HISTOIRE DE JULES IIL SOI
pas soulever une opposition trop violente dans le sacré collège avant que son autorité fût bien afTermie. *
Enfin, un matin, au sortir d'une orgie, soit que sa Sainteté se crût en état d'imposer ses volontés , soit qu'il lui fût devenu impossible de rester plus longtemps éloignée de Berlucdno, soit encore que cette nuit-là elle eût bu plus que de coutume, elle résolut de faire son Ganymède cardinal, et elle convoqua en consistoire les membres du sacré collège. A l'heure de la séance, Jules III , la tête encore avinée , les jambes mal affermies , entra au milieu de l'assemblée et prit place sur la chaire pontificale; puis il commença un discours étrange, oii il exaltait complaisamment les allures lascives et les talents extraordinaires de son mignon en débauches, ajoutant que les astrologues avaient annoncé à cet enfant de grandes richesses et de hautes dignités; et que c'était sans doute pour accomplir Toraclc, que le destin avait permis que lui-même parvînt au trône de saint Pierre; il termina sa harangue en demandant pour son favori le chapeau de cardinal et un évêché.
Une vive opposition se manifesta aussitôt parmi les membres du consistoire ; Caraffa représenta en termes énergiques qu'une semblable promotion déshonorerait la pourpre, que ce serait une honte pour les cardinaux d'admettre dans leurs rangs un misérable gardeur de singes, auquel sa Sainteté ne reconnaissait elle-même d'autre mérite que celui d être expert en vilenies et en impuretés ; que le pape pouvait à son gré le combler de richesses, lui donner des palais, des domaines, des abbayes, des villes, des provinces ; mais qu'on
devait s'abstenir de profaner la dignité de prince de l'Église, vu. 14
attendu que dans l'état de troubles où se trouvait la chrétienté, les protestants ne manquendent pas de se prévaloir d'un tel scandale pour combattre la papauté ; enGn, ajouta-t*il en se tournant vers Jules III , a j'en appelle au pontife lui- » même, qu'il soit juge dans sa propre cause; son mignon » par ses vices et par son ignorance n est-il pas indigne da I) cardinalat? ))
A cette apostrophe , le saint-père ne put contenir sa rage , et s'écria : « Par la vulve de la Vierge ! je le jure , mon » mignon sera cardinal ! Qu'avez-vous à lui reprocher pour » refuser son admission dans votre collège? ses vices ! 'mais » n'êtes-vous pas tous rongés de maladies honteuses et pion- )) gés dans toutes sortes d'abominations ? Que celui d'entre » vous qui ne s'est pas prostitué charnellement au moins une » fois dans sa vie lui jette la première pierre ! — Ah! vous )) gardez le silence ; vous convenez donc que tous ensemble » nous sommes la honte de l'humanité? A commencer par )) moi; quelles grandes vertus, quel prodigieux savoir avez- )) vous rencontrés en moi pour me faire pape? Me suis-je pas » un prêtre exécrable? ne suis-je pas mille fois plus infâme )) que mon mignon le gardeur de singes, que j'ai corrompu ? » Eh bien donc ! puisqu'il vaut mieux que moi , souverain )) Père des fidèles par vos soins ; comment osez-vous refuser » d'en faire un cardinal et un évéque ? »
Ces raisons parurent si concluantes au sacré collège que toute opposition cessa; la promotion du Ganymède passa à lunanimité; et le jour même, sa Sainteté lui envoya à Bologne le chapeau^ avec un brevet de douze mille écus de revenus sur le trésor apostolique. Innocent se mit immédia-
tement en route pour Rome, où son arrivée donna lieu à des réjouissances publiques qui durèrent plusieurs jours. Dès ce moment le jeune cardinal ne quitta plus le Vatican; tantôt passant ses jourpées dans, les appartements secrets de sa Sainteté, étendu sur de moelleux coussins, et contemplant les gentillesses d un singe favori, pendant que des courtisanes brûlaient de suaves parfums et lui versaient des liqueurs enivrantes ; tantôt remplissant les fonctions de chef de rËglise, qui lui avaient été abandonnées avec le titre de premier ministre et de dispensateur des grâces, des bénéfices et des prébendes.
