‹ Histoire des papes (volume 4)Chapitre 5 sur 49 · XI.Vlll · texte numérisé non relu

XI.Vlll

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les pourvoyeurs étaient ducs, comtes, marquis ou barons, tous portaient la croix de Saint-Louis.

La besogne était également devenue beaucoup plus facile ; on n'était point obligé, comme par le passé, de battre les quatre coins du royaume pour trouver des sujets ; les familles nobles se disputaient Thonneur de fournir la couche luxurieuse du vieux roi.. Des ducs, des comtes, des marquis, assiégeaient les antichambres du lieutenant de police pour obtenir l'admission de leurs filles dans le Pai'c-aux-Gerfs ; les solliciteurs étaient tellement nombreux, que Sartines, le successeur de Berryer, s'était vu forcé de leur fermer son cabinet, et d'établir que ces sortes de demandes lui seraient adressées^ sous forme de supplique, pour être présentées à la comtessç du Barry.

Nous donnons une copie textuelle d'une de ces pétitions trouvée dans les archives de la police , pour faire apprécier à qdel degré d'abjection était tombée la noblesse française sous le règne de Louis XV.

tt Monseigneur le lieutenant de police,. un gentilhomme,

» qui compte dix quartiers de noblesse, dont les aïeux,

» hommes et femmes, ont toujours professé un dévouement

» extrême à la personne sacrée de nos rois^ a l'honneur de

» vous prévenir qu'il est père d'une fille , véritable miracle

D de beauté et de fraîcheur. Serait-ce trop attendre, mon-

)> seigneur, comme récompense de trente-quatre années de

» service militaire en qualité de colonel , que d'espérer pour

» ma chère enfant, âgée de quinze ans révolus^ l'entrée de

» la bienheureuse maison où l'on forme les jeunes personnes

» qui sont réservées à l'ardent amour de notve glorieux mox. 18

» narque? Peut-être s'élèvera-t-il quelque objection sur Fâge » avancé de ma fille; mais je proteste quelle possède son » innocence baptismale , comme le démontrent du reste , » d'une manière irrécusable, les certificats ci -joints des » docteurs chirurgiens et médecins^ ainsi que d'autres attes- » tations des sages-femmes. D'ailleurs, pour plus de certi- » tude, vous lui ferez subir devant vouS, monseigneur, ud » nouvel examen, pour vous assurer que notre roi bien-aimé » trouvera en elle tous les trésors qui lui sont si bien dus. » J'attendrai , monseigneur, avec une vive impatience votre » réponse. Si elle est favorable, elle répandra les bénédic- » tions de Dieu sur une noble famille, qui vous sera toujours » aveuglément et passionnément dévouée. »

En marge de ces suppliques , la favorite se contentait, selon que les solliciteurs étaient ses partisans ou ses ennemis , de mettre « refusé » ou « à voir. »

Parmi les jeunes filles ou les femmes qui furent ainsi livrées au luxurieux monarque, les mémoires du ten^)s n'ont conservé que les noms de (ielles qui avaient eu quelque éclat. D'Ângerville cite, par exemple, mademoiselle de Blaru, qui fut livrée aux pourvoyeurs de Louis XV par Tabbesse du couvent de Bon-Sècours, où elle était élevée, ainsi qu'une dizaine d'autres pensionnaires de c^e maison, de l'âge de onze et douze ans ; il cite également la fille du maréchal de Richelieu,, la célèbre comtesse d'Ëgmont, qui mourut de débauche à vingt-trois ans; mademoiselle de Grandi , connue sous le nom de la bouillante Italienne; miss Witist ou la Belle Anglaise ; mademoiselle de M alignan, mademoiselle de Coulanges, mademoiselle de Bomango , et une foule d'autres

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nobles filles; il parle d'une jeune créole, madame de Sainte- Hélène, vendue par son mari le jour même de ses noces; il cite encore madame de la Rure, que le roi voulut ppsséder parce qu'elle était atteinte de nymphomanie; la petite de Lussan, qui n'eut que les honneurs de la passade, pacce qu'elle avait les hanches maigres; la marquise d'Eslignac, dont la gorge était phénoménale; la baronne de Salis, qui fiit enlevée de force, portée au Parc-aux-Cerfs, et violée par Louis XV ; cette m^heureuse femme s'étouffa de désespoir en dévorant ses cheveux ; madame de Martinville , la duchesse deChaulnes; madame de Beaunoir, femme bel esprit, auteur de quelques pièces de théâtre, entre autres de Céline; madame de Villemanf, la duchesse de la Rochechouard, la comtesse de Sades, qui tomba dans l'érotomanie par suite des breuvages aphrodisiaques et des pastilles de chocolat aux cantharides que lui fit prendre sa majesté.

Beaucoup de femmes de théâtre furent également admises aux orgies du roi. Mademoiselle Tiercelin entra à onze ans au Parc-aux-Cerfs et en sortit à quatorze , avec une pension de cinquante mille livres de rentes; mademoiselle Lescot, de la Comédie Italienne, était moins âgée encore, et n'avait que dix ans quand elle fut livrée au soudan de Versailles; mademoiselle Lefèvre, surnonmaée la messaline des Italiens, fut de même, dans un âge fort tendre, souillée par les embrassements du monarque, ainsi que quantité d'autres actrices ou danseuses. Parmi les sujets qui furent pris dans les lupanars de la capitale pour ranimer les sens blasés de sa majesté^ on place la demoiselle de Ville , la tribade la plus ebpntée de Paris; la Dervieux, qui le disputait au ganyraède

le plus exercé; la Bouvier, surnoramée la comtesse de Palun, connue pour ses goûts monstrueux. Toutes ces femmes, pour avoir reçu quelques instants dans leurs bras le crapuleux Louis XV, se trouvaient comblées de présents; plusieurs étaient reniées à millions; d'autres recevaient des terres, des châteaux, de l'or, des diamants, et toujours aux dépens du pauvre peuple. •

Terray, l'intendant général des finances, fidèle à son système, déclarait une banqueroute chaqut trimestre pour égaler les recettes aux dépenses, doublait les impôts /en créait de nouveaux, forçait les lailles dans foutes les provinces, mettait un dixième sur les rentes perpétuelles, un quinzième sur les viagères ; doublait, triplait, quadruplait le marc d'or; cVéait un centième denier sur les offres; faisait acheter une seconde fois la noblesse à ceux qui l'avaient acquise; déclarait perpétuel l'impôt du sou pour livre qui avait été établi pendant les guerres ; prorogeait indéfiniment les charges du premier vingtième et du second vingtième. Jamais peut-être, en aucun temps, on n'avait enregistré autant d'édits bursaux ; tous les jours on en portait de nouveaux au palais, et souvent plusieurs dans la même journée.

Cependant ils ne suffisaient pas à combler les abîmes creusés parles prodigalités du monarque; et rien ne pouvait arrêter Louis XV dans ses désordres, ni la misère du peuple, qui est la dernière chose dont les princes prennent souci , ni la pénurie du trésor, ni les infirmités de la vieillesse qui commençaient à. se faire sentir, ni même les avertissements que lui donnait la mort en frappant ses compagnons de débauche jusque sous ses yeux ; rien ne pouvait émouvoir le vieux sar-

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danapale ni le faire renoncer à ses orgies du Parc-aux-Cerfs. Ainsi, le marquis de Chauvelin, un de ses plus intimes confidents t ayant été étouffé par le vin au milieu d*un souper, il donna froidement l'ordre qu'on enlevât le cadavre, et continua à s'enivrer. Enfin il trouva la juste punition des crimes de sa vie dans la débauche même ; une jeune duchesse l'infecta du mal honteux qui avait fait périr François l*\ un de ses prédécesseurs.

A partir de ce moment , ses forces déclinèrent sensiblement. Sa majesté, au lieu de suivre les conseils de ses médecins et de se conformer aux règles prescrites pour ces sortes de maladies^ voulut essayer, pour hâter sa guérison, d'un moyen exécralble dont un roi seul pouvait avoir la pensée. Louis XV se fit amener des jeunes filles pures et vierges.... Heureusement Dieu prit en pitié ces innocentes victimes, et permit que le remède avançât la catastrophe : une pauvre enfant de treize ans, d'une admirable beauté, qui avait été introduite dans le lit de ce monstre, lui communiqua les germes de la petite vérole qu'elle portait dans son sein sans le savoir, et vint gravement compliquer la position du malade. Dès les premiers jours, les docteurs jugèrent, d'après les symptômes , qu'il n'y avait aucun espoir de sauver le monarque, et parlèrent de le faire administrer; mais Bordier, le médecin en chef de sa majesté et l'ami de la du Barry, s'opposa à l'introduction des ecclésiastiques, sous prétexte que leur vue pouvait hâter la fin du malade , et en réalité pour laisser à cette courtisane le temps de faire passer ses richesses en lieu sûr.

Le vieux roi^ qui ignorait la gravité de son état, luxurieux

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jusqu'à son lit de mort, voulait que la favorite passât ses mains blanches et délicates sur ses ampoules purulentes, qu'elle livrât ses charmes nus à ses caresses, et s'abandonnât à toutes les impudicités que lui permettait sa faiblesse.

Quand la du Barry eut pris toutes ses dispositions, les médecins vinrent apprendre au sardanapale que sa dernière heure était sonnée. L'arrêt fatal lui causa une terreur indicible, et, comme on l'avait prévu, il devint le signal du renvoi de la favorite; le crapuleux Louis XV tourna à la dévotion et se fit administrer par monseigneur de la Roche-Aymond , son grand aumônier, Tun des prélats les plus débauchés du royaume. Trois jours après, le 10 m'ai 1774, il rendit son âme au démon , dans la soixante*quatrième année de son âge. Il avait régné cinquante-neuf ans.

Aussitôt qu'il eut fermé les yeux , la cour (piitta Versailles et vint à Choisy, oii se trouvait le jeune dauphin, pour le saluer roi de France et de Navarre ; personne ne resta auprès du cadavre de Louis XV, à l'exception des gens nécessaires ; encore s'empressa-t-on de lenlever du château, oii il répandait une odeur infecte. On ne remplit même aucune des formalités d'usage, soit pour l'autopsie, soit pour l'embaumement , tant les gens de l'art redoutaient le contact de ces restes impurs ; après quarante-huit heures , le corps fiit renfermé dans un cercueil et emporté sur un carrosse de chasse à l'ossuaire royal de Saint-Denis.

Louis XVI n'avait que vingt ans lorsqu'il se trouva appelé par la mort de son aïeul à prendre les rênes du gouvernement. Cette fois encore on put voir combien était absurde le principe de légitimité et de transmission d'empire par voie

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d'hérédité. Au lieu dun homme d'énergie qui eût été nécessaire à la tête de TËtat pour arrêter les spoliations de tous genres dont les peuples étaient victimes, laveugle hasard avait donné à la France un prince dune nullité aJ^solue, qui, par le fait de son incapacité^ allait se trouver le jouet des intrigants qui l'entouraient; aussi est-il juste de rejeter une grande partie des crimes de son règne sur les seigneurs de sa cour, sur les princes et les princesses du sang, et particulièrement sur Marie-Antoinette > qui abusa si fatalement de l'ascendant qu'elle avait sur son mari. Mais à l'égard de la reine, les mémoires de l'époque se montrent d'une telle sévérité , que nous ne saurions trop nous mettre en défiance contre leurs assertions; les uns la comparent aux Marguerite de Bourgogne, aux Isabeau de Bavière, et disent qu'elle possédait tous les vices de la femme et pas une des vertus de son sexe ; les autres prétendent que lorsqu'elle monta sur le trône, on put croire que le déplorable empire des courtisanes se perpétuait en elle ; que dans ses débordements elle ne le cédait en rien à l'ancienne pensionnaire du lupanar de la Gourdan; qu'elle montrait la même effervescence de passions et les mêmes goûts monstrueux que la du Barry ; que toutes deux avaient encore d'autt^es points de ressemblance ; que si la favorite avait su enchaîner touis XV à son char, et conserver son empire sur lui, tout eii le trompant et en faisant partager ses faveurs à des valets ; la reine avait su également dominer son mari , le tromper et lui inspirer une confiance si absolue, que jamais il ne lui était venu à la pensée qu'on pût seulement exprimer un blâme sur elle ; qu'enûn, ces deux fenunes, si bien faites pour se comprendre, s'étaient

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un instant rapprochées aux petits soupers du vieux roi ; mais qu ensuite la jalousie, l'ambition, la vanité, les avaient divi« sées , et qu a la mort de Louis XV elles étaient devenues complètement ennemies.

Un des premiers actes d'autorité de Marie-Antoinette fut de reléguer madame du Barry , par une lettre de cachet , dans l'abbaye de Pont-aux-Dames, près la ville de Meaux; mais tout en disgraciant la favorite , elle conserva au pouvoir ses créatures, tous gens tarés et corrompus qui jouissaient d un discrédit général ; c'étaient le chancelier Maupeou , le duc de la Vrillière, qui avait le gouvernement de la maison du roi ; le duc d'Aiguillon , qui était à la tète des départements de la guerre et des affaires extérieures; de Boynes, ministre de la marine, et Tabbé Terray , qui était toujours contrôleur général des finances.

. La cause du maintien de ces misérables à la tête des affaires était que la reine, avant de les changer, désirait prendre le temps de trouver d'autres ministres plus corrompus s'il était possible , et qui fussent entièrement à sa dévotion. Elle ne voulait pas, cependant, les choisir parmi les princes du sang, parce qu'elle redoutait leur ambition et qu*elle avait reconnu leur incapacité notoire. Du reste, son opinion sur les parents du roi était celle de tous les hommes sensés. Le comte de Provence, qui venait de prendre le titre de Monsieur, annonçait un caractère vain, dur, égoïste, perfide, grossier; et quoiqu'il n'eût que dix- neuf ans, il affectait les airs d'un pédant, et se renfermait dans son cabinet des heures entières pour faire de méchants vers lat'ms. De plus, Il était dépourvu même de courage et ne convenait

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nullement à la tête des armées. Il passait en outre pour être affligé du défaut d'impuissance qu'on reprochait à Louis XVI, ce que la reine avait expérimenté et ce qui contribuait à le rendre ridicule. Tout son mérite , disent les mémoires du temps, consistait « à dire des ordures aux dames, faute de «pouvoir montrer sa vaillance; » néanmoins il avait pris une femme et une maîtresse, sans que réellement on sût pour quel usage. Quant au comte d'Artois, le second frère du roi, c'était tout l'opposé de ses deux aînés : à dix-sept ans il était déjà renommé parmi les plus débauchés de la cour; on n'entendait parler que de ses extravagances faites en compagnie de ses deux coryphées , le duc de Chartres et le prince d'Hénin, son capitaine des gardes et son pourvoyeur, qui joignait à ces deux fonctions celle de surintendant de la cassette et des domaines de Sophie Ârnould , la première cantatrice de l'Académie royale de musique , et la plus éhontée courtisane de l'époque.

Le comte d'Artois était fanfaron, braillard, emporté; et quoique d'une assez jolie Ggure , il avait une singulière expression de bêtise qu'il justiBait du reste par ses discours. \ l'exemple du comte de Provence , il parlait aux dames pour leur tenir des propos de lupanar, et aux seigneurs pour leur dire des grossièretés auxquelles il était flatté qu'on répondit sur le même ton. Une de ses occupations favorites était de se rendre aux halles ou sur les ports , et de lutter d'injures et de propos obscènes*avec les marchandes de marée et les lavandières. £nûn, il était amoureux de toutes les femmes, excepté de la sienne.

Les autres princes étaient aussi nuls et aussi insigniûants X. 19

Ik2 HISTOIRE DES PAPES. [XVIÏI. S.]

que les frères du roi ; le duc d'Orléans s'occupait uniquement de jouer la conoiédie; le jeune duc de Chartres, à forcé de lâchetés et de turpitudes, était devenu en quelque sorte une honte pour sa famille; le prince de Conti était plongé dans la crapule ; le comte de la Marche s'était fait Téouyer cavalcadour des courtisanes ; le prince de Condé n'avait pas même Fombre d'une vertu; le duc de Penthièvre et le comte d*Eu étaient arrivés au dernier degré de Tabjection.

Marie;- Antoinette ne pouvant donc choisir dans la famille de son mari des ministres capables de soutenir le trône , eut ridée d'appeler auprès d'elle le comte de Maurepas , ce courtisan émérite exilé de la cour depuis vingt-trois ans , pour une chanson contre la marquise de Pompadour. Celui-ci accourut aussitôt à Versailles, protesta de son dévouement à la reine ^ et sut conduire si habilement sa barque^ qu'il se fit investir de l'autorité de principal ministre, quoiqu'il feignît par hypocrisie de ne vouloir que le titre de secrétaire d'état.

Dès lors ce vieillard , que Montesquieu place au rang des trois plus mauvais citoyens qu'ait eus la France, entre Richelieu et Louvois, gouverna comme il avait vécu, pour s amuser et se distraire. D'un caractère insouciant et bouffon, il s'occupa à gloser sur les turpitudes de la cour et sur les malheurs du royaume; il se fit à la fois le complaisant de la reine, de Monsieur, de Madame, du comte d'Artois, des princes, des princesses; et imprima au règne de Louis XVI ce caractère d'irrésolution, de faiblesse, de corruption et de violence qui est particulier aux années qui précédèrent la révolution. Il se posa d'abord en mentor, et pour se rendre

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ropinion favorable, il lit faire remise au jeune monarque du droit de joyeux avènement, et lui fit prendre l'engagement de payer les dettes de son prédécesseur. Un peu plus tard, il le détermina à prononcer Taffranchissement des serfs des terres domaniales , à réformer la loi qui rendait les tailfables solidaires du payement de l'impôt, et à abolir la question préparatoire dans les jugements; ensuite il fit publier que pour donner une entière satisfaction au peuple des iniquités et des dilapidations du dernier règne , les anciens ministres allaient être disgraciés. Cette dernière déclaration excita des démonstrations dune joie générale ; et comme le bruit s'était répandu que Maupeou, en remettant les sceaux de l'état, refusait de donner sa démission du titre de chancelier , des attroupements se formèrent et vinrent jusque sous ses fenêtres pour le contraindre à résigner ses fonctions.

