‹ Histoire des papes (volume 5)Chapitre 30 sur 33 · PAPE · texte numérisé non relu

PAPE

HENRI m,

HENRI IV, roii de France.

Histoire. da cardinal de Montalte. — Il est élu souverain pontife sous le nom de Sixte V. — Commencements <Je son règne. — Il excommunie Henri de Navarre et le prince de Condc. — Les deux princes se vengent du pape. — Négociations du chevalier Carre à Rome. — Politique de Sixte-Quint à l'égard de l'Angleterre et de l'Espagne. — Le cardinal neveu envoie son portrait à Elisabeth. — Le pape et les jésuites. — Légation en Suisse. — Affaires de France, d'Espagne et d'Angleterre. — Mort de Marie Stuart. — Sa Sainteté tombe dangereusement malade. — Intrigues des jésuites en Pologne. — Sixte-Quint excommunie Elisabeth. — Anecdote sur les amours du pape. — Sa Sainteté trahit l'Espagne en faveur de la reine d'Angleterre. — Assassinat du duc et du cardinal de Guise.— Sixte-Quint excommunie Henri 111.— Querelles entre le pape et Tempereur. — Le pontife et la ligue. — Foflrberies du saint-père. — Conduite du pape envers Henri IV. — Prétentions du pape sur le royaume de Naples. — Sixte-Quint se déclare contre les jésuites. — 11 meurt empoisonné par les disciples d'Ignace de Loyola. — - Réflexions sur ce pape.

Félix Peretti, cardinal de Montalte, était né dans une petite ferme d'un château appelé les Grottes, situé dans la province de la Marche. Son père, simple vigneron d'un riche

propriétaire, avait épousé la servante de son maître , et en avait eu trois enfants, deux fils et une (ille. Un jour le jeune Félix Peretti vit tout à coup sa pauvre cabane envahie par une troupe de sbires qui venaient arrêter son père, coupable de quelques délits de chasse. L^aspect rébarbatif de ces hommes et leurs grossiers jurements lui causèrent un tel efl'roi qu'il courut sq cacher dans l'étage supérieur; mais à peine était-il blotti dans un coin de la chambre , que le plancher s'effondra sous ses pieds et l'ensevelit dans les décombres. Les sbires, qui déjà enftnenaient leur prisonnier, revinrent sur leurs pas et retirèrent le pauvre enfant tout meurtri et ayant les bras et*les jambes brisés par sa chute. On le transporta immédiatement chez un chirurgien, qui prit soin de lui par commisération , et après trois mois de traitement le rendit parfaitement guéri à sa mère.

Félix .entra ensuite chez un fermier et garda les pourceaux. Le hasard permit que Michel-Ange Selleri , religieux de l'ordre de Saint-François, s'égara près des Grottes en allant à Ascoli , ville de la Marche , et rencontra le jeune pâtre. Celui-ci, voyant l'embarras du bon Père, lui offrit de le reconduire dans soti chemin et même de l'accompagner jusqu'à Ascoli : Michel - Ange Selleri accepta. Pendant le trajet il causa avec son jeune guide, l'interrogea sur ses parents, et apprit toute l'histoire de sa Tamille. 11 en fut jirivement touché; et regardant cette rencontre fortuite comme un avis de Dieu , qui lui ordonnait de prendre soin de ce pauvre enfant abandonné, il résolut de ramener Félix Peretti à son couvent et de le présenter à son supérieur; ce.qu'il exécuta. .

On donna immédiatement à son protégé l'habit des frères

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convers et on le plaça sous la direction d'un moine très-lettré. Dès les premiers jours, Félix montra jme facilité extrême pour l'étude et une vivacité d'esprit au-dessus de son Age. Son caractère se ressentait de cette dernière faculté; car il poussait quelquefois lirvivacilé jusqu'à la colère^ mais ses irritations étant aussi promptes à se calmer qu'à éclater^ ses petits camarades l'avaient surnommé le feu follet. A part ce léger défaut, Félix se faisait remarquer par des qualités solides, entre autres par une persévérance dans ses études qui tenait de l'opiniatrelé; aussi ses progrès furent-ils rapidcys dans toutes les sciences. A vingt-six ans il obtint le bonnet de docteur et le titre de professeur; huit ans plus tard, il eut occasion de se distinguer comme prédicateur. Dès lors la carrière du moine Peretti de Montalte, qui était le nouveau nom sous lequel on désignait l'ancien gardeur de pourceaux,' se trouva tracée; il se mit à tonner contre les hérétiques, attira sur lui l'attention des jésuites, et obtint par leur entremise la place d'inquisiteur à Venise. Son caractère impla- • cable et la cruauté qu'il exerça dans cette ville, à l'instigatioix de Pie V, qui n'était encore qu'inspecteur général des tribunaux du saint-office, soulevèrent toute la population; et il se vit contraint de s'échapper de nuit pour ne pas être lapidé par le peuple. On raconte à cette occasion qu'il répondit à un de ses collègues qui le raillait de sa fuite : a J*ai fait vœu » d'être pape à Piome, je ne devais donc pas me laisser pendre » ou lapider à Venise. »

De retour .dans la ville sainte, Félix Peretti s'attacha au cardinal Buoncompagno, dont il prévoyait la haute fortune, et il raccompagna dans sa légation d'Espagne. Ensuite il

SM HISTOIRE DES PAPES. [iB85.]

chercha à gagner l'amitié de Pie Y, et obtint successivement le grade dégénérai des cordeliers, dévéque de Sainte-Agathe^ et enfin le chapeau de cardinal. Ce qui lui avait mérité de si hautes distinctions de la part du sanguinaire Pie Y, c'était * la concordance parfaite qui paraissait exisUr entre leurs deux natures; même conformité d opinions, môme férocité dans . le caractère, même soif pour le sang, même ardeur pour les disputes théologiques; le frère Félix Perelti de Alontalte semblait être la seconde partie du pape et avoir pris à tâche ' de copier sa vie sur celle du maître. Mais quand il fut revêtu de la pourpre du cardinalat, quand il vit qu'il n'était plus au pouvoir même d'un pape de l'élever plus haut, il changea d'allures et d'habitudes; de violent qu'il était, il devint doux et modeste ; de cruel et sanguinaire , il devint compatissant et miséricordieux ; enfin il parut transformé comme par miracle en un tout autre homme. C'était simplement un serpent qui changeait de peau, sans rien perdre de sa méchanceté ni de son venin.

A la mort de Pie Y, le cardinal de Montalte quitta son palais et vint se retirer dans une pauvre maison, située près de l'église de Sainte-Marie-Majeure, avec quelques serviteurs ; et pendant tout le règne de Grégoire il affecta de n'avoir d'autre souci que le soin de son salut; il se plut à courber sa taille, à se grimer avec de fausses rides, à rendre sa voix chevrotante, pour se donner toutes les apparences d'un homme qui n'a plus que peu de jours à vivre. Dans les séances du sacré collège, il apportait un tel air de candeur et de simplicité, qu on lui avait donné le nom d*x\ne dé la Marche. En toutes occasions, il rappelait les obligations qu'il*

[Un.] HISTOIRE DE SIXTE V. SU

avait à Pie V et à son neveu , le cardinal Alexandrin^ l'un des plus influents parmi les princes de TËglise, et il ajoutait avec un air de bonhomie parfaite que s'il était seigneur de plusieurs mondes, il ne se trouverait pas encore assez riche pour reconnaître les bienfaits dont ses protecteurs l'avaient comblé ; il agissait de même à Tégard de Philippe II, et comme il savait que les Espagnols redoutaient par*dessus tout un pape d*un esprit trop éclairé, il affectait une incapacité absolue.

Enfin, lorsque Grégoire XIII mouhit, il en était venu au «^ point de ne plus sortir qu'en s'appuyant sur un bâton, et ses prétendues infirmités avaient tellement augmenté qu'il semblait arrivé à la caducité la plus extrême. Après les funéraiUes, les cardinaux entrèrent en conclave au nombre de quarante-deux; le pâtre de Mou^alte, qui entrevoyait l'espoir de recueillir les fruits de dix-huit ans d'hypocrisie, s'achemina sur son bâton jusqu'au Vatican. A son entrée dans le conclave, on remarqua qu'il marchait avec plus' de difficulté que de coutume, et lui-même demanda à se retirer dans sa chambre, prétendant n'avoir pas la force de se soutenir. Dès le lendemain on intrigua pour 1 élection du pape, et les candidats vinrent le presser de se ranger de leur parti ; mais le pauvre Mpntalte se contentait de répondre qu'il n était plus en état de se mêler aux choses de ce monde; et sur l'observation que lui adressaient quelques cardinaux par ironie, qu'il faudrait bien qu'il s'occupât de la terre si on le proclamait pape, il répliquait que sa tête penchée vers la . tombe ne pourrait jamais soutenir le poids de la tiare , et que si on lui déférait un tel honifeur à lui, indigne, il serait

su HISTOIRE DES PAPES. (1B85.]

obligé de le refuser ou de se décharger du fardeau des affaires publiques 6ur'Ie sacré collège. On ne prêta pas autrement attention à ses paroles, et Ton procéda à la rédaction de l'engagement que les cardinaux devaient prendre avant l'élection ; après quoi les factions ^agitèrent et les ambitions furçnt mises en jeu.

On compta jusqu'à quatorze candidats avoués. Dans un tel conflit, où chaque électeur voulait devenir pape, il était difficile de s'entendre ; c'était précisément ce qu'avait espéré le pâtre de Montalte; il se garda bien de laisser paraître aucune marque d'ambition, aucun désir d'être choisi par les cardinaux; au contraire, il s'engageait à servir tout le mpudCi et ne sortait de son appartement que pour aller à la messe ou à la chapelle Pauline, assister à quelques dépouillements de scrutin. Cepei}(lant il n'en travaillait pas moins par quelques démarches habiles à augmenter la division dans le conclave, afin de lasser les électeurs et de ramener les suffrages sur lui. 11 réussit parfaitement; les cardinaux Alexandrin, d'Est et de Médicis, fatigués de cabaler, se désistèrent de leur candidature en faveur de Montalte, sous la condition qu'il leur abandonnerait le gouvernement de TÉglise, ce que 1# rusé cardinal accepta avec empressement. Ceux-ci , dupes de ses jongleries, et craignant quil ne suffqquât dans une quinte de toux, ou que sa mort ne les privât des bénéfices • qu'ils s'étaient adjugés, se hâtèrent de réunir leurs partisans pour assurer l'élection de l'Ane de la Marche. Le cardinal de Montalte se traîna avec l'aide de sa béquille dans la chapelle Pauline et vota comme les autres; puis quand le scrutin fut fermé, on procéda au dé|)buillement des votes. Alors eut lieu

une scène étrange à laquelle personne ne s'attendait et qui jeta la perturbation dans le conclave : dès que Montalte eut compté vingt-six bulletins en sa faveur , c'est-à-dire les deux tiers des voix, il se redressa fièrement, et jetant son bâton au milieu de rassemblée, il cracha à pleine poitrine comme aurait pu le faire un homme de trente ans. Les cardinaux, confondus, se regardèrent les uns les autres avec anxiété, surtout Médicis et Alexandre. Comme le doyen s'aperçut que ses collègues se repentaient d'avoir été si vite en besogne, il s'écria : « Ne nous pressons pas , mes frères ; il s'est glissé » quelque erreur dans le scrutin. » — ((Non, reprit Mon- » talte d'un ton ferme, la chose est accomplie et dans les for- )) mes. )) — Et ce même homme qui une heure auparavant pouvait à peine parler sans tousser, entonna le Te Deum d'une voix si forte et si éclatante qu'elle ébranla les voûtes de la chapelle; ensuite il alla s'agenouiller, suivant la cou* tume, devant l'autel pour faire son oraison. Mais le cardinal Médicis, qui était à ses côtés, remarqua qu'il ne faisait aucun mouvement des lèvres et qu'il se contentait de regarder le Christ placé en face du sanctuaire : quand il se fut relevé, un des conclavistes s'approcha de lui et le félicita de la singulière métamorphose qui venait de s'opérer en lui. n Je me cour- » bais, répliqua Montalte, pour chercher à terre les clefs du » paradis ; à présent qu'elles sont entre mes mains, je puis » r^ardër Dieu en face. )) Enfin le maître des cérémonies s*étalit approché pour lui demander , comme le voulait l'usage, s'il lui convenait d'accepter le souverain pontificat : « Je ne saurais plus recevoir ce qui m'a déjà été déféré, lui

