‹ Histoire des papes (volume 4)Chapitre 6 sur 49 · IXVIII.S.] CRIMES DES R0I8, dbs REINES R des EMPEREURS. S · texte numérisé non relu

IXVIII.S.] CRIMES DES R0I8, dbs REINES R des EMPEREURS. S

Ce fut en effet par le ministre des finances que Ton com* mença; le 11 juillet» Necker reçut une lettre de cachet qui lui annonçait sa disgrâce et lui enjoigns^it de quitter mystérieusement Versailles et la France. 11 obéit , monta aussitôt en voiture 9 et sans même faire prévenir madame de Staël» sa fille» il gagna les frontières de Flandre. Les ministres de Saint-Priest^ de Montmorin» de la Luzerne» reçurent, également l'ordre de quitter la cour et de remettre leurs portefeuilles aux hommes impopulaires qui avaient été désignés comme leurs successeurs par Marie-Antoinette. Le baron de fireteuil fut nommé président des finances; la Galaisière, contrôleur-général ; le maréchal de Broglie fut élevé au département de la guerre; M. de la Porte» à l'intendance , et Foulon à la marine. Quoique cette réaction eût été opérée dans le plus grand secret» le renvoi de Necker et de ses collègues ne tarda pas à être connu. Avant même que- la nourvelle en fût parvenue à Paris, l'on s'attendait à quelque chose d'eitraordinaire» à cause du passage inusité de troupes de fantassins » de cavaliers et d'artilleurs qui se dirigeaient sur Versailles» en traversant les rues de la capitale, ainsi que par les énormes placards alTichés au coin des rues , où l'on enjoignait aux habitants » de par le roi , de rester dans leurs demeures, de ne point se rassembler sur les places» et de n'avoir aucune inquiétude de la présence des corps d'armée.

Malgré la défense de sa majesté, le Palais-Royal se remplit d'une foule de citoyens avides de connaître les motifs de ce ^nd mouvement militaire» et d'argumenter sur les raisons secrètes qui faisaient agir la cour. Une voix, dominant toutes les autres , fît entendre ces mots : << Necker est exilé ! ») En un

instant la nouvelle circula d'un bout à l'autre du jardin ; on entoura celui qui l'avait apportée, on l'accabla de questions, et comme l'émotioi^ l'empêchait de parler, on supposa qu'il était agent provocateur ; .on laccabla d'injures, et on se préparait à le jeter dans le bassin, lorsqu'un député du tiers fendit la foule et vint confirmer la vérité du renvoi du ministi:e. Au même instant,, le canon du cadran solaire retentit et annonça l'heure de midi. On ne saurait rendre le sombre sentiment de terreur dont ce bruit pénétra toutes les âmes ; chacun resta comme cloué à sa place ; enfin un jeune homme , Camille Desmoulius , surmontant cette impression , s élança sur une table, arracha une feuille d'arbre, la plaça à son chapeau, brandit une épée d'une main, montra de Tautre un pistolet, et poussa le cri terrible : « Aux armes ! » Les assistants lui répondirent par le cri mille fois répété a Aux armes!» Tous, à son exemple, se parèrent de la cocarde qu'il avait improvisée, et se formèrent en comité délibérant. Ils décidèrent que les jeux , les spectacles seraient fermés , et les danses défendues en signe de deuil.

Des pelotons allèrent sur-le-champ transmettre cet ordre dans les théâtres et aux barrières; d'autres troupes, à la tête desquelles se mirent des créatures du duc d*Orléans , se dirigèrent vers un cabinet de figures de cire. On prit les bustes de Necker et du prince , on les couvrit de crêpes et on les porta en triomphe au milieu d'un concours prodigieux d'hommes armés de bâtons, d'épées, de pistolets et de haches. Le cortège défila par la rue Richelieu, le boulevard, par les rues Saint-Mariin , Grenétat, Saint-Denis, la Ferronnerie, .Saint-Honoré, et vint déboucher sur la place

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YeBdMne. Là, il rencontra un escadron de dragons cpA le contraignit à rebrousser chemin et à laisser au pouvoir de la troupe le bnste de Nedier^ qui avait été brisé dans le tn^ mnlte , le cadavre d'un garde-française sans armes qu'un officier avait transpercé d'un coup de sabre ^ et plusieurs personnes gravement blessées.

Vers le soir, dans le jardin des Tuileries, de nouveaux attroupements se formèrent, en grande partie composés de femmes et denfants qui revenaient des Champs-Elysées. Néanmoins le baron de Bezenval , commandant la force armée , qui faisait achever un mouvement de concentration de troupes sur la place Louis XV, eut fantaisie de repousser tout ce peuple, suivant l'excuse qu'il donna de son atroce conduite devant le Chàtelet , et commanda au prince de Lambesc de charger à la tête de ses dragons. Ce jeune homme, l'un des amants de la reine , était cité pour ses mœurs féroces et dissolues; charmé d'avoir l'occasion de faire preuve de bravoure sur des gens désarmés, il s'avança fièrement à la tête du régiment de Royal-Allemand, que Marie-Antoinette appelait son invincible, il traversa au galop la Ibule qui remplissait les allées du jardin ; et pour animer ses sbires^ il sabra une malheureuse femme^ un vieillard et de jeunes enfants.

De toutes parts on cria a au meurtre ! » Au lieu de fuir, le peuple forma une barricade, lança sur les soldats, ou plutôt sur les assassins, des pierres , des chaises et tout ce qui tombait sous la main. Inquiet^ tremblant sur le succès de sa criminelle agression, le prince de Lambesc s'empressa de former ses troupes en bataille et de se replier sur la place.

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La population qui encombrait les Tuileries s'échappa aussitôt et courut dans tout Paris en appelant aux armes. On senna le tocsin, on enfonça les boutiques d'armuriers^ on força les portes de l'hôtel de ville; puis les citoyens, réunis aux gardes-françaises qui s'étaient échappés de leurs casernes, marchèrent sur un détachement de Roval-ÂIlemand qui stationnait devant l'hôtel de Montmorency, sur le boulevard. Celui-ci, après avoir essuyé une déchaîne qui lui tua quelques hommes , se replia sur le gros des troupes réunies à la place Louis XV. Le peuple se prépara aussitôt à attaquer la place; mais le baron de Bezenval et le prince de Làmbesc trouvèrent plus prudent de céder le terrain.

Dans le même temps , les barrières de Paris étaient attaquées par les ouvriers et incendiées ; de sorte que la capitale était comme entourée d un cercle de fou qui ressortait sur le crépuscule qui commençait à paraître. La nuit qui succéda à cette journée fot encore plus agitée ; les rues furent constamment sillonnées par des patrouilles bourgeoises, par des détachements de soldats du guet, de gardes-françaises. De temps en teiùps on poussait des cris d'alarme et on tirait des coups de fosil qui se mêlaient au bruit du tocsin et glaçaient les cœurs d'épouvante. L'incendie des barrières contiifuait à éclairer l'horizon de lueurs sinistres. Cependant , au milieu du désordre même , un pouvoir nouveau s'établissait. Les électeurs de la ville s'étaient constitués en corps municipal,^ avaient fait ouvrir les magasins d'armes qui se trouvaient à la commune, et avaient décrété l'organisation d'une milice parisienne sous le nom de garde nationale, composée de seize légions, sous les ordres d un

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commandant général^ d'un commandant en second^ d'un ms^or général, et ayant chacune un état-major choisi par le comité permanent. Tel fut le premier acte d'autorité publique des électeurs. Le lendemain, par un second arrêté, ils décidèrent qu'une députation irait à Versailles demander à l'assemblée des représentants la confirmation de l'établissement de la troupe urbaine , .la responsabilité des ministres et l'éloignement des troupes étrangères.

Pendant que les députés-électeurs se mettaient en devoir de remplir leur mandat et se rendaient à Versailles, le peuple continuait à parcourir les rues de la capitale , demandant du pain et des armes. Des groupes se portèrent au gardemeubles de la couronne et enlevèrent un canon d*ai^ent et quelques armures de prix; d'autres groupes envahirent la maison des Lazaristes, qui étaient désignés comme accapareurs, forcèrent les portes des greniers et y trouvèrent des approvisionnements de farine, dont ils chargèrent cinquantedeux voitures, qui furent immédiatement conduites à la halle.

Sur toutes les places, dans les carrefours , dans les rues, la population montrait une agitation extraordinaire; de tous côtés on ouvrait des tranchées, on formait des barricades avec des tonneaux, on improvisait des corps de garde. Le tocsin retentissait toujours : des hommes passaient dans les quartiers , invitaient de la voix et à l'aide d'une sonnette les habitants à se rendre à leur district respectif; les ^lises et les couvents étaient devenus des lieux d'assemblées pour les districts., Lesmotionnaires du Palais-Royalne désemparaient pas ni le jour ni la nuit; le jardin et les cafés étaient constamment remplis d*une foule avide de nouvelles. On y fit

^ KHSTOi&E BBS PANS. fXYUl. &]

courir les broitB qui avaient transpiré sur les projets de la cour; savoir, que dans la nuit du 14 au 15 juiliet oa devait procéder à l'arrestation de& membres les plus influente de l'Assemblée najtionale^ ainsi qu'à celle d'un grand nombre des électeurs de Paris, et de tous les citoyens qui avaient marqué par leur patriotisme; qu'ensuite on devait fairç euttpurer la capitale par des lignes militaires , bloquer les bal^rières et mettre la ville sous le coup des batteries de Montmartre, do Passy, et sous le feu de la Bastille. Cette découverti^, que ne justâiiaient que tcop les divers renseignements obtep^i» dana les journées précédentes sur la conspirati<mi dUt comité Polignac, portèrent l'exaspération dui paiple k ^n confie. On Qt^ circuler une liste de proscription où l'oui promettait des récompenses à ceux qui apporteraient les t^t^s du comte d'Artois, du prince de Condé, du maréchal de Broglie» du baron de Bezenval, de Berthier, du baron, de Çreteuii^ de Foulon, du prince de Lambesc et de plusieurs autres amants ou sicaires de Alarie-Antoinette. On s'occupa si^rtput au Çalais-Royal des moyens de se procurer des armes* I^esouvrierjs enfer furent employa à forgendes piques, et eu trente-six heures en fabriquèrent cinquante mille.

Un. nouveau renfort vint au peuple : la cour, ne pouvant compter sur la fidélité des troupes qui étaient à Paris, avaiti fait parvenir au colonel des gardes*fran^ses Tordre d'éva^ cuer la capitale et de se rendre à Saint-Denis. Les soldats nafasère^t d'obéir; les sous-officiers se joignirent à eux, eti vinrent se mettre à la disposition de la commune. La ville acquit ainsi un régiment] de trois mille hommes, des artilleurs et des canons.

fXVm.S.)GRIHESDEa]UN5^MaREINË&n des EMPEREURS.SiB

Daiis le moment même où ces militaires traversateat lea bouleyards, un corps de la milice nationale découvrait , au port Saint-Nicolas, un bateau chargé de cinq milliers de peudre. Lea munitions furent aussitôt transportées à l'hôtel de TiUe et déposées dans ujoe salle basse ^ à la garde de l'abbé Leiewe, qui en fit la distribution. Cette affaire mit en évidence la trahison du prévôt Flesselles j qu'on soupçonnait dqà d'être de connivence avec la cour» et dont plus tard on acquit la preuve par la saisie de dépêches importantes.

On arrêta également un immense convoi de £arines dirigé .vers le Ghamp^-de-Mars, où se trouvlaient campés plusieurs régiments. La destination de ces approvisionnements fit supposer que des armes se trouvaient à FHôtel des Invalides, et l'on décida que l'on irait sommer le gouverneur de mettre ses magasins à la disposition du peuple. Mais comme il se faisait tard, on remit l'expédition au lendemain. La nuit sepassa sans événement extraordinaire; seulement les rues âaient sillonnées conmie la veille par des cohortes armées qui se succédaient d'heure en heure. ^

A Versailles se passaient des scènes bien différentes. Dès que les lâches conseillers de Louis XYI avaient eu connaissance des mouvements des Parisiems , ils avaient fait garnir de troupes et de canons les ponts de Sèvres et de Saint-Cloud, et avaient' Ëiit fermer les barrières pour intercepter toutes les communications. A l'intérieur, dans le château même, s'ouvrait une fête brillante; les princes, les princesses, Marie- Ântoinette et son cortège de mignonnes, les épaules et la gorgewies, parées de fleurs^ se promenaient au milieu des salles de banquet, distribuant l'or, les caresses et les eaJiai;-

talions aux hordes de soldats qui se gorgeaient de viandes et de liqueurs , et qui dans leurs chants impies osaient proclamer l'asservissement de la France.

C était dans la nuit suivante que la cour avait résolu d'agir; le comité Polignac avait décidé qu'au moment de l'attaque de Paris, les régiments de Royal-Allemand, Royal- Étranger et les hussards environneraient la salle des Ëtats, enlèveraient les députés patriotes, et en cas de résistance les égorgeraient. Telle était l'immoralité des courtisans » qu'ils préludaient par des chants brutaux et par des danses à cet horrible attentat. Ainsi le soleil du 14 juillet éclairait à lafois de ses premiers rayons les saturnales de Versailles et les massacres de Paris.

Dès l'aube^ un peuple immense couvrait les quais ^ les boulevards, les rues, les places, attendant le signal pour recommencer la lutte et exécuter le projet de la veille. Parmi les combattants, les uns portaient des costumes d'anciens guerriers, des casques, des rondaches; les autres brandissaient des armes de sauvages; un citadin agitait la lance de Boucicaut, un autre portait fièrement le sabre de duGuesclin; des ouvriers, des femmes, des enfants se trouvaient armés de fusils, de mousquets » de pistolets et de poignards des siècles passés, qu'ils avaient trouvés dans le garde-meubles; ce qui présentait un spectacle bizarre et imposant. Tout à coup le cri , « Aux Invalides ! » sortit du Palais-Royal et alla retentir jusqu'à la place de l'Hôtel de ville. Alors toute cette masse se mit en mouvement. L'expédition ne laissait pas que d'être très-périlleuse : on savait que trois régiments étaient campés au Gbamp-de-Mars; que le gouverneur de

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l'Hôtel avait des canons, des munitions, un fort détachement du régiment d'artillerie de Toul à sa disposition avec ses pièces, et que la veille même la troupe se tenait en armes derrière les fossés. Mais un peuple qui combat pour la liberté mesure-t-il jamais le danger? La foule avançait toujours. Par un heureux hasard, il se trouva que la garnison, fatiguée de trois nuits de veille, s*était retirée dans ses quartiers; de sorte que les citoyens purent arriver jusqu'à la grille sans avoir eu un seul coup de feu à tirer. Le chef du détachement entra en pourparlers avec les sentinelles, fit appeler le gouverneur et le somma d'avoir à lui remettre son magasin d'armes. Comme celui-ci hésitait à répondre, des enfants escaladèrent les fossés, désarmèrent les sentinelles et ouvrirent les grilles; le peuple se précipita dans Thôtel et enleva vingt-huit mille fusils et vingt pièces de canon.

Sur le côté opposé de Paris, une autre scène commençait; c'était l'attaque de la Bastille. Le marquis de Launay, commandant de cette forteresse , avait refusé brutalement à deux députations de livrer des armes; plus tard, une troisième députation s'étant présentée, il avait fait tirer sur elle. Enfin, M. Thuriotdela Rosière, député du district, étant parvenu à se faire admettre en sa présence , il avait répondu par des insolences aux sommations qui lui étaient faites de retirer le canon qui menaçait la ville; ce misérable osa faire plus encore, et joignit Tatrocité à l'impertinence : pendant les pourparlers, une troupe de jeunes gens sans armes était entrée dans la première cour, séparée de la forteresse par un fossé ; lorsque Thuriôt de la Rosière se présenta pour sortir, le pont-levis étant baissé , ces jeunes gens s'avancèrent, de-

mandant des fnsils ; alors de Lannay commanda de réIeTer la herse et de faire feu sur ces infortunés.

Au bruit de la fusillade de Tintérieur, le peuple devina qu'on assassinait ses parlementaires ; un immense cri s'échappa de toutes les poitrines à la fois : te Vengeance! )> et l'attaque de la Bastille commença. Trois fois les assatUànts se ruèrent sous le feu terrible que vomissaient les tours de la forteresse , et trois fois ils furent contraints de battre en retraite , laissant un grand nombre de moi^ts et de blessés sur la place; enfin ^ après cinq heures de combat, ils par-» vinrent à établir en face du pont-levis une batterie composée d'un mortier, de deux pièces de quatre et du canon d'âr-' gent enlevé au garde-meubles.

La garnison pensa alors à se rendre et cessa de tirer. Un officier suisse appela à travers un créneau et tendit un billet. Une planche fut jetée en travers du fossé; un huissier nommé Maillard s'élança sur ce pont vacillant et dangereux, prit l'écrit et le porta au commandant Hullin; celui-ci lut à haute voix : « Nous avons vingt milliers de poudre, disaient » les assiégés; nous ferons sauter tout le quartier si vous » n'acceptez la capitulation, avec garantie de la vie saute » pour toute la garnison. — 'Foi d'officier, dit Hullin, nous » Tacceptons. — Et nous, nous la refusons! crièrent mille » voix parmi les assaillants; vengeance, vengeance pour nos » frères traîtreusement assassinés ! » Malgré cette protestation , les ponts s'abaissèrent , et le peuple se précipita dans la Bastille. En un instant la foule remplit la double enceinte et les huit tours; les assiégés furent faits prisonniers; deux officiers et quelques invalides , qui tiraient encore sur les

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Tainqueurs, furent tués sur la place; le major de Losme subit le même sort; rinfôme de Lauiiay futtraîaé àla Grève et décapité en vue de Thôtel de ville ; sa tête fut placée au bout d'une pique. On trouva dans sa poche un billet signé FlesselleSy qui contenait ces mots : « J amuse les Parisiens » avec des cocardes et des promesses; tenez bon jusqu'au » soir, l'armée est en marche, et vous aurez du renfort. »

Cette lettre fut sur-le-champ portée à la Commune et lue au comité des électeurs assemblés en permanence. A cette lecture, le prévôt des marchands^ interdit et tremblant, put , à peine balbutier quelques mots pour sa défense : « Sortez , f> monsieur de Flesselles, cria l'un des membres du comité; » vous êtes un traître ; vous avez trahi la nation , la nation » vous abandonne. » A l'instant même ce misérable fut saisi par un robuste ouvrier, et entraîné hors de la salle : on le . conduisait à une lanterne pour le pendre^ lorsqu'il fut tué , d'un coup de pistolet.

La nuit qui suivit cette mémorable journée fut extrêmement agitée; c'était celle indiquée pour l'exécution du complot de la cour; mais la prise de la Bastille avait singulièrement changé l'état des choses. Tous ces courtisans, qui, la veille encore, appelaient la grande insurrection nationale une émeute de brigands salariés, maintenant, consternés, anéantis, osaient à peine envisager Fabime ouvert sous leurs pas. Marie-Antoinette, cette femme si audacieuse dans le succès, commençait à comprendre dans quel péril l'avaient jetée ses lâches complaisants, et se trouvait sans force pour conjurer le danger. De tous ces plats valets qu elle avait élevés au

pouvoir, de tous ces ducs, de tous ces princes qu elle avaît X. ' 30

as» HISTOIRE DES PAPES. [XYIILS.]

gorgés d'or, pas un seul n'avait assez de courage pour venir apprendre à Louis XYl que le peuple, debout, triomphant^ allait se trouver face à Face avec la royauté avilie, dégradée, sans crédit, .sans argent^ sans ressources. On lui dit seu* lement que le comité avait décidé l'ajournem'ent de ses projets contre les Etats-Généraux. Ënûn^ dans la soirée, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt se détermina à pénétrer dans l'appartement de Louis XYl, qui était déjà couché et profondément endormi; il le réveilla, lui rendit compte des événements de la capitale, et lui conseilla, pour calmer l'agi-tation des esprits, de paraître le lendemain à l'Assemblée nationalct de rappeler Necker et d'éloigner les soldats étrangers. Le 15^ dès l'ouverture de la séance, plusieurs députés demandèrent que l'Assemblée nationale déclarât qu'elle allait immédiatement aviser aux moyens de rétablir le calme dans Paris, et s'occuper de rédiger une nouvelle adresse au roi pour lui demander le renvoi des troupes de la capitale et le libre arrivage des grains et des farines. Ce parti ayant été^ adopté à l'unanimité , Vingt-quatre députés furent désignés pour se rendre sur-le-champ auprès de sa majesté. Mais au moment où ils allaient quitter la salle, le duc de Liancourt demanda la parole, et annonça qu'il était autorisé à dire que le roi , de son propre mouvement^ s'était déterminé à venir au milieu des représentants. Quelques minutes après, Louis XYl parut en effet, sans gardes, accompagné de ses deux frères. Il s'avança dans la salle, et, debout, en hce de l'assemblée, il prononça d'une voix émue ce discours : « Le » chef de la nation vient avec confiance au milieu de ses re* » présentants pour leur témoigner sa peine et les inviter à

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» trouver le moyen d'apaiser les troubles. Je sais qu'on a » donné d'injustes préventions; je sais qu'on a osé publier » que vos personnes n'étaient point en sûreté. Serait-il donc » nécessaire de vous rassurer sur des bruits aussi coupables, )) démentis d'avance par mon caractère connu? Eh bien ! c'est ï) moi qui déclare ne faire qu un avec mon peuple; c'est moi » qui me Oe à vous! Aidez-inoi dans cette circonstance à as- » surer le salut de l'état ; je l'attends de l'Assemblée natio- » nale. Déjà j'ai ordonné aux troupes d'évacuer Paris et » Versailles. Je remets au président la lettre de rappel du )) ministre Necker, et je vous invite à faire connaître mes )) dispositions à la capitale. »

Quel changement de langage ! la royauté s'avoue impuissante à faire le bien de la nation; et quelques jours avant, elle intimait du haut de son lit de justice des ordres hautains et menaçants. Dès ce moment Versailles fut dans l'ivresse, et le château dans la consternation et dans le deuil. Une terreur panique s'empara de toute la cour : le comte d'Artois et ses deux fils, les ducs d'Angouléme et de Berry ; le prince de Condé , son fils le duc de Bourbon et son petit-fils le duc d'Enghien; le prince de Conti, l'exécrable famille des Polignac et plusieurs des grands seigneurs qui composaient le comité autrichien, quittèrent précipitamment la ville et gagnèrent la frontière , dans le double but de fuir la colère du peuple et de mendier au dehors, chez les rois ennemis, les moyens d'asservir de nouveau la France.

Louis XVI fut également sur le point de céder aux instances de sa femme et d'opérer une retraite sur les pays étrangers; mais l'amour de l'autorité, si puissant même sur

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les plus faibles caractères, lui fit abandonner ce projet; il se persuada qu'il serait toujours libre d'en venii* à cette mesure extrême si l'horizon s'assombrissait , et qu'en attendant il ne devait pas légèrement risquer sa couronne.

L'Assemblée nationale, chargée de faire connaître les promesses du roi , avait envoyé une députation de quatre-vingts représentants à Paris. On remarquait parmi eux les ducs d*Âiguillon et de la Rochefoucauld-Liancourt; Matthieu de Montmorency, l'un des plus ardents révolutionnaires de l'époque; le fameux évêque d'Aulun, Talleyrand-Périgord, le marquis de la Fayette et Bailly.

A leur entrée dans Paris, les commissaires furent environnés par une troupe de bourgeois et de soldats armés, qui leur servirent de cortège d'honneur et les conduisirent à l'hôtel de ville , où siégeait le comité permanent. Arrivés sur la place de Grève , leurs regards furent frappés par le spectacle magique d'une foule qui faisait retentir les airs d'applaudissements et de cris de joie. Dans la salle des séances^ ils trouvèrent un public si nombreux, si transporté d'ivresse, qu'ils purent à peine obtenir un moment de silence. Enfin le marquis de la Fayette étant monté sur une tribune improvisée, prit la parole et annonça que le roi était venu au milieu de l'Assemblée nationale sans pompe , sans appareil; qu'il avait confirmé rétablissement de la milice nationale et promis de faire renaître l'abondance dans la capitale.

Toujours magnanime et crédule dans ses triomphes^ le peuple pardonna , ajouta foi aux promesses du monarque , et répondit par des cris de vive le roi ! vive la ûation ! tivent

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leç députée! Au milieu de ces transports t le marquis de la Fayette fut proclamé commandait de la milice parisienne, le vicomte de Noailles major général ; Bailly fut également élu par acclamation maire de la capitale. La nomination de oes trois députés' annonçait le triomphe complet du parti populaire. Dès ce moment^ la royauté descendait au troisième degré des puissances de l'état , c'est-à-dire se trouvait réduite à avoir moins d'autorité que l'Assemblée nationale et que la Commune de Paris.