L'abbé Terray eut également les honneurs d'un charivari , et fut , comme son collègue , brûlé en effigie sur la place publique. Les sceaux furent donnés au président Hue de Miroménil , qui avait gagné les bonnes grâces de Maurepas en jouant très-plaisamment les rôles de Crispin dans un théâtre de société; le duc de la Vrillière, parent du principal ministre, fut maintenu à son département, ainsi que le secrétaire d'état Bertin; mais comme les finances étaient dans un état déplorable, Marie-Antoinette fit viojence à ses propres sentiments, comprit la nécessité où elle se trouvait de les confier à un homme capable d'en réparer le désastre, et investit le célèbre économiste ïurgot de la charge de contrôleur général des finances. C'était en effet le seul homme qui pût aider la monarchie à sortir de la position désespérée où

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elle se trouvait, par ses hautes connaissances en administration et par son génie supérieur.

Louis XVI, il faut le dire à sa louange, non-seulement approuva le choix de la reine, mais encore témoigna au nouveau ministre une affection toute particulière que celui-ci devait à l'ascendant d'un esprit droit et d'un noble cœur. Sa lettre au roi, le jour de sa nomination , est restée comme l'un de ses plus brillants titres de gloire': « Sire, écrivait-il à Louis XVI, )) votre majesté a bien voulu m'autoriser à remettre sous ses » yeux l'engagement qu'elle a pris de me soutenir dans l'exécu- «) tion des plans d'économie qui sont en tous temps, et au- » jourd'hui plus que jamais, d'une nécessité indispensable. » J 'aurais voulu pouvoir développer les réflexions que me sug- » gère là position désastreuse où se trouvent les finances ; mais » je me borne en ce moment à vous dire : -r- Point de banque- » routes , point d'augmentation d'impôts, point d'emprunts ! )) Point de banqueroutes, ni avouées ni masquées par des ré- » ductions forcées , parce qu'elles ruinent à jamais le crédit » public. Point d'augmentation d'impôts ; la raison en est » dans la situation de vos peuples. Point d'emprunts, parce }) que tout emprunt diminue toujours le revenu libre , et » nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute » ou l'augmentation des impositions. Il ne faut, en temps d€^ » paix, se permettre d'emprunter que pour liquider les dettes » anciennes où pour rembourser d'autres emprunts faits à un » denier plus onéreux.

)) Voilà les points que votre majesté a bien voulu me per- » mettre de lui rappeler. Elle n'oubliera pas qu'en recevant » la place de contrôleur général, j ai compris tous les devoirs

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» qu'elle m'imposait; que j'ai senti qu'elle me confiait le bon- » heur de ses peuples^ et, s'il m'est permis de le dire, le soin » de faire aimer sa personne et son autorité. Mais en même » temps j'ai apprécié tout le danger auquel je m'exposais; j ai » prévu que je serais seul à combattre les abus de tous gen- » res, et ceux qui gagnent à ces abus; j'ai prévu que j'aurais D à lutter contre la foule des préjugés qui s'opposent à toute » réforme, et qui sont un moyen si puissant dans les mains )) des gens intéressés à éterniser le désordre; j'ai prévu même » que j'aurais à lutter contre la faiblesse de votre majesté D pour les personnes qui lui sont le plus chères ; je sais » que je serai craint, haï de toute la cour et de tout ce qui » sollicite des grâces; et qu'on me représentera comme un 0 homme dur, comme un barbare, parce que j'aurai empê- )) ché votre majesté de donner en curée aux^ nobles la sub- D stance de son peuple. J'ai senti également, et c'est ce qui )> m'est le plus douloureux , que le peuple pourra être trompé r^ sur mon compte par les courtisans, et que peut-être j'en- » courrai sa haine à cause des mesures que je serai forcé » de prendre pour le défendre contre la cupidité des grands » seigneurs et contre la vexation des agents du fisc. Peut- » être aussi je serai calomnié auprès de votre majesté et avec 0 assez de vraisemblance pour m'enlever sa confiance. Mais » en me retbrant, jaurai la conscience d'avoir fait mon de- » voir, et je ne regretterai point une place où je ne pourrais n me maintenir qu'en trahissanl^ la cause sacrée de la nation. » Le plan d'administration que Turgot voulait mettre à exécution était dirigé contre les classes privilégiées en faveur des classes laborieuses. Ce qu'il avait prévu arriva. Le par-

lement, qui venait d'être rappelé d'exil par les conseils du comte de Maurepas, et qui voyait les immunités de la robe menacées par le contrôleur général , se déclara en opposition ouverte avec lui, et chercha à contrecarrer tous les projets du ministre.

Les conseillers se trouvèrent appuyés dans leur lutte par Marie-Antoinette elle-même, qui n'avait pas tardé à se repentir d'avoir élevé un si honnête homme au poste des finances. Turgot, sans s'inquiéter ni des colères ni des menaces de ses ennemis, continua à marcher dans la voie des réformes. Il commença par mettre un terme au monopole des céréales que Louis XV avait organisé, et publia un édit qui établissait la liberté du conunerce des grains et des farines dans toute l'étendue du royaume. Ce premier acte fat couronné d'un plein succès et ramena l'abondance dans les provinces. Mais il enlevait aux grands seigneurs les énormes bénéfices qu ils réalisaient comme chefs des monopoleurs, et c'en était assez pour rendre le ministre odieux aux princes^ au clergé, à la noblesse, au parlement et à la reine.

Une ligue se forma contre l'homme qui travaillait si hardiment à la ruine des privilèges. L'édit sur les grains fut attaqué comme désastreux pour la monarchie; des seigneurs puissants organisèrent des bandes de vagabonds et excitèrent des désordres sur différents points du royaume. Ces hordes obéissaient à une tactique militaire, et opéraient leurs mouvements comme une armé^qui aurait eu en vue d'affamer la capitale; ainsi elles attaquaient les marchés qui alimentaient Paris, pillaient les voitures et les bateaux chargés de blé, jetaient les grains à la rivière, brûlaient les granges.

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détruisaient les moulins; et quand elles avaient fait leur coup disparaissaient comme par enchantement sans que les trou^ pes pussent les joindre. A Pontoise, à Saint-Germain, à Vernon, ces forcenés parurent en nombre, conduits par des chefs masqués et habillés en femmes, et après avoir commis de grands dégâts, descendirent jusqu'à Versailles et pénétrèrent dans les avenues du château.

Marie-Antoinette, qui n était point étrangère à cette hideuse comédie , feignit d éprouver une grande frayeur de ces démonstrations, et voulut que le roi se montrât à son balcon pour calmer Tagitation et fit la promesse de supprimer 1 edit de la libre circulation des grains. Néanmoins l'arrêt n^ fut pas révoqué. ïurgot éclaira le roi sur les causes réelles de la sédition et dénonça les instigateurs de ces machinations, qui n'étaient rien moins que des princes de sa famille. Ces nusérables vagabonds furent dispersés par la force des armes; plusieurs d'entre eux furent même arrêtés; mais on les relâcha bientôt pour ne pas avoir à informer contre d'illustres coupables qu'ils avaient dénoncés. Telle fut Tissue de ces troubles, que les historiens àécorent du nom de guerres de la farine.

Les impressions causées par ces événements furent promptement effacées par la grande nouve^e du sacre de Louis XVI , cérémonie qu'on avait différée jusqu'alors à cause de la détresse du trésor royal. Sa majesté reçut l'onction et la couronne des mains du cardinal de la Roche-Âymon, archevêque de Reims, qui eut Faudace de lui faire prêter le serment d'exterminer les hérétiques , et de comprendre au nombre de ces derniers tous les disciples des philosophes. Ce misérable ec-

clésiasticpie avait le secret dessein de détacher le roi du ministre Turgot, que le clergé redoutait énormément à cause de ses idées de réformes; mais il échoua cette fois dans sa tentative. Louis XVI conserva toute sa conliance au contrôleur général, et à sa sollicitation il éleva Lamoignon de Malesherbes, son ami , au département de la maison du roi, en remplacement du duc de la Vrillière, qui fut disgracié; en outre, le comte de Muy étant mort, sa majesté donna le département de la guerre au comte de Saint-Germain, grand partisan des réformes, et qui vint renforcer la faction de Turgot et de Malesherbes.

Le contrôleur général se crut alors assez puissant pour aborder ouvertement Texécution de son système. D supprima la corvée pour les grandes routes et la remplaça par une contribution dont aucun propriétaire n était exempt; il abolit la police vexatoire qu'on exerçait dans Paris sur les céréales; il renversa les jurandes et communautés de commerce pour proclamer l'affranchissement de l'industrie, et dressa une ordonnance pour exécuter le canal de Bourgogne , destiné à joindre la Saône à la Loire, par la rivière l'Yonne, en passant par Dijon , Montbard et Tonnerre.

Tous ces édits, qui étaient sérieusement dans les intérêts des masses, soulevèrent, qpmme les précédents, les clameurs de la noblesse, du clergé et de la magistrature; les princes, les princesses, et à leur tête Marie-Antoinette, effrayèrent le roi sur les conséquences des changements proposés par les ministres. Le faible Louis XVI, ballotté entre les deux partis, voulut d'abord essayer des moyens de conciliation; puis, ne pouvant réussir à rapprocher la cour et les ministres.

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il laisss^ le champ libre et abandonna la direction des affaires à la reine. Celle-ci envoya immédiatement demander à ïurgot sa démission ; le contrôleur général obéit, et se retira du ministère avec Malesherbes. Le parlement, le clergé et la noblesse crièrent victoire , et firent une sorte d'ovation à l^arie-Antoinette.

Dès ce moment, Louis XVI se trouva entièrement effacé par sa femme , et ne fut plus désigné par les grands seigneurs que par le sobriquet de roi Vulcain , à cause de la manie qu'il avait d'être habile forgeron; la reine, au contraire^ fut regardée comme la maîtresse absolue du royaume^ la dispensatrice de toutes les faveurs et dignités, et chacun chercha à mériter ses bonnes grâces. Vu le caractère capricieux de cette femme, il était facile de prévoir |eç maux qu'elle allait appeler sur la nation. Au lieu de s'entourer d'hommes austères pour l'aider dans son gouvernement, elle rallia autour de sa personne les esprits les plus frivoles ; elle consulta les gens graves sur 'ses parures, et les étourdis sur les affaires de l'état. Au lieu de composer son conseil de légistes , de financiers et de savants , elle le forma de femmes légères et corrompues, ses complaisantes.

Les bals et les fêtes nocturnes se succédèrei^t presque sans interruptiop à Versailles; la cour étala plus de faste qu'elle n'en avait eu sous Louis XIV; la maison des frères du roi fut ntontée avçc plus de somptuosité que celle du dauphin sous Ip prodigue Louis XV; Mesdames furent gorgées d'or, et eurent plus à se louer des libéralités du roi leur neveu que de celles de leur père.

Les d'Orléans ne manquèrent pas non plus d'accourir à la X. ao

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curée, ainsi que les princes de Gondé, quoiqu'ils possédassent des richesses colossales. Fort heureusement, il s ii^roduisit à Versailles quelques-uns des goûts ruineux des seigneurs de la cour britannique, qui firent rentrer dans la circulation une partie des trésors volés à la nation. L'anglomanie fit fureur : partout les vieux parcs tombèrent pour faire place à des jardins anglais d'une capricieuse irrégularité; les princes donnèrent des millions à des filles d'opéra qu'ils affectaient de ne pas aimer; ils se mirent à jouer et à perdre des sommes énormes. Toujours pour imiter pos voisins d'outre-mer, ils firent venir à grands frais des chevaux et des jockeys, et eurent des courses et des paris comme à Londres. Marie-Antoinette présidait à tout, au jeu et aux courses, et se jetait avec une sorte de vertige dans ces nouveautés extravagantes.

Sous les règnes précédents , les équipages , les meubles , les habillements , les ornements de tous genres , avaient conservé une ampleur et une solidité qui les soutenaient contre de nouveaux caprices; la jeune reine aiïecta de dénigrer les traditions du passé, et sous prétexte de se délivrer de tout appareil magnifique , elle donna carrière à son goût pour les futiles inventions de la mode.

Les mœurs suivirent également la fatale impulsion que leur donna Marie-Antoinette, et bientôt les plus grandes dames de la cour ne rougirent pas , à son exemple , d'inspirer ou de ressentir de monstrueuses passions les unes pour les autres. Jusqu'à la mort de Louis XV, la jeune dauphine avait apporté quelque réserve dans ses liaisons, et s'en était tenue à cinq ou six favorites, que Ton disait être la petite Langeac , une de ses demoiselles d'honneur, les duchesses

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de Péquigny, de Saint-Maigrin, de Cessé, et la demoiselle Dorvat, une de ses femmes de chambre ; mais quand elle fut reine, elle ne mit plus de frein à ses débordements, et commença ses fameuses promenades nocturnes et ses courses matinales dans le parc de Versailles^ où, seule et cachée sous divers déguisements, elle allaita la recherche de beaux jeunes hommes et de séduisantes jeunes filles.

Un livre intitulé le Lever de l'aurore, écrit, affirme-t-on, par un de ceux que le hasard avait conduits dans les bras de la reine, vint révéler les mystères de ces promenades et causa un grand scandale. Peu de temps après, Marie-Antoinette elle-même prit soin de justifier les accusations portées dans ce pamphlet. Lors des fêtes du sacre, pendant son séjour à Reims , elle donna à la cour un banquet magnifique , le soir, dans un lieu appelé llle d'Amour; puis, à la fin du souper, lorsque les liqueurs eurent échaufie les têtes, elle fit éteindre les lumières, et semblable à une bacchante en furie, elle se précipita dans les bosquets, entraînant à sa suite les princesses, les princes, les dames, les grands seigneurs, qui tous se confondirent dans une effroyable orgie.

On prétend que ce fut à partir de cette fameuse nuit que le jeune duc de Coigny parut honoré des faveurs toutes particulières de la reine , ce qui leût conduit inévitablement à une haute fortune, si monseigneur le comte d'Artois n'était venu à la traverse. Marie- Antoinette n'apporta pas plus de mystère dans son intrigue incestueuse avec son beau-frère qu'elle n'en avait mis dans ses amours avec le beau Coigny ; elle affecta de se montrer partout en public avec le prince , même au spectacle, où très-souvent, dit l'auteur des Essais

152 HIStOÏRE DES PAPES. (XVUl. S.]

historiques sur la vie de la Reine , dans les entr'actes tous deux se retilraient datis Tarrière-loge , pendant que la grosse Montansier, la directrice du théâtre, gardait la porte et empêchait les importuns de les venir troubler dans leurs ébats amoureux. Après le spectacle, monseigneur d'Artois et Marie- Antoinette remontaient dans un galant équipage et revenaient à Versailles fort avant dans la nuit.

On raconte que Louis XVI, instruit enfin de ce qtiî se passait par un amant rebuté, et voulant donner une leçon à sa femhie, fit fermer toutes les grilles du palais, avec défense de les ouvrir pour personne; de sorte quune nuit la l^ine hit contrainte, pour gagner son appartement, de passer par une porte bâtarde qui servait aux domestiques, et de traverser les écuries. On ne sait comment elle s'y prit pour détruire les soupçons du monarque , mais elle y réussit complètement, car dès le lendemain l'ordre de fermer les grilles pendant là huit fut révoqué.

Marie-Antoinette se lassa enfin de son beau-frère, et parut doublement éprise de la piquante marquise de Mailly et du comte de Dillon, jeune débauché qui n'avait pour tout mérite qu'une belle figure, une âme corrompue et un cœur atissi lâche qu'avili. Le nouveau favori obtint de sa royale maîtresse de grandes faveurs, et de l'imbécile Louis XVI des distinctions particulières. Sa majesté poussait la complaisance jusqu'à lui servir de caissier pour le jeu de la reine, et semblait avoir pris cette liaison sous sa protection : une indiscrétion vint mettre un terme à cette comédie. Marie-Antoinette, dans un bal où elle avait dansé exclusivement avec son lavori, prétendit avoir de grandes palpitations, et pria

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Louis XVI de mettre sa main sur son cœur pour la soulager; puis, sous prétexte qu'elle le fatiguait, elle s'adressa au cher comte, qui eut la hardiesse de s'y prêter en présence de son tnaftre. Les courtisans ne purent retenir une exclamation de brupnte hilarité. Le roi prit mal la chose, se retira dans ses appartements, et le lendemain fit envoyer à Dillon Tordre de rejoindre son régiment. La reine pleura deux jours son amant, et le troisième se consola dans les bras de la belle princesse de Guémenée.

Le merveilleux vicomte de Laval fixa également son attention} ce fut pour peu de temps, elle l'oublia bientôt pour renouer successivement avec le vigoureux duc de Coigny, avec le comte d'Artois, et avec l'empereur Joseph II, son fr^e, que sa passion pour elle avait déterminé à faire le voyage de France, et à venir à la cour de Versailles.

Sur ces entrefaites, Marie-Antoinette devint enceinte. Chacun raisonna à sa guise sur cet événement ; la cour et la ville s'occupèrent de rechercher l'heureux auteur de la paternité ; leÈ uns désignèrent l'empereur Joseph ; les autres prétendirent que le comte d* Artois s'était lui-même donné un maître; ceux qui étaient mieux instruits firent honneur de la grossesse au duc de Coigny, et allèrent jusqu'à préciser l'heure, le moment et le lieu où la chose s'était faite/ Sa majesté tae fit nulle attention aux caquetages des courtisans , et ittalgré son état continua ses intrigues amoureuses avec les nobles dames et les jeunes seigneurs de sa cour. Madame de Marsan eut un instant les honneurs du mouchoir, et remplaça la princesse de Guémenée dans ses bonnes grâces; mais sa saille délicate l'ayant obligée d'apporter quelque inénage-

154 HISTOIRE DES PAPES. [XYUl. S.]

ment dans ses débauches , la reine la délaissa pour la jeune et belle princesse de Lamballe. Celle-ci captiva la reine au point qu'elle en obtint, comme témoignage de son amour, la charge de surintendante de sa maison , avec quatre cent mille livres de traitement annuel. Son règne dura jusqu'à la délivrance de Marie-Antoinette.

