DU SEPTIÈME SIÈCLE
ons.deratiuns sur l'histoire du septième siècle. - Réflexions vur le e.eloppement du christianisme dans l'Occident. - U ise tesub et Mahomed, descendants d'Abraham. — Histoire dt Mahomed. - Sa pairie et sa famille. - Enfance mnaculeuse du révélateur. -' Mariage du Prophète - Ses
\ll)f\^\ 'l" 'l"f '• ~ " P'"'" '=> P'"''^ °°''-'= dans le templ- de la Kaahah. - Jalousie des chefs de sa tribu - Ai p riiion de 1 ange Gabriel. — Mahomed reçoit de Dieu la m.=...on de prêcher le Koran. - Persécut,ons"contre le Prohttt - Prédictions de Mahomed. - Les Koreïschites veuf- t i^.isMner 1 envoyé de Dieu. - Fuite de Mahomed ou 1 He ne — Mahomed à Médine. — Guerres et victoires du i^rophele - Mahomed sempare de la Mekke et détruit les Idoles du temple de la Kaabah. - Mort du Prophète - Il est sanctifie par ses sectateurs. - Sa doctrine. - Paradis voluptueux de Mahomed. - Histoire de l'empire d'Occident
au septième siècle. — Cruautés de Chosioe» Il
I empii empereur Phocas.
Lca hoides musuli
Les crimes du tyran giiation des grands et du peuple. — HeraU.u. se reid maître de l'empire. - Ses exploits; - Sa mort - Constantin III succWe à Héraclius. - Il qieurt empoisonne pai I impératrice Martine, sa' mère. - Martine place sur le tione Héracléonas.-Le sénat de Constanlinople condamne 1 infâme Martine à avoir la langue arrachée et fait couperle nez au jeune Héracléonas. - Constant II monte sur le trône d'orient. - Vices de cet empereur. - Constantin IV pai vient à! empire. -Les musulmans font de grandes conquêtes dans 1 Asie-Mineure.. - Mort de Constantin IV.- Juslinien II, surnommé Rhinotmète. - Il est détrôné par Léonce - Tibère Apsimare usurpe Je trône. Il fait mutiler Léonce et le renferme dans un monastère. - Histoire ' des rots de France du septième .siècle. - Règne de Clo-
taire II, fils de l'infâme Frédégonde. — Sa lâcheté, ses perfidies, ses meurtres. — Dagobert I" s'empare de l'héritage de son père Charibert, et fait empoisonner son neveu. — Son luxe, sa dépravation, son hypocrisie. — La puissance des maires du palais grandit sous son règne. — Clovis II perd toute son énergie dans les débauches — Guerres cinles. — La jeune esclave Bathilde devient reine de France.— Clovis meurt épuisé par les excès.— Clolaire III succède à Clovis sous la tutelle de la reine Bathilde. — Qualités de cette princesse. —Hypocrisie de l'infâme ÉbroÏQ, maire dupalais. — 11 fait couronner Thierry. — Conspirations contre ce prince et contre le maire Ébroïn. — Ils sont enfermés dans un monastère. — Régne de Cliildéric IV. — Il est massacré par les seigneurs de sa cour. — Éliroin s'échappe de son monastère. — Cruautés et exactions du maire du palais. — Martyre de saint Léger. —Thierry remonte sur le trône. — Pépin d'Héristal est déclaré duc d'Austrasie. — .Mort d'Ëbroîn. — Le roi Thierry est vaincu par le duc Pépin, qui se fait déclarer maire du palais. — Pépin exerce la puis.sance royale. — Thierry enfermé dans ses palais meurt avec le surnom de roi fainéant. — Clovis III second roi fainéant. — Childebert III. — Réflexions sur l'histoire des rois de la seconde race.
Pendant le septième siècle, l'empire, divisé par des schismes nombreux, épuisé par les guerçes incessantes des ennemis qui l'entourent, laisse s'anéantir la puissance qu'il conservait sur la péninsule romaine; la politique odieuse des pontifes et les incursions des barbares soumettent à la domination du s:iint-siéi:i' l'Espagne, les Gaules, l'Angleterre et un iriand nom lue de royaumes.
Mais tandis que le paganisme s'écroule en Occident pour faire place à la religion chrétienne, l'Orient voit s'élever une croyance nouvelle. Bientôt le Koran et l'Evangile se partageront le monde ; et Mahomed, sorti, comme le Christ, de cette ancienne nation de pasteurs nomades descendants d'Abraham, soulèvera dans l'Orient la plus prodigieuse, la plus surprenante des révolutions religieuses.
Moïse, Jésus, Mahomed ! tous trois enfants de la race sémitique et iils d'Abraham, sont venus révéler des religions sublimes, qui ont enchaîné les peuples aux croyances de la Bible, de l'Evangile et du Koran, livres sacrés qui ne sont eux-mêmes que les développements et les applications des préceptes tracés par le doigt de Jéhovah, au mont Sinaï, sur les tables de pierre.
Mo'ise, le législateur des Hébreux, a dominé trentequatre siècles de révolutions, et ses dogmes se sont répandus dans tout l'univers avec les débris de la nation judaïque; Mahomed s'estposé comme le prophète des peuples qui vivent sous un ciel brûlant; le Giirist est devenu le Dieu des nations qui vivent dans les zones glacées.
Avant de porter notre jugement sur les causes morales de la décadence du culte chrétien dans l'tjrieut, et afin de pouvoir suivre la politique envahissante et perfide des pontifes de Rome dans l'Occident, il est mdispensable de connaître l'histoire du Prophète.
^Mahomed ou Mohammed naquit à la Mekke vers l'an 570 : il était de la famille des Koreïsch, descendants d'Ismaël, qui possédaient depuis une longue suite d'années la souveraineté de leur ville et l'intendance de la Kaabah, temple fondé par le patriarche .Abraham lui-même, suivant les anciennes traditions. L'enfance du Prophète est entourée de prodiges que les légendaires arabes se plaisent à rapporter. Or-
I pheUn dès son berceau, U fut élevé par son oncle I .\bou Thaleb, qui lui apprit la science du négoce ; à douze ans, il conversait déjà avec les moines chrétiens, et les étonnait par la profondeur et la sagesse de ses discours; quelques années après, il fit ses premières armes dans une guerre que sa tribu soutint contre les Havézénites, et il surpassa les vieux guerriers par son sang-froid et par son courage.
Parvenu à l'âge de la virilité, il épousa une riche veuve appelée Khadidjah, et s'occupa du soin d'étendre ses relations commerciales en Abyssinie, en Egypte et même en Palestine. Il dirigeait lui-même ses caravanes depuis les plateaux de l'Yémen jusqu'en Syrie ; et dans ses nombreux voyages il acquit ime connaissance exacte des mœurs et du génie des populations qui foulent les sables de l'Arabie. Souvent, en traversant le désert, il étancha sa soif ardente avec l'eau saumâtre des puits qu'on voit sourdre au pied de rares bouquets de palmiers, et des dattes desséchées furent son unique abment pendant de longues journées de marche.
Cette vie laborieuse ajouta de grands biens à la fortune de sa femme ; alors Mahomed abandonna les travaux qui avaient accru ses richesses, pour se li« \Ter entièrement à l'étude de la poésie arabe et pour commenter les écrits des poètes de sa nation.
A cette époque, les premiers citoyens de la Mekke reconstruisaient de leurs mains la Kaabah, incendiée par l'imprudence d'une femme; l'édifice étant achevé, il s'éleva une contestation entre les chefs, qui prétendaient à l'honneur de placer dans l'angle e.vtérieur du temple le gage de l'alliance que Dieu fit avec les hommes, ou la pierre noire que le patriarche Abraham avait autrefois déposée dans la Kaabah. Les glaives étaient tirés, et le sang allait couler sur les dalles sacrées, lorsque, par une inspiration céleste, ils convinrent de prendre pour juge de leur différend le premier homme que le hasard conduirait à îa mosquée. JMahomed parut escorté de nombreux serviteurs et fut déclaré leur arbitre
Le Prophète ordonna aux quatre scheiks de la tribu de mettre la pierre sur un riche tapis, et de l'élever à la hauteur de leur tète, en soutenant un des coins du tissu précieux ; il la prit ensuite et la posa luimême à l'angle consacré pour la recevoir. Cette action hardie plaçait Mahomed à la tête des tribus. Les Koreïschites, furieux de se voir enlever ainsi la puissance qu'ils exerçaient sur le peuple, jurèrent la perte du prophète, et le signalèrent comme un ambitieux, comme un ennemi de Dieu, qui voulait parvenir à la domination souveraine.