Louis XVI voulut tenter un nouvel effort pour ressaisir le sceptre qui lui échappait : il lit annoncer, le 16, qu'il se rendrait dans sa bonne ville de Paris. En effet, le lendemain, il quitta Versailles, à huit heures du matin, accompagné d'une députation^ et escorté par la milice bourgeoise, qui formait deux haies à droite et à gauche de la route. Aux portes de la capitale, il fut reçu par le corps municipal et par Bailly, et conduit en triomphe à l'hôtel de ville, où il prit la cocarde nationale aux acclamations de tous les assistants. Puis , cette cérémonie terminée, il retourna dans la même journée à Versailles.

On put croire un instant que l'apparition de sa majesté avait sufG pour faire cesser lés désordres ; mais le calme ne duraquepeude jouï*s,et la capitale devint encore le théàtre^de scènes terribles. S'il faut en croire les historiens du temps, les nouveaux soulèvements furent en grande partie le résultat des machinations de Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, qui depuis plusieurs années songeait à renverser la branche aînée des Bourbons et à s'asseoir sur le trône de France. Ce digne rejeton d'un valet d'écurie et d'une éhontée messaline

m HISTOIRE DES PAPES. [XVin. S.}!

ne négligeait rien pour capter la faveur populaire : malgré | son avarice sordide, il distribuait des monceaux d*or, il parcourait les rues à pied, vêtu comme le plus simple bourgeois^ donnait des poignées de main, afTectait de se faire nommer le prince citoyen, et prenait toutes les allures flu patriote le plus exalté. Mais, dans Tombre, il ourdissait une trame infernale, et méditait deux trahisons, Tune contre le roi, l'autre contre la nation. La dame de Genlis, une de ses anciennes maîtresses, qu'il avait investie de la charge de gouvernante de ses enfants, le secondait admirablement dans lexécution de ses projets. Montjoie prétend qu'elle présidait le comité d'insurrection qui se tenait dans les appartements du Palais* Royal , et qu'elle soudoyait des orateurs chaque fois que d'Orléans jugeait utile à sa cause de porter le peuple à quelque extrémité.

Ces accusations ne sont pas les seules que l'histoire formule contre cette femme; il en est de plus graves ; mais la prudence et une sage réserve nous obligent de les passer sous silence. Le même auteur, contemporain des faits qu'il raconte, attaque plus vigoureusement encore le duc d'Orléans'; il rapporte une foule de meurtres et d'assassinats mystérieux exécutés par ce prince , pour se débarrasser d'ennemis^trop clay*voyants ou de confidents indiscrets ; il ajoute même qu'il était le fauteur des troubles qui ensanglantaient la France. Anquetil vient corroborer l'opinion de Montjoie dans le passage de son Histoire de France où il dit que Louis-Philippe a consacré la plus grande partie de ses biens , qui étaient immenses , et des subsides considérables qu'il recevait de l'Angleterre, pour entretenir des armées de brigands qui ra-*

: Vm. & C^^IU- s .] CRIMES des rois, des reines m DES EMPEREURS. 935

maW ^^^^^^^^ 1® royaume. Walkenaër aiBrme de son côté qu'au il par- <^i^^^iii^^<^™6i^l^ ^^ "^ révolution , le ministre Pitt obtint ir^eoc. ^^ parlement un subside de vingt-cinq millions de livres, imerb ^^^^ ^^ ^^ devait pas rendre compte , et qu'il prétend avoir ■ I : été employés à soutenir la faction d'Orléans, parti étrange r qui n'offrait aucune chance de liberté publique , qui ne promettait qu'un changement de dynastie au lieu d'un changement de gouvernement , et qui ^ en arrivant au pouvoir, laissait debout toutes les oppositions de l'hérédité reconnue^ et assurait ainsi une longue suite de divisions , de discordes ! intérieures, sans autre but que le choix d*un maître infâme I et l'asservissement de la France à TÀngleterre. L'abbé de Montgaillard, Laurentie et une foule d'autres écrivains s'ac^ cordent également à représenter Louis -Philippe conune t l'agitateur de la France , comme l'instigateur le plus ardent I des scènes tragiques du mouvement révolutionnaire. I II parait donc indubitable, d'après tous ces témoignages,

que le prince s'efforçait de pousser la révolution dans tous les excès de l'anarchie, afin de rendre la liberté odieuse à la nation. Il demeure prouvé que ce misérable se fit le continuateur de la politique machiavélique de la cour, devint le chef des monopoleurs ; que ses agents parcoururent la France, accaparèrent les grains, en firent des approvisionnements considérables, et à une époque déterminée les diri-* gèrent sur les ports de TOcéan, d'où ils furent embarqués pour les lies de Jersey et Guernesey, et déposés dans d'imriienses magasins.

On ne tarda pas à s'apercevoir du manège des accapareurs, à cause de la recrudescence de la disette ; mais personne ne

soupçonna le principal coupable; on rejeta sur la cour ces indignes manœuvres , et le peuple fit retomber toute sa colère sur les hommes notoirement désignés pour avoir spéculé sur la famine. Le ministre Foulon, et son gendre Berthier« intendant de Paris , furent les premiers qu'atteignit la justice populaire : l'un fut arrêté à Véry, près de Fontainebleau; l'autre à Compiègne, au moment où ils cherchaient à s'échapper de France. Foulon, ramené à Paris, comparut devant une commission extraordinaire réunie à l'hôtel de ville. Le général la Fayette essaya vainement de le sauver ; au moment oii il venait dobtenir qu'on le conduirait à l'Abbaye » et qu'on retarderait la condamnation pour instruire l'affaire et découvrir ses complices, une bande, partie du Palais-Royal^ fit irruption dans la salle, et l'un des hommes qui la composaient, se détachant du groupe, s'avança vers le bureau : « Vous moquez- vous ? s'écria-t-il en fixant la Fayette ; qu'est- » il besoin de jugement pour pendre un scélérat jugé depuis » trente ans? » Puis^ sur un signe énergique, quatre de ses compagnons se jetèrent sur Foulon, le traînèrent sur la place, et l'attachèrent à la fatale lanterne suspendue au coin de la rue de la Vannerie.

Ce drame était à peine terminé, qu'un autre comment çait. Berthier franchissait la barrière et entrait dans Paris , escorté par une population innombrable qui s'était recrutée sur la route. On jetait dans sa voiture des morceaux de pain noir et dur^ cq lui criant : « Tiens, malheureux, le voilà ce » pain que tu nous faisais manger ! )> On dressait devant lui des bannières chargées d'épithètes infamantes, ou sur lesquelles étaient tracées les phrases suivantes : « 11 a volé la

pCVni.S.J CRIMES DBS ROIS, des REINES bt des EMPEREURS. 237

» France. — D a dévoré la substance du peuple. — Il a été )> Tesclave des riches et le tyran des pauvres. — Il a bu le » sang de la veuve et de Torphelin. — Il a trahi sa patrie. » A ces écrtteaux menaçants vint s'en joindre un plus menaçant encore, la télé de Foulon, son beau-père, promenée sur une pique par la terrible bande du Palais-Royal. Il arriva au milieu de ce cortège à l'hôtel de ville, où immédiatement on lui fit subir un interrogatoire; puis Tordre Fut donné de le conduire à TAbbaye. Mais dès qu'il eut descendu les degrés du perron, les mêmes hommes qui avaient pendu Foulon l'arrachèrent à son escorte et le traînèrent vers la rue de la Vannerie. Gomme il leur résistait en désespéré, ils le tuèrent d'un coup de sabre.

Ces exécutions ne furent, au rapport de Montjoie et de Laurentie, que le prélude d'autres assassinats dirigés' par une main mystérieuse, et qui venaienl à point délivrer le duc d'Orléans de complices exigeants. Ils citent entre autres le meurtre d'un agent de change puissamment riche, nommé Pinet, qui eut un grand retentissement. D'après leur version, ce malheureux avait eu l'imprudence de confier au prince, contre un simple récépissé, son portefeuille, qui contenait pour quarante millions de valeurs, afin de le mettre à l'abri pendant les émeutes. Lorsque le danger fut passé, Pinet vint au Palais-Royal redemander le riche portefeuille. Le duc d'Orléans s'excusa de ne point le rendre suir ce qu'il Tavait mis en sûreté dans une de ses résidences. 11 prit jour avec l'agent de change, et convini qu'il lui enverrait une de ses voitures pour le chercher.

Au jour fixé, Pinet sortit de Paris vers les cinq heures du X. 31

soir, muni (jô son récépissé, et monta dans une voiture qui l'attendait près du bois de Boulogne. Les chevaux l'entraînèrent vers la forêt du Vésinet; mais arrivé dans un lieu écarté, des Jiommes embusqués sautèrent aux brides^ arrêtèrent la voiture, en firent descendre l'agent de change, et commandèrent au postillon de repartir au galop.

(( Un instant après, dit Montjoie, un coup de pistolet re- )) tentit dans la forêt, et Pinet tomba baigné dans son sang, » sa tête portant sur un tronçon d'arbre coupé à fleur de » terre. On le crut mort, on le fouilla, et l'on s'empara de )) la reconnaissance, qui lut portée au duc d'Orléans. » Le lendemain, des cultivateurs se rendant au marché, trouvèrent l'infortuné respirant encore; ils le portèrent à une lieue de là dans une chaumière, et coururent chercher uii médecin, q\x\ lui prodigua les secours de lart. Mais tous les ^ soins furent inutiles; le blessé ne recouvra ses esprits que pendant quelques minutes , et ne put prononcer que ces paroles: (( Le scélérat!... Mon portefeuille! mon portefeuille! » Puis il expira. ,

Comme plusieurs personnes avaient eu connaissance du dépôt , on s'empressa de réclamer le . portefeuille au duc d'Orléans. Celui-ci nia effrontément qu'il eût jamais rien reçu , et renvoya les créanciers de Pinet. L'affaire avait été admirablement conduite ; il ne restait aucune trace du vol ni de l'ai^assipat : cependant quarante millions avaient été dérobés, et quinze cents familles, qui avaient confié leurs fonds ik l'agent de change, se trouvaient ruinées d'un seul coup.

(i Beaucoup de gens , dit Iç ministre dé la marine , Bertrand de Molle ville ^dans se^ mémoires, jnirent ce crime^ur

[XYlIirS.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 239

le compte du prince; mais on manquait de preuves pour l'attaquer juridiquement. Pendant deux années on tenta tous les moyens possibles de s'en procurer. Enfin , quelques-uns des principaux créanciers découvrirent un valet de chambre congédié, qui était au service de d'Orléans à l'époque de la mort de Pinet. Ils s'adressèrent à cet homme, et lui offrirent de grandes récompenses s'il voulait leur procurer les renseignements dont ils avaient besoin. Après bien des négociations, ils conclurent leur marché et en obtinrent des confidences. Mais pour qu'elles pussent leur être utiles , il fallait qu il consentit à déposer en justice, et il y répugnait infiniment, certain, disait-il, que son ancien maître le ferait assassiner ou empoisonner. On espérait cependant l'y déter-.. miner h force dargent, lorsque cet homme disparut tout à coup 5 ne laissant aucune trace de sa fuite. Les créanciers présumèrent qu'il avait vendu son silence au duc, et qu'il était sorti du royaume. Je fus instruit de ces détails dans les premiers jours de mars 1792, par les créanciers eux-mêmes, qui me demandèrent si, en ma qualité de ministre, je ne pourrais pas leur procurer les. moyens de rechercher ce domestique en Angleterre et de l'y faire arrêter. Mais je quittai le ministère peu de jours après, ce qui m'empêcha de donner suite à cette affaire. »

Pendant que la plupart des membres du comité autrichien désertaient la France à la suite des princes, Necker faisait son entrée dans la capitale au milieu d'une foule enthousiaste, "accourue sur son passage pour le proclamer le libérateur de la patrie. Il a écrit lui-même que ce jour avait été le plus beau de sa vie. Hélas! ce beau jour ne devait pas

avoir de lendemain. L'infâme duc d'Orléans, n'ayant pu amener le ministre à son parti , fit répandre d'odieuses calomnies contre le Genevois, et intrigua si bien, qu'après son départ pour Versailles, l'enthousiasme tomba et fit place à la défiance.

Dans la soirée, on alla jusqu'à accuser Necker de s'être vendu à la cour, et d'avoir promis à la reine de faire rétrograder le char révolutionnaire. On lui imputa à crime d'avoir demandé la grâce du baron de Bezenval, arrêté pour crime de lèse-nation, et d'avoir fait décréter une amnistie pour les misérables qui avaient spolié le peuple*. Gomme les électeurs de Paris remettaient le jour même leurs pouvoirs municipaux à une assemblée de cent vingt membres , composée de deux députés envoyés par chacun des soixante districts, d'Orléans profita de la circonstance pour aigrir les esprits des nouveaux représentants, et parvint à leur faire révoquer l'édit d'amnistie.

Ainsi , grâce aux menées du prince , une journée suffit pour enlever à Necker sa popularité et le mettre au même^rang dans l'opinion que les ministres Montmorin, Saint-Priest, la Luzerne, qui avaient été rappelés avec lui. Du reste, la cour avait composé son nouveau ministère d'hommes qui étaient en exécration au parti de la démocratie; Ghampionde Gicé et le Franc de Pompignan , l'un archevêque de Bordeaux et l'autre de Vienne, venaient d'être investis, le premier de la charge de garde des sceaux , le second de la feuille des bénéfices; M. de la. Tour du Pin-Paulin avait étéélevéau département de la guerre, et le maréchal de Beauvau introduit au conseil.

{Xyni.S.l CRIMES des rois, DBS REINES bt des EMPEREURS. iifcl

Da reste, le caractère de ces personnages, dont le mauvais vouloir pour tout ce qui était réformes ou améliorations se faisait sentir en toutes occasions, justifiait complètement la haine du peuple.

Des bruits sinistres commencèrent de nouveau à circuler sur les projets de la cour contre la liberté, et firent ouvrir les yeux sur de sourdes machinations. On se porta à l'arsenal de Chantilly, où l'on trouva un grand nombre d'armes, de. munitions, et vingt-sept pièces de canon. A l'Ile- Adam, château du prince de Condé, on saisit également dix-sept bouches à feu, de la poudre et des boulels , ce qui corrobora les preuves de l'existence d'un complot.

La terreur qui agitait la capitale ne tarda pas à gagner les provinces et à faire insurger les populations. A Rennes, à Saint-Malo, à Grenoble, à Lyon, à Bordeaux, h Dijon, à Strasbourg , à Verdun , à Rouen, au Havre et dans toutes les villes importantes, les citoyens s'organisèrent en milices na* tionales , et s'apprêtèrent à opposer une vigoureuse résistance aux tentatives d'invasion étrangère et de réaction royaliste; en moins de quinze jours, trois millions d'hommes se trouvèrent sous les armes. De sorte que cette fois encore les menées de la cour, tournèrent contre ses partisans et n'aboutirent qu'à faire connaître au peuple la force dont il pouvait disposer pour secouer le joug des misérables prêtres et des nobles insolents* qui le pressuraient depuis tant de siècles, qui le tenaient cadenassé à la glèbe, qui le surchargeaient de tailles, de corvées, de dîmes, d'impôts, de capitations, et qui , non contents de lui voler jusqu'à sa dernière obole » de lui arracher jusqu'à son dernier lambeau , lui pre-

242 mSTOIRE DES PAPES. [XVIIl. S-l

liaient encore ses filles et ses femmes pour les lui rendre llétries, déshonorées. *

Le moment du réveil des populations agricoles était venu , et, il faut le dire, le réveil fut terrible: dans le Dauphiné, dans le Maçonnais, dans le Beaujolais, dans la Lorraine, dans le Berry, d^ns presque toutes les provinces enfln , il se forma une nouvelle Jacquerie dirigée contre les châteaux. Partout les demeures féodales furent incendiées. Sans doute ces qxcès étaient de graves atteintes portées à Tun des plus admirables principes des nations civilisées, le respect dû à la propriété; mais si Ton met en parallèle la conduite du peuple et* les crimes de la noblesse, on trouvera la justification des soulèvepients , peut-être même trouverat-on que la destruction de ces repaires de brigands était un acte d'une haute justice. Nulle part les citoyens ne furent les provocateurs; ils ne firent que châtier Toutrecuidance des seigneurs. Ainsi , dans un village de Normandie , on incendia Thabilation d'un noble qui , en vertu de prétendus droits féodaux , avait imaginé de confisquer Tunique fontaine de la commune et de la clore de murs , afin de rançonner les cultivateurs. A Quincy , près Vesoul, un certain comte de Memmay, d'un naturel féroce, avait voulu se donner un divertissement de son goût, et avait fait sauter une mine dans une fête de village, précisément à l'endroit où la population se trouvait agglomérée, afin qu'il y eûl plus de victimes. Celte barbarie, ourdie par la noirceur la plus abominable, avait exaspéré le pays contre les châteaux, et amené une levée de boucliers. Ailleurs, les nobles se plaisaient à lâcher leurs limiers sur les pauvres qui venaient implorer leur charité. A

[XVni.S.] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 2^3

Senozan et à Terrier, les suzerains faisaient mfeux, ils les

chassaient à coups de fusil chargés de gros plomb; dans le

Maçonnais, un seigneur faisait tout simplement pendre aux

créneaux de ses tours les malheureux surpris en délits de

chasse ou de maraude.

Ces collisions sanglantes des provinces déterminèrent la fameuse séance du 4 août, dans laquelle l'Assemblée décréta labolition de tous les privilèges et promulgua les articles suivants : Abolition de la qualité de serf et de la main-morte, sous quelque dénomination qu elle existe. — Faculté de rembourser les droits seigneuriaux. — Abolition des juridictions seigneuriales. — Suppression du droit exclusif de chasses, de colombiers, de garennes. — Taxe en argent, représentative de la dîme; rachat possible de toutes les dîmes, de quelque espèce que ce soit. — Abolition de tous les privilèges et immunités pécuniaires. — Égalité des impôts pour tous les ^ citoyens, à compter de Tannée 1789, suivant ce qui sera réglé par les assemblées provinciales. — Admission de tous les. citoyens aux emplois civils et militaires. — Déclaration de rétablissement prochain d'une justice gratuite et de la suppression de la vénalité des offices. — Abandon du privilège particulier des villes et des provinces. — Suppression » du droit de déport et vacat, des annales, de la pluralité des bénéfices. — Destruction des pensions obtenues sans titres. : — Réformation des jurandes. — Une médaille sera frappée pour éterniser la mémoire de ce jour.

. Jusque-là il n'avait été nullement question de la royauté; un des membres prit la parole et demanda que TAsseniblée voulût bien se souvenir du monarque sous le règne duquel

ikh HISTOIRE DES PAPES. [XYUK S.]

s'accomplisl^ait une aussi magnifique révolution, et proposa de proclamer Louis XVI le restaurateur de la liberté française. Cette motion fut immédiatement mise aux voix et adoptée aux acclamations des députés et de tous ceux qui assistaient à la séance.

Il semblait que la révolution était enfin consommée, qu'il ne restait plus à TÂssemblée qu'à formuler un contrat social analogue aux constitutions de l'Angleterre et des États-Unis; mais le fatal entêtement de Louis XVI ou plutôt des conseillers qui l'entouraient, vint renverser les espérances des hommes sages et remit toutes choses en question. Sa majesté refusa d'adhérer aux décisions de l'Assemblée nationale, et écrivit à 1 evéque d'Arles : « Cet enthousiasme populaire qui » s'est emparé de tous les ordres de Tétat ne fait que glisser » sur mon àme. Je ne donnerai point ma sanction à des dé- » crets qui attaquent le trône et l'autel ; je ne consentirai ja- » mais à poser moi-même des limites à ma puissance, à dé- » pouiller ma noblesse et mon clergé de leurs privilèges, car » il n'y aurait plus en France ni monarchie ni monarque »

En conséquence , la cour s'occupa de nouveau d'entraver la marche du char révolutionnaire, et songea encore une fois à dissoudre l'Assemblée nationale. Marie -Antoinette entra elle-même en relations directes avec plusieurs des députés influents, et mit si habilement en jeu tous les genres de séduction, qu'elle gagna à sa cause ceux-là qui s'étaient montrès le plus hostiles à la royauté, Mirabeau, le général la Fayette et Bailly. Le commandant de la garde nationale et le maire de Paris opérèrent d'abord le désarmement des citoyens pauvres, ne laissant des fusils qu'aux bourgeois;

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refoulèrent à Montmartre plus de dix-sept mille ouvriers sans ouvrage, sous prétexte qu'ils n'étaient point originaires de Paris; doublèrent les postes et élablirent des batteries aux barrières, les canons chargés à mitraille, afin de réprimer toute tentative d'insurrection. Malgré ces -manœuvres du parti royaliste, les idées libérales faisaient chaque jour d'immenses progrès; et quoique le roi n'eût pas donné son adhésion aux décrets rendus par les députés dans la séance du A août, le peuple avait pris au sérieux la suppression des privilèges. Déjà l'Assemblée nationale s'était déclarée Assemblée constituante et avait commencé d'importantes réformes. Elle avait supprimé les ordres militaires, les livrées, les armoiries; elle avait décrété la liberté de la presse et des cultes; elle avait ouvert la discussion sur les droits de l'homme , et av^t même déjà abordé la fameuse question sur les attributions de la puissance royale.

Dès l'ouverture des débats, les partisans de la sanction absolue vinrent s'asseoir à la droite du président, et tous les antagonistes à gauche, pour indiquer leur divergence d'opinions. Cette question était en effet fondamentale pour la constitution. Si le veto était rejeté, il demeurait évident que le monarque n'était plus libre de refuser les décrets de la Constituante , par conséquent la monarchie n'existait plus que de nom, et la France, au lieu d'obéir à un roi, allait être gouvernée par un président de république, chargé de faire exécuter la volonté nationale; au contraire» s'il était adopté , le principe de la souveraineté du peuple se trouvait anéanti. Le club du Palais-Royal, habitué à donner le ton aux réunions, politiques de la capitale, ne resta pas inactif dans ces

9Mi HISTOIRE DES PAPES. [XVm. S.]

circonstances, et décida qu'une députation unposante» prise dans ses membres, se rendrait auprès des représentants pour leur annoncer qu'il existait parmi eux une ligue nombreuse salariée par Marie-Antoinette et décidée à faire passer l'infâme veto, que le peuple connaissait les traîtres, et que s'ils ne renonçaient à leur projet liberticide, quinze mille hommes viendraien^leur demander compte de leur conduite. *

Le marquis Saint-Hurugues, chargé de porter cette motion, réunit environ quinze cents jeunes gens, et vers les dix heures du soir se disposa à partir pour Versailles. Mais les agents secrets de la municipalité avaient déjà fait leur rapport sur cette manifestation à l'hôtel de ville, et la Fayette avait renforcé les postes, barré les rues par des grenadiers et du canon, et fermé les routes par de la cavalerie. Les motionnaires, qui étaient sans armes, furent repoussés facilement et obligés de rester à Paris. Néanmoins leurs réclamations parvinrent à la Constituante et lui imprimèrent une crainte salutaire. Les députés n'osèrent pas résoudre la question en faveur de la monarchie , et prirent un terme moyen, qui fut de décréter le veto suspensif.

Des bruits d'une nature plus grave vinrent encore augmenter l'agitation populaire : il s'agissait de la découverte d'une nouvelle conspiration royaliste. Un journaliste républicain, Loustalot, la signala dans un article virulent, où il disait : (c La persistance des grands seigneurs émigrés et leurs )) .voyages de cour en cour ont pour objet de former une » confédération entre plusieurs princes pour venir, à la tête » des troupes étrangères, fondre sur la France et rétablir » rancienf ordre de choses. Ce projet plaira à tous les des-

fXVUI.S.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 2W

» potes, à tous les aristocrates de l'univers; et la confédé- I) ration rencontrera d'autant moins d'obstacles, que les » rois doivent sacriOer toutes leurs animosités à Tintérêt » de tenir les peuples dans Tasservissement. L'empereur )> d'Autriche fait la paix avec le sultan pour soutenir le » parti de Marie- Antoinette, dont il est l'âme invisible. Le )) roi de Prusse fait avancer sur les frontières de France » et de l'empire une armée de cinquante mille hommes, » qui seront suivis de six mille Hessois et de quelques autres w troupes des Cercles. Le roi de Sardaigne, qui ne peut )) guère refuser des secours au comte d'Artois^ son gendre , )) se prépare à marcher contre nous , ainsi que les Bour- » bons d'Espagne. Pendant que cinquante mille Espagnols » nous attaqueront au midi , les Prussiens entreront par le » nord de la France; l'Alsace sera contenue par Fempereur » d'Autriche à la tête ' de toutes ses forces ; le Dauphiné » et les provinces voisines seront occupées par vingt-chiq » mille Italiens, et Paris sera tenu en respect par l'armée » que le château organise »

On ne fut pas longtemps à reconnaître l'exactitude des informations du journaliste, par l'usage immédiat que Louis XVI fit du veto suspensif contre les décrets rendus dans la nuit du 4 août et par l'appel d'un corps de troupes réglées à Versailles. Enfin M. de Saint-Priest, le ministre de Paris, ne prit plus la peine de cacher les ordres qu'il avait reçus relativement à des dispositions militaires contre la capitale, et combina ses mouvements avec ceux des troupes répandues à Senlis, à Gompiègne et à Nogent.