Sa majesté, à son grand désespoir, au lieu d'un dauphin, accoucha d'une fille qu'on nomma Marie-Thérèse-Gharlotte et qui devint plus tard duchesse d'Ângouléme. Suivant l'u* sage, Louis XVI était venu s'installer dans l'appartement de sa femme avec quelques-uns des grands dignitaires de l'état dès que les douleurs de l'enfantement avaient commencé. Quand elle fut délivrée, il prit l'enfant dans ses bras, ^t l'élevant au-dessus de sa tête, il dit au président d'AJigre: (« Voyez, monsieur, et affirmez bien au peuple que cette fille » est de moi. »

Après les couches de la reine, le tableau des amusements de Versailles se modifia tout à coup; il n'y eut plus de bals, peu de jeu, mais, par compensation, on multiplia les promenades nocturnes. On s'assemblait le soir au crépuscule sur la terrasse du château , au parterre du Midi , et à la faveur de mystérieux déguisements, les dames de la cour se mêlaient, se confondaient dans l'obscurité avec des commis, des bourgeois, des valets et des soldats. Marie-Antoinette et le comte d'Artois couraient la terrasse et les bosquets, se perdaient, se retrouvaient, puis revenaient au château, où ils faisaient des contes sur ce qu'ils avaient vq. L'imbécile Louis XVI trouvait que tout était pour le mieux, et dans sa bonhomie, faisait venir chaque soir la musique des gardes françaises

[XVULS.] GRIMES des ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 155

dans les jardins pour donner des sérénades à sa femme.

Il est impossible, disent les mémoires du temps que nous citons textuellement, de rapporter à quels débordements s'abandonnait la reine dans ces saturnales , soit avec son beaufrère, soit avec d'autres princes, ou avec detf ducs, des marquis, des abbés, des. gardes du corps, des valets, ou même avec de nobles dames, des femmes de chambre et des grisettes^ car tout lui était bon pour assouvir ses fureurs de messaline. Ces débauches n'empêchaient pas Marie-Antoinette d'avoir une favorite en titre, de même que Louis XV, malgré son Parc-aux-Cerfs , avait conservé là Pompadour et la du Barry ; seulement elle en changeait plus souvent. Ainsi elle fit succéder à la belle et langoureuse princesse de Lamballe, madame de Polignac, appelée la comtesse Jules, dont les mœurs étaient abominables et qui passait pour avoir tous les goûts possibles.

Cette femme éhontée vivait publiquement avec un comte de Vaudreuil et avec une dame de la cour, nommée de Laborde. Elle les céda l'un et l'autre à Marie-Antoinette; en échange elle reçut le titre de duchesse, la charge de gouvernante des enfants de France, un traitement considérable, la haute main dans l'administration du royaume^ et le droit de vendre à son profit des dignités , des bénéfices et jusqu'à des évèdiés. Bientôt rien ne se fit plus à la cour que par les ordres de madame la gouvernante, auprès de laquelle la reine jouait le rôle de l'amant le plus passionné, s'abandonnant à ce sentiment avec une fougue inouïe, jusqu'à metire de côté tout sentiment de pudeur, sans craindre même devant ses femmes de prendre et de recevoir de lascifs baisers.

156 HISTOIRE DES PAPES. [XVHl. S.)

La duchesse de Polignac régna despotiquement à Versailles et dirigea à son gré les divertissements de la coiir- Jusqu'à cette époque les jardins avaient été ouverts a)i public; la gouvernante voulut qu'on renvoyât les promeneurs aussitôt après le souper^ afin de pouvoir sans contrainte sei livrer à des jeux qu'elle avait imaginés pour amuser la reine. Voici en quoi ils consistaient. Le soir ^ la favorite^ qui avait dans ses attributions le déps^rtement des colifichets, c'està-dire l'administration des menus plaisirs, faisait illuminer un des bosquets, où se trouvait un trône de fougère , au pied duquel se rangeaient tous les courtisans. Un souverain était proclamé par la majorité ou désigné arbitrairemeqt par la duchesse. Toute autorité était dévolue au roi des fougères; il jugeait ses sujets sur les plaintes burlesque^ qui lui étaient faites^ et imposait des punitions originales, sans avoir égard au rang des personnages. Vaudreuil^ qui était souvent de la partie et très-souvent désigné pour occuper le trône^ à cause de sa verve satirique , avait la singulière manie de faire des mariages; il unissait de simples gentilshommes à des princesses du sang, des vicomtes à des duchesses; il donnait au roi une nouvelle épouse, qui était chargée dQ le surveiller, et s'appropriait presque toujours la reine. Lorsque les conjoints étaient désignés^ le monarque faisait ap* procher les couples et prononçait le mot sacramentel qui devait les enchaîner les uns aux autres pour la soirée; ce mot était (( Décampativos. »

A peine la formule était-elle prononcée, que tous s'enfuyaient vers les bosquets mystérieux qui leur avaient été indiqués pour leurs domaines. Il était défendu, de par le roi des

[XVIII. s.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 157

fougères, de rentrer avant deux heures dans la salle du trône, et d'aller plus d'un couple ensemble; il était également défendu de s'observer, de se rencontrer , de se nuire , de se chercher, de se parler. L auteur des Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette affirme que Louis XVI trouvait fort plaisant de se voir ainsi détrôné sur l'herbe par son bon ami Yaudreuil.

Madame de Polignac ne se contentait pas de dominer dans rintérieur du palais, elle voulait gouverner la France entière et prenait les allures d'une reine : c'était chez elle que les ministres se réunissaient pour délibérer sur la paix , sur la guerre , sur les finances ou sur la législation. Ce fut elle qui songea, pour subvenir au vide du trésor royal , à appeler au . département des finances un banquier nommé Necker, citoyen de Genève ^ qui professait comme Law la religion réformée. L'habitude des affaires et des calculs exacts avait conduit rbabile Genevois à un dédain prononcé pour les théories d'économie politique, et Tavait entraîné dans le parti des adversaires des doctrines de Turgot sur la liberté illimitée du conmierce des grains, ce qui lui avait valu l'amitié des princes et des grands monopoleurs.

Gonmie on avait besoin dun homme capable afin de trouver des ressources contre l'insuffisance des revenus , le comité Polignac pensa avoir fait preuve de haute politique en le choisissant comme ministre. Mais il arriva que Necker trompa bien des espérances : au lieu de donner en curée les finances de l'état aux courtisans qui l'avaient élevé au ministère, il se prit à suivre la marche de Turgot, qu'il avait blâmée précédemment, et déclara la guerre aux privil^iés;

158 mSTOIRE DES PAPES. [XVHI. S.J

il reforma le mode de perception des tailles, établit un système de comptabilité , facilita les moyens de circulation dû numéraire en relevant le crédit public, et abolit dans les domaines royaux le droit de main-morte. Sans aucun doute la reine eût fait prompte justice du réformateur, si les circonstances Teussent permis ; mais indépendamment de la pénurie où se trouvait le trésor, et qui nécessitait la présence dun ministre habile au poste des finances^ venaient se joindre les embarras d'une guerre contre la Grande-Bretagne , et par suite le besoin de copserver le seul financier qui fût en état par son crédit de masquer la position fâcheuse du gouvernement.

On se trouvait à l'époque où l'Amérique septentrionale venait de proclamer son indépendance et de s'affranchir du joug honteux de l'aristocratie anglaise. Ce grand événement occupe une place trop importante dans les annales du monde pour que nous n'entrions pas dans quelques détails; sur l'origine des colonies anglaises dans l'Amérique du Nord, et sur les causes de rupture de ces mêmes colonies avec là métropole.

Dès le commencement du dix-septième siècle , les Atiglals avaient envoyé des colonies dans le nouveau monde, et d'api*ès les principes de leur politique envahissante , ils s'étaient démesurément agrandis au détriment des autres nations qtti avaient formé des établissements dans ces mêmes contrées, au point que cent cinquante ans après, ils possédaient dâtis l'Amérique septentrionale l'immensité de pays qui s'étendait depuis l'embouchure du Mississipi jusqu'au fleuve Saint- Laurent^ et qui avançait dans l'intérieur jusqu'aux monts Al-

fXVm.S.] CRIMES DES ROIS, pus REINES et des EMPEREURS. 159

légbanys. Depuis plusieurs années ils y avaient encore ajouté le Canada et les Florides , deux riches provinces appartenant à la France, et que Louis XV leur avait lâchement cédées. Tout enfin faisait présumer que le pouvoir de la Grande- Bretagne était à jamais consolide dans ces contrées; mais qui peut pénétrer les secrets desseins de la Providence? qui ne sait que souvent la Divinité fait servir à la liberté des peuples les armes qu'elle avait mises aux mains des tyrans? La ruine de l'Angleterre devait venir de sa propre grandeur. L'insolence des gouverneurs envoyés en Amérique, tous membres de cette aristocratie anglaise, la plus rapace, la plus infâme de toutes les aristocraties, éveilla une haine profonde contre la métropole, et inspira aux Américains le désir de s'affranchir du joug dé la mère-patrie.

Des hommes de cœur et d'énergie commencèrent à examiner de quel droit le parlement de Londres prélevait des impôts sur leurs cités, puisqu'elles n'avaient aucune part à la représentation nationale ; ensuite ils se réunirent en congrès à New-York et publièrent une déclaration des droits du peuple. Dès ce moment, l'opposition fut régulièrement constituée dans les colonies américaines , et compta dans ses rangs les citoyens les plus honorables, entre lesquels se distinguèrent Franklin et Washington , les régénérateurs de leur patrie.

Une foule d'écrits de circonstance furent répandus à pro* fîision et vinrent éclairer les esprits sur la sainteté de la cause de l'émancipation. Le foyer de l'agitation se concentra dans la ville de Boston, capitale de l'Ëtat de Massachusset, d'où il s'étendit dans toutes les provinces. Les ministres anglais mirent alors en œuvre, pour arrêter le mouvement insurrec-

tionnel^ la perfidie et la corruption, les armes habituelles de la valetaille de cour ; mais leurs manœuvres furent dévoilées. Ils se rejetèrent en désespoir de cause sur la force brutale, et envoyèrent des soldats pour mitrailler le peuple. Ces odieuses mesures excitèrent l'indignation générale; tous les Américains coururent aux armes, proclamèrent leur indépendance, et se formèrent en républiqae sous le nom des treize États-Unis.

Le roi de la Grande-Bretagne , Georges III , déclara aussitôt ses anciens sujets rebelles et se prépara à leur faire une guerre d'extermination; ceux-ci, de leur côté, se mirent en devoir de résister à ses coupables entreprises, et formèrent pas traités d'alliance avec la France, l'Espagne et la Hollande , qui toutes trois étaient intéressées à seconder un mouvement qui portait une rude atteinte à la puissance maritime de TAngleterre. Malgré cette quadruple alliance, la Grande- Bretagne triompha sur mer et battit la flotte combinée des alliés de la nouvelle république au fameux combat de la Guadeloupe. Toutefois la cause de l'indépendance ne fut poipt perdue; les revers des Américains sur mer se trouvèrent largement compensés par de brillantes victoires obtenues sur le continent par Washington, généralissime des troupes des États-Unis, aidé des corps de volontaires français qui étaient sous les ordres du jeune marquis de la •Fayette. Enfin le siège d'York-Town décida du sort de l'Amérique , et l'affranchit pour toujours du joug de l'Angleterre. Lord Cornwallis , général en chef <Ies armées de sa majesté britannique, signa une capitulation humiliante, et quitta cette terre généreuse avec les débris de ses hordes.

[XVIIl.S.] GRIMES DBS ROIS, dbs REINES bt dbs EMPEREURS. 161

Georges III se trouvant forcé de renoncer à la guerre sur le continent, et redoutant de voir l'exemple de l'Amérique suivi par les autres colonies, se détermina à ouvrir des négociations avec les puissances belligérantes. En conséquence, les ambassadeurs des parties intéressées se réunirent à Versailles et posèrent les bases d'un traité de paix; il fut décidé entre les plénipotentiaires que sa majesté britannique reconnaîtrait l'indépendance des États-Unis, accorderait à la nouvelle république, comme délimitation des frontières, le vaste pays connu sous le nom de Western-Territory, et déclarerait les {A^heries de Terre-Neuve et la navigation du Mississipi en jouissance commune.

Il fut convenu dans un autre article du traité, que l'Angleterre restituerait à la France toutes les possessions qu'elle lui avait enlevées, ainsi que les bâtiments capturés soit en Amérique, soit dans les Indes orientales, et qu'elle ferait cession absolue des îles de Miquelon , de Saint-Pierre et de Tabago , dans la mer des Antilles ; et sur la côte d'Afrique , du Sénégal, de la Gambie et du fort Saint-James, dont nos troupes s'étaient emparées; de plus, qu'elle admettrait les fafttîments français aux pêcheries de Terre-Neuve.

Les plénipotentiaires espagnols stipulèrent aussi des concessions avantageuses pour eux , entre autres la possession de Minorque, lune des îles Baléares, et celle des Florides en Amérique. En outre , les Hollandais se firent reconnaître le droit de libre navigation dans toutes les mers des Indes , en échange de la ville de Négapatam et de son territoire situé sur les côtes de Goromandel , qu'ils se réservaient même de reprendre plus tard contre un équivalent.

On peut affirmer que depuis longtemps aucune ^erre n'avait amené des résultats aussi importants et surtout aussi favorables à la France. Ce qui n'était pas moins admirable, c'est que toutes ces choses avaient été accomplies sans aggraver l'état des finances. Grâce à l'administration ferme et habile de Necker, le déficit, au lieu de s'accroître, se trouvait considérablement din^nué, sans qu'aucun service en eût souffert ; et pour arriver à ce résultat , le ministre avait simplement exigé quelques réformes à la cour. U n'en fallait pas davantage pour lui susciter de grandes inimitiés. Aussi, dès qu'on put supposer qu'on n'avait plus besoin ^ lui, se vit-il le but des attaques les plus violentes de la part des courtisans: Marie-Antoinette elle-même , qui ne pouvait lui pardonner d'avoir mis un frein à ses prodigalités, alla jusqu'à l'accuser de concussion, et exigea de Louis XVI qu'il fit rendre compte au ministre de son administration. Necker, exaspéré par tant d'injustice , fit ce qu'on lui demandait et prépara sa justification ; seulement il ne se contenta pas de la présenter au roi , il voiilut encore que la nation entière fut édifiée sur l'intégrité de sa gestion, et il donna une très-grande publicité à son compte-rendu. Il prouva qu'en entrant au ministère il avait trouvé un déficit annuel de trente-quatre millions sur. les recettes; que pendant son exercice il avait fourni aux dépenses de la guerre d'Amérique, qu'il avait remonté la marine, qu'il avait versé entre les mains de la reine , quoiqu'elle l'accusât de parcimonie à son égard , des sommes considérables ; qu'il avait payé plusieurs millions de dettes à Monsieur, au comte d'Artois et aux autres princes du sang; qu'il avait largement suffi aux exi-

[XVIII. s.] CRIMES DBS ROIS, des REINES Bt des EMPEREURS.. 168

gences de la cour^ 6t qu'il avait acquitté les pensions énormes que sa majesté allouait à ses favoris ; et qu'enfin , malgré toutes ces charges , il était parvenu à élever les rçcettes annuelles de dix millions au-dessus des dépenses ordinaires.

Ce compte rendu valut à Necker les éloges de toute la presse, des économistes , des philosophes , et l'estime de la nation. Toutefois le ministre comprit qu'il ne pourrait long* temps se maintenir à son poste, vu le nombre et l'importance de ses ennemis ; et pour sortir de la position précaire ou il se trouvait, il mit le roi dails la nécessité de se prononcer entre lui et ses adversaires , en demandant, comme marque publique de sa confiance , Feutrée du conseil privé, Louis XVI , guidé par sa femme , refusa la satisfaction réclamée , et offrit dérisoirement les entrées de là chambre. Necker envoya immédiatement sa démission.

Marie-Antoinette, au comble de ses vœux, présenta aussitôt, pour remplacer le ministre datis ses fonctions , un des membres du comité Polignac, Joly de Fleury, qui fut agréé de sa majesté. Le nouveau contrôleur général des finances était, en fait d'administration, d'une incapacité notoire ; mais il avait aux yeux de la reine un imniense mérite, celui d'une soumission aveugle à ses volontés et d'un dévouement absolu •à la personne de la comtesse Jules, sa favorite. Celle-ci, loin de perdre de son empire, semblait chaque jour devenir de plus en plus nécessaire à Marie- Antoinette; il est vrai qu'elle n'avait pas compté exclusivement sur la puissance de sps charmes pour retenir la reine à son char, et qu'elle avait eu le bon esprit d'imiter la conduite de la Pompadour à l'égard de Louis XV, de se faire principal ministre de ses plaisirs et

164 HISTOIRE DES PAPES. [XVill.S.)

sa pourvoyeuse d'amants et de maîtresses. Elle lui donna successivement les plus belles dames et les plus galants cavaliers de la cour; madame de Simiane, la petite Iners, la jeune Campan, le baron Bezenval, Bazin et l'abbé de Vermont; elle multiplia les courses nocturnes , les spectacles en loges privées, les petits voyages de Trianon, les jeux sur la fougère et les décampativos.

Malgré tous les soins que prenait madame de Polignac de distraire la reine, celle-ci conservait au fond du cœur un chagrin qui se trahissait jusque daùs les jours de folles débauches et dont elle ne s'était encore ouverte à personne; c'était l'idée que la durée de sa puissance ne reposait que sur la vie de son mari , attendu qu'elle n'avait point de dauphin, et la croyance oii elle était de ne pouvoir en obtenir. Enfin, dans un moment d'abandon, elle confia le sujet de ses craintes à son amie ; celle-ci la consola du mieux qu'elle put; et pour sécher ses larmes, se mit immédiatement en quête d'étalons ou de faiseurs, nom pittoresque que Ton donnait à quelques vigoureux gardes du corps dont les grandes dames se servaient pour perpétuer leurs iUustres maisons.

Les épreuves étaient d'autant plus difficiles pour Marie- Antoinette, que, par suite de ses débauches, elle se trouvait affectée d'un abaissement de Tutérus qui mettait obstacle à la conception; mais les expériences furent si multipliées et conduites avec tant d'habileté, qu'il en résulta une grossesse. Les choses allaient au mieux , sauf un petit iij^convénient; c'est que le roi, depuis quelque temps, montrait de la froideur à la reine et vivait entièrement séparé d elle, j^ comte de Maurepas, qui était dans la confidence de la gros-

[XVIII. s.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 165

sesse, se chargea de négocier un raccommodement, et obtint de Louis XVI qu'il passât deux heures avec sa femme. Huit mois après cet événement, la France eut un dauphin, qui fut nommé Louis-François-Xavier.

