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HISTOIRE POLITIQUE DU DOUZIÈME SIÈCLE

ses mœurs, les perfidies de sa politique, et son fanatisme pour les querelles théoloniques, le rendent digne d'occuper son rang parmi les rois destructeurs de riiumanité.

Après la mort de Manuel, son lils Alexis Comnène, âgé de douze ans, fut proclamé empereur sous la tutelle de sa mère Marie, fdle de Raimond d'Antioche. Ce jeune prince, qui annonçait dès son bas âge un caractère sans énergie, se trouva livré par sa mère aux caresses de courtisanes chargées de l'énerver par la plus horrible dépravation, afin que fimpératrice piît conserver l'autorité suprême, qu'elle partageait avec le protosébaste Alexis, son amant. Mais bientôt d'autres amlntions se déclarèrent, et la régente eut à combattre une faction puissante , à la tète de laquelle se trouvaient Marie, sœur de l'empereur et femme du césar Jean, et Andronic Comnène, qui s'était échappé de sa prison pendant les guerres de Manuel.

Cet ambitieux, quoique re'.'ré dans une province de l'Asie ^lineure, n'en poursuivait pas moins ses intrigues pour se frayer le chemin du trône. Déjà il avait fait entrer dans son parti Philippa, sœur de l'impératrice, et Théodora, veuve de Baudoin, roi de Jérusalem , en affectant un grand dévouement pour le jeune Alexis. -Avec l'appui de ces deux princesses, il parvint à grossir le nombre des mécontents : bientôt il marcha sur Constantinople, qui se rendit à discrétion, à la première sommation, ainsi que les troupes de terre et de mer, qui lui obéissaient comme si déjà il eût été empereur.

Par ses ordres, le protosébaste fut battu de verges et condamné à avoir les yeux arrachés; les palais des amis de l'impératrice furent livrés au pillage; tous ceux qui lui portaient ombrage furent impitoyablement massacrés. Enfin ce tigre altéré de carnage, puisant dans la vue du sang une ardeur nouvelle, lit attacher avec des cordes la jeune sœur de l'empereur, assouvit sa brutahté sur cette malheureuse princesse; et comme si la nature n'avait pas encore été assez outragée, il égorgea sa victime et profana le cadavre!

Malgré l'énormité de ce crime, Andronic continua de protester de son dévouement pour le jeune empereur; il donna des fêtes magnifiques à l'occasion de son couronnement, et pendant la cérémonie, il le souleva même dans ses bras en l'embrassant, pour montrer au peuple l'affection qu'il portail à, cet enfant. Ses caresses hypocrites lui donnèrent un tel ascendant sur l'esprit d'Alexis, que bientôt rien ne se fit dans l'État ([ue par les ordres d'.\ndronic. Comme l'impératrice mère était le seul obstacle à ses desseins ambitieux, il s'appliqua à rendre cette princesse odieuse au jeune prince, et dans une nuit de débauches il arraclia à l'imljécile Alexis un arrêt de ifiort contre sa mère. Deux jours après, l'impératrice Marie était étranglée.

Ainsi, Andronic moissonnait la famille impériale, membre par membre, pour laisser sans défense le faible rejeton qui occupait le trône, et alin de le frapper plus sûrement à son tour.

Quand il crut le moment favorable, il répandit de nombreux émissaires dans les rues de Constantinople, afin de soulever le peuple et de l'exciter à de-

mander au sénat qu'on élevât sur le trône un prince courageux et habile, qui fût capable de rétablir la tranquillité dans l'État et de repousser les ennemis de l'empire. Cette tactiipie eut un entier succès ; une révolution éclata au commencement du mois de septembre 1183, à la suite de laquelle les Byzantins déclarèrent Andronic associé à l'empire. Le lendemain, les deux empereurs se rendirent solennellement à l'église de Sainte-Sophie. L'usurpateur se prosterna devant Alexis, promettant au peuple de le regarder toujours comme son souverain, et juiant sur le Christ de le chérir avec la même tendresse que s'il était son enfant.

Au mépris de ce serment solennel , sept jours après, ce monstre faisait étrangler l'infortuné en sa présence. Non content de l'avoir tué, il insulta encore le cadavre, et le foulant aux pieds, il lui criait : « Va aux enfers, fils de sodomite et de prostituée ; va aux enfers, enfant imbécile qui étais déjà sodomite et prostitué. » Ainsi pér't le jeune Alexis, après un règne de trois ans, si l'on peut appeler un règne son passage sur le trône.