La bourgeoisie, qui pendant quelques instants avait para

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se rapprocher fie la cour, conçut alors de nouvelles inquiétudeç sur les libertés publiques, et parla de marcher sur Versailles, de tripler les gardes, et de mettre des canons ea batterie; les districts se remuèrent, et le Palais-Royal, saremplit de motionnaires et d'agitateurs. Ce mouvement était justifié par 1 attitude de plus en plus hostile du- pouvoir; indépendamment du régiment de Flandre, que le ministère avait appelé à Versailles pour renforcer la garnison, il avait multiplié les congés de semestre; et de tous les officiers royalistes il avait formé un corps de volontaires de plus de quinze cents hommes ; en outre il avait doublé les cadres des gardes. Ensuite, sous prétexte de fêter les nouveaux venus, la*reine avait engagé les gardes du corps à donner un repas aux officiers des autres régiments, et avait même«ffertla salle de spectacle du château pour cette réunion. Le jour du gala, les officiers du régiment de Flandre, des dragons de Montmorency, des gardes-suisses, des cent-suisses, de la prévôté, de la maréchaussée, lelat-major et quelques olïîciers choisis de la garde, nationale de Versailles , invités par les gardes du corps , se rassemblèrent dans le grand salon d'Hercule, d'où ils furent conduits, au bruit des fanfares d'une musique militaire, dans la salle de Topera. Le premier service se passa convenablement; au second service, on porta les santés du roi, de la reine, du jeune dauphin et de la famille rpyale. La santé de la nation, proposée par un garde national inexpérimenté, fut rejetée expressément par les autres officiers. A l'entremets, on introduisit de nouveaux convives; les grenadiers de Flandre, les Suisses. et^ les chasseurs des Trois-Evéchés, qui avaient déjà &it de frë-

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[XY IlL S.] CRIMES DBS ROIS, des USINES BT dbs EMPEREURS. 249

qoentes libations. Enfin, au dessert, la cour arriva pour honorer de sa présence cette fête, qui commençait à dégénérer en saturnale; les dames se répandirent dans les loges; Marie-Antomette descendit dans la salle du banquet et fit le tour des tables en tenant le jeune dauphin dans ses bras. La soldatesque accueillit la reine avec des applaudissements frénétiques et de bruyantes exclamations ; tous les officiers, répée nue à la main, tirent le serment de vivre et de mourir pour le roi.

Âpres le départ de la cour, l'orgie continua , les vins circulèrent dans les coupes et portèrent au dernier degré l'exaltation de ces furieux ; ils ne s'en tinrent pas aux blasphèmes contre la nation , ils osèrent fouler aux pieds les couleurs nationales, et remplacer leurs cocardes tricolores par des cocardes blanches ou noires.

(c Faut-il voir dans ces bacchanales une conspiration? » s'écrie Montgaillard; oui, à la cour de France; car c'est » assez dans les habitudes de notre noblesse d'organiser des n complbts contre la liberté du peuple, au milieu des chants, » des concerts d'instruments, des danses et des banquets; et i> ne se rappelle-t-on pas que de semblables* fêtes couvraient » les préparatifs de la Saint-Barthélemi ? «

En effet, le lendemain de ces saturnales, l'aristocratie marchait tête levée au château; les nobles dames attachées à la reine distribuaient ouvertenient des cocardes aux soldats ; les bretteurs et les maîtres d'armes des régiments couraieat les mes et insultaient les citoyens qui portaient les coulears de la nation.

Le parti royaliste était dans l'enivrement du succès qu'il

Qoogle

lie HISTOIRE DES PAPES. [XTIH. S.}

obtenait à Versailles , et de la tournure que prenaient les affaires à Paris. Grâce aux machinations de Bailly et de la Fayette, le comité des subsistances continuait à affamer la capitale, le comité militaire à désarmer le peuple, et le comité de police à intimider les citoyens par des arrestation^ continuelles.

Heureusement les patriotes veillaient; et les districts, avertis à temps des projets liberticides de la cour, purent prendre des dispositions pour résister aux ennemis de la cause publique. Camille Desmoulins , dans son journal des Révolutions de France et de Brabant, nous trace un tableau de Pïiris à ce moment, qui donne une idée exacte de la situation des choses, et fait pressentir les journées mémorables des 5 et 6 octobre. « La femme du roi, dit l'historien , avait été trop contente du repas fraternel du jeudi pour qu'il ne fftt pas renouvelé. Le samedi, les officiers de la garnison rendirent leur diner aux gardes du corps. Dans ce banquet , les mêmes scènes de scandale se renouvelèrent avec des circonstances aggravantes. Tout ce qu'il y avait de patriotes à Versailles en fut indigné; plusieurs partirent pour porter ces nouvelles à Paris. Le jour même, samedi soir, tout Paris s'émeut. Le lendemain, dimanche 4 octobre, on prend les armes , on se répand dans les rues à la chasse des cocardes d'une seule couleur. On tient conseil au Palais- Royal, au faubourg Saint-Antoine^ à la tête des ponts, sur les quais ; il s'établit des conférences à la porte des cafés , entre les bourgeois qui sont dans l'intérieur et les ouvriers attroupés au dehors. On observe que la hardiesse des aristocrates s'accroît à vue d'œil » que madame Villepatour et

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d'autres femtnes de Marie-ÂntoiDette distribuent dans FCEilde-bœuf d'énormes cocardes blanches. On observe qu'il n'y a pas un moment à perdre , que le bateau qui apportait les farines de Corbeil , matin et soir, n'arrive plus que tous les deux jours : voudrait-on nous attaquer dans un moment où on nous aurait tenus à jeun pendant quarante-huit heures? On observe que les parlements donnent encore des signes de vie; que Toulouse brûle des brochures; que Rouen décrète des patriotes absous par l'Assemblée nationale; que Paris enregistre des édits. On observe qu'il se tient des' conciliabules dans les hôtels des aristocrates; qu'il existe des racoleurs, et qu'on s'enrôle ailleurs que dans les districts, et clandestinement. On observe qu'on a vu dans la capitale, ainsi qu'à Versailles, un uniforme sinistre, uniforme vert à parements rouges ; qu'on équipe un nouveau corps de troupes comme surnumérariat indéfini des gardes du corps; qu'il existe un projet de faire enclouer tous* les canons dont se sont emparés les Parisiens. La fable aide au soulèvement général aussi bien que la vérité et la terreur. On conte que des mains invisibles marquent quantité de maisons des pa-« triotes en rouge et en noir; que quinze mille uniformes ont été commandés à un tailleur, quarante mille fusils à un ar* quebusier; on se dit qu'un meunier a reçu un billet de caisse pour ne pas moudre, avec promesse de lui en faire passer un bon nombre, s'il voulait demeurer les bras croisés dans

son moulin »

D'après cet aperçu, il était facile de prévoir que la plus lé* gère commotion suffirait, comme il arrive souvent dans les émeutes populaires, pour faire éclater une insurrection for*-

midable. Or, elle eut lieu le jour suivant, et voici de quelle manière. Une jeune fîUe, partie des halles ou dii quartier Saint-Eustache, pénétra dans un corps de garde, s*enipara d'un tambour, et parcourut les rues en battant de la caisse, et en poussant les cris (( Du pain ! du pain ! » Plusieurs femmes s'attroupèrent autour d'elle et lui formèrent un cortège qui , grossissant à chaque pas , se répandit comme un torrent dans la ville et vint déboucher à la Grève.

Le major général Gouvion , qui avait sous ses ordres Ir milice payée , voulut employer la force pour dissiper le rassemblement, et fil avancer des troupes. Ces infortunées, exas pérées par la brutalité des soldats, et réduites au désespoir par Texcès du besoin, ne consultèrent que leur courage, se précipitèrent sur la garde à cheval, la poussèrent jusqu'à la rue du Mouton , et revinrent ensuite pour attaquer les portes de Thôtel de ville; mais, dans l'intervalle, un bataillon d'infanterie avait pris position sur le perron pour leur en disputer l'entrée. Elles s'arrêtèrent un instant devant cette haie de baïonnettes ; puis, s'animant les unes les autres, elles recommencèrent la lutte, et firent pleuvoir une grêle de pierres sur les militaires. Ceux-ci ne se sentant point assez forts pour résister à la multitude , se replièrent et leur ouvrirent le passage. Alors toutes les femmes se précipitèrent en foule dans les salles , demandant avec des imprécations du pain et des armes, et s'écriant que si les hommes n'avaient pas assez de courage pour se venger des aristocrates , elles allaient leur donner l'exemple, et se rendre à Versailles pour demander du pain à l'Assemblée nationale, au roi , à ses ministres; et joignant l'action à la menace, elles se mirent

[Xym. s.] CRIMES des £018, DBS REINES et des EMPEREURS aB8

immédiatement en devoir de forcer le magasin d'armes.

Les hommes répondirent enfin à ce courageux appel, pénétrèrent dans rhôtel de ville, armés de leviers, de haches, de piques et de marteaux , brisèrent les portes , s'emparèrent de sept à huit cents fusils, de plusieurs faisceaux d'armes et de deux pièces de canon.

Quelle digue opposer à des légions de femmes exaltées par le besoin, par la colère et par le désir de la vengeance ? Toutes voulaient saccager l'hôtel de ville, et partir pour Versailles, afin de se faire renjlre compte de tout ce qui avait été dé^ crété par les députés. Maillard, l'un des héros de la fiastille, résolut de se mettre à la tête du mouvement pour le diriger et écarter les dangers qui menaçaient la tranquiUité. Il ha« rangua les femmes et leur offrit de les conduire à Versailles. Elles applaudirent à son discours , l'acceptèrent pour leur capitaine^ et se mirent aussitôt en marche vers les Champs- Elysées, où elles se réunirent au nombre de sept à huit mille. La plupart étaient chargées de rubans de toutes couleurs, et armées de bâtons, de fourches^ de lances, de fusils, de pistolets ; d'autres dirigeaient l'artillerie et suivaient le gros de la troupe, montées sur les canons ou sur les chevaux qu'elles y avaient attelés. Elles s'ébranlèrent enfin, précédées de huit ou dix tambours, accompagnées d'un détachement d'hommes armés , et suivies d'une compagnie de volontaires de la Bastille, qui formait larrière-garde.

Depuis plusieurs heures le tocsin et la générale avaient mis

la capitale *en mouvement; les bourgeois se rendaient à

leurs districts^ les gardes nationales à leurs places d'armes;

les compagnies du centre marchaient ea bataille à la place X. 33

de Grève ; tout faisait présager une explosion. Une grande partie des représentants de la commune était retournée à l'hôtel de ville; les comiiés étaient en activité. Le général la Fayette était à celui de la police, dictant pour TÂssemblée constituante et pour le roi des dépêches relatives à l'insurrection du matin, et fort indécis sur la conduite qu'il devait tenir. Une députation des grenadiers vint mettre fin à ses hésitations; l'un d'eux prit la parole et lui dit : (( Général , nous venons de la part des six compagnies de grena- )) diers vous déclarer que nous répugnons à vous croire » traître à la patrie; mais nous sommes persuadés que le » gouvernement nous trahit , et nous voulons que tout ceci r> finisse. Nous ne pouvons tourner nos baïonnettes contre » des femmes et des enfants qui nous demandent du paia. » Si Louis XVI est incapable de faire le bonheur de la na- » tion , qu'il dépose la couronne ! Jusque-là , nous devons » remplir notre devoir; le peuple est malheureux; la source » du mal est à Versailles ; il faut aller chercher le roi. »

Le marquis de la Fayette, vivement ému par cette singulière allocution, s'empressa de descendre sur la place, harangua les grenadiers et leur rappela le serment qui les liait à la nation, à la loi et au roi; mais il ne fut pas écouté, et sa voix se perdit au milieu des cris sans cesse renouvelés : « A. » Versailles ! à Versailles ! » Alors il chercha à temporiser» monta à cheval , et annonça qu'il était prêt à partir dès que la Commune en aurait délibéré. A chaque instant l'effervescence augmentait avec une rapidité effrayante: les faubourgs Saint - Antoine et Saint - Marceau lançaient des essaims d'hommes armés de piques, de broches, de haches et de

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MtoQS ferrés ; des compagnies de districts arrivaient précipitamment de tous côtés avec du canon; des clameurs sinistres se mêlaient aux premiers cris et se prolongeaient avec un horrible retentissement. La délibération ne se terminait point, et la position de la Fayette devenait de plus en plus alarmante. Il voulut monter à la Ville » une compagnie lui barra le passage. « Morbleu! général, crièrent les grenadiers » du centre, si vous désertez nos rangs, nous ne répondons » plus de vous. » Déjà on frémissait dimpatience et de courroux. Enffin une lettre fut apportée à la Fayette; c'était une décision de la municipalité qui enjoignait au commandant de partir avec l'armée, et nommait pour raccompagner quatre commissaires. Le général pâlit, promena un regard douloureux sur les nombreux bataillons qui l'investissaient, et donna Tordre du départ. Un cri de joie universelle répondit à ce commandement et fit retentir les airs.

Cette^ marche à travers la ville fut un véritable triomphe; les battements de mains , les bravos , les applaudissements d'allégresse accompagnaient les vengeurs de la nation^ un transport martial saisissait toutes les âmes; mais dès qu'on eut cessé de voir flotter les étendards et d'entendre le bruit des tambours, une sombre tristesse succéda dans la capitale aux éclats bruyants de la joie.

Pendant que la Fayette se mettait en route avec la garde nationale^ Maillard entrait à Versailles avec sa troupe. Sur les trois heures il déboucha par l'avenue ^e Paris, et se dirigea vers l'Assemblée nationale. Arrivé à la porte de la salle, il fit faire halte, commanda aux Parisiennes d'attendre son retour, et parut à la barre, suivi de quinze d'entre elles et

tl6 HISTOIRE DE8 PAPES. [XYin. SO

d'un adjudant. Il fit un tableau déchirant de la misère du peuple, et obtint des députés qu'ils désigneraient sur l'heure une commission chargée de porter au roi les plaintes de la capitale. Dans l'intervalle, on battait la-générale, la municipalité de la ville s'assemblait , les gardes du corps montaient à cheval et se formaient en escadron sur la place d'armes, le dos tourné contre la grille du château, et la droite appuyée à l'ancienne caserne des gardes françaises; en même temps étaient venus se déployer à leur droite, jusqu'aux écuries du roi, les dragons et les soldats du régiment de Flandre; les gardes suisses s'étaient portés un peu au-dessous dans la première cour du château, tous avec leurs armes chargées et des munitions dans les gibernes.

Le président Meunier et six représentants, qui avaient été choisis par l'Assemblée pour former la députation, sortirent de la salle et se dirigèrent vers le château, à pied, malgré une forte pluie. Une foule d'habitants de Versailles bordait de chaque côté l'avenue; la troupe de Maillard suivait en silence, rangée derrière les députés , et s'avançait avec le plus grand ordre, lorsqu'il prit aux gardes du corps la fantaisie de troubler la marche du cortège en simulant des charges et en affectant de faire caracoler leurs chevaux tout près des représentants pour faire rejaillir de la boue sur leurs vêtements. Les Parisiennes voulurent garantir la députation et l'enveloppèrent.. Le duc deGuiche, qui commandait les sbires du roi, se mit aussitôt à. la tète des soldats, s'élança sur le groupe, sabre nu et au gatop^ et culbuta plusieurs femmes sur le pavé, a On sent bien, dit Meunier dans son exposé I) justificatif» quel excès de rage durent éprouver ces infor-

[XVm. s.] CRIMES DES ROIS, DES REINES et des EMPEREURS. S57

» tunées, qui pensaient qu'avec nous elles avaient le droit D d'être respectées. » Néanmoins elles se continrent, se reformèrent autour de la députation, et l'accompagnèrent jusqu'aux grilles du château.

Guignard de Saint-Priest, ministre de la maison du roi, s'avança au-devant des femmes qui allaient à l'OËil-de-bœuf, et leur demanda brutalement ce qu'elles voulaient, a Du » pain! du pain! » crièrent-elles avec énergie. « Quand vous )) n'aviez qu'un maître , répliqua le misérable courtisan » n vous n'en manquiez pas; à présent que vous en avez douze I) cents, voyez où vous ei^ êtes! » Des cris d'indignation et des menaces terribles accueillirent ces affreuses paroles et glacèrent le ministre d'épouvante. 11 n'osa pas refuser plus longtemps l'entrée du château aux représentants du peuple, et donna Tordre aux gardes d'ouvrir les grilles. Le président Mounier fit entrer avec lui douze des femmes qui l'avaient suivi , et en présenta cinq à Louis XVI pour qu elles pussent fcire entendre elles-mêmes les doléances de leurs compagnes. Le roi feignit de les écouter avec attention, déplora le malheur des circonstances, promit d'employer ses efforts à réparer les fautes de l'administration, et les congédia avec des paroles mielleuses et hypocrites.

Elles sortirent immédiatement du château et vinrent rapporter à la foule le résultat de leur conférence et l'invitation qu'elles avaient reçue de retourner dans la capitale,' sous la promesse formelle que des convois de blé leur seraient trèspromptement expédiés. Ces assurances vagues et incertaines furent loin de satisfaire de malheureuses femmes exténuées par la bxm et harassées de fatigue. Elles crièrent à la tra-

258 mSTOIRE DES PAPES. [XVIII. S.]

hison, et envoyèrent une seconde députation pour signifier au monarque qu'elles n'avaient aucune con6ance en sa parole, et qu'elles voulaient un ordre signé de sa main pour faire venir immédiatement les farines que la cour tenait en réserve à Salis et à Lagny, et pour lever tous les obstacles qui s'opposaient à l'approvisionnement de Paris.

L'ordre fut délivré et remis aux obstinées Parisiennes, qui retournèrent auprès de leurs compagnes et le leur présentèrent. Un peloton de jeunes ouvrières, conduit par un soldat de la garde nationale, nommé Brunout, s'avança aussitôt pour les entourer et les escorter avec honneur. Au moment où cette petite troupe défilait devant le château, le duc de Guiche et ses gardes du corps s'élancèrent sabre en main comme ils l'avaient déjà fait, culbutèrent les femmes et les mirent en déroule. Brunout, se trouvant séparé de sa troupe, chercha son salut dans la fuite. Mais avant qu'il eût pu gagner le corps de garde de la milice , qui était tout proche, un lieutenant, nommé Savonnières, et deux autres officiers, étaient descendus de cheval, lui avaient barré le chemin et le poursuivaient pour l'égorger. Ce malheureux , se voyant assailli par trois ennemis à la fois, tira son sabre pour parer les coups qu'on lui portait, et se réfugia, toujours en se défendant, dans une baraque adossée à une muraille. EnGn, il était près de succomber, lorsqu'un coup de fusil, tiré par un soldat de la milice de Versailles, cassa le bras au lieutenant Savonnières et sauva Brunout.

Ce premier acte d'hostilité redoubla lanimosité des deux partis. Des gardes nationaux adressèrent de vifs reproches aux sbires de la cour^ ceux-ci y répondirent par des coups

[XVni. s.] CRIMES DBS ROIS, dbs REINES bt dbs EMPEREURS. 259

de moasquet, qui tuèrent plusieurs femmes et en blessèrent d'autres mortellement. Le combat ne tarda pas à s'engager; on répondit au feu des gardes. Les volontaires de la Bastille accoururent avec trois canons, servis par des braves du faubourg Antoine, et les braquèrent sur les égorgeurs. Au moment de mettre le feu aux pièces , mille voix crièrent a d arrêter, qu'il n'était pas temps encore. » Ainsi la géhérosité du peuple sauva les satellites du roi d'un massacre général. Quelques minutes après on apprit que les dragons arrivaient pour se mêler à la lutte. Les Parisiennes se détachèrent aussitôt^ pénétrèrent au milieu des rangs des soldats, les enlacèrent dans leurs embrassements , leur racontèrent les actes de lâche cruauté des gardes du corps, et firent tomber les ^rmes de leurs mains.

La cour, informée de ce qui se passait et désespérant de faire naître une collision générale entre le peuple et ses troupes, se résigna à faire replier les dragons en dedans des grilles; puis elle songea à s'assurer les moyens d'exécuter un projet de fuite, et envoya des voitures à la porte de l'orangerie pour voir si le passage était libre. Mais le détachement de la milice qui occupait ce poste refusa de les laisser sortir. Les piqueurs insistèrent et firent mine de vouloir forcer le passage. Alors le commandant Burup de Baleine envoya un renfort, fit refermer les portes, et contraignit les domestiques du roi à rentrer les équipages dans les écuries.

La nuit arrivait et les appréhensions redoublaient, car, indépendamment des six à huit mille femmes qui sillonnaient les rues de Versailles en demandant du pain, une troupe

d'hommes armés» les mêmes qui avaient aeryi d'escorte aux Parisiennes , restaient postés devant l'Assemblée nationale , et annonçaient l'intention de forcer le château si on refusait de leur donner des vivres. Ces malheureux, la plupart couverts de vêtements déchirés , souillés de boue ou noircis par la poudre, harassés de iktigue et mourants de faim , présentaient un spectacle à la fois effrayant et digne de pitié.

Tel était le trouble qui s'était emparé des esprits, que personne ne songeait à conjurer le danger ; la municipalité elle-même ne savait prendre aucune décision. Enfin, M. Lecointre, lieutenant-colonel des volontaires de Versailles^ prit le parti, en l'absence des généraux qui avaient lâchement abandonné leur poste, de faire acte dautorité; il vint suivi d'un aide de camp et d'un aide-major vers les Parisiens, fit arrêter ses ofliciers aux gardes avancées, et s'approcha seul jusqu'à la bouche des canons.

(c Vos frères de Versailles, dit-il à haute voix, étonnés de » vous voir dans cet équipage, m'envoient demander quel » sujet vous amène dans leur cité et ce que vous désirez. )) Un cri général répondit : (c Du pain et la cessation de la fa- » mine dans la capitale ! — Nous subviendrons à vos plus )) pressants besoins, répliqua Lecointre; mais jurez-moi que }) vous ne quitterez pas votre poste. » La promesse lui en ayant été faite , il ajouta : « Combien êtes-vous? — Six cents! » — Autant de livres de pain vous suffisent-elles? — Ouil » Aussitôt il courut à la municipalité pour obtenir cette livraison. Les conseillers objectèrent que la distribution serait difficile, refusèrent le pain, et consentirent seulement à faire le sacrifice de deux tonnes de riz. Ils signifièrent leur arrêté

[XYin.S.] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 261

à la députation qui accompagnait le lieutenant-colonel^ et chargèrent celui-ci de retourner auprès de la troupe pour hii demander si elle désirait cpi'on délivrât le riz cru ou cuit.

Lecointre se trouvant obligé de se rendre sur la place d armes, envoya à sa place son aide de camp, qui s'acquitta avec beaucoup de difficulté de la mission délicate qu'il avait à remplir, et revint annoncer que les Parisiens acceptaient le riz cuit; mais, pendant cette courte absence, la municipalité s'était dissoute, et avait laissé un ordre conçu en ces termes : « L'assemblée municipale se retire, et laisse le sieur Le- » cointre maître de faire tout ce qu'il jugera convenable pour* » la tranquillité de Versailles. )>

Du reste, nulle part il n'y avait vestige de riz ni d'aucune espèce de vivres. L'aide de camp quitta les députés qui l'avaient suivi, en les assurant qu'il allait rejoindre son commandant^ et qu'il s'occuperait avec lui des moyens de procurer du pain à la troupe parisienne. Mais celle-ci, quiétait fatiguée d'attendre, voyant qu'on ne tenait pas les promesses qui lui avaient été faites^ se crut dégagée du serment qu'elle avait prêté de rester campée dans l'avenue de Paris , et se répandit dans la ville pour se mettre à la recherche de vivres. Dans l'intervalle arriva une dépêche de la Fayette qui annonçait que le calme était rétabli dans la capitale, et • qu'il marchait à Versailles pour sauver la famille royale.