Le vieux Maurepas ne put assister aux couches de la reine , étant retenu au ht par* une grave maladie qui remporta le mois suivant. Louis XVI témoigna un grand chagrin de la perte du comte et lui fit faire des obsèques magnifiques. Toutefois il déclara qu'il n aurait plus de principal ministre et qu'il gouvernerait par lui-même; ce qui signifiait que Marie-Antoinette voulait régner seule sous le nom de son ^ari. Sa majesté donna immédiatement le litre de chef du conseil des finances au comte de Vergennes, et !*emplaça Joly de Fleury par le marquis d'Ormesson, qui eut en même temps la signature des traités. Au bout de quelques mois elle enleva encore à ce dernier le contrôle général des finances, pour le donner à l'une des créatures du comte d'Artois , M. de Galonnë, qui était le plus mauvais choix qu'on pût faire. Un instant le nouveau ministre imposa silence à la critique par ses déclarations fastueuses de réformes ; mais sa conduite ne tarda pas à éclairer l'opinion publique. Du reste, lui-même sembla prendre à tâche de vouloir mériter la haine de la nation. Au lieu.de s'occuper des intérêts du peuple, ainsi qu'il avait annoncé devoir le faire , il ne songea qu'à s'assurer la protection de la cour. Il gaspillages trésors de l'état, les distribua aux grands seigneurs et aux courtisanes titrées qui entouraient la reine; et à l'exemple du surintendant Fouquet, l'un des ministres de Louis XIV, il s'en servit pour acheter

toutes les beautés de la cour. Les mémoires du temps disent X. 22

même que la reine céda aux séductions de l'infâme Galonné ; qu'elle lui vendit une nuit pour le château de Saint-Gloud et une autre pour celui de Rambouillet. Ce qu'il y a de positif, c'est que Marie-Antoinette et le contrôleur général des finances vivaient dans le meilleur accord. Samajesté défendait en toutes occasions son protégé, et celui-ci, par réciprocité de bons procédés, ne refusait rien à sa souveraine, et ratifiait les pensions, gratifications ou inscriptions sur l'état qu'elle accordait à ses favoris ou à ses mignonnes.

Outre les sommes prodigieuses qu'il donnait à la reine, Galonné satisfaisait à toutes les exigences des princes, et soldait, indépendamment de leurs pensions, toutes les dettes qu'ils contractaient. Dans une seule année , on compte qu'il paya seulement pour le comte d'Artois dix-sept millions. La duchesse de Polignac avait également la haute main dans les finances, et ne se faisait point faute de puiser abondamment dans les cof&es du contrôleur général, soit pour elle, soit pour ses parents, pour ses oncles, ses tantes, ses arrièretantes^ ses neveux, ses cousins, ses arrière-neveux, qui, tous, venaient s'abattre à la cour et assiéger ses antichambres* Dans le nombre se trouvaient des marquis, des comtes^ des coiffeurs, des menuisiers, des confiseurs et même des porteballes; il n'y avait pas à Paris de chevaliers d'industrie, de comtesses de lansquenet, d'escrocs ou de prostituées, qui ne prétendissent être attaclfts aux Polignac ou aux Qrammont leurs alliés par quelque degré de parenté. Malgré leur grand nombre, tous étaient choyés, nourris, habillés aux frais du roi pendant leur séjour à Versailles et renvoyés avec des pensions ou des places lucratives ; il n'y avait pas jusqu'à

IXVIIL S.] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS 167

de simples protégés de la duchesse qui ne fussent magnifiquement pourvus. Sa simple recommandation suffisait poitt faire recevoir à la cour les personnages les plus «abjects. Ce fut elle précisément qui présenta à la reine la trop célèbre* Jeanne de Luz de Saint-Remy de Valois , plus connue sous le nom de comtesse de la Mothe, qui joua un rôle si important dans la fameuse affaire du collier.

Quelques auteurs ont prétendu à tort que cette femme s'é-^ tait fait introduire auprès de Marie-Antoinette par madame de Misery, la première femme de chambre de sa majesté, sous prétexte de réclamer sa protection dans un procès. D'autres historiens veulent que ce soit le cardinal de Rohan^ grand aumônier de France, qui ait été son introducteur. Toujours est-il que la comtesse de la Mothe fut reçue en audience particulière de la reine. Comme la dame était d'une beauté fort remarquable, Marie- Antoinette ne put se défendre d'un tendre sentiment ; elle releva Fhéritière des Valois , qui s'était agenouillée devant elle suivant Tusage, et lui donna un baiser de messaline. Ces deux fournies s'étaient comprises. La comtesse de la Mothe fut dès ce moment comptée au nombre des mignonnes de la reine et comblée de présents.

Monseigneur de Rohan , instruit de la nouvelle fortune de la dame de la Mothe, qui était de sa société intime, voulut mettre à profit cette liaison pour faire agréer ses hommages à Marie -Antoinette^ qu'il poursuivait depuis longtemps de son ridicule amour. Jusqu'à cette époque sa majesté avait repoussé les vœux d'un céladon émérite, qui atteignait sa cinqtiante - troisième année et qui était usé par les débauches. Mais soit par caprice et pour plaire à la nouvelle fa-

168 HISTOIRE DES PAPES. [XVIIL S-l

vorite, soit par un de ces mystères du cœur humain que personne ne peut expliquer, soit par un secret désir de vengeance et pour mettre à exécution un plan machiavélique «qu'elle aurait conçu pour punir le grand aumônier des indiscrétions qu'il avait commises à son sujet lors de son ambassade à Vienne , sa majesté parut écouter favorablement les déclarations amoureuses que lui faisait parvenir le prince* - par madame de la Mothe. Elle alla même plus loin, elle lui accorda plusieurs rendez-vous sans toutefois mettre le comble à ses vœux; puis, quand elle vit le prélat arrivé au point où elle le voulait, elle lui demanda, comme preuve de son amour, qu'il consentit à être le médiateur d'une négociation pour un magnifique collier de diamant^ d'une très-grande valeur, montés par les orfèvres Bœhmer et Bossange, qu'elle

* • désirait acheter à l'insu du roi.

Monseigneur de Rohan protesta de son aveugle soumission envers sa souveraine : dès le soir même il se rendit chez les lapidaires et leur proposa de traiter de leur collier pour le compte de sa majesté. Ceux-ci, qui n'avaient pas une grande conûance dans le cardinal , répondirent qu'ils ne consentiraient à se dessaisir d'une pièce aussi précieuse qu'avec » ' la preuve écrite du consentement de la reine, attendu qu'elle

avait plusieurs fois refusé d'en faire l'emplette quand ils avaient été admis à la lui présenter. Immédiatement le prélat fit parvenir la réponse des joailliers à Versailles. Le même ï^m L ^ messager rapporta au prince de Rohan un billet, dans le- V*-^ \ \ t' quel Marie-Antoinette donnait autorisation au grand aumô- « ' nier de traiter pour elle avec Bœhmer et Bossange de l'achat

1^ * liu collier. Son éminence retourna chez les lapidaires et leur

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présenta la lettre de la reine. Ceux-ci prirent connaissance du contenu, .examinèrent récriture, la confrontèrent avec d'autres lettres de sa majesté , et quand ils se furent bien assurés que le billet était de sa main , ils ne firent plus difBculte de traiter avec le prince. Monseigneur de Kohan convint d'un prix d'achat de seize cent mille livres, souscrivit des eflets pour semblable somme à des échéances successives, et reçut en écliange le précieux écrin, qu'il envoya sur-le-champ à Versailles, par l'Ësclaux, le messager secret de Marie-Antoinette.

Au lieu de reconnaître cette preuve de dévouement, conmie elle l'avait fait espérer à l'imbécile cardinal ,4a reine aflSecta plus que jamais de prendre des airs de hauteur et de mépris; monseigneur de Rohan s'en ofi'ensa et parla des . promesses qu'elle avait faites; sa majesté feignit de ne point comprendre les allusions du prince, et eut soin d'éviter toute explication. Enfin le terme des premiers payements arriva; on se présenta chez le grand aumônier pour toucher les effets échus; son éminence refusa de payer, sous prétexte que la reine ne lui avait fait tenir aucuns fonds ; Bœhmer et Bossange se rendirent aussitôt à Versailles et demandèrent une audience à Marie- Antoinette. Celle-ci admit les deux marchands en sa présence , écouta leur réclamation , parut fort âonnée de tout ce qu'ils lui disaient, et finit par leur déclarer qu'elle était absolument étrangère à toute cette atîaire.

Les joailliers, se voyant victimes d'une infâme escroquerie de la part de sa majesté ou du cardinal , s'adressèrent à Louis XVI, lui exposèrent les faits qui étaient à leur connaissance, et dedlandèrent justice des coupables. Le roi,

cédant à un premier mouvement d'indignation , résolut de faire expliquer le prélat et Marie-Antoinette en sa présence, pour découvrir lequel des deux était l'auteur ou l'instigateur de ce vol insigne.

On était au 15 août, jour de l'Assomption; le grand aumônier , revêtu de ses ornements pontificaux , attendait dans la grande galerie de Versailles les ordres du roi pour la messe , lorsqu'un huissier vint le prier de passer dans le cabinet particulier de sa majesté. Monseigneur de Rohan obéit, traversa la foule des courtisans et pénétra dans la chambre particulière de Louis XVI, oii il trouva la reine. Alors eut lieu le colloque suivant entre les trois personnages : (c Vous avez acheté un collier à Bœhmer et Bossange? dit » le roi en regardant sévèrement leminence. — Oui, sire, » répondit humblement le cardinal. — Et qu'en avez- vous » fait , monsieur ? continua le roi. — Je l'ai fait remettre » k la reine. -^ Qui vous avait chargé de celte négociation? » — Sa majesté elle-même. — Vous ment^ ! s écria Marie- » Antoinette ; je ne vous ai pas adressé la parole depuis quatre »ans. )) Le cardinal, tout interdit par cette violente apostrophe, n'osa rien répliquer, et tira seulement de son portefeuille le billet de la reine , portant autorisation de traiter en son nom avec les joaiUiers, et le présenta à Louis XVL Marie-Antoinette ne perdit pas un seul instant sa présence d'esprit ; et malgré cette preuve accablante, elle persista à dire qu'elle était étrangère à toute cette intrigue , et que le grand aumônier était un infâme faussaire et un calomniateur. Le faible monarque se rangea du parti de sa femme , fit arrêter le prélat et ordonna à son capitaine' des gardes de le

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conduire à la Bastille f sans même lui permettre de quitter ses habits pontificaux.

Le parlement reçut ordre d'instruire cette affaire; et aussitôt commença ce fameux procès qui eut un si grand retentissement en Europe sous le nom de l'affaire du collier de la reine. On mit en cause avec le cardinal de Rohan un célèbre aventurier, le comte de Cagliostro et sa femme, qui étaient soupçonnés de magie ^ et avec lesquels on prétendait qu'il entretenait des relations intimes. Mais dans les recherches que Ton fit dans tous leurs papiers ou dans leurs meubles^ non plus que dans ceux du prince, on ne trouva rien qui pût faire supposer qu'ils eussent eu les pierreries en leur possession 9 ou qu'ils eussent écrit ni reçu aucune lettre relativement à cette affaire. L'instruction fit seulement connaître que le comte de laMothe, le mari de cette intrigante que la reine avait daigné admettre dans son intimité , se trouvait en Angleterre depuis plusieurs mois et avait déjà trafiqué d'un certain nombre de diamants. Cette découverte fit supposer que la dame de la Mothe pouvait bien être la vraie coupable avec son mari , et l'ordre fut donné de larrêter, ainsi qu'une fille d'amour du Palais*Royal nommée Oliva, qu'on disait avoir joué un rôle dans toute cette intrigue.

Le résultat de ce procès fut que le cardinal de Rohan et le comte de Cagliostro furent déchargés de toutes poursuites et déclarés innocents ; mais comme il fallait un coupable pour ne pas laisser planer sur la reine le soupçon d'un vol aussi odieux, on s'en prit à la comtesse de la Mothe : les juges déclarèrent que c'était elle qui avait écrit le billet remis au grand aumtoier^ quoique les Bœhmer et Bossange, après confron-

kition^ eussent reconnu qu'il était réellement de la main de la reine; ils décidèrent également au sujet des mystérieux rendez-vous donnés au prince de Rohan dans les bosquets du petit Trianon , que son éminence avait été la dupe d'une impudente jonglerie de la dame de la Mothe , qui avait osé faire jouer le personnage de sa souveraine par la fille Oliva ; ils^décrétèrent encore que le collier avait été remis à la comtesse; quoique le cardinal, dans un de ses interrogatoires^ eût avoué lui-même qu'il lavait donné à l'Ësclaux, l'homme de confiance de sa majesté. Enfin , par arrêt du parlement, la dame de la Mothe fut déclarée coupable ^ et comme telle condamnée à faire amende honorable, la corde au cou, à être marquée et fouettée publiquement , puis enfermée pour le reste de ses jours à la Salpêtrière. Cette sentence ne reçut que très-imparfaitement son exécution ; on n'osa pas conduire la comtesse en place publique, de peur qu'elle ne fh des déclarations accablantes.contre Marie-Antoinette. On lui fit subir son supplice dans la prison mème^ et encore usa-t-on de ruse pour la marquer : un matin, la femme du geôlier vint lui annoncer qu un courrier arrivant de Londres la demandait, pour lui remettre des lettres de la plus haute importance. Elle se leva de son lit avec précipitation ; mais avant qu'elle eût pu prendre ses vêtements , le bourreau entra, la saisit dans ses bras, lui enleva sa chemise; et quand elle fut entièrement nue, il appela ses deux aides , et lui appliqua un fer rouge sur le sein gauche : après quoi, tous trois la flagellèrent, puis la transportèrent à la Salpêtrière, où elle arriva expirante.

Dès que le comte de la Mothe eut connaissance des bar-

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bares traitements qu'on avait infligés à sa femme, il fit insérer dans tous les journaux de Londres une lettre menaçante où il déclarait qu'il allait publier un mémoire terrible avec les preuves irrécusables de l'escroquerie exécutée par la reine de France, si sa femme n'était sur-le-champ remise en liberté. Sans doute la menace produisit sob effet; car quelque temps après on apprit que madame de la Mothe s'était échappée de prison et s'était réfugiée en Angleterre auprès de son mari condamné par contumace. Le bruit courut même dans le public que la cour avait acheté leur silence et payé à beaux deniers comptants la remise de toutes les pièces qui pouvaient compromettre une auguste personne.

On prit toutes les mesures pour assoupir cette affaire; les registres du parlement qui renfermaient les interrogatoires subis par les prévenus à la Bastille, furent lacérés par ordre supérieur, et aujourd'hui on ne trouve dans les archives de la police de traces du proc^ du collier, qu'un simple ordre du roi , contresigné par le baron de Breteuil^ daté de Saint- Gloud , du 5 septembre 1786 , lequel indique que le ministre avait fait redemander au nom de sa majesté tontes les pièces concernant cette procédure.

Il résulta de ce mémorable procès , que la reine , qui était déjà l'objet de l'animadversion générale, devint plus que jamais en haine à la nation ; une foule de pamphlets furent écrits contre elle, et dans plusieurs on alla jusqu'à l'accuser ' de conserver dans son écrin deux cent six diamants du magnifique collier des Bœhmer et Bossange. L'un des auteurs de ces libelles anonymes formula même laccusation de la

complicité de Marie*Ântoinette dans un crime atroce dont X. 23

m HISTOIRE DES PAPES. [XVIII. S.]

aurait été victime le comte de Yergennes, ministre des affaires étrangères, qu'on prétendait avoir été empoisonné dans un diner chez la duchesse de Polignac , pour le punir de s'être prononcé contre la reine dans cette affaire, et d'avoir conseillé à Louis XVI d'indemniser les joailliers du vol commis à leur préjudice. Mais aucune preuve certaine ne vint à l'appui d'une semblable assertion. On peut seulement blâmer Marie-Antoinelte d'avoir montré une joie indécente d'un événement qui la débarrassait d'un homme d'état devenu incommode , et qui lui permettait de donner le département des affaires étrangères à l'une des créatures du comité Polignac.

De toutes les nations soumises au pouvoir autocratique, la nation française se trouvait alors la plus dédaigneusement opprimée, la plus entièrement avilie et la plus audacieusement spoliée; la reine, ou, pour mieux dire, la tourbe de courtisans qui l'entouraient, prqplamait insolemment que la fortune publique constituait le patrimoine royal, et que la magnificence des souverains était le signe le plus évident de la prospérité des empires; et, d'après ces principes, les ministres établissaient que plus les impôts rapportaient à\la couronne, plus les peuples possédaient de richesses.

Le contrôleur général des finances commençait cependant à tenir un autre langage : le trésor était vide, et Galonné était à bout de ressources pour le remplir ; à force d'user d'expédients» il en était venu à comprendre la nécessité d'entrer dans la voie des réformes, de poser des limites au luxe de la cour, et de contraindre les corps privilégiés à participer aux charges de l'état. Bientôt même il osa déclarer à Louis XYl

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que les finances étaient dans un désordres! déplorable, qu'une banqueroute était imminente s'il n'avait recours à une assemblée des notables. Le roi goûta la proposition de son ministre et convoqua la réunion des notables à Versailles » malgré la violente opposition de sa femme, des princes, des princesses et des grands seigneurs, qui redoutaient plus que toute chose au monde la publicité donnée à leurs dilapidations.

Sa majesté ouvrit les séances le 22 février 1787. L'assemblée comptait dans son sein sept princes du sang , trente-neuf pairs de France, dont trois ecclésiastiques, onze prélats, qui représentaient le clergé, trente-trois présidents ou procureurs généraux des parlements , quatre présidents ou procureurs généraux des chambres des comptes et de la cour des aides de Paris, douze membres du conseil. royal, douze députés des pays d états , dont cinq ecclésiastiques, vingt-cinq chefs municipaux des principales villes, le lieutenant de police de la capitale; le maréchal de Ségur, ministre de la guerre; le comte de la Luzerne, ministre de la marine; le comte de Breteuil, le comte de Montmorin , le garde des sceaux Hue de Mîromesnil , et le contrôleur général .

