‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 94 sur 125 · SERGIUS II · texte numérisé non relu

SERGIUS II

tomba une pluie si abondante, que le ruisseau devint un torrent, et que le lendemain il fut impossible aux ennemis de le franchir ! Du moins c'est ainsi que la légende raconte la délivrance miraculeuse du monastère.

Furieux de voir cette riche proie leur échapper, les Sarrasins assouvirent leur rage contre les malheureux habitants des campagnes ; ils brûlèrent les métairies, enlevèrent les bestiaux , violèrent les femmes, firent périr dans les supplices tous les moines qu'ils rencontrèrent; enfin ils ravagèrent l'Italie entière jusqu'à la fin du règne de Sergius.

Le pontife mourut subitement le 27 janvier 847, après avoir occupé le saint-siége pendant trois ans; il fut enterré à Saint-Pierre.

Dans les Gaules, un moine mendiant, nommé Gothescalc, cherchait à soulever une hérésie et enseignait la doctrine de la prédestination, c'est-à-dire que, suivant son opinion, les hommes ne pouvaient se corriger de leurs erreurs ni de leurs habitudes de péché à cause d'une puissance occulte qui les entraînait malgré eux à leur perte, et parce que Dieu les prédestinait au mal comme au bien de toute éternité. lie célèbre Raban-Maur, archevêque de Mayence, combattit vigoureusement ces doctrines

pernicieuses, et fit condamner l'hérésiarque dans plusieurs conciles, sans égard pour les liens d'affection qui l'attachaient au moine Gothescalc. Tous deux avaient en effet passé un grand nombre d'années dans le monastère de Fulde, dont Raban était devenu directeur.

C'est de cette pieuse retraite que les plus illustres docteurs du neuvième siècle sortirent pour répandre les lumières dans toute la Gaule, entre autres Valafrid Strabon et Loup de Ferrières. Pendant vingt années Raban resta à la tète de cette célèbre communauté, qui ne comptait pas moins de deux cent soixante-dLx moines, et se fit chérir de tous par sa douceur, sa piété, son esprit de concorde et de conciliation. Néanmoins l'amour des sciences et de la retraite lui fit prendre subitement la résolution de renoncer à sa dignité d'abbé, et il se retira au mont Saint-Pierre, dans une petite habitation isolée, où il composa une grande quantité d'ouvrages fort remarquables sur la philosophie et sur différentes branches des connaissances sacrées et profanes. A l'âge de soixante-dix ans, il fut nommé archevêque de Mayence; forcé d'accepter le fardeau de l'épiscopat, il le porta glorieusement jusqu'à sa mort, dont il serait difficile d'assigner l'époque certaine,

IIISTOIIIE DES PAPES

LEON lY

Intronisation de Léon. — Orgueil du pontife. — Le miracle du basilic. — Fourlierie des prêtres. — Léon fait élever des murailles autour de Rome. — Défaite des Sarrasins par les alliés du pape. — La cilé Léonine. — Cérémonies usitées pour l.i dédicace des nouvelles villes. — Fondation de Léopolis. — Jugement du p éfet Gracien, accusé de vouloir s'afîianchir de la domination française. — Mort de Léon. — Otùnions des historiens sur son caractère.

Léon était fils d'un seigneur italien nommé Rodoalde; ses parents l'avaient placé dans le monastère de Saint -Martin, situé près de l'église de Saint- Pierre, afin qu'il acquît dans cette retraite pieuse la connaissance des Ecritures sacrées. Le jeune religieu.x fut recommandé à Grégoire IV, qui le fit venir au palais de Latran, et l'ordonna sous-diacre en l'attachant à sa personne. Sergius II le prit également en grande afiection, il le consacra prêtre du titre des Quatre Couronnes, et le combla de richesses et d'honneurs.