Pour échapper à leur vengeance et détruire leurs calomnies, Mahomed résolut de vivre dans l'isolement du monde; il refusa même devoir ses proches, et se retira dans les lieux escarpés, passant de longues veilles à contempler le spectacle inspirateur du ciel de l'Orient. Une nuit, pendant qu'il méditait à l'entrée de la caverne du mont Hora, il fut environné tout à coup d'une clarté éblouissante, et l'ange Gabriel lui apparut, tenant un livre d'or à sa main droite : <; Lève -toi, lui dit-il, et Ks dans ce Koran les vérités éternelles que Dieu t'ordonne d'annoncer aux hommes. » Mahomed obéit: le présent, le passé et l'avenir de l'humanité frappèrent ses regards. Il
Ma'.iomet, fomlat;ui de risl.imismc.
accepta la mission divine qui lui était annoncée, et l'ange le quitta en l'appelant « apôtre de Dieu. »
Lorsque la vision eut disparu, le Prophète sentit dans son esprit une force et une lumière nouvelles. Il relourna à sa demeure, et raconta les prodiges dont il avait été frappé. Aussitôt son épouse chérie, son jeune cousin Ali, et son esclave Zaïd, auquel il rendit la liherté, se convertirent à sa doctrine ; Abou- Bekr, Ahd-al-Rahman, Saad, Zobaîr, et quelques autres de ses amis, partagèrent également ses croyances. Mais la foi n'avait pas encore pénétré son cœur, et pendant plusieurs années il n'osa pas enseigner ses dogmes au delà du cercle des familiers qui l'approchaient. Enfin une seconde vision enflamma son esprit; le même ensoyé de Dieu lui ordonna de propager l'islamisme chez toutes les nations.
Dès cet instant Mahomed prêcha publiquement à ia ]\Iekke. Mais comme il s'élevait avec force contre le culte des idoles, les prêtres et les Koreïschites se réunirent en conciliabule, et résolurent de massacrer le hardi novateur.
Abou Thaleb, conduit par l'inspiration de Dieu, avait pénétré jusque dans leur assemblée; il s'empressa d'avertir son neveu du danger qui le menaçait, et l'engagea à cesser ses prédications. Le Prophète, repoussant ces conseils donnés par la faiblesse, répondit qu'il n'abdiquerait pas sa mission, lors même qu'on placerait pour l'arrêter le soleil à sa droite et la lune à sa gauche. Sa fermeté fortifia la foi de son oncle, qui jura de partager ses périls. Malgré les poursuites de ses ennemis, Mahomed continua de catéchiser le peuple dans les carrefours de la ville, et son élotjuence convertit à l'islamisme une multitude d'hommes, d'enfants, de femmes et de vieillards.
Un autre de ses oncles, appelé Hamzah, devenu musulman, frappa de son sabre un magistrat qui avait osé porter la main sur Mahomed; Omar, son ennemi le plus acharné, fut éclairé tout à coup par la lecture d'un passage du Koran, et abjura l'idolâtrie au moment même où il cherchait l'envoyé de Dieu pour le tutr. Les Koreïschites, effrayés de ces conversions, qui augmentaient chaque jour le nombre des prosélytes , résolurent de les exterminer avant qu'ils fussent assez puissants pour repousser la,\iolence par la force. Ils réunirent des troupes et, à leur tête, tombèrent sur leurs ennemis, les chassèrent de la Mekke, et les obligèrent à se retirer dans l'Abyssinie. Le Prophète lui-même, pour échapper à la mort, fut contraint de se réfugier sur une montagne avec les Haschemites et les Mothallabites.
îMaitres de la cité, les Koreïschites en assemblèrent les habitants, leur firent jurer de ne contracter aucune alliance , de n'avoir aucune communication avec les sectateurs de Mahomed et ils déposèrent l'acte de cet anatlième dans le temple de la Kaabah. Le Prophète leur fit dire que Dieu, irrité de leur blasphème, avait permis que ce décret infâme fût rongé par un ver dans toutes les parties où le nom sacré n'était point écrit. Ils refusèrent d'abord de croire à la prescience de leur ennemi; cependant ils se rendirent à la mosquée, et ayant trouve que le fait s'était accompli suivant la prédiction, ils rétractèrent le serment solennel prononcé contre les musulmans ; et malgré l'opposition du chef kore'ischite Abou Laheb, ils rapportèrent le
décret qu'ils avaient rendu contre Mohamed et ouvrirent les portes de la viUe aux exilés.
Cette année devint fatale à Mahomed, qui l'a nommée, dans son Koran, le ten^s du deuil, parce que la mort lui enleva Khadidjah, sa femme, et son oncle Abou Thaleb ; la perte de ces êtres chéris le laissa presque sans appui, exposé aux outrages des hommes qui se disaient autrefois ses amis. Mais son courage ne recula pas devant les persécutions ; il continua ses prédications véhémentes, et commanda, au nom de celui qui l'envoyait, de briser les idoles et de détruire leurs temples. Abou Laheb, pour venger ses dieux, fit insulter le Prophète par ses partisans', et même essaya de soulever contre Mahomed le zèle religieux des tribus arabes qui se rendaient au temple de la Mekke.
Alors Mahomed envoya un de ses disciples auprès des habitants d'Yatreb, qui s'étaient convertis à sa foi, pour leur demander du secours contre les Koreïschites. L'envoyé reçut leur serment de fidélité au nom du Prophète; et pour la première fois, Mahomed ordonna à ses sectateurs d'employer leurs glaives afin de seconder la puissance de sa parole et d'assurer le triomphe de ses doctrines. Ses prosélytes partirent ensuite furtivement avec les musulmans qui sortaient de la Mekke, et vinrent grossir le nombre des troupes de ses nouveaux alliés.
Les Koreïschites , instruits de l'alliance secrèti que jlahomed avait formée avec les gens d'Yatreb, résolurent de le faire massacrer, afin de prévenir sa fuite de la Mekke, et pour empêcher qu'il n'établît sa résidence chez un peuple ennemi. Ds se réunirent en concihabule, et décidèrent que de$ hommes choisis par le sort, dans chaque division de la tribu, se rendraient le soir à la demeure de Mahomed, et le frapperaient tous ensemble de leur poignard, afin que le peuple ne pût rejeter le crime sur aucun d'eux particulièrement. Alais Dieu ayant révélé au Prophète le complot qui se tramait contre sa vie, Mahomed échangea ses vêtements contre ceux de son cousin Ali, et à la faveur de ce déguisement et de l'obscurité il échappa aux assassins, qui entouraient déjà sa maison. Il sortit précipitamment de la ville, marcha pendant toute la nuit , et au lever du soleil il se réfugia dans une caverne de la montagne de Tour.
Cette fuite ou Hégire, selon les musulmans, est l'événement le plus remarquable de la vie de Mahomed; ils commencent à compter les années à partir de cette époque mémorable, qui correspond au 16 juillet 622 de l'ère de Jésus-Christ.
Le Prophète, échappé au danger qui le menaçait, se rendit à Yatreb où son entrée fut un triomphe pour ses sectateurs ; et le peuple, qui l'attendait depuis longtemps, le suppha de donner à sa nouvelle patrie le nom de Mediiiat al-Naby, ou ville du Prophète. Tel fut le principe de la puissance de Mahomed, et le commencement d'une religion qui devait se répandre dans presque toutes les parties du monde et soumettre un jour plus de deux cents millions d'hommes à sa loi.