Après le discours du roi , Galonné prit la parole et développa quelques-uns des projets dont il regardait l'adoption comme impérieusement réclamée par les circonstances, et qui pour la plupart étaient empruntés à Machault , à Turgot et à Necker, tels que la création des assemblées provinciales, l'établissement de l'impôt territorial sur tous les biens-fonds, la diminution des tailles en faveur des classes pauvres , la liberté du commerce des grains dans l'intérieur, et l'abolition de la corvée en nature. Des murmures désapprobateurs

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accueillirent ces explications; Tass^otiblée , composée uniquement des ordres privilégiés, prit prétexte de l'immoralité du ministre pour repousser les améliorations qu'il indiquait, et qui portaient une grave atteinte à toutes les immunités. — U sied bien à Galonné, le plus méprisable des hommes, disaient les membres de la noblesse, de se poser en défenseur du peuple, lui qui vient de renfermer la capitale dans un mur d'octroi , et d'élever des barrières pour accroître les bénéfices de la ferme générale , lui qui a créé les offices de payeurs de rentes , qui a rétabli la compagnie des Indes. — U convient bien au contrôleur général, disaient les robins , de parler de réformes financières , lui'qui a spolié la nation dans ses opérations de refonte des monnaies d'or, lui qui a encouragé toutes les fraudes administratives, qui a toléré les dépenses excessives de la cour, les prodigalités de la reine , et qui a consenti à des acquisitions ruineuses dans un moment où la nation était aux abois. Quelques-uns allaient jusqu'à affirmer qu'il était vendu au cabinet de Saint-James, et qu'à l'exemple de l'infâme Dubois , il se faisait payer une pension de Pitt, le ministre de Georges 111. Galonné, abandonné de Monsieur et du comte d'Artois, qui semblaient avoir oublié les services qu'il leur avait rendus en payant leurs dettes, poursuivi avec acharnement par Marie-Antoinette, qui s'était déclarée son ennemie , ne larda pas à recevoir sa démission du faible Louis XVI.

Monseigneur Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, fut désigné pour le remplacer avec le titre de chef du conseil des finances , ce qui amena un remaniement ministériel. Lamoignon fut institué garde des sceaux , et le comte

IXVUl.S.] CRIMES DBS ROIS, dbs REINES bt dbs EMPEREURS. 177

de Briénne, frère du prélat, fut élevé au département de la guerre; les autres ministres furent conservés.

Après le renvoi de Galonné, le calme reparut dans rassemblée des notables; on parla de faire cesser le désordre des finances, et de combler le déficit énorme que le contrôleur général avait signalé et qui s'élevait à environ deux cent millions par an , au lieu de cent vingt-cinq millions annoncés par lui. Dans les dépenses, la maison du roi, celles de la reine et de la famille royale figuraient pour trente-cinq millions neuf cent soixante-seize mille francs, indépendamment de vingthuit millions de pensions accordées aux courtisans, et de deux articles indiqués sous le titre de dépenses diverses, imprévues et extraordinaires, qui s'élevaient au chiffre de dix-sept millions cinq cent quarante-six mille francs, non compris les frais d'appointements, de gages, de rentes et d'indemnités qui venaient encore charger le trésor public. Les haras seuls de la reine absorbaient plus d'argent que tous les hôpitaux, maisons d'enfants trouvés, académies, bibliothèques et collèges réunis. L'assemblée décida que sa majesté serait invitée à faire des réductions sur sa maison y et ee fut tout; puis les notables se séparèrent.

Le nouveau garde des sceaux avait résumé toutes les discussions dans un discours de clôture où il disait : « Que tout » serait réparé sans secousse, sans bouleversement des for- » tunes et des positions, sans altération dans les principes du » gouvernement; et que l'univers entier admirerait une na- » tion qui offrait à son souverain de si prodigieuses ressour- » ces. . . » Ses prévisions furent déçues : le parlement consentit bien à enregistrer trois ordonnances assez populaires, les

mêmes qui avaient causé le renvoi de Galonné, et auxquelles son successeur se voyait contraint de recourir, savoir : la déclaration de la liberté du commerce des grains, la création d assemblées provinciales et l'abolition de la corvée en une prestation en argent; mais ils refusèrent obstinément l'enregistrement de l'impôt du timbre , que Loménie de Brienne vint lui-même présenter. Un impôt du même genre avait occasionné en partie le soulèvement des colonies anglaises : les orateurs du parlement de Paris suivirent le bel exemple que leur avaient donné les publicistes américains, et tonnèrent contre les vices des monarchies absolues. Le peuple ne resta pas indifférent à la lutte engagée entre la magistrature et la cour ; une multitude d'étudiants, de jeunes avocats, de clercs de procureurs, de bourgeois et d'artisans, vint chaque jour assister aux séances du parlement; les salles immenses et les galeries furent constamment encombrées d'une foule enthousiaste qui offrait des couronnes aux jeunes orateurs, et poursuivait de ses huées les. vieux conseillers qui avaient parlé dans le sens de la cour. Le duc d'Orléans , le même prince qui s'était souillé de tant d'infamie sous le nom de duc de Chartres, et qui élait devenu un objet de dégoût pour les Parisiens, apparut alors sur la scène politique, et se jeta dans le parti des mécontents pour reconquérir de la popularité.

Entin, l'opposition, qui chaque jour devenait de plus eu plus imposante , ne se contentant plus de censurer les actes des ministres, s'attaqua à la royauté elle-même. Pour la première fois depuis son origine^ le parlement osa demander au chef de l'Ëtat qu'il justifiât la nécessité de l'établissement

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de nouveaux impôts. Louis XYI refusa les communications qui lui étaient demandées. Alors, sur la proposition d'un de ses membres, le parlement fit une déclaration portant qu'il était incompétent pour véritier les édits bursaux; qu'aux mandataires seuls de la nation appartenait le pouvoir d'accorder les subsides, et qu'en conséquence on devait demander une prompte convocation des Ëtats-Généraux. Ce mot d'Ëtats-Généraux retentit dans toute la France et produisit une sorte de commotion électrique; nobles, magistrats, ecclésiastiques, bourgeois, artisans, tous se rangèrent à lavis du parlement de Paris, et demandèrent à grands cris une re* présentation nationale.

Mais au lieu de se rendre aux vœux des Français, Louis XVI se laissa guider par le comité Polignac, et entra imprudemment dans une série de mesures de rigueur qui devaient amener la ruine de la monarchie. D'abord il nomma Loménie de Brienne, déjà président du conseil des finances, son principal ministre; ensuite il manda le parlement à Versailles, pour assister à un lit de justice. La cour avait l'espoir d'inti* mider les conseillers par le spectacle de la majesté royale et par un déploiement inusité de troupes. Cette fois encore les sacril^es espérances du comité Polignac furent déçues. Les magistrats, qui se sentaient appuyés par la France entière, ne donnèrent aucune marque de frayeur; ils écoutèrent le discours du roi au milieu d'un silence solennel; et quand sa majesté eut fini de parler, le premier président prit la parole, protesta avec calme contre l'illégalité des formes despotiques , et annonça que le parlement refusait de donner son adhésion à aucune des mesures qui lui avaient été présentées.

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Louis XYI, sans tenir compte de cette protestation , passa outre, et fit enregistrer, séance tenante, les différents édite repoussés par les magistrats.

Le lendemain, le parlement se réunit à Paris et déclara nulle et illégale la transcription faite sur ses registres. Sa majesté, pour punir les conseillers de leur opposition» les exila à Troyes, et prit la détermination de faire présenter les édits par ses deux frères à la chambre des comptes et k la cour des aides, afin de se passer du concours du parlement et pour rendre les impôts exécutifs. Cette démarche n'eut point le résultat que le roi en attendait, et ne servit au contraire qu'à empirer le mal, en mettant en relief le courage des magistrats et la lâcheté des princes de sa maison. Monseigneur le comte d'Artois, en entrant à Paris, avait été accueilli avec des huées et des sifflets, ce qui lui avait causé une grande terreur. Quand il iîit arrivé aux abords du palais de justice et qu'il crut n'avoir plus rien à craindre de la colère du peuple, il donna ordre au chevalier de Crussol u de char- )) ger la canaille. » Les soldats obéirent, mirent le sabre à la main et chassèrent brutalement les citoyens devant eux; quelques femmes furent même blessées et foulées aux pieds des chevaux.

Le prince entra radieux et triomphant dans la chambre des comptes ; mais à sa sortie sa forfanterie disparut entièrement : dans l'intervalle le peuple s'était armé de pierres et de bâtons, et paraissait disposé à lui faire un mauvais parti. Monseigneur le comte d'Artois, le digne rejeton de cette famille des Bourbons, où la lâcheté est proverbiale, éprouva un tel sentiment de frayeur à la vue de la multitude armée,

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qu^il put à peine remonter à cheval , et que les soldats furent obligés de se grouper autour de lui pour le décider à quitter la place et à franchir l'espace qui le séparait du Pont-Neuf, ou se trouvait le gros des troupes.

L'enregistrement des édits ne fut consenti ni par la chambre des comptes ni par la cour des aides; l'une et l'autre assemblée protestèrent courageusement contre les violences de la couronne, et proclamèrent l'urgence des États-Généraux. Le châtelet entra également dans la lutte, et députa à Versailles l'élite de ses membres pour demander au roi le rappel des magistrats exilés injustement. Les divers parlements du royaume payèrent de leur côté un large tribut à lesprit de corps. Toutefois cette opposition des compagnies judiciaires ne fut pas de longue durée; les parlementaires, relégués dans la petite ville deTroyes, regrettèrent les plaisirs de la capitale , et parlèrent d'en venir à composition. Les vieux magistrats entrèrent en arrangement avec la cour à l'insu des jeunes conseillers, et obtinrent leur rappel à Paris, sous les conditions tacites de ne point donner suite à leur arrêté concernant les malversations du contrôleur des finances Galonné , ce que redoutait singulièrement la reine, et de consentir à la création d'emprunts graduels et successifs pour quatre cent quarante millions. Mais cette transaction étant demeurée secrète, le retour du parlement fut considéré comme une victoire remportée sur la cour, et fut célébrée par des réjouissances dans toutes les villes du royaume.

Ges manifestations étaient autant de symptômes qui annonçaient le moment où la monarchie décrépite allait enHn X. 3fc

183 HISTOIRE DES PAPES. [XYllL &]

disparaître pour faire place à un nouvel ordre de choses. Rien ne pouvait plus retarder la marche des affaires ni comprimer l'esprit révolutionnaire qui s'était emparé des masses* D'ailleurs le faible Louis XVI, gouverné par les misérables qui formaient la société intime de Marie-Antoinette, et qui composaient ce qu'on nommait le comité Polignac ou le comité autrichieui était tout à fait incapable de tenter le moin^ dre effort pour sortir de la tutelle de la valetaille dorée qui dirigeait le char de l'État , et pour entrer franchement dans le mouvement.

D'autre part, son attention se trouvait absorbée par les affaires politiques extérieures , qui venaient encore ajouter au péril dont était menacée la royauté. Lé calme profond dont les deux hémisphères avaient joui depuis le traité de Paris commençait à être vivement menacé par rambition de la Russie et par les intrigues de la cupide Angleterre. De nouvelles oscillations entre les puissances européennes annonçaient qu'il manquait une main assez vigoureuse pour maintenir l'équilibre.

Frédéric il venait de mourir, laissant pour héritier au trône de Prusse un de ses neveux, qui passait à juste titre pour l'un des princes les plus extravagants du monde entier. Marie-Thérèse était morte, et l'empereur d'Autriche Joseph II , son fils ^ commençait à tourner ses regards vers l'Orient, et annonçait l'intention de conquérir Gonstantinople» L'impératrice de Russie, Catherine II, quoique alliée à l'Âu^ triche , convoitait également cette riche proie , et semblait n'attendre qu'une occasion pour s'élancer sur la Turquie.

Au milieu de tous ces conflits, l'Angleterre, fidèle à sa

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politique machiavélique, poursuiyait le but constant de son ambition, but qui est resté le même depuis des siècles, et qui sufSt à lui eieul pour faire prendre en haine par toutes tes nations 9 non le peuple anglais, mais l'exécrable aristo^ eratie qui le gouverne. Ce que voulaient les lords infâmes qui siégeaient à la chambre haute , et ce que veulent encore aujourd'hui leurs descendants , c'est l'abaissement des autres pays, c'est la ruine des nations étrangères, c'est Tesclavage pour l'Irlande, c'est la misère, c'est la faim pour les malheu* reux ouvriers anglais , et tout cela afin de pouvoir démora-r liser le pauvre, afin de pouvoir abrutir les hommes, et perpétuer dans leur caste le monopole des richesses du monde mtier»

Pitt était alors le représentant de loligarchie anglaise , espèce d'kyàre aux mille têtes que le peuple devra trancher un jour, s'il veut voir le terme de ses malheurs; cet homme d'état, que l'égoïsme aristocratique allait rendre un véritable fléau pour l'Europe, préludait aux crimes politiques qui souillèrent sa vie par de perfidçs manœuvres; il suscitait partout des émeutes, des soulèvements, des révolutions ; ne s'embarrassant ni de prodiguer l'or, ni de répandre le sang, se pesant tour à tour comme le protecteur du despotisme et l'instigateur de l'anarchie; se déclarant tout à la fois et suivant les circonstances le défenseur de la superstition et le propagateur ardent de la philosophie; manquant aux devoirs de l'hospitalité, à ceux de l'amitié ; se faisant une loi de n'a^ voir BÎ honneur, ni probité, ni conscience; calculant froidement oe que pouvait lui rapporter la chute d'un roi pu l'esdavage d'un peiq;>lç ; accor4ant les m^es récoiQpeivses pour

m HISTOIRE DES PAPES. [XTIII. 8.]

les actes du plus sublime dévouement et pour les plus lâches assassinats, suivant qu'ils avaient aidé à Taccomplissement de ses infâmes projets. De nos jours encore , cette tactique se nomme de l'habileté diplomatique, et rois, princes ou ministres, tous cherchent à l'envi les uns des autres à se surpasser dans cette lutte de perûdies et de scélératesses.

Pitt travailla d'abord au renversement de la république hollandaise, afin de contraindre les Provinces-Unies à conclure avec l'Angleterre un traité de commerce qui annihil&t les avantages qui nous avaient été concédés; ensuite il s'efforça d'augmenter les troubles qui existaient en France, en flattant l'ambition du duc d'Orléans. Selon Montjoie, ce prince, qui déjà songeait à substituer sa dynastie à cdle des Bourbons^ donna tète baissée dans le piège qui lui était tendu, et devint l'un des agents les plus actifs de la politique an-glaise^ en croyant travailler pour ses propres intérêts. 11 commença par organiser sa faction sur des bases régulières; il recruta des partisans dans tous les rangs de la société , et fit répandre des sommes prodigieuses dans la capitale pour augmenter sa popularité; ensuite il intrigua auprès des membres du parlement, réchauffa le zèle des uns, acheta le dévouement des autres, et prépara une opposition violente contre la cour.

Pour surcroît de malheur, il semblait que les ministres prissent eux-mêmes plaisir à pousser le faible Louis XVi à sa perte. Au lieu de lui conseiller de sages réformes, ils lui firent publier une ordonnance sur la formation d'un conseil de guerre, a6n de gagner les officiers de Tarmée à la oause royale; ils lui firent décréter l'institution d'un bureau de

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coiisaltation des finances et du commerce , pour se concilier les principales maisons industrielles et faciliter le succès des emprunts, dont la réalisation devenait de jour en jour plus tti^ente. En outre , Marie-Antoinette et les membres du comité Polignac ne cessaient de Texciter à la violence, et de lui représenter qu'un coup d'état pouvait seul sauver la monarchie. L'infortuné Louis XVI céda à ces fatales suggestions , et décida, pour éviter toute protestation contre l'enregistrement des édits, qu'il les présenterait en séance royale et qu'il les ferait immatriculer en sa présence.

En conséquence, sa majesté annonça qu'elle tiendrait une séance royale; et au jour indiqué elle se rendit au parlement avec une escorte imposante, accompagnée des princes du sang et des pairs. Après le discours de la couronne, monseigneur le garde des sceaux s'approcha du trône en faisant trois profondes inclinations; la première avant de quitter sa place, la seconde après avoir fait quelques pas, et la troisième lorsqu'il fut parvenu au premier degré du trône; ensuite il se mit à deux genoux , conformément au cérémonial encore usité à cette époque, et reçut, dans cette posture dégradante, les ordres du roi. Après quoi il se releva et prononça un discours dont nous donnons les points les plus saillants.

« Au roi seul appartient la puissance souveraine dans le » royaume.

» Il n'est comptable qu'à Dieu seul de Texercice du pou- » voir suprême; et les peuples lui ont été légués par ses an- A cèlres uniquement pour lui obéir.

0 II peut disposer à son gré de leurs biens et de leurs

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)) vies; leur imposer des lois, des charges et des impôts }) selon son bon t)laisir.

>) Le pouvoir législatif réside exclusivement dans la per- » sonne du monarque. En conséquence, vous aurez donc à » enregistrer immédiatement les édits que sa majesté m'or- » donne de vous présenter, et qui portent création de divers » emprunts jusqu'à concurrence de quatre cent quarante D millions. »

Plusieurs conseillers, Duval d'Esprémenil , Robert de Saint- Vincent, Sahatier de Cabre et Fréteau, prirent la parole et s'élevèrent avec force contre les édits proposés. Comme la séance menaçait de devenir orageuse, Lamoignon s'approcha du roi, lui dit quelques mots à voix basse; puis, faisant signe de la main, imposa silence aux orateurs et annonça que la séance royale était transformée en lit de justice. Uenregistrement fut aussitôt prononcé sans vote.

Le duc d'Orléans réclama contre cet abus d'autorité , et dit au monarque : « Sire, je supplie votre majesté de per- » mettre que je dépose dans le sein de la cour la déclaration ^ que je regarde cette transcription comme illégale. »

Louis XVI répliqua que Tenregistrement était régulier puisqu'il l'avait ordonné, et se retira ému, intimidé, et persuadé qu'on insultait à son autorité.

