‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 74 sur 125 · MARTIN I · texte numérisé non relu

MARTIN I

UY^'^m^'i' r:\\'-i\\<£"

ClMaire n et saint Eloi

Le pape répondit au préfet : «Dans la dernière révolution, seigneur, lorsque le moine Georges, qui devint préfet, quitta le camp, et pénétra dans Gonstantinople pour accomplir ses desseins audacieux, où étiez-vous, vous et ceux qui m'écoutent? Non-seulement vous n'avez point résisté à ce séditieux, mais encore vous avez applaudi à ses harangues, et vous avez chassé du palais ceux qu'il vous ordonnait d'expulser. Pourquoi, lorsque Valentin s'est revêtu de la pourpre et s'est emparé du trône, au lieu d'opposer votre pouvoir à sa puissance, avez-vous subi sa loi? A votre tour, avouez qu'on ne peut résister à la force ; ou bien reconnaissez-vous le complice de ce traître.

« Gomment donc aurais-je pu m'opposer à Olympius, qui commandait toutes les armées d'Italie? Estce moi qui l'ai fait exarque? est-ce moi qui lui ai donné des troupes, des trésors, et le pouvoir souverain sur la péninsule romaine? Je ne puis davantage me reconnaître le complice de sa trahison. Mais ces paroles sont inutiles, ma perte est résolue ; ainsi permettez que je garde le silence. Je vous en conjure, dispo-

sez de ma vie selon vos intentions, car Dieu sait que mon supplice m'achètera une sainte récompense ! » Le sacellaire déclara la séance levée, et se renditau palais pur faire son rapport àl'empereur. Martin fut emporté de la salle du conseil et placé dans la cour, près des écuries du prince, aumilieu desgardes; ensuite on réleva sur une terrasse, afin que le souverain pût le voir à travers les tentures de son appartement, des soldats le portant sur leurs bras, au miheu delà plate-forme, en présence de toute le sénat et d'une foule innombrable. Bucoléon étant sorti des appartements du prince, s'approcha de Martin pour lui faire connaître sa sentence. «Ëvèque de Rome, lui dit-il, regarde comment Dieu t'a Hvré entre n^s mains; tuas voulu résister àl'empereur, tues devenu son esclave; tu as abandonné le Christ, maintenant il t'abandonne.» Alors s'adressant à l'exécuteur, il dit : «Déchire le manteau de ce pontife et les bandelettes de sa chaussure. )> Et se retournant vers les soldats, il ajouta : «Je vous le livre, mettez en pièces ses vêtements. » Ensuite il commanda à la foule de le mau-

dire. Quelques malheureux seulement crièrent anathème au pape, et les autres assistants, baissant la tête, se retirèrent accablés de tristesse. Les bourreaux lui ôtèrent son pallium sacerdotal et ses autres ornements ecclésiastiques qu'ils se partagèrent, ne lui laissant qu'une seule tunique sans ceinture, qu'ils déchirèrent des deux côtés, afin de livrer son corps entièrement nu aux injures de l'air et aux regards avides de la soldatesque. On lui mit un carcan autour du cou, et il fut attaché au bras du bourreau , pour montrer qu'il était condamné au .dernier supplice. Martin fut traîné dans cet appareil, h grand e.xécuteur portant devant lui le glaive de la mort, depuis le palais jusqu'au prétoire : là il fut chargé de chaînes et jeté dans un cachot avec les meurtriers; une heure après on le transféra dans la prison de Diomède. Pendant le trajet, son gardien le tirait avec une telle violence, qu'en gravissant l'escalier ses jambes furent déchirées sur la pierre et ensanglantèrent les dalles. Il tomba haletant et fit de vains efforts pour se relever; alors des soldats retendirent sur un banc, oii il resta presque nu exposé à un froid rigoureux. Enfin deux femmes de geôliers prenant pitié du pontife, l'enlevèrent de son cachot, pansèrent ses plaies et le mirent dans un lit pour ranimer ses membres engourdis : il y resta jusqu'à la nuit sans pouvoir parler et sans recouvrer le sentiment de l'existence.

