‹ Histoire des papes (volume 5)Chapitre 8 sur 33 · PL X · texte numérisé non relu

PL X

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dait des actes injustes. Quelques prédicateurs^ animés par les mêmes sentiments, tonnèrent dans leur chaire contre le pontife , contre le chancelier Duprat et contre François 1", qu'ils signalèrent comme un tyran exécrable, qui non content d écraser la nation d'impôts, voulait encore opprimer les consciences. Sa majesté ordonna immédiatement au premier président Olivier de mettre en jugement les prêtres qui osaient s'attaquer à la personne royale; mais la réprobation était telle contre le lâche monarque^ que le parlement refusa d'obéir.

En Allemagne, en Espagne, en Angleterre, et même en Suisse , on protesta avec plus de violence encore contre les abus de la cour de Rome, et on accusa publiquement Léon X d être ambitieux^ débauché et despote, plus que ntelavaient jamais été ses prédécesseurs. .

Sa Sainteté voyant grandir chaque jour la déconsidération qui s attachait à la papauté, résolut de relever l'éclat de la tiare en faisant de la cour pontificale la première cour du monde pour le luxe, la splendeur et la magnificence. Mais des dépenses prodigieuses engloutirent bientôt les trésors amassés dans les caves du Vatican; et les ressources ordinaires devenant insuffisantes, Léon X fut obligé d'avoir recours aux moyens extraordinaires; d'abord, il exhuma l'ancienne taxe des crimes, dressée par Jean XXU, qui était ensevelie dans les archives de la chancellerie ; il y changea quelques articles, en ajouta d'autres, et la fit imprimer à une multitude d'exemplaires qu'il répandit dans toute l'Europe, afin de faire connaître aux chrétiens que le pape vendait l'absolution du viol, de l'adultère, de Finceste, de la sodo-

mie^ de la bestialité ou de lassassinat^ et que pour de l'argent il pardonnait tous les crimes, mêm^le pardcide! ! !

Ensuite sa Sainteté publia une croisade contre les Turcs , afin de lever des décimes; ce dernier moyen, qui avait été pour ses prédécesseurs la source d^ bénéfices incroyables, ne lui réussit pas; le nonce envoyé en Espagne fut honteusement chassé par le cardinal Ximenès , régent du royaume. Les autres agents disséminés dans les différents pays revinrent également les mains vides.

Léon X comprit que ce moyen était usé et qu'il devait trouver un nouvel expédient pour accélérer des rentrées d'argent ; ce qui devenait d'autant plus urgent, que ses créanciers menaçaient de faire un grand scandale. C'est alors qu'il organisa sur une vaste échelle l'exploitation des indulgences; dans chaque province , il nomma des fermiers généraux qui tenaient leurs comptoirs dans les églises ou dans les mons^stères, et vendaient des indulgences pour les vivants et pour les trépassés ; et afin que pas un village ni un hameau n'échappât à sa rapacité , il tira des couvents de l'ordi^e des dominicains des légions de moines qui parcouraient les villes et les champs armés de ses bulles, et qui rançonnaient les habitants. Voici la teneur d'une de ces singulières formules d'absolution délivrée par Arcembold , l'un des fermiers généraux de Léon X pour la Saxe : « Que notre Seigneur Jésus-Christ )) vous absolve par les mérites de sa passion; moi , par son » autorité et par celle des bienheureux Apôtres saint Pierre » et saint Paul, et par celle de notre très-saint Père, je^vous » absous de toutes les censures ecclésiastiques que vous » pouvez avoir encourues, de tous les péchés, délits ou excès

» que VOUS avez commis ou que vous commettrez par la suite, » quelque énormes qu'ils puissent être; je vous fais parti- » cipants à tous les mérites spirituels qui sont ou qui seront » acquis à l'Ëglise militante ou à ses membres, et je vous » rends aux saints sacrements, à Tunité des fidèles, à la pù- » reté, à l'innocence, comme lenfant nouveau-né qui vient » de recevoir le baptême , afin que la pdlrte des peines de » l'enfer vous soit fermée, et que celles du paradis des délices » vous soient ouvertes à l'article de la mort. Âmen! »

Jean Tetzel , un autre "bulliste qui opérait également en Saxe, poussait Timpudence jusqu'à répandre des circulaires obscènes, où il enchérissait sur ses collègues, afin d accaparer les dupes ; il entrait dans les détails les plus cyniques sur les forfaits dont il pouvait absoudre, et terminait par cette singulière allocution : « Oui, mes frères, sa Sainteté )) m'a conféré un pouvoir si grand, que les portes du ciel )) s'ouvriraient à ma voix, même devant- un pécheur qui au- )) ftiit violé la sainte Vierge et qui l'aurait rendue mère. ;) Ce misérable suppôt du pape accordait des indulgences appelées personneUes, moyennant lesquelles un chrétien pouvait mériter quatre-vingt-dix-neuf fois par an la rémission des crimes de dix personnes à son choix. Il vendait la faculté de pouvoir délivrer autant d'âmes du purgatoire qu'on pouvait entrer oji sortir de fois d'une église pendant les vingt-quatre heures qui s'écoulaient entre le premier et le second jour du mois d'août de chaque année. Pour une légère somme il diminuait quarante-huit mille ans de peines dans le purgatoire à ceux qui visitaient une église consacrée à saint Sébastien, et quatre mille ans à ceux qui se rendaient à certaines époques dans

les basiliques dédiées à la Vierge; enfin il vendait pour une somme plus élevée le pouvoir de contraindre la mère du Sauveur à venir en personne annoncer aux fidèles le jour et l'heure de leur mort. Mais ce qui, sans contredit, rapportait le plus d'argent au saint-siége , c'était une bulle en vertu de laquelle Léon X avait décrété que les bandits pourraient s'arranger avec les commissaires pontificaux ou avec leurs délégués, en donnant une partie de leurs vols, afin d'obtenir l'autorisation de jouir en repos du finit de leurs rapines. Sa Sainteté leur accordait absolution pleine et entière, soit qu ils eussent assassiné , soit qu'ils eussent spolié la veuve et l'orphelin , ou même extorqué les biens des hospices et les legs pieux destinés à doter les jeunes filles pauvres , soit encore qu'ils se fussent emparés des héritages des familles à l'aide de faux titres ou de faux testaments, soit enfin qu'ils eussent pillé les biens des églises et des monastères ; le pape n'avait excepté que les vok conunis au préjudice du saint-siége.

