‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 95 sur 125 · PA PESSE · texte numérisé non relu

PA PESSE

JEANxXE :-

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L'existence de la pa[.essc Jeanne prouvée par des témoignages authentique^ et irrécu-saliles. — Naissance de Jeanne. — Opinions sur son vérilable nom. — Ses premières amours avec un jeune moine. — Jeanne se déguise en liomme pour entrer dans i-? nionastÎTO de son amant. — Elle passe en .Angleterre et se fait rcniar([iier par son proron(> savoir. — Ses voyage; en Grèce. — Mort de son amont. — Jeanne se rend à Rome. — Sa grande répulalion de sainteté et d éloquence se répand dans toute 1'!talie. — Intronisation de la papesse. — Mirailes arrivés pendant son pontificat. — La papesse con.sacre des prêtres, ordunno des évêques et présente ses pieds à l'adoration des fidèles, suivant la coutume d^s pontifes. — L'empereur Lotliaire par ses conseils embrasse la vie monastique. — Louis II, fils de Lotliaire, reçoit la couronne impériale des mains de Jeanne. — Ses amours avee un cardinal. — Elle devient enceinte. — Les démons font des menaces terribles à la papesse. — Visions di Jeanne. — Air milieu d'une procession solennelle la papesse Jeanne, morilce sur un cheval richement hanarché, revêtue des ornements pontificaux, précédée de la croix et accompagnée du clergé romain, est prise des douleurs r'e l'enfantement, et accouche en présence de tout le peuple! — Mort de U papesse. — Confusion du clergé. — Les prêtres étouffent l'enfant de Jeanne. — Histoire de la chaise percée. — Exemples de femmes déguisées sous des vêtements d'hommes. — Sainte Thècle, maîtresse de saint Paul. — La belle Eugénie élevée à la dignité d'abbé dans un couvent de bénédiotius. — Aventures .singulières du moine Théodore sur le siège patriarcal de Constantinople.

Pendant plusieurs siècles l'histoire de la papesse Jeanne avait été regardée, par le clergé même, coi/imc incontestable; mais dans la suite, les ultramontains, comprenant le scandale et le ridicule que le règne d'une femme devait jeter sur l'Église, ont traité de fable digne du mépris des hommes éclairés le pontificat de cette femme célèbre. Des auteurs plus équitables ont défendu au contraire la réputation de Jeanne, et ont prouvé, par les témoignages les plus authentiques, que la papesse avait illustre son règne par l'éclat de ses lumières et par la pratique des vertus chrétiennes

Le fanatique Baronius regarde la papesse comme un monstre que les athées et les hérétiques avaient évoqué de l'enfer par sortilèges et maléfices ; le superstitieux Florimond de Raymond compare Jeanne à un second Hercule qui aurait été envoyé du ciel pour écraser l'Éghse romaine, dont les abominations avaient excité la colère de Dieu. Mais la papesse a

été victorieusement défendue par un historien anglaisnommé Alexandre Cook; samémoirea été vengée par lui des calomnies de ses deux adversaires, et le ponlificat de Jeanne a repris sa place dans l'ordre chronologique de l'histoire des papes. Les longues disputes des cathohques et des protestants au sujet de cette femme célèbre ayant donné un attrait puissant à son histoire, nous sommes obligés d'entrer dans tous les détails d'une vie aissi exlraordinaire.

Voici de quelle manière le jésuite Labbé, un des ennemis de la papesse, envoyait son cartel de défi aux chrétiens réformés : « Je donne le démenti le » plus formel à tous les hérétiques de France, d'An- « gleterre, de Hollande, d'Allemagne, de Suisse, » et de tous les pays de la terre, de pouvoir ré- » pondre avec la plus légère apparence de vérité à » la démonstration chronologiiiue que ;'ai publiée » contre la fable que les hétérodoxes ont racontée » sur la papesse Jeanne, fable impie dont j'ai ren-

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La 1 ipebse Je miie.

« versé les fragiles fondemonts d'une manière invin-

« cible ) Les protestants, loin d'être intimidés

par l'efironterie du jésuite, réfutèrent victorieusement toutes ses allégations, démontrèrent la fausseté de ses citations, détruisirent tout l'échafaudage de ses fourberies et de ses mensonges ; et malgré les anathèmes du P. Labbé, ils firent sortir Jeanne des espaces imaginaires où le fanatisme l'avait reléguée et la rétablirent à sa véritable place.

Dans son libelle, le P. Labbé accusait Jean Hus, Jérôme de Prague, Wiclef, Luther et Calvin d'être les inventeurs de l'histoire de la papesse ; mais on lui prouva que Jeanne étant montée sur le saint-siége près de six siècles avant l'apparition du premier de ces hommes illustres, il était impossible qu'ils eussent imaginé cette fable; et que, dans tous les cas, Marianus, qui écrivait la vie de la papesse plus de cent cinquante ans avant eux, n'aurait pas pu la copier dans leur ouvrage.

L'histoire, dont les vues morales s'élèvent au-dessus des intérêts des sectes religieuses, doit donc s'occuper de faire triompher la vérité, sans s'inquiéter des colères sacerdotales; et d'ailleurs l'existence de cette femme célèbre ne doit porter aucune atteinte à la dignité du saint-siége, puisque Jeanne, pendant le cours de son règne, n'imita point les fourberies, les trahisons ni les cruautés des pontifes du neuvième siècle.

Des chroniques contemporaines établissent avec la dernière é\'idence l'époque du règne de Jeanne; et leurs assertions méritent d'autant plus créance, que ces historiens étant des prélats, des prêtres et des moines, tous zélés partisans du saint-siége, se trouvaient intéressés à nier l'apparition scandaleuse d'une femme sur le trône de saint Pierre. Il est vrai que plusieurs auteurs du neuvième siècle ne font pas mention de cette héroïne ; mais on attribue avec juste raison leur silence à la barbarie de l'époque et à l'abrutissement du clergé.

Une des preuves les plus irréfragables de l'existence de Jeanne est précis^ent dans le décret qui fut rendu par la cour de Rome pour défendre de placer Jeanne sur le catalogue des papes, i Ainsi, ajoute l'équitable " Launoy, il n'est pas juste de soutenir que le si- « lence que l'on a gardé sur cette histoire, dans les " temps qui ont immédiatement suivi l'événement, " soit préjudiciable au récit qui en a été fait plus tard. « Il est vrai que les ecclésiastiques contemporains " de Léon IV et de Renoît III, par un zèle outré « pour la religion, n'ont point parlé de cette femme « remarquable ; mais leurs successeurs, moins scru- " puleux, ont enfin découvert le mystère »

Plus d'un siècle avant que Marianus écrivît les manuscrits qu'il a laissés à l'abbaye de Fui de, différents auteurs avaient déjà rapporté plusieurs versions sur le pontificat de la papesse ; mais ce savant rehgieux a éclairci tous les doutes, et ses chroniques ont été acceptées comme authentiques par les érudits consciencieux qui établissent les vérités historiques sur les témoignages des hommes dont la probité et les lumières sont incontestables. En effet, tout le monde s'accorde à reconnaître que Marianus était un écrivain judicieux, impartial et véridique; sa réputation est si bien établie, que l'Angleterre, FÉcosse et l'Alle-

magne ont revendiqué l'honneur d'être sa patrie ; d'ailleurs son caractère de prêtre et le dévouement qu'il montra toujours au saint-siége ne permettent pas de le suspecter de partialité contre l'Eglise catholique.

Marianus n'était point un moine faible, dupe ou visionnaire; au contraire, il était très-éclairé, trèsinstruit, rempli de fermeté, de religion, et il avait donné des preuves incontestables de l'attachement qu'il portait à la cour de Rome, en défendant avec un grand courage le pape Grégoire VII contre l'empereur Henri IV. Il n'est donc pas possible de récuser l'autorité d'un pareil témoignage; autrement, il n'existerait plus un seul fait historique à l'abri des contestations, ou qu'on pût regarder comme évident.

Aussi les jésuites, qui ont cherché à révoquer en doute l'existence de la papesse, comprenant la force que les écrits de cet historien donnaient à leurs adversaires, ont voulu accuser d'inexactitude les copies des ouvrages de Marianus. Mabillon, surtout, prétend qu'il existe des exemplaires dans lesquels il n'est pas question de la papesse; pour réfuter cette assertion, il suffit de consulter les manuscrits des principales bibliothèques d'Allemagne, de France, d'Oxford, et du Vatican. En outre, il est prouvé que les manuscrits autographes du rehgieux, qui ont été conservés en France pendant plusieurs siècles dans la bibliothèque du Dôme, contenaient réellement l'histoire de la papesse Jeanne.

Il est également impossible d'admettre qu'un homme du caractère de Marianus Scotus eût chargé ses chroniques d'une aventure aussi singulière, si elle n'eût été véritable. Néanmoins, en admettant qu'il eût été capable d'une telle imposture, est-il probable que les papes qui gouvernaient alors l'Église eussent gardé le silence sur cette impiété? Grégoire VII, le plus orgueilleux des pontifes, et le plus passionné pour la prétention à l'infailhbihté du saint-siége, auraitil souffert qu'un moine eût déshonoré la cour de Rome avec autant d'insolence? Victor III, Urbain II, Pascal II, contemporains de Marianus, auraient-ils laissé cet outrage impuni? Enfin les écrivains ecclésiastiques de son siècle, et surtout le célèbre Albéric du Mont-Cassin, si dévoué aux papes, auraient-ils manqué de s'élever contre une telle infamie?

Ainsi d'après les témoignages les plus irrécusables et les plus authentiques, il est démontré que la papesse Jeanne a existé dans le neuvième siècle; qu'une femme a occupé la chaire de saint Pierre, a été le vicaire de Jésus-Christ sur la terre et proclamée souverain pontife de Rome !!1

Une femme assise sur la chaire des papes, la tête ornée de la tiare, et tenant dans ses mains les clés de saint Pierre, est un événement extraordinaire, dont les fastes de l'histoire n'offrent qu'un seul exemple ! Et ce qui étonne davantage l'esprit, ce n'est pas qu'une femme ait pu s'élever par ses talents audessus de tous les hommes de son siècle, puisque des héro'ines ont commandé des armées, ont gouverné des empires, ont rempli le monde du bruit de leur gloire, de leur sagesse et de leurâ'^-ertus ; mais que Jeanne, sans armées, sans trésors, n'ayant d'autre appui que son intelligence, ait été assez habile pour tromper le clergé romain, et faire baiser ses pieds aux orgueilleux cardinaux de la ville sainte ; voilà ce qui la

LA PAPESSE JEANNE

place au-dessus de toutes les héroïnes, car aucune n'approche du merveilleux d'une femme devenue pape !

Dans une vie aussi extraordinaire que celle de Jeanne, nous devons rapporter tous les événements qui nous ont été transmis par les historiens, et entrer dans le détail des actions de cette femme remarquable, depuis sa naissance jusqu'à sa mort.

Voici la version de Marianus Scotus sur la naissance de la papesse : « Au commencement du neuvième siècle, Karl le Grand, après avoir subjugué les Saxons, entreprit de convertir ces peuples au christianisme, et fit demander en Angleterre des prêtres savants qui pussent, le seconder dans ses projets. Au nombre des professeurs qui" passèrent en Allemagne, se trouva un prêtre anglais accompagné d'une jeune fille qu'il avait enlevée à sa famille pour cacher sa grossesse. Les deux amants furent obligés d'interrompre leur voyage et de s'arrêter à Mayence, où bientôt la jeune Anglaise accoucha d'une fille, dont les aventures devaient occuper un jour les siècles futurs ; cette enfant était Jeanne. »

On ne connaît point exactement le nom qu'elle porta dans son enfance; la fille du prêtre anglais est également appelée Agnès par quelques auteurs, Gerberte ou Gilberte par d'autres, et enfin Jeanne par le plus grand nombre ; le jésuite Sevarius prétend qu'on la nommait aussi Isabelle, Marguerite, Dorothée et Juste. Nous ne sommes pas mieux instruits sur le surnom qu'elle prit ; les uns assurent qu'elle ajoutait à son nom la désignation d'Anglais; les autres veulent le joindre au nom de Gerberte; et un auteur du quatorzième siècle l'appelle dans sa chronique Magnanima, sans doute pour exprimer la hardiesse et la témérité de Jeanne, à l'imitation d'Ovide, qui se sert de l'expression « magnanimus Phaëthon. »

Ces mêmes auteurs présentent moins de contradictions pour le lieu de sa naissance; quelques-uns prétendent qu'elle était née dans la Grande-Bretagne, d'autres désignent Mayence, d'autres enfin Engelheim, ville du Palatinat, célèbre par la naissance de Charlemagne; mais le plus grand nombre reconnaissent que Jeanne était d'origine anglaise, qu'elle fut élevée à Mayence, et qu'elle naquit à Engelheim, village situé dans le voisinage de cette cité.

Jeanne était devenue une belle jeune fille; et son esprit, cultivé par les soins d'un père très-instruit, avait pris un tel développement qu'elle étonnait par ses réponses tous les docteurs qui l'approchaient. L'admiration qu'elle inspirait augmenta encore son ardeur pour la science, et à douze ans son instruction égalait celle des hommes les plus distingués du Palatinat. Mais lorsqu'elle atteignit l'âge où les femmes commencent à aimer, la science fut insuffisante pour remplir les désirs de cette imagination ardente, et l'amour changea les destinées de Jeanne.

Un jeune écolier, de famille anglaise, et moine de l'abbaye de Fulde, fut séduit par sa beauté, et en devint éperdument amoureux. « S'il l'aima bien, rapporte la chronique, Jeanne, de son côté, ne fut ni insensible ni cruelle. » Vaincue par les protestations d'un attachement inviolable, entraînée par les inspirations de son cœur, Jeanne consentit à fuir avec son amant de la maison paternelle; elle quitta son nom véritable, prit des vêtements d'homme, et, sous le

nom de Jean l'Anglais, elle suivit le jeune moine dans l'abbaye de Fulde. Le supérieur, trompé par ce déguisement, reçut Jeanne dans son monastère, et la mit sous la direction du savant Raban Maur.

Quelque temps après, la contrainte où se trouvaient les deux amants leur fit prendre la détermination de quitter le couvent pour se rendre en Angleterre afin de continuer leurs études. Bientôt ils devinrent les plusérudits delà Grande-Bretagne; ils résolurent ensuite de visiter de nouveaux pays, afin d'observer les mœurs des différents peuples et d'apprendre leurs langues.

D'abord ils visitèrent la France, où Jeanne, toujours sous le froc monacal, disputa avec les docteurs français, et excita l'admiration des personnages célèbres de l'époque, la fameuse duchesse de Septimanie, saint Anscaire, le moine Bertram et l'abbé Loup de Ferrière. Après ce premier voyage, les deux amants entreprirent de visiter la Grèce; ils traversèrent les Gaules, et s'embarquèrent à Marseille sur un vaisseau qui les conduisit dans la capitale des Hellènes. L'antique Athènes, qui était le foyer le plus ardent des lumières, le centre des sciences et des belles-lettres , possédait encore des écoles, des académies, et était citée dans tout l'univers pour l'éloquence de ses professeurs, pour le profond savoir de ses astronomes et de ses physiciens.

Lorsque Jeanne arriva dans cette magnifique contrée elle avait vingt ans et se trouvait dans tout l'éclat de sa beauté; mais l'habit monastique, par son ampleur, cachait les formes arrondies de son sexe à tous les regards; et sa figure, pâlie par les veiller et par le travail, la faisait ressembler à un bel adolescent plutôt qu'à ime femme.

Pendant dix années les deux Anglais vécurent soifs le beau ciel de la Grèce, entourés de toutes les illustrations scientifiques, et poursuivant leurs études sur la philosophie, sur la théologie, dans les lettres divines et humaines, dans les arts et dans l'histoiie' sacrée et profane. Sous des maîtres aussi habiles,' Jeanne avait tout approfondi, tout compris, tout expliqué; et joignant à des connaissances universelles une éloquence prodigieuse, elle rempHssait d'étonnement ceux qui étaient admis à l'entendre.

Au milieu de ses triomphes, Jeanne fut frappée par un coup terrible ; le compagnon de ses travaux, son amant chéri, celui qui ne l'avait pas c[uittée depuis de longues années, fut attaqué par une maladie subite, et mourut en quelques heures, laissant l'infortunée seule et abandonnée sur la terre.

Jeanne puisa dans son désespoir un nouveau courage; elle surmonta son affliction et résolut de quitter la Grèce. D'ailleurs il lui devenait difficile de cacher plus longtemps son sexe dans un pays où les hommes portaient de longues barbes ; et elle choisit Rome pour le lieu de sa retraite, parce que l'usage commandait aux hommes de se raser. Peut-être ce motif n'était-il pas le seul qui détermina sa préférence pour la \ille sainte ; l'état de troubles et de divisions qui agitait alors cette capitale du monde chrétien pouvait offrir à son ambition un plus vaste théâtre que la Grèce.

Aussitôt qu'elle fut arrivée dans la ville sainte, Jeanne se lit admettre à l'académie que l'on nom-

mait l'école des Grecs, pour enseigner les sept arts libéraux et particulièrement la rhétorique. Saint Augustin avait déjà rendu cette école très-illustre: Jeanne en augmenta la réputation; non-seulement elle continua les cours ordinaires, mais encore elle introduisit des cours de sciences abstraites qui duraient trois ans, et dans lesquels un immense auditoire admirait son prodigieux savoir. Ses leçons, ses harangues, et même ses improvisations, étaient faites avec une éloquence si entraînante, que le jeune professeur était cité comme le plus beau génie du siècle; et que, dans leur admiration, les Romains lui décernèrent le nom de prince des savants.

Les seigneurs, les prêtres, les moines et surtoutles docteurs, s'honoraient d'être ses disciples. « Sa conduite était aussi recommandable que ses talents ; la modestie de ses discours et de ses manières, la régularité de ses mœurs, sa piété et ses bonnes œuvres, dit Marianus, reluisaient comme une lumière devant les hommes. Tous ces dehors étaient un masque hypocrite sous lequel Jeanne cachait des projets ambitieux et coupables ; aussi, dans le temps où la .santé chancelante de Léon IV permettait aux prêtres de former des intrigues et des cabales, un parti puissant se déclara pour elle, et pubha hautement dans les rues de la ville qu'elle était seule digne d'occuper le trône de saint Pierre. »

En effet, après la mort du pape, les cardinaux, les diacres, le clergé et le peuple, l'élurent à l'unanimité pour gouverner l'Église de Rome ! Jeanne fut ordonnée en présence des commissaires de l'empereur, dans la basilique de Saint-Pierre, par trois évêques ; ensuite, ayant été revêtue des ornements pontificaux, elle se rendit accompagnée d'un cortège immense au palais patriarcal, et s'assit sur la chaire apostolique.

Les prêtres ont longtemps discuté sur cette importante question: « |Jeanne a-t-elle été élevée au saint ministère par un art diabolique ou par une tlirection particulière de la Providence? » Les uns piéteudent « que l'Église doit éprouver une grande douleur et une grande humihation d'avoir été gouvernée par une femme. « Les autres soutiennent au contraire « que l'élévation de Jeanne sur le saintsiége, loin d'être un scandale, devrait être glorifiée comme un miracle de Dieu, qui avait permis que les Romains procédassent à son élection, pour marquer qu'ils avaient été entraînés par la prémotion merveilleuse du Saint-Esprit. »

Jeanne, parvenue à la suprême dignité de l'Église, exerça l'autorité infaillible de vicaire de Jésus-Christ avec une si grande sagesse qu'elle faisait l'admiration de toute la chrétienté. Elle conféra les ordres sacrés aux prélats, aux prêtres et aux diacres; elle consacra des autels et des basiliques; elle administra les sacrements aux fidèles, présenta ses pieds à baiser aux archevêques, aux abbés et aux princes ; enfin, elle remplit avec honneur Ions les devoirs des pontifes. Elle composa même des préfaces de messes et plusieurs canons, qui furent interdits par ses successeurs. Un secrétaire des papes, qui rapporte ce fait, s'expiime ainsi:

. Encor te peut eslre monstrée li!ainls canons qu'elle dictai

Bien et sainctement accoustrée.

Où en la foi point n'hésita. •

Elle conduisit avec une grande habileté les affaires politiques de la cour de Rome; et ce fut par ses conseils que l'empereur Lothaire, déjà très-vieux, se décidant à embrasser la vie monastique, se retira dans l'abbaye de Prum, afin de faire pénitence des crimes dont il avait rempli sa longue carrière. En faveur du nouveau moine, la papesse accorda à son abbaye le privilège d'une prescription de cent ans, dont l'acte est relaté dans la collection de Gratian. L'empire passa ensuite entre les mains de Louis II, qui reçut la couronne impériale des mains de Jeanne. Mais cette femme qui inspirait un si grand respect aux souverains de la terre, qui enchaînait les peuples à ses lois, qui s'était attiré la vénération de l'univers entier par la supériorité de ses lumières et par la pureté de sa vie, cette femme va bientôt briser la piédestal de sa grandeur, et effrayer Rome par le spectacle d'une chute terrible I

Des chroniques religieuses rapportent que cette année 854 fut marquée par des phénomènes miraculeux dans tous les pays de la chrétienté. « La terre trembla dans plusieurs royaumes ; une pluie de sang tomba dans la ville de Bresseneu ou Bresnau.

« En France, des nuées de sauterelles monstrueuses, ayant six ailes et six pattes, armées de dents longues et acérées, dévorèrent toutes les récoltes des provinces qu'elles traversèrent; ensuite un vent du sud les ayant poussées dans la mer, entre le Havre et Calais, elles fuient toutes submergées; mais leurs restes impurs rejetés sur le rivage répandirent dans l'air une telle infection, qu'elle engendra une épidémie qui enleva une grande partie des habitants.

« En Espagne, le corps de saint "Vincent, qui avait été arraché de son tombeau par un moine sacrilège qui vtulait le vendre par morceaux, revint, dans une nuit, de la ville de Valence dans un petit village près de Montauban, et s'arrêta sur les degrés de l'église, demandant à voix haute à rentrer dans sa châsse.

" Tous ces signes, ajoute le pieux légendaire, annonçaient infailliblement l'abomination qui devait souiller la chaire évangélique. »

Jeanne, livrée à des études sérieuses, avait conservé une conduite exemplaire depuis la mort de son amant. Ddus les commencements mêmes de son pontificat, elle pratiqua les vertus qui lui avaient mérité le respect et l'affection de ti u i les Romains ; mais ensuite, soit par un entraînement irrésistible, soit qu'une cou;onne ait le privilège de flétrir les plus beaux caractères, elle s'abandonna aux jouissances de la puissance souveraine, et voulut les partager avec un homme digne de son amour. Elle choisit un amant, s'assura de sa discrétion, le combla d'honneurs et de richesses, et garda si bien le secret de sa liaison, qu'on n'a pu découvrir que par conjecture le favori de la papesse. Quelques auteurs prétendent qu'il était camérier, d'autres assurent qu'il était conseiller ou chapelain; le plus grand nombre affirment qu'il était prêtre cardinal d'une église de Rome. Néanmoins le mystère de leurs amours serait resté couvert d'un voile impénétrable sans la catastrophe terrible qui termina leurs nuits de voluptés. La nature se jouait de toutes les

LA PAPESSE JEANNE

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prévisions des amants ; Jeanne était enceinte ! On raconte qu'un jour, pendant qu'elle présidait le consistoire, un démoniaque fut amené devant elle pour être exorcisé. Après les cérémonies d'usage, elle demanda au démon en quel temps il voulait sortir du corps de ce possédé. Aussitôt l'esprit des ténèbres lui répondit : «Je vous le dirai lorsque vous, qui êtes pontife et le Père des Pères, vous ferez voir au clert^é et au peuple de Rome un enfant né d'une papesse. « Jeaiii e, épouvantée de .cette révélation, se hâta de terminer le conseil, et se retira dans son palais ; mais à peine rentrée dans ses appartements inté-

rieurs, le démon se présenta de nouveau devant elle, et lui dit : « Très-saint-père, après votre accouchement vous m'appartiendrez en âme et en corps, et je m'emparerai de vous afin que vous brûliez éternellement avec moi. >> Cette menace terrible, au lieu de jeter la papesse dans le désespoir, ranima son esprit et fit naître dans son cœur l'espérance d'apaiser la colère divine par un repentir profond. Elle s'imposa de rudes pénitences, couvrit ses membres délicats d'ira cilice grossier et coucha sur la cendre; enfin ses remords furent si fervents, que Dieu, touché de ses larmes, lui envoya une vision.

Un ange lui apparut et lui offrit, au nom de Jésus- Christ, pour punition de son crime, ou d'être livrée aux flammes éternelles de la géhenne, ou d'être reconnue pour une femme devant tout le peuple de Rome. Jeanne accepta l'opprobre, et attendit courageusement le châtiment que sa conduite sacrilège avait mérité.

A l'époque des Rogations, qui répond à la fête annuelle ([ue les Romains appelaient Ambarrallia, et qu'on célébrait par une procession solennelle, la papesse, selon la coutume établie, monta à cheval et se rendit à l'église de Saint-Pierre, revêtue des ornements pontificaux, précédée de la croix et des bannières sacrées, accompagnée des métropolitains, des évêques, des cardinaux, des prêtres, des diacres, des seigneurs, des magistrats et d'une foule nombreuse de peuple ; ensuite elle sortit dans cet appareil pompeux de la cathédrale pour se rendre à la basilique de Saint-Jean de Latran.

Mais étant arrivée sur une place publique, entre la basilique de Saint-Clément et l'amphithéâtre de Domitien appelé Golisée, les douleurs de l'enfantement la saisirent avec une telle violence, que les rênes échappèrent de ses mains et qu'elle tomba de cheval sur le pavé. L'infortunée se roulait sur la terre et poussait des gémissements affreux; enfin, parvenant à déchirer les ornements sacrés qui la couvraient, au milieu d'effrayantes convulsions, en présence d'une foule innombrable, la papesse Jeanne accoucha ! ! I La confusion et le désordre que cette aventure scandaleuse causa parmi le peuple exaspérant les prêtres, non-seulement ils empêchèrent qu'on lui portât le moindre secours, mais encore, sans égard pour les souffrances atroces qu'elle éprouvait, ils l'entourèrent comme pour la cacher à tous les regards, et la menacèrent de leur vengeance.

Jeanne ne put supporter l'excès de son humiliation et la honte d'avoir été vue par tout un peuple dans une position aussi terrible ; elle recueillit ses forces pour dire un dernier adieu au prêtre-cardinal qui la soutenait dans ses bras, et son âme s'envola vers les cieux.

Ainsi mourut la papesse Jeanne, le jour des Rogations, en 855, après avoir gouverné l'Église de Rome pendant plus de deux ans I

Son enfant fut étouffé par les prêtres qui entouraient la mère. Néanmoins les Romains, en souvenir du respect et de l'attachement qu'ils avaient eu longtemps pour Jeanne, consentirent à lui rendre les derniers devoirs, mais sans éclat, sans pompe; ils placèrent le corps de son enfant dans le même tombeau. Elle fut enterrée non dans l'enceinte d'une basilique, mais à la place même où cet événement tragique était arrivé.

On éleva sur sa tombe une chapelle ornée d'une statue de marbre représentant la papesse vêtue des habits sacerdotaux, la tiare sur la tète, et tenant un jeune enfant dans ses bras. Le pontife Benoît III fit briser cette image vers la fin de son règne; mais les ruines de la chapelle se voyaient encore à Rome ditns le quinzième siècle.

Plusieurs visionnaires se sont gravement préoccupés de rechercher cpiel châtiment Dieu avait infligé à la papesse après sa mort : les uns ont regardé

l'ignominie de ses derniers moments comme une expiation suffisante et qui s'accordait, d'ailleurs, avec l'opinion vulgaire que les papes, quels que fussent leurs crimes, ne pouvaient pas être condamnés. D'autres, moins indulgents que les premiers, affirment que Jeanne fut condamnée pour l'éternité à rester suspendue à l'un des côtés des portes de l'enfer, et son amant à l'autre côté, en guise de cariatides, sans pouvoir jamais se réunir.

Le clergé de Rome, blessé dans sa dignité et couvert de confusion par cet étrange événement, rendit un décret pour défendre aux pontifes de traverser la place publique où le scandale était arrivé. Aussi, depuis cette époque, le jour des Rogations, la procession qui devait partir de la basili({ue de Saint-Pierre pour se rendre à l'église de Saint-Jean de Latran, évitait ce lieu abominable situé au milieu de sa route, et faisait un long circuit.

Ces précautions étaient suffisantes pour flétrir la mémoire de la papesse ; mais le clergé, voulant empêcher qu'un pareil scandale pût jamais se renouveler, imagina, pour l'intronisation des papes, un usage bizarre et merveilleusement approprié à la circonstance. Un poëte français qui florissait vers le quinzième siècle l'a exprimé dans un langage assez intelligible pour le rapporter ici :

« Si fut tantost faict un édict, Que jamais pape ne se fîst, Tant eust-ils de science au nas, S'il ne montroit le doy petit Enharnachié de son harnas ! >

Le successeur de Jeanne fut soumis le premier à cette singulière épreuve, que depuis l'on appela l'épreuve de la chaise percée.

Voici quel était le cérémonial usité : dès qu'un pontife était élu, on le conduisait au palais de Latran pour être consacré solennellement. Il s'asseyait d'abord sur une chaise de marbre blanc placée sous le porche de l'église, entre les deux portes d'honneur ; ce siège s'appelait stercoraire, cependant il n'était pas percé ; mais ce nom lui était donné parce que le saint-père, en se levant de cette chaise, entonnait le verset suivant du psaume cent treizième : « Dieu élève le chétif de la poussière et le pauvre de la fiente, afin de le faire asseoir au-dessus des princes! » Le pape était revêtu des ornements pontificaux. Ensuite les grands dignitaires de l'Eglise, cardinaux, archevêques et évêques, prenaient le pape par la main et le conduisaient à l'oratoire de Saint- Sylvestre, où se trouvait un autre siège de porphyre, mais percé par le fond, et sur lequel on faisait asseoir le pontife. Les premiers historiens ecclésiastiques n'ont jamais fait mention que d'une seule chaise de cette nature, tandis que les chroniqueurs les plus estimés parlent toujours de deux chaises percées qu'ils désignent comme étant de même grandeur, de forme semblable, l'une et l'autre d'un style très-ancien, sans ornements, sans coussins et sans garnitures.

Avant la consécration, les évêques et les cardinaux faisaient placer le pape sur cette seconde chaise, à demi étendu, les jambes légèrement fléchies et séparées; il demeurait ainsi exposé dans cette situation, les habits pontificaux entr'ouverts, afin de montrer aux assistants les preuves de sa virilité; enfin àeujt

LA PAPESSE JEANNE

diacres s'approchaient de lui, s'assuraient parle toucher que leur vue n'avait point été sous le prestige d'apparences trompeuses, et ils .en rendaient témoignage aux assistants en criant à haute voix : « Nous avons un pape ! » L'assemblée répondait : « Deo gratias, » en signe de reconnaissance et de joie. Alors les prêtres venaient se prosterner devant le pontife, le soulevaient de la chaise , ceignaient ses reins d'une ceinture de soie, lui baisaient les pieds, et procédaient à l'intronisation. La cérémonie se terminait toujours par un splendide festin et par une distribution d'argent aux moines et aux religieuses.

Il est fait mention de la cérémonie des chaises percées dans la consécration d'Honorius II, en 1061 ; dans celle de Pascal II, en 109â; dans celle d'Urbain VI, élu dans l'année 1378. Alexandre VI, reconnu publiquement à Rome pour le père des cinq enfants de Rosa Vanoz«a, sa maîtresse, fut éourais à la même épreuve; enfin elle subsista jusqu'au seizième siècle ; et Grassus, maître des cérémonies de Léon X, rapporte exactement dans le Journal de Paris toutes les formalités de l'épreuve des chaises percées à laquelle le pontife fut soumis.

Depuis Léon elle cessa d'être pratiquée, soit parce que les prêtres comprenaient le ridicule d'un usage aussi inconvenant, soit parce que les lumières du siècle ne permettaient plus un spectacle qui blessait la morale publique. Les chaises percées n'étant plus nécessaires, on les enleva du lieu où elles étaient placées, pour les reléguer dans la galerie du palais de Latran qui conduit à la chapelle. Le père Mabillon, dans son voyage en Itahe en 1685, fait la description de ces deux chaises, qu'il a examinées avec la plus grande attention, et il affirme qu'elles étaient de porphyre et semblables, pour la forme, à un grand fauteuil de malade.

Lesultramontains, confondus parles documentsauthentiques de l'histoire, et ne pouvant nier l'existence de la papesse Jeanne, ont regardé toute la durée de son pontificat comme une vacance du saint-siége, et font succéder à Léon IV le pape Benoît III, sous le prétexte qu'une femme ne peut remphr les fonctions sacerdotales, administrer les sacrements, ni conférer les ordres sacrés. Plus de trente auteurs ecclésiastiques allèguent ce motif pour ne pas compter Jeanne au nombre des papes; mais un fait bien remarquable vient donner un démenti formel à leur opinion.

Vers le milieu du quinzième siècle, la cathédrale de Sienne ayant été restaurée par ordre du prince, on fit sculpter en marbre les bustes de tous les papes jusqu'à Pie II, qui siégeait alors, et l'on mit à son rang, entre Léon IV et Benoît III, le portrait de la papesse avec ce nom : « Jean VIII, pape femme. » Ce fait important autoriserait donc à compter Jeanne comme le cent-huitième pontife qui ait gouverné l'ÊgHse de Rome, si l'usage n'était plus fort que la vérité. Cependant il n'en reste pas moins prouvé que le règne de la papesse est authentique, et qu'une femme a occupé glorieusement la chaire sacrée des pontifes de Rome.

Quelques néocatholiques repoussent encore la vérité et refusent d'admettre l'authenticité de toutes ces preuves, sous prétexte que Dieu n'aurait pu permettre que la chaire de saint Pierre, fondée par

Jésus-Christ lui-même, fût ainsi occupée par une femme impudique.

Mais alors nous demanderons comment Dieu a pu souffrir les profanations sacrilèges et les abominations des évêques de Rome ! Le Christ n'a-t-il pas permis que le saint-siége fût souillé par des papes hérétiques, apostats, incestueux et assassins? Saint Clément n'était-il pas arien; Anastase,nestorien; Honorius, monothélite; Jean XXIII, athée; et Sylvestre II ne disait-il pas qu'il avait vendu son âme au démon pour être pape?

Baronius, ce zélé défenseur de la tiare, dit luimême que Boniface VI et Etienne VII étaient d'infâmes scélérats, des monstres exécrables, qui ont rempli la maison de Dieu de leurs forfaits ; il les accuse d'avoir dépassé tout ce que les plus cruels persécuteurs de l'Église avaient fait souffrir aux fidèles.