A la mort de son protecteur, Léon brigua la papauté, suivant quelques auteurs; selon d'autres, il fut élevé sur le saint-siége par les suffrages unanimes et contre sa volonté. Tous conviennent cependant qu'après son élection il se rendit au palais patriarcal, suivi d'un cortège magnifique, et qu'il présenta ses pieds à baiser au clergé, aux seigneurs et aux citoyens notables. Les Romains n'osèrent pas ordonner le nouveau pontife sans l'autorisation de Lothaire, et le simt-siége resta pour ainsi dire vaeant pendant deux mois.

Mais l'approche des barbares, qui menaçaient d'assiéger Rome une seconde fois, détermina le conseil delà ville à ne point attendre plus longtemps les commissaires de l'empereur, et le pape fut consacré par trois évêques. Le premier acte du saint-père, après son intronisation, fut de réparer l'églife de Saint-Pierre, qui avait été dévastée par les Arabes;

il l'orna de croix d'or, de calices, de chandeliers d'argent, de rideaux et de tapisseries en étoffes précieuses; il fit placer au frontispice de la Confession ou du prétendu sépulcre de saint Pierre, des tables d'or enrichies de pierreries, et ornées de peintures en émail représentant son portrait et celui de Lothaire ; le sépulcre était entouré de larges bordures d'argent richement travaillées, et tous ces ornements étaient recouverts d'un immense tabernacle d'argent du poids de seize cents livres.

Ces embellissements, et les revenus qu'il affecla aux prêtiesde celte basilique, s'élèvent à plus de trois mille huit cent seize livres pesant d'argent., et à plus de deux cent seize livres d'or. Pour faire auprécier le scandale des prodigalités du pontife envers son clergé, et l'insatiable avarice des prêtres de Rome, il suffira de rapporter deux faits de cette époque malheureuse. « Au concile de Toulouse, tenu en 846, la contribution que chaque curé était tenu de fournir à son évèque se composait d'un minol de froment, d'un minot d'orge, d'une mesure de vin et d'un agneau, le tout évalué deux sous. » Le second exemple de la misère publique est puisé dans la vie de Charles le Chauve. « Le prince fit un édit, en 864, pour ordonner ime nouvelle fabrication de monnaies; et comme par ce décret l'ancienne monnaie était décriée et n'avait plus cours, il ordonna qu'il serait tiré de ses coffres cinquante livres d'argent pour être répandues dans le commerce. » Ainsi on peut

iuger dans cpiel abrutissement et dans quelle misère les rois et les prêtres avaient plongé les nations, puisque le calice ou la patène d'une église de Rome valait plus à elle seule que tout le numéraire des commerçants d'un grand royaume!

On comprend difficilement que des hommes soient descendus à un tel degré d'abjection, et qu'ils se soient ainsi laissé dépouiller par l'avarice des souverains; on serait tenté même de révoquer en doute ces faits extraordinaires, si les historiens conteoiporains ne les rapportaient ave; une naïveté qui garantit la vérité des récits.

Les chroniqueurs de l'époque attribuent au saintpère la mort d'un dragon terrible, l'effroi de la ville sainte. Voici la légende : « Un basilic d'une longueur de plus de trente pieds sur une grosseur de deux et demi, s'était retiré dans une caverne près de l'église de Sainte-Lucie, oy personne n'osait approcher, car le souffle du monstre donnait la mort. Néanmoins le pontife se rendit processionnellement à la tête de son clergé dans la caverne où se cachait le basilic, et 'dès que l'animal entendit la voix du saint-père il mourut en jetant une grande quantité de flammes parla bouche!... »

Ce miracle n'empêcha pas les Arabes de continuer leurs ravages sur les côtes de l'Itahe, de saccager les villes et de dévaster les campagnes. Léon, redoutant qu'ils ne vinssent jusqu'à Rome, et désirant mettre la basilique de Saint-Pierre à l'abri d'un coup de main, la fit entourer de murailles et de bastions, et résolut même d'exécuter le projet formé par un de ses prédécesseurs, de bâtir une ville près de cette église. Il s'adressa d'abord à l'empereur Lothaire, qui approuva les plans de la nouvelle cité et envoya des sommes considérables pour accélérer les constructions ; ensuite il assembla les notables de Rome et les consulta sur les mesures à prendre pour l'exécution des travaux. D'après leur avis et dans un intérêt général, on fit venir les serfs des villes et des domaines qui appartenaient aux seigneurs et aux monastères.