Les dominicains, porteurs des bulles apostoliques; s'acquittaient à merveille de leur* mission, et annonçaient aux fidèles qu'il valait mieux mourir de faim en ce monde que de manquer l'occasion d'acheter son salut étemel dans l'autre. Quant à eux, ils menaient joyeuse vie, passaient les jour- Rées à jouer aux dés ou aux cartes , et les nuits à se gorger de vin dans les lupanars publics. « Ces hâbleurs, ces cour- » tiers d'absolutions, de reliques et de rogations; ces ca- » fards, qui exploitent les visages des saints et les images » de l'Agneau; ces fripons qui flattent les dupes pour voler » les bourses et qui dépouillent les simples jusqu'à la che- » mise, disait le fervent catholique Olivier Maillard, je les

» ai entendus se vanter d'avoir tiré des plus mauvais bourgs » jusqu'à mille écus pour les indulgences, sans compter cent » écus de pot-de-vin qu'ils avaient payés aux curgs. «

Frère Thomas, que Florimond de Raymond cite dans ses ouvrages comme un des plus saints et des plus orthodoxes personnages du temps , exprimait ainsi son opinion sur les buUisles dans ses sermons : « Regardez ces voleurs envoyés » par le pape, voyez comme ils pipent le pauvre peuple; ils )) vont par monts et par vaux dépouillant les simples de leur » dernière obol^ et afm de les écorcher à leur aise, ils pac- » tisent avec les prêtres. <( — Nous portons des indulgences , )) disent-ils; curé, assemble tes ouailles^ nous les plumerons » ensemble et nous ferons bonne chère à la barbe de ces )) inbéciles. — » Et ces prêtres infâmes, ces curés concubi- )) naires, ivrognes et mercenaires, pour mieux remplir leur » ventre et pour nourrir leurs ribaudes , s'entendent avec » ces porteurs de bulles, extorquent, pillent et volent les » idiots qui ouvrent leurs bourses pour les âmes du purga- » toire. Ensuite ils prennent ensemble leurs ébats et se di- » sent : « Donnons-nous du bon temps, usons de la paillarde » et faisons bombance ; une bulle payera tout. » — O mon » Dieu! qui pourrait raconter les horreurs que cesdomi- » nicains commettent dans cet odieux trafic des indul- » gences! »

Cependant la mesure du scandale fut comblée; un cri universel d'indignation se fît entendre contre le saint-siége ; de tous les côtés on attaqua le colosse aux pieds d'argile ; des hommes courageux crièrent aux peuples ': « Arrachez-vous » à la domination des papes ^ de ces larrons éhontés qui ont

» fait au temple du Christ une caverne de voleurs. » Parmi les réformateurs qui surgirent alors , un d'eux se fit remarcfuer par la hardiesse de ses déclamations, par la mâle vigueur de son. esprit, par la profondeur de ses pensées, par son opiniâtre persévérance dans ses luttes; il se mit â la tête du mouvement religieux, et fit éclater le schisme qui devait disputer un jour l'empire du monde à la papauté ; ce réformateur était Martin Luther.

Cet infatigable ennemi des papes était né en Saxe^ le 10 novembre 1484 , à Eisleben, danfi le coijité de Mansfeld, d'une famille de pauvres ouvriers; son père travaillait dans les mines ^ et lui-même Taida dans ses rudes travaux.

Bientôt le jeune Luther, cédant â une impulsion surnaturelle, quitta le toit paternel et vint à Eisenac, où il suivit des cours publics. Matthieu Dresser dit que le pauvre étudiant, dénué de ressources, travaillait avec ardeur toute la journée, et mendiait le soir ou cherchait a exciter la compassion des fidèles en chantant des cantiques. Enfin son énergie triompha des obstacles; son aptitude au travail lui fit Ëûre de rapides progrès dans les sciences, et â l'âge de dixhuit ans il put aspirer aux honneurs du doctorat.

Martin Luther était à la veille de passer ses examens pour sa réception dans le grade d'avocat, lorsqu'un événement terrible changea sa destinée. Pendant qu'il se promenait avec un de ses condisciples qui suivait la même carrière, un orage éclata, et la foudre vint frapper son ami â ses côtés. Cet accident agit puissamment sur sa jeune imagination ; il le regarda comme un avertissement de Dieu , qui lui ordonnait de renoncer au monde. Dès le lendemain il se fit admettre dans

un cloître des augustins à Erfurt , d'où plus tard il fut envoyé à Wittemberg pour étudier la théologie. Dans cette dernière ville, ses talents le firent choisir comme professeur. En 1510, Luther fut député pour les affaires de son ordre à la cour de Jules II. « Je fus témoin de tant de scandales, dit-il » dans un de ses ouvrages, qu'à4)artir de ce jour, je pris la » résolution de travailler toute ma vie à la ruine de la pa- » pauté et à la réforme des abus qui avaient été introduits » dans la religion par des prêtres cupides ou par des pontifes » dépravés. »

Une imagination ardente , un esprit nourri de profondes études^ une éloquence naturelle que rendait plus entraînante encore Tenthousiasme religieux, une voix sonore, une poitrine infatigable, un caractère impétueux, un corps robuste, tels étaient les principaux traits qui caractérisaient l'apôtre de la réforme. « C'est la trompette ou plutôt le ton- » nerre, disait Calvin, c'est la foudre qui a tiré le monde de » sa léthai^e. Ce n'était pas' Luther qui parlait, mais Dieu » lui-même qui foudroyait le pape par sa bouche. »

Voici comment Luther emboucha la trompette d'alarme contre la cour de Rome à son retour de la ville sainte :

« Peuples, écoutez! Je viens au nom du Très-Haut si- )) gnaler à votre exécration le pontife abominable qui vous » pressure; je viens au nom de Jésus-Christ vous comman- » der de ne lui faire auclme merci , de lui enfoncer un poi- » gnard dans le sein, et de traiter tous ses adhérents comme » des brigands, qu'ils soient rois ou empereurs. Âh! si j'é- » tais chef de Fempire, j'aurais bien vite fait un baUot du » papeetde ses cardinaux, pour les jeter tous ens^Qible dans

» le Tibre. Ce bain les guérirait des maladies honteuses qui » les rongent; j'y engage ma parole^ et je donne notre Sau- » veur pour caution. »

Ce début annonçait pour Tavenir une lutte acharnée , qui fut soutenue de part et d'autre , par les prêtres catholiques comme par les réformateurs , avec une opiniâtreté dont jusqu'alors on n'avait pas encore vu d'exemple. Luther, partant de ce principe ^ que Dieu seul avait le droit d'imposer des lois aux hommes^ attaquait le pouvoir monstrueux que- s'étaient attribué les papes en se déclarant infaillibles; il mettait au grand jour les rouages de leur politique; il arrachait de leur visage le masque d'hypocrisie et d'imposture qui avait dérobé aux yeux des 6dèles les hideuses rides que les débauches avaient empreintes sur leurs fronts ; il tonnait contre la paresse, et appelait la réprobation sur les légions de moines qui couvraient l'Italie, la France, l'Angleterre, la Suisse et l'Allemagne. Dédaignant toutes les formes apprêtées du langage, Luther se fit une éloquence populaire, employant trèssouvent des expressions vulgaires, triviales et même cyniques, qui avaient l'avantage de rendre parfaitement ses idées et d'émouvoir les masses. Du reste , on ne doit pas oublier que ce langage âpre, mordant, incisif, était celui qui convenait le mieux à son auditoire , et que le réformateur ne faisait que suivre la méthode des plus célèbres prédicateurs de l'époque.

