I.a légende de Chailemagn
code des canons de l'Église romaine et des décrétales. Sur les premières pages du livre, le saint-père avait écrit des vers acrostiches en l'honneur du prince, et des prières qui devaient le rendre victorieux des Lombards. Lorsque Cliarlemagne fut de retour à son camp, il pressa avec vigueur le siège de Pavie, qui tomba bientôt on son pouvoir. Didier fait prisonnier, fut rasé et envoyé en France, où il fut enfermé dans le monastère de Gorbie.
« Ensuite, dit Mézeray, le monarque français fit un second voyage à Rome, et le pape, suivi de cent cinquante évêques, qu'il avait appelés près de lui pour rendre la cérémonie plus imposante, s'avança sur le parvis du palais de Latran, au milieu d'une foule innombrable, et décerna au prince le titre de patrice, première dignité de l'empire. Il lui accorda le droit de donner l'investiture des évèchés dans ses Etats, et même de nommer les papes, pour arrêter les cabales et les désordres des élections. » Les auteurs italiens affirment que Charlemagne renonça à cette prérogative en faveur du peuple romain, se réservant seulement le droit de confirmer les nominations, comme avaient fait les empereurs grecs.
Pendant son séjour à Rome, le roi manifesta une grande dévotion pour l'apôtre saint Pierre; il visita les monastères, les cimetières des martyrs et les églises de la ville ; aussi les Romains se pressaient-ils en foule sur son passage, et les prêtres faisaient-ils retentir les voûtes sacrées de solennelles actions de grâces en l'honneur du vainqueur des Lombards.
Charlemagne rappelé dans ses États pour recommencer des luttes sanglantes en Espagne contre les Sarrazins, et en Allemagne contre les Saxons, quitta l'Italie. En traversant le duché de Bénévent, Ù visita le couvent de Saint- Vincent, qu'il trouva divisé en deux factions, par suite de l'élection d'un abbé. Les compétiteurs Ambroise Autpert et Poton, tous deux élus par les moines, se disputaient le gouvernement de ce monastère et causaient de grands scandales dans le pays. Enfin, de guerre lasse, ils convinrent de s'en rapporter au jugement du monarque. Charlemagne se déclara en faveur d' Ambroise, dont l'élection lui paraissait plus régulière que celle de son adversaire. Cependant ce religieux était chargé d'accusations tellement atroces, que ne voulant pas décider de pleine autorité dans une cause aussi ténébreuse, le roi en écrivit au pape et engagea l'abbé à se rendre immédiatement à la cour de Rome.
Autpért suivit les conseils de Cliarlemagne et se mit en route pour la ville sainte ; mais trois jours après son départ, il fut assassiné dans une auberge. Poton fut soupçonné d'avoir envoyé des meurtriers à sa poursuite ; toutefois le crime n'ayant pas été matériellement prouvé, il continua de diriger l'abbaye. Le pontife, instruit de ces circonstances, lui ordonna de cesser toutes fonctions sacerdotales, et de venir à Rome, accompagné des principaux moines du couvent. L'abbé obéit, et il comparut devant un conseil extraordinaire, composé du possesseur métropolitain de Tarantaise, de quatre abbés, et des grands officiers de la ville.
Plusieurs religieux de son couvent l'accusèrent d'avoir employé la violence pour les empêcher de porter des plaintes à Charlemagne contre les cruautés
et les abominations dont il s'était rendu coupable. Comme ils ne fournissaient pas de preuves à lappui de leurs accusations, le concile décida qu'il n'y avait pas lieu à condamner Poton s'il se justifiait par serment, et s'il faisait appuyer son innocence par le témoignage de dix principaux religieux français et lombards. L'abbé et ses.partisans firent aussitôt le serment qui leur était demandé, et Poton retourna à son couvent, dont il fut reconnu légitime supérieur.
L'année suivante, Charlemagne ayant terminé sa guerre contre les Sarrazins et les Saxons, franchit de nouveau les Alpes et revint à Rome pour adresser des actions de grâces à Dieu, et pour faire couronner roi d'Italie son dernier fils, appelé Carloman. Le jeune prince fut baptisé dans l'égbse de Saint-Pierre; le pontife le tint sur les fonts baptismaux, lui donna le nom de Pépin, et le sacra roi d'Italie en présence des évêques, des prêtres, du peuple et des seigneurs français.
Charlemagne, dans ses différents voyages à Rome, avait pu juger de l'horrible dépravation du clergé italien, et avait à ce sujet adressé des plaintes au pontife. Le prince flétrissait les prêtres romains des noms les plus odieux ; il les accusait de se livrer au commerce des esclaves, de vendre des jeunes fiUes aux Sarrazins, de tenir publiquement des lupanars et des maisons de jeu, et de scandaliser la chrétienté par ces monstruosités qui avaient autrefois attiré la vengeance de Dieu sur les villes de Sodome et de Gomorrhe ; et il ex'prima son désir de voir le pape mettre uu frein à ces débordements.
Adrien traita de calomniateurs et d'ennemis de la religion ceux qui avaient fait à Charlemagne des rapports aussi défavorables sur les ecclésiastiques d'Italie ; il rejeta l'imputation de l'odieux commerce des esclaves sur les Grecs, qui pirataient le long des côtes de Lombardie, et enlevaient les jeunes filles pour les vendre aux Arabes. Il affirma que pour punir ces flibustiers, il avait même fait brûler une grande partie de leurs vaisseaux dans le port de Centumcelles. Le fait de l'incendie des navires était vrai; mais le saint-père avait exercé cette vengeance contre les Grecs parce qu'ils s'étaient réunis aux Napobtains pour ravager les patrimoines et les terracines de Saint-Pierie, et non dans l'ictention d'arrêter leurs pirateries. Le roi fut obhgé de se contenter des explications d'Adrien, et retourna dans son royaume pour rassembler ses nombreuses armées pour combattre ses ennemis et marcher à de nouvelles conquêtes.
Pendant que le pontife affermissait sa domination en Italie, les affaires ecclésiastiques prenaient en Orient un caractère de gravité qui appelait toute l'attention d'Adrien.
Taraise, créature du saint-siége, venait d'être ordonné patriarche de Constantinople. Avant d'accepter cette dignité, le prélat avait exigé que l'impératrice Irène et son fils Constantin jurassent solennellement d'assembler un concile pour juger l'hérésie des iconoclastes. Cette mesure, qui, d'après le rapport du cardinal Baronius, avait été concertée entre Taraise et Adrien, devait avoir pour résultat non un jugement équitable, mais une condamnation certaine et l'extermination des hérétiques.
Irène ignorant cette machination, écrivit à l'évêque de Rome pour le prévenir, au nom de Tempe-
reur, delà détermination qu'elle avait prise d'assemtler un synode universel, afin de décider la question du culte des images. « Nous vous prions, saint-père, écrivait Irène, de vous rendre à cette importante assemblée, pour confirmer par votre témoignage l'ancienne tradition de l'Eglise latine relativement aux représentations. Nous promettons de vous rece- CHVoir avec tous les honneurs et les égards dus à votre dignité. Cependant si les intérêts de votre siège rendent votre présence indispensable à Rome, envoyeznous des ambassadeurs recommandables par leurs talents et par leur prudence. »
Taraise, de son côté, adressa des lettres de convocation aux évêques et aux prêtres d'Antioche , d'Alexandrie et de Jérusalem. Le prélat faisait sa profession de foi sur la Trinité, sur 1 Incarnation et sur l'invocation des saints; il condamnait les hérétiquL's, approuvait les six conciles œcuméniques et l'aiiatlième prononcé contre les destructeurs des images ; il terminait par une injonction formelle à tous les évè([ues de se rendre à Gonstantinople ou d'envoyer leurs légats pour concourir avec lui à la réunion des Eglises.
Adrien répondit à l'empereur en ces termes : t Prince, votre bisaïeul, excité par les conseils funestes des impies, a enlevé les images des basiliques de ses Etats, au grand scandale des fidèles. Pour arrêter le mal, les deu^ papes du nom de Grégoire, nos illustres prédécesseurs, lui avaient écrit plusieurs lettres, dans l'affliction de leur âme, et le suppliaient de rétablir le culte sacré qu'il appelait idolâtre ; mais il ne s'est point rendu à leurs prières.
<t Depuis cette époque, leurs successeurs Zacharie, Etienne III, Paul et Etienne IV, ont adressé vainement la même prière à votre a'ieul et à votre père ; enfin, à notre tour, nous vous supplions comme eux, en toute humilité, de faire observer en Grèce le culte des images, suivant la tradition de l'Eglise. Nous nous prosternons à vos pieds, et nous vous conjurons devant Dieu de rétablir les autels des saints à Gonstantinople et dans toutes les autres villes de votre empire. Et s'il est nécessaire d'assembler un concile pour accomplir cette réforme et pour condamner l'hérésie des iconoclastes, nous y consentirons, mais à la condition que le faux synode qui avait déclaré notre culte idolâtre sera anatbématisé en présence de nos légats. Vous nous enverrez une déclaration avec serment, au nom de l'impératrice votre mère et au nom du patriarche Taraise et du sénat, de nous accorder une entière liberté de discussion, de rendre à nos légats tous les honneurs que vous rendriez à uotre personne même, et surtout de les défrayer de toutes leurs dépenses.
a Nous vous prions également de nous faire restituer les patrimoines de Saint-Pierre qui nous avaient été donnés par les empereurs vos ancêtres pour le luminaire de l'église, pour la nourriture des pauvres et pour l'entretien de nos prêtres et de nos moines. Nous réclamons encore de votre piété le droit de consacrer les métropolitains et les évêques qui sont de notre juridiction, droit que vos prédécesseurs avaient usurpé au mépris des traditions anciennes.
« Nous avons été surpris d'apprendre qu'on donnait au patriarche de Gonstantinople le titre d'uni-
versel; c!ir le siège de votre capitale n'aurait pas même le second rang dans l'Église sans notre consentement; et quand vous le nommez œcuménique, vous prononcez un sacrilège.
« Votre patriarche Taraise nous a envoyé sa profession de foi, qui nous a été très-agréable; et quoique le nouveau prélat soit sorti du rang des la'iques pour être élevé immédiatement à la dignité épiscopale, nous approuvons son élection, et en sa faveur nous consentons à violer les canons de l'Église, parce que nous espérons qu'il concourra fidèlement au rétablissement du culte des images. »
Adrien e.^calte ensuite les vertus et la gloire du roi de France ; il répète au prince que Charlemagne, soumis aux ordres de 1 Eglise romaine, lui fait constamment des donations solennelles en châteaux, en patrimoines, en viUes et en provinces , qu'il enlève aux Lombards, et qui appartenaient au saint-siége, disait-il, par droit divin. Il ajoute que le monarque français a soumis à ses armes toutes les nations barbares de l'Occident, et qu'il envoie chaque jour des chariots chargés d'or pour le luminaire de Saint- Pierre et pour l'entretien du clergé et des nombreux couvents de Rome.
Constantin et l'impératrice Irène, sa mère, accédèrent à tous les désirs du pape ; le concile fut définitivement convoqué, et les évêques d'Orient ainsi que les légats du pontife se rendirent à Gonstantinople, où le concile commença ses séances.
Les iconoclastes, qui avaient deviné les secrètes intentions de leurs adversaires pour leur entière destruction, ameutèrent le peuple contre les ambassadeurs du saint-siége et les obligèrent à quitter la ville. Le patriarche, les prélats wientaux et les grands dignitaires de l'empire choisirent alors la ville de Nicée pour continuer le synode, et reprirent les sessions dans l'église de Sainte-Sophie.
Le concile était composé de trois cent soixantedix-sept évêques, de vingt abbés, d'un grand nombre de moines, des envoyés du pontife et des commissaires de l'empereur. La question des images fut d'abord examinée, et après sept séances consécutives, Théodore, chef du clergé de Tauriane, dans la Sicile, chargé par les Pères de résumer les débats de l'assemblée, prit la parole en ces termes : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit! Mes frères, après avoir employé le silence des nuits pour pénétrer notre esprit des questions qui nous étaient soumises, et qui avaient été agitées dans cette assemblée redoutable, nous venons vous apporter le fruit de nos travaux et de nos veilles.
« Votre sagesse a décidé que les saintes images, soit de couleur, soit de pierre, de bois, d'or et d'argent, soit de quelque autre matière convenable, seront exposées à la vénération des fidèles, dans les églises, sur les vases, sur les ornements et les vêtements sacrés, sur les murailles, et sous les voi^ites, dans les demeures particulières et même sur les chemins, savoir : les représentations de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de sa sainte Mère, des anges et de tous les saints. Car plus on contemple ces images et plus le peuple crédule est excité à aimer la religion et ses ministres qui sont les représentants de Dieu.
« Cependant on ne rendra pas à ces figures la vé~
L'idolâtrie des images est décrétée par le concile de Nicée et condamnée par l'Église gallicane
ritable latrie qui ne convient qu'à la nature divine, mais seulement le salut et l'adoration d'honneur; on approchera d'elles l'encens et le luminaire, suivant le rite observé à l'égard de la croix, des Évangiles et des autres choses sacrées. Telle est la doctrine des Pères et la tradition de l'Église catholique. Les chrétiens qui oseront enseigner d'autres croyances seront regardés comme des hérétiques , et nous ordonnons qu'ils soient déposés s'ils sont ecclésiastiques, évèques ou arclievèques, abbés ou moines, et qu'ils soient excommuniés s'ils sont laïques. » Après cette décision du concile, Constantin et
l'impératrice sa mère rétablirent les images dans toutes les basiliques grecques et même dans leurs palais. Les légats du pape retournèrent à Rome et rapportèrent les actes du synode, qui furent traduits en latin et déposés dans les archives du palais de Latran. Cette version était tellement obscure et ininteUigible, qu'aucun des clercs de la cour apostolique ne voulut ni la lire ni en prendre des copies; et lorsque, dans le siècle suivant, Anastase le bibliothécaire eut besoin de consulter les actes de ce sy node pour ses travaux historiques, il fut obligé de faire une traduction nouvelle sur l'original grec.