Les premiers soins de ^Mahomed à Médine furent d'étabhr la concorde et une union parfaite entre les croyants de cette cité et ceux qui s'y étaient réfu-
ROIS, RELXES, EMPEREURS
giés ; il prit successivement des adeptes dans chacun de ces corps, et en forma des couples qu'il unit spirituellement par un lien sacré et indissoluble. Lui-même donna l'exemple de cette parenté mystique, en choisissant pour son compagnon et pour son frère, Ali, qu'il avait laissé dans sa ville natale exposé au poignard de ses ennemis, et qui était venu le rejoindre à Yatreb. Il éleva ensuite une mosquée pour l'exercice du culte de l'islamisme, et ordonna aux musulmans de se tourner du côté de la Mekke en rendant hommage à Dieu, au lieu de se prosterner du côté de Jérusalem, suivant l'antique usage des peuples arabes. Il chargea des muezzins d'appeler les croyants à la prière à haute voix du haut des minarets, trouvant indigne de la gravité des cérémonies religieuses que le son des instruments annonçât le service divin; enfin il institua le jeûne du mois de Ramadhan.
.Mahomed, devenu maître d'une province, arma ses sectateurs et songea à conquérir de nouveaux peuples; il commença alors cette longue suite de combats et de victoires qui préparèrent la domination de ses kalifes sur l'Asie, sur l'Afrique, et sur une grande partie de l'Europe. Les Koreïschites furent les premiers qui éprouvèrent les efl'orts de ses aiynes; il les attaqua partout où il les rencontra en forces inférieures aux siennes, il leur enleva plusieurs caravanes et les défit à Bedr, sur le rivage de la mer Rouge. Ensuite il soumit les tribus d'Asad, de Nodaïr, de Ghaftân; il prit d'assaut la cité de Daumat-al- Djandal, capitale des Arabes établis sur la frontière de Syrie, et en abandonna le pillage à ses troupes.
L'Arabie tremblait déjà devant ses armes. Les Koreïschites, battus en plusieurs rencontres, n'osaient plus marcher contre lui, et se tenaient renfermés dans la Mekke ; mais ces ennemis implacables, ne pouvant pas le vaincre, résolurent d'employer la trahison pour frapper les disciples du Prophète; ils répandirent leurs partisans dans les villes, poignartlèrent les croyants pendant la nuit, et plusieurs fois ils tentèrent d'assassiner Mahomed lui-même; cependant toutes leurs tentatives ayant échoué, et se trouvant déçus dans leurs espérances criminelles, ils soulevèrent les Kenanites, les Gaftanites et les Juifs Koraïdites, rassemblèrent une armée de plus de dix mille hommes et vinrent assiéger Médine.
Informé de leurs préparatifs de guerre, Mahomed avait mis la ville en état de défense et l'avait fait entourer d'un retranchement ; il se mit à la tête des troupes, et alla camper sur une colline avec trois mille croyants, afin de défendre l'approche de la cité. Les deux armées restèrent en présence pendant plus de vingt jours, et engagèrent seulement quelques escarmouches à coups de flèches et de pierres; enfin les principaux chefs des Koreïschites ayant osé défier les musulmans en combat singulier, trois d'entre eux tombèrent successivement sous le cimeterre redoutable d'Ali, gendre de Mahomed. Ces trois combats malheureux inspirèrent une grande terreur aux infidèles; ensuite, comme par l'ordre de Dieu, et pour augmenter la confusion, un vent d'est s'éleva sur l'horizon et vint s'abattre avec violence sur les ennemis ; leurs étendards furent arrachés de terre, les tentes déchirées et les retranchements renversés. Les musulmans
furent au contraire respectés, eux et tout ce qui était dans leur camp, par l'élément destructeur.
Tous ces prodiges exaltaient le fanatisme des sectateurs du Prophète et abattaient le courage de ses adversaires ; aussi sous le prétexte d'une question de prééminence qui avait divisé les chefs confédérés pour le commandement général, les tribus se débandèrent et retournèrent dans leurs foyers. Mahomed publia aussitôt que l'ange Gabriel lui avait ordonné d'aller détruire les Koraïdites, qui, au mépris de l'alliance qu'ils lui avaient jurée, s'étaient joints à ses ennemis pour l'accaliler. En effet, il marcha contré eux, sans laisser à ses troupes le temps de se reposer ; il les poursuivit avec vigueur, les bloqua dans leurs principales forteresses, et contraignit leur armée à se rendre à discrétion après vingt et un jours de siège; et afin d'imprimer une terreur salutaire aux peuples vaincus, il fit égorger sept cents hommes de la tribu , réduisit en esclavage les femmes et les enfants, partagea leurs biens avec les musulmans, et revint à Médine, n'ayant perdu qu'un seul de ses disciples pendant la campagne.
Le Prophète déclara ensuite la guerre à la plus ancienne des tribus de l'Arabie, celle des Mostalékites; après les avoir soumis, il s'avança contre la tribu juive de Kaïbar, emporta d'assaut toutes les places fortes de cette nation, s'empara de ses trésors, et fit mourir Kenana, qui s'arrogeait le titre de roi des Juifs. Il ne perdit qu'une vingtaine de ses soldats dans cette nouvelle expédition.
A la suite de ses victoires, la plus grande partie des peuples qui se soumettaient à la puissance de ses armes embrassaient l'islamisme ; et sa religion s'étendait avec une rapidité surprenante par ses conquêtes ou par celles de ses lieutenants. Cependant les habitants de la Mekke n'avaient point encore embrassé l'islamisme, et quoiqu'ils eussent conclu avec le Prophète une trêve de dix ans, ils se montraient toujours ses plus violents ennemis.
Mahomed ayant appris qu'ils avaient fourni des secours aiix Békrites pour attaquer les Khozaïtes ses alliés, résolut de les punir, marcha contre eux à la tête de dix mille hommes, et vint camper en ordre de bataille auprès de leur ville. Abou Sofyan, qui était sorti en éclaireur pour reconnaître la position des musulmans, tomba en leur pouvoir et fut conduit au Prophète, qui lui accorda la vie et lui ordonna d'embrasser l'islamisme à l'instant même. Il fit défiler devant le nouveau converti l'armée musulmane, et le renvoya prévenir les Mekkois qu'il ne leur restait d'autre parti à prendre que la soumission à ses ordres et une prompte conversion à sa foi. En même temps il fit pubHer que tous ceux qui se retireraient dans les maisons des croyants, dans la demeure d'Abou Sofyan, ou dans la Kaabah, seraient épargnés par ses soldats.
Toutes ses dispositions étant prises, Mahomed donna le sigal du combat, et son armée se mit en mouvement ; les Koreïschites, qui s'étaient avancés hors des murs, furent repoussés et poursuivis jusque dans la ville; et tous ceux qui opposèrent quelque résistance furent impitoyablement massacrés. Une terreur panique acheva la déroute générale des ennemis ; les habitants s'enfuirent dans les montagnes,
pag-nèrent la meret se sauvèrent jusque dans rYëmen. Cette victoire ne coûta la vie qu'à deux musulmans.
Dès qu'il fui maître de la Mekke, Mnhomed lit amener en sa présence les principaux d'entre les Koreïschites, et leur demanda quel traitement ils attendaient de lui. Ceux-ci répondirent : « Nous ne pouvons attendre que des actions généreuses de celui qui est l'envoyé de Dieu? » — Allez donc, leur ditil, en les congédiant: vous êtes libres. » Lorsque le calme fut entière nent rétabli, le Prophète se rendit à la colline d'Al-Safa, où il fut intronisé comme souverain spirituel et temporel, et reçut le serment de fidélité de tout le peuple assemblé.
Après cette cérémonie il marcha vers la Kaabah, dont il fit sept fois le tour ; il toucha et baisa la pierre noire ; brisa toutes les idoles, au nombre de trois cent soixante, sans épargner les statues d'Abraham et d'Ismaël, malgré son respect pour ces deux patriarches; et pour achever la purification du saint lieu, il se tourna de tous les côtés en criant : <> Dieu est grand! Dieu est*grand! Dieu est grand!» il fit les ablutions musulmanes et la prière en dedans et en dehors du temple, et termina cette solennité par un discours adressé à son immense auditoire.