Nous citerons même quelques passages des sermons du cordelier Thomas et d'Olivier Maillard, deux saints et orthodoxe^ ecclésiastiques du temps, afin de donner une idée exacte des mœurs du clergé et de l'indignation qu'en ressen-

(aient les hommes vertueux. « Jusques à quand serons*

» nous scandalisés par vos adultères et par vos incestes, » prêtres indignes? s*écriait le moine Thomas sur le jubé de » la cathédrale de Bordeaux ; quand donc cesserez-vous de » remplir vos gros ventres de volailles et de vins fumeux? » Quand cesserez-vous de voler l'argent du pauvre monde, » d'avoir la ribaude dans votre lit, la grosse mule à l'étable , » le tout par la grâce du crucifix et pour avoir pris la peine )) de dire : « Dominus vobiscum? »

» Je sais bien que vous répondrez qu'il vous importe pei} » que les pauvres tombent de faim à vos portes; cependant^ » n'avez-vous point honte de vendre les sacrements , et de » dévorer les biens des veuves et des orphelins, sous pré- » texte de soulager les âmes du purgatoire? Malédiction sur » vous, ministres de Satan, qui séduisez les jeunes filles et )) les fenunes mariées, et qui apprenez d'elles à la confession » les moyens de les entraîner au péché! Malédiction sur vous, )) prêtres de Lucifer, qui osez vous servir de l'ascendant que » vous donne votre caractère sur des esprits crédules , pour » initier les adolescents à de sales voluptés! Honte sur vous, )) qui faites de vos presbytères des maisons d*infamie, où vous » élevez déjeunes filles et de jeunes garçons à pot et cuillère! » Honte sur vous, qui ne craignez pas de montrer à vos amis » les mystères de ces nouveaux sérails^ et de vous gorger avec » eux de vins , de viandes et de luxure ! N'ai-je pas entendu » de mes oreilles le curé Jacques se vanter devant une société » d'infâmes ecclésiastiques, déjouer, de jurer, déboire et » de forniquer mieux qu'aucun d'eux? »

Maillard , qui avait été le prédicateur de Louis XI , tonnait

avec encore plus de force contre les désordres des prêtres. (( Je vois, disait-il, des abbés, des prêtres, des moines et )) même des prélats, entass^er trésors sur trésors, accumuler » les prébendes et les bénéfices , et piper les chrétiens comme )) des tireurs de laine. Je vois la soutane^ le froc et le pal- » lium entrer dans les lupanars de jour et de nuit pour y » faire la débauche. Des chanoines ou des clercs élevés en )) dignités dirigent eux-mêmes ces lieux de prostitution; ils » y vendent du vin et tiennent à gages des souteneurs de p filles. J'en vois d'autres qui se promènent insolemment dé- )) guises en soldats , ou bien qui s'habillent comme des petits f> maîtres, la barbe à la mode , et conduisent sous leurs bras » des filles d*amour. Je connais un évêque qui chaque soir » se fait servir à souper par déjeunes filles entièrement nues^ » vierges ou non, pour se mettre en appétit; j'en sais un )) autre qui tient un sérail de toutes petites filles, qu'il ap- )) pelle des prostituées en mue; et chaque fois que le prélat )) a besoin d'elles pour de honteuses voluptés, il secoue sa » bourse pleine d'argent, au son duquel son troupeau s'em- )) presse d'accourir.

)) Cependant, si abominables que soient toutes ces choses , » il en existe d'autres encore plus infâmes. Les évêques ne » donnent plus les bénéfices vacants que par la voie des w femmes , c'est-à-dire lorsque la mère, les sœurs, les nièces » et les cousines du candidat en ont payé le prix avec leur » honneur.

)) Parlez, évêques et prêtres infâmes, TËvangile dil-il: )) Bienheureux les simoniaques ! bienheureux les conçubi- » naires ! bienheureux les ivrognes et les souteneurs de filles !

[1S17.] mSTOIRB DE LÉON X. 7t

» bienheureux les entremetteurs qui gagnent les ordres en » rendant de sales services? Allez au diable, infâmes! A » l'heure de votre mort, oserez-vous bien vous présenter de- I) vaut le Christ, ivres de vin^ et tenant à la main l'or que )) vous aurez volé, et sous le bras les prostituées que vous » avez hantées, ou vos servantes mattresses, ou vos nièces, » qui sont le plus souvent vos bâtardes et vos concubines , » ou les filles à qui vous faites gagner leur dot par votre im- » pureté, ou les mères à qui vous avez acheté la virginité de » leurs filles? Allez à tous les diables, cohortes de larrons et » de paillards!

» Je sais qu'en flétrissant vos crimes , je cours risque d'être » assassiné, comme il est déjà arrivé à ceux qui ont voulu » réformer les chapitres et les monastères; mais la crainte )) de vos poignards n'enchaînera pas ma langue et n'arré- » tera pas les élans de mon indignation; je dirai toute la » vérité. Paraissez donc, femmes qui abandonnez vos corps » à messieurs de l'oflicialité, aux moines, aux prêtres et aux » évêques. Paraissez , vous qui portez des chaînes et des robes )) à queue , et qui dites quand je blâme votre luxe : « Mon » père , nous avons vu d'autres femmes encore mieux p^ées » que nous ne le sommes, et elles ne sont ni plus riches ni » plus nobles que nous. Du reste, quand nous n'avons pas )) assez d'argent, les prélats nous en donnent autant que nous )) en méritons à la sueur de notre corps. ))

» Paraissez, ivrognesses, voleuses, prêtresses de Vénus, » qui osez dire : « Si un prêtre me fait un enfant, je ne serai )) pas la seule. » — Paraissez, nonnes et béguines, qui peu- )» plez les citernes et les viviers des couvents de cadavres de

» nouveau-nés. Quelles effroyables accusations n'entendrioins- » nous pas si tous ces enfants^ jetés aux cabinets ou dans les » puits, pouvaient nommer leurs bourreaux ou leurs pères? » Est-ce que la pluie de feu qui dévora jadis les villes de So- » dôme et de Gomorrhe ne tombera pas sur ces couvents? )) Est-ce que tous ces prêtres et ces évêques ne seront pas en- » gloutis comme Coré, Dattian et Abiron? Si, mes frères; » le temps approche où Dieu fera justice de toute cette en- » geance de paresseux, de chiens muets, dlgnares^ de cour- )) tisans, de paillards, de voleurs et de meurtriers. »

Ces textes nous montrent où en était l'éloquence sacrée à cette époque , et nous prouvent que le réformateur devait nécessairement employer un langage énergique en harmonie avec l'éducation de ses auditeurs.