Cette nouvelle dissipa les alarmes du château; la cour se Oatta d'apaiser la colère du peuple en ordonnant une retraite simulée des troupes. Le traître d'Estaing parut alors pourla première fois au corps^de garde national^ pour faire exécuter le même mouvement à la milice citoyenne. Plusieurs X. 3^

compagnies obéirent; d antres , et parmi ces dernières la division Lecointre ^ voyant que les gardes du corps demeuraient sur la place d*armes, refusèrent de partir avant qu'ils eussent défilé. Ceux-ci se mirent en marche, et prirent le chemin de leur hôtel en longeant Tesplanade ; mais comme la plupart étaient gorgés de liqueurs et fanatisés de royalisme, en se retirant ils tirèrent leurs sabres et en firent un terrible usage sur des malheureux que l'obscurité ne permettait pas de distinguer; puis, au moment où leur dernier escadron passait devant les volontaires de Versailles, ils déchargèrent leurs pistolets presque à bout portant sur les miliciens. Un grenadier, nommé Monneret, eut son chapeau percé; un autre, nommé Lourdel^ eut la poitrine labourée par une balle; un troisième, le jeune Briand, eut la joue effleurée. Les volontaires qui se trouvaient en ce moment sur l'esplanade répondirent à cette attaque par quelques coups de feu. Deux escadrons de gardes du corps revinrent aussitôt sur leurs pas , firent une nouvelle décharge de leurs mousquetons, et se replièrent sur le château, au lieu de gagner leur hôtel.

Le peuple était bouillant de colère ; la milice , qui venait de courir les plus grands dangers , paraissait exaspérée, et demandait à grands cris des munitions pour se mesurer avec les satellites de la cour. Une députation vint immédiatement réclamer de la poudre à un certain de la Toulinières, commandant d'artillerie, chargé du dépôt des munitions; et comme il refusait d'obtempérer aux ordres des miliciens, un sous-lieutenant, nommé Bury, lui mit le canon de son pistolet sur la poitrine, et le força de lui délivrer une demitonne de poudre et un demi-baril de balles.

[XYIII.S.] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 263

On se hâta de charger les fusik et de braquer les canons , pour répondre aux gardes du corps, que Ion s'attendait à voir reparaître ; mais ceux-ci, instruits de la distribution des balles et de la poudre , jugèrent plus prudent de se former en bataille derrière les grilles , partie sur la terrasse, partie dans la cour des ministres.

Un seul garde était tombé au pouvoir du peuple, ainsi que son cheval, qui avait reçu un coup de feu; l'homme fut conduit à la caserne des ex-gardes françaises et renvoyé sain et sauf; quant au cheval, il fut rôti et mangé, tant la faim était pressante.

]La nouvelle qui se répandit de l'arrivée d'une armée parisienne vint faire diversion à ces scènes; le peuple quftta même l'esplanade et se réfugia dans le corps de garde et à l'Assemblée nationale, pour se mettre à l'abri de la pluie, qui continuait à tomber par torrents. Les galeries de la chambre des représentants offrirent bientôt le coup d'œil étrange . d'une foule de piques et de bâtons ferrés , et de spectateurs hâves, décharnés, qui, oubliant leurs propres souffrances, se bornaieitt à faire prier l'Assemblée par l'organe de Maillard, leur orateur, d'accélérer les travaux de la constitution, et de passer outre malgré le veto du roi , s'il persistait à refuser sa sanction.

Sur les onze heures, le président Mounier parut dans la salle et donna lecture de l'acceptation de Louis XVI; elle était ainsi conçue : a J'accepte purement et simplement les » articles de la constitution, et la déclaration des droit» de » l'homme, que l'Assemblée nationale m'a présentée. Signé » Louis. » Des applaudissements frénétiques répondirent à *

265> HISTOIRE DES VkVES. [XVIII. S-l

cette communication ; toutefois les acclamations se trouvèrent mêlées de murmures d'un grand nombre de gens qui se pfeîgnaient de n'avoir pris aucun aliment depuis vingt-quatre heures. Le président envoya chercher du pain dans toutes les boulangeries de Versailles, fit distribuer du vin, Hes cervelas , et la salle des États-Généraux se trouva transformée en salle de banquet.

Informée de cette circonstance, la cour voulut en profiter pour renouveler sa tentative d'évasion ; cinq voitures attelées de six et huit clievaux vigoureux, et escortées de cavali^s déguisés, se présentèrent à la grille du Dragon; la sentinelle étonnée appela le commandant du poste et fit sortir la garde, qui se plaça devant les piquèurs. Ceux-ci insistèrent pour passer, annonçant que la reine était dans son carrosse et quelle voulait aller au Petit- Trianon. L'officier tint bon , objecta que dans les moments de troubles où Ion se trouvait, sa majesté courrait des dangers en sortant du château , et fit ramener les voitures aux écuries. D*un autre côté, on saisit un fourgon chargé de malles; enfin , vers le milieu de la nuit, on arrêta un palefrenier di^ lâche d'Estaîng, conduisant cinq chevaux tout bridés et sellés, qu'il avoua tenir depuis le soir dans le parc par ordre de son maître. Si à ces diverses circonstances on ajoute que les chasseurs de Lorraine, qui tenaient garnison à Rambouillet, avaient été prévenus depuis plusieurs jours de se tenir prêts à marcher, et qu ils passèrent cette nuit sous les armes , on demeurera convaincu que le comité de Marie-Antoinette avait bien positivement formé le projet de déterminer le roi à une fuite, et de l'entraîner dans une guerre civile, si vivement

PCVUI.S.] CRIUES DBS ROIS, BBS REINES BT dbs EMPEREURS. 265

désirée par les sangsues de la cour, et regardée par la noblesse comme le dernier retranchement du despotisme et de >•. 1 aristocratie. A onze heures et demie du soir, le château n'avait pas encore perdu tout espoir de réussir dans ses coupables tentatives; les gardes du corps avaient reçu ordre de se ranger en bataille avec les Suisses^ et de se tenir prêts à entamer le combat avec la milrce nationale, afin de dégager le point choisi pour la retraite. Mais le bruit des tambours et les feux qui servaient de signaux à Tarmée parisienne vinrent leur apprendre qu'il n'était plus possible de mettre leurs projets à exécution. L avant-garde, commandée par le duc dlÂumont, se déploya sur la place d'armes; elle fut suivie de près par le corps d'armée, qui était sous les ordres de la Fayette.

Le général se rendit à l'Assemblée nationale et ensuite auprès de Louis XY I , avec qui il eut un entretien particu* lier> A la suite de cette conférence , le roi parut tout à fait rassuré; il fit même prévenir le président Mounier d'avoir à se rendre aii château, et le chargea de dire aux députés, « qu'il n'avait point eu l'intention de partir, que jamais il ne » consentirait à s'éloigner de l'Assemblée nationale, qu'il » avait toute confiance dans la milice bourgeoise, et qu'il )) allait la charger de la garde de sa personne. » En effet, il donna ordre à la Fayette de faire occuper par les Parisiens les postes extérieurs, et de réserver seulement les postes de l'intérieur du palais aux gardes du corps, aux Suisses et aux cent-suisses. Lorsque ces dispositions eurent été prises, les divers détachements de l'armée se retirèrent dans les églises et dans d'autres édifices publics pour y passer le reste de la

«66 HISTOIRE DES PAPES. lXVni.S.)

nuit. Les députés se séparèrent également pour prendre cpielque repos, vers quatre heures du matin^ quand ils virent que le calme était rétabli. Cette tranquillité dura jusqu'au jour. Sur les six heures, le peuple commença à se répandre dans les rues : le hasard voulut qu'un groupe de citoyens aperçut à 1 une des fenêtres de Faite droite du château un garde du corps qui avait une cocarde blanche; on lui cria de prendre les couleurs nationales; le garde, au lieu d'obéir, répondit par des injures; les citoyens ripostèrent sur le même ton; alors ce misérable arma son fusil , et sans autre provocation II mit en joue un de ses interlocuteurs et le tua roide d'une balle dans la poitrine. La victime était un jeune homme de dixhuit ans, fils d'un sellier de Paris^ soldat dans la garde nationale. Cet acte de froide barbarie exaspéra les assistants; tous, cédant à leur indignation, s'élancèrent sur la grille, en forcèrent l'entrée, pénétrèrent dans l'intérieur du château, s'emparèrent d'un garde qu'ils crurent reconnaître pour le coupable^ le traînèrent dans la cour de marbre et lui tranchèrent la tête. Hélas ! ils ne devaient pas s'arrêter à cet acte de justice; plusieurs d'entre eux qui avaient été sabrés la veille voulurent tirer vengeance du sang répandu, et poursuivirent les gardes dans les galeries , sur les escaliers et jusque dans les appartements de la reine, où ils en tuèrent encore deux. Arrivés à la porte du cabinet du roi , ils trouvèrent un huissier qui leur ordonna de respecter la chambre de sa majesté et de sortir ; ils obéirent.

La Fayette accourait en ce moment, suivi de quelques compagnies de grenadiers de la milice parisienne; il harangua les citoyens et parvint facilement à rétablir la tranî-

[XVUI.S.] CRIMES DES ROIS, dbs REINES bt des EMPEREURS. aST

qnillité dans le château. Gomme au dehors les clameurs continuaient à se faire entendre » les gardes du corps se mon* irèrent aux fenêtres avec d'énormes cocardes tricolores; et le roi parut sur le balcon , seul d'abord, puis avec la reine et le dauphin. Alors le peuple cria : a Le roi à Paris ! Vive la » nation! Le roi à Paris! — Vous me demandez à Paris : y) j'irai; mais avec ma femme et mes enfants. » De nouvelles acclamations accueillirent ces paroles , et pour la première fois on cria : a Vive la reine ! »

A une heure de l'après-midi Louis XVI se mit en route , escorté par le régiment de Flandre, par les gardes dû corps, lés dragons, les cent-suisses et par la garde nationale. La marche fut lente comme celle de la foule qui formait le cort^e et qu'une pluie battante ne put dissiper; aucun spectacle n'afQigea les yeux de la multitude des curieux, car la bande d'hommes qui portait sur des piques les têtes des gardes tués le matin, était arrivée sur le midi aux barrières de Paris, çù elle avait été contrainte de se dissiper et de déposer ses horribles trophées. A six heures du soir le gros du cortège entra dans la capitale et accompagna le roi à l'hôtel de ville. La marche était fermée par plusieurs files de voitures de grains. Louis^XVI et Marie-Antoinette furent complimentés officiellement par les orateurs de la commune , ensuite reconduits aux Tuileries.

Les événements des journées des 5 et 6 octobre apportèrent de notables changements dans la situation des partis ; celui de la résistance, cest-à<lire toute la cour et la portion de l'Assemblée nationale qui se rattachait à la reine, fut frappé de terreur; le parti de la démocratie regarda la

bataille comme gagnée et entonna des chants de triomphe.

Camille Desmoulins écrivait dans son journal des Révolutions de France et de Brabant: « Victoire! la halle

» regorge de sacs, la caisse nationale se remplit, les mou- » lins tournent; Paris a échappé à la banqueroute, à la fa- ' f) mine, à la dépopulation qui le menaçait; les patriotes ont )) vaincu, la calotte est par terre, Taristocratie expire et les » traîtres sont en fuite. »

Cependant tous les symptômes d'agitation n'avaient point disparu; on continuait à former des attroupements au coin des rues; on accusait ouvertement les ministres d'avoir approuvé et secondé les machinations de la cour, et on partait sérieusement de les mettre en accusation. Necker surtout était devenu l'objet d'une haine universelle; sa popularité avait entièrement disparu ; il était désigné dans tous les journaux comme un traître, un félon gagné à l'aristocratie. Marat flagellait tous les ministres indistinctement, et s écriait dans son langage énergique :

(( Quoi ! c'est pour assurer la créance des financiers , » pour soudoyer les pensionnaires du prince, des ambas- » sadeurs inutiles, des gouverneurs, des commandants, des » femmes galantes , des chevaliers d'industrie , des escrocs o) titrés, des académiciens ignorants et fainéants, des so- » phistes, des saltimbanques, des histrions, des baladins, » des ex-ministres ineptes, des exempts de police, des es- » pions, et cette brillante tourbe des créatures du maître» » qui forment la chaîne des instruments de la tyrannie^ que I) de pauvres artisans, de pauvres ouvriers, de pauvres. ma- » nœuvres, qui ne gagneront jamais rien ni aux marchés

pLVni.S.] CRIMES DB8 ROIS, des REINES bt des EMPEREURS. 269

» ministériels ni aux révolutions , achèveront de donner leurs » dépouilles ! Quoi ! c'est pour payer les friponneries des )) nobles, le brigandage des traitants, pour conserver lafor- » tune de leurs ennemis, de leurs déprédateurs, de leurs ty- » rans, que vingt-cinq millions d'hommes se réduiront à la )) mendicité!..... Quoi! c'est pour maintenir un aigrefin, un » Necker au premier poste de Tétat, que toute une nation se )) condamnera à la misère, à la famine, à Tesclavage! Mais, » homme petit et vain, vos lauriers sont flétris, ils ne rever- » diront plus. Vous ignorez donc combien il est insensé » de vouloir allier la faveur populaire à celle de la cour? On }) brave quelquefois la puissance des rois, jamais le mépris

» d'une nation ! Arrière ! votre règne est fini »

Quelques journalistes stipendiés par la reine cherchèrent à égarer l'opinion , en présentant les événements des 5 et 6 octobre sous les plus odieuses couleurs; les uns rejetèrent la cause des désordres sur le gouvernement britannique, les autres en accusèrent la faction d'Orléans; on alla jusqu'à dire que le prince avait eu le projet de faire périr la famille royale dans cette grande émeute , pour s emparer de la couronne ; qu'il avait été lui-même à Versailles avec un de ses séides nommé Nicolas Coupe-Tête, qui était précisément l'un de ceux qui avaient tranché la tête des gardes du corps dans la matinée du 6, et qui les avaient promenées en triomphe au bout d'une pique. Ce qu'il y a de positif, c'est que Louis- Philippe se trouvait entouré d'une coterie d'hommes infâmes qui travaillaient à pousser le peuple à l'anarchie et qui poursuivaient secrètement les projets d'accaparement des blés.

Quoi qu'il en soit de la vérité des accusations qui pesaient X. 35

270 mSTOIRE DES PAPES. (XYIU. S.]

sur d'Orléans, toujours est-il que Louis XVI y ajouta quelque créance, puisqu'elles le décidèrent à Texiler à Londres.

Lorsque l'effervescence fut un peu calmée , la cour reprit ses projets de réaction royaliste , de fuite et d'invasion étrangère; n'osant point encore sortir de Paris, elle voulut au moins tirer parti dé sa position, et chercha à détourner les soupçons. Louis XVI écrivit au président de l'Assemblée nationale qu'il s'était décidé à établir sa résidence dans la capitale, et qu'il invitait les députés à y transférer le siège des séances, et à nommer des commissaires pour choisir un local convenable. Les représentants se rendirent aux désirs du monarque^ et vinrent s'établir à l'archevêché de Paris le 19 octobre ; quelques jours après , ils occupèrent le manège des Tuileries.

Si la cour intriguait pour faire revivre l'ancien ordre de choses, il est juste de dire que le peuple ne négligeait rien pour assurer le triomphe de la liberté: partout les gardes nationales se formaient en fédération pour faire respecter les décisions de la Constituante, pour assurer la libre circulation des blés , favoriser leur transport , prendre en sauvegarde tout ce qui était relatif aux subsistances , ainsi que l'approvisionnement de la capitale et des autres villes de la France. La lutte était ouverte entre le despotisme et la démocratie ; les nobles , les prêtres et les militaires tenaient des conciliabules et conspiraient; les citoyens, de leur côté, formaient un comité de recherches, et une contre-police pour surprendre les secrets de leurs ennemis. Ce fut ainsi qu'on découvrit les (ils d'une conjuration dans laquelle se trouvait Monsieur^ frère du roi , et qui avait pour but d'enlever

[XYIILS.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREDRS.371

Louis XVI et la famille royale, de les conduire à Péronne , de soustraire les sceaux de 1 état, et de faire assassiner les chefs les plus influents de l'Assemblée. Douze mille Suisses , douze mille Allemands, et un nombre considérabled'eng âgés volontaires, devaient aider à Texécution de ce coup de main. Le marquis de Favras était Tâme de Tintrigue : ce vil agent fut arrêté, jugé par une commission, condamné à faire amende honorable et à être pendu en place de Grève, ce qui fut exécuté. Le comte de Provence vint se justifier devant les représentants de la Commune de toute participation à ce complot, et jura sur son honneur quil n'avait en rien trempé dans cette affaire. Plus tard , on trouva la preuve irrécusable de la culpabilité du prince, dans une lettre qui fut saisie dans les papiers d'un sieur Durand de Maillane : elle était adressée à Favras et datée du 1" novembre 1789. Monsieur lui écrivait : a Je ne sais à quoi vous employez votre temps et » l'argent que je vous envoie. Le mal empire; l'Assemblée » nationale détache tous les jours quelque chose du pouvoir » royal; que restera-t-il si vous différez? Je vous l'ai dit et » écrit souvent , ce ne aéra point avec des libelles , des tri- » bunes payées, quelques malheureux groupes soudoyés, » que Ton parviendra à écarter les hommes d'action qui ont » excité l'insurrection parmi le peuple. 11 faut que dans )) l'émeute excitée par vous on corrige les mutins de ma- » nière à n'y plus revenir. Ce plan a en outre favantage » d'intimider la nouvelle cour et de décider l'enlèvement » du roi. Une fois à Metz ou à Péronne, il faudra bien que » mon frère se résigne. Tout ce qu'on veut est pour son D bien. S'il aime la nation, il sera enchanté de la voir bien

)) gouvernée. Renvoyez au bas de cette lettre un récépissé de )) deux cent mille livres. »

On prétendit à cette époque que la reine n'était point étrangère à cette intrigue; et ce qui contribua à maintenir cette croyance, fut qu'elle accorda unepensionà la veuve de Favras, et qu'elle fit enlever du greffe du Châtelet les pièces principales du procès. Mais le mauvais succès de ces tentatives la convainquit qu'elle n'avait aucun compte à faire sur les courtisans qui l'entouraient , et la détermina à chercher des alliés dans les rangs de ceux qui s'étaient montrés ses ennemis. Elle s'adressa à Mirabeau, qui déjà avait vendu, en plusieurs circonstances , son concours aux ministres , et lui donna un rendez-vous mystérieux dans une cave des Tuileries. Marie- Antoinette posa les conditions de son marché avec le tribun, suivant ce qu'elle, dit elle-même dans une lettre adressée au marquis de Bombelles : a J'ai donné au comte de Mirabeau )) une première somme de deux cent mille écus; je me suis )> engagée à lui payer une pension de cinquante mille livres )) par mois et à Télever au ministère ; ensuite je lui ai livré » mes mains à baiser, faveiur qu'il a reçue avec des transports » de joie tellement inexprimables, que ce gentilhomme, qui )) jusqu'alors m'avait paru un démon déchaîné par l'enfer , )) me sembla un ange descendu du ciel pour sauver la fa- É) mille royale. »

En échange des faveurs de la reine, Mirabeau travailla sourdement pour la cour; il fit décréter la loi martiale contre les attroupements de citoyens ; il émit l'opinion que dans une assemblée législative le pouvoir exécutif devait avoir la plus grande influence^ et employa tous ses efforts pour faire ad-

(XVUI. s.] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 273

mettre les ministres du roi dans rAssemblée nationale» avec voixconsultative. Cette motion parut tellement extraordinaire qu'ellefit ouvrir lesyeux aux députés sur les causes de sa défection, et acbeva de le déconsidérer. L'Assemblée constituante passa outre malgré les continuelles déclamations de Mirabeau, et poursuivit le cours de ses travaux ; elle décréta la vente des biens ecclésiastiques au profit de la nation ; elle changea la division territoriale de la France , abolit les vœux monastiques , le droit d'aînesse , les lettres de* cachet et les gabelles ; elle s'occupa également d'élaborer un plan de finances, et nomma une commission pour chercher les moyens de mettre un terme aux embarras du trésor. Elle exigea même que les ministres donnassent aux membres du comité des pensions communication du livre rouge, où s'insmvaient les sommes délivrées sous le bon plaisir du roi ou sous celui de la reine. Ce registre n'était pas le seul qui servît à la comptabilité des dépenses mystérieuses, des dons inconsidérés et des récompenses accordées à la prostitution , mais les autres livres avaient été lacérés; un entre autres sur lequel étaient inscrites les ordonnances du comptant, sorte de dépenses qu'on aurait eu le plus de honte à produire , et qui s'étaient élevées dans les années le moins chargées à la somme de quatre-vingt-deux millions , et dans certaines jusqu*à cent quarante-cinq millions !

Doit-on s'étonner de la détresse du trésor public sous le r^ue de Louis XVI? Faut-il être surpris qu'un cri général se soit élevé en France contre la cour, larsqu on voyait les richesses de la nation livrées aux courtisans corrompus, aux messalines éhontées qui formaient la société de la reine et

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qui continuaient les désordres, les bassesses et les turpitudes de l'administration du crapuleux Louis XV?

Sa majesté , forcée de consentir à l'examen du livre rouge par les membres du comité des fînances, Gt sceller les feuillets qui donnaient le détail des sommes englouties par son aïeul dans l'infâme Parc-aux- Cerfs, et demanda que le secret fût respecté. Les députés se conformèrent aux désirs du monarque , et se contentèrent de faire le dépouillement des dépenses qui ^s'y trouvaient relatées depuis son avènement à la couronne. Ce travail fut ensuite imprimé et distribué à tous les membres de l'Assemblée nationale. Monsieur^ comte de Provence, était porté pour une somme de 13,824,000 livres comme supplément à son revenu , pour trois années. Monseigneur le comte d'Artois figurait pour 22,550,000 livres reçues pendant la même période, indépendamment d'un million de rentes viagères payées à sa décharge, de ses pensions, de ses domaines, de ses apanages et de ses propriétés particulières, qui lui rapportaient d'énormes revenus. Le duc de Polignac, le mari de la favorite de la reine, était noté pour un don de 1,200,000 livres, en récompense de ses services; et un sergent, nommé Jean-René Hamèle, du régiment de Flandre, pour M livres 4 sous, pour le récompenser de ce que par sa valeur il avait contribué à la prise de Dunderstadt ! ! Outre l'ordonnance au porteur de 1,200,000 livres, le duc figurait pour une pension de 120,000 livres, et sa famille pour 700,000. De plus, il lui était concédé un droit sur tout le poisson de mer qui se consommait à Bordeaux et dans toute la Guyenne, la donation des alluvions de la Garonne , qui permettait aux Polignac de dé-

[Xyin.S.] CRIMES bbs rois, BBS REINES et des EMPEREURS. 275

pouiller selon leur bon plaisir les propriétaires riverains du fleuve. Les Noailles, les Choiseul, les Guiche y étaient gratiGés de sommes considérables : Tincestueuse duchesse de Grammont était portée pour une pension de 150,000 livres , en récompense de prétendus services politiques; la princesse de Vaudemont pour une pension de 100,000 livres, « en consi- » dération des services de son frère le prince de Lambesc, » Fun des amants de la reine; madame de Lamballe pour ' 100,000 livres de gratification annuelle en plus de son traitement, qui était de 400,000 livres; M. deChampcenetzpour 25,000 livres par quartier. Des gratifications de 200,000, de 300,000 livres étaient accordées à un Sartine, ancien lieute- ' nant de police, à un Saint-Priest, à un Civrac, à un Ségur et à d autres encore. La du Barry y figurait pour une somme de 5,000,000 à titre d'indemnité et en échange de 1 ,200,000 li vres de contrats à quatre pour cent; son mari pour une pension de 80,000 livres, et son beau-frère le comte Jean du Barry pour une autre pension de 150,000 livres ; en outre , cette prostituée recevait 500,000 livres par quartier, ou 100,000 livres par mois, ou 3,500 livres par jour pour son entretien. Autour d'elle se trouvaient groupés les Richelieu, les Fronsac, lesBertin, lesMaupeou, les d'Aumont, les Bonnac, lesBrézé, les d*Aligre. Le duc de Coigny, l'un des amants de Marie-Antoinette, était doté de 100,000 livres pour Taider à soutenir son rang à la cour; de 100,000 livres pour la même considération; de 200,000 livres pour la charge d'écuyer du roi ; de 200,000 livres en indemnité pour la suppression de cette charge; de 500,000 livres à la recommandation de la reine » et de 100,000 livres en considération de ses services , en to-

taiité de 1,000,000 de livres par an. Le beau Dilion, l'on de ses rivaux, était porté pour 160,000 livres, en considération de ses services secrets; le comte de Vaudreuil, pour de pareils services, avait reçu, en moins de huit ans, 2,885,000 livres, indépendamment de 300,000 livi'es de traitement annuel pour sa charge de grand fauconnier de France; le comte de Fersen , général danois , un autre des amants . de sa majesté, figurait pour une pension de 150,000 livres; Campan, simple valet de chambre et secrétaire intime de la. reine, figurait pour une pension de 45,000 livres; les onze maréchaux de France, dont deux Noailles, pour 1,100*000 qu'ils se partageaient annuellement; Beaumarchais y était porté pour une somme de 1^000,000, à la recommandation de la reine, « en récompense des intrigues galantes dont il s'était » fait le courtier, et des services rendus en traitant à Londres )) pour la suppression de pamphlets et particulièrement pour )>.les mémoires qui avaient trait à 1 affaire du collier. »

Un seul chapitre indiquait une dépense de 58,825,000 livres, sans autre désignation que celle-ci : Pour service connu seulement de sa majesté On y voyait encore figurer l'opulent d'Aligre, premier président de Paris, renommé par son avarice sordide, pour des gratifications de 100,000 écus et pour une pension de 90,000 livres; un baron de Bezenval y était porté pour 200,000 livres de gratification et 60,000 livres de pension; un prince de Condé, pour des pots-de-vin de 600,000 livres et des dons de 300,000 livres, Les frères du roi , Qfi outre des sommes dont nous avons déjà parlé , y figuraient , savoir : Le comte de Provence pour une rente annuelle de 5,700,000 livres^ et une autre somme de

[XViaS.j CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 377

800^000 livres destinée au payement de 1 entretien de ses écuries; le comte d'Artois pour 4,500,000 livres.