Quelque temps avant ce terrible événement, .A.lexis avait été fiancé à la fille de Louis le Jeune et d'Ali.x de Champagne, Agnès de France, sœur de Philippe- Auguste. Andronic , maître de l'empire , quoique parvenu à sa soixante-treizième année, voulut prendre pour épouse cette jeune fille, qui avait à peine onze ans, et l'infortunée passa dans les bras de ce vieillard dissolu, l'assassin de son fiancé. Alors commencèrent des orgies de femmes nues et de mignons lascifs, effrayantes saturnales qui rappelaient celles de l'impératrice Zoé , et dans lesquelles la pauvre Agnès était obligée de paraître sans voiles, pour réveiller les sens engourdis de l'infâme Andronic!...

Mais au milieu de toutes ses débauches, le tyran n'oubliait pas le soin de son autorité ; ainsi quelques villes grecques , entre autres Lopadion et Pruse , n'ayant pas voulu le reconnaître, lui-même vint diriger les travaux du siège devant les cités rebelles, et il exerça contre leurs malheureux habitants des atrocités telles qu'un historien s'écriait : « Non, jamais aucun fléau n'a pu frapper une ville aussi crue^' lement que l'exécrable .\ndronic ; car les arbres d«.-.. vergers qui entourent Pruse portent autant de cadavres que de fruits ! »

De retour de ces sanglantes expéditions, ce monstre augmenta encore le nombre de ses meurtres ; sur le moindre soupçon, il faisait égorger les seigneurs influents, les magistrats, et jusqu'à ses familiers. Personne n'était à l'abri de ses fureurs, et sur un simple caprice, ses gardes massacraient les citoyens dans leurs demeures. Enfin la haine universelle s'éleva contre lui, .et de tous côtés il se vit entouré d'ennemis menaçants ; en Chypre , Isaac Comnène s'était déclaré en pleine révolte ; en Sicile, ses généraux le trahissaient et livraient leurs armées à ses ennemis; dans Constantinople même, une conspiration s'était organisée, et Isaac l'Ange, qui en était l'âme, n'attendait (pi'un moment favorable pour renverser du trône l'infâme empereur. .Au milieu de si grands périls, Andronic mantpia d'audace et de prudence; au lieu d'agir, il consulta ses devins, et d'après leurs prédictions, il donna l'ordre de faire tuer

lOû

HÎSTOrnE DKS PAPKS

I-;aac l'Ariije; mais il était tio;i tard, H igio C'ivi.-topliorite n>' put exécuter l'arrèi de rein^i'ieiir ; Isaac, qiii éiail sur ses gardes, tua de sa mai» l'envoyé du prince. A l'instant même les conjurés se répandirent dans les rues, appelèrent le peuple aiu armes; des rassemldenients se formèrent sur les places publiques, et une foule innomlirab'e se dirij|;ea vers le palais impérial en faisant entendre des cris de mort. Dans son clïroi, Andronic essaya de s'enfuir de sa capitale; mais di-jà toutes les issues étaient gardées, et il tomba au pouvoir d'ennemis implacables.

Ce terrible vieillard montra dav.s les supplices effroyables qu'il eut à sontïrir un courage qui surpasse tout ce qu'on peut s'imaginer. Sans pousser un seul gémissement, sans faire entendre une plainte, impassible comme si son corps eût été de bronze, il se laissa attacher à un poteau avec des chaînes rougics au feu ; on lui arracha les dents une à une ; on lui coupa les doigts de la main droite, phalange par phalange: on lui creva un œil, on brûla l'autre; on tenailla tout son corps avec des pinces ardentes ; le bourreau lui enleva des lanières de peau et mit à découvert toute sa poitrine; il fut mutilé, brûlé et déchiré pendant trois jours et trois nuits sans relâche, sans repos, et ensuite pendu par les pieds : pendant ces horribles tortures, sa fermeté ne se démentit pas un seul instant ; enfin un Italien lui plongea son épée dans le corps à plusieurs reprises, et termina ainsi ce drame épojvantable.

Andronic expira le 1-2 septembre 1185, à l'âge de soixante-quinze ans, après deux années de règne. Cet empereur, le Néron des Grecs, était d'une taille colossale ; sa force était e.xtraordinaire et sa figure dure et repoussante; néanmoins il avait l'esprit très-cultivé et une grande éloquence. Avec lui finit la dynastie des Comnène sur le trône de Constantinople.