» répondit-il , mais j'en accepterais volontiers encore autant, VIL 23

3Ui. HISTOIRE DES PAPES. IV¥I^]\

9 car je me sens assez de force et de vigueur pour gouverner )) non-seulement l'Église, mais le monde entier» » — Et saisissant les ornements pontificaux, il s'en revêtit sans avoir même besoin de l'assistance de ses camériers, ce qui sembla si extraordinaire au cardinal Rusticucci, qu'il ne put s'empêcher de dire : (( Très-saint Père, je vois que le pontificat est » un souverain remède pour rendre la jeunesse et la santé )) aux vieux cardinaux malades. » — « J'en suis persuadé » comme vous, repartit Montalte, par l'expérience que je D viens de faire. » Quand il eut achevé de s'habiller, il plaça la tiare sur sa tête et se fit introniser sous le nom de Sixte Y. Le nouveau pape, en signe de joyeux avènement, fit dresser quatre potences devant son palais, et au lieu d'amnistier les criminels, suivant la coutume usitée à chaque élection^ il fit pendre soixante des hérétiques les plus obstinés, le jour même de son couronnement. 11 ne montra guère de bienveillance que pour les ambassadeurs du Japon, non qu'il ignorât tous les ressorts de cette pitoyable comédie, puisqu'il s'en était même expliqué assez vertement avec le pape défunt, mais parce qu'il croyait de bonne politique de cacher les fourberies qui pouvaient déconsidérer le saint-siége. Il eut pour ces prétendus princes des égards infinis; il les fit passer pour le baisement des pieds avant les cardinaux; il les embrassa avec une tendre affection, et voulut qu'ils remplissent les fonctions d'honneur à son couronnement, qu'ils portassent le poêle , lui présentassent l'eau et le linge pour l'ablution, et lui tinssent l'étrier pour la cavalcade; il les institua chevaliers de l'éperon d'or, leur donna lui-même l'épée et la ceinture I et les fit créer patrices romains par le peuple et

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par le sénat; enfin il célébra loffice divin pour eux seuls, les communia de sa main, et leur donna un splendide banquet. Après quoi il les combla de présents, leur remit en audience publique des lettres pour leurs souverains, et les (it embarquer. Que devinrent-ils en mer? c'est ce qu'on naja« mais su; quelques historiens disent que sa Sainteté avait eu le jour de leur départ une conférence secrète avec le jésuite qui devait les accompagner, et que le digne enfant de Loyola, en sortant du Vatican, était venu rendre compte au général de son ordre de sa conversation avec le pape, et que celui-ci avait répondu : « La farce est jouée; exécutez la volonté du » chef de l'Église, et que la mer leur serve de tombeau! »

Dès que Sixte Y fut installé sur le trône pontifical , il fit Tenir à Rome sa sœur Gamilla avec ses trois enfants; de blanchisseuse qu'elle était auparavant, il en lit une princesse; il la combla de caresses, lui donna un palais, dos terres et une pension considérable, en lui défendant néanmoins de jamais lui demander aucune grâce ni aucune place. Le lendemain de cette réception, la statue do Marforio demandait à la statue de Pasquin : a Pourquoi portes-tu une chemise saie? » — C'est, répondait Pasquin, parce que ma blanchisseuse ï) est devenue princesse. » Le pape lit aussitôt rechercher celui qui avait fait cette allusion à laucienne profession de sa sœur pour en faire bonne justice, et fit publier qu'il donnerait quarante mille écus romains au dénonciateur.

Le coupable se présenta lui-même à Taudience du pape^ croyant faire une bonne spéculation , et réclama la somme promise : u Qu'on lui compte les quarante mille écus, » dit Sixte Y en s adiessant à sou trésorier; puis se tournant vers

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rexécuteur, qui se tenait toujours à ses côtés; «et toi, coupe- » lui la langue et la main droite, de peur de récidive; » ce qui fut exécuté.

Une cruauté froide et implacable , tel était le trait principal du caractère du pontife ; caractère dont nous lui verrons donner mille preuves dans las difTérents actes de son pontificat. Ainsi lui-même annonça en plein consistoire, ((qu'il » était venu comme le Christ pour apporter le glaive, non » la paix , et qu'il voulait que son règne fût cité parmi les )) plus rigoureux. » Il commença par déposer les juges cpii, sous le pontificat précédent, avaient montré de l'indulgence pour les fautes d'hérésie; ensuite il réforma les lois et les ordonnances qui réglaient la police intérieure des états de l'Ëglise, et rendit des édits sanguinaires qui mettaient la vie des citoyens à sa merci. Entre autres choses, il ordonna que tous les adullères seraient punis de mort; et il fit une si sévère application de ce décret, qu'on craignit que Rome ne finît par devenir un grand désert.

Cependant un seigneur de Salerne, appelé Charles Tasca, n'étant point sujet du saint-siége, ne jugea pas que les lois de Sixte V dussent le concerner, et ne prit aucune peine de cacher ses amours avec la fenMne de son homme d'affaires. Le saint-père , furieux de voir qu'un étranger osât le braver juscpie dans sa capitale, fit donner l'ordre au gouverneur d'exécuter la loi d'adultère contre les coupables; et sur Fobservation de celui-ci que le seigneur Tasca et sa maîtresse étant sujets du roi de Naples, ne pouvaient être jugés que par les lois de leur pays, il repartit : « N'est-ce que cela? Eh » bien! puisque vous avez de tels scrupules, faites pendre

[ta85.] HISTOIRE DE SIXTE V »»

» l'amant, la femme et le mari complaisant avec des cordes » faites à Naples. »

Sixte voulut également réprimer les débordements de son clergé, et particulièrement des cardinaux, qui depuis longtemps abusaient de leur privilège d'inviolabilité pour contracter des detles qu'ils n'acquittaient jamais; usagequi avait gagné jusqu a leurs valets. Il ordonna qu'à l'avenir aucun prêtre, ni évêque, ni même cardinal, ne pourrait refuser une juste satisfaction a ses créanciers; et pour donner l'exemple, il solda les dettes qu'il avait contractées sous le pontiQcat de Grégoire XIII. En outre, et toujours sous le prétexte de mettre en ordre les affaires de la chambre apostolique, il écrasa de taxes les habitants de Rome, et déploya une ri* gueur inusitée pour la perception des impôts; ce qui mécontenta si fort le peuple , qu'il craignit une sédition.

Selon la coutume des tyrans, il chercha à se garantir du danger qui le menaçait par un nouvel acte d'arbitraire ; il défendit aux citoyens de porter des armes dans la ville, et fit punir sans miséricorde ceux qui contrevenaient à cette ordonnance. On raconte même qu'un enfant de seize ans ayant été amené à son tribunal sous l'accusation d'avoir tiré sa dague pour se défendre contre des sbires qui l'insultaient, il le condamna à être pendu ; et comme son avocat invoquait le texte de la loi qui interdisait l'application de la peine de mort pour un accusé aussi jeune : — n Eh bien , je lui donne » dix de mes années, s'écria le pape, en vertu de mon om- )) nipotence ; et qu'on le conduise au supplice ! ))

Si l'on considère dans Sixte V son zèle inflexible pour le maintien des principes de l'autorité théocratique , son dédain

pour I espèce humaine , sa cruauté froide et inexorable, son audace dans remploi des moyens violents, on trouvera qu'il avait de grands points de ressemblance avec Grégoire VII : si on étudie ce pontife dans ses allures politiques, dans ses intrigues diplomatiques, on verra en lui un homme tourmente d'un besoin immodéré de puissance, de richesses, de réputation; on le verra sacrifiant sans cesse la justice à la vaine gloire, et quelquefois faisant de grandes choses pour immortaliser son nom; protégeant les arts et persécutant les hommes de lettres ; anailiématisant les rois et se tournant ensuite contre les peuples; exaltant les doctrines dos jésuites, faisant cause commune avec la ligue ^ puis se déclarant l'ennemi des disciples d'Ignace de Loyola, et les bannissant des états romains ; enfin, mettant toute mauvaise honte de côté , se faisant gloire d'avoir été gardien de pourceaux, puis se déclarant le premier des princes de la terre! Existence bizarre, destinée mystérieuse, qui avait pris un simple pâtre pour en faire successivement un moine, un inquisiteur, un cardinal, un souverain et plus qu'un souverain , un pape! !

Sixte V, après avoir assuré sa tranquillité dans Rome, se prépara à lutter contre les rois, et (it pressentir qu'il n'épargnerait pas même Philippe d'Espagne; ainsi les ambassadeurs de ce prince étant venus le vingt-neuvième jour de mai pour lui présenter le tribut d'usage d'une bourse de sept mille écus d'or portée par une haquenée blanche, comme droit de vasselage pour le royaume de Naples, le pape répondit à la harangue : « Votre discours est fort éloquent, messeif> gneurs; cependant nous avouerons qu'il ne l'est pas encore V) assez pour que nous ne nous apercevions pas que nos pré-

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>7 dëcessetirs ont fait un sot marché en troquant un royaume )) contre un cheval. »

Les ambassadeurs espagnols supposèrent que cette plaisanterie avait un sens cache, et ils s empressèrent d'en donner avis à Philippe II, afin qu'il prît ses mesures pour repousser les tentatives que le nouveau pape projetait de faire sur les états de Naples. Mais il n'entrait pas dans les vues de Sixte de se brouiller si vite avec le roi d'Espagne; la France réclamait avant tout son attention; il reprit donc les affaires de ce pays au point oii Grégoire XIII les avait laissées^ et fulmina une bulle dans laquelle, après avoir exalté l'autorité du saint-siége , il déclarait bâtarde et détestable la maison de Bourbon , appelant hérétique et relaps le roi Henri de Navarre ; comme tel , le privant de tous ses domaines , et décrétant qu'il était incapable, lui et ses descendants à perpétuité, de succéder à quelque état et souveraineté que ce pût être, particulièrement à la couronne de France. Sa Sainteté relevait également les sujets du roi et ses vassaux du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté,' et faisait défense» sous les pemes ecclésiastiques et séculières, de lui obéir. Les mêmes censures s'appliquaient à son cousin le jeune prince de Gondé et à tous les huguenots.

Quoique les excommunications fussent déjà en si grand discrédit à la fin du seizième siècle, qu'un évoque de Ghartres écrivait que les foudres du pape gelaient en passant les Alpes » néanmoins une démonstration de cette nature , dans un moment où le royaume était à la veille d'un embrasement général » devait augmenter nécessairement les désordres \ aussi de toutes parts cria-t*on au scandale, et les différents ordres

religieux ou civils s'empressèrent-ils d'adresser des réclamations à la cour de Rome pour faire révoquer la bulle.

Henri III , toujours lâche et pusillanime , n'osa prendre aucune mesure énergique contre le décret attentatoire à l'indépendance de la nation et à la dignité de la couronne; il se contenta de défendre que la bulle fût publiée en France avec les formes légales. Le parlement, plus hardi que le roi, voulut s'opposer à la simple publication de ce décret, comme contraire aux droits de l'hérédité souveraine ; mais les Guises passèrent outre, et l'excommunication fut affichée à la porte des églises de tout le royaume.

Henri de Navarre , ne pouvant tirer vengeance de l'audace du pape les armes à la main, envoya une protestation à son ambassadeur Bongars , qui était à Rome. Ce courageux huguenot afficha , en plein jour, dans le Campo di Fiori , la protestation véhémente du prince français. Dans ce manifeste, Henri de Navarre appelait Sixte-Quint traître, félon, pape hérétique; il le sommait à comparaître devant un concile libre, sous peine d'être reconnu comme Antéchrist; il lui déclarait une guerre irréconciliable pour venger l'injure faite à sa personne et à la maison de France, et réclamait à cet eflet le secours des rois et des républiques véritablement «chrétiennes, intéressées conutne lui-même à arrêter l'audace •d'un pâtre qui ne songeait à rien moins qu'à bouleverser tous les royaumes. Cette action énergique causa la plus grande surprise à la cour de Rome. Sixte V, dans le premier mouvement de fureur, jura de punir et l'auteur de la déclaration et le téméraire qui avait osé la placarder jusqu'aux portes du Vatican; puis, la réflexion venant à calmer son irritation, il

admira ce trait de vigueur cpii était si en harmonie avec ses propres actions^ et il ne put s'empêcher de dire qu'il serait à souhaiter que Henri III eût autant de courage que le roi de Navarre.

En Angleterre, la nouvelle de l'exaltation de Sixte avait produit une profonde sensation; et la reine Elisabeth fut d'autant plus surprise de l'élection du cardinal de Monlalte , qu'elle apprit en même temps que le nouveau pontife, qui auparavant paraissait humble, simple, ignorant et souffreteux, se montrait orgueilleux^ sévère, implacable danâ sa justice et d'une rigueur inouïe dans les exécutions. Elle assembla aussitôt son conseil pour délibérer sur la conduite qu'elle devait tenir dans des circonstances semblables, et avec un pape qui était capable d'ameuter tous les princes catholiques contre la nouvelle Eglise britannique. 11 fut décidé que l'on enverrait un ambassadeur à Rome pour s'assurer des dispositions de Sixte à l'égard de l'Angleterre; et l'on choisit un jeune seigneur nommé Carre, qui dans un de ses précédents voyages s'était lié avec Alexandre Peretti , neveu du pape, qui venait detre promu au cardinalat. La reine remit au député son portrait enrichi de pierreries , pour qu'il l'offrît au cardinal neveu comme un témoignage d'estime , et en même temps elle lui recommanda de n'épargner ni démarches, ni dépenses, ni présents, pour gagner les bonnes grâces du saint-père.