11 semblait réellement que ces voleurs titrés se crussent revenus au temps où Mazarin disait : « La France est comme » un bon âne, plus on le charge mieux il marche; » et où le surintendant BuUion écrivait à Louis XIII : « Sire^ vos » peuples sont trop heureux » ils n'en sont pas encore réduits )) à manger de l'herbe. »

. L'Assemblée nationale poursuivit avec persévérance le cours de ses travaux, et rendit différents décrets d'une utilité incontestable sur l'uniformité des poids et des mesures, sur l'organisation de la municipalité, et particulièrement sur l'abolition de la noblesse. Elle défendit de prendre les titres de prince, duc, comte, marquis, vicomte, vidame, baron, chevalier, messire, écuyer, et toute autre dénomination de rang ou de caste. Ainsi tous les nobles durent se résigner à reprendre leurs noms de famille et à faire l'abandon de leurs dénominations fastueuses ; les Montmorency ne furent plus désignés que par le nom de Bouchard que portaient leurs ancêtres; les d'Uzès devinrent Battet; les Richelieu , Vignerot; les Béthune, Béton; les Yilleroy, Neuville; les la Rochefoucault. Vert; les Luynes, Gadnel; les Saint-Priest, Guignard ; les Coigny, Franquetot; les Sémon ville, Huguet; les Breteuil, Tonnelier; les Vaudreuil, Rigaud; les* Garamair, Riquet ; les la Fayette, Mottié; les Mirabeau, Riquptti. Toutes les désignations féodales, tous les noms usurpés ou gagnés par de sales services, furent anéantis. *

Malgré les progrès de la démocratie , la cour étatt loin de désespérer du salut de la royauté; elle comptait ^ur Mira- X. 36

2rS HISTOlàE DES PAPES. * [XVHL &j

beau et sur li Fayette pour arrêter la marche de la révolution et faire peu à peu rétrograder les esprits. Vain espoir ! chaque jour enlevait à Fun et à l'autre de ces grands meneurs quelque parcelle de leur popularité et les rendait impuissants à soutenir le trône vermoulu des Capets;

Une cérémonie imposante, la fête de la fédération^ qui avait été annoncée pour célébrer le jour anniversaire de la prise de la Bastille , vint encore resserrer les liens de la fraternité et accroître la haine pour le despotisqie. Cette fête devait avoir lieu au Champ-de-Mars ; mais comme l'état du terrain offrait de graves inconvénients pour la disposition des estrades, la Commune de Paris dut faire un appel aux travailleurs volontaires de toutes classes, de toutes professions et de tous les âges , pour aider à former des tertres autour de cette vaste enceinte. Plus de cent mille citoyens répondirent à l'appel des magistrats, et pendant' deux semaines remuèrent, transportèrent, tassèrent les terres au son des instruments de musique et au bruit de cent orchestres qui animaient les scènes et égayaient le travail. Dans ces fonctions de manœuvres, les Parisiens apportaient une telle effusion de fraternité, un enthousiasme si ardent pour la liberté, qu on se sentait transporté d'admiration pour ce peuple bon, laborieux et frugal. Il y avait dans ces processions de districts conduits à la pelle et à la pioche par leurs municipalités provisoires, dans cette multitude d'hommes qui^faisaient eux-mêmes et admirablement la police de l'atelier, une foi sociale capable d'enfanter des miracles sous la direction.d un pouvoir qui l'aurait partagée. Mais pour la royauté, la fête de la fédération était comme une nouvelle insulte, en

Goo^e

(XVIU. s.] GRIMES DBS ROIS, dbs REINES bt dbs EMPEREURS. 279

ce qu elle rappelait le souvenir d une de ses plus éclatantes défaites. Néanmoins Louis XVI dut y assister avec toute sn cour* Dans ce jour solennel du 14 juillet 1790, le Champ-de- Mars présenta l'un des plus imposants spectacles que jamais l'œil des hommes ait pu contempler. Au milieu d'une galerie disposée devant TËcole militaire s élevait un riche pavillon surmonté de drapeaux blancs, qui couvrait le trône sur lequel était assis* le monarque; à sa droite, sur la même estrade, se trouvait le fauteuil occupé par le président de TAssemblée constituante; dans le fond du pavillon, sur une tribune réservée, se tenaient la reine, le dauphin et les princesses. En avant de la galerie, sur un vaste amphithéâtre, étaient disposés des gradins occupés par les députés et les corps constitués invités à la cérémonie; enfin, sur l'esplanade se déployaient les lignes des confédérés, au nombre de onze mille hommes, pour les armées de mer et de terre , et de dix-huit mille pour les gardes nationales. Trois cent mille spectateurs formaient un épais rideau autour de cette vaste enceinte. Dans l'intérieur, on avait dressé l'autel de la patrie ; deux cents prêtres, revêtus d'aubes blanches que serraient de larges ceintures tricolores, garnissaient les degrés de l'autel et assistaient l'un des plus illustres prélats patriotes de l'époque, l'évêque.d'Autun, Charles-Maurice de Talleyrand- Périgord, qui célébra l'office divin. Après la messe, les fédérés défilèrent devant l'autel, et prêtèrent le serment civique. Ensuite Louis XVI se leva, et du haut de son trône prononça la formule suivïinte : « Moi, roi des Français, je jure à la » nation d'employer tout le pouvoir qu'elle m'a délégué à » maintenir la constitution et à faire exécuter les lois.

ll-^b.

280 HISTOIRE DES PAPES. pCVIII. S.]

Les mêmes fêtes de la fédération furent répétées dans les provinces et excitèrent dans le peuple et dans l'année un enthousiasme incroyable ) les agents de l'autorité prirent entia quelque inquiétude de ces manifestations, et s'occupèrent des moyens de les étouffer. Le ministre de la guerre, de la Tour du Pin, ne songea rien moins qu'à faire décimer les régiments suspects, en se servant des soldats suisses ou allemands, et provoqua en sous-main des rébellions dans plusieurs corps pour avoir occasion de sévir. A Nancy, il eut un succès comp\^t; par ses ordres, le marquis de Bouille, cousin de la Fayette et gouverneur de la province, vint investir, à la tête de troupes dévouées, trois régiments de la garnison suspectés de patriotisme. Cet infâme, non content de faire verser le sang de braves soldats dont tout le tort était de se rappeler qu'ils étaient des hommes et non point des machines, tourna sa fureur contre les habitants et en fit un massacre effroyable. Plus de trois mille citoyens furent égorgés par les farouches satellites du gouverneur, et parmi les victimes, huit cents femmes , dont plusieurs enceintes , et de toutes jeunes filles que ces monstres avaient préalablement violées.

Quand ces terribles exécutions furent terminées, le marquis de Bouille rendit compte de sa campagne dans les termes suivants : « J'ai Thonneur de vous apprendre que j'ai heu- » reusement rempli vos intentions en ce qui concernait les » trois régiments travaillés par les démocrates; le Mestre- » de-camp est en fuite , celui du Roi est caserne et repen- » tant, celui à^ Chàte^u-Yieux est presque exterminé, plu- )) sieurs milUers de patriotes sont tués, le club des Amis » de la Constitution ijncendié; «nfin, je n'ai perdu que

[XVni. s.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 281

» trois cents hommes, et le calme est parfaitement rétabli. » Aussitôt que la nouvelle de ces massacres fut connue à la cour, Louis XVI envoya à l'Assemblée nationale une lettre que nous rapportons textuellement : « J'ai chargé M. de la )) Tour du Pin de vous informer des événements qui ont » rétabli Tordre dans la ville de Nancy; nous le devons à la )) noble conduite et à la fermeté du marquis de Bouille. J'es- » père que désormais on ne verra plus aucun régiment se » montrer indocile à la discipline militaire. »

Les Parisiens furent loin de partager les sentiments du monarque au sujet des boucheries de Nancy; à Ja première rumeur des atrocités qui s'étaient commises dans cette malheureuse cité, une émeute de quarante mille hommes assiégea l'Assemblée nationale et vint demander le renvoi des ministres qui avaient autorisé^les massacres; une autre bande de quatre à cinq mille individus se porta à l'hôtel de la guerre pour s'emparer de la personne du ministre; mais celui-ci s'était prudemment enfui à Saint-Cloud , et avait laissé une garde nombreuse et des canons pour défendre le ministère. Le lendemain 9 les mêmes hommes se rassemblèrent aux Tuileries et renouvelèrent les cris : « A bas les ministres ! » Cette démonstration hostile de la population contre l'autorité, décida Necker à donner sa démission et à partir furtivement dans la nuit. Sa retraite entraîna celle des autres ministres , à l'exception deMontmorin, qui resta au département des affaires étrangères. Duportail fut élevé à la guerre, Fleurieu à la marine^ et Duport-Dutertre à la charge de garde des sceaux; l'Assemblée nationale s'empara de la direction des finances. Quand l'effervescence des citoyens fut calmée, Ja^

HISTOIRK DES PAPES. IXVUI. S.]

Constituante reprit ses délibérations relativement aux affaires de Nancy; et convoie la majorité des représentants, dirigée par Mirabeau, était vendue à la cour» elle décida qu'il serait adressé des remercîments au général Bouille sur sa conduite. La Commune alla plus loin encore : à Tinstigation de Bailly, elle fit une cérémonie funèbre au Cbamp-de-Mars, en l'honneur des séides de la tyrannie qui avaient été tués dans la mêlée. La Fayette prononça également l'éloge de l'exécrable Bouille, et voulut lui faire voter des remercîments par les gardes nationales qui étaient sous ses ordres. Vingt-huit bataillons sur soixante réinsèrent d'adhérer à cet acte d'infamie; deux surtout se distinguèrent par des arrêtés très^nergiques; les trente-deux autres se couvrirent de honte en répondant aux vues du général. Cette disposition d une partie de la bourgeoisie de Paris à suivre l'impulsion des chefs, inspira aux meneurs l'idée de donner au roi une maison militaire composée de six mille gardes nationaux du centre, la plupart gens tares.

Ce projet excita de violentes oppositions dans la partie saine de la Constituante et dans le peuple ; vainement la cour organisa une sorte de ligue de spadassins qu'elle déchaîna . sur Içs députés les plus hostiles à sa politique ; l'opinion publique fit explosion et empêcha l'exécution de ses coupables imnœuvres, Louis XVI se rejeta alors du côté des étrangers, et pressa les armements qu'il faisait solliciter depuis longtemps. Voici la lettre qu^il envoya au roi de Prusse Frédéric-Guillaume, que nous trouvons dans un ouvrage intitulé (( Mémoires d'un homme d'Ëtat , » et qui jamais n a été démentie : « Je viens de m'adresser à l'empereur d'AUemar

[XVIII.S.] CRIMES BBS ROIS, DB8 REINES et des EMPEREURS. 283

)) gne» à rimperatrice de Russie , aux rois d'Espague et de )) Suède; je leur présente Tidée d'un congrès des principales » puissances de l'Europe, appuyé d'une force armée, comme ))la meilleure mesure pour arrêter ici les factieux » pour » donner le moyen de rétablir un ordre de choses plus dé-^ » sirable^ et empêcher que le mal qui nous travaille puisse » gagner les autres états. J'espère que votre majesté ap^ » prouvera mes idées et qu'elle me gardera le secret le plus » absolu sur la démarche que je fais auprès d'elle , parce que » les circonstances où je me trouve m'obligent à la plus

» grande réserve »

JLes puissances étrangères accueillirent favorablement la demande du roi; toutefois elles signifièrent au baron de Breteuil f qui était chargé des négociations au nom de sa majesté , qu'elles ne déclareraient la guerre a la France que sous la condition expresse que Louis XYI se mettrait à la tête des armées coalisées. Cette décision des souverains détermina la cour à prendre définitivement des mesures pour assurer sa fuite hors du royaume ; mais la chose n'était plus aussi facile, à cause de la surveillance active qu'exerçaient les districts sur le château. On chercha d'abord à occuper les esprits en iàisant élever Mirabeau à la présidence de la chambre des représentants ; ensuite on essaya d'intimider les patriotes en opérant de mystérieuses arrestations, et en les traduisant devant les bureaux de la ville sous les plus frivoles prétextes ; enfi^n on organisa des bandes de nobles qui prirent le nom de chevaliers du poignard, et qui n'osant pas attaquer au grand jour les écrivains démocrates, les assassinèrent le soir au coin des rues. Lorsqu'on jugea le moment favorable , on fit partir Mes-

9Sh HISTOIRE DES PAPES. [XVIIL S.]

dames, tantes du roi, pour Fltalie, avec un passe-port délivré par la Constituante et contresigné par le monarque; puis on organisa une émeute pour donner le change aux patriotes qui \eillaient constanunent sur les Tuileries et pour les attirer sur un autre point de Paris. Dans la journée qui avait été fixée pour la fuite de la famille royale , des agents de police firent circuler la nouvelle que l'on devait transporter au milieu de la nuit, dans le donjon de Yincennes, des poudres et des muniti(yis. Des cohortes de mouchards se répandirent dans les rues du faubourg Saint-Antoine, propagèrent les bruits de prétendues conspirations royalistes, ameutèrent les ouvriers et les excitèrent à se porter spr Vîncennes. Bientôt Texaspération devint extrême, et toute la population se mit en route pour démolir lafireux donjon , "cette seconde bastille du despotisme. Pendant que Témeute franchissait les barrières de la capitale, une autre comédie se passait dans l'intérieur des Tuileries; un certain marquis de Court, ancien lieutenant de roi à Salins, se faisait arrêter dans' la chambre du dauphin, armé d'un stylet-baïonnette; 6t sous prétexte de mettre en sûreté la famille royale^ on faisait évacuer le jardin et Ton garnissait les avenues de troupes dévouées à la cause. C'était le signal dont la cour était convenue avec les chevaliers du poignard, pour leur indiquer le moment oii ils devaient s'introduire dans le château; car ces misérables, qui étaient au nombre de plus de sept cents , avaient leur rôle dans cette affaire : ils devaient simplement forger les postes de Tintérieurdu palais occupés par la milice bourgeoise. D autre part, le général la Fayette rassembla la garde nationale et se dirigea du côté de Vin-

[Xym. s.] CRIMES bbs ROiS, DES REINES rr des EMPEREURS. 285

cennes, poar faire «ne utile diversion et rendre d'autant pins facile Tévasion du roi. La vigilance des citoyens fit échouer ce complot si bien ourdi, si laborieusement combiné; les sentinelles, étonnées de voir une multitude de gens bizarrement accoutrés pénétrer dans le palais, en conçurent des soupçons, et avertirent les chefs de postes de ce qui se passait. Ceux-ci donnèrent à leur tour Talarme au dehors^ demandèrent des renforts , et quand ils furent en nombre * suffisant, ils cernèrent les issues du château, firent des perquisitions dans les appartements, arrêtèrent trente des plus mutins, et chassèrent la foule des conjurés à coups de crosse^ Cette conspiration avortée n*eut d'autre résultat que de rendre la surveillance plus active autour des Tuileries, et de faire décréter l'armement des places frontières; etTorganisation d'une armée révolutionnaire.

Un autre coup bien plus terrible allait frapper la cour: Mirabeau se mourait. Cet homme extraordinaire, assemblage de vertus et de vices, de grandeur et de bassesse, s'é^ teignit dans sa quarante-deuxième année, au moment où son concours devenait de plus en plus nécessaire à la monarchie. Les royalistes ne manquèrent pas de répandre le bruit que Mirabeau avait été empoisonné par le club des Jacobins, et plusieurs journaux se firent les échos de cette calomnie. Mais une pièce irrécusable, le procès-verbal d'au.topsie &it par le savant docteur Cabanis, en présence des médecins Petit et Vîcq-d'Azyr, de plusieurs chirurgiens et représentants, dément complètement cette assertion. 11 demeura prouvé par l'inspection des intestins et du cœur que depuis longtemps

sa robuste constitution avait été minée par de$ excès de

toute nature, par des travaux prodigieux , par l'usage constant de préparations aphrodisiaques; enûn qu'il avait été emporté par un dernier excès de débauche. Sa mort fiit Fobjet d'un deuil générai. Le peuple oublia ses trahisons pour se souvenir des services qu'il avait rendus à la cause de la liberté; les haines semblèrent amorties sur sa cendre; toutes les opinions se réunirent pour célébrer ses funérailles. L'Assemblée nationale lui décerna à l'unanimité et par acclamations des honneurs extraordinaires. Il fut décrété que ses restes seraient déposés dans l'église Sainte-Geneviève, qui reçut dès lors la dénomination de Panthéon, et fut destinée à conserver les dépouilles mortelles des citoyens illustres qui avaient bien mérité de la patrie.

La cour , privée de son intrépide défenseur, désespéra de ' dominer la position, et songea à réaliser ses projets de fiiite, mais en prenant de telles précautions qu'un nouvel échec devînt impossible. Voici la ruse machiavélique dont on se çervit. Le roi , à un jour déterminé^ envoya prévenir l'Assemblée nationale qu'il désirait se rendre à Saint-Cloud pour faire ses pâques, et sans plus de mystère il ordonna les apprêts de son départ et monta avec sa famille dans sa voiture. L'annonce de cette retraite à Saint-Gloud.se répandit rapidement dans Paris;, les gardes nationaux accoururent aux Tuileries, arrêtèrent le carrosse royal, et forcèrent Louis XVI , Marie-Antoinette et leurs enfante à rentrer dans les appartements. G'était précisément ce qu'on désirait. L'empressement dfe la milice à s'opposer au départ du monarque eut pour effet de convaincre les patriotes qu'ils pou- 'vaient compter sur elle pour réprimer toute tentative d'éva-

(XVIII. s.] CRIMES ras ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 387

sion et les rendit moins vigilants. La Fayette eut même soin ,^ afin d'augmenter leur confiance, de doubler les postes autour du château et aux barrières de Paris. Une semblable mesure, bien loin de nuire à ses projets, en assurait lexécution, attendu qu'elle écartait les soupçons, et lui permettait au besoin de remplacer les gardes nationaux par des agents de police déguisés. EnGn , toutes les dispositions ayant été prises, Louis XYI adressa des instructions conGdentielles au marquis de Bouille, l'ordonnateur des massacres de Nancy, pour l'informer qu'il partirait dans le milieu de la nuit du 19 au 20 juin,* et qu'il eût à envoyer à sa rencontre des escortes pour assurer sa fuite jusqu'à Montmédy, place frontière de la Lorraine.

De quelque mystère qu'on cherchât à couvrir les préparatifs de départ de la famille royale, on ne put toutefois empêcher qu'il n'en transpirât quelque chose. Plusieurs patriotes firent part au président du comité des recherches, au maire de Paris et au commandant de la garde nationale, des indices qu'ils avaient d'un nouveau plan d'évasion; mais comme tous les trois étaient vendus à la cour et faisaient partie du complot, ils affectèrent de ne point ajouter foi aux dénonciations, et refusèrent de permettre aucune investigation. Marat, Fréron, Camille Desmoulins, donnèrent vainement de la publicité aux révélations des patriotes ; vainement ils annoncèrent dans leurs .feuilles que la cour se préparait àcon&oniiuv 1 un attentat d'autant plus odieux, qu'il allait remelire toat en question au moment où l'Assemblée nationale touchait au terme de ses grands travaux, et allait clore ses âéanoe<i pnr Li pvoitiulgation de la nouvelle constitution.

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S88 . HISTOIRE DES PAPES. [S¥ra.&]

Bailiy et la Fayette continuèrent à repousser les avertissements, et accusèrent les journalistes de provoquer au désor- ■ dre. Néanmoins la cour n'osa pas se mettre en route au jour fixé, et reta'tda son départ de vingt-quatre heures. Ge lut dans la nuit du 21 au 22 , à une heure du matin , que Louis XYI opéra sa fuite avec la reine, le dauphin, sa jeune fllle , madame Elisabeth sa sœur, et madame de Tourzel , gouvernante des enfants de France, tous réunis dans une . voiture de forme extraordinaire. Derrière suivait une seconde voiture où se trouvaient les femmes de service. Cet équi- - page , qui n'employait pas moins de onze chevaux , tant pour les ^voitures que pour les deux courriers, sortit de la capitale . par une des barrières que Ton avait eu soin de confier à des I afBdé&, et s'avança sur la route dans une douce sécurité. Au lieu de se soustraire aux regards curieux, déjà trop attirés par Tenorme berline, Louis XVI, voulant jouir de tous les agréments que présentait un voyage dans une belle saison, ' descendit de voiture, monta les collines à pied, et aux relais se montra souvent aux portières. A É toges, il s'arrêta deux heures pour des réparations à son carrosse. Il traversa Chàlons à quatre heures et demie et se laissa voir; des royalistes le reconnurent. A la pqste suivante, au pont de Sommerveille, il resta jusqu'après sept heures pour attendre la première escorte que devait lui envoyer le général Bouille, et qui avait déjà rebroussé chemin, dans la supposition que l'affaire était manquée, et pour ne pas éveiller des soupçons en prolongeant un séjour que rien ne motivait.

ASainte-Menehould, il eut Tiraprudence de demander la route au maître de poste Drouet, qui le reconnut immédia-

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[XVItL£u] CRIMES DBSfkOlS, M8 REINES m des EMPEREURS. 9^

tement. Celui-ci n'osa pas donner l'alarme sur l'heure;, il laissa partir les voitures et se dirigea par un chemin de 4r^-. . verse suf Varennes, dont elles avaient pris la roule. A onze heures du soir, le cortège déboucha à Varennes; Dr^uet l'avait devancé et s'était entendu avec le maître de poste du lieu. L'éveil avait été donné , les officiers muniéipaux étaient sur pied, les gardes nationaux en armes, et le tocsin sonnait à toutes volées pour appeler les populations. Louis XYI fut •arrêté, conduit dans la maison commune et constitué prisonnier avec toute sa famille. Le lendemain, on fit {éprendre au cortège le chemin de Paris. En route, il fut rejoint par trois députés , Barnave , Latour-Maubourg et PéAiou , ^ui avaient été envoyés à la rencontre du roi par l'Assemblée nationale à la nouvelle de l'arrestation.

« Notre marche a été lente , dit Barnave dans son rap- » port à la Constituante , à cause de l'affljuence des citoy^s » qui se pressaient sur notre passage ; mais je dois'dire que » la conduite des populations a été admirable \ aucun cri me- » naçant ne s'est fait entendre , aucune parole outrageante * » 'n'.a frappé nos oreilles » Ce rapport a détruit ^ assertions mensongères des détracteurs du peuple, qui préten-. dent que Louis XVI fut abreuvé d'insultes, et mérite d'autant plus de créance qu'il émane d'un homme qui avait sfubi l'influence des charmes de Marie-Antoinette. En effet, dans le court trajet de Varennes à Paris, Barnave avait conçu une violente passion pour l'Autrichienfe, et de républicain fougueux était devenu ardent défenseur de la royauté.