Génébrard, archevêque d'Aix, affirme que pendant près de deux siècles le saint-siége fut occupé par des papes d'un dérèglement si effrayant, qu'ils étaient dignes d'être appelés apostatiques et non apostoliques ; il dit que les femmes gouvernaient l'Itahe et que la chaire pontificale était tombée en quenouille. En effet, les courtisanes Théodora et Marozie, monstres de lubricité, disposaient selon leur caprice de la place de vicaire de Jésus-Christ; elles plaçaient sur le trône de saint Pierre leurs amants ou leurs bâtards ; et les chroniqueurs rapportent sur ces femmes des faits si étranges, si monstrueux, et racontent des débauches si révoltantes, qu'il devient impossible de les traduire dans notre langue.

Ainsi, puisque la clémence de Dieu a toléré toutes ces abominations sur le saint-siége, elle a pu également permettre le règne de la papesse.

D'ailleurs Jeanne, n'est pas la première ni la seule femme qui ait revêtu l'habit de prêtre ; sainte Thècle, cachée sous les vêtements ecclésiastiques, accompagnait saint Paul dans tous ses voyages; une courtisane nommée Marguerite se déguisa en prêtre et entra dans un monastère d'hommes, où elle prit le nom de frère Pélagien ; Eugénie, fille du célèbre Philippe, gouverneur d'Alexandrie sous le règne de l'empereur Gallien, dirigeait un couvent de moines, et ne découvrit son sexe que pour se disculper d'une accusation de séduction qui lui avait été intentée par une jeune fille. La chronique de Lombardie, composée par un moine du Mont-Gassin, raconte également, d'après un prêtre appelé Hérembert, qui écrivait trente ans après la mort de Léon IV, l'histoire d'une femme devenue patriarche de Constantinople. « Un prince de Bénévent, nommé Aréchise, dit-il, eut une révélation divine dans laquelle un ange l'avertit que le patriarche qui occupait alors le siège de Constantinople était une femme. Celui-ci se hâta d'en instruire l'empereur Basile ; et le faux patriarche, après avoir été dépouillé de tous ses vêtements devant le clergé de Sainte-Sophie, fut reconnu pour être une femme, chassée honteusement del'Éghseet enfermée dans un monastère de filles. »

Après le récit de tous ces faits, qui ont été conservés dans les légendes pour l'édification des fidèles, les prêtres ne devraient-ils pas avouer que Dieu a permis le pontificat de la papesse pour abaisser l'orgueil du saint siège, et pour montrer cpie les vicaires du Christ ne sont point infaillibles?

D'ailleurs l'iiislnire de Jeanne n'approche pas encore du merveilleux de l'histoire de la vierge Marie ! La mère du Christ n'a-t-elie pas conçu et enfanté sans cesser d'être vierge, et n'a-t-elle pas commandé à Dieu lui-même puisque l'Écriture nous dit : « Jésus-Christ était sujet à sa mère. »

Si donc le Créateur de toutes choses n'a pas dédaigné d'obéir à une femme; si on admet comme vrai le nouveau dogme de l'Immaculée conception. pourquoi ses ministres voudraient-ils être plus orgueil'eux qu'un Dieu tout-puissant, et refuser de courber leurs fronts devant une papesse?

Du reste, jusqu'au septième siècle les fidèles avaient reconnu des prêtresses, car les actes du concile de Chalcédoiue portent formellement que les femmes peuvent recevoir les ordres de la prêtrise, et être sacrées solennellement comme les clercs. Saint Clément, successeur immédiat des apôtres de Jésus, s'étend longuement dans une épître sur les fonctions des prêtresses; il dit qu'elles doivent célébrer les saints mystères, prêcher l'Évangile aux hommes comme aux femmes, et les déshabiller pour les oindre par tout le corps dans la cérémonie du baptême.

Atton, évêque de Verceil, rapporte dans ses œuvres que les prêtresses de la primitive Église présidaient dans les temples, faisaient des instruciions religieuses

et philosophiques; qu'elles avaient sous leurs ordres des diaconesses qui les servaient, comme faisaient les diacres à l'égard des prêtres. Saint Anastase, évêque d'Alexandrie, et saint Cyprien s'expliquent encore plus longuement à l'égard de ces femmes ; ils se plaignent de ce que plusieurs d'entre elles, s'écartant des règles qui leur étaient imposées, pratiquaient la coquetterie, recherchaient lo-^ parures, et se fardaient le visage, u'avairiii 111 iiii'uuc ni pudeur dans les paroles, fréquenlaiciil les ijaiiis publics, s'étuvaient entièrement nues, pêle-mêle avec des prêtres ou déjeunes diacres. Ce n'était donc pas un fait nouveau dans l'Église que l'élévation d'une femme au sacerdoce, lorsque apparut la papesse Jeanne; beaucoup d'autres femmes, avant elle, avaient été consacrées prêtresses, avaient reçu le don du Saint-Esprit, avaient exercé les fonctions ecclésiastiques. Pourquoi les adorateurs de la pourpre romaine cherchent-ils à contester l'exactitude de ces faits historiques et irrécusables? pourquoi veulent-ils anéantir jusqu'au souvenir de l'existence d'une femme célèbre? La raison en est bien simple : la majesté du sacerdoce, l'infaillibililé pontificale, les prétentions du saint -siège à la domination universelle, tout cet échafaudage de superstition et d'idolâtrie sur lequel est posée la chaire de saint Pierre s'écroule devant une femme papesse!!!

Alj|,6 i.encdiclin

Cistorcien (de l'ordre de Cilcaux

§1 rr imiv.

Abbesse des Uénédiiiiaes

Abbé en voyage Moinaillo — l'rèlraille — Mitraille

Évèque, abbé et clerc

HISTOIRE DEi, PAPES

Benoit III, successeur de la papesse Jeanne. — Les députés de l'empereur veulent élire Anastase. —Le pontife Benoît est chassé du palais de Latran à coups de bâton. — Les évêques refusent de consacrer .\naslase. — Anastase à son tour est chassé honteusetrent du palais patriarcal. — Consécration de Benoît. — Elhelwulfe, roi d Esse.x en Angleterre, met son roya'ime sous la protection du saint-siége. — Désordres du diacre Hubert, beau-frère du roi Lothaire. — L'archevêque de Reims accuse le diacre Hubert de débauches honteuses. — Mon de Beuoît.

Le pontife qui succéda à la papesse Jeanne était Romain de naissance ; son père l'avait placé au palais de Latran parmi les jeunes clercs qui étudiaient le chant religieux et les livres sacrés. Grégoire IV l'ordonna sous-diacre, et le prédécesseur de Jeanne l'avait consacré prêtre du titre de Saint-Calliste.

Après la mort de la. papesse, le clergé et le peuiile coururent en foule à Saint-Jean de Latran pour procéder à une élection, et efl'acer le scandale de l'accouchement de Jeanne par la nomination d'un pape dont la haute piété po'rraitrendi-eau saint-siége son éclat et sa majesté.

Benoît III fut déclaré, par les suffrages unanimes, digne d'occuper la chaire de saint Pierre ; aussitôt le clergé se rendit à la basilique de Saint-Calliste pour chercher le nouveau pape et le conduire au palais de Latran. A l'arrivée des évêques, Benoît, qui était à genoux et occupé à faire ses prières, se leva pour les saluer ; mais dès qu'il eut appris sa nomination à la suprême dignité de l'Église, il tomba à genoux devant eux, et s'écria en versant des larmes: « Je vous en supplie, mes frères, ne me tirez point de mon éghse; mon front n'est pas capable de supporter le poids de la tiare. »

Malgré ses prières, le peuple le porta en triomphe au palais patriarcal, et il monta sur le trône de l'apôtre au bruit des acclamations générales. Toutes les miHces, les corps de métiers, les congrégations religieuses, les moines, le clergé et les citoyens for-

mèrent le cortège du nouveau pape. Après cette cérémonie, on rendit le décret d'élection, qui fut envoyé à l'empereur Louis II par deux députés, Nicolas, évêque d'Anagnia, et Mercure, maître de la milice romaine.

Sur leur route, les ambassadeurs rencontrèrent Arsène, prélat d'Eugubio, qui, les détournant du parti de Benoît, les fît entrer dans une conspiration qui avait pour but d'élire Anastase, prêtre ambitieux qui précédemment avait été déposé de ses fonctions sacerdotales par Léon IV; les légats du saint-siége, séduits par les promesses d'Anastase, retinrent en Italie, annonçant que le monarque français avait refusé de ratifier l'ordination de Benoît, et qu'il s'était réservé d'envoyer des commissaires chargés de ses ordres.

En effet, les députés de Louis II arrivèrent dans les États de l'ÉgUse et s'arrêtèrent à Horta, ville située à quarante milles de Rome, pour conférer avec Anastase. Le saint-père, instruit de leurs dispositions hostiles, leur adressa des lettres pleines de soumission pour les ramener à sa cause, et il chargea les évêques Grégoire et Maion de son message. Mais, à la sollicitation d'.lnastase, les ambassadeurs firent arrêter les mandataires du pontife sans vouloir le« entendre, elles retinrent prisonniers; lepape leur députa Adrien et le duc Grégoire, qui éprouvèrent un traitement aussi rigoureux. Enfin les commissaires de Louis s'avancèrent avec Anastase au

lîENOIT m

delà de Ponte-^NIoIe, s'arrêtèrent devant la basiliqne de Saint-Lucius ]\Iartyr, et au nom de leur maître ils ordonnèrent au sénat, a.u clergé et aux citoyens de se rendre auprès d'eux.

Après le service divin, les délégués du prince marchèrent vers la ville sainte, protégés par des troupes nombreuses; Anastase, qui conduisait le cortège, entra d'abord dans l'église de Saint-Pierre pour brûler le tableau du concile sur lequel était inscrite sa déposition; ensuite il fit envahir le palais de Latran, et commanda aux satellites d'arracher Benoît du trône pontitical; il le dépouilla lui-même des ornements pontificaux, l'accabla d'injures, le frappa de sa crosse d'évèque, et fabandonna à deux prêtres qui avaient été déposés du sacerdoce par Jeanne, à cause de fénorraité de leurs crimes. Ceux-ci, pour obtenir les faveurs du nouveau maître, attachèrent avec des cordes le malheureux Benoît, et le chassèrent du palais en le frappant à coups de bâton.

Enfin, Anastase, resté maître du palais patriarcal, se déclara pape et monta sur la chaire de saint Pierre en présence du clergé, des moines et des soldats. Rome fut alors plongée dans la consternation et dans l'effroi ; les évêques et les prêtres se frappaient la poitrine en fondant en larmes, et restaient prosternés sur les marches des autels, invoquant la protection du Dieu tout-puissant. Bientôt après, une sourde rumeur se répandit dans la ville ; les citoyens s'assemblèrent dans l'égHse Émilienne, et tous jurèrent de résister à l'oppression des tyrans ; les commissaires, instruits de cette révolte, firent entourer de soldats la basilique où les prêtres et les citoyens étaient réunis; des officiers montèrent jusqu'à l'abside, et s'avançant vers les évêques qui chantaient des psaumes sacrés, ils leur présentèrent la pointe de leurs épées, en leur criant avec fureur : « Rendez- vous, misérables; reconnaissez Anastase pour souverain pontife ! » Les prélats répondirent avec fermeté : « Frappez, si vous l'osez, mais jamais nous ne recevrons pour chef de l'Église un homme couvert de crimes, déposé et anathématisé par un pape et par un concile ! »

Cette réponse énergique intimida les officiers ; ils se retirèrent dans une chapelle et délibérèrent sur le parti qu'on devait prendre dans une telle circonstance. Tous les avis s'étant réunis pour la violence, ils rentrèrent dans le sanctuaire avec leurs soldats, et s'adressant encore aux ('■ve(|iirs. ils les menacèrent de les faire massacrer sur l'auii'l iih'Mne. s'ils refusaient de consacrer Anastase. Iles citoyens s'élancèrent alors contre les officiers et leur arrachèrent leurs épées ; ils représentèrent aux commissaires de l'empereur l'injustice de leur conduite, et proposèrent de leur faire connaître les infamies et les trahisons de l'indigne ministre qu'ils voulaient leur imposer.

Frappés d'épouvante, les Français se consultèrent entre eux et consentirent à quitter l'église. Alors les prélats et le peuple les suivirent jusqu'à la basilique de Saint-.leiiu île Laliau, en criant : « Nous voulons le liieiiheuieiix )iape Benoît; c'est lui que nous désirons! » Les députés de Louis II se rendirent enfin à cette manifestation unanime de la volonté des Romains, et renoncèrent à l'espoir défaire

consacrer leur protégé , ils réunirent le clergé dans , une salle du palais patriarcal, afin de délibérer sur ' le parti à prendre pour terminer ces désordres. La discussion fut longue et orageuse; mais les ecclésiastiques donnèrent des raisons si puissantes contre l'élection d' Anastase, que les Français se rendirent à leur opinion. « Prenez donc pour pape celui que vous avez élu, dit le chef de l'ambassade, et placez-le dans telle église qu'il vous conviendra de choisir; nous chasserons même son compétiteur des appartements pontificaux, puisque cet indigne pontife a mérité la déposition par ses crimes et par ses débauches. »

Des gardes furent en effet envoyés au palais de Latran, et Anastase fut arraché honteusement de la chaire pontificale.

Ensuite les évêques se rendirent processionnellement à la prison de Benoît III, ils le placèrent à cheval et le conduisirent en triomphe à l'église de Sainte-Marie Majeure, où ils passèrent trois jours et trois nuits dans le jeûne et la prière. Ceux qui avaient suivi le parti d' Anastase se rendirent également dans la basilique, afin de baiser les pieds du pape et de confesser leur faute. Benoît reçut les uns et les autres avec bonté, leur pardonna et les embrassa; la paix étant ainsi rétablie dans l'ÊgKse, le clergé ramena le pontife au palais de Latran, et le dimanche suivant il fut consacré solennellement dans l'église de Saint-Pierre.

En 856, Éthelwulfe, roi d'Angleterre, fit un pèlerinage à Rome et vint mettre ses États sous la protection du pape ; il offrit à Saint-Pierre une couronne d'or du poids de quarante livres et de magiiific^es présents; il fit de grandes largesses au clergé et au peuple, et construisit de nouveaux bâtiments pour l'école anglaise, qui avait été réduite en cendres. De retour dans la Grande-Bretagne, le roi dévot fit tenir un concile à Winchester, dans la basilique de Saint-Pierre, et rendit un décret pour qu'à l'avenir la dixième partie des terres de ses Etats appartînt à l'Église et fût exempte de toutes charges; il rétablit le denier de saint Pierre dans tout son royaume ; et enfin il laissa par testament une rente de trois cents marcs d'or payable chaque année au saint-siége.

A la même époque, l'abbé Loup de Perrière envoya au pontife deux moines pèlerins qu'il désirait faire instruire dans les coutumes de l'Église romaine, afin qu'il pût étabhrle rite ultramontain dans son abbaye.

Le saint-père reçut également les ambassadeurs de Michel III, empereur d'Orient, qui apportaient au nom de leur maître des présents considérables destinés à la basilique de l'apôtre; le prince grec demandait dans sa lettre que le saint-père approuvât la sentence de déposition qu'il avait rendue contre Grégoire, évêque de Syracuse en Sicile, ce que Benoît confirma sans examen.

A la réquisition d'Hincmar, métropolitain de Reims, le saint-père approuva le synode qui avait été tenu à Soissons, et dont Léon lY avait repoussé les décisions ; l'archevêque suppUait en même temps le pontife de citer à son tribunal le diacre Hubert, frère de Thietberge, épouse du roi Lothaire, prêtre

infâme qui avait transformé en lupanar un couvent de religieuses, dont il retirait d'immenses revenus en faisant un trafic honteux de la virginitédes nonnes. Il l'accusait également d'entretenir des relations criminelles avec la reine sa sœur. Comme Hincmar était chargé par Lothaire de poursuivre en cour do Rome la punition du coupable et de réclamer une peine qui fût en rapport avec l'énormité des crimes du diacre, il écrivit au souverain pontife pour lui donner des explications fort détaillées sur la nature des relations incestueuses de la belle Thietberge avec son frère.

Entre autres choses, le pieux archevêque expliquait à Sa Sainteté, que la reine avouait que dès sa plus tendre adolescence, le diacre Hubert l'avait corrompue en abusant d'elle à la manière des habitants de l'ancienne Sodome; qu'elle était devenue enceinte des suites de ce commerce monstrueux, et que son frère, pour cacher leur faute, avait détruit le fruit de leurs amours lorsqu'il était venu à terme. A ce sujet, le métropolitain exprimait des doutes sur la sincérité des aveux de la reine ; il entrait dans une savante dissertation pour établir qu'une femme ne pouvait concevoir dans une fornication contre nature ; il citait les passages les plus obscènes des Pères qui avaient écrit sur la matière, pour soutenir son opinion et pour combattre les casuistes qui avaient pris la défense des coupables et qui prétendaient que le diacre et sa sœur s'étaient suffisamment purifiés de l'acte qu'on leur i-eprochait en faisant des ablutions Le métropohtain passait longuement en revue tous les faits racontés dans l'Ancien et le Nouveau Testament qui avaient trait à la cause, et il en tirait cette conclusion, « qu'il était notoire qu'une femme ne pou-

vait engendrer par une semblable opération ; qu'aucun exemple n'autorisait une telle supposition, et que la reine reconnaissant dans ses propres aveux qu'elle était devenue mère des œuvres de son frère, il demeurait établi d'une manière irrécusable que le diacre avait abusé de sa sœur de toutes manières, et que l'enfant que Thietberge avait mis au monde était le fruit de leurs amours incestueux. — Jamais, ajoutait le docte prélat dans sa lettre au saint-père, on n'a vu une femme engendrer sans avoir entretenu un commerce intime avec un homme, si ce n'est Id sainte Vierge, qui seule parmi les femmes a joui de ce privilège, et qui, par une permission spéciale de Dieu, est devenue mère « vulva non adaperta ", et en conservant la membrane de l'hymen , comme la possède toute jeune fiUe qui n'a point été corrompue. » S'apercevant enfin de l'incouvenan^e de semblables dissertations sous la plume d'un homme de son caractère, le métropolitain termine son épître eu supphant le saint-père de lui pardonner les descriptions dans lesquelles il a été obligé d'entrer. Il l'avertit qu'il n'avait pas eu l'intention de rappeler les mystères de la virginité des filles ou les secrets des femmes à ceux qui les connaissent, ni de les dévoiler à ceux qui les ignorent, mais qu'il avait vouli étayer son accusation contre le frère de Thietberge de l'opinion des Pères de l'Église et des textes des Ecritures saintes.

Hubert reçut l'ordre de comparaître à Rome avant l'expiration de trente jours, afin de se justifier des accusations portées contre lui, et sous peine de subir les censures ecclésiastiques s'il manquait à cet appel; mais Benoît Ht mourut le 10 mars 808, avant la convocation du synode.

MGÛLA:S 1"

NICOLAS r

Election de Nicolas. — Louis le Germanique Tient baiser les pieds du saint ],cro.— Union des Églises de Brème et de Hambourg.

— Traité de Ratiamne ou Berlram sur l'Kucharistie. — Secte des stercoranistcs. — Plioiius usurpe le siège de Conslanlinople.

— Leltres Je l'empereur et de P.iotius. — Le pape envôré^aesTSgJtr ù eonstahTinople. — Les lêg ils approuven'. IVlévation de Photius sur le siège patriarcal. — Inceste de la reine Thietberge avec le diacre Hubert son frùrt. — .adultères d'ingeltru le, femme de Boson. — Affaire de Jean, archevêque Je Ravenne. — Lo hdiie répudie la jcine Thietberge. — Cliail'js le Chauve pardonns au ravisseur de sa fille Judith. — Retour des légats du saint-siége; Nicolas les e.tcor.imunie. — Condamnation de Photius et de Grégoire de Syracuse. — Concile de Metz. — Le pape casse le décret du concile de Metz, qu'il appelle une assemlilée de Irigands et de voleurs. — Excommunication lancée contre b Lelle Ingeltrude. — Les évèquc"-. français accusent le pontife d'êlre le protecteur de toutes les abominations de Rome; ils comparent la ville sainte à l'enfer et le pontife Nicolas à Satan. —L'empereur vient à Rome. — Hilduin, évêque de Cambrai, entre tout armé dans l'église de Saint-Piene à la tête do ses soldais. — Les troupes de l'empereur Louis pillent les églises de Home et violent les religieuses. — Orgueil du pontife. — Lettres auï princes Louis et Charles. — Lothaire pardonne à la reine Tnietberge. — Nicolas excommunie Waldrade, seconde femme de Lothaire. — Conversion des Bulgares. — Photius excommunie le pape dans un coiicile œcuménique. — Salomon, roi de Bretagne. — Discussions entre la reine Thietlerge et Lothaire. — Concile de Troyes. — Pholius rejou-se l'empereur Basile de la communion des fidèles. — Ignace est rétabli sur le siège de Conslanlinople. — Nicolas réclime au roi de Germanie les revenus des patrimoines de saint Pierre. — Mort du pontife Nicolas. — Escès d'orgueil et de présomption du pape. — H se compare à Dieu même et s'élèiO au-dessus du jugement des hommes.

Nicolas était Romain de Eaissance et fils d'un pauvre médecin; le pape Sei-gius II l'avait recueilli dans le palais patriarcal et l'avait nommé sous-diacre. Benoît m conçut à son tour une afi'ection si vive pour le jeune prêtre, qu'il l'attacha à sa personne en qualité de secrétaire intime, et le chargea des affaires les plus secrètes de l'Eglise. Après la mort de son protecteur, Nicolas lui rendit les derniers devoirs, l'ensevelit de ses mains et, assisté de plusieurs diacres, il le porta avec un respect filial et religieux jusqu'au lieu de la sépulture.

Le saint-siége resta vacant un mois entier, les Romains étant obhgés d'attendre l'arrivée de l'empereur Louis pour nommer un pontife. Aussitôt que le prince l'ut entré dans les murs de la ville sainte, le clergé, les grands et le peuple s'assemblèrent pour procéder à l'élection; et Nicolas ayant réuni la majorité des suffrages, l'ut déclaré souverain pontife de

Rome ; on le conduisit au palais de Latran, et on procéda à sa consécration en présence de l'empereur.

Cette cérémonie se fit avec une magnificence extraordinaire, et le saint-père montra dans cette circonstance plus d'impudence et plus d'orgueil que n'en avaient encore montré ses prédécesseurs. Le premier il ordonna que l'avènement des papes serait célébré par une éclatante intronisation ; et pour laisser à la posth'ité un exemple de son audace et de la làclielé de l'empereur, il exigea que Louis se rendît à pied à sa rencontre, qu'il tînt la bride de son cheval, et qu'il le conduisît ainsi depuis la basilique de Saint-Pierre jusqu'au palais de Latran. Enfin le monarque bigot, avant de prendre congé du pape, courba le front dans la poussière à trois reprises différentes et baisa ses sandales ! ! !

Quelque temps après son avènement au saintsiége, Nicolas transforma en archevêché les églises

HISÏUII'.E DES PAPES

de Bivme et de Ilambonrc;, et les donna à son favori Anscaire; Gonlhier, métropolitain de Cologne,

s opposa

cette décision, soutenant

l'était pas équitable d'ériger en archevêché un siège qui était de sa dépendance; mais ensuite, cédant aux sollicitations du roi et des évêques, il consentit à cette réunion, a(in de ne pas porterie scandale dans l'Église. Les disputes étant terminées, Louis envoya à Rome Salomon, évèque de Constance, et le prêtre Norfuld, disciple d'Anscaire ; ceux-ci furent reçus avec de grands honneurs par Nicolas, et ils remportèrent le décret qui élevait Anscaire sur un siège archiépiscopal, avec le titre de légat du saint-siége et le droit de pi'êcher l'Évangile aux Suédois, aux Danois, aux Slaves et à toutes les nations voisines de ces peuples.

A cette époque, Ratrarane ou Bertram, prêtre et moine de Corbie, homme profondément instruit des Écritures sacrées, écrivit, à la prière de Charles le Chauve, un traité « du corps et du sang de Jésus- Christ. » De nombreuses disputes théologiques sur rEucharistie divisaient alors le clergé de France; et le roi, voulant faire cesser ces désordres, avait confié le soin de décider la question à l'homme qu'il jugeait le plus instruit de son royaume. Le religieux de Corbie combattait le dogme de la transsubstantiation, soutenant que dans le sacrement de l'autel le corps du Christ n'était pas réellement présent sous les espèces du pain et du vin, et que les fidèles le recevaient dans la communion spirituellement et non matériellement.

Cette doctrine raisonnable, qui s'éloignait des principes enseignés par l'Église, excita la colère des fanatiques qui soutenaient que Jésus-Christ non-seulement était présent dans le sacrement de l'autel, mais encore qu'il participait de la nature du pain et du vin et, comme ces suLstances, qu'il subissait la loi de la digestion et passait dans les excréments, opinion qui fit donner à ses sectaires le nom de stercoranistes.

Pendant qu'on disputait en France sur la présence réelle de Dieu dans le sacrement de i'autel, l'Église de Constantinople était scandalisée par les désordres de ses chefs : saint Ignace avait été chassé de son siège à cause de son orgueil et de son fanatisme; et l'empereur avait élevé à la dignité de patriarche le célèbre Photius, qui était simple laïque.

Gomme les prêtres murmuraient de l'irrégularité de son élection, il entreprit de la faire ratifier par le saint-père, et envoya des ambassadeurs présenter sa justification à Rome. Dans sa lettre à Nicolas, le patriarche rendait compte en ces termes de son élévation au siège de Constantinople : « Je vous apprends, très-saint-père, que mon prédécesseur a renoncé à la dignité épiscopale pour se retirer dans un monastère, où il a trouvé le repos que son grand âge et ses infirmités lui rendaient nécessaire. Pour le remplacer, le clergé, les métropolitains et notre gracieux empereur sont venus me chercher, poussés par une force surnaturelle ; et sans écouter mes excuses, sans me donner même le temps de refuser, ils m'ont contraint d'accepter la dignité de patriarche, n'ayant aucun égard à mes larmes et à mon désespoir. »

Michel m adressait en même temps au pontife des lettres confidentielles, et lui faisait offrir par ses am-

bassadeurs des sommes considérables pour la confirmation de Photius. Nicolas reçut avec honneur les' envoyés du prince et du pa'.riarche, et accepta les présents ; mais, usant de circonspection, il évita de décider l'afi'aire d Ignace et il promit d'envoyer en qualité de légats à Constantinople Rodoalde, évèque de Porto, et Zacharie, prélat d'Anagnia. Ceux-ci devaient convoquer un concile dans la ville impériale relativement au culte des images, et informer juridiquement sur la cause de Photius, mais toutefois sans rien conclure avant d'avoir reçu de nouvelles instructions de la cour de Rome.

Nicolas répondit en ces termes à la lettre de l'empereur : « Seigneur, nous ne pouvons donner notre approbation à l'ordination de Photius avant de connaître exactement comment la déposition d'Ignace a été faite ; ainsi nous voulons que l'ancien patriarche de Constantinople se présente devant un concile et qu'en présence de nos légats, il explique les causes ([ui lui ont lait abandonner son peuple et ses devoirs pontificaux ; ensuite on examinera si sa déposition a été réguhère, et, cette affaire étant terminée, on décidera sur les mesures à prendre pour assurer la paix de la chrétienté.

a Mais d'abord, afin de lever les principaux obstacles qui séparent les Églises grecque et latine, nous vous demandons le rétablissement de la juridiction de notre siège sur les provinces de l'empire, la restitution des patrimoines de saint Pierre en Calabre et en Sicile, ainsi que le droit de nommer des prélats aux èvêchés de Syracuse. »

Lorsque les députés du saint-père furent arrivés à Constantinople, on les renferma dans un palais, par ordre du prince, on les entoura de toutes les séductions, on leur fit des présents magnifiques, on leur donna pour compagnie de belles courtisanes; et enfin, au milieu des fêles et des orgies, on leur arracha la promesse de se conformer aux ordres de l'empereur.

Photius convoqua alors un concile à Constantinople, dans l'éghse des Apôtres; trois cent dix-huit évêques, les légats du pape, les magistrats, et un grand nombre de citoyens, composaient l'assemblée, qui était présidée par Michel III. On envoya chercher Ignace par le prévôt Blanc, qui abordale prélat en ki disant : « Ignace, le grand et saint concile vous appelle, venez vous défendre sur les crimes dont vous êtes accusé. » Le patriarche lui répondit : « Dites-moi si je dois me présenter devant l'assemblée en quaHté d'évêque, de prêtre, ou de moine? « Le prévôt ayant gardé le silence, Ignace refusa de le suivre.

Le lendemain le même officier se présenta de nouveau et dit au prélat : « Les envoyés du pape de l'ancienne Rome, Rodoalde et Zacharie, vous ordonnent de paraître au concile sans délai, et de déclarer en leur présence les sentiments que votre conscience vous dictera. »

Saint Ignace se revêtit aussitôt de l'habit patriarcal, et se rendit au synode à pied, suivi d'un grand nombre d'évêrpjes, de prêtres, de moines et de laïques ; mais sur la route, le patrice Jean l'arrêta au nom de l'empereur, et lui ordonna, sous peine de la vie, de quitter ses ornements sacerdotaux et de reprendre le froc monacal. Il comparut alors devant le

xMCULAS 1-

concile en habits de moine, et,s'adressant aux légats du pape, il leur demanda leurs lettres de créance et les instructions écrites par le pontife. Ceux-ci répondirent qu'ils venaient pour juger sa cause, et qu'ils ne lui avaient point apporté de lettres, ni d'instructions écritus, parce qu'il n'était plus regardé comme patriaiciie depuis que sa déposition avait été décrétée par le concile de sa province.

Ignace répliqua, aux légats : « Puisque vous venez au nom du successeur de l'apôtre Pierre pour décider selon les canons dans ma cause, vous devez, avant de procéder à ma justification, chasser de mon Éghse l'eunuque Photius; et si vous n'avez pas cette puissance, ne vous déclarez pas nos juges, car nous vous récuserons. >; Les officiers qui entouraient l'empereur s'approchèrent alors du patriarche, et le pressèrent de donner sa démission ; les prières -et les menaces furent inutiles, il ne voulut point renoncer à sa dignité; et le concile, ne pouvant vaincre son obstination, le déposa, et prononça sur lui l'ana- Ihème; les envoyés du pontife confirmèrent cette sentence, et enchérissant sur la rigueur des autres évèques, demandèrent qu'il fût conduit en prison; mais la captivité d'Ignace ne fut pas de longue durée.

Photius, redoutant une sédition dans Constantinople, lui lit rendre la liberté, et le patriarche excommunié se retira au palais de Pose, ancienne résidence de sa mère. C'est dans la tranquillité de ce séjour que saint Ignace écrivit un mémoire qu'il envoya au pape Nicolas ; sa requête fut portée secrètement en Italie par Théogiioste, un de ses partisans, qui instruisit le saint-jière de toutes les circonstances de cette importance affaire.

De leur côté, les légats Rodoakle et Zacharie étaient revenus à Rome avec Léon, ambassadeur du prince, et rapportaient au saint-père de riches présents, les lettit-s de l'empereur, celles du nouveau patriarche, et deux volumes entiers renfermant les actes du concile qui avait déposé Ignace.

La lettre de Photius est un document historique d'autant plus remjirquable qu'elle renferme l'explication des dogmes qui devaient séparer pour toujours les Églises grecque et latine. Elle est conçue en ces termes : « Rien n'est plus précieux que la charité, ([ui réconcihe les personnes éloignées; et j'attribue à cette vertu la déférence que j'ai montrée pour vos avis, en souffrant les reproches que voire sainteté m'adresse, et en les attribuant non à de mauvaises passions, mais à un excès de zèle. Aussi, me conformant aux préceptes de l'Évangile, qui recommandent l'égalité entre tous les. hommes, je vous adresse en toute hberté la défense de ma conduite, afin de vous montrer que vous devriez me plaindre au lieu de me blâmer. Du reste, l'intérêt de la religion exige que nous ne divulguions pas nos communes faiblesses.

« J'ai cédé à la force quand je suis monté sur le siège patriarcal ; et Dieu, à qui rien n'est caché, connaît les violences que j'ai soufl^rtes; il sait que j'ai été retenu entre les murs d'une prison comme un criminel, que des gardes ont menacé ma poitrine de leurs glaives, et qu'il m'a été impossible de résister aux volontés du prince et de ses peuples. Je voulais conserver la paLx et le bonheur cjue je goûtais au milieu des savants qui m'aidaient dans

l'étude de la philosophie, et malgré moi j'ai dû quitter cette vie tranquille et heureuse.

« Car je connais, avant même de l'avoir éprouvée, la tristesse cjue causent les soins des 'hautes fonctions sacerdotales; je savais qu'un évêque doit continuellement se contraindre devant les hommes, et leur déguiser les mouvements de son âme comme ceux de son visage; je savais qu'il doit tout à la fois réprimer les sentiments de liberté qui agitent les , peuples, et dominer par la crainte les empereurs qui I les commandent.

, . « Avec mes amis, je n'avais pas besoin de mettre i sur mon visage un masque trompeur ; je pouvais • près d'eux manifester ma joie ou ma tristesse, déclarer hautement mes sentiments et mes pensées; enfin je pouvais me montrer tel que je suis. Mais aujourd'hui, les grandeurs ecclésiastiques me condamnent à l'hypocrisie, au mensonge, et quelquefois me forcent même à des actes de cruauté. Que n'ai-je point à souffrir pour empêcher la simonie, les débauches et les exactions des prêtres !

« Je prévoyais tous les malheurs qui m'arrivent avant d'accepter l'épiscopat, et ces craintes m'engageaient à le fuir; mais on m'a condamné à perdre mon corps et mon âme, on n'a pas eu pitié de moi, et on a refusé de croire à la sincérité de mon opposition. Aussi ne m'accusez pas d'une faute dont je ne suis pas l'auteur, mais la victime ; et si les canons qui défendent d'élever un laïque au patriarcat ont été violés dans mon élection, que la faute retombe sur les vrais coupables.

« L'empereur m'a menacé de son autorité, et j'ai subi sa volonté; après avoir résisté avec courage, j'ai accepté avec résignation la redoutable fonction pour éviter une révolution, et j'ai fait à ma patiie le sacrifice de mon repos et de ma liberté.

« Enliii. aiiJL.uiJ'liui je suis patriarche comme Dieu l'a \oiilu; je ileelaie donc à Votre Béatitude que je défeniliai les dioils de mon siège; et, au nom de tout le clergé de Gonstantinople. ji' n'|Hiiwse les prétendus canons que vous alléguez emn iv .hmm ilrction. Nos pères, de tout temps, ont dnlnmii' des evèques qui sortaient de l'état laïque, et n'ont pas supposé qu'ils manquaient en cela aux saintes règles de l'Église d'Orient.