Quatre années entières furent employées aux travaux de fondation; le pontife visitait chaque jour les ou%Tiers, sans être arrêté par le froid, par le vent ni par la pluie ; en même temps il releva les anciens murs de Rome, qui tombaient en ruines, et fit construire quinze tours, dont deux étaient placées sur les rives du Tibre et fermaient le fleuve par de grosses chaînes. Les travaux n'étaient pas encore terminés lorsqu'on apprit le débarquement des Sarrasins dans l'île de Sardaigne.

A cette nouveUe, Léon craignant d'être bientôt assiégé par ces barbares, fit demander des secours aux habitants de Naples, d'Amalfi et de Gaëte. Sa demande fut écoutée, et Césaire, fils" de Sergius, maître de la milice napolitaine, fut chargé de conduire des troupes au pontife pour s'opposer au débarquement des Arabes. Le saint-père vint à Ostie afin de recevoir ses alliés ; il accueillit les chefs napolitains avec de grandes démonstrations d'amitié, et fit baiser ses pieds aux soldats , ensuite il célébra une messe solennelle et donna la communion à toute l'armée. A peme la cérémonie était-elle achevée que les voiles des Sarrasins se montrèrent dans

la haute mer; les troupes, enthousiasmées par cette circonstance, qu'ils regardaient comme un heureux présage, poussèrent des cris de joie à la vue des vaisseaux ennemis ; mais le saint-père, moins confiant dans les prodiges célestes, s'esquiva pendant la nuit et rentra honteusement à Rome.

A la pointe du jour les Sarrasins opérèrent leur descente sur la côte; les Napohtains, qui se tenaient cachés derrière les rochers , laissèrent débarquer tranquillement une partie des ennemis ; ensuite, se démasquant à l'improviste, ils fondirent sur les Arabes et en firent un carnage horrible. Presque tous furent passés au fil de l'épée ; et une tempête s'étant élevée au même instant, le reste de la flotte fut entièrement dispersé. Ceux qui abordèrent dans les îles voisines furent poursuivis par les Napolitains; les uns furent pendus aux arbres des forêts, les autres furent conduits à Rome et condamnés à travailler aux murailles.

Ces nouveaux renforts d'ouvriers accélérèrent les travaux de la basilique de Saint-Pierre, et la nouvelle ciié fut achevée le 27 juin 849. Alors le saint-père, voulant terminer son œuvre par une cérémonie imposante, convoqua tous les évêques d'Italie, le clergé de Rome, les grands, le peuple; et à la tête d'une multitude immense il se rendit auprès des murs d'enceinte, les pieds nus et le front couvert de cendres. La procession fit plusieurs fois le tour des murailles en chantant des hymnes et des canticpies ; à chaque station le pontife arrosait les édifices avec de l'eau histrale et prononçait une oraison devant les portes de la ville ; enfin on célébra la messe dans l'église de Saint-Pierre, et Léon fit distribuer de riches présents aux ouvriers et même aux Sarrasins qui avaient pris part aux travaux. La dédicace étant terminée, la nouvelle ville reçut le nom de cité Léonine.

Le saint-père s'occupa également de fortifier Porto, qui restait exposée aux invasions des infidèles , mais pendant qu'il était occupé de ces travaux, un grand nombre de Corses, chassés de leur pays par les Maures, vinrent se réfugier à Rome, et supplièrent le pontife de les prendre sous sa domination, s'engageant par serment, pour eux-mêmes et pour leurs descendants, à conserver une inviolable fidélité envers le saint-siége. Léon accueillit favorablement cette demande et leur ofl'rit pour résidence la ville de Porto, où ils s'établirent avec leurs femmes et leurs enfants, il leur donna même des terres, des bœufs, des chevaux, des vivres et de l'argent L'acte de cette donation fut confirmé par Lothaire et par son fils, qui vint le déposer sur la Confession de saint Pierre, en présence des grands, du clergé et du peuple. A la suite de cette magnifique cérémonie, le saint père accorda au métropolitain Hincmar l'autorisation de porter constamment le pallium, ornement de distinction, sorte de manteau dont les archevêques ne devaient se couvrir que dans les grandes solennités.