Le cortège entra à Paris le 25, à sept heures du soir, accompagné par une.foiile immense qui gardait le plus profond

SpO HISTOIRE DES PAPES. [XYIILS.]

ij^ence ; Louis XYI et la reine furent réinstallés dans leurs appartements des Tuileries, et mis en état d'arrestation provisoire sous la surveillance de la milice parisieojie.

Au milieu de ces événements , la Constituante avait prononcé la suspension des fonctions executives et législatives du roi, jusqu'à délibération déûnitive surTinviolabilité de la personne du monarque , et avait publié le décret suivant: « Si Louis Capet rétracte son serment à la constitution^ s'il » se met à la tête d'une armée et qu'il la conduise contre la' » nation; s'il ne s'oppose pas à toute entreprise de cette es- » pèce commencée en son nom , il sera censé avoir abdiqué ^ » redeviendra simple citoyen , et, sera poursuivi selon les » formes ordinaires pour tous les délits postérieurs à son » abdication. L'effet du décret qui suspend l'exercice des » fonctions du pouvoir exécutif entre les mains du roi sub- » sistera jusqu'au moment où la constitution étant achevée, » l'acte constitutionnel aura été présenté ^u roi. » Comme la constitution projetée était dans les intérêts de - la bourgeoisie et lui c^onnait toute influence dans l'état, le décret renJu par les députa obtint son approbation; mais en revanche il fut vigom*eusement combattu par la presse démocratique, par les clubs^es Cordeliers et des Jacobins, *ei par la faction de Louis-Philippe d'Orléans.

Le peuple, qui redoutait avec raison de voir se resserrer les chaînes de l'esclavage sous une monarchie constitution- : nelle, s'éleva contre le décret, et se porta en masse au^ Champ-de-Mars pour signer une pétition dépçsée sur l'autel de la patrie , tendant à obtenir de l'Ajssemblée nationale que Louis XVI fût déclaré traîtreà la nation et déchu delà royauté.

[XVIII. s.] CRIMES DBS ROIS, bbs REINES et des EMPEREOttô. 291

Baiily et la Fayette, effirayâ de cette manifestation, se hâtèrent de l'arrêter en amenant une collision entre les citoyens et la force armée. Us profitèrent du rapprochement qui venait de s'opérer entre la cour et la milice bourgeoise, se dirigèrent sur le Champ-de-Mars, à la tète de nombreux bataillons, où ils avaient répandu des aegnts de police déguisés en militaires; puis, arrivés devant les attroupements , ils publièrent la loi martiale. Au lieu de se retirer, le peuple couvrit de huées le commandant général et tit retentir les airs des cris : (( A bas le drapeau rouge ! à bas les baïonnettes! )) La Fa]^ette ordonna alors aux troupes de faire

feu ! ! ! Ensuite il commanda une charge à la baïonnette

et déblaya Tesplanade et les glacis.

« Deux mille cadavres d'hommes, de femmes, de vieil- )) lards ou d'enfants furent relevés pendant la nuit, )) dit Saint-Just dans un rapport qu'il fit plus tard à la Convention.

La majorité de l'Assemblée nationale, qui était gagnée à la cour et qui depuis la mort de Mirabeau suivait l'impulsion de Barnave, approuva la conduite sanguinaire du comman* dant de la garde nationafe , et rendit plusieurs décrets contre les journalistes et contre les clubs qui avaient pris la défense des victimes. Elle continua ensuite ses travaux, et le 15 septembre de cette même année 1791 , elle "présenta son projet de constitution à la sanction royale. Louis XYI n'hésita pas à donner son adhésion à l'acte constitutionnel, et le lendemain il vint en personne dans l'Assemblée, accompagné de tous ses ministres,. prêter sermentà la constitution en ces termes:.

(( Je viens consacrer ici solennellement l'acceptation que

an HKTOi» DIft PAn& [XTIII.8.1

» j'ai donnée à lacté conslituttonnel. £b consétpience, je )) jure d'être iicfêle à la nation et à la loi ; d'employer tout le il:poDVoir qui m'est délé^ à maintenir la constitution dé- )) crétée par les représentants du peuple et à faire exécuter )) tes lois. »

Mais dans le moment même où le numarque s'engageait, sous la, religion du serment, à maintenir au dedans et à dé* fendre au dehors les droits de la nation, il intriguait auprès des souverains de l'Europe, réunis à Pilnitz, dans le bnt de Ibrmer une coalition contre la France, et appelait de tous ses vœux l'invasion. Le comte de Provence et le comte d'Artois étaient chargés des négociations. Nous donnons le texte d'une ^ de leurs letb'es pour bien faire comprendre que LfOuis XVI,* que les écrivains royalistes persistent à nous représenter comme étranger aux intrigues de ses frères, était, au contraire, fort bien instruit de leurs machinations. Cette missive , trouvée dans la fameuse armoire de fer, avec tant d'autres pièces importantes, ^it datée de Schœnbornlust, près de Goblentz.

(( Nous nous empressons d'apprendre à votre majesté, » écrivaient-ils, que les puissances dont elle a réclamé les )) secours sont déterminées à employer leurs forces pour )) comprimer les révolutionnaires de France; que l'empe* )) reuf d'Allemagne et le roi de Prusse, le sage Léopold et )) le digne successeur du grand Frédéric^ viennent d'en am* )) tracter l'engagement^ et que les autres cours sont dans les » mêmes dispositions.

» Sire, les intentions des souverains cftii .vous prêteront » l'appui irrésistible de leurs arabes sont droites et pures ;

[XVUl.S.] CRIMES BBS ROIS» dks REINES et des EMPEREURS. 393

)) elles n'envahiront la France que pour la remettre sous le » joug de l'antique monarchie. Leur hut est de faire triom- » pher la partie saine de la nation et d'abattre ou d'exter- » miner la partie délirante. Bientôt, nous osons l'affirmer, » les Français, las de prodiguer leurs biens et leur sang, de » voir leurs cités et leurs champs couverts de cadavres et de » ruines, renonceront à défendre une liberté toujours fatale » aux peuples% Bientôt Pafis, cette ville impie, accablée par » des armées puissantes, verra tous ses démagogues expirer )) dans les tortures et dans les plus affreux supplices »

Louis XVI, toujours prompt à s'abuser, regarda la cause de l'absolutisme comme sauvée , puisque les rois prenaient sa défense, et s'endormit dans une douce sécurité. Marie- Antoinette partagea les espérances de son mari; mais au lieu de se tenir dans le repos, elle renoua de nouvelles intrigues, afin de donner plus de force au mouvement réactionnaire.

Enfin la Constituante termina ses sessions le 30 septembre^ après vingt*huit mois d'existence, et après avoir rendu dans un si court intervalle deux mille cinq cents décrets, lois ou arrêtés. Cette assemblée fermait ses travaux sous de tristes auspices: à Paris, la cherté croissante du pain excitait de sourdes rumeurs ; dans les provinces , la circulation des grains était de nouveau entravée; partout existait une inquiétude et un malaise qui semblaient les avant-coureurs de la guerre civile. La cour, loin de s'appliquer à calmer les esprits, chercha au contraire à accroître les désordres pour amener une rupture entre les partis qui commençaient à se former; et qui se " divisaient en républicains purs, en girondins, en constitu- ' tionnels, en orléanistes, en monarchistes et en absolutistes» . X. 38

39» HISTOIRE DES PAPES. pLYni. S.]

Un des ministres de Louis XYI, Bertrand de Molleville, s'est chargé lui-même dans ses mémoires de nous apprendre * quels moyens on employait de son temps pour feire Battre des collisions entre les citoyens et pour assurer le vote de^ projets qu'il importait à la couronne de faire passer. Gomme cette tactique odieuse fut mise en œuvre sous la Constituante et sous la Législative, nous rapportons le passage des mémoires du ministre pour servir à l'intelligence des faits. Ce sera un grave sujet de réflexions et peut-être de rapprochements avec les turpitudes de nos gouvernants du jour.

Bertrand de MoUeville s'étend fort complaisamment sur les ignobles fonctions dont il avait été investi pendant son ministère de la marine, a Le roi, dit-il , me confia le soin de diriger un établissement secret de surveillance et d'observation, monté originairement par Alexandre de Lameth et conduit depuis par Delessart. U consistait en une troupe d agents subalternes de police, qui devaient assister régulièrement aux séances des assemblées municipales à cdles des clubs, suivre les groupes du Palais-Boyal, des Tuileries^ éclairer les cafés principaux et les cabarets des faubourgs. Parmi eux, les plus intelligents étaient chargés de réfuter les motions incendiaires ou d'en faire d'autres suivant la politique à l'ordre du jour. Ces mêmes hommes étaient également ' employés pendant la nuit à afficher des placards royalistes ou constitutionnels, selon les circonstances.

a U existait un autre établissement du même genre pour

agir sur réassemblée des représentants de la nation. Les chefe

Vecevaieqt directement leurs instructions de la cour et étaient

seuls dans le secret. Ils recevaient 50 livres par jour de trai**

[XVill. s.] CRIMES DES ROIS, bbs REINES bt J)bs EMPEREURS. 395

tement ou 18,000 livres par an; les sous-chefs, choisis par les premiers, n'avaient que 25 livres; les adjudants étaient nommés par les chefs ou les sous-chefs ; ils ne se connais- Mient pas entre eux, et avaient pour mission de recruter chaque jour vingt-cinq bandits et de les conduire à TÂssemblée ; ils recevaient 10 livres pour eux et 60 sous pour chacun • de leurs hommes. On formait ainsi des cohortes de trois à quatre cents mouchards qui envahissaient les tribunes de TAésemblée nationale^ et à commandement applaudissaient, huaient, criaient, pour appuyer les motions ou pour les combattre. Dans certains cas, lorsqu'il y avait par trop de résistance , ils devaient lever le bâton , comme pour frapper les députés qui étaient le plus rapprochés d'eux, en criant que TAssemblée nationale était composée d'un tas de gueux qu'il Êdlait assommer. )>

Hélas ! de nos jours , de pareils scandales se sont renouvelés; des députés ont été insultés, menacés par des agents de poUce mêlés aux gardes nationaux et revêtus de l'uniforme de la milice bourgeoise. Ce qui démontre que les traditions de l'absolutisme se sont conservées pures et intactes dans la monarchie constitutionnelle.

H Gomme les moyens ordinaires^ ajoute Bertrand de Molleville, étaient insuffisants pour arrêter les progrès des révoknionnaires, il fallut songer à créer de nouvelles brigades. J'établis dans une maison du Carrousel , en face des Tuileries, sous le nom de Club français ou national, une réunion qai devait servir de point de ralliement aux officiers et aux soldats stipendiés de la garde nationale , aux royalistes qui 6e trouvaient à Paris et aux embaucheurs d'ouvriers. Les

membres de cette troupe étaient destinés à jouer différents rôles : les uns se mêlaient à la milice bourgeoise, isous prétexte d'aider au maintien de Tordre, et en réalité pour amener des collisions; les autres servaient en quelque sorte de boucs émissaires, et au risque d'attraper des horions» ils devaient provoquer la garde parisienne dans les émeutes. Ces derniers étaient affublés de bonnets rouges et armés de piques fournies par le club.

» Le roi me félicita sur le plan de ces compagnies, et autorisa les dépenses qu'elles nécessitaient et qui se montaient à quatre ou cinq mille livres par jour, y compris les faux-frais et les rafraîchissements, qu'il fallait fournir au club à très-bas prix pour y attirer un plus grand nombre de soldats. Les piques et les bonnets rouges coûtèrent environ cent mille livres, et cet établissement fut monté complètement en quatre jours. Presque à la même époque j'en formai un autre du même genre et également utile, quoique moins apparent* U consistait dans une troupe de bandits intrépides et sûrs, tirés des galères et comn^andés par un nommé Lieutaut, qui avait joué un des principaux rôles dans une insurrection contrerévolutionnaire à Marseille. Le service de cet agent et de ses bandes était dirigé et payé par M. de Monceil. Ces hommes servaient à organiser des émeutes, àporterreffervescenceà son plus haut point d'exaltatiop^ au besoin, à commettre des meurtres et des atrocités pour soulever l'indignation des bourgeois , et les amener à faire usage de leurs armes contre le peuple. D'autres agents étaient préposés à la distributioa de pamphlets qui empruntaient les couleurs patriotiques pour faire prendre en haine le parti révolutionnaire, en exagérant

fXYni.S.] CRIMES DES BOIS, drs REINES et des EMPEREURS. 297

ses principes et en effrayant les citoyens sur le partage des biens. Les mêmes individus étaient chargés de placarder pendantlanuit sur les affiches patriotiques de fausses afGches, qui avaient les mêmes titres, le même format, la même couleur de papier et le même style cpie les véritables , afin d'attirer mieux les lecteurs dans les pièges que leur tendait la cour. Un grand nombre d'écrivains étaient attachés à la rédaction de ces journaux-affiches ; ainsi qu'à celle de plusieurs feuilles périodiques. »

Telles étaient les mesures infâmes au moyen desquelles Louis XVI espérait arrêter Télan révolutionnaire de la nation. Mais dans le court intervalle qui s'était écoulé entre la promulgation de la constitution et la clôture de l'Assemblée nationale, les collèges électoraux s'étaient rassemblés et avaient nommé des députés pour continuer l'œuvre de la régénération sociale de la France. Le 1^' octobre, les nouveaux mandataires du peuple entrèrent immédiatement en séance et prirent le nom d'Assemblée législative. Ils étaient au nombre de sept cent quarante-cinq membres, dont près de quatre cents étaient de simples avocats. On remarquait au premier rang, Danton, Robespierre, Billaud-Varennes, Bazire, Carnot, Brissot, Gensonné, Vergniaud, Isnard et quelques autres membres des clubs des Feuillants et des Jacobins, qui devaient bientôt changer les destinées de la France.

L'ouverture de la Législative eut lieu avec une solennité extraordinaire ; l'acte de la constitution fut porté à la séance , par une députation de vieillards , comme un objet sacré ; tous les députés, le président Pastoretentête, firent le serment

de défendre cet évangile politique au prix de leur vie. Le 7 octobre, le roi vint renouveler le serment qu'il avait déjà prêté de gouverner selon les lois; et le 14 il adressa une proclamation aux nobles qui avaient émigré, pour les convaincre de sa parfaite adhésion à lacté constitutionnel, et les engager à s y rallier. Mais en secret il prit ses mesures pour que les partisans de l'absolutisme continuassent à sortir du royaume t dans Fespoir que l'absence des riches laissant les pauvres sans travail et sans pain, amènerait un changement inévitable*

Bientôt les émigrations devinrent si considérables , que i'Assemblée législative se détermina, pOur y mettre un terme, à rendre le décret suivant : a Les Français rassemblés au delà » des frontières sont^ dès ce moment, déclarés suspects de » conjuration contre la patrie. Tout fonctionnaire absent du » royaume sans cause légitime sera déchu de sa place; tout X) officier militaire qui abandonnera son drapeau sans congé » ou démission acceptée sera réputé coupable de désertion » et puni comme tel ; tout Français qui ^ hors du royaume ou » sur le territoire, embauchera des individus pour accroître » les rassemblements de Worms et de Goblentz , sera puni » de mort »

Cette loi contrariant lés secrètes sympathies de Louis XYI , sa majesté usa du privilège que lui donnait la constitution, et refusa sa sanction. Le mois suivant, le roi donna une nouvelle preuve de ses sentiments en opposant encore son reto au décret de l'Assemblée législative relatif aux prêtres non assermentés. Heureusement la découverte d'une lettre, adressée par un receveur général des finances, nonmié Yarnier, au receveur particulier du département de fat GôteKi'Or^ jeta

[XVni.S.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 309

QQ grand jour sur les machinations de la cour et provoqua des mesures énergiques contre les émigrants. La missive fut lue en pleine assemblée par le représentant Bazire; elle était ainsi conçue:

« Vous pouvez continuer à mettre la même adresse pour le passage de nos employés chez les émigrants ; je vous recommande seulement de n'en point faire partir de mariés; ceux-là écriraient à leurs femmes et pourraient faire éventer la mèche. Votre dernier détachement de soixante-trois est arrivé à Coblentz , on en est fort content; ce sont des hommes vigoureux et faits à la fatigue. Ne négligez rien pour faire passer ceux de Dijon et des directions\oisines; donnez pour prétexte de leur départ le besoin de renforts aux frontières pour la contrebande ; et comme il leur faut un appât, ditesleur qu on fait de très-bonnes prises et que les fermiers-généraux n'en retiennent rien. La rigueur de la saison et la misera les décideront à passer dans larmée royaliste. On est très-satisfait de M. Tardy, il enrôle des bandes considérables sans argent. On m'a affirmé que si les princes parvenaient à réunir un corps de vingt-cinq mille hommes, ils entreraient immédiatement en France, et conduiraient les gardes nationales des frontières tambour battant et Tépée dans les reins jusqu'à Paris. Quant à l'Assemblée législative, elle est déjà en grand discrédit^ et nous avons tout lieu de croire qu'elle n'attendra pas l'armée royale pour se dissoudre ))

Les députés, indignés ^ votèrent, séance tenante, la formation d'une haute cour nationale pour la répression des crimes d'embauchage , et étabhrent un comité de surveillance. Quelques jours après ^ Monsieur comte de Provence,

le comte d'Artois , l'ex-mînistre des finances Galonné , le vicomte de Mirabeau et plusieurs nobles émigrés furent décrétés d'accusation.

Cette fois Louis XVI n'osa pas entrer en lutte avec l'Assemblée législative, à cause de l'état d'exaspération des esprits; il feignit au contraire de céder à un mouvement d'indignation, se rendit le lendemain à la séance, proposa de déclarer la guerre aux princes qui donnaient asile aux émigrés, et de charger des préparatifs de la campagne le ministre Narbonne, conjointement avec le général la Fayette. Les conseillers de la couronne avaient eu soin, pour faire appuyer cette motion, de garnir toutes les tribunes d'escouades de mouchards; aussi le discours du roi fut-il accueilli par des applaudissements frénétiques. Un grand nombre de députés tomba dans le piège et se rangea de l'avis du monarque. Le peuple, travaillé au dehors par les entrepreneurs d'émeutes et les écrivains stipendiés, demanda également la guerre à grands cris. .

Billaud-Varennes et Robespierre avaient seuls pénétré les intentions machiavéliques de la cour; ils les dénoncèrent à la tribune , et cherchèrent à démasquer les traîtres qui poussaient la France dans une guerre européenne au moment où l'on savait les places fortes dégarnies de canons et ouvertes à l'ennemi ; au moment où le matériel et le personnel de l'armée réclamaient une nouvelle recomposition i où les gardes nationales étaient sans équipement, où la marine était entièrement désorganisée, où la Vendée était en pleine insurrection et les provinces voisines travaillées par les contre-* révolutionnaires.-

[X vin. s.] GRIMES BBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 3ai

Leur voix ne fut pas écoutée, la cour remporta, et le ministre Narbonne obtint l'autorisation de se rendre sur les frontières pour veiller aux approvisionnements et fiux réparations des places fortes, ou plutôt pour les démanteler et enlevei* toutes leurs munitu)ns, pendant que l'Assemblée législative se disposait à lancer son manifeste de guerre. D* autre part, des agents secrets envoyés auprès de Léopold II, frère puîné de Marie- Antoinette, empereur d'Allemagne, se réunirent au comte d'Artois, qui était alors à Vienne, et le décidèrent à publier une déclaration en faveur de Louis XYI. La lutte était imminente, et la France allait se trouver envahie par les armées étrangères, lorsque heureusement la Providence prit sous sa protection le grand peuple et déjoua les complots des tyrans en frappant d une mort soudaine Léopold IL Cet événement déconcerta le parti absolutiste, réveilla Tardeur des patriotes, et amena des divisions dans les conseils intimes du roi. Par suite de ces querelles, Narbonne et Cahier de Gerville furent contraints de donner leur démission , et le ministre des affaires étrangères Delessart frit mis en accusation par les chefs du parti* girondin, Brissot; Isnard, Yergniaud, Guadet et autres, qui se vengeaient ainsi de ce qu'il avait refusé d'acheter leurs voles six mjUe livres par mois.

Louis XYI voyant son ministère désorganisé et sa personne constamment en butte aux dénonciations des girondins , imagina, pour émousser leur malveillance et pour éloigner leurs soupçons, de montrer une extrême déférence à leurs volontés, et de choisir ses conseillers dans leurs rangs. Il nomma , .aux aflfaires étrangères le général Dumourier, Tune des créa-^ x; ' . 39 •

302 fflSTOIRE DES PAPES. p^VIIL S.]

tùres de Louis-Philippe d'Orléans , et acheta son concours moyennant une somme de 6,000,000 de livres ; il donna le portefeuille de Fintérieur à Roland de la Plâtrière , celui de la guerre à Pierre de Grave, la marine à Lacoste, la justice à Duranthon, et les finances à Etienne Glavière.

En mettant les meneurs du parti girondin à la tête des affaires, la cour fit preuve d'une grande habileté; car elle les obligea de cette manière à devenir à leur insu les instru* ments de sa politique. La guerre fut déclarée au roi de Bohême et de Hongrie, fils de Léopold II, qui deux mois plus tard fut proclamé empereur d'Allemagne sous le nom de François IL La France mit aussitôt trois armées en campagne, et les envoya aux frontières; l'armée d'Alsace reçut pour chef Luckner, un étranger qui dans la guerre de sept ans s*était battu contre la France; l'armée de la Moselle fut placée sous le commandement de la Fayette, et celle de la Sambre sous les ordres de Tinepte Rochambeau. La direction générale des opérations militaires demeura confiée à Dumourier et au comité secret de la reine. * Dès que le champ tut libre pour la trahison , Marie-Antoinette et ses infâmes conseillers envoyèrent au duc de Brunswick , généralissime desC armées ennemies , les plans de la campagne et le mirent à même de faire avorter^toutes nos entreprises ; de plus ces misérables , pour accélérer la ruine de la France, combinèrent des embuscades avec les Autrichiens, et y firent conduire nos soldats par leurs propres ofticiers. Ainsi le général Théobald Dillon , parent du beau Dillon, Tamant de la reine, fit exterminer par les Autrichiens un corps de plusieurs milliers d'hommes dont il avaitle com- .

[XVIII.S.] CRIMES DBS ROIS, des REINES Bt dbs EMPEREURS. 303

mandement; ce traître reçut la juste punition de son infamie; les soldats qui avaient échappé au massacre le pendirent à leur entrée à Lille. Une autre division de l'armée de Rochambeau faillit également devenir victime d'une semblable machination; mais grâce à la valeur du chef, qui cette fois n'était pas dans le complot , elle put opérer sa retraite.

Les échecs multipliés de nos troupes éveillèrent enfin les soupçons; de toutes parts on cria à la trahison, et la voix du peuple signala les coupables. L'Assemblée législative s'émut à son tour, se déclara en permanence; et d'après les dénonciations qui furent faites dans son sein , elle enleva au roi sa garde soldée et la remplaça par la milice bourgeoise.

D'autre part, les ministres girondins, furieux d'avoir été pris pour dupes^ (itent cause commune avec l'opposition, et chargèrent leur collègue Servan, qui avait remplacé Pierre de Grave à la guerre , de solliciter de l'Assemblée législative, à l'occasion du prochain anniversaire de la prise de la Bastille, un décret qui autorisât le renouvellement du serment de fédération de toutes les gardes nationales du royaume, et la formation d'un camp de patriotes sous les murs de Paris. Louis XYI^ dont l'audace avait grandi tout à coup depuis les dernières victoires des étrangers , refusa de sanctionner ce décret, retira le portefeuille aux auteurs de la proposition, et nomma de nouveaux ministres.

Toutes les sectionsde Paris protestèrentimmédiatementcontre l'usage que la couronne faisait du veto, et nonunèrent des commissaires pour venir présenter à l'Assemblée législative etauroi une pétition concernant les mesures rejetées. Préalablement les sectiolmaires s'adressèrent au conseil général de la

8M HISTOIRE DES PAPES. [XYin.S.)

commune pour obtenir l'autorisationde planter un arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillants y en mémoire de la séance du Jeu de paume. La municipalité en référa aussitôt au directoire du département ; celui-ci rejeta la demande et déclara qu'il emploierait la force armée pour empêcher tout rassemblement, si Ton tentait de passer outre à sa défense. Vaines menaces ! En dépit du mauvais vouloir des suppôts de la tyrannie, le 20 juin, dès cinq heures du matin ^ les ouvriers des faubourgs, les garàes nationales, les femmes, les enfants, se réunirent sur les places publiques. L'alarme se répandit au château ; les fougueux royalistes parlèrent d'envoyer des troupes contre les rassemblements, et de faire écharper les sans-culottes avant qu'ils eussent le temps de s'armer. Mais la nouvelle de l'approche des volontafres de la Bastille fil bien vite disparaître ces velléités de courage. Les citoyens se formèrent en bataillons, et descendirent lentement des faubourgs , pour se réunir à la place des Feuillants , devant la principale entrée de l'Assemblée législative. Vers les deux heures , le cortège se trouvait composé d'un nombre prodigieux d'hommes, de femmes, d'enfants, quelques-uns armés, et la plupart vêtus de leurs habits de fêtes et parés de rubans.