« Que chacun de nous garde religieusement les coutumes de ses ancêtres. A Rome, vos prêtres ne contractent plus d'unions légitimes, et entretiennent publiquement plusieurs conculjines ; à I Gonstantinople, nous permettons au contKure à nos prêtres de choisir une épouse, et de vivre saintenieiU dans les liens du mariage. Ce n'est pas l'habit (ju'ils portent, ni la longueur du temps passé dans l'hypocrisie des séminaires, qui rendent les hommes dignes de l'épiscopat, mais ce sont les lumières de l'esprit et la pureté lies mœurs. Je ne dis pas ces paroles pour ma défense^ parce que je reconnais n'être qu'ignorance et impureté; je veux seulement rappeler à Votre Béatitude les exemples de Taraise, mon grand-oncle, de Nicéphore et de saint Ambroise, la gloire de nos contrées, qui a composé de subhmes ouvrages sur la religion du Christ.

'i Vous n'avez point condamné saint Nectaire et saint Ambroise, dont l'ordination avait été confir-

mêe par un concile œcuménique ; cependant ces deux saints personnages étaient laïques avant leur élection, et ils n'avaient pas mènae été baptisés lorsqu'ils furent élevés l'un et l'autre à la dignité épiscopale. Je ne parlerai point de Grégoire de Na-

zianze, le père de la théologie, ni de métropolitains, d'abbés de monastères, ni de nombreux évêques que l'Église honore, et à qui le clergé romain n'a jamais reproché d'avoir été élus, comme nous l'avons été nous-même, suivant la coutume observée en Orient.

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« Mais afin de satisfaire à la demande de votre sainteté et pour établir, autant que notre pouvoir nous le permettra, la concorde entre votre siège et le nôtre, j'ai défendu en plein concile qu'à l'avenir aucun laïque ou moine ne fût ordonné évêque sans avoir passé par tous les ordres et degrés ecclésiastiques. Nous serons toujours prêt à détruire tous les sujets de divisions entre les deux jîJglises ; mais nous ne pouvons censurer nous-même l'usage d'après lequel nous avons été déclaré patriarche, ce qui eût été une injure grave pour" les Pères qui nous ont choisi, et outrageante pnur l'empereur.

« Plût à Dieu que l'Église de Constantinople eût observé de tous temps les usages de l'Eglise latine !

j'aurais évité les douleurs dont je suis accablé en me voyant environné d'impies qui offensent le Christ dans ses images, ou qui renient en lui deux natures, ou qui refusent à la mère de Jésus-Christ son titre de vierge, et blasphèment contre le quatrième concile. a Nous avons excommunié ces prêtres coupables dans le synode auquel vous avez assisté pai voslégais; et nous aurions même suivi toutes les instructions que vous nous donniez, si l'empereur ne s'était opposé à notre volonté. C'est encore par ses ordres que nous avons refusé de rétablir votre juiidiction sur les Kglises d'Illyrie et de Syracuse; il s'agit dans celle grave question de limites de territoires qui concernent les affaires du gouvernement temporel, et

ki^ HISTOIRE

niulgré tout, mou désii- cie vous être agréable, ji' n'ai pu obtenir aucune conceSvSion du prince.

« Quant à moi, je voudrais rendre à Saint-Pierre tout ce qui lui appartient, et même lui céder encore une partie des anciennes dépendances du siège que je dirige, car j'aurais une obligation infinie à celui qui me soulagerait de mon fardeau Je suis bien loin de refuser les droits qui a)iparlieniient à un autre évêque, et surtout à un Père tel que vous, qui ^es réclamez par la voix de saints légats dont la prudence, la douceur et les lumières sont semblables à celles des disciples de Jésus-Gbrist.

« Nous espérons que votre béatitude sera entièrement instruite par eux de la vérité des événements qui se sont passés à notre élection. Nous les avons reçus avec les honneurs que méritaient des ambassadeurs envoyés par vous, et auxquels nous voulions piouver tout l'attachement que nous portons à votre sainteté ; nous vous supplions d'en agir de même à notre égard et d'accueillir favorablement nos délégués.

I Nous sommes charmé que les fidèles, ho'Jimes et femmes, s'empressent d'aller baiser vos pieds; mais nous vous ferons observer que ce zèle encourage les adultères, les incestes, les vols, les homicides, et que les crimes sont bien plus nombreux depuis que îes coupables peuvent se dérober au châtiment par un pèlerinage à la ville sainte. » 1

Les lettres de l'empereur et de Photius, ainsi qyie, les actes du concile de Gonstantinojjle, confirmèrent au pontife ses >oupçons sur la trahison de ses légats; ptolbndmient irrité de leur infidélité, il assembla les évoques de l'Eglise romaine, et en présence de Léon, ambassadeur de Michel TU, il déclara que les envoyés du saint-siége n'avaient point reçu d'instructions pour approuver la déposition d Ignace ou l'élection de Photius; et qu'en vertu de l'autorité qu'il avait reçue de saint Pierre, il désapprouvait tout ce qui avait été fait en snn nom dans cette assemblée, et qu'il ne consentirait point à ratifier les engagements de ses légats. Léon quitta aussitôt la ville saintf, et vint porter cette réponse à la cour de l'empereur. Alors l'Êghse grecque résolut de se séparer pour jamais de l'Eglise latine et de se retirer de la communion du pape.

Quelques mois après cette rupture, Rome fut scanlalisée par une nouvelle accusation d'inceste intentée contre le diacre Hubert, qui avait été surpris la nuit dans la chambre à coucher de la reine Thietberge, sa sœur, épouse du roi Lothaire Hubert avait déjà encouru les censures ecclésiastiques sous le pontificat de Benoît IH; mais la mort subite du pontile avait empêché la confirmation du jugement. Dans cette dernière circonstance, la reine elle-même ayant avoué son crime, avait été enfermée dans un couvent pour attendre la décision que les évoques du royaume devaient prononcer contre elle. La princesse, redoutant les eflets de la vengeance de Lothaire, s'échappa de cette retraite et s'enfuit avec son frère Hubert dans les Etats du roi Charles le Chauve, dont elle devint 'a maîtresse. Ensuite cette femme impudique osa envoyer des ambasseurs au pape pour se plaindre du jugement (|ui avait été rendu contre elle par les évêques français.

De son côté Lothaire, craignant que la reine ne soulevât contre lui la colère du saint-jière, s'era-

F.S PAl'KS

pressa d'envoyer à Home Teulgaud, métropolitain de Trêves, et Halton chef du clergé de Verdun avec des lettres de créance de tous les évoques de son royaume, qui affirmaient n'avoir prononcé encore aucune sentence contie Thietberge, mais seubment lui avoir imposé une pénitence après la confession publique qu elle avait faite de son crime. Ils pilaient on même temps le pontife de ne pas se laisser surprendre par les ruses de cette reine incestueuse et de son abominable frère, mais de lire attentivement les deux lettres que les princes Lothaire et Louis, son oncle, lui adressaient par leurs envoyés.

Les deux l'ois se plaignaient également de Charles le Chauve, et suppliaient le saint-père de se rendre dans les Gaules, à l'exemple de ses prédécesseurs, pour maintenir la foi des traités, en menaçant le prévaricateur des censures de l'Eglise Nicolas était déjà sous l'influence de Thietberge, doijt la beauté ou les présents avaient séduit tous les prélats de la cour de Rome; un synode se rassembla en effet ; mais la reine fut déclarée innocente, et le roi de Lorraine fut condamné à reprendre sa femme, sous peine d'excommunication.

La même année, un nouveau concile fut convoqué par le pape pour s'occuper d'une accusation d'adultère intentée contre la belle Ingeltrude, fille du comte de Matfrid et épouse du comte Boson de Lorabardie, dont elle avait volé les trésors avant de s enfuir avec son amant. L'infortuné mari avait pardonné à cette épouse coupable, et employait toutes les voies de la douceur pour la ramener près de lui; mais enfin, toutes ses avances ayant été repoussées, il s'était adressé au saint-père et l'avait supplié d'user de toute son influence pour contraindre cette femme criminelle à revenir au sentiment de ses devoirs et à rentrer dans ses États.

Nicolas, cédant aux ]]rières de Boson, réunit à Milan un concile oiî lufjeltrude fut citée à comparaître, faute de quoi l'assemblée, dans un délai fixé, devait la déclarer excommuniée. En effet, la comtesse ayant refusé de paraître devant le synode, fut condamnée par le pape comme adultère etretrancliée de la communion des fidèles.

Mais l'anathèine ne produisit pas un meilleur résultat que les exhortations; lorsque le décret du saint-père lui eut été présenté, elle le jeta au feu en riant, et dit aux envoyés : « Si votre pape Nicolas veut rassembler des synodes pour rendre les femmes fidèles et empêcher les adultères, je vous déclare qu'il perdra son temps et son latin ; il ferait mieux de réformer les mœurs abominables de son clergé, de détendre aux nonnes de faire des enfants, et d'extirper la sodomie de sa propre maison. »

Le saint-père, rendu furieux par les sarcasmes d'Ingeltrude, écrivit aux évêques de Lorraine pour les réprimander de leur négligence et pour leur enjoindre de chasser cette femme maudite ; leur décla- | rant que si elle refu.sait de rejoindre son mari, ils devaient l'excommunier une seconde fois et la chasser de leur diocèse, sous peine d'être eux-mêmes anathéraatisés et déposés II adressa en même temps une lettre au roi Charles le Chauve, le priant de contraindre son neveu Lothaire à renvoyer cette femme criminelle de ses États, et d'emulover même la voie

NICOLAS

des armes, s'il reCusait d'obéir aux ordres du saintsiège. Les menaces et les foudres ecclésiastiques échouèrent devant l'opiniàtieté d'Ingeltrude; la belle adultère se retira auprès de l'évèque de (Pologne, avec lequel elle entretenait pul)li([uement des relations coupal)les.

Une afi'aire plus importante pour les intérêts delà cour de Rome que celle d'Ingtdtrude, vint alors occuper toute l'attention du saint-père. Jean, métropolitain de Ravenne, prélat d'une fermeté remarquable, entreprit de rétablir rindépendpnce de son siège, el remplaça tous les prêtres qu'il supposa't être les créatures du pape par de jeunes ecclésiastiques dé voués à sa personne.

Anastase affirme que l'archevêiue s'emparait des biens desè'ijlises, usurpait les patrimoines de Saint- Pierie, s'en attribuait les revenus, déposait, sans jugement canonique, les prêtres et les diacres de son clergé, et qu'il les faisait jeter en prison, ponr les contraindre à renier l'obéissance qu ils devaient au saint père.

Nicolas le fit citer trois fois à comparaître au concile qn'il venait de convoquer pour le juger; mais l'archevêque ayant refusé de se rendre dans Tassera blée et même de se faire représemer, le samt-père déclara le métropolitain déposé de son siège et excommunié. Jean adressa ses réclamations à l'empe reur, et obtint que des ambassadeurs français l'ac compagneraient à Rome pour justifier sa conduite

La

du faible monarque fut inutile,

pape corrompit par de riches présents les envoyés de Louis II, qui lui abandonnèrent le métropolitain de Ravenne ; et le malheureux prélat, se voyant à 1;; merci de son ennemi, consentit à renouveler l'acte de soumission de son diocèse; il prêta serment de fidélité et d'obéissance sur la croix et sur l'Évangile et le lendemain, revêtu des ornements sacerdotaux, il se rendit dans l'éi^lis,' ,|,. Liiian, où il se justifia par serment des crimes (luni il i^iait accusé.

Le saint père le venu m-inir à sa communion lui permit de célébrer la mi^s^i'. ri h' jour suivant il le fit asseoir au concile, où Niculas ri'inlit un décret en ces termes : « Nous ordunnous à l'archevêque Jean de venir chaque année à Rome renouveler le serment d'obédience qu'il nous a fait; et nous lui défendons d'oi donner, sans une autorisation de notr( siège, les évêques de l'Emilie et les suffragants Ar Ravenne; nous lui faisons également défense de rieii demander à ses prêtres qui soit contraire aux canons ou aux privilèges de notre siège, et de ne point se mettre en possessiun des biens des clercs et des la'iques, à moins qu ils ne lui soient adjugés juridiquement par l'autorité de l'Église romaine. » 'Jean eut ensuite la permission de retourner à Ravenne.

Mais le pontife, désirant se venger de l'empereur, qui avait protégé le métropolitain, feignit d'avoir reçu de Dieu, dans une révélation, l'ordre d'appeler Charles le Chauve à l'empire à la place de Louis II; et il engagea le roi de Fiance à enlever le sceptre à son frère, lui promettant de sanctifier l'usurpation. Cette afi'aire n'eut aucune suite pour le moment, néanmoins dans les actes du couronnement du monarque français publiés par Pithon, il est dit que le pape Jean ^' III, successeur de Nicolas, avait appuyé

son décret sur ce que Dieu lui- même avait désigné Charles le Chauve comme empereur, dans une vision qui était apparue au pontife Nicolas.

La séparation de Thietberge et de Lothaire n'était point encore terminée et soulevait unt-rand scandale dans l'Etat et dans l'Église; pour le faire cesser, le prince envoya à Rome deux seigneurs de sa cour chargés de remettre au pontife les actes d'un concile dans lequel les évêques de Lorraine avaient autorisé le monarque à répudier son épouse criminelle et à contracter une nouvelle union avec Waldrade. La stupidité des princes était alors si grande, qu'ils n'osaient lien entreprendre sans en avoir reçu l'autorisation de la cour de Rome! En conséquence, le monarque su)ipliail le pontife de nommer des légats qui ib'iiilcaRMit sur cette grave question avec les èvèipu's d ■ sou royaume i

Nicolas répondit qu'il enverrait ses délégués pour ordonner la convocation d'un synode, mais qu'en attendant il défen lait aux clercs et aux la'i jues, quel que fût leur rang, de prendre jusqu'à cette époque aucune décision en faveur de Waldrade contre la reine Quelques muis après, il députa à la cour de Lorraine Rodoaide, évêque de Porto, le même ecelésiasti(iue qui avait été son légat à Gonstantinople, et Jean, prélat de Gervia, dans la Romagne. Il écrivit également au prince Louis le Germanique et aux deux rois, oncle et neveu de Lothaire, pour qu'ils envoyassent cliaenn d^nx évê'(ues de leurs royaumes, afin d'être t l'iiri'-riiir's dans leconcile qui devait e.\araini'r la eau-,r d^ Tliirtljerge.

Nicolas ordoiuiait à l'empereur Louis II de prendre ses mesures pour que les légats fussent en sûreté dans les États de Lothaire, son frère; et dans ses lettri's aux évé (ues des Gaules et de la Germanie, il les piiaii ilr M' rendre à Metz, lieu fixé pour le concile, et les eMJiait contre le roi, en les engageant à punir sévèrement ce monarque ci,e son manque d'égards envers le saint-siége.

Nous ferons remarquer qu'il existe dans la pohtique du saint-père une contradiction d'autant plus surprenante (fu'ii se déclarait le protecteur d'une reine incestueuse dans le moment même qu'il excommuniait la femme adultère de Boson. Du reste la cour de Rome avait, dans toute la chrétienté, une réputation de simonie telle, qu'on disait publiquement qu'avec, de l'argent on était toujouis assuré d'obtenir la ])rotection des papes L'aventure suivante vint donner une nouvelle force à cette réputation d'avarice et de cupidité si justement acquise au saint-siége.

Un comte de Flandre nommé Baudoin, épris des charmes de Judith, fille de Charles le Chauve, avait eu l'audace d'enlever cette princesse à Sejulis, et se- . tait enfui avecelle dans ses États. Des troupes furent aussitôt envoyées contre les fugitifs ; mais le comte les ayant mises en déroute, put braver impunément le monarque français. Charles, doublement irrité de sa défaite et du rapt de sa fille, eut alors recours au pape, qui anathématisa Baudoin. La terreur qu'inspiraient les foudres de l'Eglise obbgea le ravisseur, qui navait pas craint les armes d'un puissant monarque, à se soumettre immédiatement aux ordres de Nicolas. 11 se rendit à Rome avec sa jeune femme pour implorer la protection de Sait, t-Pierre , en

ayant soin d'apporler avec lui des sommes considérables et de magnifi(jues présents en ov et en argent qu'il ofîrit au pape; ensuite, ayant été admis en sa présence, il se jeta à ses pieds, et lui jura une entière soumission et une fidélité à toute épreuve Nicolas, se laissant fléchir par la richesse des présents, retira aussitôt les anathèmes qu'il avait Lmcés contre Baudoin, le déclara fils de l'Fglise, et écrivit même à Charles le Chauve pour l'engager à pardonner aux deux amants.

Le saint-père, en plaidant la cause du jeune couple, employait tout à la fois les flatteries et les menaces; il disait à l'empereur que Judith avait donné toute sa tendresse au ravisseur, et qu'une séparation rendrait la princesse la plus ma'heureuse des femmes; il faisait valoir les désordres que soulèverait une rigueur inflexible, s'il poussait au désespoir un seigneur puissant qui pouvait joindre ses armées à celles dos Normands et envahir le royaume de France. Nicolas adressait en même temps une lettre touchante à la reine Ermentrude, mère de Judith; enfin, par ses exhortations, il parvint à réconcilier ics deux familles.

Le concile convoqué à Metz pour juger l'affaire du roi Lothaire ne s'assembla pas à l'époque qui avait été désignée pour la tenue des sessions ; le prince, redoutant une condamnation, voulait gagner du temps pour ramener à sa cause les envoyés dusaintsiége; en effet, de riches prés'^nts et quelques sommes d argent changèrent totalement les dispositions du légat Rodoalde, qui se conduisit en France comme il l'avait fait à Constantinople. Les amis de la reine s empressèrent d'instruire Nicolas de cette trahison; et le pontife, blessé dans son orgueil par là condescendance coupable de son délégué, convoqua aussitôt les évèques des provinces voisines poui juger le traître Rodoalde et pour nommer un autre a.nbassadeur.

Cet e année tut marquée par un froid extrêmement rigoureux ; la mer Adriatique fut entièrement gelée, et les négociants des deux côtes transportaient leurs marchandises sur des chariots au lieu d'employer d^s vaisseaux.

Ls concile quiavait été convoqué par le saint-père se réunit dans l'oratoire du palais de Latran; on donna lecture des actes du synode de Constantinople et des lettres de l'empereur Michel; ensuite on amena en présence des prélats italiens l'évèque Zacharie, l'ancien légat qui avait été envoyé à Constantmople. Il fut convaincu de simonie et de prévarication par son propre aveu, et il confessa qu'il avait consenti à la déposition d'Ignace et avait communiqué avec Photius, malgré les ordres du pontife. Le concile prononça contre luila sentence dedéposition et d'excommunication.

Après quoi le saint-père prit la parole en ces termes : « Au nom de la Trinité sainte, suivant l'autorité qui nous a été transmise par le prince des apôtres; ayant pris connaissance de tous les griefs reprochés au patriarche Photius, nous le déclarons déposé des fonctions sacerdotales pour avoir soutenu les schismatiques de Ryzance ; pour s'être fait ordonner évêque par Grégoire de Syracuse, pendant la vie d'Ignace, patriarche légitime de Constanti-

nople; pour avoir condamné la mémoire du pontife Benoît, notre prédécesseur: pour avoir corrompu nos envoyés au moyen de femmes de mauvaise vie; enlin, pour :i\,:\v |i.M<.Miité les prêtres orlhidoxes qui sont dcMiiiiiir- ;i!i,h hrs à notre frère Ignace.

» Nous ir.uiis ifcunuu Photius coupable de crimes si énormes, (jue nous le déclarons déchu à jamais de tous les honneurs du sacerdoce, de tous ses bénéfices et de toutes les fonctions cléricales, par l'aulorito que nous tenons de Jésus-Christ, des apôtres saint Pierre et saint Paul, de tous les saints et des six conciles œcuméniques.

» Le Saint-Esprit prononce par notre bouche un ugement terrible contre Photius, et le condamne uour toujours, sans qu'il puisse, même à l'heure de sa mort, recevoir le corps et le sang du Sauveur.

» Quant à notre frère Ignace, qui a été chassé de son siège par la violence de l'empereur et dépouillé des ornements épiscopaux par la prévarication de nos légats, nous afhrmons, comme vicaire du Christ, qu il n'a jamais été déposé ni auathématisé, et nous le maintenons dans ses dignités sacerdotales; nous ordonnons qu'à l'avenir les clercs et les laïques qui oseront s'élever contre lui seront excommuniés, quel que soit leur rang dans l'Église ou dans l'État. Nous commandons en outre que les prélats exilés depuis l'injuste expulsion d'Ignace soient rétablis sur leurs sièges. » Ainsi le concile de Rome qui avait été rassemblé pour juger Rodoalde, changea l'objet de ses délibérations et rendit une condamnation contre le patriarche de Constantinople et le légat Zacharie.

Quant à Rodoalde. il ouvrit tranquillement le synode de Metz au nom du pape; aucun des prélats lie la Germanie ou de la Neustrie ne fut convoqué. et tous les évêques qui s'y trouvèrent étaient du royaume de Lothaire. Les Pères prirent des décisions favorables au roi: les envoyés du saint-siége, gagnés par les libéralités du prince, mé])risèrent les instructions qu'ils avaient reçues de Nicolas, et déclarèrent que Lothaire ayant répudié Thietberge pour exécuter le jugement des chefs du clergé de ses États, était pleinement justifié de sa conduite.

Les actes du synode furent portés au saint-père par Gonthier, métropolitain de Cologne, et par Teutgaud, archevêque de Trêves; ces prélats étaient chargés de les faire approuver par le clergé de Rome, en s'appuyant du crédit des légats Jean et Rodoalde. Mais le pontife, déjà instruit de la prévarication de ses ambassadeurs, convoqua une nouvelle assemblée d'évêques pour juger Rodoalde. Celui-ci, troublé par les reproches de sa conscience, et redoutant un châtiment aussi terrible que celui qui avait été infligé à Zacharie, son ancien collègue, s'enfuit de la ville pendant la nuit, et abandonna même les trésors qu'il avait rapportés de France. Par un reste de pudeur, le pape différa son jugement, ne voulant pas prononcer une condamnation sans entendre la défense de son ancien favori.

Teutgaud et Gonthier ayant présenté à Nicolas les actes des synodes de Metz et d'Aix-la-Chapelle, il les fit lire }iubliquement, et demanda aux métropolitains français s'ils voulaient les soutenir en présence des évèques d'Italie. Ceux-ci répondirent

NICOLAS I

qu'ajant souscrit ces décisions ils ne leii leuieiaieiit jamais; le pontife garda le silence, mais peu de jours après il fit conduire les envoyés de Lothaire au concile, qui était déjà assemblé au palais de Latran et en leur présence il cassa les décrets du synode de Metz, qu'il appelait un rassemblement de brigands et de voleurs. Il déclara les prélats français dépoiulles de la puissance épiscopale, pour avoir mal juge la cause de Lothaire et de ses deux femmes Waldrade et Thietberge, et pour avoir méprisé les ordres du saint-siége relativement à la sentence pro-

noucée contre Ingeltrude, épouse du comte Boson Pour la troisième fois Ingeltrude fut déclar/e infâme et adultère, et le saint-père lança contre elle un terrible anathème; il promettait toutefois à la coupable le pardon de ses crimes si elle consentait à se présenter à Rome, avec une grosse somme d'argent pour demander labsolution de ses débauches. '

Enfin Nicolas prononça 1 e.vcommunication contre ceux qui n'obéissaient pas à ses décrets; il déposa de lepiscopat Haganon, évèque de Bergame, qui avait rédige les actes du synode de Metz, ainsi que

Jean, métropolitain do Ilavennu, qui, malgrt' ses seriuents el ses protestations de fidélité, essayait encore de se rendre indépendant, et conspirait ouvertement contre l'autorité du saint-siéj;e.

Teutgaud et Gonthier'ne se laissèrent pas intimider parle pontil'e; ils renvoyèrent à Nicolas, en plein concile, ses anathèmes et ses injures, et pour réprimer son audacieux orgueil, ils annoncèrent qu'ils se rendaient à l'instant raè:re auprès de l'empereur Louis, pour faire châtier le pape, qui avait osé insulter les ambassadeurs du roi Lothaire.

En effet, Louis^ fut tellement indigné de l'arrogance du saint-père, qu'il ré-olut d'en tirer une prompte et éclatante vengeance; le prince rassembla des troMpes et marcha rapidement sur Rome, accompagné des deux métropolitains qu'il voulait faire rétablir sur leurs sièges.

Le métropolitain de Cologne, le plus ferme défenseur des libertés de l'Église gallicane, envoya alors aux évêques du royaume de Lothaire une lettre écrite en son nom et au nom du primat de Belgique. Il s'exprimait en ces termes : « Nous vous supplions, mes frères, de prier le ciel pour nous, sans vous troubler des bruits fâcheux que les prêtres romains pourront répandie contre nos personnes. Car le seigneur Nicolas, que l'on appelle pape, et qui se nomme lui-même l'apôtre des apôtres et l'empereur de toutes les nations, a voulu nous condamner; mais, grâces à Dieu, nous avons résisté à son audace et nous avons repoussé son arrogance.

<t Visitez souvent notre roi, dites-lui que nous accomplirons fidèlement la mission qui nous a été confiée ; encouragez-le par votre discours et par vos lettres, conciliez-lui tous les amis que vous pourrez, et gardez fidèlement la foi que nous devons à notre souverain, sans vous laisser influencer par un pape sacrilège et par ses évêques simoniaques. »

Gonthier adressait cette autre lettre au pontife : « Écoutez, seigneur pape, nous avons été envoyés par nos frères près de vous, pour vous demander votre approbation sur le jugement que nous avions rendu, en vous expliquant les autjrités et les motifs cjui nous avaient fait agir. Après nous avoir fait attendre tros semaines votre réponse, vous nous avez fait conduire en votre présence, et lorsque nous avancions sans crainte, on a fermé sur.nous les portes dfi la salle où nous sommes entrés.

« Alors nous nous sommes trouvés au milieu d'une troupe de clercs, et de laïques ; et là, sans juges, sans accusateurs, sans témoins, sans même nous interroger, vous nous avez déclaré chassés de l'ÉgUse, déposés de nos sièges, et anathématisés, si nous refusions de nous soumettre à votre tyrannie.

« Nous rejetons votre sentence, comme émanant d'un suppôt de Satan, et nous méprisons vos discours injurieux ; car nous nous contentons de la communion de toute l'Êghse et de la société de nos frères, dont vous vous êtes montré indigue par votre orgueil et par votre arrogance.

« Vous vous condamnez vous-même en disant anathème à celui qui n'observera pas les préceptes apostoliques; car vous les violez le premier, vous, ministre indigne, couvert d'iniquités, vous qui anéantissez les sacrés canons et les lois divines »

Telles sont les paroles que le cardinal Bironius, le plus zélé défenseur du saint -siège, attiibue à Gonthier; mais la lettre de cet archevêque avait un caractère d énergie plus saillant encore. Voici en quels termes la rapporte l'historien Lesueur : « Pontife, tu nous as traités, nous et nos confrères, contre le droit des gens, contre les décrets de l'Eglise, fi tu as surpassé dans ta conduite tes prédécesseurs les plus orgueilleux. Ton concile était composé de prêtres et de moines simoniaques, débauchés et infâmes comme tof; et en leur présence, tu as osé porter contre nous une sentence injuste, téméiai: • et opposée à la religion, dont tu prétends être le chef, au grand scandale du monde.

« Jésus-Christ a enrichi l'Eglise son épouse, il l'ii a donné un diadème impérissable et un sceptre éternel; il lui a accordé la puissance de consacrer les saints, de les placer dans le ciel, et de les rendre immortels. Mais toi, comme un voleur avide, tu t'es emparé de tous les trésors des basiliques, tu les as ravis jusque sur l'autel du Christ; tu fais égorger les chrétiens ; tu arraches du ciel les vaillants et les bons, pour les précipiter dans les gouffres de la géhenne; tu couvres de miel la lame de glaive, et tu ne permets points que les morts retournent dans la vie.

« Prêtre inique et cruel tu n'as que les vêtements d'un ponti'e et le nom d'un pasteur ; car sous tes ornements sacrés nous apercevons le loup sanguinaire qui égorge le troupeau.

« Lâche tyran, tu portes le nom de serviteur des serviteurs, et tu emploies la trahison, l'or et le fer. paur être le seigneur des seigneurs; mais selon la doctrine des apôtres, tu es le plus infime des ministres du temple de Dieu ; aussi ton amour efiréné de domination te jettera dans l'abîme où tu voulais précipiter tes frères. Penses-tu donc, toi qui as été engendré par l'homme, que tu sois au-dessus de l'homme, et que lecrimesoit justifiéparcequeta main l'aura commis'? Non, basilic immonde, tu es devenu pour les chrétiens le serpent venimeux qu'adoraient les juifs ; tu es le chien que la rage pousse à dévorer ses semblables.

: Nous ne rfiloulons ni ton venin . ni tes mor- -nlu avec nos frères de lacérer tes bulles impies, et nous i, • ' - impuissants tonnerres. Tu oses

ucou.sijr dimpicle ceux qui refusent p^ amour pour la foi de se soumettre à tes lois sacrilèges ! Toi qui jettes la discorde parmi les chrétiens ; toi qui violes la paix évangéliifue, cette marque immortelle que le Christ a imprimée sur le front de son Église; toi, pontife exécrable, qui craches contre le livre de ton Dieu, tu oses nous appeler impies! Comment donc nommeras-tù le clergé qui encense ton pouvoir, ces prêtres indignes vomis par l'enfer, et dont le front est de cire, le cœur de métal, et les flancs formés de la boue de Sodome et de Gomorrhe ! Va, ces ministres sont bien faits pour ramper sous ton abominable orgueil, dans cette Rome, affreuse tabylone, que tu appelles la ville sainte, éternelle et infaillible ! Va, lelte cohorte de prêtres souillés d'adultères, d'incestes, de viols, d'empoisonnements et d'assa.ssinats, est bien digne de former ta cour maudite;

NICOLAS I-

car Rome, c'est la sentine de tous les vices, la demeure des démons, et toi, pape, tu en es le Satan!!! »

Gonlhier, Teutgaud, Jeaij de Uavernie, et un ,i;i'and nombre d'évêqu s, au nom des(iurls (elle IrttJ'e fut écrite, en répandirent des copies dans toutes les villes d'Italie, de France, d'Angleterre et d'Espagne; il en parvint même, à Constantinople, où Nicolas était en exécration au peuple, aux grands et au clergé; cette circonstance atiermit encore les Grecs dans leur volonté de rester séparés de l'Eglise latine.

Nicolas ayant appris que Louis II se rendait à Rome à la tête de son armée pour faire rendre justice aux évêques déposés, commanda un jeûne général et des processions dans toutes les rues, pour réveiller le fanatisme des Romains et les pousser à la révolte ; mais les citoyens, retenus par la crainte, n'osèrent pas se soulever contre leur souverain. Alors le pape, se pliant à la nécessité, ordonna des prières publiques, afin que Dieu confondît les arclieNè |ues ennemis, et qu'il inspirât au prince des senliiiienis linorables pour la cour de Rome.

A son anivée dans li ville, Louis s'établit avec sa suite près de la basilique de Saint- Pierre : et an nio ment où le peuiile et le clergé se rendaienl an i('in|ili' en procession, les soldats se précipitèrent sur cullr multitude fanatique, qui prit aussitôt la fuite; les ci'oi); furent brisées et les bannières déchirées; au ni; i ,; ihi tumulte, une croix admirable, tout or et aigv ut, enrichie de pierreries, qui avait été offerte à Saint-Pierre par sainte Hélène, et qui renfermait, disait-on, du bois de la vraie croix, fut jetée dans la boue et foulée aux pie.ls par un olïicier.

Nicolas, pendant celte coliisiun. ^Ctait lenucacbé dans les caves du palais dr L.lian ; mais comme il redoutait d'être découveit. il m' lii roinluire, la nuit suivante, par le Tibre, à i'r-li-,i' ili' Saint-Pierre, et resta ciAir dcn\ joms inilicrs dans les tombeaux desa,,-,::,.s. N.anmon l'oniiMc, ri le ijoison c

tife; des le troisième jour, l'officier t(ui avait brisé la croix de sainte Hélène était moit subitement d'un mal inconnu, le corps couvert de taches noires. L'empeieur lui-même fut attaqué d'une fièvre violente, qui plongea dans une sombre consternation !-es officiers, tous ceux qui l'entouraient, et particulièrement l'impératrice.

Le clergé romain proclama que ces maiheurs étaient en^o\és | ar Dieu pour punir les coupables irni onira,^ci,i(nil son Eglise; le peuple, ignorant et supcisninMix. cria au miracle; l'impératrice ellemême, f^-appee de crainte, alla trouver secrètement le pape, et le supplia de venir auprès de Louis, pour que Dieu lui rendît la santé, promettant qu'en échange de sa condescendance l'empereur lui rendrait sa protection.

Après avoir pris toutes les précautions nécessaires à sa sûreté, Nicolas se présenta devant l'empereur, et eut avec lui une longue conférence. (Je prince, affaibli par les souffrances de sa maladie, épouvanté des menaces du saint-père, céda aux sollicitations de sa femme, et accéda à toutes les demandes du pape. Nicolas retourna triomphant au palais patriarcal, et ordonna aux archevêques de France de quitter Rome à i'beure même, sous peine d'être con-

iiiKti's agissaient dans niniiol venger le pou-

damués au supplice des malfaiteurs, el d'avoir les yeux arrachés et la langue coupée.

Gonthier, désespéré du lâche abandon de Louis, envoya son frère Hilduin pour remettre au pape une protestation énergique contre les infâmes violences dont le saint-siége le rendait victime. Nicolas relusa de recevoir le jeune Hilduin ; alors celui-ci se rendit armé et suivi de ses gens de guerre à la basilique de Saint-Pierre; les custodes qui gardaient cette église ayant voulu lui interdire l'entrée du temple, il les repoussa à coups de bâton, et plusieurs furent assommés sur la place ; il déposa ensuite la protestation de Gonthier sur le sépulci-e de saint Pierre, et sortit de l'égbse l'épée à la main. Pendant cette scène de tumulte et de carnage, les soldats de l'empereur forçaient les monastères pillaient les églises, massacraient les prêtres, et violaient les religieuses sur les marches des autels.

Louis se rotablit bientôt, et quitta Rome avec les métropolitains qui f avaient accompagné dans cette ville; Gonthier et Teutgaud retournèrent en France.