Avant de se séparer, l'assemblée arrêta ce qui suit: « La » cour, considérant l'illégalité des actes qui viennent d'être I) accomplis en séance royale , déclare qu'elle n^entend )) prendre aucune part à l'immatriculation faite sur ses re« » gistres, de l'édit portant établissement d'emprunts graduels h et successif. k>

[XVIII. s.] GRIMES DBS ROIS» des REINES bt des EBfPEREDRS. 18T

Le lendemain, Sàbàtier fut envoyé au mont Saint-Michel » Fréteau au château de Ham, et le duc d'Oriéans fut etilé à SA résidence de Villers-Cotterets. Le jour suivant, Louis XVI manda à Versailles une députation du parlement, avec ordre de lui apporter la minute de la protestation. Il la déchira insolenmient en présence des conseillers, et leur défendit d'en faire une seconde^ sous peine de bannissement.

Quoique absent de la capitale, Louis-Philippe-Joseph d'Orléans n'en continuait pas moins ses menées par les nombreux agents qu'il entretenait à Paris. Sa maison de plaisance de Villers-Cotterets était devenue le rendez^vous des hommes les plus corrompus de l'époque et un foyer de ma-^ chinations infernales. On dit que souvent dans ses transports de fureur, il s'oubliait jusqu'à prononcer devant ses domestiques de terribles serments de vengeance contre Louis XVI et contre Marie-Antoinette; et qu'une fois même, au milieu d'une orgie, il recouvrit un mannequin du man^ teau royal, le perça de plusieurs coups de poignard^ et s'é-^ cria : a EnQn , je suis roi ! »

Les historiens expliquent cette haine implacable du duc d'Orléans pour Marie-Àtitoinette et son mari , les uns en la rejetant sur son ambition, les autres sur un dépit amoureux^ et star ce cple la reine avait constamment refusé de répondre à sa passion; quelques autres encore l'attribuetit aux mau-* vais procédés de la famille royale à son égard , et à la rupture du mariage qui avait été projeté entre sa fille aînée, mademoiselle Adélaïde , et le duc d' Angoulême , fils aine du comte d'Artois.

Le prince finit cependant par s'apaiser, du moins en ap<-

parence* et chercha à se rapprocher de la cour, en protestant de son attachement inviolable aux personnes du roi et de la reine. Ses lettres, empreintes d'un caractère mielleux et hypocrite, en imposèrent au crédule Louis XVI et même à sa femme. On permit à d'Orléans de reyenir d'abord au Raincy, ensuite dans la capitale, et bientôt après à Versailles, où il fut reçu en audience particulière par le roi. D'Ësprémenil et Sabatier obtinrent également leur élargissement, et vinrent reprendre leur place au milieu de leurs collègues. Les ministres essayèrent de négocier les emprunts , mais sans pouvoir parvenir à les réaliser^ aucun capitaliste ne voulant confier ses fonds à une administration décriée; néanmoins Marie-Antoinette estima que monseigneur Loménie de Brienne et Lamoignon avaient bien mérité d'elle , et obtint de son mari, pour l'un rarchevéché de Sens et une riche abbaye , et pour l'autre le don d'une somme considérable, aûn qu'il pût marier sa fille. Ces deux hommes redoublèrent alors d'efforts pour reconnaître dignement les distinctions flatteuses dont ils étaient lobjet , et se mirent à rentière disposition de la reine pour faire réussir les plans machiavéliques ébauchés dans le comité autrichien^ et dont les Polignac étaient les auteurs. Tous les grands seigneurs, frappés d'une sorte d'aveuglement , s'abusaient au point de croire qu'il leur serait permis de choisir entre les destinées révolutionnaires qui les dominaient^ et de ne réaliser que les réformes dont ils n'auraient point personnellement à souffrir ; ils se proposaient sérieusement d'abroger les parlements et de les remplacer par- une institution de cours plénières. Mais avant d'agir, les ministres sentirent la nécessité de s'ap-

[Xyni.S.] CRIMES des rois» DBS REINES bt des EMPEREURS. 189

puyer $m la force matérielle : ils expédièrent des ordres pour qiie tous les militaires eussent à rejoindre immédiatement leurs drapeaux^ et firent partir des officiers généraux ^ des intendants et des conseillers d état pour les provinces , avec des paquets cachetés qu'ils devaient ouvrir à jour fixe, et qui renfermaient le sort que la cour réservait à la France. Une imprimerie , élevée par leurs soins à Versailles , travaillait jour et nuit à l'impression des nouvelles lois qui devaient resserrer les liens de l'esclavage. De toutes parts des troupes s'ébranlaient et s approchaient de la capitale pour surveiller les mouvements de l'opposition et prêter main-forte à l'autorité.

Duval dËsprémenil parvint heureusement à se procurer un exemplaire des circulaires ministérielles; il le porta au palais , le lut en pleine assemblée , et profitant de l'indignation générale qui s'était spontanément manifestée sur tous les bancs * il fit jurer aux magistrats « de se refuser à tout » projet qui émanerait des presses de Versailles , et de périr » plutôt que de soufiTrir leur exécution, n Les chambres se déclarèrent en permanence.

Brienne et Lamoignon, quoique intimidés par l'attitude du parlement et par la découverte de leurs machinations , voulurent encore essayer des voies de rigueur pour intimi*der leurs ennemis , et lancèrent des lettres de cachet contre Duval d'Ësprémenil et contre un autre conseiller, Goislard de Montsabert, qui avait dénoncé les vexations commises dans la perception des vingtièmes. L'un et l'autre se réfiigiè^ rent au palais, où le parlement les mit sous la sauve-garde de la loi. A onze heures du soir, dans la nuit du 5 au 6 mai, des détachements de gardes françaises, précédés de leurs sapeurs X. 25

la hache sur l'épaule , investirent la grand'chambre ; à minuit, Vincent d'Agoust, le chef des troupes, força l'enU^ée, et lut aux conseillers l'ordre suivant : (( J'ordonne au sieur » d'Agoust de se rendre au palais à la tête de six compagnies » armées , d'en occuper toutes les avenues et d'arrêter au » sein de mon parlement les magistrats Duval et Goislard» » pour les remettre entre les mains des officiers de la prévôté » de l'hôtel. Signé Louis. »

Tous les conseillers se levèrent à la fois , et s'écrièrent « qu'ils étaient tous d'Esprémenil et Goislard. » La nuit entière se passa en altercations , en pourparlers inutiles; et le lendemain à onze heures , sur une dernière sommation^ les deux proscrits se livrèrent d'eux-mêmes.

Deux jours après , le 8 mai^ lorsque le scandale de cette violation à main armée du sanctuaire des lois retentissait encore dans la capitale, Louis X YI tint à Versailles le fameux lit de justice qui devait tout consommer, et oii se trouvèrent les princes du sang , les pairs, les ministres et le parlement.

Indépendamment de plusieurs édits oppresseurs relatifs aux fonctions et à la compétence des tribunaux du royaume , sa majesté promulgua l'établissement de six tribunaux supérieurs intitulés Grands Bailliages, et d'une cour suprême sous le nom de Cour plénière.

Ces mesures exaspérèrent les esprits et excitèrent un mécontentement général dans les provinces : le parlement de Paris entama la lutte contre le roi; celui de Rennes suivit l'exemple, et opposa une telle résistance à l'exécution des ordonnances royales, que le comte de Thiars, gouverneur de la province, fut obligé de recourir à la force; et comme labour-

(XVIIl.S.] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 191

geoisie menaçait de Jui faire un mauvais parti, il se vit contraint de laisser aller les choses. Les membres du parlement de Grenoble se prononcèrent contre les ordonnances d'une manière plus énergique encore ; et malgré un ordre d'exil lancé contre eux , ils refusèrent obstinément de quitter la salle des délibérations et ne cédèrent qu'à la force armée. A Bordeaux et à Toulouse la même opposition se manifesta dans l'ordre de la magistrature.

Partout on couvrit d'opprobre les noms de Brienne , de Lamoignon, et l'on voua à l'exécration publique le comte d'Artois, Marie- Antoinette et Louis XVI. Des libelles d'une extrême violence , répandus à profusion dans les provinces , vinrent mettre en lumière les iniquités de la famille royale et les turpitudes de Versailles.

Quant à la cour, elle continuait ses fêtes; Marie-Antoinette ne mettait aucun frein à ses prodigalités; les sommes qu'elle arrachait aux ministres ne suffisant plus au payement de ses dépenses, elle faisait souscrire à Louis XVI des bons de caisse à valoir sur les recettes futures. Un tel système n'était rien moins que capable d'apaiser les esprits et de réparer le désordre des finances. Cependant Brienne continuait à leurrer le roi de fallacieuses promesses, et lui annonçait comme^ imminente la fin de la crise. Pour arriver plus vite au résultat, l'inepte ministre imagina de publier deux nouveaux édits, l'un qui autorisait le gouvernement à payer en papier les deux cinquièmes de toutes les rentes, soit perpétuelles, soit viagères, au-dessus de douze cents livres; l'autre relatif à la caisse d'escompte, dont les valeurs étaient la principale ressource du trésor, et qu'il transforma en pa-

192 HISTOIRE DE8 PAPES. (XVIIl. 9.J

pier-inonnaie d'un cours forcé. Ces deux opérations portèrent un coup mortel au crédit public. Des réclamations contre les nouveaux édits furent faites par la noblesse ellemême, et surtout par les prêtres, qui se montrèrent les plus ardents détracteurs de l'archevêque-ministre.

Loménie de Brienne ne put résister à cette explosion de haines, et fut contraint de donner sa démission. Il se retira à Rome , emportant avec lui pour plus de huit cent mille livres de bénéfices et de pensions. Ce prélat élait rongé de dartres vives, de maladies vénériennes, et ne vivait que de laitage.

Mftrie-Antoinette, tout en subissant les lois de la nécessité et en consentant à Téloignement de monseigneur l'arche^' vèque , chercha à adoucir sa disgrâce en lui faisant obtenir le chapeau de cardinal. Voici le billet qu'elle lui écrivait à cette occasion : u Je vois avec douleur le départ de monsei- » gnetir Târchevêque de Sens. L'abbé de Vermont est chargé t) de lui dire combien sa retraite m'affecte. Trop prudent I) pour dévoiler bien des choses , monseigneur l'archevêque » se retirera sans doute avec cette discrétion qui accompagne n l'homme qui n'est pas disgracié et qui tient encore tant à » la faveur. » En effet , sa majesté conserva monsieur de Brienne, frère du prélat, au département de la guerre, donna une place de dame d'honneur à sa nièce, et la coadjutorerie de Sens à son neveu.

Deux jours après, Lamoignon , le digne émule de l'archevêque , rendit les sceaux; et immédiatement les parlements, qui vaquaient depuis cinq ans, rentrèrent en fonctions.

Le renvoi des deux ministres qui avaient suivi si fidèlement le machiavélisme de la reine fit éclater la joie dans la

[XVill. S.J CRIMES DBS ROIS, dë0 REINES fit des EMPEREURS, l!»

capitale. Une foule innombrable promena dans les rues un mannequin représentant Loménie de Brienne revêtu d'une robe épiscopale^ dont une partie était de satin et l'autre de papier^ en dérision de ses édits bursaux ; on le fit assister à un simulacre de jugements Le hasard ayant voulu que pendant cette cérémonie burlesque un prêtre vint à passer , la foule ) pour compléter la scène , contraignit Fecclésiastique de confesser le mannequin, lequel fut ensuite brûlé au milieu des applaudissements de la multitude. Le lendemain^ le peuple voulut reconmiencer les mêmes scènes et juger La^ moignon; mais Dubois, commandant du guet^ s'y opposa, prit le commandement des troupes , chargea les citoyens au sâbre et à la baïonnette, et en flt un carnage affreux. Le peuple , qui d'abord avait cédé le terrain , exaspéré par la vue des mprts et des blessés, revint sur ses pas, se jeta sur la troupe et la désarma. Des bandes nombreuses se disséminèrent alors dans les divers quartiers de la ville , incendièrent les corps de garde isolés, et vinrent à la nuit pour bivouaquer sur la place de Grève. Malheureusement la force armée avait prévenu les citoyens; de nombreux corps de troupes y avaient été embusqués; quand ils eurent débouché, on les mitrailla et on les força à rebrousser chemin. Pendant la nuit, les cadavres furent jetés à la Seine; au matin le calme régnait à Paris.

Ce ne fut pas pour longtemps; le surlendemain , de nouveaux rassemblements se formèrent sur la place Dauphine et se dirigèrent vers les hôtels des anciens ministres et vers la maison du commandant du guet pour y mettre le feu. Les tSHipes accoururent, chargèrent encore le peuple, et mon-

19i fflSTOIRE DES PAPES. [XVHI.S.]

dèrent de sang la rue Saint-Dominique et la rue Meslay- Sur la dénonciation des assassinats commis par les soldats» le parlement manda à sa barre le chef du guet. Dubois n osant paraître lui-même, envoya son major pour justiQer sa conduite et montrer qu'il n avait agi que sur les ordres exprès du roi. Mais ce n'était pas du sang seulement qu'il fallait à la cour; elle avait besoin d'or, elle en voulait à tout prix : et comme elle avait acquis la preuve qu'aucun des partisans de l'absolutisme n'était en état de trouver des ressources, elle se décida à rappeler Necker, le seul homme capable de relever le crédit public. Le banquier genevois consentit à repr^idre le poste périlleux de contrôleur général, sous la condition que Louis XVI convoquerait l'assemblée des Ëtats-Généraux. Il n'y avait pas à balancer, le roi accepta, et publia une déclaration qui en flxait l'ouverture au mois de janvier 1789.

Le crédit public parut renaître presque aussitôt; les capitalistes se montrèrent dévoués à l'administrateur dont ils préconisaient les principes^ et qui leur donnait l'exemple de généreux sacriûces, en couvrant de ses propres fonds le vide effrayant du trésor. Le peuple, qui regardait Necker en quelque sorte comme le gardien de ses intérêts, attendit sans impatience la révocation des arrêts du conseil qui avaient excité son indignation. La cour elle-même, qui voyait l'abondance reparaître et le trésor se remplir , encensa le ministre et lui prodigua les plus basses adulations. La monarchie pouvait encore être sauvée ; mais les misérables conseillers de la reine , les Polignac et les membres du comité autrichien^ qui dirigeaient si fatalement les affaires de la France depuis le commencement du règne, vinrent appw-

pCVni. s.] CRIMES DBS ROIS, dbs REINES bt des EMPEREURS* 195

tor de nouyelles entraves à l'exécution des sages projets de Necker, et se préparèrent a annihiler Taction des Ëtals-Gé* néraax par tous les moyens imaginables. D'abord on chercha à égarer l'opinion publique en excitant une polémique entre les différents corps du royaume et les sociétés savantes ; ensuite on demanda aux uns et aux autres des mémoires sur le meilleur mode de composition d'une assemblée, dans l'espoir que la divergence d'opinion ferait naître des disputes. L'espoir de la reine et de ses confidents fut entièrement déçu; leurs manœuvres n'aboutirent qu à faire éclore des ouvrages démocratiques, parmi lesquels se distinguèrent ceux de Mirabeau , de Turgot, de Thouret; le Catéchisme du ' Tiers^tat, par Ântonnelle; le Moniteur, journal périodique attribué à Condorcet , à Brissot et à Clavière.

Une foule de clubs politiques s'ouvrirent en même temps à Paris et dans les provinces » et partout on discuta sur la tenue de la grande assemblée nationale.

Marie-Antoinette» les princes et les courtisans voulaient que les États-Généraux fussent distribués en trois ordres, le clergé, la noblesse et le tiers-état; que les représentants de ces différentes catégories fussent élus en nombre égal par les bailliages; que les trois ordres votassent séparément et produisissent trois votes collectifs. Necker, qui reconnaissait combien un tel mode de délibération était favorable à l'action du despotisme et contraire à l'intérêt national , se prononça pour un système opposé, et demanda qu'on opinât par tête dans les Etats, et qu'on donnât une double représentation au tiers. La cour, n'osant pas se mettre en opposition ouverte avec le ministre, convoqua les notables pour

résoudre la question et déteraiiner le mode à suivre sur la composition des Ëtats, sur leur *forme et sur le mode des élections.

Comme la majorité des notables était à la dévotion de Marie-Antoinette, la décision ne pouvait manquer d*ôtre &• vorable à la cour : malgré les avis des publicistes les plus distingués, malgré les adresses des villes et des communes du royaume» malgré un arrêt de la magistrature de Paris, les notables rejetèrent le système de Necker, et forcèrent le parlement à enregistrer un édit qui réglait la.grande ques* tion de$ Ëtats-Généraux, et faisait rétrograder la civilisation de deux siècles en remettant en vigueur les formes observées aux États de 1614, lors de la majorité de Louis XIII. La cour s'autorisa de cette délibération pour gêner les élections autant qu'il était en son pouvoir de le faire ; elle fixa jusqu au mode de réunion des électeurs des différents ordres dans chaque bailliage, ainsi que les règles à suivre pour la rédaction des cahiers qu'ils devaient confier à leurs représentants. Necker intervint dans la question et paralysa la mauvaise volonté de la coterie de Marie-Antoinette, en faisant décréter par le parlement que le nombre des députés serait fixé à mille , et que le tiers-état en aurait à lui seul autant que les deux ordres privilégiés.

La cour essaya alors de semer la discorde entre les diverses catégories de députés, et y réussit en partie, ainsi que le prouve une lettre de l'abbé Maury, l'un des plus fougueux royalistes, à labbé de Yermont, le confident de la reine* « Cela ne commence pas mal, écrivait-il; avant la réu* » nion il y a déjà discussion entre les trois ordres* Il faut que

[XVIII. s.] GRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 197

» tous les partisans de la déconyocation continuent à faire » naître de nouvelles difficultés en aigrissant les esprits par » de nouveaux sarcasmes. Quand le trouble sera bien établi, » le roi aura beau jeu pour défaire ce qu'il a été contraint de » faire à cause des exigences du trésor. « Entendez-vous, » dira-t-il aux députés, ou allez-vous-en. » Et comme on » trouve toujours des moyens de corruption pour empêcher ») qu'on ne s'entende, il faudra bien qu'on se sépare. Notre » reine a raison de craindre que le tiers ne limite la puis- » sance royale; et nous ne saurions trop nous employer pour )) fomenter un désordre qui puisse faire désirer la perma- ») nence de l'ancien régime. Comme on ne pourra jamais dis- » soudre les États-Généraux qu'en prouvant leur inutilité, » faisons œuvre de discorde, ce sera le plus sûr moyen de )) prouver leur insuffisance pour remédier aux maux du pays. » Suivant les avis de ce prêtre, les agents du comité de la reine suscitèrent des troubles dans les provinces et organisèrent des bandes d'assassins. Â Rennes, les nobles eurent l'audace de parcourir les rues, armés jusqu'aux dents, de frapper les citoyens, d'insulter les femmes, et de faire entendre des menaces de mort contre les députés du tiers-état. Heureusement la vaillante jeunesse de Rennes prit la défense de ses représentants et punit l'outrecuidance des hobereaux de la province. Trois cents hommes vinrent assiéger le cloître des cordeliers, qui servait de rendez-vous aux nobles et où ik se trouvaient au nombre de plus de six cents. Après quelques heures d'assaut, ils les forcèrent à capituler. On cite à cette occasion un trait de lâcheté insigne d un noble breton,

appelé Keratry. Ce misérable, fait prisonni^ au coramence- X. 26

ment de raction, avait demandé à deux genou?^ qu'on lui fit grâce de la vie; après l'avoir obtenue, il s'était barricadé dans sa maison et avait tiré sur les citoyens à travers ses jalousies. Â l'exemple de Rennes, le peuple des autres villes de la Bretagne prit les armes et se rendit tellement redoutable à U noblesse, que la cour dut renoncer à dominer dans cette province. Des essais de désordres furent tentés en Franche- Comté , mais sans succès ; dans le Dauphiné et dans le Béam, les nobles voulurent également former une confédération; une simple manifestation de la bourgeoisie suffit pour les mettre à la raison.