La réduction de la Mekke entraîna la conquête d'un grand nombre de villes qui embrassèrent l'islamisme; et bientôt, depuis les plateaux de l'Yémen jusqu'aux frontières de la Syrie, les Arabes de toutes les tribus furent convertis par la force de ses armes ou par la puissance de sa parole. Il acheva de publier le Koran, institua les cérémonies de son culte, et consoHda sa domination. Enfin Mahomed, redouté des Abyssiniens, des Égyptiens, des Persans et des Grecs, resta maître absolu de l'Arabie et de l'avenir des nations de l'Orient.
Mais le Prophète, après avoir fait triompher sa religion et jeté les fondements du plus puissant empire du monde, ne jouit pas longtemps de sa grandeur et de sa gloire ; il mourut dans la onzième année de l'Hégire, à l'âge de soixante trois ans. Son corps est conservé à Médine, sa patrie adoptive, où les fidèles, après tant de siècles écoulés, vont encore en pèlerinage pour adorer son tombeau.
Depuis plus de douze siècles, Mahomed a été glorifié par ses sectateurs comme le fils bien-aimé de Dieu ; et la théologie musulmane enseigne qu'il est le médiateur du genre humain, le prince des apôtres, le sceau des prophètes , l'élu , le glorieux, le magnifique, l'être pour qui la création de l'univers a été accomplie, et la plus noble, la plus e.xcellente, la plus parfaite des œuvres du Créateur.
Sa religion est fondée sur les dogmes de l'unité de Dieu, de l'immortalité de l'âme, et des peines et des récompenses d'une vie future. 11 n'a pas repoussé et condamné les croyances de Moïse et de Jésus ; il a employé au contraire la Bible et l'Évangile dans la composition du Koran. Sa doctiine, malgré ses nombreuses imperfections, est plus morale que celle des Juifs, et sa loi est plus complète que celle des chrétiens. Le Koran renferme à la fois le dogme, la morale et le culte; il traite de la théologie, de la guerre, de la propriété, des relations de l'homme et de la femme ; enfin il est à lui seul un code religieux, civil et militaire.
Parmi ses préceptes généraux, Mahomed ordonne aux croyants la purification ou les nombreuses ablutions d'eau, et même de sable lorsqu'on est dans le désert; il commande le jeune du Ramadhan, et défend à ses fidèles, pendant toute sa durée, de prendre le moindre aliment jusqu'à ce que le soleil soit descendu de l'horizon ; dans les fêtes du Beyram, au contraire, il permet aux mahométans d'oublier dans les festins les abstinences du Ramadhan.
Le prophète a fait une loi de l'aumône, et il oblige ses disciples à donner tous les ans aux pauvres la quarantième partie de leurs biens mobihers ; il leur recommande le pèlerinage de la Mekke, et impose à tout musulman libre et en bonne santé de l'accomphr au moins une fois dans sa vie, enfin il soumet les croyants à des pratiques religieuses, et leur ordonne de faire la prière cinq fois par jour.
L'usage du vin et des boissons enivrantes est défendu aux fidèles; mais, comme une compensation, le Prophète leur permet d'épouser quatre femmes à la fois, et de posséder dans les harems un nombre illimité de concubines. Cliez les Orientaux, la polygamie remontant au berceau de la civilisation, ne pouvait être abolie par Mahomed, qui connaissait la nature impétueuse des peuples de ces régions brûlantes ; l'islamisme sanctifia les passions au lieu de les proscrire, et la continence fut condamnée par les croyants comme la luxure l'avait été chez les chrétiens. Aussi la vie du juste suivant le Koran diffère autant de la vie du juste selon l'Évangile que le paradis de Jésus diffère du paradis de Mah,on-,ed.
« Ceux qui seront reçus dans le royaume de mon Père, uit le fils de Marie, jouiront d'une béatitude infinie, en contemplant sa face éternellement au milieu des séraphins. »
« Les hommes qui mourront sous ma loi, s'écrie le Prophète, habiteront le jardin des déhces; ils se reposeront sur des lits ornés de pierreries, sous des ombrages qui s'étendront au loin , près d'une eau courante et limpide, parmi les lotus sans épines et les bananiers chargés de fruits. Autour d'eux circuleront de beaux enfants d'une perpétuelle jeunesse, portant des vases, des aiguières et des coupes remplies de vins exquis, dont ils n'éprouveront aucun étourdissement. A leurs côtés des houris sans voiles, semblables à l'hyacinte et au corail, aux grands yeux noirs étincelants comme la perle dans sa conque, les enivreront sans cesse de caresses brûlantes, et leur virginité restera éternelle, malgré leur science de la volupté.... »
Dans l'empire d'Orient, les cruautés des usui-pateurs de la couronne des Césars commencent l'histoire du septième siècle. Après la sanglante exécution de l'empereur Maurice et de ses fils, le tyran Phocas, seul maître dans Constantinople, ne cessa de poursuivre de ses proscriptions les parents et les amis du prince qu'il avait détrôné. Ses violences s'étendirent sur les citoyens opulents, dont le seul crime était de posséder des richesses qui tentaient sa cupidité, ou de remplir des charges dont il redoutait l'importance; et chacun de ses jours était marqué par les supplices des seigneurs, des ecclésia'îtiques ou des magistrats. Alors tous les citoyens
ROIS, REINES, EMPEREURS
vertueux s'enfuirent de la cour de ce monstre, i|uittèrent précipitamment Byzance , et laissèrent le trône sans guides et sans défenseurs. Le roi des Perses, Ghosroës II, profitant de la faiblesse dans laquelle se trouvait 1' pire, déclara la guerre à Phocas; il s'empara des villes de Damas , de Marde , d'Amida, d'Ëdesse, de Mabug ; il conquit la Mésopotamie, la Syrie et la Palestine; enfin son armée ayant pris d'assaut Jérusalem, il saccagea toutes les églises, passa au fil de l'épée quatrevmgt-di\ mille chietiens, et empoita la cioi\ du Sau\eui dans k capitale des mage'b.
cr de MahomolaMédine.
Pendant ces expéditions sanglantes, l'empereur grec passait les nuits plongé dans d'infâmes débauches, et payait ses courtisanes avec l'or que ses exactions arrachaient à ses victimes. Sa tyrannie abominable souleva la haine universelle; et le peuple, ce véritable dispensateur des couronnes, vint crier jusque sur les marches du palais : « Mort au tyran Phocas,qui ruine l'empire par ses exactions !» La voix du peuple est toujours la voix de Dieu lorsquelle demande la mortdestyrans.Priscus lui-même gendre de l'empereur, partageant la juste indignation des citoyens, écrivit au gouverneur d'Afrique, et s'engagea à lui préparer les moyens de s'emparer du trône. Le général grec fit aussitôt embarquer son iils HéracHus, avec une flotte nombreuse qui se dirigea sur Constantinople.
Dès que les vaisseaux passèrent en vue de la ville, Phocas fut saisi par Priscus, et dépouillé des ornements de la dignité impériale; ses gardes eux-mêmes lui attachèrent les mains, le jetèrent dans une barque et le Uvrèrent à Héraclius. Le vainqueur lui lit couper les pieds et les mains, lui fit arracher les parties naturelles, et enfin ordonna au bourreau de lui trancher la tête. Le cadavre ainsi mutilé fut rapporté à Constantinople, traîné sur la place publique et jeté sur un bûcher.
Héraclius fut aussitôt proclamé empereur par son armée et par les citoyens de Byzance, qui voyaient en lui un libérateur. En effet, le prince rétablit l'ordre dans le gouvernement, acheta la paix des Avares, qui s'étaient avancés jusque sous les murs de la capitale, et marcha contre les Perses. Son armée, débarquée près d'Antioche, défit les ennemis, les repoussa derrière le Taurus, pénétra chez les Alains, et après s'être allié avec les Khazars, Héraclius tailla en pièces trois nouvelles armées persanes, et remporta la victoire importante de Ninive. Un de ses généraux s'empara des murs extérieurs de Dastagerd et de Gtésiphon, et força Siroès, le nouveau monar-
que persan.
lui rendre la sainte croix.