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La place de MuiUc-Cavallo à Rome,
Charlomagne revint encore en Italie, à la prière du pontife, pour combattre le duc deBénévent, qui avait osé défendre à ses sujets de grossir l'épargne de Saint-Pierre. Le malheureux duc fut dépouillé de ses meilleures villes • Sora, Arces, Aquin, Theano et Capoue, envahies par les Français, furent ajoutées aux domaines du pape.
Tassillon, duc de Bavière, qui avait encouru l'indignation du roi de France, envoya un évoque et un abbé à Rome pour supplier le pape d'intercéder auprès du prince, afin d'obtenir de sa clémence un traité de paix. Malgré la justice de son ressentiment contre le duc, Gharlemagne accueillit favorablement la proposition d'Adrien ; et pour terminer les contestations, il consentit à recevoir les ambassadeurs de Tassillon. Le pape réclama aussitôt le prix de son intervention ; mais les envoyés du prince ayant déclaré qu'ils n'étaient point autorisés à payer immédiatement au pontife les sommes promises par leur souverain, Adrien, trompé dans son avarice, lança aussitôt une excommunication terrible contre le duc de Bavière et contre tous ses sujets; il déclara que les Français étaient absous à l'avance de tous les crimes qu'ils commettraient dans le pays ennemi; et que Dieu leur ordonnE^it, par son vicaire, de violer les filles, d'égorger les femmes, les enfants, les vieillards , d'incendier les villes et de passer tous les habitants au fil de l'épée.
Adrien envoya nette bulle d'anathème au roi des Franks, qui était retourné dans ses États. En même temps d'autres députés vinrent lui remettre les actes du concile de Nicée pour qu'il les fît examiner par les évêques d'Occident qui n'avaient pas été convoqués à cette assemblée universelle. Les prélats des Gaules trouvèrent la décision du clergé grec contraire au rite de l'Église gallicane, qui permettait d'avoir des images dans les temples comme ornements, et non pour leur rendre un culte sacrilège. Ils composèrent alors, au nom du roi, un écrit divisé en quatre livres, avec une grande préface dans laquelle ils s'exprimaient amsi . « Des évêques chrétiens, rassemblés en concile dans la Bithynie, ont osé rejeter comme profanes les saintes images que nos pères avaient placées dans les basiliques pour l'ornement des enceintes sacrées, et pour rappeler au peuple les principaux événements de l'histoire chrétienne. Cette assemblée sacrilège attribuait ainsi aux images ce que le Seigneur a dit des idoles, et rendait grâces à l'empereur Constantin de les avoir brisées pour garantir les hommes de l'idolâtrie.
« Depuis cette époque un nouveau concile tenu dans la ville de Nicée est tombé dans une erreur opposée; non-seulement il a anathématisé le premier synode en le déclarant impie, mais encore il prétend contraindre les fidèles à se prosterner devant les images et à leur rendre un culte idolâtre.
« Les actes de ce concile, composé de Pères ignorants et de moines stupides, nous ayant été présentés, nous nous sommes empressé de rejeter les doctrines ridicules cjn'ils commandent, et nous avons entrepris cet ouvrage d'après l'avis des évêques de notre royaume, pour réfuter les erreurs grossières des prêtres d'Orient et les propositions plus absurdes encore du clergé de Rome. »
Cliarlemagne, dans ses livres, défend d'appelei" saintes des images qui n'ont aucune sainteté, ni naturelle ni acquise. Il condamne le culte qu'on leur rend, et rapporte, pour autoriser son opinion, le célèbre passage de la Bible où il est dit que le patriarche Abraham adora les enfants de Heth, faisant observer qu'il s'agit dans ces paroles d'une vénération, ou plutôt d'un hommage mondain, et non d'une adoration religieuse. Il répond victorieusement aux sophismes tirés des écrits des Pères, et allégués par le concile de Nicée, sur l'utilité des représentations dans les basiliques.
Il proscrit le culte, l'adoration, l'hommage ou l'honneur qu'on rendait aux images, en pliant les genoux, en inclinant la tête, ou en offrant de l'encens. « S'il ne faut adorer, dit-il, ni les anges ni les hommes , il faut encore moins adorer les images, qui n'ont point de raison, et ne sont dignes ni de vénération ni de salutation, puisqu'elles ne peuvent ni voir, ni entendre, ni comprendre.... »
Enfin le prince termine sa préface en flétrissant la conduite d'un abbé qui avait osé soutenir en plein concile qu'il valait mieux fréquenter les tavernes et les lupanars, commettre des adultères, des viols, des incestes, et même des meurtres, que de s'abstenir de l'adoration des statues de Jésus-Christ, de sa sainte mère et des glorieux martyrs. Tel est le précis des livres Carolins ou de l'ouvrage attribué à Charlemagne sur le culte des images.
Cette même année fut signalée par une nouvelle hérésie qui s'éleva en Espagne. Elipand, archevêque de Tolède, consulta Félix, prélat d'Urgel, dont il avait été le disciple, afin de savoir de quelle manière il reconnaissait Jésus-Christ comme fils de Dieu ; s'il le tenait pour fils naturel, ou pour fils adoptif. Félix répondit que selon la nature humaine, Jésus-Christ n'était que le fils adoptif de Dieu; et que selon la nature divine, il en était le fils naturel. lilipand ayant approuvé la décision de son maître, propagea cette doctrine dans les Asturies et dans la Galice; Félix, de son côté, la répandit au delà des Pyrénées, dans ' la Septimanie ou province du Languedoc. Adrien, instruit de cette hérésie sacrilège, adressa une lettre à tous les évêques d'Espagne, pour les exhorter à se prémunir contre la doctrine nouvelle qui semblait flétrir la conduite de la Yierge Marie, la représenter comme une femme adultère, et son mari Joseph comme un mari dupé. Sa Sainteté les engageait à demeurer fermes dans la foi de l'Lglise orthodoxe et à s'en rapporter à saint Pierre, « qui, ajoutait-il, avait positivement reconnu Jésus-Christ pour le fils du Dieu vivant. » Il rapportait également les passages de plusieurs Pères grecs et latins, afin d'établir par leur autorité que je nom d'enfants adoptifs convient aux chrétiens , et non à Jésus-Christ.
En même temps il se plaignit de différents abus qui s'étaient introduits dans les Églises d'Espagne. En effet, quelques prélats de cette province reculaient ■ la célébration de la fête de Pâques au delà du temps ^ prescrit par le concile de Nicée ; d'autres traitaient d'ignorants les fidèles qui refusaient de manger du sang de porc et des viandes d'animaux étouffés ; un grand nombre de prêtres, abusant du texte des Écrit lires sur la prédestination, niaient le libre arbitre ;
A"^DRIEN I"
enfin la plupart des prélats, se conformant aux mœurs des juifs et des païens , scandalisaient les chrétiens par des mariages illicites, ou entretenaient plusieurs concubines dans leurs maisons. Les évèques renfermaient dans leurs demeures épiscopales des courtisanes et des eunuques, sous prétexte de vouloir convertir les Arabes en se rapprochant de leurs mœurs ; mais, en réalité , afin de continuer plus facilement une vie de scandale et de débauches.
Le pape lança contre eux des anathèmes terribles, et ordonna au métropolitain Êlipand d'assembler à Tolède un concile national pour examiner sa doctrine sur le Sauveur et l'erreur de Migèce sur la fête de Pâques. L'archevêque obéit, et le concile déclara, contrairement aux opinions du pontife, qu'on pouvait enseigner l'adoption de Jésus-Christ.
Charlemagne, qui désirait maintenir l'unité de croyances dans ses Etats, écrivit au saint-père pour qu'il prît lui-même une décision solennelle sur cette importante question Adrien, intimidé par la décision des prélats d'Espagne , n'osa pas rassembler un nouveau synode ; il se contenta de rappeler les pas- .sages des Pères qu'il avait déjà cités, et traita de sacrilèges ceux qui voulaient argumenter sur un article de foi que saint Pierre avait confessé en disant à Jésus : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant » Après ce raisonnement, et pour éviter toute controverse, il conclut en déclarant hérétiques tous les chrétiens qui ne pensaient pas comme lui, et il les déclara excommuniés en vertu des pouvoirs qu'il tenait de l'Apôtre.
Les foudres du pape n'intimidèrent pas Charlemagne; ce prince, voulant mettre un terme aux querelles des évêques d'Occident, convoqua un concile à Francfort -sur-le-AIein, résidence royale. Les prélats de toutes les provinces soumises à sa domination s'empressèrent de se rendre à ses ordres, et ils se trouvèrent réunis au nombre de trois cents. On leur adjoignit trois cents prêtres ou moines, et les principaux seigneurs de la cour impériale. Le souverain lui-même présida l'assemblée, et fît admirer son éloquence dans les discussions théologiques.
Le résultat des délibérations de l'assemblée fut envoyé aux ecclésiastiques d'Espagne, sous forme de lettre synodale, et Charlemagne leur écrivit également en son nom : « Nous sommes profondément touché, seigneurs évêques. de l'oppression que les infidèles vous font soutt'rir; mais nous • éprouvons une affliction plus grande encore de l'erreur qui règne parmi vous , et qui nous a forcé d'assembler en concile tous les prélats de notre royaume, pour déclarer la fol orthodoxe sur l'adoption de la chair de Jésus-Christ.
« Nous avons examiné vos écrits avec une profonde attention, et vos objections ont été discutées article par article dans le synode. Chaque évêque, en notre présence, a eu la liberté d'exprimer son opinion, et avec l'aide de Dieu, cette importante question est enfin décidée.
« Maintenant je vous conjure d'eiEbrasser dans un esprit de paix notre confession de foi, et de ne pas élever vos doctrines au-dessus des décisions de l'Église universelle.
« Avant le scandale que vous avez donné aux lidèles
par l'erreur de l'adoption, qui implique pour la mère de Jésus-Christ l'idée d'adultère, nous vous aimions comme nos frères; la droiture de vos croyances nous consolait de votre servitude temporelle, et nous avions résolu de vous déHvrer de l'oppression des Sarrat.ins
« Ne vous privez donc pas de la participation de nos prières et de notre secours; car, si après l'admonition du pape et les avertissements du concile vous ne renoncez pas à votre erreur, nous vous regarderons comme des hérétiques, et nous n'oseroi.s plus avoir de communication avec vous.
« Quant à la proposition soumise à notrejugement sur le nouveau synode tenu à Nicée, dans lequel on a ordonné, sous peine d'anathème, de rendre aux images de Jésus-Christ, de sa mère et des saints, le service et l'adoration que l'on rend à la Trinité divine, les Pères de notre assemblée ont rejeté comme sacrilège cette doctrine impie et repoussent le jugement de la cour de Rome. Nous vous engageons à suivre notre exemple et rejeter l'idolâtrie des images. »
Malheureusement pour la France, les successeurs de Charlemagne ne se conformèrent point à cette décision judicieuse ; le second concile de Nicée prévalut dans les siècles suivants, et la fureur des guerres religieuses excitées par les prêtres couvrit bienlt t les provinces de ruines, de désastres, d'incendies cl de massacres.
Les livres attribués à Charlemagne contre le culte des images furent portés au pape par Angilbert, abbé de Centule. Adrien répondit aussitôt au roi de France : « Nous avons reçu Angilbert, ministre de votre chapelle, que nous savons avoir été élevé dans votre palais, et que vous admettez à tous vos conseils ; il nous a présenté des capitulaires souscrits de votre nom. Nous avons écouté favorablement ce qu'il nous a soumis de votre part, comme si nous l'eussions écouté de votre bouche; et l'affection que nous portons à votre personne nous a obligé de répondre à ses décisions article par article, afin de soutenir l'ancienne tradition de l'EgUse romaine. Néanmoins nous refusons de regarder ces livres comme étant votre ouvrage, excepté le dernier, qui ordonne à vos peuples d'obéir à notre siège.
i Quant au concile de Nicée, nous l'avons reçu pour empêcher les Grecs de retourner à leurs erreurs; mais nous n'avons pas encore donné à l'empereur notre réponse définitive ; et avant de lui accorder la paix nous exigerons qu'il rende à l'Église romaine la juridiction de plusieurs évêchés et archevêchés, ainsi que les patrimoines qui nous avaient été enlevés par les princes iconoclastes.
« Jusqu'à présent, nos justes réclamations n'ayant point été écoutées, nous devons donc croire que cette indifférence démontre que les empereurs grecs ne sont pas réellement orthodoxes.
I Si vous l'approuvez, nous écrirons en votre nom pour rendre grâces à Constantin et à l'impératrice sa mère du rétablissement des images ; nous les presserons encore de nous restituer nos juridictions et nos patrimoines; et s'ils persistent dans leur refus, nous les déclarerons hérétiques eux et tous leurs sujets d'Europe et d'Asie, et nous les menacerons de votre colère. »
Cette réponse habile montre combien le saint-siége avait besoin de ménager les souverains de France.
