussitôt sur les gardes en s'écriant : « Non , le saint père ne sortira pas de ces murs ! Anathème contre vous, mercenaires d'un tyran , destructeurs de la foi chrétienne ! anathème contre vous ! >> Le pontife étendit la main, et le clergé obéissant vint se ranger à ses côtés.

Martin se livra ensuite aux soWats de l'exarque ; mais au moment où ils se préparaient à l'emmener, les prêtres et les diacres se jetèrent de nouveau sur la troupe, et entourant le saint-père, ils criaient : «Ne l'abandonnons point, c'est notre père ; vivons ou mourons avec lui!» Alors le pontife adressa celte prière à CaUiopas : «Seigneur, permettez à ceux de mon clergé qui m'aiment de me suivre dans l'esclavage. » Tous l'accompagnèrent à son palais, qui fut à l'instant changé en prison, et dont toutes les portes furent gardées par les soldats de l'exarque Théodore

La nuit suivante, pendant que le clergé était plongé dans le sommeil, on enleva le saint-père et on le fit sortir de Rome, accompagné seulement de six serviteurs dévoués. Son enlèvement fut si précipité, qu'il ne put emporter aucune des choses nécessaires à un long voyage, si ce n'est une simple coupe à boire. Son escorte, embarquée sur le Tibre, arriva le mercredi 19 juin à dix heures du matin à Porto,- d'où elle repartit le même jour; et le l'-' juillet elle entrait dans Misène. Le pontife fut ensuite conduit en Galabre, de là, dans diflérentes îles, et enfin on le déposa dans l'île de Naxos, où il demeura une année entière.

Pendant toute la durée du voyage, Martin, accablé par une dyssenterie cruelle, n'avait pu sortir du vaisseau, qui était devenu sa prison. Les évêques et les fidèles de Naxos lui envoyaient des présents pour soulager ses maux ; mais les soldats qui le gardaient s'emparaient de ses provisions, le chargeaient d'injures, d'outrages, et frappaient même les citoyens, les repoussant avec colère et criant : c< Mort à ceux qui aiment cet homme; ils sont ennemis de l'État ! »

Enfin Constant donna l'ordre de l'amener à Constantinople ; et au milieu du mois de septembre de l'année 664, le sàint-père entra dans le port de la ville impériale. Pendant une journée entière Martin resta sur le vaisseau, couché sur du mauvais linge et livré en spectacle à tout le peuple qui le couvrait de huées, l'appelait hérétique, ennemi de Dieu, de la Vierge et du prince. Le soir, un scribe, nommé Sagolève, et plusieurs gardes, le descendirent de la barque et le portèrent dans la prison appelée Prandéaria, où il demeura trois mois sans aucun secours. On croit qu'il écrivit dans son cachot les deux lettres qui sont parvenues jusqu'à nous.

Dans la première, il se justifie auprès de l'empereur des accusations portées contre lui, et invoque le témoignage que le clergé romain avait rendu de la pureté de sa foi en présence de l'exarque ; il proteste qu'il défendra les décisions de son concile aussi longtemps que la vie lui sera laissée. «Je n'ai envoyé, écrivait-il , ni lettres ni argent aux Sarrasins ; j'ai

seulement donné quelques secours à des serviteurs de Dieu qui venaient de ces pays chercher des aumônes pour les chrétiens malheureux. Je crois à la glorieuse Marie, vierge et mère du Christ, et je déclare anathème, dans ce monde et dans l'autre, à ceux qui refusent de l'honorer et de l'adorer au-dessus de toutes les créatures. » Il termine sa seconde lettre en disant : « Il y a quarante jours, seigneur, que je n'ai pu obtenir un bain pour mon corps affaibli. Je me sens glacé par la souffrance, car le mal qui dévore mes entrailles ne m'a laissé aucun repos sur la mer ni sur la terre. Mes forces y succombent ; et lorsque je demande une nourriture salutaire qui puisse me ranimer, j'éprouve un relus insultant. Cependant je pri-3 Dieu, quand il m'aura retiré de cette vie, de chercher ceux qui me persécutent, pour les ramener à la pénitence. »

Enfin il fut tiré de son cachot et apporté dans le sénat, assemblé pour l'interroger. Le sacellaire Bucoléon, chargé de présider le conseil, lui ayant commandé de se lever, quelques officiers le soutinrent dans leurs bras, et le sacellaire l'apostropha par ces dures paroles : «Misérable! notre souverain a-t-il opprimé ta personne, s'est-il emparé des richesses de ton Église, ou seulement a-t-il cherché à te ravir la dignité d'évêque?» Le pontife garda le silence.

Bucoléon reprit en le menaçant : « Puisque ta voLx n'ose s'élever devant nous, celle de tes accusateurs va nous répondre. » Aussitôt Dorothée, patrice de Gilicie, plusieurs soldats, André, secrétaire d'Olympius, et quelques gardes de la suite de cet exarque, s'avancèrent au milieu du conseil. Au moment où l'Evangile fut ouvert pour recevoir leurs serments, Martin dit aux magistrats : « Je vous prie, seigneurs, au nom du Christ qui nous entend, de laisser parler ces hommes sans les faire jurer sur les saintes Ecritures ; qu'ils disent contre moi ce qui leur est commandé, mais qu'ils ne perdent point Teurs âmes par un serment condamnable. •

Les témoins jurèrent néanmoins de faire connaîlre aux juges la vérité. Dorothée s exprima le premier en ces termes : «Si le pontife avait oinquante têtes, elles devraient tomber toutes sous le glaive des lois pour le châtiment de ses crimes, car je jure qu'il a corrompu l'Occident, et qu'il s'est rendu le compHce de l'infâme Olympius, ena.emi mortel de notre prince et de l'empire. » Pressé de questions par Bucoléon, le pape répondit : « Si vous voulez entendre la vérité, je vais vous la dire. Lorsque le Type fut envoyé

,>.-Le

jfet Troïle l'interrompit en criant:

«Nous vous accusons de crimes contre l'Etat; ne parlez point de la foi, il n'en est pasquestiondanscette assemblée, car nous sommes tous chrétiens et orthodoxes comme les Romains. »— « Vous mentez, répHqua le saint-père, et au jour terrible du jugement je m'élèverai entre Dieu etvous, pourprononcer anathème et malédiction contre votre abominable hérésie.»

Troïle renfermant en lui-même toute sa fureur, continua l'interrogatoire : « Prélat audacieux, dit-il, lorscpie l'infâme Olympius exécutait ses projets coupables, pourquoi as-tu reçu le serment des soldats de ce traître? Pourquoi, au lieu de lui prêter l'appui de ton autorité, n'as-tu pas dénoncé ses perfidies, en opposant ta puissance à sa volonté?»

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