Le puissant royaume des Perses ne se releva pas de cette suite de désastres; les musulmans,, qui avaient secondé Héraclius dans ses guerres en firent plus tard la conquête et transformèrent la Perse en province arabe.
La guerre terminée, l'empereur victorieux retourna dans SCS états, et donna tous ses soins au maintien de la paix de l'Église, qui était troublée alors par des discussions théologiques. Il se déclara en faveur de l'hérésie du monothélisme, et publia son édit, appelé Ecthèse, pour soutenir la doctrine sur l'unité de la volonté et sur la nature du Verbe incarné.
Pendant qu'il s'occupait à résoudre les questions religieuses, les Sarrasins faisaient une nouvelle trouée dans les provinces de l'empire, et sous la conduite de Kalel, ils s'emparaient de la Syrie, de la Mésopotamie, de la Palestine, et plantaient l'étendard sacré du Prophète sur le tombeau du Christ.
Héraclius rassembla aussitôt quelques troupes et marcha contre les Arabes; mais ceux-ci, supérieurs en nombre, battirent son armée, et l'obligèrent à regagner les côtes d'Europe. Le prince ne survécut pas à sa honte ; accablé par son désastre, épuisé par les souffrances d'une hydropisie cruelle, il mourut à
l'âge de soixante-six ans, terminant ainsi un règne de trente années de gloire.
Constantin III, son fils, lui succéda. A peine établi sur le trône, le trésorier Philagre instruisit le jeune monarque qu'Héraclius avait confié de grandes richesses au patriarche Pyrrhus, avec ordre de les remettre après sa mort à l'impératrice, Martine, sa mère, afin de lui assurer une existence indépendante et honorable. Le prêtre, appelé au palais, confessa l'exactitude de la révélation de Philagre; en même temps il protesta qu'il tiendrait son serment et ne remettrait le dépôt qu'à la mère de son souverain. Néanmoins il céda aux menaces d'un châtiment sévère , et rendit au trésorier les richesses qui lui avaient été confiées.
Irritée de la violence qui avait été faite au patriarche, Martine jura de punir son fils et son lâche conseiller ; sa vengeance ne se fit pas attendre ; comme le prince, déjà affaibli par une maladie de langueur, s'était retiré dans un de ses palais du Bosphore pour respirer un air plus pur, elle acheta l'appui des troupes, toujours prêtes à se vendre, et envoya des affidés qui empoisonnèrent Constantin. Martine fit aussitôt proclamer empereur son autre fils, appelé Héracléonas, à peiné âgé de seize ans, et sous le nom du jeune monarque, elle gouverna l'État, et exerça sur le peuple une tyrannie et un despotisme abominables.
Enfin le Sénat, fatigué de ses proscriptions, accusa l'impératrice d'avoir fait empoisonner son fils aîné, et de s'être abandonnée à des amours incestueux avec son autre fils Héracléonas. Tous deux furent ar. '>és, traduits en jugement et condamnés à avoir la langue arrachée, le nez coupé, et à finir leurs jours en Cappadoce.
Ensuite on plaça sur le trône d'Orient le fils de Constantin III, Constant II, prince âgé de onze ans. Pendant sa minorité, les Sarrasins conquirent les provinces les plus importantes de l'Asie ; et lorsque l'empereur fut capable de conduire lui-même ses armées contre eux, la puissance de ces barbares s'était tellement augmentée, qu'il ne put résister à leurs armes. Vaincu sur mer et sur terre, Constant fut contraint de se réfugier à Constantinople ; les Arabes vinrent assiéger la capitale de l'empire, forcèrent le prince à leur abandonner toutes les richesses du trésor, et à leur payer un tribut considérable. Constant eut encore à soutenir une guerre terrible contre les slaves ; heureusement il les défit dans un grande bataille,
La tranquillité de l'État paraissait assurée, lorsque l'empereur, à l'exemple d'Héraclius, souleva de nouveaux troubles en voulant se jeter dans les discussions théologiques ; il se déclara en faveur du monothélisme, et fit enlever le pape Martini", qui condamnait l'hérésie. Le pontife résista courageusement aux longues persécutions exercées contre lui, et refusa d'abandonner l'orthodoxie de l'Église.
Constant ne se borna pas à exercer d'inutiles cruautés contre un des plus dignes ministres chrétiens ; il remplit encore la capitale d'exactions, de débauches et de crimes. Sous son règne, aucun citoyen n'était assuré de son existence, s'il possédait quelques richesses, et nulle femme ne pouvait se soustraire à
huis, REINES, EMPEREURS
ses violences, si elle avait fixé son attention. Malgré la haine que sa conduite avait soulevée contre lui, il paraissait désirer la faveur du peuple, et se montrait jaloux de l'estime des Byzantins. Il ne pardonna pas même à son frère d'avoir mérité leur amitié, et il le fit assassiner secrètement pour le punir, disait-il, de ce qu'il lui enlevait l'amour de ses sujets. Constant n'apercevant dans les rues de sa capitale que des visages glacés par la terreur ou irrités par le désespoir, craignit d'être assassiné, et résolut de transporter le siège de l'empire dans la ville de Syracuse. Gomme ses trésors étaient épuisés, il passa en Italie, afin de s'emparer des richesses de cette contrée pour entretenir le luxe de sa cour. Rome fut livrée au pillage; la Sardaigne, la Corse, la Calabre ravagées ; et ses lieutenants furent chargés "de lever des contributions forcées en Afrique.
Après ces dévastations, les provinces furent réduites à une misère si affreuse, que les hommes se donnaient la mort, et que les femmes égorgeaient leurs enfants pour échapper aux tourments affreux de la faim.
La haine universelle fit enfin explosion; André Troïlus, à la tète d'un rassemblement de peuple, entra dans le palais impérial et poignarda le tyran, qui fut surpris au bain. Ainsi mourut cet empereur, après un règne de vingt-six ans !
Son fils, Constantin IV, dit Pogonat ou le Barbu, iui succéda, et rétablit le siège de l'empire à Constantinople. Plusieurs officiers de Sicile, profitant de son éloignement, proclamèrent empereur un riche citoyen de Syracuse, appelé Mizius; mais le monarque revint aussitôt sur ses pas, étouffa la révolte et fit saisir l'usurpateur, qui fut décapité avec ses complices. La sévérité de Constantin n'empêcha point de nouvelles séditions, et ses frères Tibère et Héraclius l'obligèrent à les associer au gouvernement de l'Etat. Dans la suite, la crainte que lui inspiraient ces deux princes, qui semblaient se lasser de ne jouir auprès de lui que du vain titre d'augustes, sans prendre aucune part aux affaires de l'Etat, le détermina à commettre deux fratricides. Il les fit accuser devant le Sénat de conspiration contre son autorité, et obtint, sur de faux témoignages, qu'ils fussent condamnés à avoir les yeux arrachés et la langue coupée. Cgs deux infortunés ne survécurent que peu de jours à cet affreux supphce, et Constantin, par ce crime, demeura seul chargé delà puissance suprême.
Pendant qu'il était ainsi occupé du soin d'affermir sa domination, les Arabes avaient fait la conquête de la Sicile, rassemblaient leurs nombreux vaisseaux dans les ports de Smyrne et de Cyzique, et se préparaient à venir assiéger Constantinople. La flotte des Sarrasins vint débarquer ses troupes sur la rive européenne ; et Byzance, étroitement assiégée, se vit à la veille d'être contrainte d'ouvrir ses portes aux musulmans vainqueurs. Mais Dieu n'avait pas encore décidé la ruine de l'empire d'Orient; l'ingénieur Calhnique, sorti des rangs du peuple, et inspiré par l'amour de la patrie, trouva la composition terrible du feu grégeois, et incendia les vaisseaux ennemis. Un nombre prodigieux de musulmans furent engloutis dans les flots du Bosphore, et le reste de l'armé-:,, poursuivi par les généraux de l'umpe-
reur,!fut oblige d'acheter la paix en déposant les armes et en consentant à payer d'énormes rançons.