Néanmoins, en dûpit des volontés de Charlemagne et des décisions du synode de Francfort, le culte des images passa dans l'Eglise gallicane comme dogme essentiel ; ce fut inutilement ([ue les théologiens essayèrent de formuler des distinctions dans la manière d'honorer les représentations, et qu'ils établirent le culte de latrie, qu'on devait rendre à Dieu seul, celui d'hyperdulie, destiné à la Vierge et à ses prétendus portraits, et celui de simple dulie pour les saints ordinaires ; les fidèles persistèrent à voir Dieu lui même dans ses représentations, et adorèrent des statues de pierre et de bois, ainsi que des tableaux et toutes sortes d'images.
Cette adoration, qu'encourageait la cour de Rome, constituait une véritable idolâtrie, qui avait été sévèrement proscrite par les fondateurs du christianisme et par les Pères des premiers siècles de l'Église, puisque l'historien Philostorge rapporte que de son temps on refusa de rendre aucun honneur à une statue du Christ, qu'on prétendait avoir été érigée à Panéade, petite ville de Palestine, du consentement d'Hérode le Tétrarque, et à la demande d'une femme que Jésus avait guérie d'un flux de sang. Cette statue avait été renversée par le prédécesseur de Constantin le Grand, et depuis ce moment gisait au milieu de la place publique, à moitié enterrée dans les décombres et cachée par les herbes qui croissaient autour. Quand elle fut retirée de cette place, on la contina dans la sacristie de l'église, et l'on se donna bien de garde de l'adorer. Cette statue disparut miraculeusement, affirment les prêtres, sous le règne de Julien.
Pendant que le pontife se prosternait aux pieds (le Charleraagnc, un prince anglais venait s'agenouiller devant l'évèque de Rome pour obtenir le pardon de ses péchés et la protection de l'apôtre. Offa, deuxième roi des Merciens, après avoir tué Êthelbert, dernier roi d'Estanglie, qu'il avait attiré à sa cour sous prétexte de lui donner sa fille en mariage, se rendit à Rome, suivant l'usage du siècle, et demanda au saint-père l'absolution de son crime. Le pape, faisant tourner au profit de son avarice le fanatisme du prince, ne consentit à le réconcilier avec le ciel que sous la condition qu'il autoriserait dans son royaume la levée du denier de saint Pierre, et qu'il fonderait des retraites religieuses dont le saintsiége pourrait vendre les bénéfices. Otïa, rassuré sur son salut éternel, retourna dans ses États, fit reconstruire plusieurs monastères en l'iionneur de saint Alban et d'autres habitants des cieux; et suivant sa promesse, il en mit les revenus à la disposition du souverain pontife.
Adrien mourut peu de temps après , le 25 décembre 795, après avoir occupé le siège de Rome pendant vingt-quatre ans ; dans tout son règne, et au milieu de toute sorte de difficultés, le pape déploya une remarquable habileté politi([ue dans la conduite de. l'Église ; son esprit souple et adroit savait fléchir devant les puissances, pour augmenter l'autorité de Rome et pour étendre sa domination sur les peuples. L'avarice était sa passion dominante, et malgré les dépenses qu'il fit en constructions de couvents et d'églises, il laissa des richesses immenses à son successeur.
Il fut enterré dans la basilique de S.iint-Pierre.
LEON m
Election de Léon III. — Le pape reconnaît Charlemagne pour souverain de Rome. — Libéralité du pontife envers les églises et les monastères. — Les dépouilles des malheureux Huns sont converties en vases sarrés et en ornements précieux pour les basiliques de Rome. — Soumission du roi des Merciens au siège de Saint-Pierre. — Le pontife accorde à l'archevêque de Cantorbéry le privilège d'excommunier les rois. — Attentat contre la personne du pape. — Acharnement des conjurés. — On terrasse le pontife pour lui crever les yeux et lui couper la langue. — Léon est horriblement mulilé. — Les conjurés le renferment dans un cachot. — Léon est enlevé pendant la nuit et conduit en France auprès de Cliarlemagne. — Son retour à Rome. — Informations sur les assassins du pape. —Charlemagne se rend en Italie. — Léon III le couronne empereur des Romains. — Capitulaires sur les chorévèques. — Miracles du Christ de Mantoue. — Fourberies du pontife. — Testament de Charlemagne. — Conduite scandaleuse de l'évéque Fortunat. — Nouvelle conspiration contre la vie du pape. — Sédition des Romains. — Mort de Léon.
Le jour même des funérailles d'Adrien, on éleva Léon m sur le trône pontifical. Le saint-père était originaire de Rome, et habitait dès son enfance le palais patriarcal de Latran ; il avait d'abord été ordonné sous-diacre et ensuite prêtre du titre de Sainte-Suzanne. Dans ses différentes fonctions ecclésiastiques, Léon s'était acquis l'estime du clergé, des grands et du peuple, qui le choisirent à la mort d'Adrien, comme le plus digne de lui. succéder.
Après avoir été intronisé au milieu des acclamations générales, Léon députa en France des légats chargés de remettre au roi les clefs de la Confession de Saint-Pierre, l'étendard de la ville de Rome et de magnifiques présents. Il priait Charlemagne d'envoyer au saint-siége des seigneurs français pour recevoir le serment de fidélité des Romains. Le prince fit partir aussitôt Angilbert avec plusieurs chariots remphs de richesses enlevées aux Huns dans le pillage de leur capitale. En même temps il adressa au pontife des lettres conçues en ces termes : « Nous avons lu avec une satisfaction profonde le décret de votre élection; nous unissons notre suffrage à celui des Romains qui vous ont élevé sur la chaire de
l'apôtre, et nous reconnaissons avec .joie que vous nous conservez la fidélité et l'obéissance qui nous sont dues comme au véritable souverain de Rome.
« En témoignage de notre satisfaction, nous vous envoyons un de nos dévoués serviteurs chargé des présents que nous destinons à Saint-Pierre. Il conférera avec vous sur toutes les choses qui peuvent intéresser la gloire de l'Église, l'affermissement de voire dignité et l'autorité de notre patriciat. »
Dans les instructions données à son ambassadeur, le roi de France recommandait d'insister auprès du pontife pour l'engager à réformer les mœurs du clergé italien, pour faire cesser le trafic honteux des charges sacrées, et pour qu'on ne dépensât point les sommes qu'il envoyait en pensions accordées à des prêtres débauchés.
D'après les désirs du prince, Léon transforma les trésors des Huns en vases d'argent, en calices d'or, en couloirs de vermeil, et en ornements sacerdotaux brodés de perles et de pierreries. Une partie des sommes en argent monnoyé servit à payer les embellissements du palais de Latran, et le saint-père fit orner sa demeure de colonnes de porphyre, de ba-
lustrades de marbre et de peintures en mosaïques ; une d'elles représentait saint Pierre assis, tenant sur SCS genoux les trois ciels du paradis ; le pape Léon était à sa droite et Charlemagne à sa gauche, et tous deux prosternés à ses pieds; d'une main l'apôtre donnait le pallium au pape, et de l'autre il présentait au roi un étendard orné de six roses, sur lequel ou avait écrit: « Saint-Pierre, donnez la vie au pape Léon, et la victoire au roi Charles. »
Quenulte, souverain des Merciens et successeur d'Offa, écrivit à Léon pour le féliciter de son avènement au trône pontifical, le priant de le regarder comme son fils adoptif, et lui promettant une obéissance entière à ses volontés. Il ajoutait dans sa lettre : « Vous devez avoir été instruit, très saint père,' de la division du diocèse de Cantorbéry, ordonnée par notre prédécesseur pour diminuer l'autorité du métropolitain de cette ville. Le pape Adrien, au lieu de soutenir le chef de ce siège, a consenti, par une lâche condescendance, à donner le pallium à l'èvèque des Merciens, afin d'élever ce prélat au même rang que l'archevêque de Cantorbéry. Cette mesure a causé un grand schisme dans notre royaume; et pour éviter une révolution, nous avons été obligé de ne point déclarer notre préférence. Maintenant, nous vous supplions, très-saint-père, de nous mander quelle détermination nous devons prendre dans des circonstances aussi difficiles. »
L'ambassadeur du roi anglais était le prélat Atliolrade, ancien abbé de Malmesbury, qui avait uié nommé évêque de Winchester, et enfin métropolitain de Cantorbéry. Ce moine rusé, en se présentant devant le saint-père pour lui remettre la lettre de Quenulfe, ne manqua pas de lui offrir pour le trésor de l'Église cent vingt marcs d'or. Le pontife nonseulement le rétablit primat d'Angleterre, mais encore il lui donna le pouvoir d'excommunier les rois et les princes de sa juridiction. En exécution de ce décret, Athelrade, à son retour dans la Grande-Bretagne, tint un synode à Becaneld ; et en présence des princi]iaux seigneurs anglais et du roi lui-même, il déclara excommuniés et voués aux feux éternels les laïques qui oseraient porter une main sacriléj^e sur les biens du clergé.
Félix d'Urgel continuait à propager son hérésie en Espagne, malgré la condamnation qu'il avait encourue de la part des évêques français. Alors Charlemagne renouvela ses instances auprès de la cour de Rome, et demanda la convocation d'un concile général pour condamner définitivement l'erreur. Léon s'empressa d'accéder aux désirs du monarque, et par ses ordres tous les prélats se réunirent à Rome dans la basilique de Saint-Pierre. Le pontife ouvrit les séances par le discours suivant : « Mes frères, dans un concile tenuàRatisbonne par le roi de France avant notre règne, un hérétique, nommé Félix, a confessé qu'il était tombé dans l'erreur en soutenant que Jésus-Christ était le fils adoptif de Dieu selon la chair.
« Notre prédécesseur, pour obtenir cette rétractation, avait déjà été obligé d'user de rigueur envers ce fils rebelle, et de l'enfermer dans nos prisons comme hérétique. La crainte salutaire des tortures lui a fait abjurer sa doctrine impie, et il a même souscrit une
profession de foi orthodoxe, qui est encore déposée dans notre palais patriarcal. Mais après cette manifestation publique, l'apostat s'est enfui dans les provinces des païens, où il brave le^ anathèmes de nos conciles, qui l'ont déjà excommunié et qui le condamnent de nouveau aujourd'hui pai\ma bouche.»
Félix, entouré de la vénération universelle dans son diocèse d'Espagne, ne s'inquiéta nullement des foudres du saint-siège, et persévéra dans ses doctrines plus conformes à la raison que celles de Rome.
A son tour, Léon devint la victime des passions religieuses qu'il avait voulu exciter contre le prélat espagnol. Deux prêtres ambitieux, Pascal, primicier, et Canaple, sacellaire, formèrent un complot contre la vie du pontife, et se firent aider dans l'exécution de leur exécrable projet par les moines, dont le fanatisme était déchaîné par la crainte des réformes.
A la suite d'une procession solennelle, au moment où le pontife rentrait au palais de Latran, les conjurés tombèrent sur son escorte, l'enlevèrent de clieval, le traînèrent par la barbe, cherchèrent à lui bnser le crâne à coups de pierre, et le laissèrent gisant sur le pavé couvert de blessures et ne donnant plus aucun signe de vie ; puis les assassins, craignant de n'avoir pas entièrement consommé le crime, emportèrent le pape dans l'église du couvent de Saint- Étienne et Saint-Sylvestre, dont ils fermèrent les portes; et là, dans le sanctuaire même, sur les marches de l'autel, ces monstres s'efforcèrent de lui arracher les yeux et la langue, le déchirant avec leurs ongles et avec leurs dents ; enfin ils le jetèrent tout sanglant dans le cachot du monastère. Léon resta deux jours entiers, sans secours, étendu sur les dalles de sa prison; le troisième jour,4'abbé Érasme, l'un des conjurés, descendit avec des moines pour retirer le cadavre et le mettre dans un cercueil. Comme l'infortuné respirait encore, il le fit transporter dans un autre couvent pour qu'on ne pût découvrir la retraite où ses complices le tenaient caché, en attendant qu'ils eussent décidé de son sort.
Pendant la nuit, .41bin, camérier du pape, instruit par un religieux de l'endroit où le saint-père était enfermé, pénétra dans son cachot avec quelques serviteurs dévoués, et l'ayant enlevé, ils le descendirent par les murailles de la ville et l'emportèrent à Saint-Pierre, où des médecias lui prodiguèrent tous les soins que réclamait son malheureux état. Le pontife conserva l'usage des yeux et de la langue, ce qui a fait affirmer par quelques auteurs qu'il fut guéri par un grand miracle. Mais Léon lui-même, dans le récit qu'il a laissé de cette horrible aventure, explique que dans leur précipitation les meurtriers n'avaient coupé qu'une partie de la langue, et avaient seulement déchiré les yeux avec leurs ongles, sans les arracher de leurs orbites.
Albin informa le duc de Spolette de cet horrible attentat, et le supplia de venir à Rome avec des soldats pour protéger le pape et lui faciliter les moyens de passer en France. Par ses soins, le saintpère franchit heureusement les Alpes et se rendit à la cour de Gharlemagne, qui était alors à Paderborn, en Saxe, où le roi l'accueillit avec de grands témoignages d'affection, et répandit même des larmes en l'embrassant.
LEON III
Pascal et Canaple, furieux de voir Léon soustrait à leur vengeance, rassemblèrent leurs partisans et brûlèrent les domaines de l'Eglise ; ensuite ils envoyèrent au roi des députés chargés de porter contre le saint-père les plus affreuses accusations. Le prince indigné les chassa de sa cour sans vouloir les écouter, et fit reconduire le saint-père en Italie, accompagné des principaux évèques, de plusieurs comtes et d'une escorte imposante.