A son arrivée dans la métropole de son siège, l'aivhovrqni' de Coloi:ne, méprisant les anathèmes (In pa|)e, «idi'l.ra l'ollice divin en présence de son di ryV- fi tli' srs liilrles; il consacra le saint chrême, admiuistia la confirmation et ordonna des prêtres, ennn il accomiilit tous les devoirs de l'épiscopat. Mais Teutgaud, succombant à uiii> terreur superstitieuse, s'abstint d'exercer aucune l'omlion sacerdotale .Lothaire lui-même se son un t liimit.'jf aux ordres de la cour de Rome et se iLrlara rontre Gonthier; il refusa d'entendre la nics-i' li'lilirrc par son métropolitain, de communiquer avec Ini, et le déposséda de l'archevêché de Cologne pour le donner à Hugues, son cousin germain. Aussi le saint prélat s'écriait dans l'amertume de son cœur : « Bien fou l'homme qui compte sur l'amitié des rois, quelque t;iands ipie soient les services qu'il leur a rendus! »

Oui 11' de <lé]nt contre le prince, Gonthier résolut (ie se venjer; il envoya un de ses diacres dans la ville sainte pour traiter avec le pontife, et pour faire exeoniiiiiiiner à son tour le monarque ingrat qui récompensai! le Ji'vouement par une lâche perfidie Mais, reilonlanl l'issue de cette entreprise, il se décida à plaider lui-même sa cause; il emporta l'argent qui restait dans le trésor de Cologne et se rendit à Rome. Lothaire, instruit des [irojets et du départ de (ronthier, envoya aussitôt en Italie .l'évêque Batoldi' pniir assnrer le saint-père qu il se conformera I a ses (I.'m isions. lui offrant même d'aller en personne se j\istifier devant le tombeau de l'apôtre. A ses lettres était joiut un acte de soumission des évêf[ues de Lorraine.

Nicolas répondit aux deux prélats en ces termes : « Vous affirme/, que vous êtes soumis à votre souverain pour obéir aux paroles de l'apôtre Pierre, qui a dit : « Sois le sujet du prince, parce qu'il est audessus de tous les mortels en ce monde. » Mais vous paraissez oublier que nous avons le droit de juger tous les hommes, comme vicaire du Christ ; ainsi, avant d'obéir aux rois, vous nous devez obéissance ; et SI nous déclarons un monarque coupable, von.s devez le repousser de votre communion jusc^u'au jour où nous lui pardonnons.

IIISTOIHK DKS PAPK

Départ de Louis le Déhimnaire pour Rome

« Nous seuls avons le pouvoir de lier et de délier, d'absoudre Néron ou de le condamner; et les chrétiens ne peuvent, sous peine d'excommunication, exécuter d'autre jugement que le nôtre, qui seul est infaillible. Les peuples ne sont pas les juges de eurs princes; ils doivent obéir sans murmures aux ordres les plus iniques ; ils doivent courbei" le front

sous les châtiments qu'il plaît aux rois de leur infliger; car un souverain peut violer les lois fondamentales de l'état et s'emparer des richesses des citoyens, soit par des impôts, soit par des confiscations; il peut même disposer de leur vie, sans qu'un seul de ses suje s ait le droit de lui adresser de simples remontrances. Mais si nous déclarons un roi hérétiqu

et sacrilège, si nous le chassons de l'Église, les clercs et les laïques, quel que soit leur rang, sont relevés de leurs serments de fidélité et doivent se révolter contre sa puissance.... » Telle était la politique exécrable prêchée par le pontife Nicolas !

Un des plus habiles commentateurs de Tacite, indigné de l'e.xcès d'arrogance de la cour de Rome, réfute toutes les maximes du saint-père et termine par ce raisonnement : « Lorsque les hommes ont consenti à reconnaître l'autorité des rois par des serments de iidélité, ils espéraient trouver dans la monarchie un gage assuré de protection et de prospérité. Mais lorsqu'ils ont reconnu que les souverains manquaient eà leur mission, devenaient parjures, ne respectaient pas les droits de la nation, ils sont rentrés alors dans l'exercice de leurs libertés, et ils ont puni les rois, cjui étaient devenus de véritables oppresseurs !... »

Arsène, évêque d'Orta, fut chargé de porter les lettres du pape à Lothaire : le pontife le menaçait, s'il ne répudiait à l'instant même la princesse Waldrade, de convoquer un concile pour prononcer sur lui la sentence d'excommunication. Nicolas, en même temps, écrivait à Charles le Chauve pour l'exciter contre le roi de Lorraine : « Vous dites. Seigneur, que vous avez engagé Lothaire à se soumettre à nos décisions, et qu'il vous a répondu qu'il allait se rendre à Rome afm de s'en rapporter à notre jugement sur son mariage. Mais ne savez-vous pas que déjà il nous avait informé lui-même de ce dessein par des ambassadeurs, et que nous lui avions défendu de se présenter devant nous dans l'état de péché où il se trouve? Nous avons attendu assez longtemps sa conversion, en différant jusqu'à ce jour de l'anéantir sous nos anathèmes, pour éviter les guerres et l'effusion du sang. Cependant une plus longue patience nous rendrait criminel aux yeux du Christ, et nous vous ordonnons au nom de la religion d'envahir ses Etats, de briÀlèr ses villes et de massacrer ses peuples, que nous rendons responsables de la résistance de leur prince maudit. »

Le légat, arrivé à Francfort au mois de février 865, fut reçu avec de grands honneurs par le roi Louis ; il. se rendit ensuite à Gondreville, auprès de Lothaire, et de son autorité privée il convoqua les évêques du royaume. Arsène déclara au monarque, en plein synode, qu'il avait à choisir entre la reine Thietberge et l'excommunication du pape. Par faihlesse et par superstition, le roi de Lorraine promit de se réconciher avec sa femme; l'incestueuse Thietberge fut alors rappelée à la cour, et douze comtes jurèrent au nom de leur souverain qu'ils la regarderaient comme la reine légitime.

Waldrade fut chassée du royaume et condamnée à se rendre à Rome pour obtenir du pontife l'absolution de ses fautes. Ensuite le légat publia une quatrième excommunication contre l'épouse adultère de Boson, et il se fit mettre en possession de la terre de Vandœuvre, que l'empereur Louis le Débonnaire avait autrefois donnée à l'Église romaine et dont le ^omte Guy s'était emparé dans la dernière guerre.

Arsène partit enfin pour l'Italie, accompagné de ■Waldrade ; dans sa route il fut rejoint par la comtesse Ingeltrude, qui venait se jeter à ses pieds et

lui demander l'absolution. Le légat ne put résister aux charmes de la belle excommuniée ; il consentit à la réconcilier avec l'Éghse, et l'acte d'absolution fut remis à l'épouse adultère dans une audience secrète! elle fit même la promesse de rejoindre Arsène à Augsbourg et de l'accompagner en Italie ; mais sous prétexte de se rendre chez un de ses parents pour prendre ses équipages et ses chevaux afin de continuer commodément son voyage, elle abandonna le légat et rentra en France pour rejoindre un de ses amants à la cour de Charles le Chauve. Furieux d'avoir été dupe d'une femme artificieuse, le prêtre exhala sa rage dans des lettres qu'il écrivit aux prélats de la Gaule et de la Germanie, leur enjoignant, au nom du pape , de ne point recevoir cette adultère dans leurs diocèses, et de n'avoir point égard à l'acte d'absolution qu'elle avait obtenu par des moyens criminels.

De son côté, Waldrade imita l'exemple de la belle Ingeltrude ; elle feignit d'éprouver une violente passion pour Arsène, lui arracha un acte d'absolution, et partit la nuit même où elle devait remplir une promesse qu'elle lui avait faite pour prix de sa complaisance. Tel fut le succès de l'ambassade du saint-père.

Nicolas se disposa ensuite à envoyer des légats en Orient; mais au moment de leur départ, Michel, protospathaire de l'empereur, entrait en Italie, chargé de remettre au pontife une lettre de son maître dans laquelle ce prince menaçait de châtier le saintsiége, si on ne révoquait immédiatement les anathèmes lancés contre Pothius.

Ces dispositions hostiles changèrent les idées du saint-père; il résolut alors de ne point envoyer de légation à Constantinople, et donna seulement à l'officier Michel une réponse conçue en ces termes : « Sachez, prince, que les vicaires de Jésus-Christ sont au-dessus du jugement des mortels, et que les souverains les plus puissants n'ont pas le droit de punir les crimes des papes, quelque énormes qu'ils soient. Votre pensée doit être occupée des efforts qu'ils accomplissent pour la correction de l'Église, sans avoir à vous inquiéter de leurs actions ; car si criminelles et si scandaleuses que soient les débauches des pontifes, vous devez leur obéir, parce qu'ils sont assis sur la chaire de saint Pierre; et Jésus-Christ lui-même, tout en condamnant les excès des scribes et des pharisiens, n'a-t-il pas ordonné de leur obéir, parce qu'ils étaient les interprètes de la loi de Moïse?

i Vous prétendez que depuis le sixième concile aucun pape n'a reçu de votre cour l'honneur que vous nous avez fait en nous adressant une lettre, cette réflexion est à la honte de vos prédécesseurs et à la gloire des nôtres ; car dejjuis cette époque l'Êghsc grecque a été continuellement infectée d'hérésies. Les chefs de l'empire étant hérétiques, nous devions les repousser de notre communion avec horreur, et les poursuivre de nos anathèmes sur la terre et dans le ciel ; nous devions, pour ramener la concorde parmi les chrétiens, employer le secours du bras des nations étrangères, afin de renverser la puissance odieuse des empereuis d'Orient. Cette conduite que vous appelez infâme était cependant la seule qui fût digne du saiut-siége.

NICOLAS P

« Vous traitez la laugue latine de langue barbare, parce que vous ne l'entendez pas ; et cependant vous avez la prétention de vous l'aire appeler empereur des Romains, et de vous déclarer l'héritier des anciens césars, le c'iicf Miiiièiiie dr lElal et de l'Eglise.

«Au mé]iii'< Ji'-i ciiiM'ii-. cl rii:i|.:i- :i!i d'une autorité usurpéc, VDUs njiiMjnur/ uiii';i>,sriiilileedelaïques pour juger un évèque et pour être le spectateur de San opprobre. Vous renversez toutes les règles de la justice, vous soumettez le supérieur au jugement des inférieurs, vous lui donnez des juges séduits par votre or, et vous choisissez son accusateur même pour lui succéder sur le siège épiscopal.

« Nous avons regardé avec pitié cet abominable conciliabule que vous nommez concile, et que dans votre orgueilleuse démence vous égalez au synode œcuménique de Nicée ; nous déclarons, en vertu des privilèges de notre Eglise, que cette assemblée est sacrilège, impure et abominable. Cessez donc de vous élever contre nos droits, et obéissez à nos ordres, ou bien nous élèverons à notre tour notre puissance contre la vôtre, et nous dirons aux nations : Peuples, cessez de courber la tète sous des maîtres orgueilleux; renversez ces souverains impies, ces rois sacrilèges cpii se sont arrogé le droit de commander aux hommes et de ravir la liberté de leurs frères.

« Redoutez donc notre colère et les foudres de notre vengeance; car Jésus-Christ nous a nommés de sa bouche les juges absolus de tous les hommes, et les rois mêmes sont soumis à notre autorité. La puissance de rÊ.;lise a été consacrée avant votre règne, et elle subsistera après vous. N'espérez pas nous épouvanter par vos menaces de ruiner nos villes et nos champs; vos armes seront impuissantes, et vos troupes s'enfuiront devant les troupes de nos alliés qui accourent pour notre défense.

« Empereur lâche et fanfaron, avant d'entreprendre la conquête de l'Italie, chassez donc les infidèles qui ont ravagé la Sicile et la Grèce, et qui ont brûlé les faubourgs de Constantinople, votre capitale ! Ne menacez donc plus les chrétiens qui vous appellent hérétique, idolâtre, si vous ne voulez imiter les Juifs, qui délivraient Barrabas et mettaient à mort Jésus-Christ. »

Après le départ de Michel, protospathaire de l'empereur d'Orient , Nicolas prononça de nouveau une sentence d'excommunication contre Waldrade, qui était retournée à la cour de Lothaire; il l'accusa même d'avoir voulu empoisonner la reine Thietberge; il ordonna à tous les prélats de France et de Germanie de publier dans leurs diocèses l'anathème prononcé contre elle, et de la chasser des églises.

Aventius, èvêque de Metz, écrivit aussitôt à Rome pour justifier Lothaire; il terminait ainsi sa lettre : « Depuis le départ de votre légat, le roi n'a point eu de relations criminelles avec Waldrade; il lui a même signifié qu'elle eût à obéir à vos ordres, sous peine de se voir enfermée dans un monastère. Au contraire, il traite la reine Thietberge avec bonté ; elle assiste avec lui aux offices divins, elle paitage sa table et sa couche ; et sa condescendance pour la prmcesse a été jusqu'à permettre que son frère, le diacre Hubert, fût rappelé à la cour. Enfin dans toutes les conversations particulières que j'ai avec le

prince, je ne découvre qu'une parfaite soumission à vos conseils et à votre autorité. » Cette lettre du prélat de Metz ne renfermait que des mensonges ; car Thietberge, constamment maltraitée par Lothaire, fut bientôt obligée de se rendre à Rome pour demander elle-même la dissolution de son mariage.

La même année, Bogoris, prince bulgare, nouvellement converti à la foi chrétienne, envoya son fils et quelques seigneurs en Italie pour offrir de riches présents à Saint-Pierre. Les députés du monarque devaient en même temps consulter le pape sur des questions rehgieuses, et lui demander des évêques et des prêtres. Cette ambassade des Rulgares causa une grande joie au saint-père, qui voyait son autorité s'étendre sur de nouveaux peuples.

Par ses ordres, Paul, évêque de Populanie, en Toscane, et Formose, évèque de Porto, quittèrent l'Itahe pour se rendre auprès de Bogoris et lui porter sa réponse. L'épitre contient cent six articles puisés dans les lois romaines et dans les Institutes de Justinien. Nicolas professe dans cet écrit une singulière morale : « Vous nous instruisez, dit-il au roi bulgare, que vous avez fait baptiser vos sujets sans leur consentement, et que vous vous êtes exposé à une révolte si violente, que vous avez couru risque de la vie. Je vous glorifie d'avoir maintenu votre autorité en faisant massacrer ces brebis égarées qui refusaient d'entrer dans le bercail ; et nonseulement vous n'avez point péché en montrant une sainte rigueur, mais encore je vous félicite d'avoir ouvert le royaume des cieu\ aux peuples soumis à votre domination. Un roi ne doit pas craindre de commander des massacres lorsqu'ils peuvent retenir ses sujets dans l'obéissance, ou les soumettre à la foi du Christ; et Dieu pour ces meurtres le récompensera en ce monde et dans la vie éternelle. »

Infâme politique, qui change une religion sublime en fanatisme aveugle, et qui suffirait pour faire prendre en exécration tous les prêtres et tous les rois de la terre! La religion doit être un lien d'union fraternelle entre les hommes, et non point un prétexte qui serve aux tyrans à légitimer leurs cruautés et leurs brigandages! Non, les pontifes et les monarques n'ont pas le droit de contraindre les peuples à embrasser une croyance religieuse ; et les nations soumises à leur autorité ne peuvent pas être dépouillées du plus beau, du plus admirable des droits de l'homme, celui de rendre à la Divinité le culte qu'il croit le plus convenable. Le savant Bai'beyrac exprime ainsi cette opinion : « Un homme ne peut jamais donner à un autre homme un pouvoir arbitrau-e sur sa pensée et sur sa vie, dont l'empire appartient à Dieu seul; et les efforts de la violence n'alDoutissent qu'à faire des hypocrites. En matière religieuse, comme en matière politique, les rois n'ont pas le droit de contraindre leurs sujets, par la force des armes, à embrasser même la plus pure des religions ou le meilleur des gouvernements. »

Voici encore quelques-unes ile-< in-itructions charitables adressées par Niiolj, .m un des Bulgares : « Si vous n'avez pas péclie en mas-aerant vos peuples au nom du Christ, vous vous êtes rendu coupable d'un crime énorme en persécutant un Grec qui se disait prêtre, et qui avait baptisé un grand

HisTOinr: des papes

nombre d'infidèles dans votre royiiumu. Il est vnii jue cet homme n'était pas ecclésiasiique, et que vous avez voulu le punir de sa fourberie en le condamnant à avoir les oreilles et le nez coupés, et à être chassé de vos États après son supplice; mais votre zèle dans cette circonstance n'a pas été éclairé; car cet homme faisait un grand bien en prêchant la morale de Jésus-Christ et en donnant le baptême. Aussi je vous déclare que ceux qui ont reçu de lui ce sacrement au nom de la sainte Trinité, sont canoniquement baptisés; car l'excellence des sacrements ne dépend pas de la vertu des ministres de la religion. Vous avez donc gravement péché en mutilant ce Grec, et vous en ferez une pénitence sévère, à moins que vous ne nous envoyiez une somme d'argent pour racheter voti-e faute.

« Quant aux coutumes de l'Église romaine dont vous désirez être instruit, voici ce que nous observons : les jours solennels du baptême sont fixés au temps de Pâques et de la Pentecôte ; mais, pour vous, Bulgares, qui n'êtes pas encore assujettis aux pratiques du christianisme, il ne doit point y avoir de temps à observer pour l'administration du sacrement régénérateur, et vous devez être considérés comme ceux qui sont en péril de mort.

« Vous dites que les Grecs ne vous permettent pas de communier sans avoir des ceintures, et qu'ils vous font un crime de prier dans l'église sans avoir les bras croisés sur la poitrine. Ces pratiques sont indifférentes pour nous; seulement nous recommandons aux laïques de faire des oraisons tous les jours, à certaines heures, puisqu'il est ordonné à tous les fidèles d'implorer Jésus-Christ sans relâche. Il faut fêter le dimanche, et non pas le samedi; vous devez vous abstenir du travail les jours des fêtes de la sainte Vierge, des douze Apôtres, des Êvangélistes, de saint Jean-Baptiste, de saint Etienne, premier martyr, et des saints dont la mémoire est en vénération dans vos contrées.

« Ces jours-là, et pendant le Carême, on ne peut pas rendre la justice; et l'on doit s'abstenir de chair les jours de jeûne pendant le Carême, à la Pentecôte, à l'Assomption de la Vierge, et à Noël; il faut encore jeûner les vendredis et la veille des grandes fêtes. Les mercredis vous pouvez manger de la chair; il n'est pas nécessaire de se priver de bains ce jourlà, ni le vendredi, comme les Grecs le recommandent. Vous êtes libre de recevoir la communion tous les jours en Carême ; mais on no doit point aller à la chasse, ni jouer, ni s'entretenir de vains discours, ni assister aux représentations des bateleurs, pendant ce temps de pénitence; il ne faut point donner de festins, ni assister à des noces ; et les gens mariés doivent vivre dans la continence. Nous laissons à la disposition des prêtres le soin d'imposer une pénitence aux époux qui auront succombé aux désirs de la chair et qui auront caressé leurs femmes.

«s On peut faire la guerre en Carême, mais seulement pour repousser un ennemi.

« Il est permis de manger toutes sortes d'animaux, sans s'arrêter aux distinctions de l'ancienne loi; et les laïques, comme les clercs, peuvent bénir la table avant le repas, par le signe de la croix. La coutume de l'Église est de ne point manger avant neuf heures

du matin; et un chrétien ne doit pas toucher au gibier abaltu par un païen.

« L'usage romain pour les mariages ordonne que le contrat et les conventions entre les époux auront lieu après les fiançailles ; ensuite ils font leurs offrandes à l'Église par les mains du prêtre, et reçoivent la bénédiction nuptiale; le voile est pour les vierges qui se marient pour la première fois ; enfin on leur pose sur la tête des couronnes de fleurs qui sont conservées dans la basilique. Toutes ces cérémonies ne sont pas essentielles pour la validité du mariage, et la consécration des lois séculières est seule rigoureusement exigée.

« Celui qui a deux femmes doit garder la première, répudier la seconde, et faire pénitence pour le passé. Les gens mariés doivent observer la continence les jours de fêtes et' les dimanches seulement; lorsqu'une mère nourrit son enfant, elle peut entrer dans l'église après ses couches ; mais elle doit en être chassée si elle confie l'allaitement de son enfant à des femmes mercenaires.

« Avant de déclarer la guerre à vos ennemis, vous devez assister au sacrifice de la messe, et faire de riches offrandes aux églises ; et je vous ordonne de prendre pour enseigne militaire, à la place de la queue de cheval qui vous sert d'étendard , la sainte croix de Jésus-Christ. Nous vous défendons également de former aucune alliance avec les infidèles ; et pour conclure des traités, à l'avenir, vous ferez jurer sur l'Évangile et non sur l'épée.

« Quant à la nomination d'un patriarche dans vos contrées, nous ne pouvons rien décider avant le retour des légats que nous vous adressons. Cependant nous vous donnons maintenant un évêque, et plus tard nous lui accorderons les privilèges d'archevêque ; alors, il pourra établir des prélats qui auront recours à lui pour les grandes affaires ; et après samortnous désignerons son successeur, qui pourra être consacré sans être obhgé de venir à Rome. »

Nicolas fit partir en effet, avec les ambassadeurs bulgares, trois légats cjui devaient se rendre à Constantinople : Donnât, évêque d'Ostie; Léon, prêtre du titre de Saint- Laurent ; et Marin, diacre de l'Église romaine; il leur remit des lettres pour Michel III et pour les évêques grecs.

Dans la lettre adressée à l'empereur, le ponlife s'exprime en ces termes : « Vous déclarez que malgré nos anathèmes, Photius gardera le siège de Gonstantinople et la communion de l'Église d'Orient, et que par nos violences nous ne ferons qu'aggraver la condition d'Ignace, patriarche déposé. Nous pensons, au contraire, que les chrétiens de votre empire n'oublieront pas les canons de Nicée, qui défendent de communiquer avec les excommuniés, et nous espérons qu'un membre séparé du corps des fidèles ne vivra pas de longues années. Nous avons accompli notre devoir, et nos actes ne doivent pas être censurés par vous; le jugement en est à Dieu; et le Saint-Esprit ayant parlé par notre bouche, ceux ,j qu'il a condamnés restent flétris à jamais. Souvenezvous donc que Simon le magicien fut abattu par saint Pierre ; Acace de Gonstantinople par le pape Félix ; et Anthime par le pontife Agapet, malgré la volonté des princes 1

Le mariage dans la religion g;recc[ue

« Nous avons reçu, l'année dernière, un écrit rempli d'injures et de blasphèmes; celui qui l'a composé en votre nom semble avoir trempé sa plume dans le venin du serpent, pour faire un outrage plus cruel à notre dignité; nous vous exhortons à faire brûler publiquement cet infâme bbelle, afin de vous justifier de l'avoir souscrit de votre main avec le cinabre. Autrement sachez qu'en plein concile nous l'anathématiserons ; que nous le ferons atta-

cher à un poteau sur le parvis de notre palais, et que nous le bvrerons aux flammes devant les pèlerins de toutes les nations qui viennent visiter le tombeau de saint Pierre. »

Après avoir terminé leur mission en Bulgarie, les légats se dirigèrent vers Constantinople ; mais en mettant le pied sur le territoire grec, ils furent arrêtés par des soldats et conduits soUs bonne escorte devant le prince, sans avoir pu communiquer avec

personne. Michel ayant pris connaissance de leurs lettres, entra en grande l'ureur ; il ordonna à l'un de ses officiers de les frapper au visage et les chassa de sa présence. Ceux-ci retournèrent aussitôt en Bulgarie, où ils avaient été accueillis avec une grande distinction; Paul et Formose convertirent et baptisèient un grand nombre de Bulgares; et le roi, entraîné par leurs prédications, fit expulser de son royaume les missionnaires des autres nations. Bogoris envoya même une seonde ambassade à Rome pour demander au pontife que révèi[ue Formose obtint le titre de métropolitain des Bulgares.

Ce succès était une faible compensation pour le saint-père, qui avait conservé l'espoir de soulever tout rOrieut contre l'empereur ; car Photius, instruit des progrès du clergé latin dans la Bulgarie, et ayant appiis que les légats du pape avaient .fait jeter dans la boue le saint chrême qui avait été consacré par lui , résolut de se venger de ses ennemis. Il assembla un concile œcuménique qui fut présidé par les empereurs Michel et Basile, et auquel assistèrent les légats des trois sièges patriarcaux d'Orient, le sénat et un grand nombre d'évêques, d'abbés et de moines; Nicolas, accusé devant les Pères de crimes et d'assassinats, fut déposé du pontificat et anathématisé; on prononça également une sentence d'excommunication contre tous ceux qui communiqueraient avec lui.

Pliolius, qui dirigeait les décisions del'assemljlée, désirant mettre l'empereur Louis dans ses intérêts, le fit déclarer souverain d'Italie, avec le titre de Basileus, et lui fit porter les actes du concile par des ambassadeurs qui devaient offrir de magnifiques présents à la princesse Ingelberge, sa femme. Dans leurs lettres, les Pères suppliaient le prince de faire chasser de Rome l'infâme Nicolas, qu'ils appelaient sacrilège, simoniaque, meurtrier et sodomite.

Le patriarche envoya ensuite aux prélats orientaux une circulaire dans laquelle il s'exprimait ainsi sur l'Église latine : « Les hérésies s'éteignaient, et la foi se répandait de la ville impériale sur les nations infidèles ; les Arméniens avaient quitté le schisme des jacobites pour se réunir à l'Église, et les Bulgares avaient renoncé aux superstitions pa'iennes pour embrasser la foi évangélique ; mais bientôt des hommes sortis des ténèbres de l'Occident, à la voix de l'infâme évèque de Rome, sont venus rétablir les erreurs des schismatiques et corrompre la pureté orthodoxe des nouveaux peuples convertis.

« Ces prêtres hérétiques recommandent de jeûner les sainedis ; ils retranchent la première semaine du Carême en permettant de manger du laitage; ils condamnent les prêtres engagés dans de légitimes mariages, et tolèrent la débauche et la con-uption du clergé ; ils administrent plusieurs fois l'onction du saint chrême; enfin, dans l'excès de leur impiété, ils osent ajouter de nouvelles paroles au symbole sacré autorisé par tous les conciles. Ils affirment que le Saint-Esprit ne procède pas du Père seul, mais qu'il procède du Père et du Fils; ils admettent ainsi deux principes dans la Trinité, et confondent les propriétés distinctes des personnes divines! dogme impie qui est contraire à l'Évangile et à toutes les décisions des Pères!

« En apprenant quelles étaient les erreurs abominables qu'ils répandaient chez les Bulgares, nos entrailles ont été émues, comme celles d'un père i[ui voit ses enfants déchirés par des bêtes cruelles, et nous avons résolu de ne prendn' iinciin repos que nous n'ayons arraché ces nouvr;,ii\ , In, ur;,-, à l'exécrable influence du pape Nicolas, Nmi^ avons donc condamné dans un concile ce ministre de l'Antéchrist, ainsi que tous les abominables prêtres qui le secondent pour répandre ses doctrines infâmes. Nous vous donnons connaissance de tous ces forfaits, mes frères, afin que vous concouriez avec nous à l'exécution de la sentence prononcée contre les Romains; et avec votre secours, nous espérons ramener bientôt les Bulgares à la foi qu'ils avaient reçue de nous, et leur donner un patriarche grec. .

« Nous avons reçu d'Italie une lettre synodale remplie de plaintes contre le pape; les prélats de cette contrée nous conjurent de ne pas les abandonner à la tyrannie de cet homme impur. Déjà nous avions été imploré par les évêques Basile et Zozime, et par le vénérable Métrophane, pour venir au secours de l'Église ; mais depuis quelques mois les plaintes des clercs et des la'iques d'Occident sont devenues plus énergiques et plus fréquentes que jamais ; tous nous supplient de renverser du trône pontifical le Satan qui est couronné de la tiare. »

Pendant que le saint-père était «xcommunié à Constantinople, Ségilon, évêque de Sens, et Adon, prélat de Vienne, se rendaient' à Rome pour remettre à Nicolas les lettres de Thietberge, qui déclarait renoncer de son plein gré à la dignité royale, et consentir à une séparation avec Lothaire, pour terminer ses jours dans une sainte retraite ; elle reconnaissait que son mariage avec le roi de Lorraine devait être déclaré nul pour cause de stérilité, et que Waidrade était l'épouse légitime du prince.

Nicolas fit cette réponse à la reine : « Le témoignage que vous rendez de Waidrade ne saurait être utile à cette femme criminelle; lors même que vous n'existeriez plus, Waidrade ne sera jamais l'épouse de Lothaire, parce que telle est notre volonté. Nous vous défendons de venir auprès de nous, non-seulement à cause du peu de sûreté des routes, mais en-core parce qu'il serait criminel d'abandonner la couche royale à l'adultère. Votre stérilité ne vient pas de vous, mais de l'injustice du prince, qui dédaigne vos charmes et refuse de remplir ses devoirs d'époux ; votre union ne peut donc être brisée pour une faute dont lui seul est coupable.

« Ainsi ne travaillez plus à une séparation que nous n'autoriserons jamais, quels que soient les indignes traitements que le roi de Lorraine vous fasse subir ; d'ailleurs il vaut mieux recevoir la mort des mains d'un autre que de tuer votre âme, et il est préférable de souffrir un glorieux martyre pour la vérité, plutôt que de vivre par un mensonge. Nous ne recevons point une confession qui est arrachée par la violence , autrement les maris obligeraient leurs femmes par de mauvais traitements à déclarer que leur union n'est pas légitime, ou qu'elles ont commis un crime capital qui nécessite leur répudiation.

«Nous espérons que Lothaire ne s'abandonnera jamais à de tels excès, car il s'exposerait à perdre lui-

NICOLAS I

même sa couronne, en attentant aux jours d'une reine qui est placée sous la protection du saint-siège; si le roi votre mari exige que vous vous rendiez à Rome, il faut qu'il vous fasse accompagner par Waldrade, afin qu'elle subisse le châtiment de ses fautes. Vous donnez pour motif d'une séparation votre désir ardent de conserver la pureté du corps; mais notre volonté est que vous receviez les enibrussements de votre mari, à moins que Lothaire ne fasse un vœu de continence et ne se retire da}is un monastère. »

Nicolas écrivit ensuite auxmétropolitains de Francs et de Germanie : i< Vous êtes coupables, mes frères, de n'avoir pas contraint le roi de Lorraine à plus de condescendance, plus de soumission k nos volontés; et quiconque d'entre vous ne montrera pas plus de zèle pour exécuter nos ordres relativement à la reine Thietberge, sera regardé comme fauteur de l'adultère et retranché de notre communion. »

Adventius de Metz s'empressa d'instruire le prélat de A'erdun des dispositions du saint-pèrepar la lettre suivante : « Le pape vient de m'adresser une bulle terrible sur la résolution qu'il a prise contre le roi notre maître. Si la veille de la fête de la Purification, Lothaire ne quitte pas Waldrade, il nous ordonne de lui interdire l'entrée de l'église. Cette décision, à laquelle nous sommes contraint d'obéir sous peine de déposition, nous met dans une inquiétude mortelle; nous vous prions donc d'aller trouver le roi et de lui représenter le péril qui le menace.

« Nous pensons que le meilleur parti à prendre serait de lui faire faire un voyage, deux jours avant la fête de la Purification, à Floriquing, avec trois évêques, pour confesser ses péchés avec contrition et promesse de se corriger; il jurerait aussi de se soumettre aux volontés du saint-père, en présence de ses fidèles serviteurs; et nous pourrions l'admettre dans la basilique de Saint-Arnoul, où il entendrait célébrer une messe solennelle. S'il agit autrement, il mettra sa couronne en péril, et il attirera sur nos tètes les foudres de Rome. »

En effet, les partisans de Lothaire redoutaient avec raison que ses oncles ne se prévalussent d'une excommunication prononcée contre lui pour s'emparer de ses États; et Nicolas, qui connaissait l'ambition de la famille des Carlovingiens, retenait les princes de cette race en crainte continuelle par la menace de ses anathèmes. Le pontife avait adressé aux prélats du royaume de Charles le Chauve la sentence qu'il avait rendue contre le roi de Lorraine, et un libelle qu'il avait composé contre les empereurs grecs et contre le patriarche de Constantinople.

« Au milieu de toutes nus s.inHiaiices, (■clivait Nicolas, nous en éprouvniis uur plus (lniilomi'use encore parles reproches injustes (h>s pnnces Michel et Basile qui, animés par une haine envieuse, osent nous accuser d'hr ésie. La cause de leur fureur est notre refus d'approuver l'ordination du laïque Photius, et la protection que nous accordons à Bogoris, roi des Bulgares, qui nous a demandé des missionnaires et des instructions pour ses peuples nouvellement convertis au christianisme.

« Dans leur dépit de ne pouvoir asservir cette nation à leurs lois , les monarques grecs chargent VÊglise romaine d'outrages et de calomnies qui j

pourraient éloigner de nous les hommes ignorants, qui ne savent pas établir une distinction entre la morale sublime du Christ et la -conduite sacrilège de quelques prêtres de notre Eglise.

« Photius nous blâme de jei!uier le samedi, de condamner le mariage des prêtres ; il nous accuse d'empêcher les ecclésiastiques de faire l'onction du saint chrême; et il soutient que nous sommes juils parce que nous bénissons un agneau sur l'autel le jour solennel de Pâques; il condamne l'usage de nous raser la barbe et de consacrer évêques de simples diacres qui ne sont pas ordonnés prêtres; cependant ces pratiques, qui scandalisent les patriarches de Byzance, ont été observées depuis des siècles dans l'Église latine, et nous ne pouvons pas les changer.

« Ce prélat orgueilleux s'arroge également le nom d'archevêque universel, lorsque nous seul avons droit à ce titre ; mais nous le conserverons, avec la grâce de Dieu, malgré les brigues de nos ennemis et les menaces des Grecs.... '>

Pendant que le pape envoyait ce libelle en France, de graves événements changeaient les destinées de Constantinople. Basile, fatigué des sages remontrances de Michel, qui avait tiré ce monstre des rangs les plus infimes de ses gardes pour l'élever à l'empire, avait fait assassiner son protecteur afin d'être seul maître de l'Élat.

Ce crime horrible avait excité la juste indignation de Photius, et le jour d'une fête solennelle, Basile s'étant présenté dans la cathédrale pour recevoir la communion, le patriarche indigné l'avait repoussé de la sainte table en lui disant ■ « Sors de la maison de Dieu, usurpateur infâme qui as les mains souillées du sang de ton bienfaiteur. » Irrité de l'audace du prélat, Basile fit saisir le vénérable Photius, le déposa de son siège, et rappela Ignace à Constantinople. Mais pour donner plus d'éclat au rétablissement de l'ancien patriarche, il écrivit à Nicolas, l'ennemi implacable de Photius, pour lui demander l'autorisation de convoquer à ce sujet tous les prélats grecs en un concile général.

A la même époc[ue Louis le Germanique et tous les évêques du royaume pressaient le pontife de rétablir Teutgaud et Gonthier sur leurs sièges. Nicolas exigea que les coupables, pour racheter l'excommunication prononcée contre eux, payassent à son épargne des sommes considérables et vinssent faire amende honorable des prétendus crimes qu'ils avaient commis contre le saint-siège. Ces fiers prélats répondirent c^u'ils consentaient à payer la conscience du pape avec de For, mais non avec leur infamie, et qu'ils refusaient de gagner un archevêché s'ils devaient perdre leur honneur

Par ce noble refus, les Eglises de Trêves et de Cologne se trouvant sans pasteurs, le pape écrivit au roi Louis pour qu'il lui présentât des ecclésiastiques dignes d'occuper ces sièges importants , sa lettre se terminait par des plaintes contre Lothaire. « Votre neveu, écrivait le pape, m'a fait dire qu'il se rendrait au tombeau de l'apôtre, sans en avoir obtenu l'autorisation. Qu'il ne tente pas d'exécuter son projet, carnous lui ferionsfermer les portes de notre ville, pour qu'elle ne fût pas souillée par la présence d'un excommunié. Avant de venir à Bome, il faut qu'il

s'hunoilic, qu'il implore notre pardon, et nous voulons qu'il accomplisse nos ordres, non par des p:omesses, mais par des actions.