Dans les premiers mois de son pontificat, Jules III se tint absolument éloigné des aflaires, etnesongeaqu a ses plaisirs. La table était^ au rapport de Jean Crespin , une de ses plus chères occupations, et le choix de ses mets une affaire trèsimportante. (( La chair de porc et de paon étaient celles que » sa Sainteté préférait, dit Thistorien, à cause de leur vertu )) aphrodisiaque; mais comme elle en faisait abus ^ lesméde- )) cins défendirent au maître d'hôtel d*en servir sur la table. » Or, il arriva qu'un vendredi , Jules III ne trouvant pas ses » plats favoris, fit appeler l'évêque de Kimini, son.major- » dôme, et lui commanda de lui faire porter sur l'heure un » paon rôtiy accompagnant cet ordre de menaces terribles et 1) jurant par la vulve de la Vierge et par la verge de Christ, )) ses blasphèmes habituels, qu'il le ferait pendre s'il n'obéis- » sait à l'instant môme. »
Le cardinal Innocent, qui assistait à cette scène, voulut Tapaiser, et lui représenta que si peu de chose ne méritait pas un si giand courroux. « Oui dà! beau mignon, repartit
» le pape , puisque Dieu s'est mis en colère pour une pomme , )) moi, qui suis son vicaire, ne puis-je donc jurer à mon aise )) pour un paon, qui vaut davantage? »
Charles -Quint vit bien à la tournuVe des affaires qu'il n'aurait rien à redouter de la politique de Rome sous le règne d'un pape adonné à l'ivrognerie et à la débauche. Aussi changea-t-il la marche qu'il avait suivie jusque-là pour asservir l'Allemagne; et au lieu de favoriser le protestantisme^ comme il avait fait précédemment, il révoqua l'Intérim, et publia un nouvel éditqui portait des peines rigoureuses contre ceux de ses sujets qui professeraient une religion autre que le catholicisme romain; ensuite il établit dhns les villes importantes des tribunaux semblables à ceux de l'inquisition, et qui avaient pour mission de poursuivre à outrance les sectateurs de Luther. Puis, il sollicita le pape par ses lettres et par son ambassadeur Mendoza, pour qu'il voulût bien rétablir le concile à Trente, ou tout au moins pour qu'il lui convînt de faire à ce sujet une réponse catégorique qui fixât toutes les incertitudes.
Cette demande de l'empereur étant faite avec toutes les appareqces de la bonne foi, Jules III se vit contraint d'y répondre favorablement, et de permettre la reprise des séances dans la ville de Trente. D'ailleurs, la cour de Rome commençait à ne plus avoir une aussi grande frayeur des Pères du concile et même de l'empereur, qui avait en effet beaucoup perdu de son influence; d'une part, les ecclésiastiques des deux communions étaient fatigués de la tyrannie de Charles- Quint et paraissaient à la veille de se révolter; d'autre part, son fils, son frère, ainsi que son neveu, qui tous aspiraient à
l'empire, menaçaient de lui donner une telle besogne, que de longtemps il n'était pas probable qu'il eût le loisir de s'immiscer dans les affaires de ses voisins.
En outre de toutes ces raisons, il entrait dans les habitudes du pape de s'abandonner au cours des événements et t de chercher à sortir d'un embarras sans s'inquiéter de l'avenir. U se détermina donc à publier une bulle de convocation du concile dans la ville de Trente , accordant une absolution entière à tous les hérétiques qui se convertiraient, à l'exception toutefois de ceux d'Espagne et de Portugal , sa Sainteté n'ayant pas voulu , par déférence pour Charles-Quint, empiéter sur les droits et attributions des tribunaux inquisiteurs. Pierre de Tolède fut député à la cour de Madrid pour porter la bulle du saint-père^ et l'abbé Rosette fut envoyé au roi de France pour le même sujet. Ce dernier légat était en outre chargé de remercier Henri II de l'appui qu'il lui avait prêté lors de son élection, et de lui donner des explications sur la politique qu'il était obUgé d'adopter, au mépris de ses engagements avec la France.
Le décret de sa Sainteté fut mal reçu en Allemagne; les luthériens renouvelèrent leurs anciennes prétentions de ne vouloir se soumettre qu'à une assemblée libre, que le pape ne présiderait ni en personne ni par ses légats^ et sous la condition qu'il serait soumis au jugement des Pères , comme eux-mêmes offraient de s'y soumettre. En France il n'eu pas unmeilleur succès ; les parlements se prononcèrent contre la bulle de convocation, et le roi , à leur instigation, rappela ceux de ses cardinaux et de ses prélats qui se trouvaient hors du royaume, afin de former un concile national qui
aurait mission de choisir un patriarche pour présider aux affaires ecclésiastiques de ses états. Provisoirement il envoya à Rome le célèbre Jacques Amyot, abbé de Bellozane, avec ordre de protester hautement, en présence des ambassadeurs de toutes les cours d'Europe , contre tout ce qui serait décidé dans le concile de Trente. Cette détermination vigou; reuse avait été prise par Henri II , en dépit des efforts des jésuites, qui commençaient à jouir d'une grande influence auprès de la reine Catherine de Médicis, et qui cherchaient déjà à ouvrir des collèges de leur ordre.
A l'exemple de son prédécesseur, Jules. III montra une grande sollicitude pour les jésuites, et confirma leur institut par une bulle conçue en ces termes : « Considérant les grands » avantages qu'Ignace de Loyola et ses compagnons pro- X) curent au saint-siége, par leurs prédications, par leur )) grande habileté dans les affaires et par leur dévouement » aux intérêts de notre cour, nous confirmons leur institut, » et déclarons que tous ceux qui voudront entrer dans la » société de Jésus devront faire serment de combattre sous » Tétendard du Christ, et d obéir sans hésitation aux ordres du souverain pontife, son vicaire dans ce monde.
D Quoique l'Ëvangile et la foi enseignent que tous les 6- » dèles doivent une obéissance ^solue au chef de TËglise, n cependant, pour rendre le dévouement des nouveaux so- )> ciétaires plus parfait, nous avons jugé qu'ils devaient faire » un serment particulier au pape , et s engager à n'avoir » d'autre volonté que la i^enne , à exécuter ses ordres, quels » qu'ils puissent être , enfin à être toujours prêts à se rendre » aux extrémités du monde pour terrasser ses ennemis. )>