Dans toutes les villes le pontife fut accueilli par les populations comme s'il eût été saint Pierre luimême; et lorsqu'il approcha de Rome, le clergé, le sénat, la milice, les citoyens, les femmes, et même les diaconesses et les religieuses, tous précédés des saintes bannières, se rendirent en procession à sa rencontre en chantant des hymmes sacrées. Léon fit son entrée triomphante dans la ville sainte et prit de nouveau possession du palais de Latran. Quelques jours après, les prélats et les seigneurs qui l'avaient accompagné s'assemblèrent en conseil pour informer sur les accusations intentées contre lui par le primicier Pascal, le sacellaire Canaple, et leurs complices. Le pontife fut déclaré innocent ; et ses accusateurs condamnés à être battus de verges et à finir leurs jours dans les cachots.
Cependant la justification du pape ne paraissait pas réguhère aux citoyens de Rome, qui étaient excités par les prêtres italiens, jaloux de la faveur cju'il accordait aux prélats français. Léon, redoutant une nouvelle conspiration, écrivit à Charlemagne pour l'instruire de ses craintes et le prier d'avancer l'époque du voyage qu'il devait faire en Italie.
Le roi se rendit à ses prières, et fit son entrée à Rome au mois de décembre de l'an 800. Sept jours après son arrivée, Charlemagne convoqua le clergé, le sénat et le peuple ; il exposa devant l'assemblée qu'il avait quitté son royaume pour faire cesser les imputations calomnieuses que des prêtres sacrilèges osaient répandre contre le pontife ; il examina une à une toutes les accusations contenues dans le libelle de Canaple; et ensuite il commanda à ceux qui l'entouraient d'élever sans crainte la voix pour les soutenir, si elles paraissaient fondées.
Personne n'ayant répondu, le pontife fut admis à se justifier par serment devant la multitude innombrable qui remplissait l'église de Saint-Pierre; il prit dans ses mains le livre des Évangiles, l'éleva au-dessus de sa tête, monta surl'ambon et dit : «Je jure, sur le Verbe de Dieu, que je n'ai pas commis les crimes dont les Romains m'ont accusé I »
Le lendemain le roi reçut enfin la récompense de tout ce qu'il avait fait pour la cour de Rome ; il se rendit en grande pompe à la cathédrale, où le pape, revêtu des ornements sacerdotaux, l'attendait avec son clergé; et là, en présence des seigneurs, des prélats et des magistrats de la ville, le saint-père posa sur la tête de Charlemagne une couronne de fer, et dit d'une voix forte : « A Charles Auguste, couronné de la main de Dieu, empereur des Romains, vie et victoire ! » De longues acclamations retentirent sous les voûtes de Saint-Pierre, et les assistants répétèrent : « Vie et victoire à Charles Auguste, couronné de la main de Dieu, empereur des Romains. » Ensuite Léon se prosterna devant
le prince et l'adora, selon l'usage des anciens césars, le reconnaissant pour son souverain légitime et pour le défenseur de l'Eglise.
Ainsi se trouva rétabhe, après trois cent vingt-quatre ans d'interruption, la dignité d'empereur romain, éteinte en Occident depuis Tannée 476. Lorsque la cérémonie fut achevée, Charlemagne fit d'immenses donations aux églises de Saint-Paul, de Saint-Jean de Latran et de Sainte-Marie Majeure; il donna à la basilique de Saint-Pierre deux tables d'argent, des patènes et des vases d'or enrichis de pierreries, et alloua de grandes sommes pour son luminaire et pour l'entretien de ses prêtres.
A son retour en France, le 'nouvel empereur s'occupa de régler les affaires de l'État et de 1 Église ; il convoqua à Aix-la-Chapelle un concile national, où Paulin, patriarche d'Aquilée, assista- comme légat du pape. L'assemblée s'occupa de diverses c[uestions de discipline ecclésiastique, et parmi les règlements qu'elle établit, on cite comme l'un des plus remarquables celui qui concerne les chorévôques, ou évêques de la campagne. Il est décrété au nom de Charlemagne dans les fermes suivants : « Nous avons été souvent obsédé des plaintes portées contre les chorévêques, non-seulement par le clergé, mais encore par les laïques. Les papes prédécesseurs de Léon III ont déclaré dans plusieurs synodes que ces ecclésiastiques n'ont pas le pouvoir d'ordonner des prêtres, des diacres et des sous-diacres ; qu'il ne leur est pas permis de dédier des églises, de consacrer des vierges et de donner la confirmation; ils engagaient même nos prédécesseurs à les condamner tous et à les envoyer en exil, quelle que fût l'excellence de leur vie.
« En conséquence, d'après l'autorité du pontife qui gouverne aujourd'hui le saint-siége, et suivant l'avis de nos prélats et de nos autres sujets, nous décrétons que les chorévèques ne pourront à l'avenir exercer aucune des fonctions épiscopales, sous peine de déposition. »
A cette époque, le métropohtain Fortunat envoya à Rome des députés pour solliciter la médiation de Léon et implorer l'intervention de l'empereur contre Jean, duc de Venise, et contre Maurice, son fils, qui voulaient le chasser de son siège. Le pape accueillit favorablement les lettres et les présents de l'archevêque ; et promit aux envoyés d'assurer à leur maître la protection de l'empereur. Léon se détermina en effet à entreprendre un nouveau voyage en France, afin de négocier cette affaire et pour obtenir du prince plusieurs autres décisions concernant les intérêts temporels du saint-siége; mais craignant d'être arrêté dans son projet par le duc de Venise et par son fils, il se servit de la superstition du temps pour écarter les soupçons. Il fit répandre le bruit que le Christ de Mantoue laissait tomber des gouttes de sang qui opéraient de nombreux miracles; sous prétexte de s'assurer de la réalité de ces prodiges, il se rendit dans cette ville ; et de là il passa secrètement en France.
Charlemagne était alors à Aix-la-Chapelle; lorsqu'il eut connaissance de l'arrivée du pape, il envoya aussitôt son fils Charles à sa rencontre jusqu'à Saint- Maurice en Valais, et Ini-même se rendit à Reims pour le recevoir. Ils passèrent huit jours ensemble pour traiter de graves questions politiques et
reli-
DKS l'APE^
Hu-aes (lu Fonini
trieuses; enfin le pape »3 retira comblé de présents. Gharlemagne l'accompagna, par la Bavière, jusqu'à la ville de Ravenne.
Quelque temps après, l'empereur sentant les approches de la mort, assembla à Thionville ses principaux seigneurs, et en leur présence il partagea ses États entre ses trois fils, Charles, Pépin et Louis. L)ans le partage, l'empereur ne fit pas mention du duché de Rome, dont il se réservait la disposition. Il lut son testament, et après en avoir fait jurer l'exécution par tous les grands de sa cour, il l'envoya au saint- siège, afin que le pape y apposât sa signature pour en confirmer l'authenticité.
Le secrétaire du prince écrivit en même temps à Léon en faveur du métropolitain Fortunat, qui avait été chassé de son siège par les Vénitiens et par les Grecs ; il le priait, au nom de son maître, de donner au prélat persécuté l'église de Pôle en Istn'e, qui était vacante par la mort de l'évêque Émilien. Le pontife satisfit à la demande de l'empereur, sous la réserve néanmoins que si Fortunat rentiait dans son diocèse de Grade, il rendrait le siège de Pôle sans retenir aucun des biens attachés à cette Église. Dans sa réponse il ajoutait : « Puisque vous désirez conserver à cet indigne prélat des biens et des honneurs temporels, nous vous prions également d'avoir soin de son âme ; car la crainte que vous lui inspirez
l'obligera sans doute à réformer ses mœurs, qui font le scandale des fidèles. Notre affection pour votre personne sacrée et le désir ardent de contribuer au salut de votre âme, nous commandent de vous donner cet avis, car nous-mêmes nous avons été induit en erreur, et nous demandons pardon à Dieu d'avoir accepté autrefois les présents de ce prêtre débauché. Les ecclésiastiques de votre cour ont été gagnés par l'or de Fortunat, et ceux qui ont osé le défendre répondront devant Dieu des désordres, des adultères, des meurtres qu'il commettra dans le diocèse que vous m'avez ordonné de lui confier. »
L'année suivante un nouveau concile fut tenu à Aix-la-Chapelle, par ordre de Charlemagne, pour déterminer les attributions du Saint-Esprit; Bernard, évêque deWorms, et Abélard, abbé deCorbie, furent envoyés à Rome pour remettre au pape les décisions du concile, formulées par Smagarde, abbé de Saint- Michel à Verdun, et dans lesquelles les Pères avaient prouvé par les saintes Écritures et par les opinions des anciens que le Saint-Esprit procède du Fils comme du Père. Les députés du monanpie présentèrent leurs instructions à Léon et entrèrent avec lui dans de grandes conférences, sans parvenir à lui faire approuver les décisions du synode français.
Mais le saint-père conservait toujours dans les discussions une douceur et une modestie exemplaires,
LE"N JII
se bornant à réfuter les question;; qu'il ne trouvait pas justes. Il convenait avec eux(|u'il ne lui était pas permis de se prononcer contre les usages des autres Églises, et qu'aucun homme ne pouvait avancer une opinion positive sur des matières religieuses qui renferment toujours des mystères incompréhensibles. « Les saintes ténèbres dont le Christ a voilé ses mystères, ajoutait le pontife, sont trop épaisses pour que l'on puisse entreprendre de les dissiper ; il faut s'en tenir aux choses claires et palpables, et ne pas se jeter dans les abîmes de la théologie, d'où l'esprit humain ne saurait sortir. » Il applaudissait aux décrets de Charlemagne, en vertu desquels il était défendv aux prélats de l'Eglise gallicane de chasser, de répandre le sang des chrétiens ou des païens, d'avoir des maîtresses ou plusieurs femmes légitimes, et qui portaient défense aux prêtres de dire la messe sans y communier, comme on le pratiquait généralement à cette époque. Il approuvait l'empereur d'avoir interdit aux docteurs de théologie la faculté d'introduire de nouveaux anges dans la liturgie, autres que Michel, Gabriel et Raphaël; il le louait surtout d'avoir défendu aux religieuses de prendre le voile avant d'avoir atteint leur vingt-cinquième année, ainsi qu'aux clercs de se faire prêtres avant trente ar,s. et à tous les ecclésiastiques d'user de fraudes
pieuses pour tromper la crédulité des simples, do se livrer aux opérations magiques, de s'adonner à l'intempérance, et de vendre aux fidèles la permission de s'enivrer dans les tavernes. Enfin il déclarait que le prince avait agi selon l'esprit de l'Église, en fixant à deux époques périodiques la tenue des conciles provinciaux et en étabhssant des règles sévères de conduite pour le clergé régulier et séculier.
Ces règlements n'étaient ni les premiers ni les seuls qui déjà eussent été publiés dans les Gaules sur les matières ecclésiastiques ; le grand empereur, qui embrassait dans ses vastes conceptions toutes les améliorations spirituelles et matérielles de son puissant empire, avait déjà écrit un volume entier de capitulaires sur toute espèce de questions religieuses, mais sans avoir atteint le but qu'il s'était proposé, c'est-à-dire de réprimer les nombreux abus introduits par les prêtres. Alors, tout était mêlé, confondu de la manière la plus déplorable, droits et devoirs, privilèges et charges ; il n'y avait partout que des opprimés et des oppresseurs. Les immunités du clergé entravaient à chaque pas la marche du pouvoir civil, qui, à son tour, empiétait souvent sur la juridiction sacerdotale. Il fallait donc user d'une prudence excessive pour introduire quelques réformes dans la société et amener les prêtres à consentir
HISTOIRE DES PxVPES
à ce qu'ils contribuassent, an moins pour une pot i te portion de leurs énormes revenus aux besoins de l'état. Les armées étaient conduites par des clercs, et en revanche les évêchés et les abbayes étaient souvent dirigés par des militaires ou des favoris des princes. Les conciles, composés d'hommes intéressés à conserver cet ordre de choses, apportaient des obstacles invincibles aux volontés de l'empereur ; aussi ne doiton pas s'étonner que, malgré la sagesse des avis du pape, les évêques français ne voulurent point se ranger à son opinion, et continuèrent à enseigner que le Saint-Esprit procédait du Fils comme du Père.
Charlemagne était mort avant le retour de ses ambassadeurs; la main de Dieu s'était appesantie sur le monarque puissant dont le front était orné de la couronne des Empereurs et de celle des rois. Par ses exploits, il avait placé le royaume de France au premier rang des nations ; et, par son fanatisme, il avait augmenté la puissance du saint-siége, enrichi les églises, les monastères, et préparé le pouvoir théocratique, qui s'étendit dans les siècles suivants sur l'Italie, sur l'Europe, sur le monde entier, et qui courba les peuples sous la plus affreuse tyrannie. Mais ce zélé défenseur des pontifes emporta dans la tombe la force qui réprimait les factions religieuses, et qui inspirait aux prêtres et aux moines une crainte salutaire.
A cette époque, l'hypocrisie, l'avarice, la luxure, étaient les seules vertus des ecclésiastiques ; aussi, le grand roi étant mort, voulurent-ils se soustraire à la domination sévère, de Léon, et fomenter des conspirations contre sa vie. Mais instruit par une terrible expérience des dangers que courent les souverains qui ont excité des haines, le pape se tenait en garde contre les complots ; il fit arrêter les conjurés, et le bourreau les exécuta devant le palais de Latran. Les femmes furent exilées, les enfants des coupables furent enfermés dans les monastères de Rome, et tous leurs biens confisqués au profit du saint-siéo'e. Néanmoins la terreur que lui avait cadsée cette nouvelle conspiration altéra sa santé; il tomba dangereusement malade et mourut en 816, après un pontificat de vingt ans cinq mois et seize jours.