A son arrivée à Rome , le chevalier Carre fut accueilli avec distinction par Alexandre Peretti , et dès le lendemain il obtint une audience secrète du pontife. Soit l'effet des présents qui loi avaient été envoyés par Elisabeth, soit par un calcul

s» mSTOIRË DES PAMS. [iMK.]

de 8a politique, Sixte reçut Fambassadeur avec une affabilité qui n'était pas dans ses habitudes; il le combla de préve^ lianceB, il l'accabla de questions sur le caractère» sur les inclinations, sur la beauté et sur les habitudes de la reine- Carre répondit à toutes les questions de sa Sainteté , et profita de la circonstance pour lui montrer le portrait de sa souveraine. Sixte le considéra avec beaucoup d'attention^ et poussant un profond soupir, il dit à l'ambassadeur :

(c Quel noble visage ! quelle admirable femme que votre » reine! que ne m'est-il permis de Tépouser! combien je mau- » dis le caractère religieux dont je suis revêtu et qui m^em- » pèche de prendre une femme ! car, je le jure* par la barbe » du Christ, nulle autre qu Elisabeth d'Angleterre ne s'as-^ D siérait sur mon trône; et je sens qu'une reine comme die )) me donnerait des enfants dignes de nous! )) Ensuite il ren-^ dit le portrait au chevalier, et ajouta gracieusement qu'il avait pour agréable son séjour à la cour de Rome, et qu'il l'engageait, dans Tintérêt de sa majesté britannique, à cultiver l'amitié du cardinal de Montalte, son neveu.

Carre sortit de cette audience ravi de l'impression qu'avait faite sur l'esprit du souverain pontife le portrait de la reine; et jugeant le moment favorable pour exposer les intentions de sa souveraine relativement à FEspagne, il se rendit immédiatement au palais du cardinal neveu pour en conférer avec lui; comme son éminence était encore au Vatican, il fut obligé d'attendre son retour. Le cardinal arriva enfin et écouta avec une grande attention les confidences du chevalier; puis, quand il eut terminé, il répondit que son oncle approuvait les projets de la reine Elisabeth , et qu'il était chargé en mu nbm de

lai demander réchange du portrait de sa souveraine contre celui de sa Sainteté. Carre, au comble de la joie, fît ce que le cardinal demandait. Le jour même il écrivit à la reine pour l'informer du succès de sa mission, et pour l'engager à hâter la conclusion d'un traité avec les Provinces-Unies, et renvoi d'un corps de troupes en Flandre afin de déloger les Espagnols des places fortes qu'ils occupaient. Mais tout cela n'était qu'une comédie de la part de Sixte; le diplomate anglais était la dupe du rusé pontife; sa Sainteté n'était nullement dans les intérêts de l'Angleterre; elle avait seu-* lement l'intention de pousser Elisabeth contre Philippe et de les détruire l'un par l'autre.

Sixte, tout en cherchant à anéantir les monarchies, suivait à l'égard des républiques une politique diamétralement opposée; ainsi il reprit vertement un de ses nonces qui avait fait arrêter un ministre protestant sur le territoire des Suisses, et il lui écrivit:

« Pourquoi donc avez-vous oublié que nous vous avions )) envoyé en Suisse pour ramener la paix entre les cantons » et non pour y porter le trouble? Rappelez-vous que nous » vous avons chargé de rétablir l'harmonie entre les héré- » tiques et les cathoUques, et non de les exciter les uns contre Y) les autres. Sachez donc qu'il n est point dans nos intérêts » d'agir avec les peuples libres comme avec les rois. Les ré- D volutions chez des nations indépendantes sont toujours » dangereuses pour l'orthodoxie, et par opposition elles sont X) favorables aux doctrines hérétiques. Je vous recommande n expressément d'eu user avec ménagement, et de tempo- » riser avecles Suisses^ qui refusent de se soumettre à notre

866 HISTOIRE DES PAPES. tl58&]

» obédience. N'imitez pas le zèle souvent maladroit des jé- » suites 9 qui, tout en voulant défendre notre siège, lui ont )) porté les coups les plus funestes. »

En effet, cette société commençait à discréditer singulièrement le saint-siége dans lopinion des peuples, par cela même qu'elle ne reculait devant aucun crime pour assurer le triomphe du catholicisme. Sixte V, qui voyait Fabîme vers lequel les enfants d'Ignace poussaient la papauté , employait tous ses efforts pour imprimer aux affaires une toute autre direction, et pour se soustraire à l'influence des jésuites. Mais comme ce n'était pas le compte des bons Pères, ils cherchèrent à mettre le cardinal neveu dans leurs intérêts; et, grâce à leurs obsessions, ils y parvinrent si bien, que celui-ci osa proposer à son oncle de prendre un jésuite pour confesseur. A cette ouverture, Sixte V ne put réprimer un mouvement de colère ; il réprimanda vertement le cardinal neveu, et lui défendit de jamais l'entretenir de ces misérables fourbes ; ajoutant : (( Il vaudrait mieux pour le bien des jé- )) suites que je les confessasse et non qu'ils reçussent ma » confession. » Néanmoins, la réflexion et la politique lui firent une nécessité de cacher ses véritables sentiments à l'égard de la société de Jésus, et à la prière de son neveu, il consentit même à honorer leur collège grégorien de sa présence et à y célébrer la messe. Les bons Pères résolurent Je mettre l'occasion à profit dans l'intérêt de l'ordre; et au jour fixé par sa Sainteté pour sa visite, ils eurent soin de placer sur son passage des écoliers qui lui récitèrent des pièces de vers en l'honneur de Grégoire XIII, ce qui fatigua tellement le pape^ qu'il imposa silence aux orateurs, en leur

disant: « Vous croyez sans doute parlera Grégoire; vous » vous trompez, je m'appelle Sixte-Quint. »

Après la messe, les jésuites conduisirent le pontife dans les dortoirs et dans les réfectoires, dont ils lui firent admirer la propreté. Lorscpi'il eut tout examiné, il demanda à voir les caves qui renfermaient les trésors de la communauté. « Hélas! répondit le recteur, elles sont à sec, car jamais la I) société n'a été aussi pauvre que sous le règne de votre )) Sainteté. — Et que faites-vous donc des richesses que vous )) extorquez aux peuples du Japon et de l'Amérique? répli- » qua le pape; ce n'est certes pas pour notre service, car » vous avez grand soin devons faire payer jusqu'au moindre » assassinat. Allons, je vois qu'on ne vous calomnie pas » quand on vous accuse de cacher sous les apparences d'une » âévérité hypocrite les désordres de votre vie. Bientôt je )) verrai à mettre de l'ordre dans votre conduite et dans votre » caisse; j'aviserai à ce que vous ne restiez pas sous la ten- )) tation, et je vous rendrai plus pauvres, afin que vous de- » veniez meilleurs chrétiens. »

Cette admonition fut faite d un ton sévère, puis il se retira avec sa suite. Malgré son grand désir d'attaquer l'institut, le saint-père n'osa pas exécuter immédiatement la réforme dont il avait menacé les jésuites, il voulut procéder régulièrement, et nomma le cardinal Aldobrandin président d'une commis* sion chargée de faire dans tous les royaumes une enquête sur les abus qui s'étaient introduits dans les couvents. Les membres de cette commission avaient ordre de faire un mémoire détaillé sur les moyens à employer pour arrêter les débor déments des moines, et de dresser la liste des communautés

SS8 mSTOnUE DES PAPEB. [1S88.)

religieuses qu'il était urgent de supprimer, ainsi que celle des couvents qui avaient conservé l'esprit de leur constitution dans toute sa pureté. Le résultat de cette enquête fut assez singulier : les commissaires déclarèrent qu'en Italie ils n'avaient pu trouver un seul monastère dont les religieux ne fussent adonnés à l'ivrognerie, à l'oisiveté, à la sodomie, et à toutes sortes d'abominations; ils rendirent compte qu'en Autriche ils avaient visité cent vingt-deux couvents d'hommes et de femmes, et qu'ils avaient compté dans les monastères de religieux cent quatre-vingt-dix-neuf prostituées, cinquante-cinq jeunes garçons ou jeunes filles de moins de douze ans; et dans les maisons de nonnes quatre cent quarante-ti*ois domestiques mâles, qui étaient à la fois les serviteurs et les amants des religieuses.

Ils déclarèrent qu'en France les couvents étaient le théâtre de scandales encore plus grands, et ils citèrent entre autres les moines d'Âurillac. En effet, les désordres de ces religieux avaient tellement dépassé toutes les bornes, que le s}'ndic et les consuls avaient porté plainte devant le parlement contre Charles de Sénectaire, abbé du couvent d'Âurillac et seigneur de la cité : quatre-vingts témoins étaient venus déposer que l'abbé Charles, ses neveux, Jean Belveser, dit Jonchières, protonotaire de l'abbaye; Antoine de Sénectiiire, abbé de Saint- Jean; sa nièce, Marie de Sénectaire, abbesse du Bois, qui dirigeait un couvent de femmes dans la même ville, ainsi que les moines et les religieuses des deux maisons, se livraient habituellement à tous les excès de la plus horrible dépravation. On prouva que plusieurs moines avaient avec eux jusqu'à cinq ou six maîtresses à la fois, soit des courli-

[\m;) HISTOIRE DE SIXTE V. SI»

sane3f soit de pauvres jeunes filles enlevées à leurs parents, ou des femmes subornées ou ravies à leurs maris; qu'en outre ils nourrissaient un nombre considérable de bâtards qui leur servaient en même temps de mignons. On prouva encore que l'abbé Cbarles de Sénectaire faisait des sorties à la tête de ses moines , battait la campagne pour recruter des pucelles, et chassait devant lui en plein jour, à coups de crosse, celles qu'il avait trouvées à sa convenance, les forçant à entrer dans son repaire , sans que les pères ou les mères pussent faire la plus légère résistance, dans la crainte d'être assassinés par les moines.

Il résulta de ces dépositions que le monastère d'Âurillac fut sécularisé; ce fut tout; le parlement s'étant déclaré incompétent pour juger des accusés engagés dans les ordres ecclésiastiques. Nous devons ajouter, pour rendre plus complète la peinture des mœurs des couvents à cette époque, que le lieutenant général de la province en rendant compte de la prise de possession de Tabbaye, mission qu'il avait remplie en personne, déclara — « qu'il avait trouvé dans )) un pavillon du jardin de la maison abbatiale une chambre » secrète dont les lambris et les murs étaient chargés de pein- » tures obscènes, et qu'il avait brûlé des instruments de dé* )) bauche qui étaient épars sur les meubles ou sur les tapis, » dont il n'-osait pas indiquer l'usage; que du reste il suffirait » à messieurs du parlement de savoir que les gens du pays )) nommaient cette chambre le f. de l'abbé d'Aurillac ! »

Sixte-Quint établit encore dilTérents règlements contre le luxe excessif des vêtements ei des équipages; il fixa même ]fL toilette des nouvelles mariées, et défendit aux femmes 4e

Sëè HBTblÎRE DieS PAPES. (iS0S.J

porter des bonnets de dentelles , des plumes , dés flenrs na« turelles ou artificielles, de mettre de faux chevaux et du fard, de se montrer décolletées lorsqu'elles allaient en voiture, et de paraître dans les rues les bras nus ou en manches de chemise. Toutefois, celte rigidité de mœurs ne l'empêcha pas de protéger les arts et les lettres ; grâce à sa munificence, la bibliothèque du Vatican s'agrandit prodigieusement ; un hospice, chef-d'œuvre d'architecture , s'éleva pour recevoir quinze cents malades; de nouvelles rues furent ouvertes à la circulation; les quadriges de Praxitèle et de Phidias furent restaurés , la statue de saint Pierre fut placée sur la colonne Trajane à Monte-Cavallo; un aqueduc de treize mille pas vint apporter l'eau d'une source limpide à la célèbre fontaine Sixtine : à sa voix, cinq obélisques égyptiens, ensevelis sous l'herbe depuis des siècles et dont la restauration avait effrayé le génie de Jules II et de Paul III , se dressèrent sur leurs bases et vinrent opposer leurs hiérogl}'phes aux mystères de la religion catholique; de sorte qu'aujourd'hui le savant peut lire sur leurs socles une inscription gravée au temps des empereurs romains, en l'honneur de César, souverain pontife , qui avait rapporté ces monuments de la vieille Egypte , et une autre inscription en mémoire de Sixte-Quint, souverain pontife, le restaurateur des obélisques. Ensuite, ce qui n'était un moins grand travail, il entreprit de faire épurer les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui offraient de grossières erreurs. C'était une chose d'autant plus difficile, que la religion chrétienne n'admettant pas l'examen de la raison pour l'adoption de ses dogmes , niais s'imposant comme vérité révélée par Dieu le Père et

par Jésus-Christ son Fils^ sa Sainteté ne savait comment elle devait procéder pour ne pas exciter la susceptibilité des fanatiques ou la critique des ennemis de la papauté ; enfin, après de mures réflexions , elle se décida à réunir les cardinaux en consistoire et à leur soumettre ses doutes sur les livres sacrés. Entre autres choses , Sixte V agita la question de savoir si le Pentateuque , écrit par Moïse sous la dictée de Jéhova, était parvenu aux fidèles directement, et sans avoir subi aucune altération dans les trente-trois siècles qui séparaient leur époque du temps oii avait vécu le législateur des Hébreux; si, au contraire, on devait croire avec saint Basile, saint Clément d'Alexandrie, saint Isidore de Scville, et avec un grand nombre d'autres Pères, que le Juif Esdras^ qui florissait vers l'an 467 avant Jésus-Christ, avait recomposé les livres sacrés, pour remplacer ceux qui avaient été perdus pendant la captivité des Hébreux ; si on pouvait refuser de croire Esdras, qui se reconnaît lui-même, dans un passage de ses écrits, le restaurateur de l'œuvre de Moïse ou plutôt de Jéhova; ainsi que Néhémie, le successeur d'Esdras dans le gouvernement de la Judée, qui avoue également avoir retouché les Écritures; enfin, si on n'était pas en droit de révoquer en doute Tauthenticilé de la Bible appelée sainte, révélée, divine et canonique; et si on ne devait pas dire avec l'apôtre Pierre: « Que tout n y est pas conforme à » la vérité ; que le mensonge s'y est glissé sous les apparences » du vraisemblable , qu'il y a une multitude de choses erro- )) nées, et qu'il faut avoir^ en la lisant, assez d'intelligence » pour distinguer et pour choisir. »

Sa Sainteté ajoutait qu'elle-même regardait comme diss vu. 24

S«i HISTOIRE DES PAPES. [18S6.]

fables grossières, l'épisode d'Adam formé de la main de Dieu, et violant avec Eve la loi de son créateur; le récit de Noé sauvé du déluge à cause de ses vertus , et s'enivrant jusqu a en perdre la raison; celle de Loth, appelé par les anges un homme chaste ^ et commettant un inceste avec ses deux filles , la nuit même où il s'échappe de Sodome. Le pape rappelait que déjà les livres sacrés avaient subi de graves altérations bien avant la naissance du Christ, puisque Origène, dès, le troisième siècle, disait que les livres attribués à Moïse, qui étaient entre les mains des chrétiens, différaient essentiellement de ceux des Juifs; et qu'au quatrième siècle saint Jérôme, le plus savant des Pères de l'Église latine^ convenait avoir corrigé l'Ancien Testament sur des exemplaires hébreux qui étaient écrits depuis plus de six cents ans.