« Tliietberge, il est vrai, a été rappelée à la cour, mais c'est pour voir régner sa rivale; et que sert à cette princesse le vain litre de reine, si elle n'en a pas l'autorité? N'est-ce pas Waldradc, la concubine royale, qui brave nos anathèmcs, qui règne avec Lolliairo, et dispose à son caprice des grandeurs et des places du royaume? Il faut que cette femme coupable soit d'abord livrée à notre justice pour être punie de son obstination et de son aveuglement ; ensuite nous autoriserons Lotbaire à venir se prosterner à nos pieds. »

Néanmoins le pontife n'eut pas la satisfaction Je soumettre le roi de Lorraine, ni la joie d'apprendre la déposition de Pbotius; il mourut le 13 novembre 867, après un règne de neuf ans sept mois et \'ingtbuit jours; il fut enterré près du porcbe de la basilique de Saint-Pierre.

L'Église romaine a place Nicolas au nombre des saints dont elle bonore la mémoire, admirant son insupportable orgueil, qu'elle appelle vigueur apostolique! Est-ce assez se moquer de notre créduKté? Réginon dit que le pape commandait aux peuples et aux rois comme s'il eût été le souverain de l'univers; et Gratien rapporte un décret où cet abominable prêtre s'égale à Dieu lui-même. « -Il est évident, écrivait Nicolas, que les papes ne peuvent être liés ni déliés par aucune puissance terrestre, ni même par celle de l'apôtre, s'il revenait sur la terre, puisque Constantin le Grand a reconnu que les pontifes tenaient la place de Dieu sur la terre! La Divinité ne pouvant être jugée par aucun homme vivant, nous sommes donc infaillibles, et quels que soient nos actes, nos turpitudes, nos scélératesses, nous n'en devons compte qu'à nous-mêmes!!! »

Dans notre siècle il existe encore des écrivains fa- . natiques qui soutiennent cette doctrine, exaltent la papauté, et cberchent à faire partager leur ridicule admiration pour les papes, en les représentant comme de courageux défenseurs de la cause des

peuples contre les rois et les empereurs. Sottise, aveuglement ou mauvaise foi; car si l'histoire nous montre la papauté constamment en lutte avec le pouvoir temporel, elle nous indique également quelles étaient les causes de ces guerres incessantes entre la puissance civile et religieuse; les souverains pontifes cherchaient, il est vrai, à renverser les tyrans, I mais c'était pour se mettre à- leur place, et tous leurs efforts tendaient à substituer leur autorité au despotisme. Leur opposition n'était donc nullement utile ou profitable à l'humanité; et peu importe aux ! peuples que l'autel domine le trône ou que le trône domine l'autel, s'ils doivent rester esclaves. Hélas ' l'expérience des siècles passes nous démontre qu'il ne pourra exister sur la terre ni bonheur ni tranquillité tant que les nations obéiront à des papes el à des rois absolus. La paix est pour eux un temps précieux, et ils l'emploient à pressurer les nations ; la guerre est bien plus précieuse encore, car elle leur I permet de voler tout ce qui avait échappé lux exacteurs et d'accroître le nombre de leurs sujets. I Autrefois dans l'empire romain, ainsi que dans tous les pays soumis à des despotes, la vie était considérée comme un présent de si peu de valcuipour l'homme, que les malheureux se vendaient aux riches, qui achetaient le droit exécrable de tuei' un de leurs semblables au prix d'une faible somme d'argent destinée à la femme et aux enfants de leurs victimes ; les exactions et les injustices étaient devenues si intolérables, que pour s'y soustraire \e< citoyens fuiraient chez les barbares, où ils rccou' vraient la liberté; plus tard, à l'époque du moyen âge, grâce au système d'obscurantisme des papes, l'abrutissement, la misère et l'esclavage des peuples I dépassèrent tout ce que l'antiquité avait eu de plus I horrible ; des nations entières disparurent du sol et I furent anéanties par le fer, par l'eau, par le feu, an I nom et par la volonté des pontifes de Rome ; de nos jours encore n'avons-nous pas vu la papauté faire des efforts surhumains pour arrêter le char de la civilisation et s'unir aux rois pour anéantir la hberlé en France, en Autriche, en Russie, en Italie?

Naissance d'Adrien. — Miracle des quarante deniers. — Election d'Adrien. — Pillage de Rome. — Lothaire envoie dos ambassadeurs au pontife. — Adrien lève l'excommunication lancée contre Waldrade. — Il s'oppose au divorce de Lothaire et de lUi reine Thietberge — Lettre de l'empereur Basile au pape Adrien. — Concile de Rome. — Décret contre le concile de Photius.

— Éleuthère séduit la femme et la fille du pape, et les assassine ensuite dans un accès de folie. — Anastase le bibliothécaire est excommunié. — Aflaire d'Hincmar de Laon. — Voyage de Lothaire en Italie. — Il est admis à la communion du pnntife.

— Mort de Lothaire. — Le pape dispose des couronnes. — Adrien envoie des légats à Constantinople. — Entrevue des légats avec l'empereur d'Orient. — Les Orientaux se soumettent au pape. — Condamnation scandaleuse de l'hotius. — Conférences sur les Bulgares. — Retour des légats à Rome. —^Lettre de l'archevêque Ilincmar au saint-père. — Charles de Chauve lait couler du plomb fondu dans If-s yeux et dans la bouche de son lils Carlom.TU. — Les évéques de France repoussent l'autorité du pontife. — Palinodie du pape. — Les Bulgares se soumettent à l'Eglise de Constintinople. — Mon d'Adrien.

Adrien était Romain de naissance, fils de l'évêque Talare , de la famille des papes Etienne IV et Sergius II ; le saint-siège lui appartenait, pour ainsi dire, par droit d'héritage. A'iriiis très-jeune dans le palais patriarcal de Lai! an, il .i\:iil l'tél'objet constant de la tendresse des pontilrs; llrégoire IV l'ordonna sous-diacre, et son successeur lui conféra la prêtrise en le nommant au titre de Saint-Marc. Dans toutes ses fonctions sacerdotales le jeune Adrien montra une grande piété et surtout une charité vraiment chrétienne ; les légendes rapportent à ce sujet un miracle que nous devons citer.

Adrien avait reçu du pape Sergius quarante deniers comme marque de sa satisfaction; mais le diacre, au lieu de garder cette somme dans son épargne ou de l'employer à des plaisirs, comme les jeunes gens de son âge, fit rassembler tous les pauvres de son quartier pour leur en faire la distribution ; les malheureux vinrent en si grand nombre, qu'Adrien fut obligé de faire un triage des plus infirme?. Dans sa douleur de ne pouvoir soulager toutes ces souffrances, il adressa des prières ferventes à Dieu et commença la distribution ; les aveugles et les infir-

mes reçurent chacun un denier; les vieillards, les boiteux, les femmes, les enfants s'avancèrent successivement et reçurent aussi un denier; de nouveaux pauvres arrivèrent , d'autres survinrent après ceux-ci; ils se succédèrent ainsi sans interruption depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit, et toujours le jeune diacre tirait des deniers de sa bourse; enfin, après en avoir distribué une quantité prodigieuse, il en remplit encore plusieurs coffres pour ses aumônes du lendemain.

Celte miraculeuse multiplication des quarante deniers avait tellement augmenté la vénération des Romains pour Adrien, qu'à la mort du pape Léon IV il fut élu sans opposition pour lui succéder; il refusa cette glorieuse distinction. Après le règne de Benoit III, les suffrages du peuple relevèrent encore au pontificat ; sa résolution fut la même.

Enfin, à la mort de Nicolas I'', le concours du peuple, des grands et du clergé fut si général, que tous, par acclamations, élurent Adrien pour gouverner le sailli -siège; et leurs instances pour lui faire acce|iii'i- la liare furent si pressantes, qu'il dut se résigner, malgré son grand âge, à porter le fardeau

de la dignité pontificale. De saints personnages affirmaient que des révélations célestes leur avaient annoncé la haute destinée à laquelle Adrien était appelé ; les uns disaient qu'il leur était apparu revêtu du pallium ; les autres, qu'il s'était montré à leurs yeux entouré d'une auréole de feu, revêtu de la simarre, et distribuant des pièces d'or dans la basilique de saint Pierre ; plusieurs prétendaient qu'ils l'avaient vu sur le cheval du pape Nicolas, et faisant son entrée dans le palais ])atriarcal.

Après l'élection, le peuple, les grands et le clergé se rendirent à l'église de Sainte-Marie-Majeure, où ils trouvèrent Adrien en prières ; ils relevèrent aussitôt sur leurs bras et le portèrent en triomphe au palais de Latran. Cette intronisation faite en l'absence des commissaires de l'empereur Louis excita le mécontentement de la cour de France; mais les prêtres alléguèrent pour excuse qu'ils avaient été contraints de céder aux instances de la multitude. Le prince, satisfait des explications qui lui étaient données, consentit à la consécration du nouveau pontife, et confirma le décret de l'élévation ; non-seulement il refusa le tribut que l'on payait ordinairement pour la consécration des nouveaux papes, mais encore il déclara que sa conscience l'obligeait à rendre à l'Église romaine les domainesqui lui avaient été enlevés injustement par ses prédécesseurs.

Adrien, après avoir fait les prières et les veilles usitées lors de l'élection des papes, fut conduit à Saint Pierre, et consacré solennellement par Pierre, évêque de Gabii, ville de la Pcdestrine, par Léon de la Forêt-Blanche, et par Donat , prélat d'Ostie : on choisit ces trois vénérables personnages, parce que l'évêque d'Albane était mort, et que Formose, chef du clergé de Porto, se trouvait alors absent de l'Italie et occupé à convertir les Bulgares.

Lorsque son ordination fut terminée, le pontife célébra une messe solennelle, et il admit à sa communion Teutgaud, métropolitain de Trêves, Zacharie, évêque d'Anagnia, ainsi que le prêtre Anastase, qui avait été excommunié sous le règne précédent. A sa rentrée au palais patriarcal, il refusa les présents qui lui étaient offerts, et répondit à ceux qui l'entouraient : « Mes frères, nous devons mépriser ce honteux commerce d'argent que les papes ont malheureusement trop encouragé, à la honte du saint-siége; car nous devons donner gratuitement ce que nous avons reçu gratuitement, suivant le précepte de Jésus- Christ. Ainsi, au lieu d'accumuler dans nos trésors les offrandes des fidèles pour enrichir des prêtres hypocrites ou des moines débauchés, nous vous déclarons que tous nos revenus seront partagés entre les pauvres de la ville. »

A peine la confécration d'Adrien était-elle achevée, que Lambert, duc de Spolette, sans déclaration de guerre ni sans avertissement préalable, rassembla des bandes de soldats et envahit la ville de Rome, qu'il mit au pillage ; les palais, les maisons, les monastères et les églises furent saccagés, les religieuses violées, et plusieurs jeunes filles de familles patriciennes furent arrachées à leurs parents et emmenées en esclavage. Néanmoins Dieu permit que les auteurs de ces brigandages fussent sévèrement punis, d'abord par le saiat-père, qui déclara Lambert

retranché de la communion des fidèles, ensuite par l'empereur, qui accourut à la tête d'une armée et fit la conquête du duché de Spolette.

Anastase le bibliothécaire exprime son opinion sur l'état du clergé romain dans une lettre qu'il écrivait à Adon, métropolitain de Vienne : « Je vous annonce, mon frère, une bien triste nouvelle ; le saint pape Nicolas a passé à une vie meilleure, et nous a laissés en ce monde fort affligés. Maintenant qu'il n'est plus, tous ceux qu'il a condamnés relèvent leur front criminel, et travaillent avec ardeur à détruire ce qu'il a fait ; on assure même que l'empereur Louis leur accorde son appui. Avertissez donc nos frères de ces coupables entreprises, et faites pour défendre la mémoire du pontife ce que vous jugerez convenable, afin de soutenir nos intérêts; car si les actes d'un pape sont cassés, que deviendront les nôtres?

« Nous avons un nouveau pape qu'on nomme Adrien, homme vénérable par la sainteté de sa vie; il est marié aune femme appelée Stéphanie, qui élève leur jeune fille, dont la beauté est remarquable. Le saint-père se montre très-zélé pour maintenir la pureté des mœurs; mais nous ne savons pas encore ■quelle sera sa manière de gouverner l'Eglise, et s'il se chargera de toutes les affaires ecclésiastiques ou s'il en abandonnera la direction à des ministres. Il paraît avoir une confiance entière dans mon oncle Arsène, votre ami, dont le dévouement aux intérêts du clergé romain est un peu refroidi depuis l'indigne traitement qu'il a rei,u de Nicolas. Je vous prie cependant de le ramenei»-par vos sages conseils à des sentiments plus charitables, afin que nous puissions profiter de son crédit sur l'esprit de l'empereur et du pape ; je conjure également tous les archevêques des Gaules, si l'on tient un concile pour anathématiser les décrets de Nicolas, de ne point se mettre au rang de ses accusateurs, mais au contraire de résister avec courage à ses ennemis. »

Les craintes d'Anastase pour la condamnation des actes de l'infâme Nicolas étaient chimériques, car son successeur se montra fidèle imitateur de sa politique, et manifesta le zèle le plus ardent pour soutenir l'infaillibilité du saint-siége. Néanmoins il pardonna aux prélats qui avaient été déposés et anathématisés, il rappela ceux qui étaient exilés ; et à sa prière, l'empereur fit également sortir de prison tous les ecclésiastiques qui avaient été condamnés comme coupables du crime de lèse-majesté.

Adrien fit décorer magnifiquement l'église que Nicolas avait élevée dans l'intérieur de son palais; et dans toutes ses actions il montrait une telle déférence pour les actes de son prédécesseur, que les Romains l'avaient appelé Adrien le Nicola'ite. Cependant les vieux prêtres, qui étaient expérimentés dans les ruses cléricales et les fourberies de la cour de Rome, affirmaient au contraire que le pape flétrissait adroitement le règne précédent par la protection qu'il accordait aux victimes de l'orgueil et de la tyrannie de Nicolas.

En effet le saint-père ayant invité à un somptueux dîner dans son palais un grand nombre de moines grecs qui avaient été persécutés par son prédécesseur, il présenta lui-même les aiguières elles linges

ADUIEN II

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pour les ablutions, et leur servit de sa propre main à boire et à manger, ce qu'aucun autre pape n'avait fait avant lui. Pendant le repas, de jeunes clercs entonnèrent des cantiques spirituels, et lorsque les moines se levèrent de table, Adrien se prosterna devant eux, le visage contre terre ; puis il leur adressa l'allocution suivante : « Mes frères, priez pour la sainte Eglise catholique, pour notre fils très-chrétien l'empereur Louis, afin qu'il soumetteles Sarrasins; priez pour moi, et demandez à Dieu qu'il m'accorde la force de gouverner ses nombreux fidèles. Que vos prières s'élèvent comme des actions de grâces pour ceux qui ont vécu saintement, et remercions le Christ tous ensemble d'avoir donné à son Église mon seigneur et Père le très-saint et très-orthodoxe

pape Nicolas, qui l'a d(''rendue contre ses ennemis comme un autre Josué. »

Les moines de Jérusalem, d'Antioche, d'Alexandrie et de Constantinople gardèrent longtemps le silence ; enfin ils s'écrièrent : « Dieu soit loué d'avoir donné à son peuple un pasteur aussi respectueux que vous l'êtes envers votre prédécesseur ! » Et ils répétèrent trois fois : « Eternelle mémoire au souverain pontife Adrien, que Jésus-Christ a établi pape universel. » Mais le saint-père «'apercevant que les Grecs voulaient éviter de rendre hommage à la mémoire de Nicolas, fît un signe de la main et ajouta : « Mes frères, je vous en supplie au nom du Christ, que vos éloges s'adressent au très-saint et très-orthodoxe Nicolas, établi par Dieu souverain pontife et

pape universel. Gloire à lui, le nouvel Élie, le nouveau Phinée, digne de l'éternel sacerdoce, et paix et grâces à ses sectateurs. » Cette acclamation fut répétée trois fois par les moines, qui ne voulurent pas désobliger le saint-père après avoir été l'objet d'une distinction aussi honorable.

Adrien écrivit en France aux métropolitains : « Nous vous prions, mes frères, de faire rétablir le nom du pape Nicolas dans les livres et dans les diptyques de vos églises, de le faire nommer à la messe, et d'ordonner aux évêques de se conformer à notre décision à ce sujet. Nous vous exhortons à résister avec fermeté aux princes grecs qui entreprendraient d'accuser sa mémoire ou de rejeter ses décrets ; cependant nous ne voulons pas être inflexible envers ceux qu'il a condamnés, s'ils implorent notre miséricorde et s'ils consentent à ne point se justifier en accusant ce grand pape, qui est maintenant devant Dieu, assis à sa droite avec les élus, et que personne n'a osé attaquer de son vivant.

a Soyez donc vigilant et courageux, et instruisez les prélats au delà des Alpes que s'ils rejettent les décrets d'un pontife, ils détruiront l'autorité suprême des ministres de l'Eglise ; tous devront craindre que leurs ordonnances soient méprisées, lorsqu'ils auront porté atteinte à la puissance qui domine les rois. »

Dès que Lothaire eut appris la mort du pape Nicolas, il envoya à Rome Adventius, évêque de Metz, et Grimland, son chancelier, chargés d'une lettre ainsi conçue: «Très-saint-père, jeme suis soumis au prince des apôtres en obéissant à votre prédécesseur ; j'ai suivi ses avis paternels et les exhortations de ses légats, même au détriment de mon autorité; je n'ai point cessé de lui demander, aunomdes lois divines et humaines, la faveur de me présenter devant lui avec mes accusateurs pour me justifier; et cependant il m'a toujours refusé la permission de visiter cette Rome dont mes ancêtres ont été les protecteurs.

« Nous avons été édifié de voir les Bulgares et les autres peuples barbares conviés par lui à venir l'aire leurs adorations au tombeau de saint Pierre; mais nous avons éprouvé l'affliction la plus vive lorsqu'il nous a déclaré que nous étions exclu de Rome à tout jamais. Nous espérons que vous serez moins rigoureux pour nous que le pape Nicolas, et qu'en échange de notre obéissance et de notre soumission vous nous permettrez de baiser vos pieds; nous vous supplions de nous envoyer cette autorisation par notre ambassadeur ou par celui de l'empereur Louis notre frère, vous prévenant que si cette démarche était sans succès, notre royaume courrait de grands risques à cause de la condescendance que nous avons montrée pour votre siège, ce qui nous a enlevé l'aflection de nos peuples. »

Adrien fit cette réponse au roi de Lorraine : « La cour de Rome, seigneur, recevra toujours avec honneur un des fils de Charlemagne lorsqu'il viendra lui rendre hommage; et elle ne refusera jamais d'écouter sa justification si elle est conforme à la justice divine et humaine. Vous pouvez donc vous présenter hardiment au tombeau de l'apôtre si vous êtes innocent des crimes dont on vous accuse ; mais il ne vous sera pas permis de refuser d'en faire pénitence si vous êtes jugé coupable. »

Depuis huit mois l'empereur Louis, secondé par les troupes de Lothaire, faisait avec succès la guerre aux Sarrasins d'Afrique, qui ravageaient la partie méridionale de l'Italie; aussi Adrien ne pouvant rien refuser à ce puissant protecteur, lui accorda l'autorisation sollicitée par Lothaire, ainsi que l'absolution de Waldrade; il écrivit même à cette princesse en ces termes : « Nous avons été instruit par l'empereur Louis du repentir que vous éprouvez de vos péchés, et de la persévérance avec laquelle vous évitez de retomber dans la même faute. Aujourd'hui que vous détestez vos erreurs, nous vous délivrons de l'anathème et de l'excommunication ; nous vous réintégrons dans la société des fidèles, et nous vous accordons la permission d'entrer dans l'église, de prier, démanger et de parler avec les autres chrétiens. Mais soyez sur vos gardes à l'avenir, afin que Dieu vous donne dans le ciel l'absolution que vous recevez de nous sur la terre ; car si vous usiez de dissimulation pour obtenir la rémission de vos péchés, sachez qu'au lieu d'être déliée vous seriez engagée davantage devant celui qui voit notre conscience. »

A cette lettre le pape en joignit une autre pour les évêques de Germanie, auxquels il annonçait l'absolution de Waldrade; il s'exprime ainsi : «Notre cher fils l'empereur Louis combat contre les ennemis de la foi pour la sûreté de l'Église, pour l'accroissement de notre puissance et pour la délivrance des fidèles de la province de Samnium. Déjà les Sarrasins s'avançaient sur nos terres et se préparaient à ravager les domaines de saint Pierre, lorsqu'il a abandonné son repos et sa famille pour s'exposer à tous k-s dangers de la guerre ; et bientôt les infidèles sont tombés sous ses armes victorieuses ou se sont convertis au christianisme.

« Nous vous prévenons en conséquence que vous devez rendre hommage à ceux qui lui appartiennent, ainsi qu'à Lothaire; car celui qui attaque son frère l'attaquera lui-même. Sachez aussi que le saint-siége est fortement uni à ce prince valeureux, et que nous sommes prêt à employer pour lui les puissantes armes que Dieu a placées entre nos mains par l'intercession de saint Pierre, comme il emploie celles que Jésus-Christ lui a confiées pour la défense de son Église. »

Après toutes les protestations du pontife Adrien, Lothaire supposant qu'on n'oserait rien lui refuser, envoya à Rome Thietberge, sa femme, pour demander elle-même la dissolution de son mariage. Mais ce prince fut trompé dans son espoir, et le pape lui adressa cette lettre véhémente : « La reine votre épouse nous a dit que son union avec vous n'ayant pas été légitimement contractée, elle désirait se séparer de votre royale personne, renoncer au monde, abandonner la cour, et se consacrer à Dieu. Cette résolution étrange nous a surpris, et quoique vous lui ayez donné votre consentement, nous n'avons pu lui accorder le nôtre ; ainsi c'est par nos ordres que Thietberge retournera auprès de vous afin de soutenir les droits de son mariage. Cependant les motifs allégués pour rompre votre union seront examinés par nos frères dans un concile ; mais jusqu'à cette époque, nous vous exhortons à ne point écouter les mauvais con-

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seillers qui vous entourent; nous vous ordonnons de recevoir la reine avec l'affection qui lui est due, de lui accorder dans votre royaume un asile honora ble où elle puisse vivre à l'abri de votre protection royale ; enfin de remettre entre ses mains les abbayes que vous lui avez promises, afin qu'elle puisse soutenir la dignité de son rang. Ceux qui s'opposeront à notre décision seront frappés d'anathème, et vousmême nous vous déclarerons excommunié si vous refusez de vous soumettre à nos ordres. »

Afin d'assurer l'exécution de ses volontés, le pontife écrivit à Charles le Chauve pour le prier de contraindre son neveu à l'obéissance qu'il devait au saint-siége ; et il engageait ce prince à envahir sur l'heure même le royaume de Lothaire, s'il se séparait de Thietberge avant que leur divorce eût été canoniquement ordonné par un synode. Dans le même but, il adressa uu métropolitain Hincmar la

lettre suivante: «Je connaissais depuis longtemps votre grande réputation, mon frère, mais je suis instruit plus particulièrement encore de votre rare mérite par le rapport de notre vénérable frère Arsène, apocrisiaire du saint-siége, par l'évêque Actard, et par notre cher fils Anastase, bibliothécaire.

<( Leurs éloges m'ont inspiré autant d'affection que d'estime pour vous; et j'espère que vous accueillerez les téuioignages de notre amitié et de notre confiance en favorisant de tout votre pouvoir les intérêts du saint-siége dans l'atfaire du roi de Lorraine etde Thietberge, sa femme. Vous savez combien les papes Benoît et Nicolas ont été occupés pendant leur règne de cette cause importante, et dans quel sens ils l'ont dirigée ; nous avons les mêmes sentiments que nos prédécesseurs, et nous suivrons ce qu'ils ont décidé. Nous vous exhortons donc à ne point laisser refroidir votre dévouement pour la cour

de Rome, et à parler hardiment en notre nom aux rois et aux puissances, afin d'empêcher qu'ils ne rétablissent par force ou par artifice ce qui a été détruit par l'autorité ecclésiastique. »

Euthymius, spathaire, envoyé en Italie par l'empereur Basile, apporta alors la nouvelle de la déposition de Photius et du rétablissement d'Ignace sur le siège de Constantinople. Adrien manifesta une grande joie de ce changement, et ordonna qu'on célébrât des messes solennelles en l'honneur du nouveau patriarche. Dans sa réponse à Basile, le saintpère lui adressait de làc'nes flatteries ; il le félicitait du parricide abominable qu'il avait commis sur la personne de son bienfaiteur et déclarait que son règne était une bénédiction particulière de Dieu ; il le compare à Salnraon, et affirme que c'est par l'inspiration du Christ qu'il a fait assassiner Michel pour chasser Photius et rétablir Ignace sur son siège.

Quelques mois après, de nouveaux ambassadeurs vinrent, au nom de Basile et d'Ignace, complimenter Adrien sur son élection; le pape les reçut avec de grands honneurs et les admit dans la salle secrète de Sainte-Marie-Majeure pour conférer avec eux. Les envoyés lui remirent de magnifiques présents et la lettre de l'empereur, qui était ainsi conçue : «Anotre avènement au trône, ayant trouvé l'Église privée de son pasteur légitime et soumise à la tyrannie d'un étranger, nous nous sommes empressé de chasser cet homme pour rappeler Ignace notre père, qui avait été indignement opprimé par notre prédécesseur. Nous soumettons maintenant à votre approbation ce que nous avons décidé, et nous vous demandons comment doivent être traités ceux qui ont communiqué avec Photius. Les évèques et les prêtres, qui s'étaient engagés à ne point abandonner Ignace, ont manqué k leurs serments ; d'autres, entraînés par les séductions de l'usurpateur ou par ses violences, ont consenti à se faire consacrer par le faux patriarche; enfin presque tous les ecclésiastiques, les moines et les religieuses ont failli en reconnaissant son autorité. Nous vous prions donc d'avoir pitié d'eux, afin d'éviter un naufrage universel dans notre Eglise. »

Ignace, dans sa lettre, donnait les mêmes détails, et reconnaissait la primauté du saint-siége et la souveraine autorité du pape.

Les ambassadeurs de Basile présentèrent ensuite au pontife un libelle qui avait été trouvé dans les papiers de Photius, et qui établissait les crimes de Nicolas ; il contenait également la relation du concile tenu à Constantmople lors de la condamnation d'Ignace ; ils prièrent Adrien d'examiner cet ouvrage, ^lais celui-ci déclara qu'il ne le ferait que pour en condamner l'auteur une troisième fois. Alors un des évèques grecs saisit le livre et le jeta à terrre, en disant : « Tu as été maudit à Constantinople, sois encore maudit à Rome ' » Ensuite il le foula aux pieds et le lacéra avec l'épée du spathaire Basile, ajoutant : « Le diable habite dans cet ouvrage, et a parlé luimême par la bouche de l'abominable Photius ; je déclare que les signatures de l'empereur Michel, de Basile et de presque tous les évèques d'Orient, ont été contrefaites par Satan lui-même avec une telle habileté, qu'il est impossible de reconnaître la fraude criminelle. Qu'il soit maudit ainsi que son auteur. »

Adrien ne laissa pas échapper une occasion aussi favorable de venger le saint-siége des outrages dont l'avait accablé Photius ; il ordonna à ses moines de relever le livre et de le remettre à ceux qui étaient instruits des langues grecque et latine pour qu'ils en fissent la censure.

Après leur examen, il convoqua un concile, afin

que

.'ouvrage fût condamné solennellement en

pré-

sence des députés de l'Orient; et à l'ouverture du synode il prit ainsi la parole : « Nous ordonnons que les actes du dernier concihabule tenu par Photius à Constantinople, et par l'empereur Michel, son coupable protecteur, soient brûlés et chargés d'anathèmes. Nous ordonnons également que tous les écrits publiés par ces deux laïques contre l'honneur du saint-siège subissent la même flétrissure, et nous rejetons avec exécration les deux conventicules qui ont déposé notre cher frère Ignace.

« Enfin, nous excommunions une troisième fois ce Photius, déjà condamné par notre prédécesseur, jusqu'à ce qu'il se soumette aux ordonnances du pape Nicolas et aux nôtres, en abjurant publiquement ses prétentions à l'épiscopat. Aloi s, 's'il fait amende honorable, nous ne lui refuserons pas la communion des laïques ; mais il restera à jamais dépouillé des ornements sacrés dont il avait été revêtu par une infâme usurpation.

« Quant à ceux qui ont assisté aux assemblées impies de Photius, s'ils reviennent à la communion du patriarche Ignace , s'ils anathématisent et brûlent les exemplaires du conciliabule, ils rentreront dans le sein de l'Eglise ; mais celui qui ayant connaissance de notre décret apostolique, conser\'era encore ces exemplaires maudits, sera à jamais excommunié et déposé. Nous donnons cet ordre pour les villes de Constantinople, d'Alexandrie, de Jérusalem, ainsi que pour tous les fidèles de l'Orient; cependant cette sentence n'est pas applicable à notre fils l'empereur Basile, quoique son nom soit inséré dans les actes du synode condamné, et nous le recevons au nombre des empereurs catholiques. »

Cette décision fut souscrite par quarante évèques ; et le livre, après avoir été une seconde fois foulé aux pieds, fut jeté dans un brasier ardent.

La même année, un événement scandaleux vint encore troubler la tranquillité de Rome; l'évêquo .\rsène avait un fils nommé Eleuthère, qui était admis dans la famille d'Adrien composée de sa femme et de sa jeune fille. Eleuthère devint passionnément amoureux de cette jeune fille, qui était déjà fiancée à un autre homme ; il l'enleva pendant une nuit, et se retira avec elle et sa mère dans un château fort aux environs de Pavie. Arsène, désespéré de l'audace de son fils, et prévoyant les suites funestes de la vengeance d'Adrien, vint se jeter à ses pieds pour obtenir son approbation au mariage de leurs enfants, afin d'effacer le scandale de leur conduite. Mais toutes les prières furent inutiles ; le pontife demeura inflexible; alors le vénérable Arsène, qui redoutait pour Eleuthère la colère d'Adrien, résolut d'intéresser à la défense de son fils une cour puissante qui pût le protéger après sa mort ; en conséquence il légua une grande partie de ses richesses à l'impératrice Ingelberge, femme de Louis, sous la coLdi-

tion qu'elle fournirait des troupes à son fils dans le cas où le pontife voudrait employer la violence contre lui et se venger de l'eaièvement de sa fille.

Néanmoins, lorsque le pieux évêque eut fermé les yeux, Kleuthère se trouva sans défense, exposé à la colère du pape ; ses amis s'éloignèrent de lui ; plusieurs moines , créatures du saint-siége , vinrent jusque dans sa retraite pour l'assassiner; sa femme elle-même, cédant à des influences secrètes, essaya de s'enfuir avec sa mère ; ses serviteurs cherchèrent à lui donner la mort en mêlant du poison à l'eau qu'ils servaient sur la table, enfin le malheureux époux se voyant trahi partout le monde', perdit la raison; et dans un accès de folie furieuse, il tua sa jeune femme, et Stéphanie, sa belle-mère. On l'arrêta aussitôt : l'empereur Louis le fit décapiter en présence des commissaires du pape, et ses biens furent confisqués au profit du monarque et du saintsiége. La vengeance d'Adrien n'étant pas encore satisfaite, il convo([ua un concile pour flétrir la mémoire d'Arsène et d'Eleuthère ; et il anathématisa même le bibliothécaire Anastase, parce qu'il appartenait à cette famille i^iaudite. La sentence était ainsi conçue: « Toute l'Église de Dieu a eu connaissance des crimes C' lU'iis par Anastase, ainsi que des décrets qui ont été rendus contre lui et à différentes reprises par nos prédécesseurs Léon et Benoît, qui l'ont dépouillé des ornements sacerdotaux.

« Nicolas, séduit par les flatteries de ce prêtre, avait consenti depuis à le rétabUr dans ses dignités ; alors, à l'abri de cette protection, Anastase s'est hvré impunément à ses brigandages ; il a pillé le palais patriarcal ; il a fait disparaître les actes des conciles qui l'avaient condamné; il a fait échapper des prisonniers hérétiques pour les soustraire au supplice ; enfin, il a semé la discorde entre les princes et l'Église. C'est lui qui a causé la disgrâce d'Adalgrim, et ses calomnies ont fait condamner la malheureuse victime à perdre les yeux et à avoir la langue arrachée ; c'est lui qui a prêté une assistance coupable au ravisseur de notre fille bien-aimée ; et c'est encore lui dont les conseils pervers ont conduit l'exécrable Éleuthère au meurtre de ma femme et de mon enfant.

« En conséquence nous ordonnons, conformément au jugement des papes Léon et Benoît, qu'Anastase le bihhothécaire soit privé de toute communion, jusqu'au jour où il se justifiera de ses crimes devant une assemblée canonique. Ceux qui communiqueront avec lui, quel que soit leur rang, encourront la même peine ; et s'il parvient à fuir de Rome, il sera chargé d'un anathème perpétuel et sans espoir de pardon. » Anastase lut arrêté dans sa demeure, amené devant le concile, et cette sentence lui fut signifiée publiquement dans l'église de Saint-Praxède, le 12 octobre 868.

Quelque temps après, Adrien reçut une lettre J'Hincmar, évêque de Laon, qui se plaignait d'une sentence rendue contre lui par son oncle Hincmar, métropolitain de Reims. Cette sentence était au contraire motivée par ses débauches et par sa conduite scandaleuse ; en efi'et ce prélat s'était rendu odieux au clergé et au peuple de son Église par ses injustices, par ses exactions, par ses débauches, et par ses violences ; il trafiquait des domaines de son siège ut les

vendait aux seigneurs puissants ou au prince , comme il était arrivé pour plusieurs abbayes qu'il avait cédées au monarque, et qui étaient passées dans les mains d'un capitaine appelé Normand. Non-seulement Hincmar de Laon cherchait à se procurer des sommes considérables par ses concussions, mais encore, lorsque ses courtisans avaient épuisé ses trésors, il recouvrait à main armée des biens dont il avait été payé, et les vendait une seconde fois. Il poussa même l'audace jusqu'à chasser le seigneur Normand des domaines vendus au roi Charles, et il l'excommunia sous prétexte qu'il s'était emparé des terres du diocèse de Laon.