Dans les premières années de son professorat, Luther fit paraître des thèses contraires aux croyances reçues dans l'Ëglise sur la pénitence, sur le purgatoire et sur les indulgences; Jean Tetzel, le grand inquisiteur de Saxe, qui recevait sa part dans le produit des indulgences^ prit naturellement la défense du pape, publia à Francfort un libelle contre le réformateur, et brûla publiquement les thèses de Luther. A son tour, Martin Luther, qui se sentait appuyé par l'académie de Wittemberg et par l'électeur de Saxe, usa de représailles et brûla le libelle de son adversaire. Aussitôt les dominicains se rangèrent du parti de l'inquisiteur, et firent plusieurs tentatives pour faire assassiner leur ennemi. Gomme il était sur ses gardes, ils durent renoncer à ce projet, et se contentèrent d'écrire à Rome pour supplier Léon X de faire comparaître l'hérétique à son tribunal. Le pape manda

immédiatement à l'électeur de Saxe qu'il voulait interroger Martin Luther sur ses doctrines, et qu'il le priait de le mettre entre les mains du cardinal Gaétan , son légat en Allemagne.

L'électeur répondit qu'il ne consentait pas à la demande du saint-père, attendu que le réformateur pouvait être interroge dans sa patrie aussi bien qu'à Rome. Léon X, obligé do designer une ville des états d'Allemagne pour faire instruire le procès de son redoutable adversaire, arrêta son choix sur celle d'Âugsbourg, et envoya dans cette cité les plus savants docteurs de sa cour pour assister son légat.

Luther ne recula pas devant une occasion aussi solenneMe de professer sa doctrine; il eut soin seulement de se munir d'un sauf-conduit de l'empereur, et il se rendit à Âugsbourg. Dès le lendemain de son arrivée, le tribunal ouvrit ses séances sous la présidence du cardinal Gaétan; d*abord on chercha à le séduire par des offres brillantes, on lui proposa des honneurs et des richesses, s'il voulait abandonner ses croyances ; 'çnsuite, comme il paraissait inaccessible à la séduction , on chercha dans une autre séance à l'intimider par des menaces, et on le somma d'abjurer ses erreurs^ sous peine des plus effroyables tourments. Luther protesta de Torthôdoxie de ses croyances ; il prouva que ses paroles et ses sentiments étaient l'explication simple et naturelle des textes des Écritures et des livres saints, et rejeta sur les abominations du saint-siége les causes du scandale qui affligeait la chrétienté.

Une telle résistance convainquit le légat qu'il ne lui restait quune chose à faire pour éteindre le schisme; c'était l'arrestation de Lu&er. Heureusement celui-ci se rappela le sort ▼II. 6

7i HISTOIRE DES PAPES. [1518.]

do Joan Hus et de Jérôme de Prague, arrêtés au mépris dtt droit des gens, condamnés et brûlés vifs; il s enfuit d'Augs^ l)Ourg et évita le bûcher.

Toutefois la méchanceté de ses ennemis, loin deFintimider, augmenta son audace; il continua la guerre contre la papauté avcHî une énergie nouvelle, il consacra tous ses jours à des prédications et toutes ses nuits à des travaux contre le saint-siége; sa prodigieuse fécondité' multiplia sa pensée sous toutes les formes, et il inonda l'Europe entière de ses ouvrages.

Ulrich Zwinglo, cure de Zurich, enhardi par Texemple d# l^uthor, pri^clia de son côté, en Suisse , sur les vœux monastiques, sur les saints, sur la hiérarchie ecclésiastique, sur le despoiisme ponliflcal, sur les sacrements, et particulièroniont sur celui de la poniteijce , et il attaqua même la présence réelle (le Dieu dans T Eucharistie , dogme qui le mît plus lard en dissidence avec le réformateur allemand. Ce fut au milieu tie ces circonstances qu'arriva en Suisse un capiH cin milanais, appelé frère Sanchu, chargé de vendre des in-. dulgences : en dépit des prédications véhémentes de Zwingle^ ce religieux trouva encore des dupes, tant la superstitiou était enraicnée dans les esprits ; et il rapporta de sa tournée plus de cent vingt mille ducats.

(-oi>endanl les Suisse;^ ne furent pas longtemps à revenir de leur engouement jxnir les grâces spirituelles, et ils se prirent à regretter Ter que la cour romaine avait arraché à leur crédulilé. ^

De tous iV»ti^ • les indulgences étaient un objet de scanon!e pour les li^îMes: mais qu'imporiail à Léon X le blâme tk-s -eus viTinoux ! il lui fallait de Tpr pour ses goûts désor-

donnes de luxe; il lui en fallait pour ses intrigues politiques; il lui en fallait pour ses débauehes, et la vente des absolutions était un véritable I^actole qui charriait dans ses trésors tout l'or delà chrétienté; seulement, comme U redoutait que les prédications des réformateurs ne vinssent à arrêter dans quel(pie pays l'enthousiasme pour les indulgences, il publia un nouveau décret portant, que l'Église romaine était la mère de toutes les Églises , que le souverain pontife , en sa qualité de successeur de ssûnt Pierre et de vicaire de Jésus- Ghrist , avait le pouvoir irrécusable de remettre , en vertu de ses clefs « la coulpe et la peine des péchés; qu'il remettait la coulpe par le sacrement de pénitence , et la peine temporelle par le moyen des indulgences, représentant la surabon dance des mérites de Jésus-Christ et des saints. Le pape ajoutait que la croyance de ces articles était indispensable pour êti'e chrétien orthodoxe, et que ceux qui croiraient ou enseigneraient une doctrine contraire seraient retranchés de la communion de 1 Église catholique ; il les déclarait anathématisés ; et il les déférait, comme hérétiques, aux inquisiteurs, ainsi que tous leurs adhérents ou ceux qui leur accorderaient asile et protection.