Cette victoire n'assura pas encore le calme dans l'État; les Bulgares, chassés de leurs provinces par les Khazars, franchirent le Danube et vinrent dévaster les terres de l'empire. Constantin ne put arrêter les ravages de ces peuples qu'en leur abandonnant la Mœsie, où ils s'établirent.
Délivré enfin de tous ses ennemis, le prince commit la faute de suivre les exemples que lui avaient légués ses prédécesseurs, et s'abandonna aux discussions religieuses. Il se déclara contre le monothélisme, assembla un concile général, et fit condaainer l'hérésie; il poursuivit ensuite les iconoclastes avec la plus grande rigueur, et envoya même à Rome le patriarche d'Antioche, afin que le saint-père disposât de la liberté de Macaire, s'il refusait d'abjurer l'erreur.
Constantin mourut après dix-sept années de règne, laissant le trône à son fils Justinien II, âgé de seize ans. Le premier usage que le nouvel empereur fit de la puissance suprême fut, à l'exemple de son père, de faire mutiler ses frères, afin que dans cet état ils fussent déclarés indignes de gouverner, ensuite il donna les charges importantes de l'Etat à des hommes cruels et débauchés. Il nomma trésorier de la couronne Etienne, eunuque persan, homme abominable, qui frappait les officiers du palais à coups de lanières, et poussait l'audace jusqu'à menacer l'impératrice du châtiment dont on punit la première enfance dans les écoles. L'intendance des revenus publics fut confiée à Théodore, ancien moine, dont l'esprit sanguinaire inventait des supplices barbares pour arracher aux malheureux citoyens le prix des impôts qu'ils ne pouvaient payer. Digne ministre d'un tyran odieux, il parcourait les provinces avec une bande de soldats, proscrivait les principaux habitants, les faisait suspendre aux arbres de leurs domaines, et les brûlait à petit feu, afin de les obliger à découvrir les trésors qu'ils avaient enfouis.
Pendant que ses officiers désolaient la nation par de barbares exactions, l'empereur, plongé dans d'infâmes débauches, exerçait sa cruauté contre les principaux seigneurs de sa cour; et il osa même faire jeter dans un cachot le patrice Léonce, pour le punir de s'être acquis trop de gloire en commandant les armées et pour s'être attiré les faveurs de la nation. Mais comme le peuple n'abandonne pas ceux qui se sont déclarés ses défenseurs, des attroupements se formèrent, les citoyens prirent les armes, et le tyran fut obligé de rendre la Hberté à l'illustre capitaine.
Par hypocrisie, Justinien feignit de lui avoir rendu toute sa confiance, et le nomma gouverneur de la Grèce, en lui enjoignant toutefois de partir pendant la nuit. Les amis et les partisans du patrice, redoutant la perfidie de Justinien, se rendirent secrètement le soir à la demeure de Léonce, l'engagèrent à ne point entreprendre son périlleux voyage; et pour donner plus de force à leurs raisonnements, ils lui amenèrent un magicien qui lui fit cette prédiction : i^ Léonce, tu mourras cette nuit par ta lâcheté, ou tu régneras par ton courage. » Vaincu par les instances de ses amis, et cédant à la superstition, le patrice arma ses esclaves, et se présenta avec eux
au prétoire, annonçant aux gardes l'arrivée de l'empereur. A sa voix, les portes s'ouvrirent ; ses partisans pénétrèrent dans les appartements intérieurs, et garrottèrent le préfet; ensuite ils coururent aux prisons, délivrèrent tous les détenus et leur donnèrent des armes.
A la tête de cette armée improvisée, Léonce parcourut les rues de Gonstantinople, éveillant les citoyens, et faisant crier par les soldets : «Citoyens,
courez tous à la basilique de Sainte-Sophie. i> Le peuple s'y rendit en foule. Lorsque lejour commença à paraître, le patriarche Callinique monta sur le jubé, et après avoir fait un discours aux nombreux assistants, il s'écria : « Aies frères, voici un jour qui éclairera la chute d'un prince et le triomphe d'un autre. » Aussitôt les amis du patrice proclamèrent Léonce empereur, et la multitude fit retentir le temple de ses bruyantes acclamations.
Dagobort dans l'église (le Saint-Déni'!
On marclia sur le palais , les gardes du prince furent égorgés; Justinien fut arraché des bras d'une courtisane et traîm'' prcsnur nu aux pieds de l'heureux vainqueur, qui lui lit niàce de la vie, et le condamna seulement à l'exil, après lui avnii' l.iil louper le nez, suivant la coutume de r(''iin'|uc; l'iuiuique Etienne, son favori, subit aussi un sniiiituc semblable. On avait trouvé sur lui un ordre de son infâme maître qui lui enjoignait de mettre le feuàConsianti-
nople, et de faire périr en une nuit tous les habitants de cette immense ville, hommes et femmes, jusqu'aux vieillards et aux enfants, par la flamme ou par le fer. Le nouveau souverain envoya une flotte nombreuse, sous les ordres du patrice Jean, pour repousser les Sarrasins, qui venaient de s'emparer de Carthage. Les musulmans, défaits dans plusieurs rencontres, furent contraints d'abandonner les villes qu'ils avaient conquises; néanmoins ces échecs ne
purent décourager leur kalifu ; relui-ci arma de nombreux navires, rassembla do nouvelles troupes, et chassa enfin les Grecs de tout le littoral de l'Afrique. Jean, fuyant devant le glaive victorieux des Arabes, s'embarqua précipitamment sur ses vaisseaux, et fit ' voile pour les côtes de la Grèce. Dans la traversée, une tempête violente l'obligea à relâcher dans l'île de Candie, oîiil demeura plusieurs mois. Les soldats, manquant de vivres, réduits à la plus extrême détresse, et irrités d'une défaite qu'ils attribuaient à l'incapacité de leur capitaine, se soulevèrent contre lui, le déposèrent de son commandement, et, cédant aux suggestions d'un ambitieux, ils résolurent de s'affranchir de toute autorité, et proclamèrent empereur un de leurs chefs appelé Apsimare.
Lorsque cette nouvelle parvint à Constantinople, Léonce prit toutes les mesures nécessaires afin de résister aux entreprises de son compétiteur; la ville fut approvisionnée pour soutenir un long siège, et une milice courageuse garnit les créneaux des remparts. Pendant qu'il s'occupait de ces préparatifs de guerre, une épidémie cruelle vint fondre sur sa capitale, et en quelques mois une grande partie des habitants et presque toute son armée furent emportés par la contagion.
Apsimare, qui était arrivé avec la flotte sous les murs de Constantinople, attaquait une forteresse appelée Arcas, qui d'abord lui avait paru facile à emporter d'assaut; mais ayant éprouvé une vive résistance, fit jugeant que tous ses efforts seraient impuissants pour s'emparer de la place, il eut recours à la trahison et corrompit les officiers qui gardaient les murailles de Blaquernes. Des traîtres introduisirent ses soldats par un aqueduc dans la ville; Constantinople fut abandonnée au pillage ; Léonce, livré par ses gardes, fut amené au vainqueur, qui lui fit couper le nez en sa présence, et le condamna à finir ses jours dans un monastère. Apsimare se rendit ensuite au palais impérial, et prit possession du trône sous le nom de Tibère III.
Ainsi, pendant que l'empire d'Oriont était soumis à des tyrans exécrables appelés par les peuples stupides , princes , rois et empereurs , les Gaules servaient d'arènes sanglantes aux chefs barbares qui se disputaient le pouvoir suprême.
Glotaire II, fils de Landry et de l'infâme Frédégonde, commence la série des rois de France du septième siècle. A peine âgé de seize ans, il entreprend, malgré son extrême jeunesse, de gouverner par lui-même son royaume de Soissons. Perfide, audacieux et opiniâtre comme sa mère, il réunit des troupes et veut s'emparer des États de ses cousins Thierry et Théodebert. Les deux princes, instruits de ses projets, se liguent pour leur défense commune, et marchent contre l'armée de Glotaire. Le jeune ambitieux, vaincu dans une grande bataille, est forcé d'implorer la clémence des deux princes qu'il avait voulu dépouiller de leurs royaumes.