Charles, instruit de la conduite d'Hincmar, le fit citer à un concile convoqué à Verberie, pour entendre la justification des crimes dont il était accusé par un grand nombre de témoins. Hincmar comparut en effet devant le synode, mais il eut l'impudence d'accabler des injures les plus outrageantes son oncle, qui présidait l'assemblée; aussi fut-il unanimement condamné ; on lui ordonna de lever l'anathème lancé contre Normand, et de lui restituer les biens qu'il tenait de la libéralité de son souverain.

Hincmar refusa de se conformer à la sagesse de cette décision, et appela du jugement des prélats de France au pontife, comme possédant seul le droit de prononcer dans un différend entre un roi et un évêque; l'assemblée s'opposa à son appel, prétendant avec raison que cette démarche était contraire aux privilèges de l'Église gallicane et aux canons du sixième concile de Carthage; mais le rusé prélat, connaissant l'orgueil et l'ambition du saint-père, persista dans sa détermination, et députa secrètement à Rome un clerc appelé Gelsan pour réclamer l'intervention d'Adrien.

En effet, celui-ci ayant été instruit de l'arrêt du concile de Verberiaf écrivit au métropolitain de Reims et au roi Charles qu'ils eussent à permettre à Hincmar de venir en pèlerinage au tombeau de l'apôtre, leur ordonnant même de fournir aux dépenses de son voyage. Le saint-père menaçait d'excommunication le seigneur Normand, s'il ne restituait à l'instant même les terres qu'il avait usurpées sur le diocèse de Laon; et il déclarait anathématisés les vassaux qui le soutiendraient dans cette entreprise criminelle.- A la réception de la lettre du pape, Charles écrivit au prélat récalcitrant pour l'engager à se rendre immédiatement à sa cour afin de donner une rétractation signée de sa main, par laquelle il reconnaîtrait ses fautes et promettrait soumission à son roi et à son supérieur, l'archevêque de Reims. Non-seulement Hincmar refusa une seconde fois d'obéir aux ordres du prince, mais encore il détourna ses vassaux de l'obéissance qu'ils avaient jurée à Charles.

Irrité de cette audace, le monarque envoya deux prélats, Odon de Beauvais et Guillebert deChâlons, avec des troupes, pour le conduire devant lui de gré ou de force, ainsi que pour soumettre les vassaux qui avaient pris part à la rébellion. Mais le prélat se voyant soutenu dans sa résistance par le pontife de Rome, "osa attendre l'arrivée des troupes à la tête de son clergé, qu'il avait rassemblé dans la basilique de Notre-Dame, sa catiiédrale ; et là, devant l'affluence des citoyens, tenant la croix dans une main et l'E-

HISTOIRE DES PAI'Eï

1 excommunie i

vangile dans l'autre, il monta sur l'ambon de l'église, et prononça d'une voix tonnante l'anathème suivant : « Je déclare excommuniés tous ceux qui entreront violemment dans le saint lieu ou qui franchiront les limites de notre diocèse; et j'anathématise surtout le métropolitain Hincmar, ifotre oncle, et le roi Charles, qui ose renouveler envers les fidèles de ses États les persécutions du cruel Domitien. »

Néanmoins les officiers du roi pénétrèrent dans le temple suivis de leurs soldats; alors Hincmar se réfugia dans le sanctuaire avec son clergé, appela le peuple à son secours, ordonna aux citoyens de chasser de la maison de Dieu les sicaires du tyran qui la souillaient par leur abominable présence ; les soldats tirèrent î'épée et voulurent l'enlever de force de l'église; mais d'un bond il s'élança sur l'autel, embrassa le crucifix, et appela sur eux, avec des cris de fureur, la malédiction de Dieu. Ceux-ci s'arrêtèrent épouvantés, et telle était la superstition du temps, qu'ils n'osèrent l'arracher de l'autel, s'agenouillèrent devant lui, et sur son ordre, abandonnèrent leur entreprise.

Après leur dé[iart, Hincmar sortit de l'église et retourna à son palais, porté en triomphe par le clergé; le lendemain, cependant, les esprits étant plus calmes, on songea avec effroi aux suites de la colère de Charles; les prêtres eux-mêmes vinrent alors déclarer au prélat qu'ils refuseraient à l'avenir d'obéir à ses ordres jusqu'à ce qu'il eût donné satisfaction au prince. Celui-ci, transporté de fureur, excommunia tous les ecclésiastiques de son église, leur défendit de dire la messe, de baptiser les enfants même à la dernière extrémité, d'administrer le viati']ue aux agonisants, et de donner la sépulture aux morts.

I Le roi mit fin à toutes ces violences en faisant j paitir de nouvelles troupes qui s'emparèrent de l'é- I vêque et le conduisirent dans une forteresse.

Au milieu de tous ces événements, Lothaire se préparait à aller en Italie afin de baiser les pieds du pontife ; ei il écrivait à l'empereur, son frère, pour que ce prince employât son influence auprès d'Adrien, et lui fit obtenir l'autorisation de quitter Thietberge et de prendre Waldrade pour légitime épouse. Mais le superstitieux Louis, craignant de rompre la bonne intelligence qu'il entretenait avec le pape, refusa son appui à Lothaire, et lui envoya des députés qui l'engagèrent à retourner dans ses États. Le roi de Lorraine, jgui connaissait le caractère faible et pusillanime de l'empereur, passa outre et vint le trouver à Bénévent ; ses présents gagnèrent à sa cause l'impératrice Ingelberge, qui gouvernait son mari, et il la détermina à l'accompagner elle-même au monastère du Mont- Cassin, où le pontife devait se rendre de son côté, par ordre de Louis.

Adrien céda aux instances de l'impératrice et consentit à recevoir à sa communion le roi Lothaire, et Gonthier, métropolitain de Cologne; néanmoins il exigea que ce dernier souscrivît la rétractation suivante : « Je déclare devant Dieu et devant ses saints, à vous monseigneur Adrien, souverain pontife, ainsi qu'aux fidèles qui vous sont soumis, et à toute l'assemblée des chrétiens, que je supporte humblement la sentence de déposition rendue canoniquement contre moi par le pape Nicolas. J'affirme que je n'exercerai jamais aucune fonction sacrée, si vous ne me rétablissez par grâce dans la dignité épiscopale ; et je jure que je n'exciterai jamais aucun scandale contre

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Lothaire aux pieds d'Adr

l'Église romaine ou contre son chef, auquel je renouvelle mon serment de soumission et d'obéissance absolue, lors même que ses ordres seraient contraires aux intérêts du roi mon maître. »

Ingelberge retourna auprès de son époux, et le pape prit la route de Rome avec le roi Lothaire. Cependant ce prince ne put obtenir la permission d'entrer le premier jour dans la ville; aucun membre du clergé ne vint à sa rencontre, et il passa la nuit dans le couvent de Saint-Pierre hors des murailles. Le lendemain seulement il put se rendre avec son escorte au sépulcre de saint Pierre pour y déposer les riches offrandes qu'il avait apportées; on le conduisit ensuite au palais qui lui était destiné près de la basilique, et dont les appartements n'avaient pas même été préparés pour le recevoir.

Quelques jours après, le saint-père fit prévenir Lothaire qu'il consentait à lui donner audience : ce

prince se rendit aussitôt au palais de Latran et vint se prosterner aux pieds d'Adrien, qui ne daigna même pas le relever, et l'apostropha durement en lui demandant s'il avait suivi exactement les décisions du pape Nicolas. Lothaire répondit qu'il les avait observées comme des ordres venus du ciel, et il prit à témoin de sa sincérité les seigneurs qui l'entouraient. Le pontife reprit ensuite : « Si votre témoignage est véritable, nous en offrons à Jésus-Christ de solennelles actions de grâces ! Rendons-nous donc, mon cher fils, à la Confession de saint Pierre, où nous immolerons l'hostie salutaire pour la santé de votre corps et de votre âme ; car il faut que vous participiez avec nous au sacrement de l'autel pour être réincorporé parmi les fidèles dont vous étiez séparé. » Après le sacrifice de la messe, le pape invita Lothaire à s'approcher de la sainte table, et prenant l'eucharistie, il lui dit : « Si vous vous reconnaissez

HISTOIRE I)p]S PAPES

innocent de l'adultère qui a été condamné par notre prédécesseur, et si vous avez la ferme résolution de n'entretenir jamais de relations criminelles avec Waldrade, votre concubine, approchez hardiment et recevez le sacrement du salut éternel. Mais si vous êtes dans l'intention de retourner à votre adultère, n'ayez point la témérité de recevoir la communion, de peur que le pain céleste, que Dieu a donné à ses hdèles comme un remède pour leur salut, ne cause votre damnation éternelle! » Lothaire s'avança hardiment et reçut l'hostie sacrée. Le saint-père se tourna alors vers les seigneurs qui accompagnaient le roi, et il leur dit en leur présentant la communion : « Si vous n'avez point consenti au crime de votre maître, si vous n'avez point communiqué avec les excommuniés, que le corps et le sang de Jésus- Christ vous acquièrent la vie éternelle. » Quelquesuns se retirèrent, mais le plus grand nombre reçurent la communion.

Lothaire accompagna le pape au palais de Latran, où il fut admis à sa table ; après le repas, le prince ofl'rit au saint-père de nouveaux présents en vases d'or et d'argent, et reçut en échange une lionne, une palme et une férule. Le monarque expliquait ainsi l'allégorie du pape ; la lionne représentait Waldrade qui devait lui être rendue, la palme était l'emblème de sa victoire, et la férule désignait l'autorité C[u"il lui accordait sur les évèques récalcitrants ; cette félule n'était autre chose qu'une plante d'Afrique, dont la tige, ferme et légère, servait d'appui aux vieillards pour soutenir leur marche, et aux maîtres d'école pour punir les écoliers. Lothaire quitta Rome le cœur remph de joie et comptant recevoir bientôt l'autorisation de s'unir avec la belle Waldrade, mais la haine des prêtres veillait auprès du monarque : arrivé à Lucques , une fièvre violente s'empara de lui, et il mourut trois jours après son entrevue avec .\drien : on l'enterra sans pompe dans un petit monastère situé près de la villle.

Comme Lothaire ne laissait point. d'enfants légitimes, l'empereur Louis, son frère, était de droit héritier du royaume de Lorraine; mais redoutant l'ambition de son oncle Charles le Chauve , le prince n'osa pas réclamer sa succession à main armée ; il mit le pape dans ses intérêts et lui fit écrire plusieurs lettres aux seigneurs des États de Lorraine.

Adrien engagea en effet les prélats au nom du Christ à rester fidèles à l'héritier légitime et à ne céder ni aux promesses ni aux menaces ; sa lettre, adressée aux métropolitains, aux ducs et aux comtes du royaume de Charles, renfermait des menaces d'excommunication contre ceux qui ne se rangeraient pas du parti de l'empereur, et exaltait les services que Louis avait rendus à l'Église en combattant les Sarrasins. Le pape rappelait aux Français les serments solennels que les petits-fils de Charlemagne avaient faits d'observer religieusement les conventions qui avaient réglé les partages entre eux et leurs neveux; il ajoutait : « Sachez, évèques, seigneurs et citoyens, que celui d'entre vous qui s'opposera aux prétentions de Louis, que nous déclarons souverain de Lorraine, sera frappé par les armes que Dieu a remises entre nos mains pour la défense de ce prince. » Ainsi, les papes disposaient déjà des empires, et forçaient les

peuples à subir l'esclavage des maîtres qu'ils leur avaient choisis! Cependant les ordres du pontife romain arrivèrent trop tard; aussitôt après la mort de Lothaire, Charles avait marché sur ^letz et s'était fait couronner roi de Lorraine.

Tels étaient les événements qui se passaient en France au moment où les légats du pontife et les ambassadeurs du prince Louis débarquaient à Sélinibrie, ville située à seize Heues de Byzancc. Par les ordres de Basile, on leur fournit quarante chevaux de l'écurie impériale pour leurs équipages, et un service de vaisselle d'argent pour leur table; ensuite un grand nombre d'officiers vinrent à leur rencontre et les conduisirent dans un château appelé Strongile, où ils passèrent la nuit. Le lendemain, pour continuer leur route jusqu'à Constantinople , on leur amena des chevaux frais, magnifiquement caparaçonnés et couverts de harnais en or et brodés de pierreries; toutes les écoles, les compagnies des officiers du palais, les prêtres revêtus de chasubles étincelantes et portant les croix et les bannières, les attendaient aux portes de la ville ; et dès qu'ils eurent franchi l'enceinte des murailles, le cortège se mit en marche, ayant en tète le bibliothécaire Paul, Joseph, le gardien des vases sacrés, Basile, le sacellaire ou trésorier, et enfin tous les syncelles du patriarche, portant des cierges et des flambeaux.

L'empereur donna audience aux légats dans la salle dorée, et dès qu'ils parurent devant lui, il se leva, prit de sa main les lettres du pape et les baisa en s' inclinant; ensuite il leur adressa la parole en ces termes : « Je remercie le très-saint Père du secours qu'il a déjà prêté à notre Éghse, qui était déchirée par le schisme de l'eunucjue Photius; nous espérons cpi'avec l'aide de Dieu nous mettrons fin aux troubles qui divisent encore les patriarches, les métropohtains et les évèques d'Orient. Nous attendions avec impatience le jugement de l'Église romaine, notre mère ; aussi nous vous prierons de hâter vos travaux afin de déterminer les mesures qui seront nécessaires pour rétablir dans nos États l'union et la tranquillité. »

Les envoyés d'Adrien répondirent à Basile, « qu'ils avaient bien reçu la mission de convoquer un synode général afin de ramener la concorde parmi les ecclésiastiques orientaux; mais qu'ils ne pouvaient pas recevoir les évèques grecs dans leur assemblée avant qu'ils eussent souscrit un libelle de soumission au saint-siége, selon la formule qu'ils rapportaient des archives du palais de Latran. » Ils montrèrent alorç à l'empereur, au patriarche et aux prélats le modèle de ces libelles; ceux-ci promirent d'en faire copier de semblables et de les remettre aux légats après ]es avoir signés.

Trois jours après, le concile se réunit, et la présidence fut donnée aux évèques latins, ce qui ne s'était jamais vu dans aucune assemblée œcuménique.

Photius, cité devant les Pères pour répondre sur l'accusation qui lui avait été intentée, se présenta avec dignité ; il déclara qu'il ne se regardait pas comme coupable pour avoir rejeté de l'Eglise un parricide qui avait fait égorger Michel, s )n bienfaiteur, et qu'il était de son devoir d'en agir ainsi. Sa défense fut calme malgré l'exaspération de ses accusa-

teurs ; enfin son éloquence et sa fermeté avaient tellement ébranlé les convictions des Pères, que les représentants du pontiié, pour éviter un acquittement, s'empressèrent de clore les délibérations. Ils accablèrent Photius des injures les plus grossières, le déclarèrent excommunié, et ordonnèrent aux soldats de lui cracher au visage, de déchirer ses vêtements et de le chasser de l'assemblée avec le jjois de leurs lances.

Ainsi, en quelques heures et par la volonté dun assassin, le clergé d'Orient se trouva soumis à l'autorité de la cour de Rome; néanmoins, dans la suite, les Grecs refusèrent de reconnaître les décisions de ce concile, qu'ils appelèrent un sacrilège et irrégulier conciliabule.

Le synode avait terminé ses sessions, lorsque les ambassadeurs bulgares arrivèrent à Constantinople pour demander quel était le siège dont leur Êghse devait dépendre; les légats de Rome décidèrent aussitôt « que le saint- siège ayant autrefois gouverné l'ancienne et la nouvelle Éphèse, toute la Thessalie et la Dardanie, qui avait pr,s depuis peu le nom de Bulgarie, il en résultait que les invasionsdes barbares n'avaient pu lui faire perdre son droit de juridiction, et que Rome devait le recouvrer lorsque ces peuples devenaient chrétiens; ils ajoutaient que Bogoris, leur roi, les avait déjà soumis à l'autorité des jiontifes, et que le pape îv'icolas, à la demande du souverain, avait envoyé les évêques Paul, Dominique, Léopard, Formose et Grimoald, ainsi qu'un grand nombre de prêtres et de diacres, afin de diriger les nouveaux fidèles de cette contrée; que ceux-ci avaient établi des églises, ordonné des prêtres, fondé des monastères, catéchisé les habitants, et enfin qu'ils avaient pris ]iessession de tout le royaume au nom du saint-siége.

« Ils déclaraient donc que la cour de Rome ayant l'ié chargée pendant trois ans de la conduite des Bulgares, ne pouvait plus être dépouillée de son autorité sur ces peuples. »

Le clergé de Constantinople, blessé dans sa dignité, réclama alors contre les prétentions des légats. « Il n'est pas équitable, disaient les prêtres grecs, que Rome, qui s'est elle-même soustraite à l'obéissance qu'elle devait à l'empire en faisant des alliances criminelles avec les Franks, veuille s'arroger une juridiction sur les États qui relèvent de nos princes. Ainsi nous décidons que le pays des Bulgares, qui a été soumis autrefois à nos empereurs et à nos patriarches, reviendra maintenant sous la domination de Byzance. »

Mais les envoyés de Rome se récrièrent contre cette déclaration et répondirent aux observations du clergé par une bulle de défense : « Nous cassons absolument et déclarons nulle, jusqu'au jugement du chef suprême de l'Église universelle, la sentence que l'on osera prononcer sans qu'on ait nommé des juges pour l'affaire des Bulgares ; et nous conjurons le patriarche Ignace, à qui nous avons accordé une autorité absolue sur le clergé d'Orient, de ne point revendiquer la juridiction sur les Bulgares, et de défendre à ses clercs d'entrer dans ce royaume, s'il ne veut point que nous lui enlevions les droits que le saint-siége lui a déférés sur les fidèles d'Orient. »

Ignace, tremblant pour son autorité, vint aussitôt trouver le? légats et leur dit : « Dieu me garde, mes

frères, de rien entreprendre contre le pouvoir de mon supérieur le pontife de Rome ; je ne suis ni assez jeune pour me laisser surprendre par l'ambition, ni assez vieux pour laisser faire aux autres, par faiblesse, ce que je n accomplirais pas moi-même. »

Cependant l'empereur, dont les intérêts étaient attaqués, fut irrité de la lâcheté du patriarche et lui en adressa des reproches sévères ; mais par politique il dissimula son ressentiment, et combla de présents les légats d'Adrien. A leur départ de Constantinople, il leur donna une escorte commandée par l'écuyer Théodose. Celui-ci, d'après ses instructions, les abandonna à Dyrrachium ; et, quelques jours après, ils tombèrent au pouvoir des pirates slaves, qui les dépouillèrent de tous leurs trésors et les emmenèrent prisonniers, afin de tirer d'eux de riches rançons : néanmoins les pirates, efi'rayés par les menaces de l'empereur Louis, relâchèrent les légats, qui firent leur entrée à Rome le 22 décembre 870.

Adrien, dans l'enivrement du triomphe qu'il avait obtenu en Orient, résolut d'agir en France comme il venait de faire à Constantinople. Le roi Charles, sans s'inquiéter des menaces de la cour de Rome, s'était mis en possession du royaume de Lothaire ; aussitôt le saint-père lui éciivit qu'il regardait cette démarche comme une insulte sanglante faite à son autorité ; il l'accusait d'avoir violé ses serments et d'avoir montré du mépris pour ses légats au lieu de se prosterner à leurs pieds, à l'exemple des autres souverains de la terre. Sa lettre se terminait ainsi : « Roi impie, nous t'ordonnons de te retirer des États de Lorraine et de les abandonner à l'empereur Louis ; et si tu refuses de te soumettre à notre volonté, nous irons nous-même en France t'excommunier et te renverser de ton trône maudit. »

En même temps Adrien écrivait au métropolitain de Reims, pour le réprimander de n'avoir pas détourné le roi de ses projets d'usurpation, et il lui reprochait de s'être rendu coupable, par sa faiblesse, d'une complicité criminelle dans la rébellion du monarque. Il lui ordonnait, pour réparer sa faute, d'anathématiser Charles, de n'avoir aucune communication avec lui, et de défendre à tous les évêques de la Gaule de recevoir l'usurpateur dans leurs églises, sous peine de déposition et d'excommunication.

Ses légats, Jean et Pierre, reçurent des instructions secrètes pour exciter l'ambition du jeune fils de Charles et pour l'entraîner dans une révolte contre son père. Déjà le jeune Carlonian, quelques années auparavant, s'était mis à la tête des mécontents du royaume; et Charles, pour le punir, l'avait fait ordonner diacre, malgré sa résistance et ses imprécations, et l'avait fait enfermer dans une étroite prison. Les légats d'Adrien demandèrent au monarque la grâce de son fils en faisant valoir un motif de religion ; et lorsque le jeune prince fut sorti de son cachot, ils l'entourèrent de séductions puissantes, exaltèrent son esprit par l'espoir d'une couronne ; enfin par leurs intrigues, ils le déterminèrent à lever l'étendard de la révolte. Déjà les troupes étaient gagnées par l'or du saint-siége, et l'on avait même fixé le jour où l'on devait attaquer le palais pour enlever le roi, lorsqu'un des conjurés découvrit le complot. Charles, averti de la trahison de son fils, le fit arrêter aussitôt

et le condamna à êtr? décapité ; ensuite, trouvant le supplice trop doux, il rétracta la sentence de mort au moment où le jeune prince était conduit sur le lieu de l'exécution, et, par ses ordres, le bourreau lui coula du plomb fondu dans les yeux et dans la bouche.

Malgré sa juste indignation contre le saint-siége, Charles était obligé de dissimuler avec les légats ; néanmoins, il les renvoya de sa cour et les fit accompagner par ses ambassadeurs, Ansegisile, abbé de Saint-Michel, et un laïque appelé Lothaire. Les envoyés du prince étaient chargés de remettre au pontife un magnifique tapis d'autel, deux couronnes d'or, enricliies de pierreries, et des lettres de l'archevêque Hincmar.

Dans sa réponse à Adrien, Hincmar affirmait qu'il avait toujours exécuté ses ordres, et qu'il avait même envoyé aux rois et aux évêques des trois royaumes une protestation dont il lui adressait la copie : « Le souverain pontife défend , sous peine d'anathème, d'envahir les Etats de Lorraine, qui appartiennent par droit héréditaire à l'empereur Louis; et si quelque prélat autorise cette usurpation, il ne sera plus regardé comme pasteur, mais nous le déclarerons prêtre mercenaire à la solde du crime. Il m'est ordonné à moi Hincmar, en particuher, de détourner les princes de cette entreprise coupable.

« Cependant, au mépris de mes avertissements, les souverains des Gaules et de Germanie ont fait un traité relativement au royaume de Lothaire, dont ils se disent les successeurs légitimes; et ils se sont partagé ses provinces, sous prétexte que leurs peuples les pousseraient dans des guerres terribles et désastreuses, si leurs conventions ne s'exécutaient pas fidèlement. En outre, ils prétendent que les royaumes ne peuvent pas rester sans chefs, lorsqu'ils sont exposés aux envaliissements des païens, et que dans cette circonstance les peuples ont la liberté de choisir un roi qui puisse les protéger et les défendre contre leurs ennemis. Ainsi, me trouvant placé entre la crainte de désobéir au saint-siége, et la douleur de voir la Lorraine exposée aux fureurs des païens ou des rois qui veulent s'en emparer, je n'ose rien résoudre sans l'avis des autres évêques, et je réserve au pape la décision de cette question malheureuse. »

Voici, ajoutait Hincmar, quelles ont été mes paroles ; ne me rendez donc pas responsable des événements qui s'accomplissent sous mes yeux, trèssaint Père, en me chargeant de diriger le clergé et les princes, comme étanf l'ecclésiastique le plus élevé en dignité dans la cour de Charles ; il est faux de dire que je sois au-dessus des autres métropolitains de France, puisque nous sommes tous élevés au môme rang. Jésus-Christ lui-même répudierait une prétention si contraire à l'humilité.

Mrt>Vous m'ordonnez d'excommunier le prince s'il piersiste dans ses projets ambitieux, sous peine d'être moi-même, retranché de la communion des fidèles! Mais jtf vous répondrai ce que les ecclésiastiques et les 'laïques,' auxquels je n'ai pu cacher vos ordres, ont dit en hsunt votre lettre : Jamais aucun pontife n'a osé donner dos ordres semblables au clergé des pflules, qu()it|ni,' notie malheureux pays ait constamment létéravaui'' |iai lies, ..guerres terribles entre les pères et les eniants, «ntredes frères, entre les oncles

et les neveux, qui se disputaient tour à tour un trône ensanglanté; jamais vos prédécesseurs, dont les violences ont désolé l'Orient et l'Occident, n'ont poussé aussi loin leurs emportements.

« C'est le devoir des papes de paraître eux-mêmes devant les tyrans, de condamner en face les princes hérétiques, ainsi que l'ont pratiqué les plus illustres d'entre vos prédécesseurs envers Constantin l'Arien, envers Juhen l'Apostat et envers Maxime le Cruel. Si même j'avais la faiblesse de me séparer de la communion du roi pour vous obéir, les autres prélats s'abstiendraient de la mienne, parce que le prince Charles n'a point été convaincu juridiquement du crime de parjure et d'usurpation, comme on doit le faire pour un simple citoyen avant sa condamnation.

« Ne craignez-vous pas qu'on ne vous demande quelle différence existe entre les pontifes actuels et ceux qui régnaient sous la dynastie mérovingienne? Nous savons tous comment Pépin fut sacré roi par le pape Etienne, cpai était venu en France pour implorer son secours ; et nous n'avons pas oublié que ce prince soumit Astolphe le Lombard , non avec les foudres de Rome, mais avec des troupes victorieuses. Nous vous rappellerons ce que Charlemagne a fait pour le pape Adrien I" , et pour quels services le pontife Léon lui a donné le titre de patrice et la dignité d'empereur; nous vous dirons encore pour quels motifs Etienne sacra solennellement l'empereur Louis le Débonnaire, et par quelle politique infâme Grégoire est parvenu à exciter la révolte de Lothaire contre son père. Enfin les évêques de Rome ne devraient point oublier que la concpiête des royaumes se fait par la guerre et par la victoire, et non par les excommunications d'un prélat.

« Quand nous exhortons les peuples à redouter la puissance de Rome, à se soumettre au pontife, à envoyer leurs richesses au sépulcre de l'apôtre pour obtenir la protection de Dieu, ils nous répondent : Défendez donc l'Etat par vos foudres contre les Normands qui veulent l'envahir; que le saint-siége luimême s'adresse à Dieu et qu'il cesse d'implorer le secours de nos armes pour le protéger.

« Si le pape veut conserver l'appui de nos peuples, qu'il ne cherche plus à disposer des trônes, et diteslui qu'il ne peut être à la fois roi et prêtre ; qu'il ne doit pas nous imposer un monarque, ni prétendre nous asservir, nous qui sommes Franks; car nous ne supporterons jamais le joug de l'esclavage des princes ou des papes, ft nous suivrons les préceptes de l'Ecriture, en combattant sans cesse pour la liberté, le seul héritage que le Christ ait légué aux nations en expirant sur la croix.

« Si le saint-père excommunie les chrétiens qui refusent de ramper aveuglément sous son autorité, il abuse indignement de la puissance apostohque, et ses anathèmes n'ont aucune puissance dans le ciel; car Dieu, qui est juste, lui a refusé le pouvoir de disposer des royaumes temporels.

« J'ai fait tous mes efforts pour ramener nos prélats à des sentiments plus conformes aux volontés que vous nous aviez manifestées; mais toutes mes paroles ont été inutiles ; je ne dois donc pas être séparé de votre communion pour les péchés des autres. Vos légats ont été témoins, qu'en exécution de vos

Seigneur revenant de piller

ordres, j'ai résisté aux seigneurs et au roi, jusqu'à ce point qu'il m'a menacé, si je persistais à vous dé ■ tendre, de me faire chanter seul devant l'autel de mon église, et de m'ôter tout pouvoir sur les biens at sur les hommes de mon diocèse : des menaces plus

terribles nous ont encore été faites contre vous, et on ne manquera pas de les exécuter si Dieu le permet. Ainsi je vous déclare, après en avoir fait la triste expérience, que ni vos anathèmes ni vos foudres n'empêcheront notre monarque et les grands de

SOS États de conserver les villes et les villages de, la Lorraine dont ils se sont emparés. »

Cette réponse énergique et longuement motivée du métropolitain de Reims témoigne que le prélat, au lieu de seconder Adrien et son audacieuse ambition, persuadait à Charles que dans cette grande question l'autorité royale et la liberté de l'Église gallicane étaient compromises. Aussi, par ses conseils, la cour de France se sépara de la cour de Rome. Le pontife, transporté de colère, envoya do nouvelles lettres plus violentes et plus audacieuses que les premières.

Sur ces entrefaites eut lieu la condamnation juridique d'Hincmar de Laon et celledujeuneCarloman, qui tous deux avaient fait un appel au samt-s-iége.

Adrien écrivit aussitôt au roi Charles en ces termes : <r Prince exécrable, non-seulianinit tu as commis dus excès aiïreux"pour usiir|irc 1rs llinis de ton neveu, mais encore tu viens de -m |i.i-,i r les bêtes féroces en déchirant tes propres cnhaillrs n en faisant mutiler ton fils Carloman. Nous t'ordonnons, père dénaturé, puisque tu ne peux rendre la vue et la parole à ce fils innocent, de le rétablir dans ses biens, dans ses honneurs et dans ses dignités, jusqu'à l'époque où nos légats se rendront dans ton royaume maudit, pour prendre à l'égard de cet infortuné les mesures que nous jugerons convenables. En attendant, quelles que soient les entreprises de Carloman contre toi, nous défendons aux seigneurs de prendre les armes en ta faveur; et nous enjoignons aux évêques de ne point obéir à tes ordres, sous peine d'excommunication et de damnation éternelle; car Dieu veut que la division règne entre le père et le fils, pour te punir de l'usa, pation des États de Lorraine et de Bourgogne. Quant à Tévêque de Laon, nous voulons et ordonnons, par notre autorité apostolique, que tu le mettes en liberté, afin qu'il puisse se rendre auprès de nous, et réclamer l'appui de notre clémence contre toutes tes iniquités. »

Le roi, irrité de l'audace et de l'insolence de cette lettre, chargea le métropolitain de Reims d'envoyer sa réponse au pape. Elle se trouve dans les œuvres de l'archevêque Hincmar, et Lesueur l'a traduite en ces termes : « Nous voulons et ordonnons, par l'au-

torité apostolique..., dites-vous?... Sachez donc que nous, roi de France, né de race impériale, nous ne sommes point le vicaire des évêques, mais le seigneur de la terre. Nous sommes établi par Dieu souverain des peuples, et armé d'un glaive à deux tranchants, pour frapper les méchants et défendre les bons.... »

La fermeté du roi écrasa l'orgueil du pape ; et celui-ci voulut rétracter ses offenses par cette palinodie : 1 Prince Charles, nous avons appris par des personnes vertueuses que vous êtes le protecteur des i<iglises le plus zélé qui soit au monde; qu'il n' existe dans vos immenses' États aucun évêque ni aucun monastère f|ue vous n'ayez comblé de richesses ; enfin, nous savons que vous honorez le siège de saint Pierre, et que vous avez le désir de répandre vos libéralités sur son vicaire et de le défendre contre tous ses ennemis.

« En conséquence, nous rétractons nos précédentes décisions, reconnaissant que vous avez agi avec, justice en punissant un fils coupable et un prélat débauché, et en vous faisant déclarer souverain de Lorraine et de Bourgogne. Nous vous renouvelons l'assurance que nous, le clergé, le peuple et la noblesse de Rome, attendons avec impatience le jour oii vous serez déclaré roi, patrice, empereur, et défenseur de l'Église. Néanmoins, nous vous prions de tenir cette lettre secrète à votre neveu Louis. »

Tandis que le pouvoir pontifical éprouvait un échec en Occident, les Bulgares à leur tour chassaient les évêcpes et les prêtres romains pour se soumettre à la direction de l'Eglise grecque, et rentraient sous la domination du patriarche de Constantinople , dont ils ne se séparèrent plus depuis cette époque ; avec eux ils entraînèrent les nouveaux chrétiens des provinces russes,

Adrien I[ mourut quelque temps après, au mois de novembre 872. Ce pape, que son hypocrisie et sa fausse humilité avaient fait élever au saint-siége, se montra encore plus superbe dans son orgueil, plus perfide dans sa politique et plus insatiable dans son ambition que le pape Nicolas; mais nous devons convenir que ces vices étaient ceux qui convenaient à un souverain pontife de Rome !

JEAN YIII

JEAN TIII

élection de Jean VIII. — L'eunuque Dominique est élevé sur le siège de Torcelle. — Mort de l'empereur Louis. — Jean VIII oflre la couronne impériale à Charles le Chauve. — Concile de Pavie. — Conjuration contre le pape. — Sentence contre Formose et ses comjilices.' — Concile de Pontion. — Le pape demande des soldats à l'empereur pour repousser les Sarrasins. — Concile de Rome. — Ravages des .Sarrasins en Italie. — Mnri de l'empereur Charles le Chauve. — Le pape t;iii n" i-niii ,\r p.nx avec les Sarrasins. — Les comtes Albert et Lambert ace iblent d'outraires le saint père et le frappent au ^; • ' mVilIvient

en France. — Concile de Troyes. — Couronnement de Louis le Bègue. — Photius remonte sur le sii';-r ilr i, ii-uiiiinople. — Jeiiii VIII confirme le rétablissement de Pholius. — Concile de Conslantinople. — Allaires d'Ilalie. — Charles le Cios est couronné empereur. — Mort du pape Jean VIII. — Caifeclère du pontile.

Lorsque le pontife Adrien mourut, l'empereur était occupé dans une guerre contre Adalgise, duc de Bém'vent, qui avait soulevé la partie méridionale de l'Italie contre son autorité et avait appelé les Grecs pour soutenir cette révolte. Après avoir soumis les rebelles, Louis entra victorieux à Bénévent ; le duc vint se jeter à ses pieds, protesta de son innocence, implora la clémence du monarque, et jura d'être à jamais le sujet le plus fulMi' ri le plus suumis.

Séduit par les proteslalimis d'un Jrvuui'ment aussi absolu, l'empereur congédia son armée, et resta dans le palais de Bénévent avec les officiers de sa maison. Cette imprudence faillit lui devenir funeste; car le traître Adalgise voyant les troupes éloignées, Inrma le projet d'égorger les troupes de Louis et de s'emparer de la personne du prince.