Léon, qui deux fois avait failli succomber sous la vengeance des prêtres, s'était cependant montré pro-
digue envers eux ; il avait comblé de richesses les moines et le clergé, en faisant aux églises de si magnifiques offrandes, qu'elles avaient excité l'indignation du peuple. Il employa quatre cent cinquantetrois hvres d'or pesant pour le pavé de la Confession de Saint-Pierre, et fit fermer l'entrée du sanctuaire par une balustrade d'argent du poids de quinze cent soixante-treize livres. Il releva le baptistère de Saint- André, l'entoura de colonnes de porphyre, et au milieu des fonts baptismaux il plaça une colonne d'or qui soutenait un agneau d'argent. Enfin il orna les fenêtres de la basilique de Latran de vitraux de diverses couleurs, luxe inconnu avant cette époque. Toutes ses offrandes aux basiliques de Rome s'élevaient à plus de huit cents livres pesant en or, et à plus de vingt mille livres en argent; elles représenteraient aujourd'hui des sommes tellement énormes, que l'on douterait de la réalité de ces dépenses, si elles n'étaient attestées par les historiens les plus dignes de foi. On a placé Léon parmi les saints en 1673, et son nom a été ajouté au martyrologe romain par un décret de la congrégation des rites.
Le cardinal Baronius conteste le miracle de la main sanglante arrivé sous le pontificat de Léon I" ; il affirme que Léon III fut le premier pape qui ait introduit l'asage de donner ses pieds à baiser au lieu des mains, parce qu'il ressentit un jour des sensations charnelles sous l'impression des lèvres d'une dame romaine. «Rare exemple d'humilité chrétienne, s'écrie le cardinal Baronius, et moyen excellent de prévenir les mouvements de la concupiscence, sans avoir besoin de recourir à la mutilation recommandée par Origène ! »
Nous devons reconnaître dans cette assertion le langage hypocrite d'un prêtre, qui cherche à cacher l'orgueil des papes sous des apparences religieuses; et nous attribuerons à la vanité ou à l'ambition des évêques de Rome l'usage sacrilège de présenter leurs pieds à l'adoration des fidèles. Les successeurs de l'Apôtre ont toujours voulu s'élever au-dessus des rois et contraindre les peuples à se prosterner devant eux. Dès les premiers siècles de l'Église, les prélats exigeaient que les fidèles se missent à genoux pour recevoir leur bénédiction ; ce qi i avait fait dire aux païens que les femmes chrétiennes adoraient le< parties honteuses de leurs évêques.
Aventures de Justinien II chez les barbares. — II remonte sur le trône. — Il fait mettre à mort Apsimare et Léonce. — Ses cruautés envers les partisans de Léonce, qu'il fait périrdans de cruels supplices. — Il est vaincu par les Bulgares, et égorgé avec son fils. — Philippique Bardanès usurpe l'empire. — Conjuration contre le prince ; il est chassé du trône. — Artémius son secrétaire est proclamé empereur. — Réflexions sur les souverains du Bas-Empire. — Léon l'Isaurien se déclare contre le culte des images. — Constantin V imite la conduite de son père. — Léon IV s'oppose au rétablissement des images. — Miracle éclatant raconté dans les légendes des moines. — L'impératrice Irène se déclare pour la superstition des images. — Cruautés et débauches de cette princesse. — Elle veut faire mutiler tous ses parents. — Elle fait crever les yeux à son fils et s'empare du pouvoir. — Nicéphore Logothète. — Affaires politiques en France. — Dagobsrt III. — Pépin d'Héristal, maire du palais. — Sa politique. — Il enrichit le clergé de France. — Sa révolte contre le roi. — Mort de Pépin. — Ambition de Plectrude sa femme.— Charles Martel, renfermé par sa marâtre, s'échappe de prison. — Il est nommé maire du palais. — Chilpéric II. — Thierry IV. — Charles Martel se fait proclamer prince des Français. — Sa victoire éclatante sur les Sarrasins. — Ses guerres. — Réflexions sur les maires du palais. — Pépin le Bref forme un pacte avec le pontife Zacharie. — Le maire du palais usurpe le trône. — Réflexions sur la race des Mérovingiens. — Pépin fait consacrer son usurpation par le pape. — Politique de Pépin. — Ses trahisons. — Portrait de Pépin. —Il terrasse un lion et un taureau. — Charlemagne, roi des Français. — Ses guerres contre les Saxons. — Ses actions politiques. — Il protège les arts, et les lettres. — Opinions des historiens sur cet empereur. — Ses Capitulaires. — Ses crimes et ses débauches. — Histoire scandaleuse de la belle Imma. — Mort de Charlemagne. — Son tombeau.
Justinien II, surnommé Rhinotmète, chassé de Gonstantinople par Tibère Apsimare, s'était réfugié dans la ville de Gherson ; comme il exprimait ouvertement ses prétentions à l'empire, les habitants craignirent que ses intrigues n'attirassent sur eux quelque calamité, et résolurent de le tuer ou de l'envoyer prisonnier à Apsimare. Justinien quitta alors la Chersonèse, et vint se réfugier dans le fort de Dores, commandé par un de ses partisans, sur la frontière des Goths. Le khan ou chef des Khazars voisin de Doros, accueillit le prince à sa cour, et lui offrit en mariage sa sœur Théodora avec l'apanage do la nlle de Fanagore.
Apsimare , ayant été instruit de cette alliance, s'empressa d'envoyer des ambassadeurs au khan , avec menaces d'envahir ses états s'il ne lui livrait Justinien mort ou vivant. Le barbare, soit par
crainte, soit par l'espoir d'une grande récompense, consentit à obéir aux ordres de l'usurpateur; et sous prétexte de vouloir préserver son beau-frère des embiiches de ses ennemis, il lui donna une garde nombreuse qui devait empêcher sa fuite. En même temps il écrivit au commandant des troupes et au gouverneur du Bosphore de Scythie, qu'il leur enjoignait de faire massacrer le prince au premier ordre qu'ils recevraient de Gonstantinople.
Théodora ^fut avertie du complot par un serviteur dévoué, et en prévint aussitôt son mari. Justinien à l'instant même fit comparaître devant lui le gouverneur et le capitaine; il leur reprocha leur trahison, et les fit étrangler dans son palais. Après cette exécution, il renvoya sa femme au khan et s'embarqua à Tomis. Arrivé en Bulgarie, le prince demanda du secours à Terbelis, roi du pays, en lui offrant sa
HISTOIRE DES l'APES
fille Zagora en mariage pour prix de son alliance. Le barbare, séduit par la beauté remarquable de la princesse, accepta immédiatement ses propositions, mit sous les armes tous les gens de guerre dont il pouvait disposer, et marcha avec son beau-père sur Constaiitinopk".
En trois jours ils arrivèrent sous les murs de la ville, et formèrent leur camp devant le château de Blai[uernes. Les habitants ayant refusé de reconnaître Justinien, la ville fut déclarée en état de siège Après un mois de blocus les troupes pénétrèrent dans les murs par un aqueduc ; le palais de Bla- (juernes fut emporté d'assaut; Héraclius, père de l'usurpateur, qui commandait le château, fut pendu sur les murailles, et Aj)siraare lui-même tomba au pouvoir du vainqueur. Justinien, maître de Gonstantinople, lit arracher de son cachot l'infortuné Léonce, qui autrefois l'avait renversé du trône ; il le fit enchaîner au bras d'Apsimare, et tous deux furent livrés en spectacle au peuple dans un simulacre de combat, avec des armes émoussées; après quoi ils furent décapités par la main du bourreau.
Terbelis, qui était resté dans son camp sous les murailles de Blaquernes, pour ne pas effrayer le peuple, entra alors dans la ville. Le prince le revêtit de la pourpre, le proclama césar, le fit asseoir sur son trône, et le renvoya dans ses états comblé de présents. Ensuite il rappela la princesse Théodora et son fils Tibère, et pardonna au khan des Khazars.
Bientôt des exécutions sanglantes signalèrent le nouveau règne. Le saint patriarche Calhnique fut re légué à Rome, après avoir eu les yeux crevés; d'horribles cruautés furent exercées sur les citoyens qui étaient désignés comme étant les anciens amis des usurpateurs; les uns furent condamnés au supplice du feu, les autres au supplice de l'eau. Ceux-ci, livrés au bourreau, périssaient au milieu des tortures: ceux-là étaient assommés pendant la nuit ou pendus aux fenêtres de leurs maisons Justinien poursuixi le cours de ses vengeances contre les Bulgares, et fit massacrer un grand nombre des habitants de Cherson. Cet exécrable tyran avait pour habitude, chaque fois qu'il se mouchait, de faire mettre à mort un des anciens partisans de Léonce. Enfin les Bulgares, fatigués de ses cruautés, se révoltèrent contre sou autorité, et armèrent une flotte pour assiéger Gonstantinople. Justinien vint leur présenter la bataille avec toutes les forces dont il pouvait disposer. Le combat fut terrible; mais son vaisseau étant tombé au pouvoir des ennemis, il fut égorgé avec son fils Tibère, par l'un de ses Heutenants, dont il avait violé la femme. Vengeance légitime accomplie par le mari outia,'é ! Ce prince avait régné près de vingt-six ans. En sa personne finit l'empire des Héraclionides, l'an 711.
Philippique Bardanès, fils de Nicéphore, prit alors les rênes du gouvernement. Ce prince , passionné pour les controverses religieuses, voulut réformer les décisions des Pères du sixième concile général, et fit appuyer ses édits par Jean, patriarche de Constantinople, par Germain, archevêque de Cyzique, et par un grand nombre de prêtres et de sénateurs. Ses libéraHtés pour le clergé engloutirent rapidement toutes les richesses de l'empire; sa lâcheté, jointe à ses désordres et à sa négligence, le rendit méprisable
aux yeux des peuples. Des ambitieux profitèrent de la haine que ia nation portait au souverain, organisèrent une conjuration, qui éclata le jour de l'anniversaire de la naissance de Bardanès. Ce jour là, l'empereur avait fait célébrer sa fête avec une magnificence inaccoutumée; il s'était montré dans les rues de Constantinople, précédé de bannières éclatantes, et de mille trompettes qui sonnaient des fanfares en son honneur. De retour au palais de Blaquernes, il avait donné un festin somptueux aux officiers de l'empire, et après le repas, oij, selon son habitude, il avait bu outre mesure, il s'était fait porter ivremort dans son appartement.
Les conjurés, qui avaient pris leurs mesures dans la prévision de ce qui devait arriver, profitèrent du désordre de la fête, entrèrent dans le palais, pénétrèrent jusque dans la chambre de Bardanès, lui crc vèrent les yeux, lui coupèrent le nez et le traînèrent tout sanglant à l'hippodrome, d'où il fut transporté dans un couvent.
Artémius, secréiaire de Philippiquî, fut choisi pour succéder à ce prince par le sénat, et proclamé empereur sous le nom d'Anastase II. Son premier soin, lorsqu'il eut pris en main les rênes de l'État, fut de poursuivre les soldats qui avaient attenté à la personne de son prédécesseur, pour intimider ceux qui, par la suite, auraient le désir d'imiter leur exemple, et il les fit tous décapiter; puis, afin de n'avoir plus à s'occuper de Bardanès, il le fil étrangler secrètement. Telle est la justice expéditive des princes! Tout cela terminé, et son pouvoir bien établi à l'intérieur, il songea aux ennemis du dehors.
Ayant appris que les Sarrasins menaçaient ses états d'une grande invasion, il se prépara à la guerre; et, pour prévenir les horreurs d'un'siége, il fit sortir de Constantinople tous les habitants qui n'avaient pas en réserve pour trois ans de vivres. Jean, diacre de la grande église, eut le commandement des troupes, et usa de son pouvoir avec tant d'arrogance et de despotisme que les soldats se mutinèrent, massacrèrent le général, et proclamèrent lui nouvel empereur, nommé Théodore III. Celui-ci abdiqua bientôt après, et se retira avec son fils dans un couvent.
Ces fréquents changements de princes dans les gouvernements absolus ne doivent pas nous surprendre ; et l'histoire du Bas-Em])ire, comme l'histoire moderne, montre que l'ambition rend les hom mes capables des plus grands crimes. L'égoïsme monstrueux des empereurs grecs étouffait les sentiments généreux de la nation, les sciences et les arts étaient méprisés, le commerce abandonné, et l'amour de la patrie était éteint dans tous les cœurs. Aussi la faiblesse de l'empire excita-t-elle au plus haut point l'audace des barbares; les Sarrasins, les plus terribles d'entre les peuples ennemis, ravagèrent les provinces, incendièrent les bourgades, pillèrent les villes, en massacrèrent les habitants, et vinrent se montrer jusqu'aux portes de Constantinople.