Ce décret maladroit eut un effet bien différent de celui que Léon X en attendait; une réprobation générale accueillit les bulles de la cour romaine. Luther publia un libelle terrible contre le pape; il attaqua Tinfaillibilité pontificale, et prouva que les successeurs de rAynitrc n'étaient point exempts des imperfections comnmnes, puisque saint Pierre lui-même avait erré et avait été réprimandé par saint Paul de ce qu'il i'aisail abus do son autorité et opprimait les fidèles; qu'ainsi

il appelait de toutes les poursuites de Léon X à un concile général légitimement assemblé et représentant FËglise universelle; il protestait également centre toutes les excommunications^ interdits ou dépositions, jusqu'au jugement prononcé par les Pères.

Malgré la violence des attaques de Luther^ l'aveuglement était tel à la cour de LéonX, que personne ne s'occupa de répondre au réformateur ; sa Sainteté ne changea même rien à sa manière d'agir, et poursuivit ses projets d'agrandissement pour sa famille. Julien de Médicis venait de mourir à Florence des suites d'une maladie qu'il avait gagnée dans les camps, et ne laissait pour héritier de son immense fortune qu'un bâtard appelé Hippolyte; le pape le fit venir immédiatement à Rome , et Téleva dans le palais pontifical comme un fils de roi. Quant à Laurent de Médicis, son neveu, il l'envoya à la cour de François 1", pour épouser la jeune Madeleine de la Tour d'Auvergne, ainsi qu'il avait été convenu entre sa Sainteté et le roi de France , lors des traités de Fribourg et de Noyon.

Ce mariage, qui devait être si funeste à la France, puisque de l'union des deux époux naquit l'infâme Catherine de Médicis, fut célébré à Paris par de grandes réjouissances que le pauvre peuple paya, suivant l'habitude. Neuf mois après, Madeleine de la Tour d'Auvergne mourut en donnant le jour à une iille qu'on nomma Catherine; Laurent de Médicis ne survécut que peu de jours à sa femme, et expira le 28 avril 1519. Cette mort aflligoa profondément le pontife, qui se trouvait ainsi le seul descendant légitime en ligne masculine de la branche aînée des Médicis , et qui se voyait contraint de

renoncer à ses espérances de conquêtes et d'agrandissement.

Dieu s'était jcmé des calculs de l'ambitieux Léon , et avait permis que de cette puissante famille des Mcdicis il ne restât que des rejetons de la branche cadette, que le pape exécrait, et quelques bâtards de la branche aînée. Cet affreux accident était d'autant plus terrible pour sa Sainteté, qu'elle était à la veille de recueillir les fruits de sa politique , et qu'elle voyait une couronne impériale, le but constant dotons ses efforts et de tant d'années de fourberies, échapper à sa famille^ au moment où elle n'avait plus qu'à tendre la main pour la placer sur le front d'un Médicis.

Maximilien P' venait de mourir à Wels , près de Lintz, en Autriche, sans héritier mâle, son (ils Philippe étant mort quelques années auparavant ; et sa succession allait se trouver disputée par différents compétiteurs.

Les rois de France et d'Espagne se mirent les premiers sur les rangs , et cherchèrent à gagner les électeurs à leur cause en promettant des avantages considérables. Mais Léon, qui redoutait également ces deux princes, dont la puissance menaçai! la sienne et pouvait détruire sa prépondérance en Italie, Charles possédant déjà le royaume de Naples, et François I" le duché de Milan, détermina p* ses conseils les électeurs, qui eux-mêmes ne se sentaient bien disposés ni pour le roi de France ni pour le roi d'Espagne, quoique ce dernier fût de race allemande et qu'il eût des terres en Autriche, à porter leurs suffrages sur Frédéric, duc de Saxe, le plus ardent protecteur de Luther. Ce prince, qui avait été initié par ie grand réformateur aux théories sublimes du gouvernement républicain « refusa le trône qui lui était offert; il

prononça un magnifique discours dans l'assemblée des électeurs^ et chercha à démontrer que les peuples n'avaient pas besoin de maîtres , et que l'Allemagne devait se former en république. MalheureusPement les idées de progrès n'avaient pas encore suffisamment pénétré les esprits , ef Frédéric dut renoncer à l'espoir de faire partager ses opinions aux électeurs. Alors il se prononça entre les deux candidats, et déclara que si l'Allemagne devait choisir un empereur^ il était préférable de prendre l'archiduc Charles^ roi d'Espagne, petit-fils de Maximilien, et de rejeter le roi de France, que son despotisme et son luxe rendaient un véritable fléau ^our les peuples; en outre il fit décréter qu'on ne donnerait la couronne à Charles d'Espagne qu'après avoir limité &a puissance. Jusqu'à celte époque, les états n'avaient exigé du chef suprême de l'empire qu'une promesse vague et générale de maintenir les privilèges du corps germanique; cette Ibis^ avant de se prononcer pour le roi d'Espagne, ils ûrent signer à ses ambassadeurs une capitulation que le prince s'empressa de confirmer ; ensuite il fut proclamé empereur sous le nom de Charles-Quint.

Sa Sainteté n'ayant pu empêcher l'élection, voulut au moins faire oublier l'bpposition qu'elle avait faite contre le roi d'Espagne ; çUe envoya une ambassade au jeune empereur, et lui fit demander son amitié et son appui pour l'aider à éteindre la nouvelle hérésie qui avait envahi toute l'Allemagne. Le pape l'engagea également à envoyer des secoui*s au cruel Christiern, roi de Danemark, beau-frère de Charles-Quint^ pour soumettre les Suédois, qui avaient eu l'audace de battre les troupes de leurs ennemis er de chasser

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Trolle, archevêque d'Upsal, qui avait voulu les vendre à (Iliristiern. Celte audace des Suédois, et surtout i'or du roi de Danemark, avait détermine le saint-père à fulniinur une bulle d'excommunication contre eux. Christiern se sentant appu]^ par une telle autorité , rassembla alors de nouvelles troupes et vint mettre le siège devant Stockholm; mais il éprouva une résistance encore plus vigoureuse que la première fois; Sténon Sture , administrateur des états de Suède, déOt son armée et* le chassa honteusement du territoire.

Une troisième fois, grâce aux secours en hommes et en aident que lui envoya Charles-Quint, le roi de Danemark se vît en état de reprendre les hostilités; au lieu de s'exposer à la chance des combats, il suivit les conseils des nonces apostoliques qui l'accompagnaient, et eut recours à la perfidie, Farme ordinaire des rois; il lit demander une entrevue à Sténon Sture, et promit de s'y présenter presque seul, si on voulait lui donner dés otages qu'il désigna lui-même, et parmi lesquels se trouvait Gustave Wasa. La proposition de (îliristiern fat acceptée. Dès que le monarque félon eut entre ses mains les otages, qui tous appartenaient aux premières familles de la Suède, il les fit garrotter, et envoya dire à l'administrateur des états qu'il eût à rendre Stockholm, s'il ne voulait que ses prisonniers fussent pendus en vue de la ville; pour appuyer cette menace, il fit avancer ses troupes et poussa le siège de la capitale avec vigueur. Les Suédois opposèrent d'abord un courage supérieur à celui de leurs ennemis, et leur firent essuyer des perles tenîblos ; mais ensuite rhéroique Sténon Sture ayant été tué dans une sortie, le découragement remplaça l'enthousiasme, et la place capitula.