Un jour, au moment oij l'empereur faisait sa sieste, le duc pénétra dans le palais à la tète d'une troupe de soldats; mais au bruit des armes Louis se réveilla, put se mettre en défense, et résista courageusement aux assaillants en attendant que ses officiers vinssent lui prêter secours. 11 se réfugia alors dans une tour, avec sa femme et sa fille et tous les Français; et penlant trois jours ceux-ci repoussèrent les soldats d"A-

dalgise. Le dtic, désespérant de forcer le château oiî Louis .s'était renfermé, se détermina à employer les voies de la politique pour obtenir un nciuvcau pardon ; et l'évêque de Bénévent fut cbarué d'obtenir

dos garanties inviolaldes contre V uii'ar.ci'.

nuire i(iiisc;itit à tout ce qu'on lui i.iu ,}{■ la rrlijion; il jura sur des reainsi ([ue l'iinpi''ratiice sa femme, la le. et tous les officiers i[ui l'entoulais aucun d'eux ne poursuivrait ni iiulnciiciiirul la jiunit ion du parjure iiur lois (', iia|ipé au danger l'empe- \rc sa conscience, et résolut de punir ,.iil ; néanmcins pour conserver les iHiiincur, il ne fit pas la guerre en iciatiiic sa Irmme prit le commande- [ics ri niairiia verslaCampanie. Cette ul pas lav.iiaLile au monarque, et il oiicé à l'espoir de soumettre les relielli's, loisrpi'il apprit la mort d'Adrien et l'élection de Jeun \'11I, archidiacre de l'Église romaine.

L'empereur s'empressa d'approuver par ses commissaires l'intronisation de Jean, qui était le parrain

du monarqi les suites il En elïri.

demandail liques pacrt inancesse s raielll. ipie

personne ; l'ii ment desestr^ campagne ne

d' Adalgise ; il fit prier le nouveau pontife de se rendre à Capoue sous prétexte de lui demander pardon pour le coupable, mais en réalité afin de le réconcilier avec le duc. La paix ayant été conclue, l'empereur retourna dans sa capitale, où il mourut le 30 août 875, après un règne de vingt ans.

Quelque temps avant la mort de Louis, le pape Jean avait tenu un concile à Ravenne pour terminer une violente division qui était survenue entre Nisus, duc de Venise, et Pierre, patriarche de Grade. L'évêché de TorceUe, ville qui ressortait de la juridiction de Venise, étant devenu vacant, le duc Ursus avait élevé sur ce siège Dominique, abbé du monastère d'Altino; mais l'archevêque Pierre refusa d'ordonner le nouveau prélat, sous prétexte que Dominique était indigne de commander aux fidèles, parce qu'il avait accompli sur lui-même l'opération qu'Origène recommandait à ses disciples, parce qu'il avait fait tomber sous le rasoir le membre viril, comme le seul moyen infaillible de conserver la chasteté. Le duc de Venise affirmait, au contraire, que l'abbé d'Altino méritait par ce seul titre d'être honoré de l'épiscopat, et il menaçait le patriarche de Grade de le punir sévèrement s'il refusait plus longtemps de consacrer Dominique comme évèque de Torcelle.

Jean VIII mit fin à la dispute, et décida qu'on accorderait au nouvel évèque de Torcelle les revenus de cette église, mais qu'il n'exercerait pas les fonctions sacerdotales, parce que les canons portaient que les prêtres devaient être en état d'engendrer, et s'oppçsaient à l'ordination des eunuques aux dignités suprêmes du clergé.

A cette époque, l'Italie méridionale,^ sans cesse exposée aux incursions des Arabes, avait besoin d'un puissant protecteur dont les armes pussent repousser les Sarrasins et les autres ennemis de Rome, comme avaient fait Pépin et Charlemagne; mais les papes, qui aspiraient àla domination absolue del'Italie, ne voulaient pas que leur défenseur résidât dans la péninsule romaine, et leur poKtique les portait à rechercher l'alliance des princes dont les États étaient situés au delù. des Alpes, et non les seigneurs de Naples, de Bénévent ou de Venise.

En conséquence, Jean VIII, après la mort de Louis, résolut de choisir Charles le Chauve pour protecteur du saint-siége ; il lui adressa une pompeuse ambassade, l'engageant à venir recevoir dans Rome la couronne impériale, qu'il lui oflVait comme un bien dont les papes de Rome pouvaient entièrement disposer. Le roi se rendit avec empressement auprès du pontife. A son arrivée, le clergé, les magistrats et les écoles allèrent au-devant da lui, précédés des croix et des bannières. Le pape le reçut sur les marches delà basilique de Saint-Pierre, au milieu des évèques et des grands dignitaires de l'Eglise; et le jour suivant, Charles le Chauve fut couronné empereur sur le tombeau de l'apôtre, en présence d'une foule innombrable.

En jiosant la couronne sur le front du monarque, Jean lui dit : « N'oubliez jamais, prince, que les papes ont le droit de créer les empereurs. « Depuis ce temps, rapporte Sigonius , l'empire n'a plus été qu'un fief ou bénéfice du saint-siége, et l'on comptait les années du règne d'un empereur du jour seulement oià le pape l'avait confirmé.

Après la cérémonie du sacre, le nouvel empereur et le pontife partirent ensemble de Rome et vinrent à Pavie, où Charles déclara Boson, père de sa femme Riohilde, duc de Lombardie et commissaire impérial Cette nomination fut approuvée dans un concile présidé par le saint-père ; les prélats, dans le discours qu'ils adressaient au roi de France, lui disaient : « Seigneur, puisque la bonté divine, par l'intercession de saint Pierre et de saint Paul, et par le ministère du pape Jean, vous a élevé à la dignité d'empereur, nous vous élisons unanimement pour notre jirotecteur, nous soumettant avec joie à vos volontés, et promettant d'observer fidèlement tout ce que vous ordonnerez pour l'utilité de l'Église et de notre salut. »

Maimliourg affirme que ce concile n'avait été convoqué par Jean VIII que dans le but de rendre manifeste à tous les peuples que Charles n'était pas devenu empereur par droit de succession, mais qu'il n'avait obtenu cette dignité que par voie d'élection. « Cet exemple, ajoute Ihistorien , doit éclairer les nations sur l'ambition des rois, qui ne s'élèvent audessus des autres hommes que par de lâches et honteuses actions qui déshonorent àjamais leur mémoire. Ainsi Charles le Chauve, pour obtenir le sceptre impérial contre les droits héréditaires des successeurs légitimes de Charlemagne, céda au pontife la souveraineté que les empereurs exerçaient sur Rome et sur les provinces de l'ÊgHsc, et il déclara le saintsiége un État indépendant. »

Néanmoins l'autorité du nouvel empereur ne fut pas reconnue sans contestation; Carloman, fils aîné de Louis le Germanique, au nom de son père, à qui la couronne revenait légalement par droit de succession, entretint des intelligences à Rome et menaça l'Italie de ses armes. Grégoire, nomenclateur du palais de Latran, et Georges, son gendre, devinrent les chefs d'une formidable conspiration, qui avait pour but de punir Jean VIII de sa lâche condescendance pour Charles le Chauve; mais le pape ayant été instruit de leurs projets, convoqua aussitôt un concile pour les juger. Ceux-ci voyant que le pontife était constamment entouré de ses gardes, et qu'il devenait impossible de s'emjjarer de sa personne, se réunirent aux autres conjurés, Formose, évèque de Porto; Etienne, secondicier ; Sergius, maître de la milice, et à l'évêque Constantin; ils s'emparèrent des trésors du pape pendant la nuit, et sortirent tous de la ville par la porte de Saint-Pancrace.

Jean apprit leur fuite le lendemain, et ne put cependant les faire poursuivre, parce que les Sarrasins s'étaient avancés vers le Tibre, et faisaient des excursions jusque sous les murs de Rome. Ne voulant pas demeurer sans vengeance, il excommunia les rebelles; il les déclara parjures, infâmes et sacrUéges, comme ayant brigué le souverain pontificat et conspiré contre sa personne ; il les appela larrons et voleurs, comme ayant emporté a^ec eux les richesses du saintsiége. Une assemblée d'évêques ratifia le jugement du pape, et prononça contre eux une sentence de déposition, d'anathème et d'excommunication.

Pendant que le pontife condamnait en Italie les conspirateurs qui voulaient renverser son autorité et celle de Charles le Chauve, ce prince tenait un synode d'évêques dans la ville de Pontion, et faisait

JEAN VIII

Les population:

invasion des Sarrasins

reconnaître la suprême puissance des papes sur la France. Les légats des Romains nommèrent le diacre Jean métropolitain de Sens, et Anségise primat des Gaules et de Germanie, avec le titre de vicaire du saint-siège dans les deux provinces; ils conférèrent à ce dernier le pouvoir de convoquer des conciles, de signifier les décrets de la cour de Rome, déjuger les causes ecclésiastiques, d'exécuter les ordonnances du pape, et ils ne réservèrent l'appel à Rome que dans les causes majeures.

Les prélats de France protestèrent énergiquement contre une pareille institution, qui détruisait toute la liberté de l'Eglise gallicane; mais l'empereur maintint le pacte sacrilège qu'il avait fait avec Jean ; il déclara qu'il avait mission de représenter le pape dans cette assemblée et qu'il exécuterait ses ordres ; en conséquence il fit mettre un siège à sa droite, et Anségise s'assit auprès de lui en qualité de primat.

Hincmar de Reims s'opposa courageusement à la volonté de Charles le Chauve; il lui représenta que cette entreprise était contraire aux saints canons ; que le despotisme des pontifes ne devait pas faire peser son odieuse tyrannie sur le solde la France ; cnlin il lui fit observer qu'un roi ne devait s'arroger aucun droit dans les assiMulilèrs ncli^siastiques. Malgré ia véhémence et la ju^iirr dr- i iclamations de l'archevêque, qui avait sa( !.■ (iliailcs roi de Lorraine et de Rourgogne, le nouvel empereur persista à maintenir l'exécution des ordres de Jean VIII, et il confirma le métropolitain de Sens et Anségise dans leurs nouvelles dignités.

Dans une session suivante, le concile donna au-

dience à Guillebert, archevêque de Cologne, et à deux comtes, ambassadeurs de Louis le Germanique, qui venaient au nom de leur maître réclamer la part des États de l'empereur Louis, s'appuyant sur ses droits de succession et sur les traités qui avaient été conclus entre leurs pères. Alors l'évèque de Toscanelle, un des légats romains, donna connaissance d'une lettre du saint-père, dans laquelle il blâmait sévèrement le roi Louis de ce qu'il était entré à main armée dans les Etats de Charles à ré|ioque de son couronnement; Jean gourmandait la faiblesse des évèques de Germanie, qui n'avaient point osé résister à leur prince et ne l'avaient point empêché d'enfreindre les ordres sacrés d'un pape; il leur appliquait ces paroles de saint Paul : «■ Vous avez à combattre les princes et les puissances pour faire triompher l'ÉgHse. »

Ensuite, en présence même des ambassadeurs de Louis, et comme pour braver le souverain, les légats offrirent à Charles, au nom de Jean, un sceptre impérial et une couronne d'or enrichie de pierreries; ils remirent également pour l'impératrice des bracelets et des f'totTos d'un grand prix. Sur un ordre du prince, RiclnkU' entra alors dans l'assemblée, et alla se placer au premier rang, afin de présider le reste de la session; mais les évèques furent tellement indignés de l'audace de la princesse, qu'ils levèrent aussitôt la séance, se voilèrent la face et sortirent du synode sans même saluer l'empereui-.

Quelques mois après , Louis le Germanique mourut dans son palais de Francfort; Charles le Chauve s'avança aussitôt à la tête de ses troupes pour prendre possession de ses États ; il fut battu

dans une grande bataille, et le jeune Louis, qui avait succédé à son père, le poursuivit jusque dans son royaume. Les désastres de cette entreprise empêchèrent l'empereur d'envoyer au pape des secours contre les Sarrasins, qui désolaient l'Italie, et contre les seigneurs italiens eux-mêmes, qui dévastaient les terres de l'Église, ainsi que nous l'apprend cette lettre du pontife.

« On répand le sang des chrétiens dans toutes nos provinces, écrivait le saint-père; celui qui évite le feu ou le glaive est emmené en captivité perpétuelle ; les villes, les bourgades, les villages deviennent la proie des flammes; les évêques n'ont plus de refuge qu'à Rome; leurs demeures épiscopales servent de retraites aux bt'tes sauvages, et ils sont eux-mêmes vagabonds et réduits k mendier au lieu de prêcher. L'année passée, nous avions semé nos immenses domaines; les ennemis les ont ravagés, et nous n'avons rien recueilli; cette année, il nous a été impossible même de labourer nos champs, et une affreuse famine menace notre ville apostolique.

» Ne croyez pas que nos maux ne viennent rjue des païens; les chrétiens sont encore plus cruels pour nous que les Arabes ; je veux parler de quelques seigneurs nos voisins, et principalement de ceux que vous appelez marquis ou gouverneurs de frontières ; ils pillent les domaines de l'Eglise, et nous font mourir non par le fer, mais par la faim ; ils n'emmènent pas les peuples en captivité, mais ils les réduisent en servitude, et leur oppression est cause que nous ne trouvons personne pour combattre les Sarrasins.

« Ainsi, seigneur, vous seul, après Dieu, êtes notre refuge et notre consolation ; nous vous supplions donc, au nom des évêques, des prêtres, des nobles, et surtout au nom de notre peuple, de tendre une main secourable à l'Église votre mère, de qui vous tenez non-seulement la couronne, mais encore la foi du Christ, et qui vous a élevé à l'empire malgré les droits légitimes de votre frère. »

Carloman, qui venait d'être déclaré roi de Bavrière, profita de la défaite des armées de son oncle Charles pour envahir l'Italie, dont il revendiquait la possession comme un héritage qui lui appartenait. Son projet était de se faire sacrer empereur romain par un concile général, et de punir le pontife, qui avait disposé d'une manière inique des Etats C[ui ne ressortaient pas de la juridiction de l'Église.

Jean, redoutant la vengeance du jeune prince, assembla aussitôt un synode au palais de Lati-an, afin de faire confirmer de nouveau le couronnement de Charles .le Chauve en justifiant la conduite du saint-siége. Il ouvrit ainsi l'assemblée: « Selon l'ancienne coutume, mes frères, nous avons solennellement élevé Charles à la dignité impériale, d'après l'avis des évêques, des ministres de notre Église, du sénat et de tout le peuple de Rome, et surtout pour accomplir la pensée qui avait été révélée au pape Nicolas par une inspiration céleste. L'élection de Charles est donc légitime et sacrée ; elle émane de la volonté du peuple et de la volonté de Dieu, .\insi, nous déclarons anathème à celui qui voudra la condamner, et nous le vouons à l'exécration des hommes, couTiiR l'ennemi du Ciirist et le ministre du diable ! »

Voilà comment les papes se servaient des noms les plus sacrés pour défendre leurs méprisables intérêts?

Ces menaces du saint-siége n'empêchèrent point Carloman de faire de rapides progrès dans le Friou'i, pendant que les Sarrasins désolaient la campagne de Rome. Jean, pressé de tous côtés par des ennemis puissants, eut la pensée de les opposer les uns aux autres en reconnaissant le roi de Bavière pour empereur; mais avant de tenter une entreprise dont les suites pouvaient lui devenir funestes, il résolut d'écrire encore une fois à Charles, pour qu'il se hâtât de venir au secours de l'Itabe.

« Ce qui reste de peuple dans Rome, lui disait-il, est accablé d'une misère extrême, hors de la ville, tout est ravagé et réduit en solitude. Nos ennemis traversent le fleuve à la nage, et viennent de Tibur à Rome pour saccager la Sabine et les pays voisins , les Arabes ont brûlé les basiliques et les monastères, ont massacré les prêtres et les moines, ont emmené les jeunes garçons et les religieuses dans leurs harems. D'un autre côté, les mauvais chrétiens achèvent notre ruine, et Carloman nous menace de sa vengeance. Souvenez-vous donc des travaux et des combats que nous avons soutenus pour vous procurer l'empire, et ne nous réduisez pas au désespoir en nous laissant plus longtemps en proie à nos ennemis, de peur que nous ne soyons forcé de choisir un nouveau protecteur. »

Lorsque Charles apprit que son neveu avait franchi les .ilpes, il craignit une nouvelle trahison du pape, et, pour la prévenir, il passa en Italie avec l'impératrice, qui ne l'abandonnait jamais dans ses expéditions ; il se rendit en toute diligence dans la Lombardie, et rencontra en effet le saint-père, cpii était en route pour rejoindre le roi de Bavière. Charles, dissimulant son indignation, accueilHt Jean avec de grands honneurs, et ils allèrent ensemble à Pavie, afin de décider des mesures à prendre pour la pacification de l'Italie. Ils apprirent bientôt que le prince Carloman, irrité de la perfidie du pontife, s'avançait à marches forcées pour les bloquer dans Pavie, avant que les troupes de son oncle fussent arrivées pour les défendre.

A cette nouvelle, une terreur panique s'empara des souverains ; Charles et sa femme quittèrent précipitamment Pavie et se réfugièrent à Torfone; de là, R'childe poursuivit sa route avec les trésors duprince jusque dans la Maurienne ; le saint-père, plus effrayé encore que ses protecteurs, reprit en toute hâte le chemin de Rome, sans oublier néanmoins un magnifique crucifix d'or orné de pierreries que l'impératrice lui avait donné pour l'église de Saint-Pierre.

Carloman, de son côté, aussi lâche que son oncle, avait pris la fuite sur la fausse nouvelle que l'empereur s'avançait à sa rencontre pour lui livTer bataille. Et à propos de cette triple fuite, un moine contemporain dit : « J'admire dans cet événement miraculeux le doigt de la Providence, qui montrait aux nations la lâcheté des rois, et dissipait deux armées entières afin d'épargner le sang chrétien. »

Jean, rentré dans Rome, redoutait cependant l'issue de la guerre entre le roi de France et le souverain de Iiavière; quel que dût être le vainqueur, il avait également à craindre le ressentiment des deux partis,

JEAN YIII

lu'il avait trahis tour à tour. Néanmoins la vengeance de l'empereur lui paraissant plus imminente, il résolut de s'y soustraire • par ses instigations, les seigneurs français, mécontents de Charles , ibrraèrent une conjuration contre lui, son médecin, le juif Sédécias, fut gagné à leur cause, et Charles mourut empoisonné dans la cabane d'un paysan, le 6 octobre 877, pour la plus grande gloire de Dieu!

La mort du roi de France releva les espérances de Carloman ; celui-ci n'ayant plus de compétiteur pour la dignité impériale, écrivit au pontife des lettres de soumission et lui réclama l'héritage de ses ancêtres. Jean se vit alors une seconde fois maître et dispensateur de la couronne impériale ; néanmoins, avant de sacrer le nouveau prince, il voulut profiter des circonstances pour assurer à son siège des avantages matériels ; il répondit donc au roi de Bavière : « Nous consentons à vous reconnaître comme empereur d'Itahe ; mais avant de vous donner la couronne, nous exigeons que vous versiez dans l'épargne de Saint- Pierre toutes les sommes qui sont dans vos trésors, afin que vous soyez digne de recevoir la récompense de celui qui promet d'honorer dans un autre monde ' ceux qui l'honorent dans eelui-ci. Nous vous enverrons bientôt les articles qui traitent de ce que vous devez accorder à l'Église ; ensuite nous vous adresse- ] rons une légation plus solennelle pour vous amener \ à Rome avec les honneurs convenables à votre rang Alors nous traiterons ensemble du bien de l'État et du salut des peuples chrétiens ; jusque-là, je vous prie de ne donner aucun accès auprès de vous à ceux qui nous sont infidèles ou qui en veulent à notre vie, quelles que soient vos relations antérieures avec eux ; et je vous conjure de nous faire remettre les revenus des patrimoines de Saint-Pierre qui sont situés en Bavière. »

Pendant que le pape cherchait à rétablir sa puissance sur la haute Italie, Sergius, duc de Naples, formait des alliances avec les Sarrasins, au mépris des excommunications que le saint-siége avait fulminées contre lui; aussi il éprouva bientôt qu'on ne brave pas impunément la vengeance d'un prêtre. Jean écrivit à l'évêque Athanase, frère de Sergius, pour lui commander, au nom de la religion, de surprendre le duc pendant la nuit, de lui crever les yeux et de l'envoyer prisonnier à Rome ; le prélat, qui aspirait à la dignité suprême dans Naples, obéit scrupuleusement au saint-père.

Jean non-seulement ratifia son usurpation, mais encore il lui donna de grands éloges sur ce qu'il avait obéi à son frère selon Dieu, plutôt qu'à son frère selon la chair; et comme marque de satisfaction, il lui envoya quatre cents marcs d'argent.

Après avoir commis un crime abominable pour punir Sergius de ce qu'il s'était allié aux Sarrasins, le pontife, étrange contradiction de l'esprit humain ! ne recevant pas de secours ^des rois d'Occident, traita lui-même avec les infidèles, et s'engagea à leur payer vingt mille marcs d'or charpie année, pour racheter les domaines de l'Église. Il est vrai que son dessein, en proposant une alliance aux Arabes, n'était pas d'en observer les clauses; il désirait gagner seulement du temps, afin d'attendre les troupes grecques qui devaient débarquer en Italie. C'était une ruse sacerdotale!

Basile, en effet, consentit à envoyer des secours au saint-père, sous la promesse qu'il l'aiderait à recouvrer les droits de ses prédécesseurs sur la péninsule romaine; mais ces projets se trouvèrent tout à coup renversés par des ennemis plus funestes au saintsiége que les Sarrasins. Les comtes Albert, fils de Boniface, et Lambert, fils de Guy, duc de Spolette, réunis à plusieurs autres seigneurs qui partageaient leur indignation contre la politique de Jean 'VIII, marchèrent sur Rome à la tête de troupes nombreuses, s'emparèrent de la ville sans coup férir, et assiégèrent le palais de Latran.

La demeure des pontifes fut envahie par une soldatesque furieuse; Lambert lui-même pénétra dans les appartements pontificaux, arrracha le saint-père de l'endroit où il s'était réfugié , derrière les draperies d'une fenêtre , et l'enferma dans une salle de l'église de Saint-Pierre; les évêques et les prêtres qui voulurent faire de la résistance furent chassés du temple à coups de bâton. Ensuite les ducs revêtirent le pape d'un cilice, le condamnèrent pendant plusieurs jours à un jeûne rigoureux et lui firent donner la disciphne, afin, disaient-ils, qu'il obtînt de Dieu la rémission de ses péchés. Néanmoins, comprenant qu'il leur serait impossible de prolonger une semblable position, et désirant se mettre à l'abri des vengeances implacables de Jean, ils assemblèrent le peuple dans la cathédrale, proclamèrent Carloman empereur d'Italie, et reçurent en son nom le serment de fîdéhté de tous les citoyens. Après la cérémonie, ils retournèrent dans leurs États, espérant que le prince qui leur devait la couronne impériale se placerait toujours entre eux et le pontife, si celui-ci osait leur déclarer la guerre.

Dès que le pape eut recouvré la liberté, il fit porter le trésor de Saint-Pierre au palais de Latran; il couvrit avec son cihce le tombeau de l'apôtre, fit fermer les portes des églises, ordonna de cesser le service divin dans toutes les provinces, et renvoya les pèlerins qui se trouvaient à Rome ; ensuite il rassembla un synode et excommunia Lambert et les autres ducs qui l'avaient secondé dans son entreprise. Sa vengeance n'étant pas encore satisfaite, il résolut de se rendre lui-même dans les Gaules pour ramener les armées françaises en Itahe. Le duc de Spolette, instruit des projets du pape, répandit des soldats sur toutes les routes pour arrêter son escorte; Jean parvint cependant à s'embarquer sur la mer de Toscane et se rendit à Gênes ; de là il se dirigea vers la ville d'Arles, où il fut reçu avec de grands honneurs par Boson et par l'épouse de ce prince, qui enfin dans sa vieillesse était retournée auprès de son mari.

Jean, pour récompenser Boson de son attachement au saint-siége, le sacra solennellement roi de Provence ; ensuite il poursuivit sa route jusqu' à Chalonsur-Saône, où il passa la nuit; on raconte que le lendemain, au moment du départ, comme on vint l'avertir que des moines avaient volé ses chevaux, et qu'un prêtre de sa suite s'était sauvé avec son argenterie, il entra dans une telle fureur, et blasphéma le nom de Dieu avec de telles imprécations, que les ecclésiastiques qui l'entouraient se précipitèrent à genoux, faisant le signe de la croix pour chasser l'esprit infernal qu'ils supposaient s'être emparé du saint-père

HISTOIHE DES PAPES

Jean apostropl'a ses perviteurs en termes aljomina- Qi blés, et fulmina une terrible excommunication contre S les moines et le prêtre qui l'avaient volé; enfin lorsque sa colère fut apaisée il se mit en route pour la ville de Trojes, qu'il avait désignée pour la tenue dun concile universel.

Trente evèques seulement assistèrent à ce synode', le pontife piononça un discours d'ouverture qu'il aviit piepare pour une assemblée immense, et qui s'ulit".sail i toutes les puissances spirituelles et tempoull s, il sup] luit les princes de lui fournir les mnvns de si \en.^'er des ennemis du saint-siége, et paiticulierementde Lambert, fils du duc de Spolette, qu il avait frappe d'un anatbème perpétuel.

Le concile deciéta son adhésion aux volontés du pontife en ces termes : « Seigneur et très-saint Pce, nous, evêques de la Gaule et de la Belgique, vos ser\iteurs et vos disciples ,nous compatissons aux maux que les ministres du diable ont commis contre Rome, notre sainte mère, la maîtresse de toutes les Eglises, nous suivrons unanimement le jugement que vous avez poité contre eux, selon les canons, en *» ^ l^s faisant mourir par le glaive de l'Esprit. "S L L\è([ue Hincmar de Laon présenta ensuite une

î I nouvelle plainte contre son oncle ; il s'exprimait ainsi : 1 Le metiopolitdin de Reims m'a cité au synode de '' kl Douzi poui que j eusse à répondre sur certains chefs \ I dont j étais accuse. Comme je me préparais à me ! rendre dans l'assemblée, des gens armés ont pénétré dans mon église, m'ont arraché de l'autel, se sont empares de mts biens et m'ont conduit de force jusqua Douzi, le roi Charles présidait le concile; il me présenta un ecut où l'on m'accusait d'être parjure, paice que j avais appelé à Rome d'un jugement inique, et 1 ai che\èqiiu Hincmar, mon oncle, m'ordonna impérieusement de répondre à l'accusation que le prince portait contre moi.

JExVN VIII

« Je remontrai que, selon les canons, un prêtre dépouillé de son église et conduit à main armée devant ses juges n'était point obligé de se justifier; et j'ajoutai que mon oncle étant mon ennemi déclaré, j'appelais au saint-siége des violences dont on m'avait accablé. Je lus devant l'assemblée les bulles des papes Jules et Félix concernant les appellations des évêques; et me prosternant pour en demander l'exécution en ma faveur, je présentai les lettres du pontife Adrien qui m'ordonnait de venir à Rome.

« Mais le roi Charles repoussa toutes mes prières, les ordres du pape furent méprisés, et le métropolitain de Reims prononça contre moi une sentence de déposition et d'excommunication; les prélats pleuraient sur cette odieuse injustice ; néanmoins la crainte leur fit approuver le décret que l'archevêque leur présenta, et sur lequel ils ajoutèrent ces paroles : a Sauf en tout le jugement du saint-siége. »

Ensuite on m'a envoyé en exil dans une autre province; on m'a jeté dans des cachots affreux, où j'ai vécu chargé de chaînes ; enfin après deux ans de cet esclavage, le bourreau m'a arraché les yeux.

« Après la mort de Glinrlos, le nouveau roi m'a fait rendre la liberté; et niainlenant je me présente devant vous, très-saint Père, vous supphant de méjuger suivant les canons, et de punir ceux qui m'ont persécuté, sijesuis déclaré innocent par votre justice.

Le métropolitain Hincmar demanda un délai pour répondre aux plaintes que son neveu poitait contre lui ; après quoi le concile s'occupa d'établir plusieurs canons pour augmenter la puissance des évêques : il fut décidé que tous les prélats se réuniraient pour défendre les empiétements du pouvoir séculier, et qu'ils pourraient recevoir à leur communion les clercs et les laïques excommuniés, sans le consentement de celui d'entre eux qui aurait prononcé la sentence d'anathème.

Les évêques de Bourges et d'Autun, Frotaire et Adalgaire, présentèrent au pape le testament de Charles le Chauve, dans lequel ce prince déclarait qu'il donnait à son fils Louis le royaume de France, auquel il ajoutait l'épée de saint Pierre pour mai que de l'investiture , ce qui prouvait qu'il s'agissait dans cette donation des Étals d'Italie et de la dignité impériale. Les deux prélats demandèrent au nom du

roi que le pontife confirmât par un décret la donation de l'empereur son père; Jean montra de son côté une donation de l'abbaye de Saint-Denis, qu'il prétendait avoir été souscrite par Charles le Chauve, quoique la souscription parût visiblement entachée de falsification; et il en demanda la confirmation par Louis, s'il voulait obtenir celle de l'empire. Mais cette abbaye rapportant à la couronne des sommes considérables, le roi ne voulut pas l'abandonner au saintsiége en échange d'un vain titre.

Malgré ce refus, Louis le Bègue rendit de grands honneurs au saint-père, et voulut même recevoir la couronne de ses mains en présence des grands et du peuple, quoique la cérémonie du sacre eût déjà été faite l'année précédente par Hincmar de Reims.

Dans la dernière session du concile, le pape fit un nouveau discours aux évêques et aux seigneurs. « Je désire, mes frères, leur dit-il, que vous vous unissiez avec moi pour la défense de l'Église romaine, et que vous armiez tous vos vassaux avant mon départ pour l'Italie. Je vous prie donc de prendre pour cette guerre importante des mesures promptes et décisives. » S'adressant ensuite au roi, il ajouta : « Je vous supplie, mon cher fils, de rassembler à l'instant vos armées pour venir défendre le saint-siége, comme l'ont fait vos ancêtres et comme votre père, l'illustre Charles, vous a recommandé de le faire; carvous êtes le ministre vengeur du Christ contre les méchants, et vous portez un glaive pour pi'Otéger les papes. Autrement, tremblez d'attirer sur vous le châtiment cpi a frappé les anciens rois, [qui se montraient indifférents pour venger le saint-siége ; je vous adjure donc, ainsi que tous k-s seigneurs et les évêques qui m'écoutent, de me dire si vous consentez à sacrifier vos biens, vos femmes et vos enfants, et à mourir pour ma défense? » L'assemblée garda un silence profond!... Le pape se retira plein de confusion....

Ainsi le concile de Troyes, sur lequel Jean YIII avait fondé de grandes espérances, non-seulement n'avança point ses affaires temporelle", mais encore porta un grand coup à l'influence morale du saintsiége. Le pontife retourna en Italie, n'ayant pour toute escorte que le prince Boson, qui cherchait, par ses soins et par ses attentions, à lui faire oublier l'affront sanglant qu'il avait reçu de la cour de France.

Pendant l'absence du pape, l'empereur grec et le patriarche Ignace avaient envoyé à Rome des spathaires chargés de lettres importantes. Le lendemain de son arrivée au palais de Latran, Jean s'empressa de répondre à ces lettres. « Prince, écrivait-il à l'empereur Basile, nous vous envoyoub les prélats Paul et Eugène, nos conseillers intimes, dont le cœur est rempli de droiture ; nous leur avons donné nos instructions pour qu'ils puissent travailler avec fruit à ramener la paix dans les Églises de votre empire. Nous les avons également chargés d'instructions secrètes pour Présiam, roi de Bulgarie, auprès ducpel nous vous prions de les faire conduire avec une escorte imposante, et de pourvoir à tous leurs besoins. »

Dans sa lettre au patriarche, Jean s'exprimait ainsi : » Nous vous adressons cette troisième admonition canonique par nos légats, afin que vous envoyiez sans délai en Bulgarie dès hommes diligents qui parcourent tout le pays et ramènent à Constan-

I tinople tous les ecclésiastiques qu'ils trouveront ordonnés par vous ou par vos suffragants ; car nous ne pouvons souffrir que le clergé grec infecte de ses erreurs cette nouvelle Eglise que nous avons formée. Si vous n'exécutez pas nos ordres aussitôt qu'ils vous seront parvenus, et si vous ne renoncez pas à toute juridiction sur les Bulgares, vous serez excommunié et déposé de la dignité patriarcale, dans laquelle vous

, avez été rétabli par notre faveur. » Ignace ne vécut pas assez longtemps pour encourir l'anathème du saint-siége; il mourut avant l'arrivée des légats à Byzance, et Photius, l'excommunié, l'ennemi implacable de Rome, remonta sur le siège de cette ville.

; Jean YIII connaissant l'influence que cet eunuque exerçait à la cour de Gonstantinople par ses lumières et par son esprit supérieur, s'empressa de reconnaître son installation, au mépris des règles de la discipline ecclésiastique, afin d'obtenir la protection de l'empereur et des secours contre les Sarrasins. En conséquence, il écrivit à Basile : « Maintenant, les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, les métropolitains, les évêques, les prêtres et tous les ecclésiastiques de Constantinople, qui sont de l'ordination de Méthodius et d'Ignace, ayant consenti unanimement au retourde Photius, nous le recevons comme eux pour évêque de votre capitale, pour frère et pour collègue; et désirant éteindre tout schisme dans l'Église, nous le relevons de toutes les censures prononcées contre lui, ainsi que les prélats, les clercs et les laïcpies qui avaient été frappés des mêmes sentences. Nous cassons les actes de notre prédécesseur, en vertu de l'autorité qui nous a été donnée par Jésus-Christ, en la personne du prince des apôtres. En outre, nous déclarons que les légats d'.\drien n'ont souscrit les actes du concile qui condamnait Photius, que pour complaire à ce pape hypocrite, et nullement pour obéir à la justice. Néanmoins, nous ne confirmons l'étabhssement du patriarche que sous la condition formelle qu'il ne prétendra désormais à aucun droit sur la province de Bulgarie, qui avait été abandonnée à notre siège par l'empereur Michel, »

Aussitôt que Photius eut reçu les lettres d'approbation du saint-siége, il convoqua un concile où se réunirent près de quatre cents évêques, ainsi que les légars romains. Les papes Nicolas I" et Adrien II furent condamnés comme auteurs de tous les troubles de l'Église d'Orient, et leur mémoire fut anathématisée. On défendit d'ajouter au symbole de Nicée les mots « Filioque, a addition qui avait été décrétée par un concile tenu sous Ignace et approuvée par la cour de Rome. Ce dogme, tour à tour admis et condamné, est enfin resté, après plusieurs siècles de disputes, un des points fondamentaux de la foi chrétienne. Jean s'exprimait ainsi au sujet de ce dogme : « Nous avons gardé le symbole tel que nous l'avons reçu des Pères, sans en avoir rien retranché ni rien ajouté. Nous condamnons les prêtres qui ont causé le scandale des Églises en disant « Filioque ; » et non-seulement nous refusons de prononcer ces mots sacri-

! léges, mais encore nous regardons ceux qui ont eu l'audace de les joindre au symbole, comme des transgresseurs de la parole de Dieu et comme des corrupteurs de la morale des apôtres et des Pères. Nous

JEAN VIII

les comparons à Judas; ils déchirent comme lui les membres de Jésus-Clirist; car « Filioque k est le plus insigne blasphème qu'on puisse prononcer contre la religion. » 0 niaiserie pontificale!