Dans la désolation générale, Léon III l'Isaurien, sorti des rangs du peuple, fut proclamé empereur par les soldats. Ce prince, par son courage, sauva l'empire, et remporta sur les Sarrasins des victoires éclatantes. Quelques auteurs catholiques prétendent qu'il s'appelait Gonon dans sa jeunesse, et qu'il se
ROIS, REINEt?, EMPEREURS
BaLaille de l'oiUcrs
livrait au commerce des bestiaux en Isaurie; qu'un JMiu-, dans ses excursions ayant rencontré deux juifs qui se mêlaient de prédire l'avenir, il les consulta sur sa destinée; que ceux-ci lui annoncrrcnl une fortune éclatante, s'il prenait le parti des aimes, et s'il s'engageait par serment à leur accorder une faveur qu'ils se réservaient de lui réclamer plus tard; que le jeune Gonon se laissa séduire par leur langage, entra immédiatement dans les gardes de l'empereur, d'où il parvint à la puissance souveraine, et qu'à peine il était installé sur le trône que les deux mêmes juifs qui lui avaient prédit sa grandeur future vinrent le sommer d'accomplir la promesse solennelle qu'il leur avait faite, et lui demandèrent Tabolition de l'idolâtrie des images. Cette fable ridicule prouve seulement que les prêtres, qui ne pouvaient lui pardonner ses principes de tolérance religieuse et la pureté de sa foi, cherchèrent à le rendre odieux à ses peuples. Léon III ayant voulu interdire le culte sacrilège des images, les évêques orthodoxes excitèrent des séditions contre lui, et livrèrent aux barbares les plus belles provinces de l'empire, ce qui lui causa un violent chagrin, et le conduisit au tombeau en 741. Constantin V, son fils, lui succéda. Ce prince avait été nommé Copronyme dans sa jeunesse, à cause
d'un événement assez bizarre qui avait excité la colère du patriarche Germain, chef du clergé de Constantinople. Lors de la cérémonie de son baptême, pendant que le prélat le plongeait dans l'eau régénératrice, le pauvre enfant obéit aux lois de la nature, et souilla l'eau sainte de ses excréments. L'irascible prélat prétendit que la religion était outragée par le jeune prince, il le retira brutalement des fonts baptismaux, lui donna le surnom de Copronyme, qui signilie souillure, prédit qu'il serait le précurseur de l'Antéchrist, et qu'il troublerait la paix de l'Église comme il avait troublé les eaux du baptême.
En effet, dès que Constantin fut assis sur le trône, il proscrivit le culte des images, et comme son père, il fut odieux aux évêques latins. Il commit la faute de donner en mariage à son fils Léon la princesse Irène, femme cruelle, sectatrice de l'idolâtrie des images, qui avait juré de détruire les iconoclastes.
Pendant que l'empereur était occupé à combattre les Arabes ou Sarrasins, Artabaste, son beau-frère, protecteur du culte des images, cédant aux sollicitations de sa sœur, s'unit au patriarche .\naslase et se fit proclamer souverain. A la nouvelle de cette révolution, Constantin revint sur ses pas, battit i'ar-
IIIbTOIUE DES PAPES
méc d'Artabaste, condamna l'usurpateur à avoir les yeux crevés, et punit sévèrement Anastase. Il retourna ensuite en Asie, défit les Sarrasins et réprima les Bulgares. Il mourut quelque temps après, d'une fièvre ardente, l'an 775.
Suidas l'appelle « l'instrument du diable et de l'Antéchrist. » Victor le nomme également « l'esclave de toutes sortes d'impiétés. « Ces deux historiens l'accusent d'avoir traité avec une extrême rigueur les adorateurs des images et particulièrement les moines,
3ui refusaient de se conformer aux décisions du ernier concile, et qui soulevaient des séditions en prêchant la révolte au nom de l'Église,
Le fils de Constantin Copronyme, Léon IV, parvint à l'empire après la mort de son père. Il fut iconoclaste, et mourut empoisonné par les prêtres l'ai 780. On raconte sur lui une fable que nous devons à la fourberie des moines. «Ce prince, disent les légendes, ayant vu dans l'église de Sainte-Sophie une couronne enrichie de pierres précieuses qui avait été donnée au clergé par Héraclius ou par Maurice, s'approcha de l'autel pour s'en emparer, et la posant sur sa tête, il lui dit : « L'or et les pierreries ne conviennent pas à celui qui a enseigné aux hommes que la pauvreté est le plus grand des biens. » — Il achevait à peine de parler, qu'il sentit son front se couvrir de pustules et qu'un cercle de boutons entoura sa tête sur tous les points que la couronne mystique avait touchés. » Léon IV fut aimé des peuples, et son règne s'écoula sans troubles, malgré les tentatives de révolte de son frère Nicéphore, qui fut rasé et exilé à Cherson.
Constantin VI, créé auguste par l'empereur Léon, avait à peine dix ans lorsqu'il parvint au trône. Pendant sa minorité, sa mère, l'impératrice Irène, prit les rênes du gouvernement. Les historiens judicieux s'accordent à nous représenter cette princesse com-^ me la plus cruelle et la plus pervertie des femmes qui ont possédé la puissance suprême ; les moines grecs ou latins et le cardinal Baronius en font au contraire le type le plus parfait des reines chrétiennes, et la glorifient d'avoir combattu à outrance les destructeurs d'images.
Irène avait appris dans les cours l'art de dissimuler ses véritables sentiments ; mais , lorsqu'elle se vit à la tête du gouvernement, elle donna l'essor à ses passions, et fit peser sur les peuples un joug de fanatisme et de terreur. Protectrice ardente du culte des images, elle poursuivit avec acharnement les malheureux iconoclastes; le patriarche Tarasius fut banni de Constantinople ; un concile rassemblé à Nicée cassa les anciens canons ; et à force d'adresse, de présents, de menaces et d'intrigues, elle fit triompher la superstition des images.
Afin de conserver l'autorité suprême, elle refusa pour son fils l'alliance de Rotrude, fille de Charlemagne, craignant que le jeune prince, soutenu par son beau-père, ne se déterminât à réclamer l'exercice du pouvoir. Elle osa même conseiller à Constantin de faire mutiler tous ses parents pour leur enlever l'espoir de parvenir au trône.
Excitée par le prince lui-même, l'armée secoua enfin le joug de l'impératrice mère , et proclama Constantin IV seul maître de Byzance ; mais la lâ-
cheté de l'empereur et son incapacité le forcèrent bientôt à rappeler sa mère de l'exil, et à lui rendre le gouvernement des afl'aires.
Irène, une seconde fois maîtresse du pouvoir, résolut de se mettre à l'abri d'un nouveau caprice de son fils; pour le perdre, elle imagina de le rendre odieux à la nation, et lui conseilla plusieurs mesures arbitraires qui exaspérèrent les citoyens; l'indignation générale fit explosion, et cette femme cruelle, sous prétexte de donner satisfaction au peuple, fit crever les yeux du jeune prince et le renferma dans un cachot.
Par ce nouveau crime elle affermit dans ses mains l'autorité souveraine. Cependant ses désordres et ses exactions ayant fatigué le sénat, elle fut réléguée à Lesbospar le trésorier Nicéphore, qui avait été nommé empereur secrètement par sept officiers du palais. Elle mourut de désespoir dans l'exil, l'an 803. Sous son règne, le jeune Haroun-al-Raschid, le héros des Mille et une Nuits, s'avança jusqu'aux portes de Nicomédie, et, à la suite de victoires éclatantes, força l'empire à payer un tribut aux Sarrasins.
Nicéphore Logothète, parvenu au trône d'une manière indigne, montra une avarice sordide et une cruauté barbare qui rappelaient le fameux Constantin, fondateur de l'empire d'Orient. L'armée d'Asie venait de saluer empereur le patrice Bardanès, qui, se sentant trop faible pour défendre un titre qu'il n'avait pas brigué, se hâta d'abandonner à son compétiteur la dignité souveraine, et sollicita en échange, comme une faveur, le droit de s'enfermer dans un cloître. A cette condition, Nicéphore jura d'oublier tout ce qui s'était passé à l'armée. Néanmoins, aussitôt que Bardanès eut dit adieu à ses soldats, pour renoncer au monde, l'empereur le fit saisir, et donna l'ordre de lui crever les yeux, afin, disait-il, qu'il fût moins distrait dans ses prières ; ensuite il s'empara des partisans de ce malheureux, et les fit périr tous jusqu'au dernier dans les plus affreux supplices.
Ce prince cruel était habile poKtique ; il entretint de bonnes relations avec Charlemagne, qu'il préférait avoir pour ami plutôt que pour voisin. Ses guerres contre les Bulgares témoignent de son aptitude à conduire les armées ; mais, en refusant à ces barbares la paix qu'ils imploraient, il commit une faute grave; car ceux-ci, poussés par le désespoir, forcèrent son camp pendant la nuit, et massacrèrent toute son armée. On dit même que le crâne de Nicéphore servit de coupe au chef bulgare.
Après avoir parcouru les pages sanglantes de l'histoire des empereurs d'Orient, nous devons retracer les cruautés et les crimes des rois franks du huitième siècle.
Dagobert III régna quatre ans, au milieu des désordres et de la confusion générale. Il mourut en 715, laissant pour héritier de ses états un enfant encore au berceau, nommé Thierry. Pendant le règne de ce prince, mourut Pépin d'Héristal, petit-fils de Pépin le Vieux ou de Landen. Ce duc, surnommé aussi Pépin le Gros, avait assujetti les rois aux maires du palais, et sous son gouvernement commença la série des rois fainéants. Politique habile. Pépin sut profiter des malheurs de la nation pour préparer le règne de sa famille ; il combla de richesses les pré-
ROiy, REINES, EMPEREURS
lats orgueilleux, qui imposaient leurs sentiments aux peuples abrutis. Les prêtres, enrichis par sa munificence, relevèrent bientôt au-dessus des rois eux-mêmes, et le secondèrent dans son projet de s'emparer de l'autorité suprême en Austrasie. Pendant vingt-six ans qu'il gouverna d'abord les états d' Austrasie, ensuite ceux de Bourgogne et de Neustrie, il flatta les grands, caressa le peuple, enrichit l'Église, et affermit dans sa maison le pouvoir qui devait renverser les Mérovingiens.
Avant de mourir, il désigna pour lui succéder son petit-fils Théodoald, et confia la régeTice du palais à sa femme Plectrude, comme tutrice du jeune maire. Cette princesse ambitieuse avait autrefois été répudiée par son mari pour cause d'adultère, et n'était rentrée en grâce que dans les dernières années de la vie de Pépin. Aussitôt qu'elle eut pris la régence, elle donna l'essor à son caractère impérieux, renferma dans un cachot Charles Martel, son beau-fils, qui lui portait ombrage, et fit plier sous sa tyrannie les prêtres, les grands et le peuple. Les Franks se révoltèrent bientôt contre la domination de cette femme; une ligue se forma, et les Neustriens élurent un autre maire nommé Rainfroy.
Plectrude, maîtresse des trésors de Pépin , leva une armée formidable, et marcha contre les rebelles. Rainfroy, afin d'exciter le courage de ses troupes , leur confia la garde du jeune roi, qu'il avait fait enlever; et le fanatisme pour la personne des princes était tel à cette époque de barbarie, que la présence de Dagobert suffit pour rendre ses soldats invincibles. Plectrude fut repoussée jusque dans la forêt de Compiègne. Cet échec n'abattit point son courage; la trahison vint à son secours, le jeune prince fut empoisonné, et le pouvoir de la régente devint alors plus grand qu'avant sa défaite.
Charles Martel s'écliappa enfi» de sa prison, se fit reconnaître duc des Français par les Austrasiens, et, à la tête de leurs troupes, il livra aux Neustriens une grande bataille dans laquelle il les tailla en pièces ainsi que leurs alliés. Cette journée, appelée la mêler de Vinciac, lui assura l'empire do tous les états de la Gaule. Rainfroy fut obligé dr sr il/'im-ttre des fonctions de maire du palais; (:iiil|iiin- IL fut déposé, et Plectrude, abandonnée de sou paili, repoussée parles grands qu'elle avait comblés du bieniaits, se l'éiugia dans un monastère qu'elle avait fondé à Cologne. Depuis cette époque elle disparaît de l'histoire, si complètement oubliée, qu'on ignore même l'année de sa mort.
La vie de Chilpéric II est remplie d'alternatives bizarres; de prince, il devint moine; du couvent, il remonte sur le trône, pour en être aussitôt chassé par Charles Martel, qui met à sa place Glotaire IV. Après la mort du jeune roi , Chilpéric est encore rappelé par le maire du palais, et reprend un sceptre avili. Ce prince, inhabile et incapable, vécut au fond de ses palais, entouré de courtisanes, plongé dans les débauches, et mourut couvert du mépris de ses peuples. Il fut enterré à Noyon.
Thierry IV lui succéda en 720. A l'exemple de son prédécesseur, il passa dix-sept ans enfermé au fond de ses palais, au milieu des femmes chargées de l'abrutir, et mourut en 737. Il était fils de Dagobert, et se faisait appeler Thierry de Chelles, parce qu'il
avait été élevé dans l'abbaye de ce nom. C'est tout ce que les chroniques rapportent sur ce prince. '
Pendant ces deux règnes, Charles Martel suivit religieusement la politique de son père ; il exerça le pouvoir suprême en refusant le vain titre de roi. Charles était fils d'Alpaïde, concubine de Pépin le Gros, et avait reçu le surnom de Martel ou Martin d'un de ses parents, auquel les Austrasiens avaient confié le gouvernement de leur province. Il dompta les Allemands, les Souaves, les Saxons et les Bavarois ; il convertit les Frisons à la foi catholique, et réunit cette province à la couronne de France. Mais la victoire qui, sans contredit, a le plus illustré son nom est celle qu'il remporta entre Tours et Poitiers sur les Sarrazins, l'an 732. Les Arabes ou Maures, qui s'étaient établis sur les côtes d'Espagne, passèrent la Garonne sous la conduite de leur chef Abdel-Rahman, et se répandirent dans le midi de la France. Ces peuples intrépides avaient déjà envahi la Bourgogne et l'Aquitaine , lorsque Charles , rassemblant tous les guerriers franks,' marcha à leur rencontre, et leur livra une bataille terrible. Le carnage dura un jour entier, et les chroniques du temps assurent que les ennemis laissèrent sur la place trois cent soixante-quinze mille morts. Les auteurs des différentes histoires de France ont attribué le surnom de Martel, qui fut donné au duc Charles, au courage qu'il montra dans cette bataille mémorable, où il écrasait des rangs entiers de Sarrasins comme s'il se fût servi d'un marteau de forgeron.