Thierry et Théodebert se laissèrent attendrir par sa soumission, et lui conservèrent sa couronne, en exigeant seulement une rançon. Pleins de confiance dans la reconnaissance et les serments de Glotaire, ils marchèrent avec toutes leurs forces contre les Gascons qui s'^'aient révoltés, soumirent ces peu-
ples, et leur donnèrent pour gouverneur Génialis, qui le premier prit le titre de duc de Gascogne.
Pendant qu'ils étaient occupés des soins de cette conquête, une division éclata entre eux ; alors le fils de Frédégonde, profitant de leur éloignement et de leur discorde, leva de nouvelles armées, et pénétra dans les provinces de Thierry. Celui-ci accourut aussitôt pour punir Glotaire, et le battit une seconde fois; néanmoins il lui accorda la paix, sous la condition qu'il resterait neutre dans la guerre qu'il avait déclarée à Théodebert.
Le roi de Soissons jugea qu'il accomplirait plus facilement ses projets ambitieux lorsque les deux frères auraient affaibli leurs troupes ; il maintint donc le serment qu'il avait prêté, et attendit les événements. Les deux princes se livrèrent en effet une terrible bataille sous les murs de la ville de Cologne; l'armée de Théodebert fut taillée en pièces, lui-même fait prisonnier et envoyé à Brunehaut, qui le lit égorger.
Glotaire songea alors à marcher avec ses troupes contre le fratricide, qui avait acheté la victoire par la perte de ses meilleurs soldats. Mais la rapidité de sa marche fut inutile, le poison l'avait devancé, et Thierry était mort des suites d'un breuvage que son aïeule lui avait versé. Le roi de Soissons ne suspendit pas son expédition ; Q battit les bandes que Brunehaut avait rassemblées à la hâte, fit la reine prisonnière ; et, par ses ordres, cette femme exécrable fut dépouillée de ses vêtements, exposée pendant trois jours et trois nuits à la brutalité des soldats, appliquée à des tortures inouïes , et enfin attachée à la queue d'un cheval indompté, qui lui fracassa le crâne et l'emporta à travers les rochers.
Ensuite il fit saisir les enfants de Thierry; les deux fils aînés furent massacrés, le troisième s'échappa de sa prison, et le plus jeune fut rasé et enfermé dans un monastère.
Ces crimes rendirent Glotaire maître absolu des trois royaumes; il donna à Dagobert, son fils, l'Austrasie et la Neustrie avec le titre de roi, et bientôt, se repentant de l'avoir élevé sur un trône, il voulut faire la guerre pour reprendre les États qu'il lui avait abandonnés.
Sous son règne, la puissance des maires augmenta considérablement par la création de cours de justice ambulatoires, appelées placita, dont les rigueurs soulevaient la haine des grands et du peuple contre le prince.
Glotaire était cruel et inexorable; il était roi; il trancha lui-même la tête d'un capitaine saxon qu'il avait fait prisonnier ; il fit frapper du glaive tous les enfants mâles de cette valeureuse nation dont la taille s'élevait à la hauteur de son épée, afin de ne pas laisser un vengeur à la Saxe. Enfin il mourut à l'âge de quarante-cinq ans, et son corps fut déposé dans l'église de Saint-Germain des Prés.
Après la mort de Glotaire, son fils aîné Dagobert s'empara de la couronne, et n'accorda à son frère Charibert qu'une faible partie des États de leur père. Cependant le prince, qui avait plutôt un apanage qu'un royaume, prit le nom de roi et établit sa cour à Toulouse. Il ne garda pas longtemps son vain titre, et mourut à Blave, laissant ses États à l'aîné de se£
ROIS, REINES, EMPEREURS
enfants. Dagobert, jaloux même de cette ombre de royauté, résolut la mort de son neveu, et le jeune prince fut empoisonné. Devenu maître de toute la France par ce dernier crime, il s'abandonna, comme son père, à tous les excès de la débauche et de l'intempérance ; il remplit son palais de concubines, répudia la reine Gomatrude, et épousa trois femmes à la fois. On raconte qu'il faisait enlever pour ses orgies toutes les jeunes filles et les jeunes garçons dont la beauté attirait ses regards, et qu'il prodiguait ses trésors pour donner des fêtes somptueuses à ses courtisanes et à ses mignons.
Le luxe de sa cour était poussé à un point extraordinaire pour le siècle, et formait un constraste frappant avec la misère du peuple; les seigneurs portaient sur des habits magnifiques de larges ceintures couvertes de pierreries ; les vêtements du prince éblouissaient les regards, et son trône d'or, chefd'œuvre de l'orfèvre saint Eloi, passait pour une des merveilles de l'époque. Ce prince, lâche et cruel, dévot et luxurieux, hypocrite et avare, effréné dans ses passions, passa toute sa vie dans les voluptés de son sérail, ou les mains jointes dans une chapelle, récitant son rosaire.
Dagobert ayant abandonné le soin du gouvernement aux maires du palais, la puissance de ces officiers s'éleva au-dessus de l'autorité royale. Le prince ne s'occupait que de bâtir des basiliques, de fonder des monastères, ou de doter les couvents ; ce qui lui valut d'être glorifié par les moines et par les prêtres. Enfin, après avoir occupé le trône l'espace de seize ans, il mourut à Épinay, et fut enterré à Saint-Denis, égfise qu'il avait fondée et qui depuis est devenue la sépulture des rois de France. Ses deux fils héritèrent de ses immenses États.
Sigebert III, qui avait été couronné roi d'Austrasie cinq ans avant la mort de son père, conserva cette province, et employa tous les trésors de son royaume à fonder des maisons religieuses et à faire transcrire les règlements que devaient observer les moines. Il mourut à Metz après vingt-qnatre ans de règne, laissant un fils que Grimoald, maire du palais, fit raser et jeter dans un couvent.
Clovis II, le plus jeune des enfants de Dagobert, eut en partage les états de Bourgogne et de Neustrie ; sa minorité rendit plus formidable qu'auparavant l'ambition des grands seigneurs, et favorisa l'odieuse puissance des maires du palais. Profitant de la faiblesse du jeune prince, les gouverneurs des provinces allumèrent des guerres civiles dans toutes les Gaules ; et lorsque Glovis fut parvenu à l'âge de gouverner lui-même, il n'eut ni assez de force ni assez de courage pour réprimer les désordres. Archambaud, maire du palais, poussa [l'insolence jusqu'à lui imposer pour femme légitime l'esclave Bathilde, qu'il avait achetée d'un pirate et qui avait été souillée de ses caresses.
Ce prince, faible et pusillanime, eut cependant le courage d'une bonne action, qui lui attira l'amour de ses sujets. Les trésors de l'Etat ayant été dissipés par les concussions des ministres, il donna l'ordre, dans un moment de famine, d'enlever les lames d'or et d'argent qui recouvraient les tombeaux de saint Denis et des autres martyrs; il en fit battre mon-
naie, et en acheta des grains qu'il distribua aux pauvres de la capitale. Le superstitieux Clovis fit ensuite ouvrir le tombeau du saint, et enleva une partie des reliques pour les faire placer dans l'oratoire de son palais, afin de se préserver de l'infiuence du malin esprit. Les moines, irrités de voir leur égHse dépouillée de ses richesses, crièrent au scandale, accusèrent Clovis de s'abandonner à des débauches monstrueuses avec ses courtisans, et le représentèrent au peuple comme le tyran le plus exécrable. Ils annoncèrent même que Dieu l'avait frappé de démence pour le punir d'avoir détaché un bras du corps de saint Denis. En effet, le roi étant tombé malade d'une fièvre chaude causée par ses excès, cette fable prit un caractère de vérité aux yeux du vulgaire; il mourut quelque temps après, dans des convulsions terribles, et l'on ne douta pas que Satan ne se fût emparé de son âme.