Le pape ayant donc acheté le secours des Grecs par une lâche condescendance envers Photius, s'efforçait de faire rompre les traités des seigneurs d'Italie avec les Sarrasins, et voulait éluder lui-même ceux qu'il avait conclus avec ces peuples. Il adressa plusieurs lettres à Pulcar, gouverneur d'Amalfi, auquel il avait payé dix mille marcs d'argent pour la défense des terres de Saint-Pierre. Il lui reprochait sa négligence, et lui demandait la restitution des sommes qu'il avait reçues, puisqu'il ne remplissait pas ses engagements et qu'il refusait de déclarer la guerre au.\ Arabes. Malgré les réclamations du pontife, les Amalfitins continuèrent à vivre en bonne intelligence avec les infidèles, et refusèrent de rendre l'argent du saint-siége. Jean les déclara excommuniés, leur donnant seulement jusqu'à la fin de l'année pour faire pénitence, et pour éviter que la sentence d'anathème ne fût executive contre eux; il prononça la même peine contre les évêques de Naples et de Gaëte, qui s'étaient alliés aux Sarrasins,

Le saint-père était tellement dominé parla crainte des Arabes, qu'il sacrifiait même les intérêts de la religion dans toutes les mesures qui paraissaient favorables à son dessein d'expulser les Maures de l'Italie. Ainsi, après avoir approuvé l'ordination de Landulfe, prélat de Capoue, qui avait été canoniquement élu par le peuple, il rétracta sa première décision; et par politique, il se rangea du parti de Pandenulfe, un laïque marié, frère du gouverneur de la ville, qui ambitionnait le siège épiscopal. En vain Léon, chef du clergé de Théane, et Berthier, abbé du Mont-Cassin, se rendirent auprès du pape pour le suppHer de ne point consacrer une pareille injustice, lui représentant que cetle ordination scandaleuse causerait de grands troubles à Capoue , et que le feu de la sédition une fois allumé dans cette ville s'étendrait rapidement jusqu'à Rome : toutes les remontrances des évêques furent inutiles ; Jean passa outre et confirma l'ordination de Pandenulfe, sous la condition que le gouverneur déclarerait la guerre aux Sarrasins. Mais ces peuples, qui étaient instruits des divisions des citoyens de Capoue , ne donnèrent pas le temps à Pandenulfe de réunir ses troupes; ils tombèrent à l'improviste sur la ville, ruinèrent le pays, et se retirèrent avec un riche butin et emmenant en esclavage les plus johes filles du pays.

Après leur départ, le gouverneur de Capoue réclama le commandement de la ville de Gaëte, qui appartenait au pape, sous prétexte que Docibilis, qui la gouvernait, s'était ligué avec les Arabes, et les avait informés des désordres de Capoue : le pontife remit encore entre les mains du gouverneur cette importante cité ; mais bientôt ses exactions et ses cruautés excitèrent un tel mécontentement, que les habitants, pour se délivrer d'un pareil tyran, résolurent de se rendre aux Sarrasins, qui étaient campés auprès d' Agropoli. Des pourparlers furent entamés, et les Arabes s'approchèrent aussitôt de la ville et

établirent leurs tentes sur les hauteurs qui dominent Pormies.

A cette nouvelle, Jean comprit la faute qu'il avait faite en remettant le commandement de Gaëte à Pandenulfe; il rappela aussitôt Docibilis, qui se mit à la tête des troupes de la province, dégagea la ville, et poursuivit les musulmans jusque sur les côtes. Dans le même temps, la flotte que l'empereur Basile avait envoyée de Constantinople pour la défense du saint-siége ayant rencontré les vaisseaux ennemis, une bataille terrible s'engagea, et la victoire demeura aux Grecs.

Cependant Rome ne fut pas encore délivrée des infidèles, qui occupaient toutes les villes fortifiées de la Campanie ; alors Jean, désirant mettre l'Italie entièrement à l'abri de leurs incursions et soustraire le saint-siége à la tyrannie des ducs de Pavie, de Bénévent et de Spolette, résolut de déclarer empereur Charles le Gros, roi de Germanie. En conséquence, il écrivit à ce prince, qui se rendit à ses prières, et vint en Italie, où il lut consacré solennellement empereur. Cependant le nouveau protecteur du saintsiége se montra très-indifférent pour la défense de l'Église, et toutes les flatteries du pontife, ses offres d'indulgences et la promesse du paradis, ne purent jamais déterminer Charles à envoyer ses armées en ItaHe.

La cour de Rome demeura néanmoins soumise aux volontés du monarque, comme il parut dans une dispute religieuse relativement à la nomination d'un prélat pour le siège de Genève. L'empereur avait désigné pour gouverner ce diocèse un clerc appelé Optandus ; mais Otram , chef du clergé de Tienne et sujet du roi Boson, refusa de sacrer le nouveau prélat, qui n'avait été ni ordonné ni baptisé dans cette église, suivant les règles étabhes par les canons ; et il consacra un nouvel évêque pour diriger les fidèles de Genève. Jean, instruit par Charles le Gros de la résistance d'Otram, écrivit à cet archevêque qu'il eût à venir à Rome pour se justifier de l'irrégularité de sa conduite, et il lui commanda, sous peine d'excommunication, d'approuver la consécration d'Optandus, qui était reconnue valable par le saint-siége. Le pontife accablait le vénérable prélat des reproches les plus violents ; il l'accusait d'avoir reçu de l'argent pour l'élection de son protégé; et joignant l'ingratitude à la bassesse, il appelait usurpateur le roi Boson, le même qu'il avait couronné en récompense de ses services et de sa soumission, jj'archevêque méprisa les menaces du pontife, et loin d'obéir à ses ordres, il fit saisir Optandus et le fit renfermer dans une étroite prison.

Quelque temps après, Jean VIII mourut, et fut inhumé le 18 décembre 882.

Les annales de l'alibaye de Fuldes rapportent que ce pape fut empoisonné par les parents d'une dame romaine dont il avait fait enlever le mari, qui était son mignon et qui servait à ses monstrueuses débauches. Les conjurés voyant que le poison n'agissait pas assez énergiquement, pénétrèrent dans ses appartements pendant la nuit, et lui brisèrent la tête à coups de marteau. « Mort digne de cet exécrable pontife!» ajoute le cardinal Baronius.

M\l!ll\ Il rt !

Éleclion simoniaque de Marin ou Martin II. — Origine du pontife. — Photius est condamné comme usurpateur du siège Aa Constantinople. — Martin envoie le palliuoa à Foulques, succes.-eur du métropolitain HIncmar. — Abominable Iralic. Le pape vend au roi d'Angleterre un morceau du bois de la prétendue vraie croix sur laquelle aurait été atlaclié le Chris'. — Il rétablit l'évêque Formose, déposé par le pape Jean. — Mort de Mariin II.

Après la mort du sodomite Jean VIII, la faction des comtes de Toscanelle se montra toute-puissante dans Rome : Gallesien Falisque, Français d'origine, leur acheta la papauté, et à l'aide de leurs troupes, il se fit reconnaître en qualité de souverain pontife ; il fut intronisé sous le nom de Marin ou Martin II.

Le nouveau pape se montra aussi dépravé dans ses mœurs, aussi fourbe dans sa politique et aussi orgueilleux dans sa conduite que son prédécesseur Jean VIII, dont il voulait néanmoins casser tous les décrets, comme étant opposés à la justice divine et humaine, et entachés de pestilence.

Papebroch rapporte qu'avant d'être élevé au pontificat, Gallesien avait été évêqiie in partibus des peuples slaves, et qu'il avait été envoyé à Constantinople par Adrien II , en qualité de légat , pour assister au concile qui condamna Photius ; aussi se montra-t-il toujours l'ennemi de ce patriarche; et dès qu'il fut parvenu au saint-siége, il l'anathématisa de nouveau et renouvela le schisme entre les Eglises d'Occident et d'Orient.

Comme ses prédécesseurs, il chercha à se créer en France un parti puissant pour obtenir des secours contre les Sarrasins et contre les autres ennemis de Rome ; daas ce but, il envoya le pallium à Foulques, successeur d'Hincmar, prélat très-influent. La mê-

me politique lui fit rechercher l'appui du roi d'Angleterre Alfred le Grand, auquel il vendit un morceau de bois qu'il affirmait provenir de la vraie croi.x, «trésor plus précieux, écrivait le pontife, que toutes les richesses de la terre. » Martin consentit encore moyennant une somme d'argent, à ce qu'on diminuât le tribut que les Anglais payaient à Rome pour l'éducation des enfants qui étaient destinés à former le clergé de la Grande-Rretagne. Ses vues ambitieuses ne se bornèrent pas à rechercher des alliés dans les provinces éloignées ; il entreprit également de rattacher au saint-siége les ducs et les évêques d'Italie, que les violences de son prédécesseur en avaient éloignés ; il se concilia la protection des ducs de Bénévent et de Spolette, et rétabht Formose, évêque de Porto, dans sa dignité, flétrissant comme criminelle et impie l'e.vcommunication qui avait été prononcée contre ce prélat par Jean VIII.

Cependant Marin ne jouit pas longtemps des résultats favorables de sa politique; il mourut en 884, après une année et cinq mois de règne, dans les souffrances d'une maladie horrible causée par la dissolution de ses mœurs. « Dieu permettant , dit Platine, que ceux qui s'élèvent à la souveraine puissance par le crime aient une fin déplorable; juste châtiment de leur coupable ambition! »

Élection d'Adrien III. — Lettre de Photius sur la question du dogme >< Filioque. . — Désordres de l'Eglise romaine. — Décrets scan'ialeux du pape. — Il déclare que la couronne impériale appartient au.x pontifes, qui en sont les dispensateurs. — Opinion de Sigonius sur les prétentions du pape. — Schisme des Grecs. — Mort d'Adrien.

La même faction qui avait élevé Martin au pontificat vendit de nouveau la chaire de saint Pierre au diacre Adrien. Ce pape était Romain de naissance et lils d'un prêtre nommé Benoît. Son ordination, si l'on en croit Baronius, eut lieu le premier dimanche de mars de l'année 884.

A peine assis sur le trône pontifical, il rendit un décret pour condamner le concile de Constantinople i[iii avait été présidé par Photius, et il remit en vigueur les décrets de l'assemblée qui avait anathéwatisé ce patriarche, et dans laquelle on avait approuvé comme orthodoxe la profession de foi de Nicée, avec l'addition des mots « Filioque » rejetés autrefois par Jean VIII.

Photius informé que les prêtres latins chantaient le symbole augmenté de ces paroles, qui constituaient alors une hérésie, écrivit une lettre véhémente contre le pontife, et discuta le symbole avec une logique entraînante, démontrant que le Saint-Esprit ne procède que du Père, et appuyant son opinion sur l'autorité de Léon III, qui avait fait suspendre dans la basilique de Saint-Pierre deux boucliers d'argent sur lesquels était gravé le symbole sans l'addition du « Filioque. » Enfin il concluait en soutenant que l'Eglise romaine ayant toujours manifesté sur cet article de foi les mêmes sentiments que les sièges de Constantinople, d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, ceux qui proscrivaient actuellement cette doctrine étaient des enfants rebelles que tous les fidèles devaient condamner.

A cette époque, les prêtres de la ville sainte su livraient aux débordements les plus effrénés; ils vivaient publiquement avec des courtisanes, et tenaient des maisons de débauche où les hommes disputaient aux femmes le prix de l'impudicité ! L'inceste, le vol, l'assassinat, les concessions de bénéfices, d'évêchés. d'abbayes, de monastères, étaient employés tourj\ tour pour arriver aux dignités de l'Église et de YEtat. Les papes s'étaient arrogé un souverain pouvoir sur tous les trônes de la terre; et Adrien, dans l'enivrement de son orgueil, osa rendre un décret qui autorisait les pontifes à nommer empereurs d'Italie les princes qui en auraient été jugés les plus dignes par la cour de Rome.

■ La conduite du saint-père finit par exciter la colère de Charles le Gros, qui résolut de franchir les Alpes et de châtier l'insolence et l'audace des prêtres romains ; mais des guerres importantes appelant sa présence en Autriche, il fut obligé de charger ses généraux de soumettre les provinces que les ordonnances du pape avaient soulevées contre l'autorité impériale. L'espérance du pontife, en publiant ces décrets, avait été non-seulement d'agrandir sa domination, mais encore d'assurer à jamais l'indépendance de Rome et la prépondérance de l'Église sur tous les princes d'Italie. « Il n'en fut pas ainsi, dit Maimbourg, cette province fut aussitôt remplie de désordres et de désolation; elle fut misérablement déchirée par des usurpateurs et par des tyrans indignes du nom d'empereur ; et depuis le règne de

Charles le Gros jusqu'à celui d'Othon le Grand elle devint la proie de tous les scélérats; les peuples, ensevelis dans l'ignorance et dans l'opprobre, expièrent cruellement leur lâcheté et s'entr' égorgèrent comme des gladiateurs, pour plaire à des papes criminels ou à des rois insensés. »

Adrien III, par son orgueil, lit également perdre à l'Eglise romaine son autorité sur l'Orient ; Pliotius se sépara entièrement du clergé latin, et commença le scliisme qui dure encore aujourd'hui entre les Eglises d'Orient et d'Occident.

Basile adressa au pape des lettres véhémentes pour lui reprocher ses crimes, ses débordements et son ambition; mais elles ne purent lui parvenir, car il mourut le 20 juillet 885, avant l'arrivée des ambassadeurs de Gonstantinople.

Ce pontife fut enterré dans l'abbaye de Nonantule, et l'Eglise l'honore comme un saint I

Pendant la courte durée de ce règne , les Sarrasins firent des irruptions sur les territoires de Bénévent, de Rome et de Spolette, où ils exercèrent de grands ravages , tant par haine pour la rehgion clirétienne que pour se venger des défaites qu'ils avaient éprouvées sous les pontificats précédents. Sangdam, qui était le générahssime des troupes musulmanes , s'acharnait plus particulièrement sur les églises et sur les monastères ; le riche couvent de Saint-Vincent du Volturne fut attaqué par ses Arabes, emporté d'assaut, malgré la courageuse résistance des religieux ; et quand il s'en fut rendu maître, il fit égorger tous les moines jusqu'au dernier, s'empara du trésor , des cahces, des saints ciboires, des caisses de reliques, mit le feu à l'édifice.

et à la lueur de l'incendie donna à ses troupes le spectacle d'une affreuse orgie pendant laquelle ses oi'liciers profanaient les objets du culte chrétien, buvant et mangeant dans les calices et dans les patènes, et se servant des encensoirs d'or pour adorer Sangdam comme s'il eût été un dieu. Le célèbre monastère du Mont-Cassin éprouva à peu près le même sort ; les Sarrasins dans une de leurs courses se jetèrent sur la province du Gariglian et \inrent surprendre la petite abbaye du Mont-Cassin, où saint Benoît avait été enterré, avant que les religieux eussent eu le temps de se mettre en défense. Tous les frères furent impitoyablement massacrés, le couvent pillé ; les monceaux de blé entassé dans les celliers, ainsi que les tonneaux de vin et tous les objets précieux, devinrent également la proie des musulmans; le grand couvent seul échappa à leur rapacité, grâce à ses hautes murailles et à ses bastions; mais la grande église située sur le penchant de la montagne, et dans laquelle se trouvaient entassées des richesses incalculables extorquées par les moines aux peuples et aux rois, fut pillée de fond en comble, profanée de toutes manières, et enfin livrée aux flammes, de sorte qu'il n'en resta pas pierre sur pierre. Ensuite les musulmans se retirèrent dans les provinces méridionales de l'Italie, et laissèrent aux rehgieux le temps de réparer leurs désastres et de récupérer au centuple les pertes qu'ils avaient éprouvées en exploitant la crédulité humaine. Hélas! aujourd'hui, comme à cette époque, les peuples imbéciles pourvoient au luxe de ceux qui les trompent, et les couvents se remplissent de nos jours, comme dans ces temps d'ignorance, des offrandes des dévots!

ETIENNE VI

ETIENNE TI

Eilucation d'Etienne VI. — Il est élu pape. — Sa libéralité à son avènement ; relies. — Lettre du pontife à l'empereur Basile. — Photius renonce au siège — Guy est déclaré roi d'Italie. — Lettre du pape à l'archevêque Foulques. -

Il trône. — Miracle de l'eau bénite et des sautele Constantinople. — Lettre ds Foulques au pape. Mort d'Élienne VI.

Etienne était Romain de naissance et fils d'un patricien nommé Adrien: il lit ses éludes sous la airection de Zacharie , évoque d'Anagnia et bibliothécaire du saint-siége. Le pape Adrien l'ordonna sous-diacre, et Fattaclia à sa personne; il devint dans la suite le favori du ]:iontitV ^Lirtin, qui l'ordonna prêtre du titre des (Jualrc-d -m'onnes.

Lorsque les funérailles il'.Vdi'icn III furent achevées, le clergé, les seigneurs et le peupli/. s'ét.mt assemblés afin de procéder aux élections, s'(''crirn'iit unanimement qu'ils choisissaient pour pape le prèlic Etienne , dont la piété pouvait seule les délivrer des sauterelles, de la sécheresse et de la famine, qui désolaient la ville et les campagnes de Rome. Le peuple se rendit aussitôt à la demeure du prêtre; on brisa les portes, et on l'enleva malgré sa résistance pour le conduire à son église des Quatre Couronnes, où il fut proclamé souverain pontife; après quoi il fut porté en triomphe au palais de Latran. « Pendant la marche du cortège, disent les chroniques, Dieu manifesta sa joie de l'élévation de son serviteur; il tomba une pluie abondante qui détruisit une grande quantité des insectes qui dévoraient les champs, et ramena l'espérance dans le cœur des Romains I »

Quelques jours après sa consécration, Etienne, accompagné des^évèques, des commissaires de l'empereur et des membres du sénat, visita avec le plus grand soin l'intérieur du palais de Latran, pour

constater par des témoignages authentiques l'état dans lequel se trouvait la demeure patriarcale au moment où il en prenait possession, et s'il restait (pielque argent pour le distribuer aux malheureux. On reconnut que les garde-meubles avaient été pillés et qu'il ne restait même pas assez de vaisselle pour les besoins du saint-père; on trouva les trésors des églises entièrement vides, ainsi que les greniers et les celliers ; enfin on acquit la preuve irréfragable que l'épargne de Saint-Pierre avait été dissipée jusqu'à la dernière obole par les indignes prédécesseurs d'Etienne.

Dans sa douleur de ne pouvoir faire aucune largesse au clergé, à la milice, et surtout aux pauvres, qui mouraient de misère, le vénérable pontife eut recours à son riche patrimoine; il vendit ses nombreux domaines et en distribua l'argent aux mal-

heureux ; il attacha à sa personne

les

plus habiles et les plus vertueux, et chaque jour il admit à sa table des orphehns qu'il nourrissait comme s'ils eussent éti'^ ses enfants.

Son inaltérable charité épuisa bientôt toutes ses ressources, la lamine et la sécheresse coniinuèrent à désoler Rome, et les sauterelles, dont le nombre avait d'abord diminué, prirent un accroissement effrayant. Alors Etienne fit publier une ordonnance pour exciter les cultivateurs à la destruction de ces insectes, promettant vingt deniers d'argent à tous

IIISTOrRE DES PAPES

ceux qui lui apporteraient un boisseau de sauterel'p« Lp fléci-ot nnvnnt p„ n,.,.fte,. [g, (icsastrcs de ce fltau, le pontilc se rendit i loiitoirc de i^nint GrCfToire, il st piosteina de\intldutLl et prn p( ndant un joui entiei, \ersant de^ lu mes abondmtLs enfin \tis 1( sou il se le\a tout i coup comme inspire de Dieu , et s ( tint a^ met prts d un immense uscrvoir (jui contenait de 1 1 m consicue, il labciiit d( nou\eaii, tt oidnnni au mansionniire de l'église de distribuei une mesuic de cette eiu i chaijue Ronnin, en cnjoii^mnl au peuple d'en aiioser les bl( s et les M^nes infictts de sauteielles partout le lu muauibuse detiiusit les insectes' I i nou\clle de ee ])iodi};e se repuidit aussitôt dans toutes lescarapaçnes, elles li ibitants Murent enfoui clieieliei d( liaii consiciee pu le pontife

A h fin delannic 885 1 tienne leçut les leltns qu( ! ( iip 1 ui Bi lit lii ssiit m |u|K Vd

piince faisait des repiocbes st\eres au saint-pere, et k nienaç ut de punu son audice s il persistait à \ouloii gou^ orner les Eglises d Orient Etienne répondit en ces teimes » Dieu a donne aux princes la puissance de gouverner les choses terrestres , comme il nous a donné, par l'autorité de saint Pierre, le pouvoir de gouverner les choses spirituelles. Les souverains ont le droit de réprimer les chefs rebelles, de couvrir la mer et la terre de leurs ats, de faire massacrer les hommes qui refusent de reconnaîlre leur domination ou d'obéir aux lois qu'ils ont faites dans Fintérêt de leur couronne. A nous, il appartient d'enseigner aux peuples qu'ils doivent souffrir la tyrannie des rois, les horreurs de la famine et même la mort pour gagner la vie éternelle ; aussi le ministère que le Christ nous a confié est-il au-dessus du vôtre comme le ciel est au-des-

ETIENNE VI

sus de la, terre, et vous ne sauriez être juge de la mission sacrée que nous avons reçue de Dieu.

0 Nous ne prétendons pas, en vous adressant ces paroles, rabaisser votre dignité ni censurer vos actions ; mais nous sommes forcé de parler ainsi pour notre défense et pour celle du pontife Martin.

« Nous apprenons avec joie que vous avez destiné un de vos fils au sacerdoce. Nous vous prions, afin de rétablir la concorde entre notre cour et la vôtre, d'envoyer une flotte sul'lisamment année pour croiser sur les côtes d'Italie, depuis le mois d'avril jusqu'au mois de septembre, et une garnison nombreuse qui puisse défendre nos murailles contre les incursions des Sarrasins.

« Nous ne nous étendons pas sur la misère de nos peuples; car elle est si profonde, que nous manquons même d'huile pour le luminaire de l'église. »

Cette lettre ne parvint à Gnnstaiilinoplc qui' dans l'année 886, après la mort de l'cnipi'i vur ll.isiie, auquel avait succédé son lils Léon , dit le Philosophe. Mais déjà une étrange révolution s'était accomplie dans l'Eglise d'Orient ; le nouveau .prince,

personnel de Photius, le contraignit à se retirer dans un monastère, pour donner le siège patriarcal à son propre fière Etienne le Syncelle. Celui-ci écrivit au pape des lettres synodales remplies de déclamations véhémentes contre Photius, « patriarche indigne, disait-il, que la justice du prince a fait sortir de l'ÊgHse, qu'il souillait de ses crimes. »

Le saint-père lui répondit : « Il ne faut pas s'étonner si l'eunuque, qui s'est joué si longtemps de la croix du Christ, a enfin été banni du temple; et nous partageons les louables sentiments que vou.« manifestez contre ce laïque exécrable. Cependant nous ne saurions encore confirmer votie élection, parce que nous avons trouvé la lettre de l'empereur entièrement différente .de la vôtre. Elle porte que Photius a renoncé par écrit et librement à la dignité épiscopale afin d'embrasser la vie solitaire. Si sa dctiM'niination est volontaire, nous ne saurions vous reconnaître comme li'gitime évèque; parce qu'il existe, selon les canons, une grande différence entre renoncer à un siège et en être régulièrement déposé.

« Nous sommes donc dans l'incertitude sur ce qui

IISTOIKE DES PAPES

s'est passé à Constantinople, et nous ne pouvons prendre aucune décision sur cette affaire sans une information plus exacte. Il faut pour rendre un jugement équitable que les deux parties se présentent à nous ])ar leurs envoyés ; alors nous prononcerons, en jMi'scni-i' de notre clergé, la sentence que Dieu nous inspiiriM. L'Eglise romaine est le modèle des autres Eglises, et ses décrets doivent exister éternellement. »

Etienne, tout en s'occupant des disputes des Orientaux, ne perdait pas de vue l'Occident, et il dressait ses plans pour étendre sa domination sur le clergé de France. Il écrivit à Foulques, archevêque de Reims, pour le confirmer dans sa dignité archiépiscopale et pour le consoler des afflictions que lui causaient les Normands, qui depuis huit ans ravageaint le nord de la Gaule, et descendaient même jusc[u'aux environs de Reims et de Paris.

Foulques, dans sa réponse, renouvelle au saintsiége son serment d'obéissance et de dévouement pour le saint-père et pour toute sa famille, et particulièrement pour Guy, duc de Spolette, que le pape avait reconnu comme son fds. Enfin, après avoir remercié Etienne de la confirmation de son titre d'archevêque de Reims, il le prie de commander aux métropolitains de Sens et de Rouen d'excommunier le duc Ermenfroy, qui s'était emparé d'un monastère fondé par Rampon, frère de Foulques.

L'année suivante, l'empereur Charles le Gros étant mort, le clergé se rassembla, conformément ;tux décrets d'Adrien II, et on procéda à l'élection d'un nouveau monarque. Une partie des ecclésiastiques reconnut comme roiBérenger, fils d'Evrard, duc de Frioul; et l'autre éleva au trône Guy, fils de Lambert, duc de Spolette : ce dernier, appuyé du crédit et de l'argent du pape, eut l'avantage dans les guerres soulevées par cette double élection; et Bérenger, pour échapper à la vengeance de son compétiteur, se réfugia auprès d'Anioul, souverain de la Germanie.

Après la mort de Charles le Gros , la France s'était fractionnée en plusieurs portions; et les chefs de ces petits royaumes, avides d'étendre leur domination, couvraient de guerres et de désastres le puissant empire de Charlemagne.

Boson, qui avait rétabli le royaume de Provence sous le nom de royaume de Bourgogne, était mort et avait laissé la couronne à son fils, âgé de neuf ans ; mais les seigneurs et les évêques ayant refusé de reconnaître le jeune prince pour leur souverain, Bernoin, métropolitain de Vienne, se rendit lui-même là Rome pour représenter au pape le misérable état des Gaules, qui n'avaient point de prince assez puissant pour retenir les ambitieux dans le devoir et pour chasser les Normands des provinces qu'ils ravageaient. Le pape, touché des plaintes éloquentes de l'archevêque, consentit à faire couronner roi de la Gaule cisalpine le jeune Louis; et il écrivit aussitôt aux prélats français que sa volonté était qu'ils déclarassent pour souverain de toutes les Gaules l'héritier du trône de Bourgogne. Les évêques Aurélien de Lyon, Rostaing d'Arles, Arnaul d'Embrun, Bernoin j de Vienne, ainsi qu'un grand nombre d'autres prélats, s'assemblèrent à Valence, et par ordre du pontife ils élurent et sacrèrent roi Louis, fils de Boson et d'Ermengarde, fils de l'empereur Louis II, quoi-

que cet enfant n'eût que dix ans ; la régence fut confiée à Richard, duc de Bourgogne et oncle du jeune prince.

Les troubles qui divisaient les Gaules avaient bouleversé les affaires politiques comme les afl'aires ecclésiastiques ; et la discorde régnait dans l'Eglise comme dans l'Etat. Depuis dix ans le siège de Langres était dans une anarchie déplorable : après la mort d'Isaac, son dernier titulaire, une faction avait élu le diacre Teutbold, et un autre parti avait nommé Egilon ou Geilon, abbé deNoirmoutiers, qui, chassé de son couvent par les Normands, s'était fixé avec ses moines dans le monastère de Tournus. Celui-ci fut sacré évêque par Auréhen, métropolitain de Lyon, malgré l'opposition de son compétiteur, et il se maintint dans son église jusqu'en 888, époque à laquelle il mourut. Alors le parti de Teutbold se leva et proclama ce diacre évêque de Langres ; mais une autre faction s'opposa encore à sa nomination, et le vénérable Argrim obtint l'évêché, avec l'approbation de l'archevêque Aurélien.

Teutbold, furieux de ce double échec, se rendit à Rome auprès du pontife pour obtenir que sa nomination à l'évêché de Langres fût confirmée par le jugement du saint-siége ; mais Etienne, dans cette circonstance, se conduisit avec une louable modération; il renvoya le diacre à son supérieur le métropolotain de Lyon, qu'il laissait maître de le consacrer immédiatement, si son élection était réellement canonique; et en même temps il défendit à Aurélien d'ordonner un autre évêque pour le siège de Langres, sans l'autorisation préalable du saint-siége, si la nomination de Teutbold était entachée d'irrégularité. Le pape chargea le prélat de Sinigalia, son légat, de faire connaître sa décision à l'évêque de Lyon ; mais celui-ci refusa de suivre les instructions de la cour de Rome, prétendant que le pape n'avait aucun droit de s'immiscer dans les affaires de son diocèse. Alors Teutbold retourna en Italie avec le décret de son élection, et supplia le saint-père de l'approuver. Etienne, malgré l'insubordination d' Aurélien, n'osa encore rien entreprendre contre les droits de l'Église de Lyon; il écrivit de nouveau au métropohtain qu'il eût à consacrer le diacre Teutbold, ou qu'il déclarât les causes de son refus. L'archevêque dédaigna de faire aucune réponse au pape, il passa outre, ordonna Argrim prélat de Langres, et le mit en possession de ce siège.

Alors le pontife adressa à Foulques de Reims la lettre suivante : « Ayant reçu par Tautorité de saint Pierre la puissance de diriger toutes les Églises, et sachant que, suivant les canons, il ne faut pas compter au nombre des évêques celui qui n'a été ni élu par le clergé ni désiré par le peuple ; touché aussi des instantes prières des ecclésiastiques et des citoyens de Langres, nous avons consacré pour chef de leur Église le diacre Teutbold. Ainsi, nous vous ordonnons, aussitôt la réception de nos lettres, de vous rendre dans cette ville et de mettre en possession de l'évêché le prélat que nous avons donné. Vous déclarerez en même temps à tous les évêques des Gaules que nous avons pris un soin particuher de cette Église, pour puuir le métropolitain de Lyon de la tyrannie qu'il voulait exercer sur la cité de Langres. "

Foulques, tout occupé des intrigues du comte Eudes, qui venait de se faire déclarer roi de France,

ETIENNE VI

n'exécuta pas les ordres du saint-siége; il répondit quelques mois après pour s'excuser de n'avoir pas accompli les volontés de la cour de Rome, sous prétexte que le souverain Eudes lui avait conseillé de ne pas tenir compte des ordres du pape ou d'en différer l'exécution jusqu' à l'époque où ses ambassadeurs seraient de retour de la ville sainte. « Cependant, ajoutait-il, les prélats, en présence desquels nous avons lu vos lettres, ont manifesté une joie extrême de ce que vous vouliez conserver inviolablement à toutes les Églises leurs droits et leurs privilèges. Nous vous prions également, très-saint-

père, de nous adresser par écrit vorte décision sur cette question : «Lesévèquesnossuffragants peuvent- « ils consacrer un roi ou exercer quelque attribution « semblable sans autorisation? »

Cette demande indiquait les intentions secrètes de l'archevêque de Reims, qui voulait renverser Eudes, pour élever Guy, son parent, sur le trône de France. En effet, le comte de Paris ne fut sacré roi ni par Foulques ni par aucun des suffragants, mais par Vautier, métropolitain de Sens. Dans sa réponse, le pontife fit connaître que les sentiments du saint-siége étaient opposés aux vues ambitieuses ae l'archevêque.

IIISTOIIU'; DES l'APEb

Histoire de Formose avant son pontificat. — Irrégularité de son élection.— Leitre de Stylien, évéque de Xéocésarée.— Réponse de Formose. — Désordres en France. — Couronnement de Charles le Simple. — Guy et Lambert, empereurs. — Siège de Rome par Arnoul. — .irnoul est couronné empereur par le pape. — Le nouveau monarque est empoisonné. — Mortdu pontife.

Etienne était mort le 7 aot\t 891, après un règne de six années. On peut louer sa liliéi'alué envers les pauvres et son exactitude à remplir les devoirs du pontificat; mais il faut blâmer sévèrement avec Heydegger l'orgueil d'un pape qui s'éleva au même degré d audace et d'ambilion que son prédécesseur. Nous rapportons, pour appuyer notre opinion, un décret que nous trouvons dans Gratien : « Il faut toujours et invariablement garder ce que l'Eglise romaine a ordonné une fois. »

Malgré cette maxime, les pontifes se sont montrés constamment en contradiction avec leurs prédécesseurs : après la mort d'un pape infaillible, celui qui lui succédait, infaillible comme lui, l'accusait d'erreur, de schisme, d'idolâtrie , et anathématisait ses actes, avant d'être reconnu lui-même à son tour par son successeur pour un hérétique, un simoniaque et un idolâtre, souvent même un incestueux et un sodomite. Ce qui n'empêchait pas les peuples hébétés par le catholicisme, de se prosterner devant les papes et de lécher leurs sandales !

Formose, dans sa légation en Bulgarie, avait accumulé d'immenses richesses en extorquant des sommes énormes aux peuples grossiers de cette province, à la faveur de la superstition et de l'ignorance.

A son retour à Rome, il fut déposé de l'épiscopat par Jean VIII, non pour crime de concussion, mais comme étant accusé d'avoir conspiré contre la ne de ce pape et contre l'autorité de Charles le Chauve. On suppose que le véritable motif de la condamna-

tion de Formose était l'opposition qu'il faisait contre l'infâme pontife, dans le but d'arrêter les dérèglements de la cour de Rome. Jean employa les censures ecclésiastiques pour arracher au prélat le serment de ne jamais rentrer dans l'épiscopat, et de ne jamais habiter la ville sainte ; mais dans la suite, le pape Martin délia Formose de son serment et le rétablit dans ses honneurs et dans ses dignités.

Après la mort d'Etienne VI, la faction des ducs de Spolette choisit Formose pour souverain pontife, quoiqu'il fût déjà évêque de Porto; le parti des comtes de Toscanelle s'opposa à cette élection, sous prétexte qu'elle était contraire aux canons, qui défendaient aux ecclésiastiques d'abandonner un siège pour en occuper un autre; et ils élevèrent au pontificat le prêtre Sergius, qui n'avait d'autre mérite qu'une immense fortune. Cependant Guy, roi d'Italie, s'étant déclaré pour Formose, il fut intronisé dans le palais de Latran, avec les cérémonies accoutumées, malgré l'opposition de ses ennemis, qui ne cessèrent de troubler Rome par de fréquentes séditions pendant toute la durée de son règne.

Quelque temps après cette élévation, Formose reçut une députationdeConstantinoplequi étaitchargée d'informer le saint-siége de l'affaire de Photius, ainsi que l'avait ordonné Etienne VI : un métropolitain et un officier de l'empereur étaient les mandataires du patriarche déposé, et plusieurs prélats se présentaient au nom d'Etienne le Syncelle. Ces derniers remirent au pontife une lettre de Stylien, évêque de IVéocésa-

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