Les Arabes n'abandonnèrent pas cependant le sol de la Gaule après cette sanglante défaite. Mauronte, un de leurs rois, qui avait établi en Provence le siège d'un nouvel empire, appela à son secours le célèbre Amor, puissant kalife d'Espagne; et aussitôt de nouvelles bandes de Sarrasins, franchissant les Pyrénées, se répandirent comme des torrents dans toutes les provinces méridionales. Charles Martel, à la tête de ses troupes victorieuses, descendit alors dans la Provence, tailla en pièces les Arabes, leur reprit Avignon, Nismes, Marseille, et les chassa pour toujours de la France. Le vainqueur tourna ensuite sa vengeance contre les malheureux habitants qui avaient été forcés de subir le joug des Maures; il permit aux soldats le pillage des villes, fit violer les femmes, commanda un massacre général, et réduisit en cendres les plus belles cités. Agde, Béziers, Nismes et Narbonne furent enveloppées dans cette lâche proscription.
Après la mort de Thierry, Charles déclara le trône vacant; mais n'osant point encore prendre le titre de roi, il se fit nommer prince des Français. Les historiens le désignent sous les différentes dénominations de maire du palais, de lieutenant du royaume, de patrice , de duc , de prince ; l'auteur de son épitaphe est le seul qui lui donne le titre de roi des Français. Le pape Grégoire III avait recherché son appui, afin de se soustraire à la domination des empereurs grecs, et lui avait même offert le patriciat et le protectorat de Rome. Cette alhance devint le principe de la grandeur temporelle des papes et de la ruine des rois de France de la première race.
Tel fut le résultat de la politique des maires du palais ! Cette dignité, dans l'origine, n'était qu'une
ToIRE DES PAPES
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surintendancc des domaines du roi; celui qui en était revêtu se nommait major de la maison royale, gouverneur du palais, préfet. Après la mort de Dagphert, la puissance des maires du palais s'accrut, et la décadence de l'autorité souveraine commença. La charge de maire, qui d'abord n'était donnée que pour un temps, fut ensuite accordée pour toute la vie; enfin Pépin Ja rendit héréditaire dans sa famille.- De premiers domestiques les maires devinrent premiers ministres, commandèrent les armées, et dispensateurs des richesses delà nation, ils se firent reconnaître comme ducs et comme princes des Français. Charles Martel ne jouit pas longtemps de la
puissance qu'il avait acquise ; il mourut à Quercysur-Oise, le 22 octobre 741, à l'ùge de cinquante ans. Il fut enterré dans l'abbaye de Saint-Denis.
Ce prince avait légué aux peuples des souvenirs de gloire; mais le clergé, qu'il n'avait pas assez ménagé, lï'épargna pas sa mémoire. Saint Eucher, dans une légende , raconte que l'Esprit divin lui a montré dans une vision le terrible Martel tourmenté en corps et en âme, par une cohorte de démons armés de flammes éternelles. Le saint visionnaire ajoute que le lendemain de cette révélation ayant obtenu du roi la permission de faire ouvrir le tombeau de Charles, il v avait trouvé un énorme ser-
pent couleur de feu qui infectait l'air de son souffle pestilentiel.
Après la mort de Charles Martel, ses Cls se partagèrent le gouvernement de la Gaule. Carloman eut l'Austrasie, l'Allemagne et la Thuringe; Pépin, la Neustrie, la Bourgogne et l'Aquitaine; et Griphon, le plus jeune, n'obtint de ses frères qu'un apanage. Ce dernier, mécontent de ces dispositions, souleva une révolte contre ses frères et les obligea à rendre la couronne de France à Childéric III, fils de Chilpéric II ; néanmoins il ne put obtenir un partage plus équitable de la succession de son père, et ses frères le dépouillèrent même des provinces qu'ils lui avaient abandonnées. Carloman soumit d'abord à ses
armes les Allemands, les Bavarois et les Saxons, qu'il gouverna avec sagesse ; ensuite les prêtres, profitant de la faiblesse de son -esprit, l'épouvantèrent par des contes terribles qu'ils répandaient sur la damnation de son père, et le déterminèrent à abdiquer la puissance royale pour faire pénitence dans le couvent du Mont-Gassin.
Pépin, resté seul maître du royaume, résolut de prendre enfin le titre de roi , but constant des projets ambitieux de sa famille depuis plus d'un siècle. Son premier soin fut de renfermer Drogon, son neveu, dans un cloître; puis il fit raser Childéric III et le condamna à finir ses jours dans le monastère de Sithien, appelé, plus tard le couvent de Saint-
Bertin, où il mourut, dans l'année 754. Le nouveau monarque restitua les nombreux domaines que Charles Martel avait enlevés aux évèques ; et par ses libéralités il les engagea à seconder ses démarches auprès du souverain pontife.
Zacharie, qui occupait à cette époque le saintsiége, voulait, comme ses devanciers, se soustraire à l'autorité des empereurs , et sauver la ville sainte de la domination des Lombards. Pépin, adroit, fourbe et ambitieux, s'adressait à un pape non moins fourbe, non moins ambitieux, mais plus avare que lui ; le traité fut bientôt conclu, et le maire du palais acheta à prix d'or le droit de s'emparer de la couronne de France. Déjà le peuple était habitué à obéir à ses ordres , les grands étaient soumis à son autorité et le clergé dévoué à son pouvoir; Pépin n'eut donc qu'à rassembler les notables de la nation, et au commencement de l'année 752 il se fit proclamer souverain dans la ville de Soissons.
Ainsi finit la première dynastie des rois franks, après avoir régné trois cents ans au miheu des débauches, des trahisons, des meurtres et des parricides. Les Carlovingiens, leurs successeurs, se montreront aussi criminels que les Mérovingiens, et les peuples resteront écrasés sous la tyrannie des nouveaux rois.
La politique des maires du palais triomphait : Pépin le Gros avait fait la conquête morale et religieuse de la France ; Charles Alartel, la conquête militaire, et Pépin le Bref plaçait enfin sur son front le diadème des rois. Ses premiers soins furent d'abolir la charge redoutable qui lui avait valu la couronne, et de consolider sa puissance en employant tour à tour la politique, la religion et les armes. Il convoqua à des époques régulières les assemblées de .a nation, qui avaient élé négligées par les derniers rois ; depuis son règne elles eurent lieu chaque année au- mois de mai, et changèrent leur désignation de Cliamps de Mars en celle de Champs de Mai.
Ensuite il entreprit la conquête de la Septimanie : ses troupes ravagèrent les états du duc d'Aquitaine, envahirent la Saxe et la Lombardie ; et pendant un règne de seize ans. Pépin fut constamment en guerre avec les princes voisins de ses états. C'est à ce monarque, et non à Constantin comme les ultramontams le prétendent, que le saint-siége doit l'exarchat de Ravenne. Etienne III étant venu implorer le secours de Pépin contre Astolphe , prince des Lombards, lui offrit en échange de ses services de le sacrer roi de France en présence du clergé, des grands et du peuple. Cette cérémonie, pour les esprits grossiers de ces temps de barbarie, imprimait un caractère divin à la dignité royale. Pépin accepta les propositions du pontife; et deux invasions sanglantes furent le prix du pacte sacrilège conclu entre l'autel et le trône au détriment des malheureux peuples. Le prince devenu plus puissant asservit le parlement ; il déclara que cette assemblée, qui autrefois décidait des affaires importantes de l'état, ne s'occuperait à l'avenir que de règlements de mœurs ou de poHce ; de législatif, le parlement devint un simple conseil ; bientôt le prince lui enleva encore le droit de juger les crimes des nobles, et s'attribua le pouvoir de punir selon les besoins de sa politique. Enfin il mourut d'hydropisie à l'âge de cinquante-quatre ans, à Saint-
Denis, où il fut enterré le 23 septembre 768. Pépin était d'une très-petite stature, mais il était doué d'une force herculéenne, qui, dans ces temps, suffisait pour attirer le respect des hommes. On raconte qu'un jour le roi assistant, à l'abbaye de Ferrières, à un combat d'animaux, ordonna aux seigneurs de sa cour de séparer un bon et un taureau qui auraient engagé une lutte terrible. Les spectateurs étaient glacés d'efl'roi, et personne n'osait obéir au roi; alors Pépin s'élança hardiment dans l'arène; d'un coup d'épée il abattit la tète du lion et renversa le taureau du revers de "son glaive ; eisuite se retournant vers les Franks, il leur cria : «Eh bien! ne suis-je pas digne de vous commander? »
Après sa mort, le royaume fut divisé entre ses fils. Carloman, qui avait en partage la Neustrie, la Bourgogne et la moitié de l'Aquitaine, renonça comme son oncle à la couronne pour se faire moine, et mourut à Reims en 771, laissant deux enfants sous la tutelle de Gerberge sa femme. Sa mort laissa Karl, son frère, nommé depuis Charlemagne, maître de toute la monarchie française. Ce roi ambitieux, pour ceindre son front d'une couronne d'empereur, commença alors une longue suite de guerres qui durèrent trente-trois ans. D'abord Karl marche contre les Saxons, les défait dans les champs de Paderborn, et pille leur fameux temple dédié à l'idole Irminsul; ensuite il passe le mont Cenis, détruit l'armée de Didier, roi des Lombards, le père de sa première femme, et s'empare de ses états.
Pendant sou expédition, les Saxons essayent de reconquérir leur indépendance ; et bientôt ils sont forcés de subir de nouveau le joug du vaiqueur.
Adalgise, fils de Didier, fait à son tour une tentative pour recouvrer ses états; son allié, le duc de Frioul, est battu par le roi des Franks , fait prisonnier et condamné à avoir la tète tranchée. Après cette sanglante exécution, Karl abandonne lltalie, rentre en France, franchit les Pyrénées et rétablit le Maure Ibn-al-Arabi dans Saragosse. Les Huns, les Abares et les Grecs succombent sous ses armes ; les Saxons, révoltés une troisième fois, sont exterminés par le vainqueur; les femmes et les enfants sont arrachés à leurs foyers, et répandus dans la Flandre, dans l'Helvétie et dans les autres parties des états de Charlemagne; les Obotrides , peuples vandales du Mecklembûurg, sont transplantés dans la Saxe. Les Esclavons sont subjugés à leur tour; les Normands, les Anglais et les Danois résistent seuls aux armes du conquérant et envahissent les côtes do la Gaule.
Sans doute Charlemagne prévoyait déjà les ravages que ces barbares exerceraient un jour dans son empire; car il visita ses ports, fit construire un grand nombre de vaisseaux destinés à garder les côtes et à croiser dans l'Océan et dans la Méditerranée, depuis l'embouchure du Tibre jusqu'à, l'extrémité de la Germanie. L'activité incroyable que déploya ce prince pendant un règne de quarante-six ans, étonne, surprendl'esprit. Ses armées couvraient les Gaules, l'Allemagne, l'Italie, la Pannonie, traversaient les Alpes et les Pyrénées ; et partout Karl le Grand sortait victorieux de ces luttes terribles, où des peuples entiers s'exterminaient pour satisfaire son ambition.
Sa vie politique est remplie d'événements aussi i
ROIS, REINES, EMPEREURS
extraordinaires que sa vie militaire. En 774, la cour pontificale le reconnaît patrice et roi d'Italie ; en échange, le prince confirme les donations faites au saint-siége par Pépin le Rref. Dans les actes qui assurent ces possessions à l'Église de Rome, le chef des Franks prend déjà le titre d'empereur, se réserve la suzeraineté des états de l'Église, et oblige le pontife à déclarer dans un synode tenu au palais de Latran, qu'à l'avenir les rois franks auront le droit irrévocable d'approuver ou de rejeter l'élection des pape?.
Dans uu second voyage à Rome , Karl fait sacrer rois de Lombardie et d'Aquitaine ses fils Pépin et Louis; ensuite il réunit le duché de Bavière à la couronne de France. Plus tard il préside le célèbre concile de Francfort , et décrète que les biens patrimoniaux des ecclésiastiques doivent retourner à leurs parents et non à l'Église après la mort des prêtres. Les pontifes eux-mêmes sont obligés d'obéir à ses volontés; et Léon III le couronne empereur d'Occident. L'exil et la mort de l'impératrice Irène l'empêchèrent de réaliser son projet de réunir en sa personne les deux empires d'Orient et d'Occident en épousant cette princesse. Quelques années avant sa mort, Charlemagne convoqua l'assemblée des grands, du clergé et du peuple, pour faire connaître ses intentions dernières ; dans son testament il partageait ses immenses états entre ses fils, et reconnaissait cependant à la nation le droit de choisir elle-même un roi digne de la commander; mais seulement après la mort des princes qu'il venait de couronner.