80 HISTOIRE DES PAPK:?, [1520.]

Christicrn fit son entrée dans Stockholm en triomphateur, et traînant à sa suite les infortunés dont il s'était traîtreusement emparé ; le lendemain, il convoqua en assemblée les prélats et les sénateurs^ se fit reconnaître par un acte authentique roi héréditaire de la Suède , et se fit couronner%olennellement par l'infâme TroUe. Après la cérémonie du sacre , il donna aux chefs de son armée des fêtes qui durèrent un mois entier, et pendant lesquelles tous les officiers et les soldats de son armée eurent permission de 'violer les filles et les femmes des Suédois.

Comme de semblables désordres ne pouvaient manquer de soulever la population, les nonces du pape et l'archevêque conseillèrent au roi , pour effrayer les citoyens, un acte de barbarie atroce; c'était tout simplement de massacrer la noblesse et la bourgeoisie. Les nonces, le prélat Trolle, le confesseur du /oi et son barbier, proposèrent différents moyens d'exécution; l'avis du barbier prévalut*, et voici de quelle manière sa majesté organisa son coup d'état. En vertu de la bulle d'excommunication fulminée par Léon X, toute la Suède étant déclarée hérétique, le roi dressa une liste de proscription de tous ceux dont il redoutait l'influence sur les masses , et sous prétexte d'obéir aux ordres du pape , il les fit arrêter et»juger sur l'heure même par une commission de prêtres et d'inquisiteurs. Au jour fixé pour le supplice, des soldats garnirent les rues de Stockholm et empêchèrent les habitants de se montrer à leurs portes ou à leurs fenêtres ; lès prisonniers furejit amenés sur la grande place, et quatrevingt-quatorze têtes de nobles tombèrent sous la hache du bourreau. Cette première boucherie n'était que le prélude

d'atrocités plus grandes; le lendemain^ on dressa des potences , 'et un nombre double de bourgeois et de nobles furent lancés dans l'éternité; le troisième et le quatrième jour, les exécutions continuèrent, seulement les supplices étaient changés : le premier jour on avait décapité, le deuxième on avait pendu, le troisième on écorcha les patients, le quatrième on les écartela, et le cinquième on les brûla vifs; enfin, lorsque la grande place lut encombrée de cadavres et d'ossements, et que la population eut été décimée à plus d*un cinquième de ses habitants, Christiern quitta Stockholm pour visiter les autres villes de la Suède, où se renouvelèrent les mêmes scènes de barbarie. Partout ni laissa des marques sanglantes de son passage, égorgeant les femmes, les enfants, les vieillards, et jusqu'à ses séides eux-mêmes, lorsqu'ils laissaient paraître des sentiments de pitié pour les infortunés qu'ils étaient contraints de torturer.

Quelque épouvantables que soient ces exécutions conseillées par la cour de Rome, elles n'approchent pas, ni pour le nombre des victimes, ni pour les raffinements dans les supplices, des cruautés exercées dans le Mexique par les prêtres espagnols , qui égorgeaient plusieurs millions d'Indiens au nom d'un Dieu de paix et en vertu d une bulle de sa Sainteté Léon X!

Pendant que les fanatiques et cruels Espagnols conquéraient un nouveau monde à la religion catholique , les doc^ trines de Luther préparaient l'émancipation de 1 Allemagne. Ce n était pas seulement l'électeur de Saxe qui protégeait l'illustre réformateur ; il se trouvait soutenu par de puissants seigneurs, par des généraux illustres, par des capitaines

sa UISTOIKE DES 1>APES. [1530.]

renommés, par les nobles, qui revendiquaient la possession des biens dont les couvents et les églises s'étaient emparés; par les bourgeois et par le peuple, qui tous étaient fatigués de voir leurs dépouilles passer dans les mains des agents du pape; chacun suivait avec enthousiasme les prédications de Luther sur la liberté religieuse, sur le despotisme des évoques de Rome, sur le faste de la cour pontificale, sur la corruption du clergé et sur les débordements des moines et des nonnes.

Léon X comprit enfin, parles progrès rapides que faisaient les idées réformatrices , que la lutte était sérieuse, et qu'il n'avait pas un instant à perdre pour arrêter le mal et frapper un grand coup ; alors il écrivit à Charles-Quint qu'il eût à faire arrêter le prédicateur Martin Luther, pour être jugé et condamné par la sainte inquisition. Mais la chose n'était point aussi facile que le pape se l'était imaginé; l'empereur répondit qu'il serait imprudent à lui d'attenter, sans motifs, à la liberté d'un citoyen en Allemagne; qu'il n'en était pas de même en ce pays qu'en Espagne ou en Italie ; que d'ailleurs il n'avait pas encore reçu la couronne impériale, et qu'il, ne pouvait en conséquence exercer aucune juridiction. Il promit néanmoins qu'aussitôt son couronnement terminé , il convoquerait une diète générale pour juger le réformateur, et il s'engagea à le faire condamner et à le livrer aux officiers de l'inquisition. Charles-Quint pria le pape de fulminer préalablement une nouvelle bulle d'anathème contre les doctrines de Luther, afin de frapper d'épouvante l'esprit des seigneurs allemands, et pour rendre la condamnation encore plus certaine. Sa Sainteté suivit le conseil de l'empereur, et publia

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la fameuse bulle qui commence par ces paroles du Psalmiste : » Levez-vous , mon Dieu ! (lofondez votre (mise ; repoussez » les injures que l'insensé vous jette ! Punissezles blasphèmes » de vos ennemis , et soyez favorables à nos prières de ven- » geance, parce que les renards ravagent la vigne dont vous

» avez été le pressoir ! »