En conséquence de toutes ces raisons, Sixte-Quint concluait à ce qu'on Ri une nouvelle révision des textes de l'Ancien et du Nouveau Testament. La majorité des cardinaux s'étant rangée du parti de sa Sainteté, on procéda à une première correction qui fit relever cinq mille fautes, puis à une seconde révision qui fit encore découvrir deux mille erreurs de dates, de noms ou de chiffres; après quoi le consistoire décida que la Bible ainsi expurgée était la seule canonique. Sixte lui donna le nom de Yulgate^ et défendit par une bulle, sous peine d'excommunication majeure^ de changer, d'ajouter ou de retrancher aucune syllabe au texte de la parole que Dieu avait révélée à Moïse; ce qui n'empêcha pas, quelques années plus tard^ Clément YIII, un de ses successeurs , de corriger encore l'Ancien Testament.

On fit paiement subir au Nouveau, Testament de nom-

breuses et d'importantes corrections, sans égard pour le Saint-Esprit, cpi'on supposait avoir concouru à 1% rédaction des Évangiles. 11 est bon d'observer à ce sujet que les chrétiens restèrent deux siècles entiers après la mort du Christ sans livres sacrés , et saint Augustin lui-même avoue qu'on ne pouvait étudier la doctrine du Sauveur que dans des livres de magie que Jésus avait dédiés aux apôtres saint Pierre et saint Paul , et dans une épitre adressée au roi Âbgare. Saint Clément cite encore quelques livres qu'il attribue au Christ, mais dont plusieurs papes ont révoqué l'authenticité^ aussi bien que celle des ouvrages qu'il prétendait avoir été écrits par Adam , par Eve , par Enoch et par plusieurs patriarches de l'Ancien Testament. Par compensation, à partir du troisième siècle, le monde fut inondé de livres sacrés; oa compta jusqu'à trois cents Évangiles différents, parmi lesquels on cite ceux de saint André, de saint Barnabe^ de saintBarthcemy, de saint Thaddée, de saint Matthias, de saint Pierre, de saint Jacques le Mineur, de Judas^ de saint Thomas, de saint Philippe, des douze apôtres, de Nicodème, de Joseph d'Arimathie , de la descente de croix, de la mort de Marie , de la naissance de Jésus, de Marie sage-femme, de l'ascension de saint Paul, de Basilides, d'Apelles, celui des Égyptiens et celui des Hébreux.

Outre ces Évangiles, chaque secte avait encore un Évangile particulier; les simoniens avaient le livre des Quatre coins du monde, les valentiniens possédaient l'Évangile de la vérité, les manichéens suivaient les préceptes du Tr&or ou de l'Évangile vivant; les gnostiques avaient l'Évangile de la perfection, l'Évangile d'Eve les Révélations d'Adam^ le

S6k HISTOIRE DES PAPES. [1BB8.]

livre de rEnfantement de Marie ^ suivi de ses grandes et petites interrogations, avec des dissertations fort bizarres sur ses amours avec le Saint-Esprit et sur la dégustation de sa semence. Les séthiens suivaient les préceptes de Seth y les cainites ceux de Judas, et conservaient précieusement une Apocalypse d'Abraham et une autre de Moïse; les basilidiens croyaient aux prophéties de Barcoph , de Barcabbas et de Gham; les nicolaïtes suivaient aveuglément les livres de Jaldabaoth, les Mémoires des apôtres, et soutenaient avoir une épitre écrite par Jésus lui-même; les priscillianistes conservaient également une hymne qu'ils supposaient avoir été chantée après la dernière cène par le Sauveur.

Le nombre des écrits de toute sorte dont chaque secte se prévalait pour faire des dupes était incroyable. Les marcionites avaient une collection de pièces si bien fabriquées , disaient les orthodoxes , que les fidèles les plus clairvoyants ne pouvaient les distinguer des Écritures authentiques ; les quaterdécimans se prétendaient uniques possesseurs des Actes de Pilate relatifs à la passion ; saint Julien parle d'actes semblables qui étaient en sa possession, et Tertullien à son tour affirme qu'il a eu entre les mains le procès-verbal de la vie et de la mort de Jésus-Christ, envoyé par le même Pilate à l'empereur Tibère. Enfin, parmi les livres parvenus jusqu'à nous, nous citerons l'Histoire évangélique de saint Jacques le Majeur; l'Evangile de l'enfance, celui des miracles de Jésus, celui de la Passion, l'Itinéraire de saint Pierre, les Evangiles falsifiés par Lucien, les Évangiles falsiliés par Hésychius,les Actes de sainte Thècle, les Actes des apôtre? Paul^ Pierre, André, Philippe et Thomas, ainsi que le

Oracles des apôtres, les Révélations des apôtres^ etc.» etc.

Après cette énumération très-succincte des livres queles différentes Églises chrétiennes avaient adoptés comme authentiques dans les premiers siècles, et qui plus tard furent regardés comme apocryphes, nous serons en droit d'élever des doutes sur Tauthenticité des quatre évangélistes Matthieu, Marc, Luc etJean^ d'autant que leurs noms ne sont jamais cités dans les ouvrages des Pères des premiers siècles ; et nous pourrons supposer que des prêtres habiles, comprenant la nécessité de résumer en un seul corps d'ouvrage les traditions éparses dans une multitude de livres , ont fait paraître sous leurs noms les quatre Évangiles qui nous sont restés. Néanmoins ce recueil de contes absurdes et de miracles ridicules, appelé le Nouveau Testament ou les saints Évangiles, ne laissa pas que de donner de graves soucis au clergé ; car il présentait tant dinvraisemblances et de contradictions, qu*il était à craindre que la foi la plus robuste ne pût s'en accommoder.

Il n élait point difficile de faire croire que saint Jean eût été le contemporain de Jésus-Christ, ainsi que saint Matthieu ; mais après avoir dit que saint Marc nétait que le disciple de saint Pierre, on ne pouvait le faire assister à la passion du Sauveur; on prétendit alors que son Évangile n'était qu'une simple relation des discours de l'apôtre Pierre aux Romains, et que son disciple avait rédigée en latin à la prière des fidèles; opinion bien différente de celle des premiers chrétiens, qui prétendaient que saint Marc avait écrit en grec dix ans après l'ascension du Sauveur. Saint Chrysostome exprime une autre opinion encore, il soutient que cet évangéliste était en Egypte lorsqu'il composa ses œuvres; Abalber-

cat est du même sentiment, et ajoute que l'Evangile de saint Marc a été composé primitivement en copte ; enfin saint Augustin va plus loin, il appelle saint Marc un plagiaire, et prétend que son livre est simplement la copie de celui de saint Matthieu; ce qui est vrai, sauf en quelques parties. Quant au médecin saint Luc , Tertuilien affirme positivement qu'il n'a jamais connu le Christ, qu'il s est converti longtemps après l'ascension ; suivant ce Père, il fut l'un des plus fidèles disciples de saint Paul, le seul apôtre d'un esprit véritablement supérieur; il ajoute qu après avoir entendu les récriminations de son maître contre la sottise des nouveaux chrétiens, il s'était écrié : « Eh bien, je vais prendre la plume » pour opposer une histoire vraisemblable aux compilations » informes et indigestes de prêtres ignorants ; » et qu'il avait

fait son Évangile Quoi qu'il en soit, ces livres menteurs,

appelés les saints Évangiles, en raison de leurs contradictions et des erreurs grossières qu'ils renfermaient, furent revus et 'amendés vers la fin du troisième siècle par Hésychius et par Lucien, martyr; corrigés vers la fin du quatrième par saint Jérôme; expurgés au commencement du sixième par ordre de l'empereur Anastase, au commencement du neuvième par Gharlemagne, à la fin du seizième par Sixte-Quint, et aujourd'hui encore les prêtres leur font subir d'importants changements, sous prétexte de rétablir la véritable leçon, mais en réalité pour faire disparaître insensiblement les contes ab« sordes et les préceptes odieux qui ont enfin soulevé la raison humaine contre cette détestable théocratie qui pesait sur le monde depuis tant de siècles.

Pendant que le saint-père donnait ses soins à la correctioo

de FAncien Testament et des saints Évangiles, la guerre civile éclatait en France plus terrible que jamais. Les Guises, ne voyant plus entre eux et le trône qu'un roi énervé par la débauche et un cardinal imbécile, redoublèrent d'efforts pour écraser Henri de Navarre, le seul compétiteur qui fût capable de leur disputer la couronne de France ; ils appelèrent à eux toute la noblesse de la Champagne et de la Bourgogne, qu'ils renforcèrent de troupes espagnoles, et se mirent à guerroyer. Lyon, Toul, Verdun, etquantité d'autres villes ouvrirent leurs portes aux Guisards, à Tinstigation des jésuites; puis ils s emparèrent d'Orléans, de Bourges, d'Angers, et finirent par devenir maîtres de Paris, qui dès lors se trouva le centre des opérations. Les réunions clandestines des ligueurs se transformèrent en véritables assemblées délibératives, dans lesquelles on censura audacieusement la conduite de Henri 111 et de ses ministres. Les chefs, qui furent appelés d'abord le conseil des Sei«e à cause de leur nombre, organisèrent un gouvernement dans 1 état, levèrent des impôts, établirent des relations suivies avec les provinces révoltées , et régnèrent enfin au nom du catholicisme et du cardinal Henri de Bourbon.

Mais ce qu'il y avait de plus bizarre dans cette guerre dite des trois Henri, c'était le rôle étrange que jouait le saint-père. Tout en cherchant à exciter les partis les uns contre les autres, Sixte-Quint refusait de donner son approbation à la ligue, par haine contre les jésuites ; il blâmait également les fureurs de Henri HI , et anathématisait le roi de Navarre. Cette singulière poUtique s'explique par son désir de voir les trois factions s entre-détruire et la domination de Rome s'établir sur leur ruine. Du reste» il agissait de même à l'égard

de la Grande-Bretagne, et la haute estime qu'il affichait pour la reine Elisabeth ne Tempêcha pas d'entrer dans une conspiration organisée par l'ambassadeur d*Espagne et par les jésuites, et qui avait pour but de placer la couronne d'Angleterre sur la tête de Marie Stuart, reine d'Ecosse, prisonnière d'Elisabeth depuis dix-huit ans.