Isaac l'Ange, parvenu au faite du pouvoir par une révolution, ne se montra pas digne de la couronne qu'il avait reçue de la nation, ^'ain et présomptueux, son caractère offrait un mélange de vices et de vertus bourgeoises; il lui était facile, aprè.s le règne de son prédécesseur, de se faire chérir des Grecs; mais, comme tous les rois, U ne songea qu'à satisfaire ses passions et ne voulut rien faire pour le peuple.

Pendant que les armées grecques s'entr'égorgeaient dans les guerres de Chypre et de Sicile, Isaac passait ses jours entouré d'histrions et de bateleurs. Au rapport des historiens, il avait plus de vingt mille eunuques ou domestiques, et la dépense de sa maison s'élevait chaque année à plus de cent millions. Isaac s'abandonnait à des superstitions étranges, et manifestait surtout une foi extraordinaire pour les prédictions des devins ; ainsi un faux prophète obtint de ce prince la dignité de patriarche, parce qu'il lui avait prédit (ju'il régnerait pendant trente annéis, et qu'il reculerait les bornes de l'emjiire bien au delà de l'Eupbrate.

Malgré la prédiction, l'île de Chypre s'affranchissait du joug dcj Grecs, et les Bulgares forçaient l'empire à reconnaître leur indépendance, sans que le souverain fît aucun effort pour soutenir les droits de sa couronne. Tant de lâcheté acheva de détacher de sa cause les Byzantins; et Alexis son frère profita de la disposition des esprits pour se faire proclamer

empereur par les ofliciors de l'armée, pendant l'al)sence du prince, qui se livrait aux plaisirs de la chasse dans un de ses châteaux voisins de Gonstantinople. A la nouvelle de cette révolution, Isaac ne rentra même pas dans la capitale, et s'enfuit à Stagire en Macédoine ; mais là il fut arrêté par le gouverneur, qui le livra à son frère. Alexis lui fil crever les yeux, selon la coutume byzantine, et le condamna à finir ses jours dans un cachot.

.Vlexis l'Ange, parvenu au trône par un crime, voulut récompenser la milice qui l'avait proclamé empereur; il partagea entre tous les soldats le trésor de l'Etat, et leur accorda des congés illimités. Par cette mesure impolitique, l'empire se trouva sans finances, sans défenseurs et sans moyens de repousser les irruptions des barbares.

Pendant son règne, un ambitieux essaya de le détrôner en se faisant passer pour le fils de l'eraporeur ^Manuel; déjà, sous le nom d'Alexis Comnène, il était parvenu à réunir de nombreux partisans et à s'assurer l'appui du sultan d'Ancyre ; déjà il s'était avancé jusqu'aux portes de Gonstantinople. lorsqu'un assassin délivra Alexis i'.\nge de ce redoutaiile compétiteur. Les Turcs se replièrent aussitôt sur les provinces méridionales, qu'ils mirent à feu et à sang, sans qu'il fût possible de les poursuivre, car d'un côté les pirates qui infestaient les îles de l'Archipel arrêtaient les secours qui venaient de la mer; de l'autre, les Bulgares, qui attaquaient les provinces du nord, occupaient toutes les forces de l'empire. Quant au prince, sans s'inquiéter de la position critique des affaires, il continuait ses débauches avec ses mignons, laissant à l'impératrice Euphrofine le soin de lui gagner des partisans. Celle-ci, voyant l'imminence du danger, voulut organiser une armée et rétabhr de l'oi'dre dans les finances; mais cette mesure, qui menaçait la foi tune des courtisans, exaspéra l'empereur contre sa femme ; il l'exila de la cour, et fit même poignarder Vatace, qui passait pour le conseiller et l'amant de cette princesse. Cette disgi-âce ne fut pas de longue durée ; après un mois d'absence, Alexis lui-même, sentant son incapacité, rappela l'impératrice pour lui rendre le gouvernement.

Pendant l'éloignement d'Euphrosine, un fils d'Isaac l'Ange, le jeune Alexis, s'était enfui de sa prison, et à la faveur d'un déguisement il était parvenu à gagner Venise , où se trouvaient rassemblés les princes d'Occident qui dirigeaient la nouvelle croisade. Les larmes du jeune prince, son éloquence, et surtout les promesses de dévouement et de fidélité qu'il fil au nom de son père, intéressèrent les croisés en faveur d'Isaac l'Ange, et ils s'engagèrent à le rétablir sur le trône d'Orient.