Ôlotaire III, l'aîné de ses fils, lui succéda aux royaumes de Bourgogne et de Neustrie, sous la tutelle de sa mère Bathilde, et sous la direction d'Ébroin, rtiaire du palais. La princesse, qui était montée sur le trône en sortant de l'esclavage, n'oublia pas sa première condition ; elle soulagea les mi-sères du peuple, gouverna l'Etat avec sagesse et fermeté, réprima les violences des seigneurs, et assura le royaume d'Austrasie à son autre fils Uiilpéric. Mais la superstition de l'époque la hvra aux séductions des prêtres ; ceux-ci , à l'instigation d'Ebroïn, l'engagèrent à renoncer au monde pour se retirer dans le monastère de Chelles, qu'elle avait fondé. Aussitôt que la reine eut abandonné le soin du royaume, le maire relégua le prince au fond de ses palais, et l'entoura de courtisanes et de mignons, afin de rester seul maître du pouvoir; cependant le prestige de l'hérédité du trône était si puissant dans l'esprit des peuples, qu'Ébroïn n'osait pas encore s'emparer de la couronne. D'ailleurs le courageux évêque saint Léger s'opposait avec fermeté à ses projets ambitieux. Enfin le maire du palais, fatigué des remontrances du prélat, résolut de se défaire d'un censeur incommode ; un jour il envahit le palais épiscopal à main armée, arracha saint Léger de sa demeure, ordonna à ses soldats de lui crever les yeux, de lui couper les oreilles, le nez et les lèvres, et de le traîner dans la forêt voisine d'Autun; ce qui fut exécuté avec une grande cruauté. Par bonheur, le comte de Variugue, qui habitait un château dans les environs de la ville, eut connaissance de ce quise passait, et vint pendant la nuit avec ses gens enlever l'infortuné du lieu où il avait été jeté nu et sanglant ; il le fit transporter au monastère de Fécan, où, grâce aux soins intelligents des moines, on parvint à le sauver. Glotaire III, épuisé par les voluptés, mourut à la fin de sa dix-huitième année.
Thierry, son second frère, fut proclamé souverain par Ebroïn, au mépris des lois du royaume, qui désignaient pour successeur Théodoric, frère aîné du prince. Alors la haine que les grands, le clergé et le peuple portaient au maire du palais fit explosion. Un moine du septième siècle rapporte ainsi les événements de cette révolution : « Le roi Glotaire III, appelé par Dieu, étant sorti de cette vie, le trône se trouva vacant. Ëbroïn, qui aurait dû con-
HISTUIHE DEiS l'Al'ES
voquer solennellement les grands, et élever sur le trône Théodoric, frère aîné du roi, refusa de les assembler; il ordonna même aux nobles qui étaient en route de rebrousser chemin, et fit fermer les portes du palais, afin de procéder à l'intronisation du souverain de son choix.
« Les seigneurs, appréhendant qu'il ne méditât leur ruine, se réunirent en conseil ; ils déclarèrent nulle la nomination d'un prince faite sans leur approbation, et offrirent la couronne de Neustrie et de Bourgogne à Childéric, qui avait déjà en partage le royaume d'Austrasie ; ils poursuivirent ensuite par le fer et par le feu ceux qui ne voulurent pas approuver leur décision.
« Le tyran Êbroïn, de son côté, avait proclamé roi le jeune Thierry ; mais, redoutant la colère des grands et du peuple, il s'enfuit honteusement dans une église, et se réfugia sous un autel, qui était regardé comme un asile inviolable. Son palais fut envahi par le peuple ; ses richesses furent pillées, et les immenses trésors qu'il avait amassés en pressurant les citoyens furent consumés par les flammes en quelques heures. Parmi ses ennemis, les plus acharnés voulaient le poursuivre jusque dans la retraite sacrée qu'il profanait ; mais les évêques, et particuhèrement le vénérable saint Léger, qui se trouvait alors dans la ville, intercédèrent pour lui, etobtinrent qu'il aurait la vie sauve. Il fut envoyé en exil au monastère de Luxenil, pour expier par la pénitence ses crimes nombreux; le roi qu'il avait couronné eut également les cheveux lasés, et fut enfermé dans l'abbaye de Saint- Denis. Alors Childéric II réunit sur sa tète les trois couronnes de la Gaule. »
Au commencement de son règne, Childéric abandonna une partie de l'Austrasie au fils de Sigebert, Dagobert II, l'héritier légitime de cette province, qui avait été détrôné par l'usurpateur Grimoald, et cette action généreuse lui mérita l'amour des peuples. Mais la puissance suprême flétrit les plus nobles caractères! et bientôt le jeune roi se livra à la débauclie, commit des exactions, des cruautés, et souleva contre lui la nation entière. Une conjuration se forma parmi les seigneurs de la cour, et il fut assassiné au retour de la chasse.
A la nouvelle de sa mort, Êbroin s'échappa du monastère de Luxeuil, rassembla une armée de bandits, qu'il augmenta en appelant auprès de lui les aventuriers de tous les pays. A la tète de ces hordes sauvages, il parcourut en tous sens les trois royaumes, pillant, ravageant, violant les femmes, égorgeant les vieillards, brûlant les enfants, incendiant des villes entières, enfin couvrant les provinces de désastres si effroyables que les malheureux qui avaient échappé au massacre croyaient à la venue de l'Antéchrist.
Théodoric, frère de Clotaire III, voulut revendiquer la couronne, et fut assassiné à Saint-Cloud; le trésor royal fut pillé, et Ébro'in proclama roi d'Austrasie, sous le nom de Clovis, un jeune enfant qu'il présentait comme étant le fils de Clotaire. Après le couronnement de ce nouveau roi, le maire du palais, parvenu au comble de la puissance, se rappela que saint Léger existait encore au fond du monastère de Fécan; et comme il craignait l'opposition de ce prélat, il se détermina à le faire juger par un synode d'évêques qui lui étaient vendu"). Saint Léger fut ar-
ROIS, REINES, EMPEREURS
raché de sa retraite, conduit les fers aux pieds et aux mains devant une assemblée d'ecclésiastiques jjrévaricateurs, et condaniné à la peine de mort. Préalablement Ebroïn le fit appliquer à la question ordinaire et extraordinaire, et ce ne fut qu'après avoir épuisé sur cet infortuné tous les genres de torture qu'il le livra au bourreau pour avoir la tète tranchée. Digne récompense que ce monstre réservait à celui qui autrefois l'avait protégé contre la fureur populaire et lui avait sauvé la vie !
Dans ce même conciliabule, le maire du palais fit déposer l'évèque de Ghàlons, ami de saint Léger, et Varmer, duc de Champagne et évêque de Troyes; le premier fut étranglé, et le second pendu.
A son tour, Thierry sortit de l'abbaye de Saint- Denis et remonta sur le trône de Bourgogne et de Neustrie : Ébroïn se dirigea alors vers boissons avec ses bandes, et força le jeune prince à le rétablir dans la dignité de maire du palais.
Dans le même temps, Dagobert II, qui gouvernait en Austrasie, fut assassiné par ses sujets, ce qui rendait Thierry seul maître des Gaules; mais les
Austrasiens redoutant la domination cruelle d'Ébroïn, déclarèrent qu'ils ne voulaient plus de rois, et nommèrent Pépin d'Héristel duc d' Austrasie. « Ce chef, disent les anciennes chroniques, commença à régner dans cette province avec l'autorité royale. Après la mort d'Ebroïn, il entreprit une guerre contre Thierry, tailla son armée en pièces, et l'obligea à lui donner le titre et l'autorité de maire de son palais. Ce dernier coup détruisit pour jamais la puissance des descendants de Clovis. Les traités de paix et les guerres étaient déclarés au nom de Pépin ; les impôts se levaient par ses ordres ; les charges de l'État étaient données à ses créatures; et le lâche Thierry, enfermé au fond de ses palais, consumant ses jours dans les débauches les plus honteuses, entouré de courtisanes et de mignons, devenait l'objet du mépris de ses peuples, qui le surnommèrent roi fainéant. »
Après lui, Clovis III, son fds aîné, régna cinq ans. Childebert III, frère du jeune prince, lui succéda ensuite et occupa le trône l'espace de seize ans. Ces deux princes moururent, comme leur père, chargés du mépris de la nation.