Une llotle nombreuse avait déjà été réunie dans les ports d'Espagne, et n'attendait qu'un signal pour mettre à la voile et se diriger vers les côtes de la Grande-Bretagne ; ce signal devait partir de l'Angleterre le jour même de l'assassinat d'Elisabeth. Un jésuite appelé Ballard s'était chargé delà besogne et avait déterminé un jeune seigneur nommé Babington, d'un esprit turbulent et fougueux, à frapper la reine d'Angleterre; on affirme même que Marie Stuart avait eu plusieurs entrevues secrètes avec Babington, qu'elle lui avait promis sa main^ et que celui-ci était sorti de ses bras enivré d'amour et brûlant de mériter une si magnifique récompense. Mais la veille du jour fixé pour l'exécution, le complot fut découvert; tous les conjurés furent saisis, appliqués à la question et obligés de faire l'aveu de leur crime. Elisabeth ne fit grâce à aucun des coupables, et la tête de Marie Stuart roula sous la hache du bourreau! Tel fut le résultat de la nouvelle trame ourdie par Sixte-Quint et par Philippe II ; l'un et l'autre ne s'émurent nullement de la mort de la reine d'Ecosse ; Leti prétend même que sa Sainteté, après avoir écouté le récit circonstancié de cette lugubre tragédie, s'écria : « J'envie ton » sort, Elisabeth ! tu as été jugée digne par Dieu de voir rou- » 1er à tes pieds une tête couronnée, tandis que moi il ne )) m'a encore été permis que de faire couler le sang de misé-

» rables seigneurs ou de pauvres poètes! » Il ne s'en tourna pas moins du côté de TEspagne pour exciter Philippe II à tirer une vengeance éclatante de la mort de Marie d'Ecosse. Philippe , qui avait intérêt à faire la guerre aux Anglais, promit de se conformer aux désirs de sa Sainteté, lorsque toutefois le pape aurait donné le chapeau de cardinal à mylord Guillaume Alan, traître qui s'était vendu à l'Espagne, et lorsqu'il lui aurait fourni sur le trésor apostolique un secours d'argent d'un million d'écus romains. Sixte-Quint s'empressa d'envoyer un message à mylord Alan pour qu'il vînt recevoir de sa main le chapeau de cardinal du titre de Saint-Martin des Monts; il le nomma en outre son légat à latere, et, immédiatement après les cérémonies, il le fil partir pour l'Espagne, afin d'activer les armements contre la Grande- Bretagne; en même temps, il le chargea de remettre au roi Philippe un traité secret par lequel il s'obligeait à payer un million d'écus dès que les Espagnols se seraient emparés d'une seule ville en Angleterre, et de plus à lever des décimes extraordinaires dans ses états, à l'exception du royaume de Naples, dont sa Sainteté convoitait la possession. Philippe adhéra aux propositions du pape, doubla le nombre des navires qu'il avait depuis longtemps rassemblés, augmenta de plus de cinquante mille hommes ses troupes de débarquement, et annonça ouvertement qu'il destinait à la conquête de l'Angleterre cette flotte qu'il avait surnommée l'Invincible, et qui était en effet la plus formidable qui eût jusquelà couvert l'Océan. Cependant il ne voulut définitivement attaquer Elisabeth qu'après avoir mis la cour de Rome dans Fimpossibilité de le trahir et de se tourner du côté de ses

ennemis ; et il exigea que le pape excommuniât solennellement la reine d'Angleterre. Sixte-Quint, qui avait hâte de voir ces deux grandes puissances aux mains, pour s'emparer du royaume de Naples à l'aide de leurs dissensions, donna au prince la satisfaction qu'il lui demandait, et fulmina en plein consistoire, tous les cardinaux assemblés, la bulle suivante : (( Nous, Sixte V, pasteur universel du troupeau du Christ, le » chef suprême auquel appartient le soin du gouvernement du » monde entier, considérant que les peuples d'Angleterre et » d'Irlande, après avoir été si longtemps célèbres par leurs )) vertus, par leur religion et par leur soumission à notre » siège, sont devenus des membres pourris, infects et ca- )) pables de gangrener tout le corps chrétien, et cela à cause » de leur sujétion au gouvernement impie ^ tyrannique et » sanguinaire d'Elisabeth, reine bâtarde, et par l'influence » de ses adhérents, qui l'égalent en scélératesse, et qui refu- » sent comme elle de reconnaître l'autorité de TÉglise ro- )) maine; considérant qu'autrefois Henri VIII, par un motif )) de débauche, a commencé tous ces désordres en se révol- » tant contre l'obéissance qu'il devait au pape, le seul et vé- )) ritable souverain de l'Angleterre ; considérant que Fusur- » patrice Elisabeth a suivi les traces de ce roi iniâme ; nous » déclarons que pour remédier à ces maux, pour entretenir » la paix, la tranquillité et l'union dans la chrétienté, pour )) rétablir la religion et ramener les peuples à notre obé- )) dience, il n'existe qu'un seul moyen, c'est de déposer du » trône cette exécrable Elisabeth qui s'arroge faussement le )) titre de reine des fies Britanniques. Étant donc inspiré par n te Saint-Esprit pour le bien général de l'Église i nous re-

» nouvelons , en vertu de notre pouvoir apostolicpie, la sen- » tence portée par nos prédécesseurs Pie V et Grégoire XIII, » contre cette moderne Jézabel; nous la proclamons déchue » de Tautorilé royale, des droits, titres ou prétentions qu'elle » pourrait revendiquer sur les royaumes d'Irlande et d'An- » gleterre, aflirmant qu'elle ne les possède qu'illégitimement » et par usurpation. Nous relevons tous ses sujets des ser- » ments qu'ils lui ont prêtés , et défendons de rendre à cette » femme abominable aucune sorte de service; nous voulons » qu'elle soit chassée de porte en porte comme une possédée )) du démon , et qu'on lui refuse tout secours humain ; nous » déclarons en outre qu'il est permis aux étrangers et aux )) Anglais, comme œuvre méritoire, de s'assurer de la per- )) sonne d'Elisabeth et de ses adhérents, et de les livrer, vi- » vants ou morts, aux tribunaux de Tinquisition. Nous pro- » mettons des récompenses inGnies non-seulement dans la » vie éternelle, mais encore dans ce monde, à ceux quiaccom- )) pliront celte glorieuse mission. Enfln nous accordons des » indulgences plénières aux iidèles de bonne volonté qni » s'uniront à l'armée catholique qui doit combattre l'impie )) Elisabeth, sous les ordres de notre cher fils Philippe II, à » qui nous donnons les iles Britanniques en toute souverai* » neté, pour le récompenser du zèle qu'il a toujours témoi- » gné à notre siège, et de l'affection particulière qu'il a mon- » trée pour les catholiques des Pays-Bas. »

Cette bulle terrible fut publiée dans tous les états ecclésiastiques au glas des cloches et à la lueur des cierges. A Madrid, on tendit de noir la chapelle du palais de TEscurial, et Philippe, vèta de noir et suivi de tous les grands de sa Goafi fit

373 fflSTOIRE DES PAPES. [1588.)

lire par le nonce du saint-siége Tanathème rendu contre Elisabeth, reine d'Angleterre.

Après une semblable manifestation en faveur du roi d'Espagne, il semblait que le pape voulût très-sérieusement assurer à Philippe la couronne d'Angleterre; et le chevalier Carre se disposait déjà à quitter Rome pour retourner auprès de sa souveraine, honteux d'avoir été la dupe de la cour apostolique, lorsqu'il fut mandé au Vatican en audience particulière. Sixte-Quint lui fit un long discours sur la nécessité où se trouvaient les souverains de déguiser leurs pensées et d'agir contre leurs sentiments; il lui renouvela ses protestations d'amitié envers Elisabeth, et l'engagea à écrire à la reine, qu'elle eût à se mettre en défense contre les attaques de Philippe II , ajoutant qu'après avoir excité la colère de laguêpe espagnole en faisant mourir la prostituée d'Ecosse, elle devait par prudence se précautionner pour éviter d'être piquée ou peut-être tuée. Il se plaignit même de ce que soa titre de pape lavait contraint à se ranger du parti de Philippe, qu'il haïssait mortellement, et qu'il voudrait traiter comme elle avait traité Marie Stuart; il lui affirma qu'en réalité les secours qu'il avait promis étaient illusoires , puisqu'ils se réduisaient au don d'un chapeau rouge pour un lord stupide, et à une excommunication ridicule, que la reine pourrait lui retourner fort aisément en sa qualité de papesse; que pour le million d'écus qu'il devait payer au roi d'Espagne, il n'était tenu de le fournir que six mois après la prise de quelque place considérable de l'Angleterre, ce que la reine empêcherait certainement.

La conférence termmée, il remit au chevalier Carre une

note très-circonstanciée sur les projets de Philippe, sur Tétat de son armée, sur le caractère de ses généraux, sur la marche de l'expédition; il lui recommanda de la transmettre immédiatement à sa souveraine, et de lui conseiller de tenter quelque coup de main sur les Pays-Bas, où se manifestaient des symptômes de soulèvement, pendant que l'Espagne était uniquement occupée d'armer contre la Grande-Bretagne.

Sur les avis du chevalier Carre, la reine rassembla ses vaisseaux, les lit croiser sur les côtes, et mit tous ses ports en bon état; puis, à l'exemple du saint-père, elle convoqua, dans l'église de Saint-Paul , les principaux seigneurs de sa cour, les magistrats et les notables du royaume, ainsi que les chefs du clergé , et en présence d'une foule immense, Ëli« sabeth, comme chef suprême de l'Ëglise anglicane, fulmina une excommunication terrible contre le pape Sixte-Quint, contre ses cardinaux, contre ses officiers, et généralement contre tous ceux qui avaient signé sa bulle de déchéance. Après quoi elle fit dresser dans son palais quatre-vingts tables magniflquement servies, et vint présider un banquet où l'on porta de nombreux toasts en l'honneur d'Elisabeth et à la destruction des ennemis de sa couronne.

Leti prétend qua l'estime que le pape laissait paraître pour. Elisabeth lui était inspirée par Anne Oston , jeune Anglaise d'une beauté remarquable, que le chevalier Carre avait présentée à sa Sainteté, et qui jouissait du singulier privilège d'entrer à toute heure de jour et de nuit dans les appartements secrets de Sixte-Quint ; a scandale qui éveilla la sus- )) ceptibilité des ambassadeurs et des cardinaux espagnols , » ajoute l'historien, et qui obligea le pontife à loger sa mal-

art HISTOIRE DES PAPES. [1866.]

p tresse dans le palais de donna Camilla , et à faire de sa sœur » une entremetteuse. » Comme on remarqua que le saintpère rendait alors de fréquentes visites à sa sœur, incognito, les statues de Marforio et de Pasquin apprirent aux fidèles que la papesse Anne Oston était si dévouée à l'Angleterre, qu'elle ne passait aucune nuit sans conférer avec le pape ou avec le cardinal de Montalte, son neveu, pour aviser aux moyens de ramener ce beau pays au giron de l'Église.

Les événements donnèrent gain de cause à la politique de Sixte -Quint en ce qui concernait l'Espagne ; la flotte surnommée l'Invincible fut presque entièrement détruite par une tempête affreuse qui l'assaillit à l'embouchure de la Tamise; les vaisseaux qui résistèrent à la violence de la mer furent mis en pleine déroute par François Drake, vice-amiral de la Grande-Bretagne , et obligés de reprendre honteusement la route de l'Espagne. Cette nouvelle causa tant de joie au pape, qu'il ne put réprimer une exclamation qui trahissait ses secrètes pensées ; et comme le cardinal de Montalte entrait dans sa chambre pendant que le chevalier Carre lui lisait les dépêches qui relataient cet événement, il s'écria : a Réjouis- » toi, beau neveu, le royaume de Naples est à nous. »

En France il se passait d'étranges choses; la guerre de religion continuait avec une égale fureur du côté des catholiques et des protestants. Henri III, devenu de nom le chef de la ligue et de fait lesclave de la cour de Rome, ne se las^ sait pas de faire égorger ses sujets. Le duc de Guise, Tâme de la ligue , ne cessait d'organiser de nouveaux complots , tantôt contre Henri de Navarre^ tantôt contre le roi de France; et à force de bassesses il était parvenu à obtenir du saint-père

[1B8B.] HISTOIRE DE SIXTE V. 8f78

le titre de second Machabée et le don d'une épée bénite. Les jésuites, quoique en exécration à Sixte-Quint, s'efforçaient de mériter ses bonnes grâces en augmentant les désordres ; d'abord ils firent empoisonner le jeune prince Henri de Condé par Charlotte de la Trémouille, sa propre femme; ensuite ils formèrent une conspiration contre Henri IH luimême, résolurent de s'emparer de sa personne, et de le forcer à remettre le gouvernement du royaume aux mains du duc de Guise. Malheureusement pour celui-ci, la conjuration fut éventée; et les Seize, qui redoutaient un retour d'énergie de la part du roi , s'empressèrent d'expédier au duc un exprès pour qu'il vînt les rejoindre et se concerter avec eux, afin de les tirer du danger où ils se trouvaient.

Le duc de Guise quitta aussitôt la ville de Nancy et accourut à Paris , maigre la défense de Henri UI. Il est vrai qu'il se présenta sans aucune suite et accompagné seulement de sept ofliciers de sa maison; mais à peine eut-il traversé les portes de la capitale , qu'un immense cortège de plus de trente mille personnes se forma autour de lui et l'accompagna aux cris de (( Vive Guise! )) Jamais, au dire de d'Aubigné, aucun roi n avait été accueilli avec de semblables témoignages de joie; les uns le comblaient de bénédictions et le nommaient leur libérateur; les autres fléchissaient le genou devant lui, baisaient l'extrémité de ses vêtements, et approchaient leurs chapelets de son pourpoint, comme si son contact eût dû les sanctifier ; ceux qui ne pouvaient parvenir jusqu'à lui élevaient des mains suppliantes et le nommaient leur divinité ; de toutes les fenêtres , les dames et les enfants jetaient des fleurs et faisaient retentir lair de leurs acclamations. Quant

ave HISTOIRE DES PAPES. [1588.]

au duc, il s'avançait au milieu de cette foule au petit pas de son cheval, la tête découverte, adressant des paroles gracieuses aux plus proches , saluant d'un sourire les dames qui étaient aux fenêtres , et répondant du regard ou du geste à tout le monde. Son escorte le conduisit à Thôtel de Soissons, où résidait l'exécrable Catherine de Médicis.