Bientôt la sollicitude du pontife s'étendit sur les malheureux habitants de Centumcelles, qui depuis quarante ans avaient été chassés de leur ville par les Sarrasins, et dont toutes les demeures avaient été détruites de fond en comble. Depuis cette époque,

LEON IV

ils avaient été forcés de se réfugier dans les Ijois et de vivre comme des bêtes sauvages ; le pape, tonclié de leur affreuse misère, pénétra dans les retraites de ces infortunés, leur prodigua des secours, et fit bâtir, pour les recevoir, une ville nouvelle qu'il nomma Léopolis et qu'il dédia solennellement, avec les mêmes cérémonies qui avaient été pratiquées pour la cité Léonine. Dans le siècle suivant, cette ville étant devenue trop petite pour contenir la population, qui s'était prodigieusement accrue, les habitants l'abandonnèrent pour retourner à l'ancienne Centumcelles sur la mer, qu'ils appelèrent Civita-Vecchia ou ville vieille.

Pendant que Léon était occupé à réparer les désastres que les Sarrasins avaient faits en Italie, Daniel, chef de la milice de Rome, se rendait auprès de l'empereur Louis et accusait le préfet Gracien d'avoir formé le projet de s'alfrancliir de la domination des Français. Cette révélation irrita le pi'ince contre les Romains; il rassembla des troupes à la hâte, et sans donner avis au pontife ni au sénat de ses projets, il envahit la ville sainte à la tête de son armée. Malgré l'hostilité de cette démarche, le pape reçut Louis, avec de grands honneurs, sur les degrés de la basilic[ue de Saint-Pierre, et lui fit un discours plein d'onction et de sagesse pour lui demander la cause de son mécontentement. Le monarque refusa de répondre aux observations de Léon, et lui ordonna de convoquer aussitôt un concile, afin de juger la conduite de (jracien, qui était accusé du crime de lèse-majesté.

Au jour fixé, l'empereur, le pape, et les seigneurs romains et français se rendirent en grande pompe au nouveau palais de Léon; la séance fut ouverte par Daniel, qui comparut comme accusateur de Gracien. Celui-ci repoussa victorieusement toutes les accusations, et ciinvaiininit son adversaire de calomnie; alors 11' saiiil-|jiMi', au nom de l'assemblée déclara que le caluinniaicui' serait livré k l'accusé, selon la loi romaine ; cependant, à la prière de Louis, la sentence fut l'étractée, et le coupable évita le juste ch'itiment de son crime. Ce fut le dernier décret rendu parle pontife; il raom'ut au commencement de l'année 853, après un règne de six années.

Plusieurs auteurs catholiques exaltent l'innocence de la vil' de Li'nn, la pureté de ses mœurs, sa piété sincère, sa liluMaliii' et son instruction. D'autres écrivains l'-aliMniMit recommandables par lejrs lumières, ariiriiirnt qui' le saint-père avait fondé un monastère de reli^'ii'uses dans sa propre maison, et qu'il s'abandonnait avec elles aux plus abominables débauches; ils l'accusent d'avoir été d'une avarice sordide, et ils citent pour appuyer leur opinion le témoignage du célèbre abbé Loup de Ferrière.

En eflét, ce religieux ayant été envoyé à Rome comme ambassadeur, eut soin de se munir de magnifiques présents, « parce que, dit-il, sans cette «indispensable précaution on ne saurait approcher de «Léon IV. » Enfin, ces historiens prétendent que le soin de sa sûreté personnelle, et non sa solKcituflc pour les peuples, fut l'unique mobile des immenses travaux qu'il fit exécuter dans la province romaine.

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