CONSTANTIN I
destinés au saint-père. Constantin leur rendit de grands honneurs, les entoura de moines hypocrites, et par des prédications sur les malheurs de l'autre vie, il effraya l'esprit grossier de ces princes, et les détermina à embrasser la vie monastique. Tous deux moururent quelque temps après, condamnant peutêtre le fanatisme qui leur avait fait oublier leurs femmes, leurs enfants et jusqu'à leurs royaumes.
L'année suivante 710, le pape céda enfin aux instances de l'empereur, qui le suppliait de venir à Constantinople pour régler les affaires de l'Eglise d'Orient; il s'embarqua à Porto, accompagné de deux évêques , de trois prêtres et de quelques moines. Constantin se dirigea, vers la Grèce, passa l'hiver à Otrante, et se rendit ensuite dans la ville impériale où Justinien l'attendait.
Tibère, fils de l'empereur, et le patriarche allèrent à la rencontre du saint-père jusqu'à sept milles de la ville; ils étaient suivis des grands de l'empire, du clergé, des magistrats et d'une multitude innombrabrable de citoyens. A son arrivée, Constantin célébra une messe solennelle dans l'église de Sainte-Sophie, et après la cérémonie, le même cortège le ramena dans le palais de Placidie, préparé pour le recevoir. Anastase assure que l'empereur, en présence de tout le peuple, baisa les pieds du pape, et que le peuple admira l'humilité de ce bon prmce. Il fait remarquer cette singulière action, et glorifie Justinien d'avoir, le premier, donné aux puissants de la terre l'exemple de baiser les sandales de l'évêque de Rome ! Honte sur lui, assez vil pour lécher les pieds d'un sale tonsuré !
Pendant son séjour à la cour de Byzance, le saintpère approuva les actes du concile « in Trullo, » et conféra souvent avec le monarque sur les intérêts de l'Église et de l'État. Justinien préparait alors une expédition contre les habitants de la Chersonèse, qui avaient voulu le faire assassiner à l'époque où il s'était réfugié chez eux. Constantin, prévoyant les difficultés d'une semblable entreprise contre des peuples aguerris, essaya de détourner le prince de son projet; mais ses justes remontrances furent inutiles, et les troupes reçurent l'ordre de partir pour cette péninsule éloignée.
A peine arrivés sous les murs de la capitale, les soldats fatigués par des marches forcées, irrités contre leurs chefs, dont l'imprévoyance les avait laissés exposés à toutes les privations, se révoltèrent contre leurs généraux, fraternisèrent avec les citoyens, et proclamèrent empereur, sous le nom de Philippique, l'arménien Bardanès, ce général qui avait été exilé autrefois par Justinien dans la place même qu'ils venaient assiéger.
Le nouveau souverain marcha sussitôt sur Constantinople à la tête de l'armée qui l'avait choisi pour chef, il prit la capitale d'assaut, et s'étant emparé de Justinien, il lui fit trancher la tête, et resta seul maître de l'empire.
Le pape, qui était déjà en route pour l'Italie, reçut à son arrivée à Rome une lettre de l'usurpateur qui lui ordonnait d'approuver le monothélisme et de rejeter le sixième concile général, menaçant, en cas de refus, de persécuter les ecclésiastiques orthodoxes. En effet, à peine affermi sur le trône, Philippique convoqua une assemblée d'évêques dans laquelle le sixième synode fut anathématisé ; et les décrets qui
avaient été rendus par les Pères furent condamnés à être brûlés pubhquement devant le palais impérial.
Bardanès nomma ensuite des prélats monothélites pour gouverner les Églises grecques, et rétablit dans les diptyques sacrés les noms de Sergius, de Pyrrhus, d'Honorius et des autres hérétiques.
Constantin, de son côté, s'empressa d'élever dans la basilique de Saint-Pierre un immense tableau qui contenait les six conciles généraux ; il ordonna aux fidèles de les honorer comme les inspirations de l'Esprit saint ; il défendit de prononcer le nom de l'usurpateur dans les prières publiques, de recevoir ses lettres, son portrait, et même les monnaies frappées à son effigie.
En se mettant aussi ouvertement en opposion avec Pliilippique Bardanès, le souverain pontife n'avait pas seulement le projet de se séparer de l'Eglise grecque, il voulait encore rompre les liens qui rattachaient le saint-siége à l'empire, et sous prétexte d'orthodoxie, donner un nouvel aliment aux haines secrètes qui divisaient l'Italie et la Grèce, et mettre les successeurs de l'apôtre en mesure de secouer le joug des empereurs d'Orient.
Le peuple de Rome, toujours extrême dans ses colères comme dans ses joies, seconda la politique du pontife, et décréta que ni le titre, ni l'autorité de Bardanès l'hérétique ne seraient reconnus. Le sénat défendit de recevoir ses statues, ses portraits, de prononcer son nom dans les solennités religieuses, et ne voulut pas reconnaître le nouveau gouverneur, nommé Pierre, envoyé par Philippique. Soutenu par le clergé, Christophe, l'ancien titulaire, essaya de se maintenir dans la ville; mais Pierre lui résista à main armée, et le sang coula sur les marches du palais pontifical; alors le pape, qui avait excité la révolte, satisfait de voir que sa puissance balançait déjà celle des souverains, s'avança au milieu des rebelles, entouré de ses évêques, revêtu des ornements sacerdotaux, et précédé des croix et des bannières. Cet appareil imposant frappa l'esprit superstitieux du peuple et des soldats, le calme se rétablit, et Pierre n'osant plus compter sur le dévouement de ses troupes, se retira aussitôt à Ravenne.
On apprit ensuite par des lettres venues de Sicile que l'usurpateur avait été déposé, et qu' Anastase, prince orthodoxe, était parvenu à l'empire. Le nouveau monarque rétablit les décrets du sixième concile, et adressa à Constantin sa profession de foi et les lettres synodales de Jean, qu'il avait nommé patriarche de Constantinople. Le prélat écrivait à la cour de Rome en ces termes : « Nous vous informons, très-saint père, que le tyran Bardanès avait placé sur notre siège un homme qui n'était pas même du corps de l'Eglise byzantine, et qui partageait les erreurs de son maître.
« Nous avons d'abord résisté aux menaces du tyran en refusant de reconnaître son évêque ; mais les supplications des fidèles nous ont ensuite déterminé à le consacrer, afin d'éviter à notre peuple le;; malheurs d'une persécution.
« Nous nous accusons également d'avoir anathéma tisé le sixième synode général, et nous nous repentons d'avoir commis cette action condamnable
« Votre légat vous rendra témoignage de notre douleur dans cette circonstance, où nous avons été forcé d'abjurer la foi que nous
devant vous. Il vous dira aussi que nous avons bravé
les ordres de Bardan
pour conserver précieuse-
ment dans notre demeure les actes du concile qui renlerraaiont les souscriptions des évêques et de Vem^jereur Constant.
« Nous osons donc espérer que notre conduite ne sera point condamnée par votre sagesse, et nous vous prions de nous adresser à votre tour vos lettres synodales, comme le gage d'une charité mutuelle. »
Les envoyés de l'empereur Anastase furent reçus