En conséquence, au mois de juin 1203, les croisés, accompagnés du jeune Alexis, firent voile pour Constanlinople. L'empereur, que rien ne pouvait distraire de ses débauches, avait même empêché Euphrosine de faire aucun préparatif de défense ; aussi, malgré la résistance désespérée de Lascaris son gendre, qui, à la tête de quelques troupes, avait essayé de ilisputer le passage du Bosphore, sa capitale fut-elle bientôt emportée d'assaut. Alexis n'attendit même pas la fin du combat ; il s'enfuit honteusement dans une barque avec sa fille Irène, qui

HISTOIRE l'ûLITIQUK DU DOUZIÈME SIECLE

lo:

Agnès de Méranie

était devenue sa maîtresse, et se réfugia à Zagora en Thrace, al)andonnant à ses ennemis ses États, sa femme et ses enfants. Après la fuite du monarque grec, son frère fut tiré de prison par le peuple, et reçut dans Constaiitinople son fils et ses libérateurs. Isaac remonta sur le trône le 1" août 1203, en associant son jeune fils à l'empire : l'histoire de ce règne éphémère appartient au treizième siècle.

Pendant que 1' (prient était le théâtre oij s'agitaient des empereurs infâmes et débauchés, le beau royaume de France était désolé par les guerres, par les famines, et surtout par le grand iléau de la féodalité. A cette époque , le domaine royal se bornait à la ville de Paris, à quelques autres cités et à une trentaine de petites seigneuries ; tristes conséquences des concessions que l'ambitieux Capet avait faites aux grands vassaux pour usurper la couronne ; les rois en étaient réduits à n'avoir qu'un simulacre d'autorité. La France entière était devenue la proie des ducs, des marquis.

des comtes, des barons, tyrans cruels et implacables, qui s'étaient arrogé des droits de tailles, de gabelle, (le cor\-ée, sur le travail des artisans et des cultivateurs, des droits de cuissage et de culage sur les jeunes mariées, et des droits.de sang sur les malheureux serfs.

Après Philippe T'', dont le règne avait été une calamité publique, Louis VI, dit le Gros, monta sur le trône en 1108, à l'âge de trente ans; la cérémonie de son sacre jie put avoir lieu à Reims, à cause d'un schisme qui troublait cette Eglise, et s'accomplit à Orléans. Ce roi, superstitieux comme tous les esprits faibles, ne fit rien d'important pendant tout le cours de son règne, et son nom passerait inaperçu dans l'histoire, s'il n'était attaché à celui de Suger, abbé de Saint-Denis, son premier ministre, et à ceux des quatre frères Garlande, qui enlrt'prirent, dans l'intérèl du peuple, de relever l'autorité royale au détriment des grands vassaux.

niSTOlUF, DES l'APKS

Ces esprits supérieurs se mirent à la tète du mouvement popukire qui avait commencé pendant la dernière moitié du siècle précédent, et firent octroyer des chartes i|ui reudaieut libres plusieurs communes ou cités, en les déclarant indépendanles des seigneurs de leurs provinces. Pour éviter l'ojiposition qu'ils eussent rencontrée immanquablemoiil de la part des nobles. Sucer et les Garlande favorisèrent cet enthousiasme des croisades qui entraînait tous les grands vassaux hors du royaume.

Pendant l'absence des seigneurs, Sugor étendit l'influence de la couronne; il institua l'hommage lige, engagement par letjuel les grands se liaient à leur prince, en promettant de le soutenir contre tous ses ennemis ; enfin il commença la ruine de la justice seigneuriale. Sans doute le génie de cet homme remarquable, grand historien, protecteur éclairé des arts et des lettres, aurait bientôt ramené la prospérité dans le royaume, si ses conseils n'eussent été trop souvent repoussés : c'est ainsi que plus tard nous verrons Louis ^'11 répudier Lléonore malgré ses avis, et j)réparer jiar ce divorce cette longue suite de gueires (jui pendant trois siècles et demi couvrirent de meurtres, d'incendies, de désastres les royaumes de France et d .Vngleterre.