Après cet exorde, le pape s'adressait aux apôtres Pierre et Paul pour leur demander leur appui , et il terminait par cette allocution aux fidèles : a Un horotique enragé nous dé- » chire à belles denta et blasphème contre les saints pontifes »nos prédécesseurs; comme le serpent, il répand dans ses » morsures le venin de la calomnie; en sorte que les faibles, dont il a aveuglé l'esprit par ses mensonges, ne veulent » plus croire à FËvangile du Christ, et se sont rangés du » parti de ce novateur, ou pliitôt se sont enrôlés sous les » bannières du diable; c'est pourquoi nous avons jugé qu'il » importait au salut de la chrétienté de condamner formel- » lement quarante et une propositions tirées des écrits de ce réprouvé, comme étant hérétiques, fausses, scandaleuses, » contraires aux vérités catholiques et capables de séduire I) les simples. En conséquence nous défendons, sous peine » d'excommunication et de privation des sacrements , de croire à ces propositions, de les soutenir^ de les prêcher, et de tolérer que d'autres les enseignent directement et » indirectement, en public ou en particulier, tacitement ou » en termes exprès; nous ordonnons également de faire dans toutes les provinces une entière et exacte perquisition des » livres qui les contiennent, et de les brûler solennellement » en pi^nce du cler^ et devant tout le peuple, sous peine

» des plus terribles censures de FÉglise. » Dans sa bulle, Léon X faisait la déûnition des propositions condamnées , et relatait, dans tous leurs détails, les efforts qu'il prétendait avoir faits pour ramener Luther à la véritable lumière et pour larracher de l'abîme où il était plongé.

Cette bulle fut un sujet de controverses et de critiques de la part des hommes lettrés ou politiques de l'Europe , nonseulement à cause de sa forme judiciaire , mais encore pour son style obscur et prolixe; car sa Sainteté n^avait pas craint de faire des phrases qui contenaient plus de quatre cent cinquante mots.

Tout impuissant et ridicule qu'était le décret du pape , le réformateur pénétra ses intentions» et. dès lors il ne garda plus de mesure dans ses prédications. 11 se déchaîna contre le pontife et contre ses adhérents; il appela sur eux la malédiction des peuples; et non content dé soulever l'Allemagne par sa parole puissante, il inonda l'Europe entière de ses écrits satiriques; enfin ^ dans un "prêche public, il osa lacérer la bulle du saint-père; il l'appela une exécrable production de l'Antéchrist; « et de même que Satan m'excommu- » nie, dit-il^ je Tanathématise à. mon tour; et comme on » brûle mes écrits à Rome, je livre aux flammes les bulles et » les décrétales de ce prince des ténèbres; et j'adjure tous » les hommes de me venir en aide pour jeter dans le même » bûcher Léon X et la chaire pontificale. » En même temps il se fit apporter un brasier et brûla la bulle du pape.

Ainsi , la démarche du saint-père n'eut d'autre résultat que de montrer aux nations quels immenses progrès avait laits la réforme , puisqu'un simple mpinë anéantissait publique-

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ment les bulles d'un pape , acte d une audace inouïe , et qu'aucun empereur n'avait jamais osé accomplir.

Léon X cependant ne se regarda pas comme vaincu; Charles-Quint venait de convoquer une diète à Worms pour faire condamner Luther; et le légat Jérôme Méandre, chargé de soutenir Taccusation, avait promis de prendre des mesures telles, que leur ennemi, dans aucun cas, condamné ou absous, ne pourrait leur échapper.

Malgré les supplications de ses disciples , qui tous le conjuraient de ne point se rendre à Worms , l'intrépide réformateur persista à demander un saut-conduit à l'empereur, afin qu'il pût comparaître devant l'assemblée; et comme ses amis lui objectaient que les dangers qu'il avait déjà courus à Augsbourg devaient lui faire redouter une nouvelle trahison, il répondit : « Quand je serais assuré de trouver à Worms » autant de démons qu'on voit de tuiles sur les maisons, je » suis résolu de les affronter. » Toutefois , il consentit à ce que cent gentilshommes, armés de toutes pièces, lui servissent d'escorte. Il entra avec eux dans Worms, monté sur un char, et suivi d'un prodigieux concours de peuple que sa réputation avait attiré. Dès le lendemain de son arrivée, la diète ouvrit ses séances , et le légat romain procéda à l'interrogatoire de Luther. Celui-ci répondit à toutes les questions, s'avoua l'auteur des ouvrages incriminés, et offrit de défendre ses opinions en conférence publique.

A cette proposition , le cardinal Jérôme Méandre se récria; il prétendit que le scandale était déjà assez grand, que les débats devaient être secrets, et quej'accusé n'aurait à parler que devant ses juges. Luther répliqua qu'il était venu sans

crainte au milieu de ses ennemis, pour se justifier à la face du soleil des accusations portées contre lui, et non pour défendre lâchement sa doctrine dans 1 ombre et le mystère. En vain le légat et Charles-Quint lui-même essayèrent de le gA-> gner à la cause du pape, en lui offrant d'énormes bénéfices, un évêché et le chapeau de cardinal ; tout fiit inutile. Alors ils lé firent mettre au ban de l'empire; et n'osant l'arrêter au milieu d'une population enthousiaste pour la réforme, ni attenter à sa vie , ils lui donnèrent vingt et un jours pour sortir des états d'Allemagne* Cependant Luther ne quitta pas sa patrie, il se réfugia dans le château de Wartbourg, près d'Eisenac, où l'électeur Frédérfc le cacha neuf mois entiers.

fc empereur publia un édit dans lequel, après avoir exposé qu'il était de rintoret des rois de protéger le catholicisme et d'étouffer les hérésies, il ajoutait que a pour satisfaire à » ses obligations envers Dieu et envers le pape, du consen- » lement des électeurs, des princes et des états de l'empire, » et en exécution de la bulle de Léon X, il déclarait et te- >) nait Martin Luther pour hérétique, et commandait qu'il )) fût reconnu comme tel par tous les sujets placés sous son )» obéissance; leur ordonnant, sous les peines les plus sé- )) vères, de le saisir, de l'emprisonner, et de poursuivre ses » complices, adhérents et fauteurs; défendant en outre d'im- » primer, de transcrire, de lire ou de garder aucun de ses )J livres, ni les abrégés publiés en diverses langues, et pro- » scrivant pareillement les estampes où le pape, les cardi- » naux et les prélats étaient représentés avec des habits ridi- » cules ou dans des postures cyniques; enfin, le prince faisait

» la défense formelle d'imprimer aucun livre on malitTO de )) religion^ sans quil eût été soumis prCalablemont à l'ordi- )) naire ou censeur du saint-siége. »

Cet édit de Charles-Quint n'eut pas plus d'inlluence sur les esprits que la l)ulle de Léon X , et ne ralentit pas un seul instant les progrès de la réforme; bien plus, celte nouvelle persécution lit surgir des milliers d'apôtres qui s'assocîrrent à la grande œuvre do l'émancipation religieuse; et bientôt le papisme eut à combattre des ennemis d'autant plus redoutables, qu'ils avaient fait le sacrifice de leur vie à la cause des peuples , et qu'ils étiiient déterminés à renverseï* le colosse pontifical, dussent-ils être écrasés sous ses débris. Alors, de. toutes parts le clergé poussa un cri d'alarme; dv l'orient à Toccident, du nord au midi, les rois, les nobles, les moines, les prêtres, les évùques, les cardinaux, promenèrent les torches du fanatisme, s'armèrent de poignards , et se préparèrent à lutter contre l'ennemi qui menaçait de détruire pour jamais leur pxécrable pouvoir. Tons accuseront le pontife de faiblesse, de pusillanimité, d'incapacité; tous lui reprochèrent sa vie fastueuse de plaisirs moiulains, d(^ chasses, de spectacles, de concerts, de banquets, de suiurnales; tous appelèrent les malédictions de Dieu sur le pape, qui avait laissé la porte du sanctuaire ouverte aux ennemis, et qui n'avait pas su défendre l'édifice théocratique.