Une députation fut alors envoyée par le peuple auprès de l'Assemblée pour lui porter un tribut d'hommages, et en même temps pour demander l'autorisation de présenter une pétition , et d'être admis à l'honneur de défiler devant elle.

Les deux choses ayant été accordées , la députation fut iiitroduite à la barre, et fit entendre, par l'organe de son orateur Huguenin, une exposition claire et succincte de ses griefs contre la royauté, ainsi que des remèdes à apporter

rXVIII.S.] CRIMES DÉS ROIS, des REINES n des EMPEREURS. 305

pour cicatriser les plaies de la patrie. Ensuite les sections , conduites par Santerre et Saint-Hurugue, entrèrent dans la salle, défilèrent aux acclamations des tribunes, sortirent par la porte du manège qui conduisait au passage des Feuillants, et se dirigèrent du côté des Tuileries. Des ordres de la cour firent aussitôt fermer les grilles et les autres entrées du jardin. Un bataillon de la garde nationale vint occuper les avenues avec trois canons chargés à mitraille et dirigés sur le peuple. Il y eut alors un moment d'hésitation; mais Taffluence augmentant toujours, les personnes qui se trouvaient en tête de la cAonne et qui étaient pressées au point d etoufier, firent des efforts surnaturels, rompirent la grille, s'élancèrent sur la terrasse et envahirent le jardin. Aucun garde n'osa heureusement mettre le feu aux pièces.

Cette multitude inoffensive se reforma immédiatement en peloton, défila en bon ordre sous les fenêtres du château, gagna la place du Carrousel et vint se présenter à la porte royale , les membres de la députation en tête. Un canonnier, placé dans l'intérieur, leva la bascule qui retenait les deux battants et laissa le passage libre. En quelques instants le grand escalier du château fut inondé d'hommes, de femmes et d'enfants, qui se répandirent dans les appartements, demandant le roi à grands cris.

Louis XVI, tremblant, éperdu, ne sachant de quel côté fuir et voyant son palais envahi , se décida , sur les représentations de trois de ses ministres qui se trouvaient au château , à donner au peuple la satisfaction qu'il demandait et à permettre aux sections de défiler devant lui. Il se rendit dans la pièce appelée l'Œil-de-bœuf , se retrancha dans Tembra-

306 HISTOIRE DES PAPES. [XVia 9.]

sure d'une fenêtre, monta sur une banquette, fit placer devant lui les ministres Beaulieu , Lajard et Terrier, cinq ou six autres courtisans et quatre grenadiers de la garde nationale, ensuite il donna Tordre d'ouvrir. Vingt à trente hommes s'élancèrent aussitôt dans l'appartement. Le boucher Legendre, qui était l'un des premiers, lut d'une voix tonnante la pétition du peuple. Le monarque répondit en balbutiant : « Je ferai ce que la constitution et les décrets » m'ordonnent de faire. »

La foule s'écoula , non sans donner des marques de son mépris pour le monarque et des sentiment^ de haine que lui inspirait la vue de ce château où les rois avaient organisé tant de massacres. Du reste, aucune menace ne fut adressée directement à Louis XYI. Un citoyen le somma seulement de placer sur sa tête un bonnet rouge qu'il tendit à un officier de la municipalité et que celui-ci présenta au roi. Gomme dans ce moment il eût été dangereux de repousser cet emblème^ sa majesté obéit.

Sur les six heures, Péthion, maire de Paris, accourut au château, accompagné de plusieurs officiers municipaux, haranguales citoyens,et parvint promptementàrétablîr lecalme. Par ses ordres , des gardes nationaux firent doucement refluer le peuple d'un côté , et de l'autre accélérèrent l'écoulement, de sorte qu'à huit heures les appartements étaient entièrement libres. Dans ce mouvement de retraite , quelques groupes envahirent la chambre du conseil, où se trouvaient la reine, Madame Elisabeth, le prince royal et la jeune , Marie-Thérèse-Charlotte sa fille. Pendant tout le temps que la foule défila devant la reine, celle-ci demeura debout.

[XVUi. s.] CRIMES DES ROIS, dbs REINES bt des EMPEREURS. 307

appuyée sur un jeune colonel du régiment de Vintimille, nommé Poi^onnier-Despérières, qui tenait le dauphin dans ses bras. Il ne se passa aucun incident digne de remarque. A dix heures, le château, les cours, lesjardins furent évacués. On n'eut à déplorer aucun malheur. Grâce au zèle de la municipalité et à Fadmirable conduite des canonniers , pas un seul citoyen ne fut tué ni même blessé au milieu de cette grande fermentation.

Dès le lendemain , les royalistes cherchèrent à exploiter les événements au proQt d'une réaction^ et dans leur aveuglement ils osèrent rêver le rétablissement d'une monarchie absolue appuyée sur la force brutale. Marie-Antoinette se jeta avec ardeur dans cette nouvelle voie, et détermina Louis XVI à envoyer des instructions secrètes à la Fayette sur cet objet. Le général quitta immédiatement son armée , vint à Paris, comparut à la barre de l'Assemblée législative, chercha à intimider les représentants, et annonça que ses troupes étaient- indignées des violences commises dans la journée du 20 juin, et qu^elles réclamaient par son organe la punition des auteurs des troubles.

Plusieurs députés prirent la parole, flétrirent en termes énergiques la conduite du général, et le contraignirent a se remettre en route pour rejoindre son armée. La Fayette , par cette démarche inconsidérée, acheva de perdre le peu de popularité qui lui restait. Le jour même de son départ on brisa son buste, qui avait été placé à la Commune, et on le brûla en effigie devant le Palais-Royal.

Louis XYI essaya encore de lutter, et destitua Péthion, maire de Paris , et Manuel , procureur général de la ville ,

308 mSTOIRE DES PAPES. [XTIU. 8.)

pour les punir de ce qu'ils avaient autorisé la fête de la fédération; mais TÂssemblée législative intervint, annula l'acte royal, et décréta que, nonobstant le veto, la cérémonie aurait lieu au Champ-de-Mars.

La cause de cette opiniâtreté du monarque à persévérer dans sa résistance aux volontés du peuple, provei^it de ce qu'il avait été instruit de l'invasion imminente de la France par les armées étrangères et de ce qu'il regardait le triomphe du despotisme comme assuré. Ses vœux sacrilèges furent déçus. En vain il amoncela les obstacles, il multiplia les trahisons; en Vain il essaya d'augmenter la confusion ^ et provoqua la démission de ses ministres, pour laisser la France sans organisation au moment où des armées formidables menaçaient les frontières, le patriotisme des citoyens suffit à tout. Au premier appel de l'Assemblée législative, des milliers de volontaires vinrent se ranger sous les drapeaux.

On atteignit au milieu de ces événements le 14 juillet, troisième anniversaire de la prise de la Bastille. La fête du renouvellement du serment fédératif eut lieu avec une pompe extraordinaire ; les six légions de Paris , les fédérés des départements, la gendarmerie à pied et à cheval, les régiments de cavalerie, les troupes de ligne , les membres de l'Assemblée législative et tous les corps constitués se réunirent au Champ-de-Mars et prêtèrent le serment décrété aux cris de « Vive la nation! vive la liberté! » Louis XYI* vint également renouveler sur l'autel de la patrie le serment de rester fidèle à la constitution, dans l'espoir que les citoyens répondraient par des cris de ci Vive le roi ! » mais pas une voix ne fit entendre ce cri d'esclave.

[XYIIi. S.] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 309

Neuf jours après, le 25 juillet, le duc de Brunswick, généralissime des armées combinées de Tempereur d'Autriche et du roi de Prusse, lança de son quartier général de Goblentz son fameux manifeste de guerre, où se trouvaient entre autres choses ces étonnantes paroles :

« Les gardes nationaux et autres habitants de la France » qui oseront se défendre contre nos soldats seront punis

» sur-le-champ suivant les rigueurs du droit de la guerre

)) La ville de Paris sera tenue de se soumettre sans délai au

» roi très-chrétien En outre, nous déclarons que si les

)) Tuileries sont forcées, s il est fait la moindre violence, le » moindre outrage à leurs majestés le roi , la reine ou à » quelque membre de la famille royale, nous en tirerons une » vengeance à jamais mémorable, en bombardant la capitale

» et en livrant les révoltés aux plus terribles supplices Si,

» au contraire , les Français se soumettent immédiatement à » l'empereur et au roi de Prusse, les souverains promettent » d'employer leurs bons offices auprès de Louis XVI pour » obtenir le pardon des erreurs d'une nation coupable »

Ce manifeste fut connu dans la capitale le 28, ce qui surprit étrangement, vu la distance de Coblentz à Paris, et fit supposer que la cour avait eu connaissance des démarches des ennemis et se plaisait à propager les mauvaises nouvelles pour intimider les esprits. Mais l'effet fut tout autre qu'on Tavait attendu ; la trahison du roi exaspéra les citoyens ; les quarante-huit sections de Paris s'établirent en permanence et s'occupèrent de rédiger une pétition à l'Assemblée législative pour demander la déchéance de Louis XVL Une députation des volontaires marseillais les prévint dans l'accom-

310 HISTOIRE DES PAPES. pCYUI. S.]

plissement de ce devoir, et dans la séance du 2 août réclama l'abolition de la royauté. Le lendemain , Péthion parut également à la barre de l'Assemblée, et au nom de la Commune formula un acte d'accusation contre le monarque.

La majorité de l'Assemblée législative et les meneurs du parti girondin vendus à la cour se montrèrent opposés à cette mesure, et cherchèrent à la faire avorter : afin de décourager les patriotes, ils rendirent même un verdict d'acquittement dans l'affaire du général la Fayette , et refusèrent de le décréter d'accusation pour sa conduite à l'armée et ses intelligences avec les ennemis de la cause publique. Heureusement ils échouèrent dans leur criminel projet : le comité révolutionnaire, sans s'arrêter à aucune considération de danger personnel, dénonça la défection des représentants. Les sections déclarèrent les autorités constituées supprimées, nommèrent des commissaires pris dans leur sein, et décidèrent que tous se réuniraient à la Commune et aviseraient aux moyens prompts de sauver la patrie. Cette délibération était prise dans la nuit du 9 au 10 août.

Aux premièi'es lueurs du jour le tocsin fut mis en branle; de toutes parts des rassemblements se formèrent; Tinsurreclion descendit des faubourgs et s'avança menaçante vers les Tuileries. Cependant le château restait calme et impassible , tant il comptait sur ses moyens de défense pour triompher de ce qu'il appelait une émeute de brigands. Bien plus, Louis XVI, Marie- Antoinette et la valetaille qui lès entourait exprimèrent hautement le vœu d'une lutte impie entre les soldats et le peuple , afin d'assurer d'un seul coup le triomphe de la royauté. Il est vrai que leurs mesures

[XVIII. 8.] CRIMES DES ROIS, dks REINES bt des EMPEREUKS. »11

avaient été admirablement prises. Indépendamment de sept à huit mille agents de police disséminés dans les divers quartiers de Paris, qui devaient à un signal donné tomber sur Je derrière des colonnes , le commandant général Mandat avait fait occuper les postes des Tuileries par seize détachements de gardes nationales, qui formaient un effectif de quatorze cents hommes; en outre, le régiment des gardes suisses avait été placé dans l'intérieur du château avec douze pièces d'artillerie. La gendarmerie à cheval était sur pied en totalité; cent hommes gardaient le quai dOrsay, au bas du pont Royal; six cents autres occupaient la colonnade du Louvre; cent soixante étaient renfermés dans le Palais-Royal; le reste se trouvait dispersé aux embranchements des rues qui aboutissaient au Carrousel.

La gendarmerie à pied était consignée et prêté à donner. Plusieurs bataillons dévoués avaient été postés à l'hôtel de ville. Le commandant avait Tordre de laisser passer la colonne du faubourg Saint-Antoine par Tarcade Saint-Jean, et de la charger en queue pendant que d'autres troupes l'attaqueraient de front. Le bataillon de Henri IV, réuni au Pont- Neuf, devait opérer une manœuvre semblable. La gendarmerie du Louvre avait ordre de laisser avancer sur le quai la colonne du faubourg Saint-Marceau et de la couper lorsqu'elle se trouverait suffisamment engagée; alors, à l'aide d'un à droite et d'un h gauche, elle devait les pousser, partie sous le feu d'une batterie établie au pont Neuf, partie vers le quai du Louvre, dont les guichets avaient été laissés ouverts pour donner passage aux fuyards, alin qu'on pût les bloquer daos un espace resserré et les exterminer sans danger jus-

312 HISTOIRE DES PAPES. IXVIII.S.l

qu'au dernier. D'autres bataillons de volontaires royalistes devaient également appuyer ce mouvement, et balayer les rues Saint-Honoré, de Rohan et les Champs-Elysées.

Gomme on le voit, la cour avait fait ses dispositions de bataille avec un soin tout particulier; et on ne saurait dire ce cpi'il serait advenu de la liberté de la France si les défenseurs de la royauté eussent eu le moindre courage. Mais au moment d'agir, les nobles qui étaient à la tête des différeilts corps eurent peur, et la monarchie fut perdue. La mort du commandant général Mandat contribua surtout à les démoraliser. Cet officier, qui était reconnu pour l'organisateur de tous les plans militaires de la cour, avait été mandé à la bîarre de la Commune, interrogé, jugé et décrété d'arrestation. Provisoirement on l'avait déposé dans une salle, d'oii il était parvenu à s'échapper; mais il ne put arriver jusqu'aux Tuileries ; le hasard le fit tomber dans un groupe d'insurgés ; il fut reconnu et on en fit prompte justice.

Sur les six heures et demie le rassemblement du faubourg Saint-Antoine franchit sans obstacle l'arcade Saint-Jean, et • quand il fut passé , le commandant des troupes stationnées à Thôtel de ville n'osa pas exécuter les ordres sanguinaires qu'il avait reçus. Les sections du faubourg Saint -Marceau franchirent également le Pont-Neuf, ayant les Marseillais ea tête, sans éprouver la moindre résistance. Le bataillon de Henri IV, qui devait les charger en queue, s'était débandé à leur approche; la gendarmerie, qui devait les prendre en flanc ^ avait déclaré qu'elle ne brûlerait pas une amorce contre les citoyens; et ses officiers avaient été contraints de ) conduire au Palais-Royal, de peur qu'elle ne se joignit

[XYIII. S;] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 313

aux insurges. Le peuple arriva sans combattre jusqu'à l'enceinte même des Tuileries, et bientôt vingt-cinq mille citoyens armés se trouvèrent rangés devant le château.

En voyant cette multitude de piques, de fusils et depées étinceler au soleil, Louis XVI se troubla; mais sur les remontrances de la reine il reprit une apparence de fermeté , descendit dans le jardin, passa en revue les troupes rangées dans les cours en ordre de bataille, et leur adressa une allocution belliqueuse; puis il remonta dans ses appartements, oii sa couardise naturelle ne tarda pas à reprendre le dessus; enfin il se décida à quitter le palais avec la reine, ses enfants , Madame Elisabeth, et à se rendre à l'Assemblée législative pour se mettre sous la sauvegarde de la loi, sans s'inquiéter autrement des personnes qu'il laissait derrière lui^ et sans changer les ordres hostiles donnés à ses satellites.

Dun autre côté , les commissaires des sections s'étaient rendus à la Commune, et en avaient pris possession en se déclarant autorité révolutionnaire. Il était alors neuf heures et demie. Presque au même instant les exécutions sanglantes commençaient aux Tuileries. La section des Feuillants faisais fusiller trois misérables qui étaient mêlés à une patrouille de mouchards et qu'on avait reconnus sous leurs déguisements ; c'était un abbé nojmmé Bougon, Tex-garde du corps Vigier et le journaliste Suleau , tous trois vendus à la cour. Quelques moments après l'action générale s'engagea. Les Marseillais, qui s'étaient avancés les premiers dans le château pour parlementer avec les Suisses , reçurent une décharge presque à bout portant et furent obligés de se repliw en désordre. Les sections du faubourg Saint-Antoine répondi-

nik HISTOIRE DES PAPES. [XVIIL S.]

rent au feu de leurs ennemis par une fusillade serrée et bien nourrie; mais Tavantage resta aux Suisses, qui étaient à couvert. Le Carrousel fut déblayé ainsi que le jardin; cinq pièces de canon furent enlevées aux insurgés ; et pendant quelques minutes les royalistes se trouvèrent maîtres du champ de bataille. Ensuite la fortune tourna : les canonniers des faubourgs firent des merveilles; ils placèrent des pièces en batterie aux angles de la rue de l'Échelle et de la porte des Orties, tirèrent à boulets sur les bâtiments qui fermaient les cours ^ sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la grande grille, et parvinrent à les incendier. Une colonne pénétra en même temps dans le jardin par le pont Royal. Les Suisses, menacés de deux côtés à la fois, se replièrent alors sur je grand escalier et firent un feu terrible ; mais rien ne put arrêter les Parisiens; les satellites du roi furent débusqués de leur position, poursuivis de chambre en chambre et exterminés par leurs redoutables adversaires. Une centaine de Suisses parvinrent cependant à gagner l'Assemblée législative au milieu d'une grêle de balles et échappèrent au massacre. Les .chevaliers du poignard purent également se sauver par un défilé qui conduisait à l'extrémité de la galerie du Louvre , dont on avait oublié de s'emparer. A une heure le peuple se trouva entièrement maftre du champ de bataille; mais, hélas! la victoire lui avait coûté cher; trois mille victimes avaient jsuccombé! Ainsi, pour un roi, trois mille citoyens étaient morts; trois mille familles étaient plongées dans ledeuil! ! !... Au milieu de ce grand orage, l'Assemblée législative avait été sublime; dès le premier coup de canon, elle avait rendu par acclamations le décret de déchéance du monarque » en sa

[XVIII. S] GRIMES DES ROIS, dbs REINES BT des EMPEREURS. SIS

présence même , puis elle avait continué ses délibérations avec calme et dignité. Quant à Louis XYI, il faisait une légère collation avec sa famille, dans la loge du logographe^ placée à côté du président, pendant qu'on s égorgeait au dehors, et ne laissait apercevoir aucune altération sur sa figure apathique.

Le peuple fut aussi grand après la victoire que pendant le combat; aucun des objets précieux qui se trouvaient dans le château ne fut égaré ; lor, les diamants , les riches habits, les sacs d'argent, furent religieusement portés à l'Assemblée législative. Il était beau de voir ces homimes, 'quand tout fut terminé, sortir de cette somptueuse demeure, les poches renversées, les vestes déboutonnées, et s'écriant : « Nous » sommes tous d'honnêtes gens ; nous avons pris les armes , » non pour voler, mais pour conquérir la liberté ! » A genoux , bourgeoisie rapace et égoïste , à genoux, noblesse cupide et insolente, devant la probité de Thomme du peuple !

Vers deux heures et demie du matin, la famille déchue, qui n'avait point quitté l'Assemblée nationale , fut conduite dans l'appartement de l'architecte des Feuillants , où on lui permit dese faire servir, suivant l'ancienne étiquette, par des nobles. Au 15 août, on transféra Louis XVI, Marie-Antoinette, leurs enfants et Madame Elisabeth à la tour du Temple, où ils furent constitués prisonniers.

Ensuite on s'occupa de la vérification des papiers, des correspondances et des pièces saisies aux Tuileries dans la journée du 10 août. Bon nombre de traîtres, qui de cette manière allaient se trouver démasqués, n'attendirent pas que le travail des conunissaires fût achevé , et se sau-

vèrent à I étranger. La Fayette , qui était très-gravement compromis , essaya de faire révolter son armée ej de Tentraîner sur Paris; mais les soldats ayant répondu à ses harangues par les cris de vive la nation, vive la liberté, il se décida à gagner la frontière avec son état-major. Il fut remplacé dans son commandement par Dumourier, créature du duc d'Orléans, qui à son tour devait trahir la France.

A ce moment la patrie courait les plus grands dangers ; car, indépendamment des troubles intérieurs qui agitaient Paris et les provinces, les frontières se trouvaient menacées par les armées coalisées de l'Empire et de la Prusse ; plusieurs villes étaient déjà tombées au pouvoir de Tennemi , et les hordes des despotes prenaient la route de la capitale. Mais aux accents de la Marseillaise, cet hymne sublime de Rouget de Lisle , la France entière se leva comme un seul homme, les provinces envoyèrent des bataillons, et des armées s'organisèrent sous les murs de Paris.

Cependant les royalistes n'étaient pas encore découragés ; ils osaient prédire la ruine de la patrie , le triomphe des ennemis ; les misérables espéraient que les nouvelles recrues, mal armées, à peine vêtues, ne tiendraient pas devant des troupes aguerries et bien disciplinées. Dans leurs conciliabules, ils organisaient de détestables complots, et ne se proposaient rien moins que de se porter aux prisons, aussitôt après le départ des patriotes, de délivrer les prêtres et les •aristocrates, de forcer ensuite le Temple, d'enlever la famille royale et de rétablir l'ancien ordre de choses. Heureusement des indiscrétions et la forfanterie de quelquesuns des conjurés donnèrent l'éveil aux Parisiens. On était

[Xyni^«] CRIMES DES ROIS, BBS REINES bt des EMPEREURS. 81T

au 2 septembre : des groupes nombreux, répandus sur tous* les points de la ville, s'entretenaient de la conspiration , et blâmaient les magistrats de la lenteur qu'ils apportaient à rendre leurs jugements contre les ennemis de la cause publique/ Le hasard voulut que ce jour il y eût des prisonniers à transférer de Thôtel de ville à l'Abbaye ; dans le trajet , un de ces forcenés se mit à vociférer des cris de « vive le roi! » vive l'Autriche! vivent les étrangers nos libérateurs ! » Un des fédérés qui escortaient les voitures essaya de lui imposer silence; le royaliste répondit en lui assénant un coup de canne sur la tête. La foule qui suivait , indignée de cet acte de brutalité, fit pleuvoir une grêle de pierres sur les prisonniers et commença à les frapper. Quand les victimes lurent arrivées à l'Abbaye , elle se rua sur les vingt et un royalistes que renfermaient les voitures. Trois seulement furent sauvés par le comité de la section des Quatre-Nations ; l'un d'eux était l'abbé Sicard, le vertueux instituteur des sourds muets. Tout Paris fut en rumeur et dans une fermentation extrême par cet événement; chacun exagéra le péril; on discuta, on s'échauffa, et les esprits se trouvèrent bientôt prêts à subir les impressions violentes que les circonstances commandaient. A deux heures après-midi, la commune fit la proclamation suivante : « Aux armes , citoyens, aux armes ! l'ennemi esta » nos portes ! 1 ! En présence des- dangers pressants de la pa* » trie et des trahisons dont nous sommes menacés, le conseil » général arrête : que les barrières seront à l'instant fermées; » que les citoyens se tiendront prêts à marcher au premier » signal ; que le canon d'alarme sera tiré à Finstant, que la

0 générale sera battue dans toutes les rues, que les membres X. 41

S18 HISTOIRE DES PAPES. [XVin.S.]

• )) du conseil général se rendront sur-le-champ dans leurs » sections respectives, pour peindre, avec énergie à leurs » concitoyens le péril de la liberté, les conjurations des aris- )) tocrates, et pour leur déclarer que nous sommes .décidés à )) nous ensevelir sous les ruines de la patrie, plutôt que de » souffrir le retour de l'esclavage. »

En même temps que cette proclamation était affichée sur les murailles, le canon tirait, les cloches des églises étaient lancées à toutes volées , les tambours battaient la générale. On peut juger de la confusion qui devait régner dans la capitale, et des sentiments qui agitaient tous ces hommes courant à leurs sections sous l'impression de terreur des armées étrangères ef des conspirateurs royalistes. Aussi les terribles résolutions qui furent adoptées dans les sections se ressèntirent-elles de cette disposition des esprits.