La reine mère fiit cpielque peu effrayée de cette manifestation populaire; mais elle se garda bien de laisser paraître le moindre signe de terreur; au contraire, elle reçut le duc avec les marques de la plus vive satisfaction , et lui offrit de le conduire chez le roi. Guise accepta, et ils se mirent aussitôt en route pour le Louvre , la reine dans sa chaise et le duc à pied. On remarqua qu'il ne cessa point de parler avec Catherine pendant le trajet qui séparait l'hôtel de Soissons de la demeure du roi, jusqu'au moment où ils entrèrent dans la chambre de Henri 111. Celui-ci, à l'exemple de sa mère, renferma au fond de son cœur le ressentiment qu'il éprouvait; il se contenta d'adresser au duc de faibles reproches sur sa désobéissance, et le congédia. Ce qui lit dire à Sixte^Quint (c qu'il ne savait en réalité quel était le plus fou, du duc de » Guise qui avait eu l'audace de venir se livrer à un prince » irrité, ou de Henri 111 qui ayant sa vengeance entre les » mains la laissait échapper, n

Cependant ce n'était que partie remise pour le roi comme pour le duc; et dès qu'ils se furent séparés, chacun d'eux chercha les moyens de se défaire de l'autre sans danger pour soi-même. Henri appela sa noblesse à Paris, arma les bourgeois qui lui étaient dévoués, Gt venir de Lagny quatre mille Suisses qui s'y trouvaient casernes ^ doubla les postes

de la ville, et en quelques jours il se trouva en état d'attaquer le duc de Guise. Mais celui-ci, à sou tour, avait pri& ses précautions; le matin même du jour où il devait être enlevé par les troupes royales, il avait eu soin d'armer le peuple; de sorte qu'aussitôt quç les soldats se furent mis en mouvement , on sonna le tocsin, on tendit les chaînes, on forma des barricades avec des planches, des solives et des'tonneaux remplis de terre ou de fumier, on dépava les rues , on garnit les fenêtres de pavés ; en moins de quatre heures toutes les communications de la capitale fiirent interrompues, et le combat s'en- ^gea entre les citoyens et les soldats du roi. Ceux-ci se trouvant pris comme dans un immense réseau, sans pouvoir avancer ni reculer, cherchèrent à opérer leur retraite en s'abritant aux murs pour éviter les coups d'arquebuse ou les pierres qu'on faisait pleuvoir des fenêtres et des toits. En vain ils montraient leurs chapelets et criaient de toutes leurs forces qu'ils étaient bons catholiques; les jésuites, qui s'étaient mêlés dans les rangs des ligueurs pour les ex-' citer au carnage, répondaient à leurs lamentations par des cris de mort : et très-certainement aucun n'eût échappé au massacre sans l'intervention du duc de Guise. Le chef des ligueurs s'approcha des troupes, leur fit déposer les armes, et chargea le comte de Saint-Pol de les accompagner jusqu'^ ce qu'elles fussent hors de Paris; puis, le soir venu, il établit une garde régulière autour du Louvre, a(in d empêcher toute évasion pendant la nuit. Mais Henri III , qui craignait avec raison de voir la place emportée d'assaut, profita du moment où les derrières du château n'étaient pas encore

investis ' pour s'enfuir à travers le jardin des Tuileries; VII. S5

il gagna le monastère des Feuillants et de là se sauva vers Chartres, accompagné tout au plus de trente gentilshommes; le reste de la cour suivit le prince dans le plus grand dés* ordre ,• et les troupes ne purent le rejoindre que dans la soirée du second jour.

Guise ayant manqué le roi , s'occupa de s assurer la possession de Paris; il se fit remettre la Bastille, Vincennes, le Temple, .les deux Châtelets, et partout il installa des garnisons à lui et des gouverneurs choisis parjmi ses créatures les plus dévouées. Le calme se rétablit immédiatement, et le lendemain de cette révolte, appelée la journée des Barricades, on aurait pu affirmer qu'il n'y avait pas eu de troubles dans Paris, tellement les choses avaient repris leur cours accoutumé. Ce n'était pas là ce que désiraient les jésuites , qui en réalité ne favorisaient pas plus un parti que Tautre; ce que voulaient ces bons Pères, c'était une guerre civile qui leur permît d'assujettir la France à la cour de Rome. Ils. s'efforcèrent donc d'entraver la marche de cette révolution, et cherchèrent à ruiner le pouvoir du duc de Guise, en publiant que le saint-père désapprouvait la révolte des ligueurs contre leur chef légitime, et en menaçant les Parisiens de malheurs effroyables s'ils restaient plus longtemps sans roi. Comme le clergé exerçait encore une grande influence sur les esprits, ces menaces elfrayèrent les rebeyes et les déterminèrent à rappeler Henri 111 au milieu d'eux. Une députation de bourgeois se rendit au couvent du jeune comte du Bouchage, un dds mignons les plus chéris du roi qui s'était fait capucin , pour le supplier, au nom du salut du royaume , de servir de médiateur entre eux et le souve-

[t»88.) HISTOIRE DE SIXTE V. • m

rain , afin de solliciter leur pardon, et d'obtenir de lui qu'il consentît à rentrer dans sa bonne ville de Paris.

Le jeune moine se prêta de bonne grâce à tout ce qu'on voulut et se mit en route pour Chartres, accompagné des jésuites Pigenat et Commolét, qui avaient imaginé une singulière comédie afin de toucher le cœur du monarque.

A un mille de Chartres , le cortège du comte du Bouchage mit pied à terre et fit le reste du chemin dans l'ordre suivant : le jeune capucin, dépouillé de tous ses vêtements, ouvrait la marche, traînant une grande croix de carton peint, et portant une couronne d'épines sur la tête ; à ses côtés marchaient deux jeunes garçons d'une remarquable beauté et presque nus, représentant la Vierge et sainte Madeleine; à sa suite se pressaient en joule des n)oines portant les costumes des personnages de la passion, Cet étrange cortège combina sa marche pour arriver à la cathédrale pendant que Henii assistait aux vêpres. En entrant dans 1 église, tous les capucins entonnèrent le Miserere d'une voix lamentable ,. et deux religieux drguisés en bourreau3t.se détachant du groupe, se ruèrent sur l'ancien mignon du roi, le frappèrent à coups de discipline, et l'obligèrent à -venir se jeter aux pieds de iJenri 111 pour implorer sa miséricorde. Le maréchal de Biron, qui était aux côtés du roi , indigné qu'on eût osé jouer une telle comédie, voulut faire arrêter tous ceux qui composaient la députation ; mais Henri l'en empêcha.

Déjà sa majesté avait aperçu les deux .beaux adolescents qui figuraient dans la procession la Vierge et sainte Madeleine; elle écoula favorablement les doléances des moines et promit de recevoir Its Parisiens en grâce; puis elle congédia tout*

dSO • . HISTOIRE DES PAPES. [1588.]

les assistants, à l'exception du comte du Ij^ouchage et de ses deux acolytes, dont elle fit le soir même ses mignons.

Ensuite Henri lU quitta Chartres et se rendit à Rouen pour recevoir la députation des membres du parlement; après ceUx-ci vinrent les officiers municipaux , les corps de métiers, les prévôts des marchands et les professeurs de F Université. Pendant plus d'un mois les routes ne cessèrent d'être sillonnées de courriers et de délégués qui allaient de Paris à Rouen ou de Rouen à Paris, pour offrir ou pour rapporter des propositions d'arrangements ; enfin , soit que le roi méditât une trahison, soit qu'il fût réellement fatigué de la guerre, il se montra très-accommodant, consentit à faire la paix avec son ennemi, et publia même un nouvel édit d'union qui était la répétition des traités précédents , et par lequel sa majesté érigeait la sainte ligue en institution. De plus , Henri s'engagea à déclarer une guerre à outrance aux huguenots, sans trêve ni merci ; à ne déposer les armes qu'après les avoir exterminés jusqu'au dernier ; à exclure le roi de Nav;irre du trône de France ; à nommer le duc Ae Guise généralissime de ses armées , et à donner aux ligueurs les otages et les places qu'ils jugeraient utiles à leuf sécurité; en outre et sous prétexte d'ajouter à la solennité de ses engagements , il convoqua les états gépéraux à Blois.

Tant de concessions exaltèrent l'orgueil du duc de Guise et lui donnèrent une telle idée de sa puissance, qu'il négligea le soin de sa propre sûreté; c'était précisément oii l'attendait Henri III, le digne fils de Catherine de Médicis. Guise, croyant n'avoir plus que le bras à étendre pour saisir la couronne, ne gardait aucun ménagement envers le roi , encou-

[1688.1 mSTOlRE DE SIXTE V. 381

rageait même les imprudentes vanteries de la duchesse de Montpensier, sa sœur, qui affectait de porter à ses côtés des ciseaux d'or qui devaient lui servir, disait-elle, à faire une tonsure monacale au dernier des Valois. Le cardinal de Guise, àrexemple de son frère, ne craignit pas dans une séance des états- de faire une critique sanglante du gouvernement du roi, et d'en appeler à la nation des abus de la royauté. Quant à Henri, il dévorait en silence tous ces affronts, et ne laissait échapper aucun signe de colère, aucune marque d'irritation. Pour le vulgaire, une telle conduite était le comble de la lâcheté; pour ceux qui étaient initiés à la politique des cours, c'était une preuve que le prince méditait une vengeance terrible. Quelqu'un même des partisans du duc de Guise glissa sous son couvert un billet anonymç pour l'engager àprendre garde à sa vie. Il lut le billet et écrivit au crayon : a On n'oserait. » Puis il le jeta sous la table.

Quelques jours après il se rendit,' suivant son habitude, au eonseil. Dès qu'il fut entré dans le château , il remarqua qu'on ferma immédiatement les portes derrière lui; et ce qui le surprit davantage^ ce fut de voir la garde renforcée et les cent Suisses rangés en ligne de bataille sur les degrés ; néanmoins il fit bonne contenance, et vint prendre sa place au milieu des grands dignitaires de la cour. Il y était depuis cinq* minutes à peine, lorsqu'un page vint le prier de le suivre chez le roi. Il se leva aussitôt, et traversa rapidement la galerie qui séparait la chambre du conseil du cabinet de sa majesté ; mais au moment où il soulevait k draperie qui masquait l'entrée, un des officiers de Henri III, nommé Saint-Malines, le saisit à la gorge et lui porta un coup de poignard du haut

en bas de la poitrine. Guise ne poussa qu'un cri et tomba mort, ce qui n'empêcha pas quarante-cinq assassins de se ruer sur son cadavre, qu'ils lardèrent de coupé d'épée en présence du roi.

Le cardinal de Guise, qui avait entendu le cri de son frère, se leva de son fauteuil , en disant dans le plus grand* trouble: (c Voilà mon frère qu'on tue! » et il voulut sortir. Aussitôt les maréchaux d' Aumont et de Retz larrêtèrent au nom du roi, et le conduisirent dans un gaiçtas qui lui servit de prison, et où il fut poignardé par quatre soldats qui avaient reçu de sa majesté quatre cents écus pour commettre ce meurtre. Les corps des deux Guise furent enterrés dans de la chaux vive, et leurs os brûlés dans une des salles du château de Blois, .de peur qu'il ne prît fantaisie au peuple de les vénérer comme des reliques de saints naartyrs.

Ces sanglantes exécutions terminées, Henri .111 reprit les allures d'un despote insolent, prononça la dissolution des états généraux, et annonça publiquement qu'il était roi et qu'il saurait se faire craindre. Préalablement il chercha à se ménager un accommodement avec les Parisiens, et leur envoya des députés pour traiter de leur soumission. Mais l'âme de ses conseils lui manquait : la terrible Catherine de Médicis . venait de mourir, et emportait dans la tombe le secret de ces plans machiavéliques qui avaient assuré le triomphe de sa maison sur ses ennemis.

Les ligueurs ne voulurent écouter aucune proposition; ils chassèrent honteusement les envoyés du roi , et les menacèrent de les pendre s'ils osaient reparaître dans la capitale. Nous devons dire qu'alors cette ville était le théâtre de scènes

déplorables, par suite de l'exaltation religieuse qu'avaient soulevée les jésuites. C'était de Paris, du sein des collèges des disciples d'IgnacB de Loyola , que partaient par bandes une foule de séides qui allaient soufflant la haine, les discordes et la guère civile jusqu'aux extrémités du royaume; c'était dans la capitale, dans la maison professe de la rue Saint-Antoine, que le conseil de la ligue tenait ses séances ; c'était dans cette maison abominable et dans le collège dç la rtie Saint-Jacques qu!avaient lieu les conciliabules où s'élaboraient tous les projets de meurtres et d'empoisonnements qui devaient servir au trionfphe du papisme, ou plutôt à celui des jésuites , qui rêvaient dans un avenir prochain l'asservissement de l'univers à leur ordre.

Sous l'inspiration de ces forcenés, la Sorbonne s'assembla et décréta que les Français étaient déliés du serment de fidélité qu'ils avaient prêté à Henri III; qu'ils devaient tirer le glaive contre lui et contre les siens pour la défense de la religion catholique. Dans toutes les provinces, les prêtres et les moines excommunièrent le dernier des Valois, et abattirent ses armoiries et ses statues jusque dans les églises. Enfin, le duc de Mayenne, frère des malheureux Guises, fut déclaré lieutenant général du royaume, et investi par le conseil des Seize de la puissance souveraine. t

Pendant que les jésuites soulevaient les peuples contre Henrj III , celui-ci dépêchait des ambassadeurs en Italie, avec de riches présents , pour obtenir que sa Sainteté désapprouvât la conduite des jésuites et ordonnât la dissolution de la sainte ligue. Mais quelque diligence que mirent les députes du roi dans leur trajet de Blois à Rome ^ ils furent devancés

3Sk HISTOIRE DES PAPES. [1589 J

par les jésuites; et lorsque Jean de Vivonne, marquis de Pisani , et le«seigneur de Gondi , se présentèrent au Vatican, ils trouvèrent Sixte-Quint instruit de'tout ce qu'ils venaient lui apprendre. Sa Sainteté les accueillit avec un air de hauteur inexplicable; et aux premières paroles qu'ils voulurent prononcer, elle les interrompit, et les gourmandade ce qu'ils osaient justifier leur maître d'un attentat commis au mépris des lois divines et humaines sur la personne d'un prince de l'Église.