Par ses soins, la ville de Boulogne \'it s'établir dans ses murs un entrepôt ; le port fut réparé et le phare entièrement reconstruit. Des écoles, des académies se fondèrent dans toutes les provinces de son empire ; et les savants du monde entier furent appelés à la cour, pour établir une académie modèle qu'il présidait lui-même. Il entreprit de former un corps de lois qui pût servir à tous les besoins de ses sujets, et ses nombreux édits attestent sa profonde sagesse. Il fit plusieurs règlements très-remarquables pour établir les rapports religieux et politiques de ses peuples. On appelait du nom d'articles, de chapitres ou de capitulaires, toutes les lois qui avaient été faites sous les rois franks. La race des Mérovingiens en a laissé un très-petit nombre et d'une minime importance; Charlemagne en a fait à lui seul soixantecinq, qui renferment onze cent cinquante et un articles. Ces espèces d'oi'donnances embrassent toutes sortes de matières. Nous en citerons quelques fragments qui feront juger de la civilisation de la France au huitième siècle. « Nul homme, ecclésiastique ou laïque, ne pourra, soit en temps d'abondance, soit en temps de cherté, vendre les vivres à un prix plus élevé que celui récemment fixé par boisseau, savoir : le boisseau d'avoine, un denier; l'orge, deux deniers; le seigle, trois deniers ; le froment, quatre deniers. Ceux qui voudront vendre les grains en pain devront donner douze pains de froment, chacun de deux livres, pour un denier; quinze pains de seigle, vingt pains d'orge et vingt-cinq pains d'avoine, du même poids, pour le prix d'un denier.
« Nous voulons et ordonnons qu'aucun de ceux qui servent dans notre palais, ne se permette d'y re-
cevoir les malfaiteurs qui cherchent un refuge soua notre toit impérial, et viennent s'y cacher pour cause de vol, d'homicide ou d'adultère. Si quelque homme libre viole notre défense et cache un criminel dans notre palais, il sera tenu de le porter sur ses épaules jusqu'à la place publique, et là il sera attaché au même poteau que le coupable.
« Quiconque trouvera des hommes se battant dans notre palais et ne pourra ou ne voudra pas mettre fin à la rLxe, supportera sa part du dommage causé.
« Charles, avec l'aide de Dieu, roi des Franis et des Lombards, et patrice des Romains; aux lecteurs religieux soumis à notre domination... Ayant à cœur d'améliorer l'état de nos églises, et voulant relever la culture des lettres, qui a presque entièrement péri par l'abrutissement et l'impéritie de nos ancêtres, nous engageons à l'étude des arts libéraux tous ceux que nous pouvons y attirer. Déjà nous avons corrigé, avec le secours de Dieu, les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, corrompus par l'ignorance des copistes ; maintenant, ne pouvant souft'rir que dans les lectures divines, au milieu des offices sacrés, il se glisse de discordants solécismes, nous désirons réformer les dites lectures. En conséquence, nous avions chargé de ce travail le diacre Paul, notre cHent familier ; nous lui anons enjoint de parcourir avec soin les écrits des Pères catholiques, et de choisir dans ces fertiles prairies quelques fleurs, afin d'en former pour ainsi dire une seule guirlande. Empressé d'obéir à nos ordres, Paul a relu les traités et les discours des divers Pères catholiques, et choisissant les meilleurs, il nous a offert, en deux volumes, des lectures pures de fautes. Ayant attentivement examiné le texte de ces volumes avec notre sagacité, nous les avons décrétés de notre autorité, et nous les transmettons à la religion de nos évèques pour les faire lire dans les églises du Christ. »
L'impartiaHté exige qu'après avoir rapporté les diverses actions de Charlemagne, nous traduisions les différentes opinions émises sur ce monarque par les historiens. Mézeray s'exprime ainsi sur ses qualités physiques et morales : « Le prince était d'une taille avantageuse; sept de ses pieds en mesuraient la hauteur ; son corps, bien proportionné, paraissait élégant, malgré une légère obésité. Il avait le col court et gros, les yeux bien fendus et brillants, le nez long et aquilin, le visage ouvert, le teint frais, la démarche grave, le port et le geste martials, la voix mâle et d'un timbre un peu aigu. Son esprit était doux et jovial, sa conversation familière, aisée et entraînante.
« Laborieux, sobre, libéral et courtois, Charlemagne détestait les flatteurs; il s'habillait avec une grande simplicité dans l'intérieur de son palais; mais dans les cérémonies publiques, où la majesté de l'État était représentée par le souverain, rien n'égalait la magnificence de ses vêtements. Pendant ses repas, il se faisait lire l'histoire des rois ses prédécesseurs, ou les ouvrages de saint Augustin. Après le dîner, il prenait deux ou trois heures de repos, et il interrompait le sommeil de la nuit pour se livrer à l'étude ou à la prière ; il rendait la justice à toute heure, même en prenant les habits qui devaient le couvrir. Le printemps et l'été étaient consacrés aux expéditions guerrières; pendant l'automne il se
livrait aux plaisirs de la chasse; etl'hiver était l'épo- (jne des grands conseils ou de ses travaux littéraires. Plusieurs heures du jour ou de la nuit étaient employées à l'étude sérieuse de l'astronomie et de la théologie, sciences dans lesquelles il excellait.
« Clément et charitable, il savait pardonner aux coupables, et ses libéralités s'étendaient jusqu'en Syrie et en Afrique. Ses trésors étaient toujours ouverts aux savants et aux artistes. Sous son règne, la France se couvrit d'églises, de palais, d'édifices publics, les ports de mer furent réparés, les routes lurent élargies , des chaussées furent élevées pour rendre les rivières navigables; enfin Karl établit dans toutes les villes maritimes d'immenses arsenaux et construisit un grand nombre de vaisseaux. »
D'autres historiens, loin de nous montrer Charlemagne comme le modèle des princes, l'accusent d'avoir dépouillé ses neveux de leurs états, d'avoir répudié la fille de Didier et d'avoir fait mourir son beau-père. Ils le représentent comme un prince cruel et débauché, dont la vie privée était souillée par les débordements les plus honteux. Ils disent que quatre femmes légitimes ne suffisaient point à son incontinence; qu'il avait cinq concubines en titre, que ses palais étaient remplis de prostituées ; que ses guerres religieuses contre les Saxons, et les cruautés qu'il exerça sur ces peuples courageux, avaient pour but une exécrable ambition et le désir de se faire reconnaître comme empereur d'Occident par les pontifes de Rome. Ils prétendent que pour accomplir ses projets, il prodigua les trésors de la Gaule, et fit couler par torrents les larmes et le sang des peuples; enfin que ses actes de clémence et de générosité avaient pour mobile unique l'orgueil et la superstition; qu'il était mesquin, parcimonieux et même d'une avarice sordide; qu'il se montrait soucieux à l'excès, du soin de ses domaines, de la vente de ses bois, de ses foinr, de ses fruits et de ses légumes.
Pasquier, dans ses écrits l'appelle ambitieux, cruel, adultère, incestueux, et l'accuse d'avoir souillé la couche de ses filles. Le moine Airaoin, contemporain de Louis le Débonnaire, affirme que le jeune prince, à son avènement à l'empire, bannit du palais les courtisanes qui étaient restées après la mort de Charlemagne son père ; et qu'il renferma ses sœurs dans des monastères, parce qu'elles furent convaincues d'avoir entretenu des relations criminelles avec des valets et des soldats. La chronique du monastère de Lorch, qui raconte l'histoire delà belle Imma et d'Éginhard, est encore une preuve irréfragable des désordres de la cour du grand empereur, ^'oici ce récit gracieux tel qu'il est rapporté dans une antique légende : « Eginhard, archichapelain et secrétaire de l'empereur Karl, s'acquittait très-honorablement de son office auprès du roi, et s'était fait chérir de tous ; il était aimé surtout d'une très-vive ardeur par la fille du prince, qui avait été promise au roi des Grecs. Un peu de temps s'était écoulé, et chaque jour croissait entre eux l'amour; la crainte les retenait ; et de peur de la colère impériale, ils n'osaient courir le grave péril de se voir. Mais l'infatigable amour triompha de tout; l'impatient Eginhard, brûlant d'un feu sans remède, n'osant s'adresser par un messager aux oreilles de la jeune fille, prit tout d'un coup
confiance en lui-même, et secrètement, au milieu de la nuit, il se rendit dans les appartements qu'elle habitait. Ayant frappé doucement à sa porte et comme pour parler à la jeune fille par ordre du roi, il obtint la permission d'entrer; et alors, seul avec elle, l'ayant charmée par de secrets entretiens, il donna et reçut de tendres embrasscments, et son amour jouit du bien tant désiré!
« Mais lorsqu'à l'approche de la lumière du jour il voulut retourner, à travers les dernières ombres de la nuit, là d'où il était venu ; il s'aperçut que soudainement il était tombé beaucoup de neige, et n'osa sortir, de peur que la trace des pieds d'un homme ne trahît son secret. Tous deux pleins d'angoisses de ce qu'ils avaient fait, et saisis de crainte, demeuraient en dedans. Enfin, la charmante jeune fille que l'amour rendait audacieuse, proposa à son amant de le recevoir sur son dos pour le porter, avant l'approche du jour, tout près de sa chambre, qui était de l'autre côté de la cour; elle s'inc!inaen efl'et et emporta son amant.
« Or, l'empereur, qui, par la volonté divine, avait passé cette nuit sans sommeil, étant levé avant l'aube, regardait à une fenêtre de son palais ; il vit sa fille marchant lentement et d'un pas chancelant sous un fardeau. Et lorsqu'elle l'eut déposé, il fut surpris de voir deux êtres s'agiter, l'un regagnant la chambre de son secrétaire, et sa fille reprenant bien vite la trace de ses pas. Après les avoir longtemps regardés, Karl, saisi à la fois d'admiration et de chagrin, pensa que cela n'arrivait point sans une disposition d'en haut; il se contint, et garda le silence sur ce qu'il avait vu. Cependant Eginhard, tourmenté de ce qu'il avait fait, et bien sûr que de façon ou d'autre la chose ne demeurerait pas longtemps ignorée du roi son seigneur, résolut de s'éloigner de sa maîtresse. Dans son angoisse, il alla trouver l'empereur et lui demanda à genoux une mission à l'étranger, disant que ses services, déjà nombreux, n'avaient pas reçu de récompense convenable. Le roi, ne laissant rien connaître de ce c{u'il savait, assura Eginhard qu'il répondrait bientôt à sa demande ; aussitôt il convoqua dans son palais ses conseillers, les principaux de son royaume et ses autres familiers. Cette magnifique assemblée de divers seigneurs étant réunie, il commença par se plaindre de l'outrage que la majesté impériale avait reçue du coupable amour de sa fille avec son secrétaire, ajoutant qu'il en était grandement troublé. Les assistants demeuraient frappés de stupeur, et quelque-uns paraissaient douter encore, tint la chose était hardie et inouïe.
« Lorsque le roi eut bien observé l'affection que chacun lui portait, et qu'entre les divers avis il se fut arrêté à celui qu'il voulait suivre, il leur parla \insi : Vous n'ignorez pas que, souvent, deschosesqui commencent par un malheur ont une issue favorable ; il ne faut donc point se désoler, mais bien plutôt rechercher pieusement et respecter les intentions de la Providence. Je ne ferai pas subir à mon secrétaire, pour cette déplorable action, un châtiment qui accroîtrait le déshonneur de ma fille, au lieu de l'effacer. Je crois qu'il est sage de pardonner à leur jeunesse et de les unir en légitime mariage, pour donner ainsi à leur faute une couleur d'honnêteté. Ayant ouï cet avis du
ROIS, REINES, EMPEREURS
Imma et Éginhard
roi, tous se réjouirent hautement, et le comblèrent de louanges pour la douceur de son jugement. Le prince fit comparaître Éginhard en sa présence, et lui dit : Vous avez fait parvenir à mes oreilles vos plaintes de ce que notre royale munificence n'avait pas encore répondu dignement à vos services. A vrai dire, c'est ■votre propre négligence qu'il faut accuser; car au milieu de si grandes affaires, dont je porte seul le poids, je ne pouvais deviner vos désirs et songer à accorder à vos services les honneurs qui leur sont dus. Pour ne pas vous retenir par de long discours, je ferai maintenant cesser vos plaintes par un magnifique don ; je vais vous donner ma fille en mariage, votre porteuse, celle qui déjà, ceignant sa robe, s'est montrée si docile à vous porter. Aussitôt, d'après l'ordre du roi, et au milieu d'une suite nombreuse, on fit entrer la belle Imma, le visage couvert d'un charmante rougeur, et le père la mit lui-même entre les mains d'Éginhard, avec une riche dot, quelques domaines, beaucoup d'or et d'argent, et une profusion de tentures et de meubles précieux. »
Quels que soient les crimes de Charlemagne, il apparaît comme un des plus grands hommes qui
aient traversé l'histoirj. La protection qu'il accor^'a aux lettres, aux arts, aux sciences; le soin c(u'il prit de l'instruction publique , nous le rendent' rccommandable, et nous disposent à rejeter la cause de ses vices sur la barbarie du temps.
Sa vieillesse fut aussi laborieuse que l'avait été sa jeunesse; enfin il mourut le 28 janvier 814, dans la soixante et onzième année de son âge. Son inhumation eut lieu dans la capitale de son empire, à Aixla-Chapelle ; on descendit le corps dans un immense caveau ; il fut assis sur un trône d'or, et revêtu des habits impériaux, du manteau royal, et d'un chapeau do pèlerin. On lui mit une couronne d'or sur la tète, un cahce à la main, une épée au côté, et un livre d'Évangiles sur les genoux ; un sceptre et un bouclier d'or lurent déposés à ses pieds ; on remplit le sépulcre de pièces d'or, de pierreries et de parfums, et il fut scellé du sceau royal. Au-dessus du monument on éleva un arc de triomphe sur lequel fut gravée cette épitaphe : « Ici reposent les restes de Charlemagne, grand et orthodoxe empereur. Il étendit glorieusement le royaume des Franks, et le gouverna heureussement durant quarante-sept années. »