La section Poissonnière arrêta : « Que pour prévenir l'exécution des affreux complots des prêtres et des suspects enfermés dans les prisons de Paris , tous seraient jugés à l'instant et mis en liberté ou exécutés, selon qu'ils seraient déclarés innocents ou criminels. » La section du Luxembourg décida également qu'il fallait purger les prisons avant de marcher contre les Autrichiens; celles des Postes et des Thermes prirent une décision analogue. En conséquence , des bandes armées se portèrent à l'Abbaye, improvisèrent un jury sous la présidence de Maillard, et procédèrent au jugement des prévenus. Tous les prisonniers qui n'étaient ni Suisses ni gardes du roi furent appelés à tour de rôle, interrogés , et selon qu'ils étaient déclarés innocents ou coupables, ils furent m^s en liberté ou livrés aux exécuteurs

[XYIU. S.] CRIMES DBS ROIS, dbs REINES et des EMPEREURS. 319

qui attendaient dans la cour, armés de piques et de sabres. Aux Carmes, à Saint-Firmin , au cloître des Bernardins, à la Salpêtrière, à la Conciergerie, au Chàtelet et à la Force, les mêmes scènes se renouvelèrent. Quant aux femmes renfermées à la Petite-Force, elles furent toutes mises en liberté, à Texception de la princesse de Lamballe, qui fut transférée à la Grande-Force. On a prétendu que le duc d'Orléans n'était point resté étranger aux massacres qui épouvantèrent la capitale^ ni à l'organisation des bandes qui envahirent les prisons.- Plusieurs historiens , entre autres Maton de la Yarenne, Montjoie et Laurentie, assurent même que Louis-Philippe fut l'instigateur de la mort de la princesse de Lamballe, et qu'il chargea trois de ses créatures, l'italien Rotonde, Grisou dit la Force, et un terrassier nommé Gonor, d'exécuter ses terribles volontés. Ils donnent pour motifs de la haine que le prince portait à son infortunée belle-sœur, un violent dépit amoureux, la colère qu'il ressentait de se voir méprisé, et le désir.de s'affranchir d'un douaire de cent mille écus qu*il lui payait annuellement sur la fortune de sa femme. Leurs assertions nous paraissent d'autant plus dignes de créance, que déjà nous avons pu voir que ce monstre ne reculait point devant un assassinat pour se libérer d'une dette ou pour recueillir un héritage. Quoi qu'il en soit, la princesse de Lamballe fut traînée devant le tribunal qui siégeait à la Grande-Force, jugée, condamnée et décapitée. Les mêmes émissaires qui avaient accompli cette grande iniquité placèrent la tête eur une pique et se dirigèrent vers le Palais-Royal , où se trouvait Louis- Philippe, dinantavec plusieurs Anglais et sa maîtresse en titre, madame de Buffoo.

8SQ HISTOIR]! DES PAPES. [XVni.9.]

Arrivés devant la place, ils s'arrêtèrent et élevèrent leur trophée jusqu'à l'une des fenêtres du salon ; le duc d'Orléans parut à la croisée, contempla froidement cette sanglante image , s'inclina comme pour remercier les assassins , et retourna vers ses convives.

Maton de la Varenne, écrivain royaliste, a donné une liste alphabétique, transcrite presque entièrement sur les registres d'écrou , des prisonniers mis à mort aux Carmes , à Saint-Firmin, à l'Abbaye, à la Force, à la Conciergerie, au Châtelet, à Bicétre, à la Salpètrière ^ aux Bernardins; cette liste élève à mille quatre-vingt-neuf le nombre des victimes, encore y comprend-il deux cent quatorze voleurs où assassins détenus au Châtelet.

A la suite de ces terribles événements , les électeurs furent convoqués pour nommer de nouveaux représentants et former une Convention nationale. Louis-Philippe, qui songeait plus que jamais à faire tourner à son profit les* crimes publics, essaya de dominer la position et de faire entrer ses partisans dans la nouvelle assemblée. Pour s'assurer des suffrages et augmenter sa popularité, il commença par changer son nom d'Orléans en celui d'Égalité; ensuite, comme quelques républicains repoussaient sa candidature, en prétextant sa parenté avec la famille royale, il vint solennellement déclarer au club des jacobins qu'il était le fils du cocher Lefranc et non un Bourbon. Du reste , on doit convenir que ses assertions n'étaient que trop justifiées par Tiniamie de sa mère. Son fils aîné, le duc de Chartres, qui se trouvait à l'armée de Dumourier, prit le nom de g^iéral Egalité; toute la famille d'Orléans le porta de même.

PLVIIL&] REPUBLIQUE FRANÇAISE. 8it

Le 21 septembre , TAssemblée législative tint sa dernière séanœ, et céda la place à la Convention nationale, qui vint siéger dans une des salles des huileries. Trois cent soixante et onze députés étaient présents^ et Péthion présidait. Sur la proposition de Gollot-d'Herbois , l'Assemblée commença ses travaux en décrétant à l'unanimité que la royauté était abolie en France « et que la République était proclamée.

Deux mois après, le 20 novembre, eut lieu la découverte de la fameuse armoire de fer, par suite des révélations du serrurier Gamain^ qui seul en possédait le secret. Cette armoire était pratiquée dans le mur, fermée par une porte de fer et placée derrière un panneau qui la dérobait à tous les yeux. Elle renfermait plusieurs liasses de papiers, de lettres et de mémoires, qui témoignaient d une manière irrécusable de la complicité de Louis XYI dans les machinations de la cour, de ses coupables efforts pour allumer la guerre civile, pour attirer les ennemis en France , et de sa participation aux massacres des patriotes à Nancy, à Nîmes, à Avigno/i, à Montauban, à la Chapelle, à Courtray, à Carpentras, ainsi que dans les mitraillades de la Bastille, de Versailles, du Champ de la Fédération, et de la funeste journée du 10 août.

En conséquence, Louis XVI fut décrété d'accusation capitale, et une commission fut nommée pour procéder à des investigations sur les délits qui lui étaient imputés. Néanmoins toutes les formes de la justice furent religieusement observées à son égard. On lui permit de se faire assister par un conseil composé d'hommes de son choix, et on procéda dans le cours du procès avec une minutieuse lenteur qui témoignait de la haute impartialité de ses juges. Après qua-

rante-cinq jours de débats , la Convention se déclara suffisamment éclairée sur les cinquante-sept chefs d'accusation qui étaient posçs, et passa au scrutin sur les questions suivantes. La première était : « Louis Capet est-il coupable de n conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat con- » tre la sûreté générale de l'état? » Il fut répondu, oui, à la presque unanimité. Vergniaud, qui occupait alors le fauteuil de la présidence, proclama, au nom du peuple français, Louis Capet coupable; puis il posa la question suivante : (( Le jugement des représentants de la nation sera-t-il soumis » à la ratiQcation du peuple ? » Elle fut résolue négativement, à la majorité de quatre cent vingt-trois contre deux cent quatre-vingt-un. Enfin , la question solennelle du châtiment fut posée en ces termes : a Quelle peine sera infligée à )) Louis XVI pour le punir de ses crimes ? » Trois cent trentequatre votants se prononcèrent pour la détention , les fers ou la mort différée; trois cent quatre-vingt-sept pour la mort immédiate, vingt-huit députés étaient absents; en conséquence, le président déclara que la peine votée contre Louis Capet était la mort.

Pendant ce terrible procès, on remarqua que Louis- Philippe Égalité était de ceux qui se montraient le plus acharnés contre Louis XVI : il ne se contenta pas de voter la mort, il ajouta Tinfamie à la férocité; et ce misérable, qui, sinon par conscience, au moins par pudeur, eût dû se récuser dans un procès oii se trouvait en cause son plus proche parent, osa du haut de la tribune prononcer ces paroles: (c Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous » ceux qui ont attenté ou qui attenteraient par la suite à la

JXVni.S.] REPUBUQUE FRANÇAISE. 323

» souveraineté du peuple méritent la mort, je vote pour la ».mort! )) Louis-Philippe espérait par cet excès d'atrocité jjragner la faveur populaire et se frayer un chemin au trône; mais sa brutale ambition Taveugla; ce cri de sang n'excita qu'un sentiment de dégoût ; plusieurs députés se levèrenf spontanément en détournant la tête, et faisant avec les mains un mouvement comme pour le repouîsser, ils s écrièrent : « Oh ! l'horreur ! oh ! le monstre ! »

Le décret de mort avait été rendu dans la nuit du 17 au 18 janvier; les journées du 18 et du 19 furent employées à des discussions relatives au sursis demandé par Louis XVL Le dépouillement des votes constata que sur six cent quatrevingt-dix députés présents , trois cent dix étaient pour le sursis, et trois cent quatre-vingts contre. En conséquence, la Convention décréta qu'il serait fait notification àLouisCapet de sa résolution dans la matinée du 20, et que l'exécution aurait lieu dans les vingt-quatre heures.

Ce grand acte de justice s accomplit le 21 janvier 1793 , en présence d'un concours innombrable de peuple. Voici en quels termes les commissaires nommés par le Conseil exécutif dressèrent le procès-verbal des derniers instants de Louis XYL

« A dix heures et quart précises du matin le cortège, dirigé » par Santerre, commandant général, est arrivé dans la rue » et place de la Révolution, conduisant Louis dans une » Yoiture à quatre roues et approchant de l'échafaud dressé » dans ladite place, entre le piédestal de Ja statue du ci-de- » vaut Louis XY et Favenue des Champs-Elysées. A dix » hetures vingt minutes» Louis, arrivé auprès de l'échafaud.

8» BOSTOmi DES PAPBBt [XTUI^S.]

)) est descendu de la voiture ; à dix heures ving^deux mi*^ )) nutes il est monté sur l'échafaud ; l'exécution a été aussildt » consommée, et la tête montrée au peuple, aux cris de Vive D la République! vive la nation! ^

Le cadavre fut transporté immédiatement par un détachement de gendarmerie au cimetière de la Madeleine, situé rue d'Anjou Saint-Honoré , déposé dans une bière et descendu dans la fosse, qui fut recouverte à l'instant.

Ainsi se termina ce drame sanglant, dans lequel Dieu permit qu'un roi , le moins coupable des princes de sa rac6> vint apporter sa tète en holocauste pour expier les cruautés de Louis XI et de Charles IX, l'insolent despotisme de Louis XIV et les turpitudes de Louis XV.

Mais, hélas! si admirable que fût cette victoire sur la royauté, elle ne put affermir la souveraineté du peuple; une nouvelle caste, la bourgeoisie, chercha à se rendre maîtresse du terrain et entrava la marche de la révolution. Bientôt la Convention, travaillée par des meneurs, et déjà scindée en deux factions, celle des girondins et celle des jacobins, devint le théâtre de scènes violentes; une foule d'hommes corrompus et avides transformèrent l'Assemblée nationale en une sorte d'arène , et poussèrent la France dans les abîmes de l'anarchie. En outre, l'exécrable Louis^ Philippe, impatient de recueillir l'héritage du sang, chercha à accroître les dés* ordres et fit jouer tous les ressçrts de l'intrigue et de la corruption pour paralyser laction des jacobins et pour s'assurer les moyens de placer la couronne sur sa tête. D'autre part, les rois coalisés s'apprêtaient à envahir le territoire de la jeune république, et à attaquer toutes les frontières à la fois.

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La France allait avoir sur les bras les armées prussienne, autrichienne, allemande, anglaise, hollandaise, portugaise, sicilienne, napc^taine et sarde, n'ayant à opposer à ce débordement de hordes ennemies que six cent mille combattants, mal armés, à peine vêtus, et commandés par des généraux traîtres à la patrie. Parmi ces derniers figurait en première ligne Dumourier, généralissime de l'armée du Nord, qui ourdissait avec le duc de Chartres, fils aîné d'Égalité, un complot contre les libertés de la nation. Lui-même a pris soin , dans un ouvrage qu'il publia plus tard, de se faire un titre de gloire de sa trahison, et d'expliquer les plans qu'il avait formés, a Je voulais, dit-il dans ses mémoires justificatifs, utiliser les troupes de la République pour m'emparer de la Hollande, qui était dégarnie de soldats. Une fois maître du pays, j'aurais donné une constitution aox Provinces-Unies et à la Belgique; j'aurais écarté les commissaires de la Convention; je me serais assuré des possessions hollandaises dans Tlnde; j'aurais renforcé les garnisons, j'aurais décidé les Anglais à la neutralité, les Autrichiens à une suspension d'armes; ensuite j'aurais marché sur Paris pour écraser les jacobins et mettre le duc de Cliartres sur le trône de France. »Ce qu'il ne dit pas, et ce qui cependant fut dénoncé à la Convention par un de ses complices , c'est que pour ralUer les royalistes à son parti , il avait décidé que le jeune prince épouserait la fille de Louis XVL En exécution de ce plan , il commença par occuper Breda , Klurdert, Gertruydenberg ; puis il assiégea Willemstadt, bloqua Berg-op-Zoom et Steenbergen, et vint établir son quartier général à Roowaert. Jusque-là tout lui avait réussi ; maïs X. *2

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l'approche des armées coalisées de la Prusse, de l'Autriche et du Hanovrq l'obligea à se porter sur la Meuse et à livrer la bauille de Neerwrnden, qu'il perdit par son impéritîe^ Cette défaite le contraignit à renoncer à ses espérances de protectorat de la république Batave, et lui fit modifier ses plans. 11 se décida à entrer en pourparlers avec le général ennemi , le prince de Saxe-Gobourg, poiu* aviser aux moyens d'anéantir le gouvernement républicain.

Il fut convenu entre eux que Dumourier évacuerait la Belgique et repassefait les frontières, afin de laisser les Autrichiens maîtres du pays; &t qu'en retour, le prince de Saxe-Cobourg appuierait de toutes ses forces le mouvement qu'il projetait sur Paris. L'armée française opéra en effet sa retraite et vint camper dans les environs de Saint-Amand^ ville frontière de la Belgique.

Louise-Philippe Égalité reçut aussitôt avis des nouveUes dispositions prises par ses agents; et coomie il ne soupçonnait pas que les conjurés eussent d'autre but que sa propre élévation » il s'efforça de les seconder en excitant des troubles dans Paris et dans les départements. Mais il ne put empêcher que des bruits ne circulassent sur la trahison de Dumourier, et que la Convention ne décrétât que le général serait traduit à sa barre pour donner des explications sur sa conduite , el qu'une commission serait envoyée à l'armée du Nord pour lui signifier l'ordre de l'Assemblée.

Les représentants Lamarque, Quinette, Camus, Bancal» Carnot aîné, et le ministre de la guerre Beumonville, choisis pour remplir cette mission, se rendirent au camp de Saint- Amand et vinrent intimer au général, au nom de la Conven-

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tion. Tordre do remettre entre leurs mains le commandement et de rendre son épée. Dumourier leva le masque , fit arrêter Les commissaires par une compagnie de hussards , et les envoya, sous escorte au quartier général des Autrichiens; après quoi il pnblia un manifeste virulent éontre la République, et répandit des proclamations et des ordres du jour dans Tarmée, pour exciter les soldats à la révolte. Mais ceux-ci res^ tarent fidèles à la nation , répondirent aux harangues par les cris fi A bas le traître! » et se mirent en mesure de Tarrôter. Dumourier s'échappa alors de son quartier général et passa à l'ennemi avec les généraux Valence, Égalité, fils aine d'OrléaBS, les deux Thouvenot , le commissaire ordonnateur So* liva, plusieurs officiers nobles et les hussards de Berchigny, qui formaient sa garde particulière.

Cette fuite, cette conspiration avortée, dont on eut les preuves écrites dans une correspondance saisie sur l'un des agents de Dumourier, nommé Lécuyer , et dans les papiers de Quentin, son secrétaire, firent ouvrir les yeux sur les madiinations des d'Orléans^ et déterminèrent la Convention à mettre les fugitifs hors la loi comme traîtres à la patrie, et à décréter que tous les Bourbons qui se trouvaient sur le territmre de la République seraient arrêtés et gardés en otages pour répondre de la vie des représentants du peuple livrés aux Autrichiens. Par un autre décret il fut décidé que les membres de la famille déchue^ à l'exception des prisonniers du Temple, seraient dirigés sur Marseille. En conséquence, Louis-Philippe Égalité, son troisième fils Beaujolais, le prince de Conti, et la duchesse de Bourbon, sceur de d'X)r« iéfiis» forent extraits de l'Abbaye, où ils avai^t été dépoêéSp

et conduits à leur destination; la duchesse d'Orléans ^ qui était malade, obtint seule l'autorisation de rester dans sa résidence de Vernon; le jeune Montpensier^ second fils d'Égalité , fut arrêté à l'armée de Biron et envoyé sous bonne escorte dans les prisons de Marseille.

Malgré l'absence du chef, la faction orléaniste continua ses coupables manœuvres pour s'emparer du pouvoir, et excita au sein de la Convention, entre les girondins et les républicains qui siégeaient à l'extrémité gauche et qu'on appelait les montagnards , des disputes acharnées, dont on n'avait pas eu d'exemples dans les fastes parlementaires. La chose était d'autant plus facile^ qu'il existait entre les deux partis des opinions nettement tranchées : celui de la Montagne, qui comptait dans ses rangs les homimes véritablement réformateurs, poursuivait l'abolition entière de tous les privilèges , et cherchait à assurer la prédominance du peuple sur les castes ; celui de la Gironde , qui se composait des représentants de la bourgeoisie , prétendait avoir assez fait en renversant la royauté absolue ^ et cherchait à enrayer le char révolutionnaire et à accaparer le pouvoir à son proût. Entre ces deux factions, dont l'une voulait marcher encore et l'autre s'arrêter, la lutte devait être teirible. La . Montagne l'emporta d'abord sur la Gironde : elle fit décréter l'installation d'un tribunal criminel extraordinaire chargé de connaître de toutes les entreprises contre-révolutionnaires, de tous les attentats contre la liberté, l'égalité, l'unité et l'indivisibilité de la République, la. sûreté intérieure et extérieure de l'état, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté, ou toute autre autorité attentatoire à la

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souveraineté du peuple , que les accusés fussent fonctionnaires civils ou militaires, ou simples citoyens. Elle fit adopter une loi pour l'établissement d un comité de salut public composé de neuf membres , dont les attributions consistaient m surveiller et à diriger l'action du pouvoir exécutif; en outre, elle obtint que des commissaires pris dans la Convention seraient envoyés pour éclairer la conduite des généraux des armées du Nord et des Ârdennes, de la Moselle, du Rhin, des Alpes^ des Pyrénées-Orientales, des Pyrénées- Occidentales, des côtes de la Rochelle, des côtes de la Manche, de rOuest , afin de prévenir de nouvelles trahisons.

La Gironde n'ayant pu empêcher l'adoption de ces mesures, qui tendaient à consolider de plus en plus le pouvoir de la démocratie, <:hercha à discréditer ses adversaires dans l'opinion publique; elle répandit les plus noires calomnies sur les principaux montagnards, et accusa Robespierre, Saint* Just et Marat d*aspirer à la tyrannie; elle enleva même, quoiqu'à une faible majorité , un décret d'arrestation contre ce dernier. Celte victoire insignifiante fut promptement suivie d'un nouveau revers; le tribunal révolutionnaire prononça un verdict d'acquittement, et Marat fut ramené en triomphe à la Convention , au milieu de ses accusateurs consternés.

Néanmoins les girondins ne perdirent pas courage ; ils renouvelèrent leurs déclamations contre les prétendus anarchistes, effrayèrent les représentants sur les tendances ultrarépublicaines de la Commune de Paris , dont les membres étaient partisans de la Montagne , et arrachèrent à la pusillanimité un décret qui autorisait la création d'une commission extraordinaire de douze membres pour examiner les ar-

HISTOIRE DES PAPES. [XYIILa]

rêtés pris par )a Commune depuis un mois. Cette commission, qui était composée de girondins , commença par ordonner Tarrestation des magistrats reconnus pour leur dévouement à ]a République; ensuite elle marcha ouvwtement à un coup d état. Fort heureusement les Parisiens s émurent^u danger que courait la patrie, et par leur énergie déjouèrent la conspiration girondine. Les sections nommèrent, comme au 10 août, des députés pour remplacer l'ancienne Commune, conservèrent le maire Pache, zélé démocrate^ investirent Henriot du commandement de la force armée , et décidèrent que tes citoyens se rendraient en masse à la Convention pour lui présenter une pétition concluant à l'abolition de la commission des douze et à la mise en accusation des complices de Dumourier et des partisans de la famille des d'Orléans.

Pendant quatre jours entiers, trente ou quarante mille hommes demeurèrent en peri^anence devant les Tuileries, attendant que la Convention eût statué sur la pétition. Le résultat ne pouvait être douteux : en présence d'une semblable manifestation, l'assemblée supprima la commission des douze, décréta d'accusation dix de ses membres, ainsi que vingt-deux girondins et les ministres Clavières et Lebrun.

Cet acte de vigueur entraîna la désorganisation du parti de la Gironde ; Les journaux qu'il stipendiait ceesèrent immédiatement de paraître ; et les députés qui partageaient leurs principes se hâtèrent de quitter Paris et de se réfugier dans les départements. Quelques-uns^ furieux de n'avoir pu triompher de la Montagne , essayèrent de se venger, en suscitant la guerre civile dans les provinces^ en se réunissant aux chouans de la Vendée» eu faisant révolter les grandes

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villes contre les autorités instituées par la capiûile, en ouvrant les places fortes aux étrangers. D autres, non contents . d'appeler sur leur patrie tous les désastres de Tanarchie, cherchèrent à exciter le fanatisme contre les chefs de la Montagne. Ils y réussirent : une jeune fille de Caen , Marie- Ânne-Charlotte Gorday, exaltée par les discours furibonds des girondins réfugiés dans cette ville , et brûlant du désir insensé de faire passer son nom à la postérité, forma le projet de tuer Marat. Elle se rendit à Paris, acheta un couteau à gaine au Palais-Ëgalité , ci-devant Palais-Royal , et porta une lettre chez le montagnard. N ayant pu être admise auprès de Marat, qui alors était très-soufTrant , elle se retira. Le soir, elle revint vers les "sept heures et fut introduite; le représentant était dans un bain ; elle lui donna un papier sur lequel étaient écrits des noms, l'entretint de prétendues conspirations, et profitant du moment où il prenait des notes , elle le frappa avec son couteau si violemment , que la lame pénétra jusqu'au cœur.

Avant d'expirer, la victime put encore appeler au secours : ' on accourut à ses cris , et Charlotte Corday fut arrêtée. Deux

jours après elle fut décapitée. Le corps de Marat fut exposé à la vénération du peuple , et ses obsèques célébrées avec I une pompe extraordinaire. Un prolétaire de la section de la

I République prononça sur sa tombe un discours qui peint

I admirablement les sentiments qu'inspira ce triste événement :

I ((11 est mort l'ami du peuple!... il est mort assassiné 1...

\ » Ne pranonçons point son éloge sur ses restes inanimés ;

» son éloge se trouve dans sa conduite , dans ses écrits , dans «)fia plaie sanglante, dans sa mort.... Notre consternation.

» nos larmes , notre douleur^ les honneurs qne nous rendons )) à sa mémoire, voilà le plus éloquent, le plus sublime de » tous les éloges. Citoyennes , jetez des fleurs sur le corps )) pâle de Marat; il fut notre ami, il fut Tami du peuple, » c'est pour nous qu'il a vécu, c'est pour nous qu*il est » mort; couvrez de fleurs la tombe de Marat »

Nous ajouterons, pour compléter ce qui a trait à cet homme remarquable, qu'à la levée des scellés on ne trouva dans toute sa maison qu'un assignat de vingt-cinq sous.

La mort de Marat n'ébranla en rien le civisme. des montagnards; elle leur fit sentir au contraire plus vivement que par le passé la nécessité de sévir contre les ennemis de la cause publique, et de hâter leurs travaux. Ils se mirent à l'œuvre avec courage, terminèrent la fameuse constitution de 93, et s'empressèrent de la soumettre à la sanction du peuple. À cette occasion , Paris donna une fête nationale , dont le célèbre peintre David fut l'organisateur, et dans laquelle on brûla les attributs du despotisme et de l'aristocratie, un trône, un sceptre, une couronne, des blasons, des manteaux de cour, des armoiries, des bonnets d'évêque, des chasubles, et tous les oripeaux dont se drapent les prêtres et les nobles pour imposer au vulgaire. En contraste, l'acte constitutionnel de la République fut déposé dans une arche sacrée sur l'autel de la patrie, avec le recensement et les votes du peuple français, aux acclamations de cinq cent mille spectateurs, au bruit des salves d'artillerie; puis les quatrevingt-sept commissaires des départements s'approchèrent tour à tour de l'autel, défilèrent devant le président de la Convention, et remirent entre ses mains les lances dont ils

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