La court voyant que sa politique devenait impuissante pour produire le résultat qu'elle voiilait obtenir, c'est-à-dire faire neutre le désordre, afin d'avoir un motif pour assembler des troupes, eutrecoursà des manœuvres exécrables que Louis XV avait le premier mises en usage, et donna une nouvelle activité à l'accaparement des blés. De cette manière, la faim vii)t en aide au gouvernement et provoqua des émeutes terribles, où le sang coula en abondance. Â Paris surtout , où le nombre des ouvriers était considérable, la misère parvint au comble et par suite le désordre; ce qui fournit à la cour un pré* texte pour concentrer une armée dans les environs.

A toutes ces causes de dissensions vint s'en joindre une autre : la bourgeoisie conunença à s'agiter pour se n^ettre au lieu et place des ordres privilégiés^ qu'elle voyait menacés d'une chute prochaine, et manifesta des tendances ambi-* tieuses. Bientôt même le haut commerce ne prit plus la peine de dissimuler son intention de supplanter la noblesse et le clergé dans la direction des affaires de l'état.

rXVrn.S] CRIMES DES ROIS, ubs REINES et des EMPEREORS. 199

U était extrêmement facile à la cour d'exploiter ces éléments de troubles, elle n'y manqua pas. Dans le district du feubourg Saint-Antoine^ habité par un grand nombre de petits artisans , il s'était élevé des discussions pour la rédaction des cahiers, et il s'en était suivi une scission entre les petits fabricants et les notables du quartier. Les agents de Fautorité, profitant de ces dispositions, organisèrent des at« troupements, semèrent de l'argent, distribuèrent du vin, et quand les têtes furent suffisamment échauffées, ils pérorèrent contre les bourgeois, et signalèrent entre autres un homme Réveillon à la vindicte publique. Cette tactique réussit admirablement ; la foule se porta sur la maison et sur la manufacture de papiers peints de Réveillon , en fit le pillage, les incendia ainsi que deux maisons voisines. Quand tout eut été consumé, on y envoya des troupes, qui mitraillèrent le peuple.

Une clameur universelle s'éleva dans toute la France pour Oétrir le pouvoir; on accusa la cour d'être de connivence avec les fauteurs de troubles; on alla jusqu'à désigner la reine comme l'organisatrice des désordres. Les courtisans rejetèrent laccusation sur le duc d'Orléaûs , mais sans pouvoir l'appuyer sur aucune preuve. Le prince avait pour le moment autre chose à faire que d'exciter une émeute de carrefour; il avait à s'occuper des moyens de se former un parti parlementaire et de capter la faveur populaire dans un but secret qu'il ne laissait point encore deviner. A cet effet il prodiguait ses trésors, contractait des dettes, engageait ses biens, et malgré son avarice sordide, qui est le vice héréditaire des d'Orléans, il répandait de tous côtés de fastueuses libéralités. Rien ne lui coûtait pour arriver à ses fins;

aOO HISTOIRE DES PAPES. [XVIII. 8.]

il entretenait des meneurs à sa solde dans tous les clubs de la capitale; il payait au poids de For des pamphlets contre la cour; il achetait à beaux deniers comptants les députés^ et préparait ses batteries pour demeurer le maître du mouvement révolutionnaire.

Partout l'agitation était extrême; la France entière était dans l'attente de l'ouverture des États-Généraux ; une sorte de fièvre politique s'était emparée de toutes les têtes; jamais en aucun temps les conversations intimes^ les correspondances particulières sur les matières de gouvernement et de législation^ n'avaient eu une semblable activité; jamais la presse n'avait produit autant d'écrits. On prétend que plusieurs se débitaient en l'espace de quelques jours à trente et quarante mille exemplaires. On cite particulièrement la brochure de Sieyès, dont il fut vendu cinquante mille exemplaires; elle portait le titre suivant : « 1** Qu'est-ce que le tiers-état? Tout. » 2^ Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. )) 5** Que demande-t-il à devenir? Quelque chose. »

L'auteur concluait ainsi : « Il n'y a pas deux cent mille » privilégiés des deux ordres de la noblesse ou du clergé; il » y a vingt-cinq millions d'hommes du tiers-état. Jugez qui )) doit gouverner! » Hélas! les temps ne sont point changés; aujourd'hui encore, après un demi -siècle de luttes sanglantes entreprises pour établir en France les droits imprescriptibles de la souveraineté du peuple^ nous en sommes réduits à nous écrier : ce II n'y a pas deux cent mille électeurs )) privilégiés; il y a trente-quatre millions d'hommes du tiers- » état. Qifi donc doit gouverner? »

Mirabeau, repoussé par la noblesse, embrassait également

(XTIU. S.1 CRIMES BBS ROIS, des REINES bt des EMPEREURS. 201

la cause du peuple, et prononçait ces paroles mémorables: (( Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont » impitoyablement poursuivi les défenseurs de la liberté; et )) si , par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s*en » est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout 0 qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur » par le choix des victimes. Ainsi périt le dernier des Grac- )) ques par la main des patriciens; mais, atteint d'un coup » mortel, il lança la poussière vers le ciel, en attestant les » dieux vengeurs, et de cette poussière naquit Marins; Ma- » rius , moins grand pour avoir exterminé les Gimbres, que » pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse. »

Tels étaient les sentiments qui animaient tous les ëœurs , qui exaltaient tous les esprits à l'approche de l'ouverture des Ëtats-Généraux. Enfin ce jour, si impatiemment attendu, arriva. Après différentes prorogations il avait été fixé pour le 4 mai. Une procession des trois ordres eut lieu pour aller entendre la messe du Saint-Esprit, momerie religieuse qui ouvrait alors toutes les grandes solennités. Le haut clergé et la noblesse se faisaient remarquer par la richesse de leurs costumes et le nombre de leurs décorations; les membres du tiers-état, au contraire, étaient revêtus d'un simple costume noir, qui contrastait avec la magnificence des manteaux de leurs superbes collègues.

La population de Paris, qui s'était transportée en masse à Versailles, encombrait les rues, garnissait les balcons, les fenêtres, et avait envahi jusqu'aux toits pourvoir la cérémonie. Sur le passage des mandataires du peuple, toutes les bouches criaient: a Vive le tiers! o La noblesse fut,

M mSTOnUS DES PAPES. [XYni.S.]

au contraire, accueillie par un sombre et lugubre silence. Le duc d'Orléans, qui était dans les rangs et qui, par affectation, avait refusé de se placer à côté des princes du sang^ fîit seul salué par des acclamations. Le passage du clergé fut aussi silencieux que celui de la noblesse. Lorsque Louis XYI parut, quelques cris de a Vive le roi » se firent entendre. Pour la reine, ce fut bien différent; en plusieurs endroits on l'accueillit avec des murmures; en d'autres, avec des malédictions et des injures.

Le lendemain eut lieu la séance d'ouverture. On avait préparé et indiqué, sous le nom de salle des Trois ordres, la salie des Menus ^ qui était la plus vaste de celles qui existaient à Versailles en dehors du château. Elle offrait un emplacement suffisant pour contenir les douze cents députés et de nombreux spectateurs. Le roi prononça un discours préparé à l'avance, et dans lequel il n'était question ni des réformes à apporter dans l'administration de l'état ni des abus à supprimer. Il se bornait à demander aux députés les moyens de rétablir les finances et de raifermir le crédit public, c'est-àdire de lui voter des subsides.

Dans la matinée suivante, le 6 mai, le tiers se rendit dans la salle des Menus, qui lui avait été réservée, pendant que le clergé et la noblesse se réunissaient séparément dans des salles particulières. On commença par délibérer sur une proposition tendant à envoyer aux deux ordres privilégiés une députation pour les inviter à se réuuir aux communes dans le lieudes assemblées générales. Mais la cour avait décidé qu'il en serait autrement ; en conséquence, le clergé décida, à une majorité de cent trente-trois voix contre cent

pcyni. s.] CRIMES dbs rois, BBS REINES bt dbs EMPEREURS. S08

quatorze, qne ses pouvoirs seraient vérifiés et légitimés dans son ordre; la noblesse, de son côté, adopta des conclusions identiques à la pluralité des sufïrages. Ainsi , xiès le second jour, le comité de Marie-Antoinette réussissait à faire éclater unescission sur le point le plus important, celui de la formation de l'assemblée. La cour ne s'en tint pas à ce premier acte de machiavélisme; elle prépara dans lombre certaines mesures qu elle regardai t comme décisives, et prit ses dispositions pour les appuyer au besoin par la force. Deux régiments nouveaux^ celui de Royal-Cravate, de Bourgogne-Cavalerie, et un bataillon suisse, firent leur entrée à Paris; plusieurs autres reçurent également Tordre de se mettre en marche pour se trouver à jour fixe à Versailles , dans le cas ou il deviendrait nécessaire d'intimider les Etats-Généraux. On osa même attaquer la presse. Un arrêt émané du conseil royal ordonna la saisie du premier numéro d'un journal rédigé par Mirabeau , et fit défense qu'aucun écrit périodique fût publié à l'avenir sans autorisation spéciale. Ce fot à l'occasion de cette mesure que la Commune de Paris fit pour la première fois acte d'intervention dans les affaires générales de la nation. Les notables de cette ville , qui s'occupaient encore des élections et de la rédaction de leurs cahiers , interrompirent leurs travaux pour rendre un arrêt contradictoire à l'édit qui portait atteinte à la liberté publique, et pour réclamer contre l'acte arbitraire du conseil. Cette démonstration énergique fit comprendre à la cour qu'il pouvait devenir dangereux de se mettre en lutte trop ouverte avec les députés du tiers , et la détermina à suivre la tactique ténébreuse qu'elle avait adoptée dans le principe, à fomenter des dissensions entre les trois ordres.

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Mais des négociations habilement conduites firent échouer ses tentatives criminelles i le tiers décida le clergé, et ensuite la noblesse, à nommer des commissaires pour aviser aux mesures à prendre pour la réunion.

Monsieur, comte de Provence, monseigneur le comte d'Artois, la reine, le comité Polignac, le comte de Brézé et tous les laquais de la cour jetèrent les hauts cris, et arrachèrent au faible Louis XYI une ordonnance qui interdisait aux nobles de siéger avec les mandataires du peuple. Toutefois cette ordonnance fut révoquée sur les représentations des hommes sages du conseil, qui firent valoir Turgence de ne plus nourrir les défiances, ni semer les tracasseries, ni organiser de petits complots 9 si Ion voulait enfin avoir des subsides.

Pour gagner du temps , on fit courir le bruit que le roi viendrait incessamment aux Etats-Généraux présenter le projet d'un emprunt préparé par le ministre Necker. Cette nouvelle fut très-mal accueillie. Les députés des communes déclarèrent qu'ils ne donneraient leur assentiment à aucune mesure de finances avant que les débats entre les ordres fussent terminés, et protestèrent avec force contre les dispositions hostiles du pouvoir.

L'un des membres apprit à l'assemblée que la capitale était remplie de soldats; que les canons de la Bastille étaient braqués, que les artilleurs invalides demeuraient auprès de leurs pièces, prêts à y mettre le feu au premier signal; que la bibliothèque du roi était encombrée de munitions de guerre, que tout annonçait que la royauté se disposait à s'armer du glaive pour frapper la liberté. Cette communication causa une sorte de frémissement dans l'assemblée , porta au

[Xym. s.] CRIMES des rois, DBS REINES bt dbs EMPEREURS. SOS

comble l'exaspération contre la cour, et fit sentir aux députés du tiers la nécessité de mettre un terme à letfrs discussions intérieures pour résister à Tennemi commun. Car, il faut le dire , des dissidences s'étaient déjà fait remarquer parmi les représentants du peuple; quelques-uns, comme Mirabeau et Sieyès, intriguaient sourdement pour le duc d'Orléans; quelques autres, et parmi eux on distinguait Robespierre, Thouret, Barnave, Grégoire, séduits par des idées abstraites de bien public, s'agitaient pour faire triompher leurs généreux systèmes politiques, sans s'inquiéter des difficultés que devait offrir leur application immédiate.

Habile à exploiter les mauvaises passions conune les plus admirables sentiments, le comité autrichien attisait le feu de la discorde entre les deux factions , et prenait en secret ses dispositions pour soutenir la lutte qui de jour en jour devenait plus imminente ; il massait des forces autour de la capitale et de Versailles, et mettait de nombreux bataillons en mouvement pour former une armée; il donnait en même temps un nouveau degré d'activité aux accaparements de blé, pour affamer les populations ; il organisa même des bandes de pillards pour dévaster les villes et les villages. Sur tous les points du royaume, dans les environs de Paris, dans la Brie, dans la Lorraine, en Normandie, en Bretagne, en Languedoc et en Provence, on fut infesté de ces brigands salariés.

Ce qu'il y avait de plus extraordinaire dans ces apparitions de bandes, c'est qu'on ne pouvait jamais les joindre; dès que les habitants d'une ville s'armaient pour les chasser, ils s'évanouissaient comme par enchantement et reparaissaient sur

d'autres territoires. Â Marseille seulement le peuple put X. 27

mettre la main sur quelques-uns de ces misérables; mais lorsqu'on voulut les juger, la cour, qui redoutait des aveux, fit intervenir le parlement d*Aix, qui évocpia l'afTaireà son tribunal. Le gouverneur de la province appuya les magistrats, traita les Marseillais de rebelles pour avoir veillé à leurs propriétés, et fit marcher des troupes contre la ville. Aussitôt la jeunesse courut aux armes , s'organisa en batailloiis , tira des canons des vaisseaux de guerre qui étaient dans le port , les braqua aux principales entrées, et se prépara à une vigoureuse résistance.

L'exemple de Marseille fut promptement suivi par les villes de Reims, de Caen, d'Orléans, de Nancy, de Rouen, et par une multitude d'autres villes qui s'organisèrent militairement pour résister à la terreur royaliste.

A Paris , malgré les décrets de Louis XVI contre la presse, les journaux, les pamphlets , les brochures se multipliaient à rinOni et se propageaient avec une merveilleuse rapidité dans les districts. L'exaltation politique était arrivée à un tel degré qu'on ne se contentait plus de s'entretenir des affaires publiques dans les assemblées, on courait en foule à une espèce de forum établi au centre du Palais-Royal , dans le jardin , sous une tente. C'était là qu'une nombreuse société de jeunes hommes, pour la plupart appartenant à la presse, venait délibérer publiquement sur les questions à Tordre du jour ; c'était dans celte réunion que se distribuaient les nouvelles, et qu on discutait sur le mérite des députés; c'était là • que se tenaient ces discours éloquents qui remuaient les masses et portaient à la connaissance d'un immense auditoire les machinations du comité autrichien.

pCVni.S.] CRIMES BBS ROIS, DBS REINES bt dbs EMPEREURS. 207

Entraînés par l'exemple, les députés du tiers se déterminèrent enfin à faire acte d'énergie : ils envoyèrent une adresse au roi pour lui annoncer qu'ils s étaient constitués en assemblée des Etats-Généraux; qu'en conséquence ils avaient fait appel aux mandataires de la noblesse et du clergé, pour qu'ils eussent à se réunir à eux, et qu'ils allaient immédiatement procéder à la vérification des pouvoirs sans distinction d'ordres; puis, cette opération terminée, qu'ils allaient commencer Tœuvre de la restauration nationale.

Quelques membres du clergé répondirent à l'appel des communes et vinrent remettre leurs pouvoirs pour la vérification; ensuite on passa à la discussion pour décider le nom qu'il convenait de donner à l'assemblée. Sur la proposition de l'abbé Sieyès , on adopta celui d'Assemblée nationale.

La cour, effrayée de la vigueur que montrait le tiers, et redoutant de se voir débordée par l'opposition, voulut tenter un coup d'état; elle se relira à Marly pour avoir le temps de mûrir son projet définitif, etdécidala suspension tles séances de l'assemblée, sous prétexte de disposer la salle des Menus pour une séance royale. Le 20 juin au matin, Bailly, doyen ou président provisoire , reçut Tavis du grand maître des cérémonies que la salle était fermée; en même temps des hérauts d'armes l'annoncèrent au coin des rues à son de trompe; néanmoins les députés, qui ignoraient ces mesures ou qui en étaient imparfaitement instruits, se présentèrent à la porte principale, et furent brutalement repoussés par les soldats. Vers les neuf heures, Bailly et les deux secrétaires vinrent également pour entrer dans la salle des États, et ne purent obtenir que les portes fussent ouvertes.

fflSTOIRE DES PAPES. ptVm. 8.)

Le comte de Vertan, l'officier de garde, déclara qu'il était seulement autorisé à laisser entrer les dignitaires de la chambre pour prendre les papiers qu'ils jugeraient leur être nécessaires. Le président, les secrétaires et quelques représentants pénétrèrent dans la salle et virent que les bancs avaient déjà été enlevés , et que toutes les avenues étaient gardées par des soldats; alors ils se transportèrent rue du Vieux-Versailles, dans le local du jeu de paume, et déclarèrent la séance ouverte.