L'eunuque Grégoire, préfet du palais, ayant été instruit des cruautés exercées contre le saint-père, fut touché de compassion, lui envoya des aHments par le chef de sa- maison; et lui-même, s'échappant du palais, pénétra dans la prison de Martin, fit enlever le carcan et les chaînes, engagea le pape à reprendre courage et à espérer un meilleur sort. En etïet, le lendemain, par ses conseils, l'empereur se rendit auprès du patriarche Paul, dont la vie s'éteignait dans les souffrances d'une maladie cruelle , afin de lui apprendre le supplice du pontife , et de lui demander s'il fallait le faire exécuter. Paul, loin d'applaudir à la cruauté du prince , poussa un profond soupir, se tourna du côté de la muraille, et garda le silence; ensuite il murmura ces mots : «Les tourments de ce malheureux vont augmenter encore ceux de ma condamnation. » L'empereur lui demandant pourquoi il parlait ainsi, le prélat, soulevant la tête, lui dit : « Prince, il est déplorable d'exercer de telles rigueurs contre les prêtres que Dieu a livrés à votre puissance. Au nom du Christ, je vous adjure de faire cesser le scandale et les cruautés de votre justice, ou craignez de brûler dans les flammes éternelles!...." Ces paroles frappèrent d'épouvante Constant et le déterminèrent à ordonner qu'on fît cesser les rigueurs exercées contre Martin.

Le patriarche étant mort quelques jours après, Pyrrhus voulut remonter sur le siège de Byzance , mais l'acte de rétractation qu'il avait donné au pape Théodore fut pubhé par les grands et par les prêtres, qui s'opposaient à son rétabhssement, le jugeant indigne du sacerdoce, comme anathématisé par les métropoles grecque et latine. Avant de prendre une décision, l'empereur voulut connaître la conduite de ce prélat pendant son séjour à Rome, et envoya Démosthène, officier de la bourse, avec un scribe, pour interroger le saint-père dans sa prison et lui deman-

der quelles avaient été les actions du patriarche Pyrrhus pendant son séjour en Italie.

Martin répondit aux envoyés du prince : « Le patriarche s'est rendu à notre siège apostolique sans y avoir été appelé ; après avoir souscrit de sa main l'abjuiation de son hérésie, il l'a présentée humblement à Théodore, notre prédécesseur, qui a reçu Pyrrhus comme évèque, lui a rendu son rang dans l'Eglise, et l'a soutenu dans sa dignité, en mettant à sa disposition les trésors de Saint-Pierre. «

Le pape resta trois mois encore dans la prison de Diomède. Enfin, Sagolève, un des principaux magistrats de Constantinople, vint un matin lui dire : « Saint-père, j'ai ordre de vous transférer dans ma demeure, pour vous conduire ce soir dans un endroit que le sacellaire doit m"indiquer. » Martin s'adressant à ceux qui étaient près de lui, s'écria : « Mes frères, le moment est venu; donnez-moi le baiser de paix. » Ensuite, étendant ses mains tremblantes, il leur donna sa bénédiction, et ajouta : « Ne pleurez point, mais' réjouissez-vous de la gloire que Dieu me prépare. » A la nuit, des sbires vinrent le prendre chez le magistrat, et le conduisirent jusqu'au port, où ils l'embarquèrent sur un vaisseau qui faisait voile pour la presqu'île de Chersonèse. Un mois après son arrivée, Martin écrivit à un ecclésiastique de Constantinople pour lui adresser des plaintes sur le dénûment absolu où il se trouvait : « Celui auquel je confie cette lettre, disait le saint-père, est venu nous rejoindre de Byzance, et sa présence m'a causé une grande joie, malgré la déception que j'ai éprouvée en apprenant qu'il ne m'apportait aucun secours d'Italie. Cependant j'ai loué Dieu, qui mesure nos souffrances comme il lui plaît ; mais n'tiubliez pas, mon frère, que nous manquons de nourriture, et la famine est si grande dans cette contrée, que nous ne pouvons à aucun prix obtenir du pain. Prévenez nos amis qu'il nous est impossible de vivre, s'ils ne nous envoient, dans un terme rapproché, des subsides et des provisions.

« Je suis d'autant plus sensible à l'indifférence du clergé romain, que je n'ai commis aucune action qui justifie le mépris qu'il montre pour ma personne. D'ailleurs, Saint-Pierre, cpii nourrit indistinctement tous les étrangers, ne doit pas nous laisser mourir de faim, nous qui sommes dans l'exil et dans l'affliction pour avoir défendu les doctrines de l'Êgbse dont nous étions le chef.

« Je vous ai désigné les choses nécessaires à mes besoins ; je vous prie de les acheter et de me les envoyer avec votre exactitude ordinaire ; car je n'ai rien pour combattre mes fréquentes maladies.

« J'abandonne le soin de mon corps à Dieu, et j'espère de sa miséricorde inépuisable qu'il ne tardera pas à me délivrer des peines terrestres. »

En effet, le pontife mourut le 16 septembre 655, et fut enterré dans un temple dédié à la Vierge, à un stade de la viUe de Chersonèse, où sa mémoire fut longtemps en grande vénération. L'Église grecque honore Martin comme confesseur, et l'Église latine l'a placé au rang des martyrs. Quelques auteurs affirment que ses reliques furent rapportées à Rome, et déposées dans une basilique déjà consacrée depuis longtemps à saint Martin de Tours.

Page 1