En cela, Léon X n'était point exempt de blâme; et l'cinergie que sa Sainteté avait déployée dans les conaneacemenls djB son pontilicat s'était prodigieusement modifiée depuis la mort de son l'rère et de son neveu. N'ayaiiî [)]us ix songer à l'agrandissement de sa famille, Iv papi' s'cHail occupé de ses

plaisirs; la chasse surtout était, au rapport de Paul JoTe, un de ses exercices favoris; il en connaissait les lois mieus que celles de FÉcriture. Il punissait du fouet, dit Thistorien, ceux qui par imprudence ou par maladresse laj;ssaient échapper la bête; et il était dune humeur tellement violente lorsque la chasse n avait pas été heureuse, que ses mignons et ses maîtresses n osaient pas même lui parler. Mais quand ses coups avaient atteint le gibier, quand sa Sainteté avait tué des cerfs de haute taille ou de vigoureux sangliers^ sa joie ressemblait à du délire, et jamais il ne lui arriva, dans ces moments, de refuser les. faveurs et les bénéfices qu on lui demandait.

Les nuits s'écoulaient en d'interminables festins, où le luxe des lumières et du service de table surpassait tout ce qui existait dans les cours les plus opulentes de TEurope et de l'Asie. Aucun empereur, roi ou pape, ne porta la recherche des mets aussi loin que Léon X; aussi obtenait-on les plus hauts emplois pour l'invention d'un ragoût nouveau. Sa Sainteté avait quatre maîtres en bons morceaux occupés à composer des plats inconnus; c'est à leurs soins que Thumanité est redevable des saucisses làrcies de filets de paon ; et en retour de cette utile invention les fidèles n'avaient à payer que sept millions chaque année pour la table du pape.

Dans les fêtes du Vatican, de nombreux bouffons étaient 'chargés d'égayer les convives par des saillies rimées, auxquelles Léon X répondait, afin de montrer la verve de son esprit, et luttait avec eux de cynisme dans les mots et de frivolité dans les idées. De jeunes filles et de beaux* adolescents, vêtus de costumes orientaux, et experts dans l'art de la dé-

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bauche, avaient ordre de répondre aux caresses des conviés; et presque toujours les festins se terminaient par des orgies qui ne le cédaient en rien à celles des Borgia.

Néanmoins^ au milieu de ses fêtes ^ le pontife n'oubliait pas entièrement les intérêts du trône de l'Église, et suivait la politique de ses prédécesseurs; car, en même temps qu'il vendait à François P' l'autorisation de faire la conquête de Naples, il demandait six mille ducats à Charles-Quint pour lui accorder le droit de s'intituler roi de Naples et empereur d'Allemagne, malgré les bulles des pontifes qui avaient défendu la réunion des deux couronnes sur la même tête. U poursuivit également ses conquêtes dans la Romagne, emporta d'assaut les villes de Modène et de Reggio , et songea à enlever Ferrare, capitale des états d'Alphonse d'Esté. Cette dernière tentative échoua ; un complot qu'il forma pour faire assassiner le duc n'eut pas un meilleur succès; alors il eut recours aux foudres spirituels^ il fulmina une sentence terrible d'anathème contre Alphonse d'Esté, mit l'interdit sur ses états, et ordonna à ses généraux de recruter de nouvelles troupes pour reprendre l'offensive et écraser son ennemi.

Déjà la guerre embrasait la haute Italie ; d'un côté, Charles- Quint, appuyé par les Anglais et par le pape , réclamait la possession du duché de Milan comme fief de l'empire , ainsi que le comté de Bourgogne, qu'il prétendait avoir été frauduleusement réuni à la France par Louis XI; d'un autre côté, François P', aidé des Suisses et des Vénitiens, demandait la restitution de la Navarre espagnole, et menaçait de faire valoir ses prétentions sur Naples. Mais les Français, inférieurs

en nombre à leurs ennemis, éprouvèrent plusieurs échecs et VII. ^ 7

furent contraints d'abandonner la plupart des villes qn'ilft avaient récemment conquises, et de se retirer dans Milan.

Cette nouvelle causa un tel saisissement de joie à Léon X, affirment plusieurs chroniques du temps » que le sang afBua au cœur etTétouffa. D'après une autre version, le saint-père mourut empoisonné; du reste, les historiens ne désignent pas les auteurs du crime , et disent seulement que Charles- Quint sut faire tourner cet événement à son profit. Néanmoins le coup fut si prompt, qu'on ne put administrer le viatique au saint-père ; il mourut le 1" décembre 1521 , âgé de quarante-quatre ans, après avoir occupé le saint-si^e huit ans, huit mois et vingt jours.

fiossuet a essayé de justiûer Léon X des accusations portées contre lui par les historiens ; il a prétendu que le saintpère était animé des meilleures intentions, qu'il avait toujours eu le projet de faire cesser les abus qui existaient dans le clergé, et qu'il eût arrêté les progrès de l'hérésie de Luther, s'il n'eût été enlevé trop tôt à TËglise. Ces assertions du célèbre prédicateur sont autant de mensonges auxquels les laits donnent le plus éclatant démenti ; car il est prouvé par le récit des actions de Léon X, et par les témoignages des auteurs du temps, par ceux mêmes qui étaient les plus dévoués à la cour de Kome, que sa Sainteté avait des goûts de luxe et des passions désordonnées qui rempèchaieni de donner ses soins aux afl'aires de la religion; et que d'ailleurs, en eût-il été autrement, lorsqu'il parvint au trône de saint Pierre, il n était déjà plus au pouvoir d*un homme d'arrêter l'explosion des haines qu'avaient soulevées chez toutes les nations les vices honteux des pontifes roaiains!

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