Bailly rendit compte des faits qui venaient de se passer, et proposa de mettre en délibération le parti qu'il convenait de prendre dans un moment aussi orageux. Sur la motion du représentant Meunier, les députés décrétèrent ce qui suit : « L'Assemblée nationale , considérant qu'appelée à fixer la » constitution du royaume, à opérer la régénération de l'ordre » public et à maintenir les vrais principes de la monarchie, )) rien ne peut empêcher qu elle continue ses délibérations )) dans quelque lieu qu elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin )) partout où ses membres sont réunis, là est l'Assemblée » nationale; arrête que les représentants prêteront et signe- » ront le serment solennel de ne jamais se séparer, et de se » rassembler partout où les circonstances l'exigeront , jus- » qu'à ce que la constitution du royaume soit établie et aflfer- » mie sur des fondements solides. » Et à l'instant tous, cédant à un noble enthousiasme f prêtèrent serment entre les mains du président, au milieu des acclamations des citoyens qui avaient pénétré dans la salle- Cette démarche était plus que suffisante pour éclairer la cour, et lui faire comprendre que le moment était venu de

[XYIU.S.] CRIMES DB8 ROIS, DBS REINES bt dbs EMPEREURS. 209

cesser toute résistance aux vœux d'une nation entière , qui était fatiguée des abus de l'ancien régime. Mais où a-t-on yu que les grands aient jamais cédé de leur plein gré la plus légère parcelle de leurs prétencius droits? La cour persista dans son projet de séance royale.

Au jour fixé pour la réunion des trois ordres par la proclamation du roi, toutes les rues se remplirent de la foule qui accourait de Versailles et de Paris. Dès le matin, de nombreuses patrouilles parcoururent les avenues et dispersèrent les groupes qui voulaient se former ; de gros détachements de gardes françaises , de Suisses et de gardes de la prévôté entourèrent la salle; et indépendamment de ces troupes, qui formaient une masse de plus de cinq mille hommes, six régiments d'infanterie se tinrent dans les environs de la ville, prêts à marcher.

Ce sévère appareil remplissait les esprits d'épouvante; tous les visages étaient mornes. Une avanie d'étiquette attendait encore les députés des communes à la porte même de la salle. Le marquis de Brézé, grand maître des cérémonies, refusa de les introduire avant que la noblesse et le clergé eussent été placés; et pour se mettre à l'abri d'une pluie battante, ils furent obligés de se réfugier sous un hangar qu'on appelait la Maison de bois ; enfin, Bailly obtint que les portes fussent ouvertes en menaçant de se retirer avec tous les membres du tiers.

Quelques instants après, Louis XVI entra dans la salle, environné des princes du sang, des ducs et pairs, des capitaines de ses gardes, et suivi d'une compagnie de gardes du corps. U cassa conotme inconstitutionnels et illégaux tous les

arrêtes et toutes les décisions du tiers-état; il déclara que rancienne distinction des trois ordres devait être conservée en son entier comme essentiellement liée à la constitution; que les députés devaient former trois chambres et délibérer séparément, sauf les cas où sa majesté jugerait nécessaire de réunir le clergé, la noblesse et le tiers, pour décider des questions d'une utilité générale. Il annonça qu'il voulait ms^intenir dans toute son intégrité les droits seigneuriaux, les propriétés féodales, les dîmes et les prérogatives honorifiques des deux premiers ordres. Il termina par une demande d'emprunts et d'impôts^ ce qui était pour la cour le point capital. Le discours du roi finissait par une injonction aux députés d'avoir à se séparer aussitôt et d'attendre au lendemain matin pour reprendre les séances dans les chambres affectées à chaque ordre.

Après le départ de Louis XVI, le clergé, à l'exception de quelques curés, et la noblesse, obéirent et se retirèrent par la porte qui avait été ouverte pour la cour; les autres députés restèrent à leur place, étonnés, incertains, et semblant s'interroger les uns les autres pour savoir ce qu'ils devaient faire. Mirabeau se lève alors et s'écrie : Messieurs, quelle est » cette insultante dictature? l'appareil des armes, la viola- » tion du temple national, pour vous commander d'être heu- » reux ! Qui vous fait ce commandement? Votre mandataire ! » Qui vous donne des lois impérieuses? Votre mandataire! » Lui qui doit les recevoir ^e nous, messieurs, qui sommes )) revêtus d'un sacerdoce politique et inviolable; de nous, » enfin, de qui vingt-cinq millions dhommes attendent un )) bonheur certain, parce qu'il doit être consenti, donné et

(XVUI. S,1CR1HëS des rois, des REINES et des EMPEREURS. 211

• )) reçu par tous. Mais la liberté de vos délibérations est en-

» chaînée; une force militaire environne les Etats! Où sont

)) les ennemis de la nation? Catilina est-il à* nos portes? Je

» demande qu'en vous couvrant de la dignité de votre puis-

}) sance législative , vous vous renfermiez dans la religion de

» votre serment; il ne nous permet de nous séparer qu'après

» avoir fait la constitution »

En ce moment, l'orateur fut interrompu par le marquis de Brézé, le grand maître des cérémonies, qui, d'une voix basse et mal assurée, venait intimer aux députés , de la part du roi. Tordre de se séparer, u Que voulez-vous à 1 assem- » blée, cria Mirabeau, vous qui n'avez ni place dans cette en- I) ceinte ni droit de parler? Allez dire à votre maître que nous » sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en » sortirons que par la force des baïonnettes. »

La véhémence de cette apostrophe foudroya Tinsolent valet et électrisa l'assemblée. Les députés décrétèrent, séance tenante, le maintien de leurs précédents arrêtés et Tinviolabilité de leurs personnes, déclarant que tout particulier, toute corporation, cour ou commission, qui oserait, pendant ou après la session , poursuivre, rechercher, arrêter ou faire arrêter un député pour raison de ses avis, propositions, opinions émis aux Etats-Généraux , de même que tous ceux qui prêteraient leur ministère pour Texécution de semblables attentats, de quelque part qu'ils fussent ordonnés, seraient considérés comme infâmes et traîtres envers la nation , coupables de crime capital et poursuivis comme tels.

Dans l'intervalle, M. de Brézé s'était dérobé avec précipitation, et était venu porter la réponse de Mirabeau au

aiS HISTOIRE PES PAPES. pLYm. S.]

comité autrichien, qui délibérait sous la présidence de Marie- Antoinelte, Ce message inspira de violentes colères. Quelques courtisans proposèrent même d'en finir avec les représentants du peuple par un affreux attentat. Les plus sages firent observer qu'ils n'avaient pas assez de forces pour exécuter leur projet , et obtinrent qu'il fût ajourné. La reine persista toutefois à vouloir contraindre le tiers à interrompre la séance, et eut recours à des moyens si misérables, que la gravité seule des événements peut les garantir du ridieule et les élever au scandale. On avait construit pour la séance royale une sorte d'amphithéâtre pour y placer le roi et son cortège. Marie-Antoinette ordonna qu'on le fit démolir surle-champ, dans le puéril espoir de troubler par le.bruit des marteaux et des scies , par l'embarras des échelles, par l'enlèvement des tapisseries et des panneaux, une délibération qu'elle ne pouvait empêcher par la force. Des ouvriers furent introduits et commencèrent leur bruyante besogne. Mais le calme de l'assemblée les frappa d'étonnement et d'admiration; tous, d'un commun accord, interrompirent leur travail et écoutèrent les orateurs dans un silence religieux.

Tel fut le résultat de cette séance extraordinaire sur laquelle avaient tant compté les infâmes conseillers de Louis XYI. Les nouvelles circulèrent rapidement de Versailles à Paris et accrurent l'agitation qui régnait dans la capitale. On ne saurait peindre le frissonnement qu'éprouva la grande ville à ces seuls mots : « Louis XYI a tout cassé. » a 11 semble, dit une )) brochure du temps, que la lave d'un volcan bouillonne sous » les pieds; qu'il ne faut qu'un signal pour faire éclater la » guerre civile. Gloire éternelle aux représentants de la na-

[XVIII. s.] CRIMES DBS ROIS, des REINES bt des EMPEREURS. 213

)> tion ; ils ont imprimé une tache indélébile au front du des- » pote; ils ont bravé le glaive de sa soldalésque; ils ont été » les dignes élus du peuple »

Ces mouvements de l'opinion publique agirent puissamment sur la cour et la portèrent à prendre des précautions extraordinaires contre une invasion des Parisiens. On mit des troupes, des canons et des avant-postes au pont de Sèvres, pour repousser les citoyens s'ils tentaient de venir prêter main-forte à l'Assemblée nationale. Néanmoins la terreur commença à gagner l*àme pusillanime des princes,. et les décida à donner au roi le conseil de revenir sur ses précédentes déclarations et dinviter les députés du clergé et de la noblesse à se réunir aux représentants du tiers-état.

Cette concession, que réclamait depuis si longtemps l'Assemblée nationale^ se trouva ainsi arrachée par la force des événements quatre jours après avoir été formellement refusée parla cour. Du reste, on n'en sut aucun gré à Louis XYI. Les choses avaient marché; et la question qui occupait les esprits était celle du grand déploiement de troupes et de l'appareil militaire dont le gouvernement affectait de s*entourer. On se demandait dans quel but on agglomérait sur un même point des corps d'artillerie, cent pièces de canon, des masses de soldats étrangers, les régiments de Salis- Samade, Châteaux -Vieux, Diesback, Royal-Suisse, Royal- Allemand, Rœmer, Bercheny, EsterKay et une multitude de hussards autrichiens et de pandours, qui étaient campés, les uns au Champ-de-Mars , les autres à Saint-Denis. On s'inquiétait de voir Versailles cernée par des troupes, et les avenues du château garnies de canons pointés sur la salle des

États-Généraux. Une circonstance fortuite vint heureusement mettre un terme aux incertitudes et éclairer la nation sur les 'complots du comité autrichien. Le maréchal de Broglie perdit le brouillon d'une lettre qu'il adressait aa prince de Condé, et dans laquelle ce misérable dévoilait les coupables projets de la cour. Cette lettre fiit immédiate^ ment imprimée et répandue dans la capitale; elle était ainsi conçue :

(( Comme je l'avais prévu et dit une fois à votre altesse , )) la plupart des députés du tiers deviennent des loups affa- » mes, qui n'ont en vue qu'une seule proie, la haute no- » blesse. Ils sont d'autant plus hardis que leur grand nonibre » les rassure, et que nous ne faisons rien de ce qu'il fendrait » pour les épouvanter et les décourager. Avec cinquante » mille soldats je me chargerais volontiers de dissiper tou^ » ces beaux esprits et cette foule d'imbéciles qui applau- )) dissent, écoutent et encouragent. Une salve de canons » chargés à mitraille et une vigoureuse fusillade auraient » bientôt fait raison de ces argumentateurs, et remis la puis- » sance absolue qui s'éteint à la place de cet esprit républi- )) cain qui se forme. Aujourd'hui le mal est grand, mais il » ne faut point se désespérer; que tous les membres de notre )) parti travaillent à diviser ces braillards et cherchent à » avancer le moment où nous pourrons agir. Toutefois , je I) vous préviens que nous ne devons compter que sur les » troupes étrangères »

On était déjà informé à Versailles que les gardes*françaises casernes à Paris avaient établi parmi eux 'une société secrète 9 dans laquelle ils s'engageaient à n'exécator

[3IV1IK&1 CRIMES DBS ROIS» Mg REINES bt des EMPEREURS. 915

aucun des ordres qui leur seraient donnés s'ils étai^t contraires aux intérêts de l'Assemblée nationale. Des arrestations avaient été opérées aussitôt dans ce régiment pour intimidei* les militaires, et onze jeunes soldats avaient été envoyés à l'Abbaye pour de là être transférés à Bicétre. Mais la veille du jour fixé pour leur départ, ils trouvèrent le moyen de faire tenir une lettre aux jeunes gens qui se rassemblaient au Palais-Royal. Un d'eux ayant lu le message, monta sur une cha^, et s adressant aux assistants :

« Messieurs, s'écria-t-il^ les braves soldats qui ont épar- )» gué à Versailles le sang de nos concitoyens sont détenus à » r Abbaye; allons les délivrer! » Les cris « à l'Abbaye! à )i r Abbaye! » retentirent de toutes parts ^ et aussitôt deux cents jeunes gens , tous de la classe de la bourgcQisie et pleins d'ardeur^ se dirigèrent du côté du fauboui^ Saint-Gefmain.

Cette petite troupe se grossit en route ^ d'abord de quelques ouvriers qui se munirent de barres de fer, ensuite d'une multitude de curieux; elle était de plus de quatre mille hommes en arrivant à la prison. Le premier guichet fut bientôt enfoncé; puis avec le jeu des maillets, cfes pinces et des haches^ on brisa les portes intérieures : à huit heures les prisonniers étaient libres. Comme ils sortaient, des compagnies de dragons et hussards arrivèrent à bride abattue et le sabre à la main. Les citoyens se jetèrent au devant des chevaux , saisirent les rênes et forcèrent les cavaliers à remettre leurs armes dans les fourreaux. Cette expédition ne coûta p^ une goutte de sang.

Les gardes*firançaises n'étaient pas seuls à donner des exemples d'insubordination; une compagnie des gardes du

216 HISTOIRE DES PAPES. [XVIIl.S.)

corps avait refîisé de marcher contre les citoyens , et avait été cassée pour ce fait ; des régiments qu'on avait eu Timprudence de faire passer à Paris , s'étaient débandés et avaient été fraterniser au Palais-Royal avec les libérateurs desgaidesfrançaises. Parmi ceux qui étaient restés fidèles, beaucoup avaient déclaré qu'ils refuseraient de faire feu sur le peuple. La contagion des idées révolutionnaires envahissait jusqu'à l'armée: les soldats commençaient à se plaindre de l'usage aristocratique qui fermait au mérite et au courage la voie de l'avancement, pour réserver toutes les places aut nobles; ils faisaient entendre de violentes récriminations contre la rigueur du code militaire et l'infamie des punitions qui leur étaient infligées. Un garde-française osa même écrire à son colonel : « Vous traitez de braves gens comme » des esclaves; vous frappez des hommes qui sont vos frères, » vos égaux , lorsqu'ils refusent d'obéir aveuglément à vos » ordres iniques ; vous voulez qu'un militaire ne soit ni firany) çais, ni citoyen, ni fils, ni père, ni époux; vous voulez » que. ce soit un chien de guerre prêt [à dévorer, à votre » signe, amis, parents, frères, fenunes et enfants.... »

D'après ces dispositions, le comité secret de la reine jugea qu'il ne pouvait faire aucun fond sur les troupes françaises; alors il réunit en corps darmée les régiments étrangers et les mit sous les ordres du maréchal de Broglie , dont la servilité et l'abnégation patriotique lui étaient parfaitement connues. Celui-ci se conduisit avec sa jactance ordinaire, dressa lés plans des massacres qu'il voulait faire exécuter , et annonça avec fracas qu'avant huit jours, grâce à son énergie, a France serait rentrée dans l'obéissance.

{XVUI.S.] CRIMES DÉS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 217

Marie-Antoinette applaudissait aux forfanteries du maréchal, et le baron de Breteuil , Tâme damnée de la reine , disait, portes ouvertes : « Au surplus, s'il faut brûler Paris, » on brûlera Paris ; on décimera ses habitants. Aux grands }) maux les grands remèdes ! D'ailleurs c'est le salut de la )) royauté qui l'ordonne ; et périssent des millions d'hommes I) plutôt que le trône des Bourbons. »

Avant de frapper le grand coup et de procéder au renvoi des députés du tiers-état, la cour voulut, par excès de prudence, enlever toute force aux Parisiens en les affamant. Par les ordres du comité autrichien , tous les blés qui existaient dans les halles furent évacués hors de la capitale^ les arrivages furent arrêtés, et en peu de jours la disette se fit sentir. La misère devint si atroce, que les malheureux ouvriers en étaient réduits à assiéger les portes des boulangers et à attendre douze et quinze heures pour obtenir un peu de pain noifètre, terreux, amer, qui donnait des inflammations à la gorge et causait des douleurs d'entrailks. « J'ai vu, dit le » rédacteur d'un journal royaliste, dans les dépôts, desmor- » ceaux de farine d'une couleur jaune , d'une odeur infecte, )> et qui formait des masses tellement durcies, qu'il fallait » les frapper avec des haches pour en détacher des portions. » Moi-même, rebuté des difficultés que j'éprouvais à me » procurer du pain , je renonçai absolument à celte nourri- » ture. Ayant été obligé, au plus fort de la disette, de me I) rendre à Versailles et d'y faife un séjour, je voulus exami- • » ner le pain que Ton mangeait au château ; nulle part je ne » vis le pain de seigle, qui , suivant les ministres, était servi »à la faoïille royale; j'aperçus, au contraire, que tout le

» monde, même les domestiques, y mangeait un pain exquis, » de la plus belle et de la meilleure qualité.... ))

Tout paraissant amené à point, la cour s'occupa de com^ pléter ses préparatifs militaires à Paris et à Versailles; la forteresse de la Bastille fut pourvue d'approvisionnements de guerre de toute espèce et la garnison renforcée ; quinze pièces de canon furent disposées dans les créneaux des tours qui regardaient la rue Saint-Antoine, les boulevards et les faubourgs, et douze fusils de rempart furent montés sur leurs affûts; en outre on fit entrer dans le château quatre cents biscaïens^ quatorze coffrets de boulets sabotés, quinze mille cartouches et cent vingt barils de poudre; on prévit même le cas où les assaillante s'approcheraient trop près des renoh parts pour être atteints par le canon , et Ton versa sur les tours des charretées de pavés , de ferrements, de boulets et de vieilles poutres. Le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille , n'avait négligé qu'une chose , celle des afJ^rovisionnements de bouche, tant il était persuadé que la première décharge d'artillerie ferait trembler la capitale et mettrait les rebelles à la raison. Quelques r^ments étrangers devaient compléter la garnison de Versailles et arriver l'avant- veille du jour fixé par Louis XVI pour un nouveau lit de justice, où il était résolu à prononcer la dissolution des États-Généraux.

Déjà le comte d'Artois ne prenait plus la peine de cacher les coupables projets de la cour, et disait à son qptourage: a Dans quelques jours nous serons débarrassés de ces poli^ » sons de députés , et plus tôt encore nous aurons chassé ce » coquin de Necker. f>

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