« Votre roitelet sodomite est bien audacieux, s'écriait-il » dans le paroxysme de la fureur, d'oser porter une main sa- » crilége sur nos cardinaux ! S'imagine-t-il que nous sommes )) encore gardien de pourceaux, et que nous verrons égorger )) notre troupeau comme un pâtre stupide , en versant d'im- » puissantes larmes? Non, non, de par Dieu! il apprendra )) que nous sommes le digne successeur de l'Apôtre , le vicaire » du Christ, le dominateur de la terre, le suprême pontife! )) 11 apprendra que nous savons venger l'honneur de notre » Église , et que la tête d'un cardinal est plus précieuse que >) les tètes de vingt rois ! »

Le marquis de Vivonne ne put maîtriser son indignation, et repartit : « Quoi ! saint-père, le roi mon maître n'aura pas la » liberté de se défaire du cardinal de Guise, son ennemi » mortel, après que Pie IV, votre prédécesseur, a Éait étran- » gler de son autorité privée le cardinal Caraffa, qui était son » ami ! » Cette réphque porta la fureur du pape à son comble; il menaça d'accumuler sur la France les plus épouvantables malheurs ; il déclara qu'il allait foudroyer de ses anathèmes l'assassin des Guises; et en effet, malgré les repré-

11889.) HISTOIRE DE SIXTE y. 885

sentations et les prières réitérées de Gondi, de Pisani, et de Claude Daguennès, évêque du Mans, le roi fut excommunié.

Dès ce moment les clameurs de la ligue redoublèrent en France; un jésuite nommé Boucher prêcha sur le jubé de Sainte-Geneviève, que Henri III était Turc par la tête, Allemand par le corps, harpie par les mains, Anglais par la jarretière, Polonais par le pied, pédéraste par la verge, sodomite par Fanus, un véritable Lucifer dans l'âme; ajoutant que les chrétiens devaient l'assommer comme un chien enragé. (( Et le roi étant ainsi par sentence de prêtre cond^unné )) à mort^ dit le journal de l'Estoile^ furent faits des portraits » en cire, que ces forcenés tenaient étendus sur Tautel pen- )) dant quarante heures consécutives et qu'ils perçaient de )) leurs poignards à la c^ébration de l'office divin, dans dif- » férentes parties du corps, notamment aux tempes^ au cœur » et au nombril, prononçant à chaque piqûre des paroles n magiques qu'ils supposaient avoir la vertu de faire mourir )) le roi. » Ensuite les ligueurs s'avancèrent en armes pour s'emparer de Henri III, qui était encore enfermé à Tours.

Dans cette fâcheuse extrémité, le roi ne trouva d'autre parti à prendre que celui de se jeter entre les bras du roi de Navarre, chef des calvinistes et son ancien compagnon de débauches; à l'aide de cette jonction, il put reprendre l'offensive et chasser les troupes du duc de Mayenne^ qu'il accula jusqu'aux portes de Paris.

L'armée royaliste, forte de plus de quarante mille honoimes, campa alors sous les murs de la capitale , en forma le siège et intercepta toutes les communications avec le dehors, de telle sorte qu'il semblait impossible que les ligueurs , placés

886 ^STOIRE DBS PAPES. [1889.]

entre une population afTamée et des troupes aguerries, pussent continuer la lutte ; mais il restait aux jésuites une ressource dont ils ne se faisaient jamais faute d'user, celle du crime. Les voûtes des églises retentirent de déclamations fiirib(mdes contre Henri III, et mille voix appelèrent sur lui toutes les vengeances du ciel et de la terre. Ce débordement de malédictions produisit Teffet qu'ils, en attendaient; un jeune jacobin nommé Jacques Clément, exalté par leurs prédications, forma le projet de délivrer la terre du roi hèrètiquç que les prêtres signalaient à la vindicte des hommes, et vint s'en ouvrir au père Bourgoin, son supérieur; celui-ci en instfuisit immédiatement les Seize, les ducs de* Mayenne et d'Aumale , ainsi que la duchesse de' Montpensier , la furie de la ligue ; il leur signala Jacques Clément comme tin homme doué d'une sauvage énergie, d'un esprit ardent et inquiet, d'une imanination déréglée^ de mœurs infâmes, et possédant toutes les qualités nécessaires pour mener à bonne fin celte entreprise diflicile; il le recommanda surtout à la (fuchesse de Monlpensier et l'engagea à essayer sur le jeune dominicain le pouvoir de ses charmes. Le soir mème^ cette Messaline fit appeler dans son palais Jâcquê;^ Clément, se prostitua à lui, et le décida à tuer le roi.

De leur côté, les jésuites ne restèrent pas en arrière de la duchesse, et la secondèrenf merveilleusement, en promettant au jacobin^ au nom du pape, de le créer cardinal s'il réussissait dans son projet, ou de le mettre au rang des saints s'il périssait; puis le duc de Mayenne s'occupa des moyens de procurer au moine une audience de Henri 111. Le chef de la ligue vint à la Bastille trouver Achille du Harlay et le conte

d^Brienne, qui étaient ses prisonniers, sous prétexte de réclamer leurs bons olKices et leur intercession auprès du roi, afin d'entrer en arrangements pour terminer la guerre. Il obtint ainsi des lettres pour' Henri III et un passe-port qu'il s'empressa de porter à sa sœur. Celle-ci (it encore Venir- le moine dans son palais, et après une nnitde débauche, où elle Tenivra de sos plus brûlantes caresses, elle lui remit les dépêches destinées à Henri III et un couteau empoisonné.

Clément sortit de Paris le 31 juillet 1589 et se dirigea vers le camp roynrl : les gardes avancées IVrétcrent et le ccmduisirent devant Jacques de la -Guesle, procureur général, qui se trouvait alors à Saint-Çloud. Il répondit à ce magistrat, sans se troubler, qu'il avait des lettres pour le roi et qu'il ne pouvait s'ouvrir qu a lui. Immédiatement on le mena auprès de Henri 111, auquel il présenta les lettres dont il était porteur, en annonçant qu'il était chargé en outre d'un message verbal extrêmement important. Sa majesté commanda aussitôt à ses courtisans de se retirer, et resta seule avec le jacobin.

Deux minutes après, le roi appela au secours, cria à l'assassin; et pendant que les gardes accouraient à ses cris, Henri III retira le couteau que Clément lui avait plongé dans le bas-ventre et T^n frappa au visage : le moine fut tué sur l'heure par les gardes. Quelques jours après son corps fut traîné sur une claie, tiré à quatre chevaux , et enfin brûlé devant l'église de Saint-Cloud. Quant au roi, il était blessé mortellement, et le lendemain il expira en instituant pour son successeur Henri de Navarre, qui pcit le nom de Henri IV.

Ce meurtre du dernier descendant des Valois remplit les JPutsknB d'une joie qui tenait du délire; Cous, bommes M

femmes, parcoururent les rues en criant : « Vive ^int Clément, martyr! » Et les dominicains, les capucins, les jésuites , demandèrenl en pleine chaire qu'on immolât aux mânes du régicide les prisomoiiers de la ligue. Enfin les ligueurs poussèrent le fanatisme jusqu'à placer son portrait sur le maitre-autel dans toutes les églises avec cette inscription, qui était du jésuite Commolet :

<c Un jeune jacobin, nommé Jacques Clément,

D Dans ie bourg- de Saint-Cloud une lettre présente

D A Henri de-Valois, et vertueusement

1» Un couteau fort pointu dans Festomac lui plante, d •

Le clergé de Notre-Dame décida même qu'on élèverait à l'assassin une statue de marbre et qu'elle serait exposée sur le principal autel à l'adoration des fidèles. Enfin, dit Tabbé de Longuefue, on décréta en Sorbonne qu'on solliciterait sa canonisation à Rome, et la demande en fut immédiatement adressée au souverain pontife.

Sixte -Quint en apprenant la nouvelle de la mort de Henri III laissa, éclater les transports d'une joie indécente, et s'écria : « Très-bien , le collège des princes est délivré » d un sot, et le royaume de France est en feu ! » — Puis il convoqua les cardinaux en consistoire , leur annonça officiellement l'assassinat du roi de France, fit l'éloge de Jacques Clément, l'éleva au-dessus de Judith et d'Êléazar^ et défendit qu'on célébrât pour Henri III les prières que l'Église était dans l'usage de faire à U mort des souverains « Ensuite il fit partir pour Paris le cardinal Gaétan, avec mission d'augmenter les désordres du royaume , et de faire proclamer roi , sous

le nom de Charles X, le cardinal dç Bourbon; ce qui eut lieu. A partir de cette époque, les ligueurs semblèrent pris d'un redoublement de fureur; les Pères Pigenat et Gommolet ne prirent plus la peine de cacher leurs projets d'anéantir la royauté ; ils prêchèrent ouvertement le régicide , et demandèrent, chaque jour dans leurs sermons un homme de cœur et de dévouement qui délivrât la France de Henri de Navarre, qu'ils appelaient un bâtard , un hérétique , un excommunié, un relaps. (( Il nous faut un Aod! s*éçriaient-41s » dans leur langage furibond; fût-il moine, fût-il soldat, fût- » il berger, il nous faut un Aod ! » De son côtjé^ la duchesse dQ Montpensier s'abandonnait aux débauches les plus dégoûtantes avec des assassins vulgaires et. des coupeurs de bourses pour trouver un nouveau Jacques Clément.

Pendant que le meurtre, l'ambition, le fanatisme et la luxure couvraient le sol de la France et prépai*aient son asservissement au saint-siége^ Sixte soulevait de sanglantes collisions entre F Angleterre et l'Espagne, et excitait les évoques catholiques d'Allemagne à se soustraire à la juridiction que Rodolphe II voulait exercer sur le clergé de ses états. •

Celui-ci eut beau protester par l'organe du duc Sayelli^ son • ambassadeur à la cour de Rome, contre les menées des agents dujpape, il lui fut répondu qu'on ne ferait droit à aucune de ses plaintes; qu'il devait savoir que si la fortune avait placé le*glaive dans la main des premiers empereurs, leurs successeurs ne l'avaient porté depuis bien des années que sous le bon plaisir des papes , pour soutenir les intérêts du saintsiége et non pour détruire les immunités de l'Église; que les vicaires du Christ ne tenaient leur autorité que de Dieu^

et qu ils ne soufTriraient jamais que les souverains prissent connaissance des aiïaires de TÊglise» ni que les ministres de Taulel relevassent des princes séculiers. Savelli^ saisissant habilement Toccasion^ répliqua à l'argument, que s'il était juste que l'empereur ne se mèlàt en rien des choses spirituelles, par la même raison sa Sainteté ne devait point s'immiscer dans les affaires temporelles, et qu'il réclamait au nom de son maître le droit de nommer le préfet de Rome, comme en avaient toujours agi les rois des Romains avant le pontificat de Sixle IV, un de ses prédécesseurs.

Le pape, irrité d'avoir été baitu avec ses propres armes, s'écria avec colère : « Votre maître est roi des Romains en » Allemagne, je l'avoue; mais il n'a nulle autorité dans )) Rome, parce que j'en suis seul le légitime souverain. An- » ciennement les papes suivaient des règles et des maximes » qu'ilne leur convient plus de pratiquer aujourd'hui ; je suis » empereur à Rome; la ville m'appartient; j'en dois nommer » les magistrats, et je suis décidé à défendre lajusiice de ma )j cause contre tous ceux qui prétendraient commander en ^) maîtres dans mes états. L'Évangile ordonne de rendre à » Dieu ce qui appartient à Dieu , et à César ce qui appartient » à César; or, l'univers entier appartient à Dieu et à son vi- » caire ; ainsi César n'a le droit de posséder que ce qu'il plaît » aux papes de lui octroyer. »

Ce discours rapporté à l'empereur le convainquit que l'ambition de Sixte était insatiable, et. qu'il ne songeait qu'à ériger la papauté en dicUiture universelle ; il rechercha en conséquence l'alliance de l'Espagne, et fit un traité .avec Philippe \l , afin de s'opposer aux projets ultérieurs du pon-

tife et de se partager le royaume de France, qui paraissait épuisé par lés guerres de religion, guerres qui menaçaient d'être interminables par suite de la mort du cardinal de Bourbon', surnommé le roi de la ligue, qui avait succombé danssajprison, à Fontenay en Poitou, où le retenait Henri lY. Indépendamment du roi de Navarre , quatre autres prétendants se disputaient le trône. Le duc de Mayenne , qui était déjà dépositaire de Tautorilé suprême comme lieutenant du royaume) le jeune duc de Guise , sous le nom duquel la duchesse de Montpensier, sa tante, espérait régner comme avait fait Catherine de Médicis sous Charles IX; le ducde Lorraine, chef de la maison des Guises, qui prétendait avoir plus de droits à la couronne que la branche cadette, attendu qu'il avait épousé la princesse Claude, sœur du (eu roi ; enfin le roi d'Espagne, qui avait également épousé une sœur de Henri III, et qui comptait sur ses doublons et sur les promesses qu'il avait faites aux principaux ligueurs pour triompher des princes de Lorraine ses rivaux.

Au milieu de ce conflit d'intérêts si divers et d'ambitions si opposées, le cardinal Gaétan se rangea du côté du plus riche, et moyennant le payement de sonmies considérables, . il abandonna la cause du pape et entraîna les jésuites dans le parti des Espagnols. Les disciples d'Ignace de Loyola changèrent d'autant plus facilement de bannières, qu'ils comprenaient que jamais Sixte-Quint, avec son caractère impérieux, ne consentirait à devenir l'instrument de leurs projets de domination universelle; ils se vendirent donc à Philippe 11, et les Pères Aubray, Pigenat et Cammolet travaillèrent si bien daos ses intérêts, que les Seize iireut mettre à mort trois

magistrats nommés Brisson, Larcher et Tardif, qui veillaient s'opposer à ce que les rois d'Espagne substituassent leur tyrannie à celle des anciens rois.

Le cardinal de Gondi , évèque de Paris, fut obligé de se sauver pour éviter un traitement semblable» et sans. aucun doute le duc de Mayenne lui-même fût devenu leur victime, s*il ne s était décidé à faire pendre quatre de ces enragés ligueurs pour intimider les jésuites.

Quant à Henri IV, ses affaires prenaient une tourjiure extrêmement favorable; son autorité était déjà reconnue dans un grand nombre de villes de province; plusieurs victoires remportées sur les troupes de la ligue donnaient chaque jour plus de prépondérance à son parti; son courage militaire achevait de lui gagner les cœurs ;* enfin , il avait si merveilleusement avancé les choses, qu'après* la bataille d'Arqués il se trouva en position de venir mettre le siège devant Paris.

Sixte -Quint voyant que la ligue était aux abois, et que d'ailleurs il ne pouvait rien en attendre de favorable à ses intérêts, puisque les jésuites s'étaient vendus à l'Espagne, se déclara ouvertement contre elle. Philippe II , pour se venger de cette défection, déclara que le pape n'était pas catholique, puisqu'il abandonnait la cause de la religion; il l'accusa de favoriser depuis longtemps le parti de la reine d' Angleterte, et d'avoir la pensée de protéger de même Henri de Navarre, le huguenot. Il fit répandre à profusion des libelles outrageants contre lui , et envoya l'ordre au duc Olivarez, son ambassadeur à Rome, d'avoir à- le sommer de tenir les engagements qu'il avait pris avec lui, relativement à la sainteMigue; et dans le cas de refus, il enjoignait au

duc de protester publiquement contre sa Sainteté et de la déclarer hérétique en plein consistoire. Olivarez se rendit au Vatican pour obéir aux ordres de son souverain, et adressa au pontife d'énergiques représentations sur la perfidie de sa conduite à l'égard de l'Espagne. Sixte parut l'écouter avec une grande attention; et comme il ne se pressait pas de répondre , l'ambassadeur ajouta : « Votre Sainteté voudra- )) t-elle bien rompre le silence et me dire ce qu elle pense? » — Eh bien donc, reprit le pape , puisque vous êtes si cu- • )) rieux de connaître mes pensées, je vous dirai que je songe à » vous faire jeter par la fenêtre, pour vous apprendre à parler » avec plus de respect au chef de l'Église. » Olivarez, qui connaissait le caractère du saint-père, se tint pour satisfait de la réponse, et sortit du consistoire avec une précipitation qui excita Thilarité du sacré collège.

Philippe, en apprenant le peu de succès qu'avaient obtenu* ses remontrances, résolut de frapper un grand coup et d'assembler un concile national pour déposer Sixte-Quint. En conséquence, il ordonna à son ambassadeur tie signifier au pape d'avoir à comparaître devant un synode d'évéque&espa^ gnote, afin de s'y entendre condamner conmie intrus, simoniaque, adultère et hérétique.

Le duc, qui redoutait pour lui-même les conséquences d'une semblable mission, et qui se voyait à la merci du cruel Sixte-Quint s'il obéissait, ou en butte à la vengeance du sanguinaire Philippe II s'il n'obéissait pas, se détermina à remettre la citation au pontife le jour de Noël, pendant une procession qui devait avoir lieu , afin de pouvoir, s'échapper au milieu du tumulte. Malheureusement le pape fut averti vil. 26

30^ HISTOIRE DES PAPEa [1H9.]

de ce qui devait se passer, la veille même de la fête; il eiH voya chercher sur-le-champ le gouverneur et deux maîtres des cérémonies, et leur demanda si tout avait été préparé pour le lendemain. Sur leur réponse que rien n'avait été omis , il ajouta : a Je veux que vous changiez Tordre de la }) marche. Vous, gouverneur, vous vous ferez précéder de )) quatre cents sbires , et vous vous placerez immédiatement )) devant moi, entre deux bourreaux tenant chacun une » corde à la main. Si quelqu'un a l'audace de m'arrêter en » chemin pour me présenter un écrit ^ je veux^ sans autre » forme, de procès, qu'il soit étranglé à l'instant, fùt^il )) prince^ cardinal ou ambassadeur. Allez instruire dé* mes )) ordres le représentant de sa majesté catholique. » Olivarez, averti du traitement que lui préparait le saint-père, n'osa point sortir de son hôtel , et se contenta d'envoyer à Philippe la relation écrite par les cardinaux espagnols de ce qui avait eu lieu.

Cette dernière tentative acheva d'exaspérer Srxte-Quint contre le roi d'Espagne; il fit écrire immédiatement par Anne Oston, sa maîtresse^ à Elisabeth, qu'elle n'avait qu'à suivre l'exemple des Romains^ qui envoyèrent Scipion en Afrique pour subjuguer Carlhage, cestrà-dire attaquer Philippe II dans ses propres états ^ si elle voulait en finir avec son ennemi ;.que d'ailleurs elle avait un prétexte tout naturel de porter la guerre en Portugal, en appuyant les prétentions de doi) Antonio au trône de ce pays. En même tepips il lui recommandait d'envoyer des secours d'honunes et d'argent au roi, Henri IV, afin que ce prince pût lutter avec avantage contre la ligue, et opérer une utile diversion en

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forçant le roi d'Espagne à soutenir la guerre en France.

La reine suivit les conseils du pape et fit une tentative d'invasion sur le Portugal. Mais cette entreprise, mal conçue et plus mal dirigée encore, échoua complètement; ce qui contraria si fort le Isaint-père, que dans le premier mouvement de colère, il (it appeler le chevalier Carre, et lui ordonna d'écrire sur l'heure à Elisabeth , qu'elle s'était conduite en Portugal comme une femme et nonr comme une reine; et que tout était perdu si elle agissait de même pour la France ; et si elle ne s'empressait de mettre à la disposition de Henri IV toutes les forces dont elle pouvait disposer. En elïet, malgré ses efforts et son habileté, le roi de Navarre s'était vu contraint d'abandonner Paris, et de se replier vers les provinces du centre pour éviter de se mesurer avec l'ar mée confédérée du duc de Mayenne et du duc de Parme ^ gouverneur des Pays-Bas, qui, par ordre du roi d'Espagne, était venu renforcer Jes ligueurs, et. faire lever le siège de Paris au moment où les habitants, pressés par la famine, allaient ouvfir leurs portes. *

De Thou rapporte que plus de trente mille personnes moururent de faim pendant ce terrible blocus, qui dura plusieurs mois ; que les Parisiens fabriquèrent avec les ossements de morts réduits. en farine une sorte de pain qui fut appelé le pain de la Montpensier, parce qu'on supposa que cette princesse en avait donné la première idée. 11 afiirme qu'on voyait des bandes de soldats alTamés courir les rues, allant à la chasse des enfants et les éventrant pour s'en nourrir, et que des mères disputaient à ces cannibales les lambeaux de chair de ces iimocentes créatures pour les dévorer.

Ce fut alors seulement que les jésuites Bellarmin et Panigarole permirent aux Parisiens d'entrer en pourparlers avec le renégat Henri de Navarre sans encourir l'anathème. Mais sur ces entrefaites, l'approche des troupes du duc de Parme ayant 'obligé Henri IV à se retirer, la Ville se trouva déblo- . quée et. put s'approvisionner de vivres. Dès ce moment, Taudace des ligueur^ se réveilla, le fanatisme reprit le dessus; et les jésuites, profitant de la circonstance pour affermir leur domination sur les esprits , attribuèrent à leurs prières le secours inespéré qui leur était venu drf dehors , et oi^anisèrent une procession pour en rendre grâces à Dieu.

Le légat du pape et Tévéqùe de Senlis assistaient à cette cérémonie, et ouvraient la marche, une croix dans la main droite et une hallebarde dans la main gauche; après eu^t venaient douze cents moines, couverts de cuirasses par-dessus leurs frocs, et portant des casques sur leurs capuchons; six cents jésuites et deux .cents prêtres, ^rmés de vieux mousquets, de piques et de sabres, fermaient la marche du cortège; mais ce ^ùi par-dessus tout excitait les applaudissements des dévots, c'était un moine boiteux, appelé le père Bernard, et surnommé le petit Feuillant, une espèce de moine charlatan , acrobate et jongleur, qui courait sans cesse de la tête à la queue de la procession avec une agilité surprenante, tantôt sur la tête et sur les mains, tantôt sur des . échasses, s'arrêtant de temps à autre pour brandir un grand sabre, qu'il se plongeait par la bouche daix3 les entrailles et qu'il en retirait fort habilement au moyen d'un mécanisme ingénieux qui faisait rentrer la lame dans la poignée.

Ces saturnales religieuses achevèrent d'exaspérer le pape

contre les jésuites, les ordonnateurs des fêtes; et comme il redoutait de voir s'augmenter encore la prépondérance de cet ordre exécrable, Sixte-Quint se détermina à prendre à leur égard une résolution vigoureuse. 11 ordonna à leur général de faire défense à tous ses subordonnés de résider dans les palais des princes, sous le spécieux prétexte de leur titre de confesseurs;. il voulut en outre qu'il rappelât auprès de lui ceux des jésuites qui parcouraient l'Ecosse, les Pays-Bas, l'Irlande et l'Angleterre, avec le titre; de missionnaires, et en réalité pour exciter des troubles dansées pays; enfin, le saint-père osa même déclarer en plein consistoire que c'était un véritable blasphème que de nommer jésuites un ordre quelconque de religieux; que cette dénomination impliquait en elle l'idée mensongère que le Christ en était le fondateur, et. qu'il voulait qu'à l'avenir les disciples d'Ignace de Loyola se fissent appeler ignaciens. Il ajouta en outre que sa patience était à bout; que les fourberies, les crimes, les débauches et l'ambition insatiable des membres de cette société l'obligeaient à opérer parmi eux une réforme et à couper le mal jusque dans ses racines. Le lendemain on afficha sur la statue de I^asquin : « Le pape Sixte est las de vivre. » Effectivement quelques jours après ,* le 27 août 1590, sa Sainteté mourut empoisonnée. ' •

Plusi.eurs historiens prétendent que le crime fut commis à l'instigation de l'Espagne, par un apothicaire appelé Magni, qui mêla du poison aux pilules de mJmne que le saint-père prenait deux fois par mois. Meteren et quelques autres écrivains affirment positivement que les jésuites furent les auteurs de l'empoisonnement.

HISTOIRE DES PAPES. [ifm.]

Pour nous, dans Fincertitude où nous sommes de nous prononcer pour l'une de ces deux opinions * nous les admettons lune et lautre, et cela avec d'autant plus de raison, que sa Sainteté elle-même le croyait ainsi, quand, à son lit de mort, elle disait au cardinal de Montalte : « Dieu ne yeut » pas que le royaume de Naples soit réuni à l'Ëglise^ car le )) Tcn Philippe II a découvert notre dessein, et les jésuites » m'en punissent. »

Sixte^^uint, pendant tout le cours de son règne, se plut à gouverner plutôt est prince qu'en pape; ce qui a fait dire à Leti, dans la justi6cation qu'il avait entreprise des fourberies, de ce pontife : « Qu'en sa qualité de souverain il avait été » obligé d'user de mauvaise foi , de duplicité , d'employer )) rintrigue, la trahison^ et même de commettre des crimes » pour faire réussir' ses desseins; mais que dans ses fonc- » tions sacerdotales il était resté constamment saint parmi » les saints et orthodoxe parmi les orthodoxes ))

Sixte n avait en effet reculé devant aucun moyen pour rendre à la papauté son ancien éclat; il avait armé les rois les uns contre les autres; et pendant les combats terribles qu'il avait excités, des hauteurs de Rome il planait sur l'Eçrope, prêt à fondre sur les vaincus, ainsi que font les corbeaux sur les cadavres à l'issue des batailles. Enfin, la rapacité et la cruauté de Sixte avaient soulevé contre lui une telle animadversion, que le jour même où il mourut, une révolution éclata dans la ville sainte; le peuple courut aux armes, brisa les statues dir tyran, chassa ses séides, et vint assiéger le Vatican pour s'emparer du cadavre et le jeté» dans le Tibre.

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