LouisleQrosmourutà Paris le ]"aoùt 1137, à l'âge de soixante ans. Il est le premier des rois de France qui ait adopté l'oriflamme de Saint-Denis, bannière que les comtes du \'exin portaient à la guerre, et qui fut choisie comme l'étendard des croisés, après la réunion du Vexin à la couronne de France.

A la mort de Louis le Gros, son fils, qu'il avait déjà associé à la couronne en 1131, lui succéda sous le nom de Louis \'II. Ce prince était à peine assis sur le troue qu'une guerre terrible éclata entre lui et Thibault, comte de Champagne, qui avait pris kt défense de Pierre de la Châtre, archevêipe de Bourges, promu à ce siège par le pape, contre la volonté du roi. Louis, selon l'usage des tyrans, se vengea de l'audace d'un seigneur sur le malheureux peuple : il marcha contre la Champagne, mil tout à feu et à sang, assiégea la ville de Vitry, et après avoir fait violer les femmes et massacrer tous les habitants, vieillards et enfants, il eut la barbarie de faire murer les portes d'une église où quinze cents de ces infortunés s'étaient réfugiés comme dans un asile inviolable et sacré; ensuite il y lit mettre le feu, et cet exécrable fanatique, ce nouveau Néron, assista au spectacle de cet horrible auto-da-fé, (jui consuma quinze cents victimes !

Cet acte d'atrocité souleva l'indignation de toute la France ; Suger menaça Louis de la vengeance divine, le clergé même déclara le roi coupable de lèsemajesté, et saint Bernard ne consentit à lui donner l'absolution que sous la promesse (ju'il conduirait une armée de cent mille hommes en terre sainte pour défendre Jérusalem contre les Sarrasins. Louis, pour échapper à ses remords, ou plutôt pour se soustraire à la haine des Français, se détermina à partir pour la Palestine, emmenant avec lui Éléonore, sa femme, l'une des reines les plus dépravées qui aient occupé le trône de France. Celte princesse était lille de Guillaume X, duc de Guyenne et de Poitou : inconstante, impérieuse, et d'une prodigalité à ruiner vingt em-

pires, Éléonore cul bientôt épuisé les trésors do l'armée pour traîner à sa suite les prostituées de la cour, ou pour payer ses troubadours et ses histrions. Des joutes, des tournois, des parties do débauches furent les préludes do la guerre sainte; enfin les croisés s'embarquèrent pour aller en Palestine, insouciants et légers, comme ils eussent fait pour se rendre en mascarade à ^'enise.

.Vprès une longue traversée, Louis VII descendit sur les côtes do Syrie, et s'engagea imprudemment dans l'intérieur des terres ; son armée, rcpnussée par les infidèles, atteignit avec des peines inlhiies la ville d'Antioche, où il comptait trouver un auxiliaire puissant dans Raimond, souverain de ce royaume et oncle paternel d'Éléonore.

Mais loin de pouvoir offrir un appui aux troupes françaises, Raimond supplia Louis \'II de lui laisstr un corps d'année pour repousser les musulmans, qui faisaient des excursions jusque sous les murs de sa capitale. Cette demande fit comprendre au roi qu'Antiochc ne lui offrait aucune sécurité; en conséquence, dès que ses troupes se furent reposées des fatigues de la route, il donna l'ordre du départ. Alors se passa une scène où le burlesque le disputait à l'infamie ; Éléonore, pendant son séjour à Antioche, avait déjà augmenté le nombre de ses incestes, et avait payé l'hospitalité de son oncle en le recevant dans la couche royale ; outre cette intrigue, elle s'était éprise d'amour pour un jeune Turc nommé Saladin. Cette double haison se trouvant rompue par la résolution du roi, elle refusa de quitter Antioche, et son mari fut oljligé de la faire emporter de force. Raimond, furieux de l'enlèvement d'Éléonore, voulut se venger de Louis, et s'entendit avec elle pour le faire tomber dans des embuscades où il aurait infailliblement été massacré, si Roger, roi de Sicile, ne fût venu, à la tète de ses troupes, l'arracher de Syrie pour le ramener en Italie, d'où il se rendit en France avec l'infâme Éléonore.

Quant aux cent mille hommes que Louis VII avait jetés surle solde la Palestine, jdus des deux tiers avaient déjà succombé dans les déserts de la Syrie; le reste demeura exposé au fer des musulmans : il est vrai que le roi était sauvé, ainsi que la reine et ses plus intimes courtisans; mais de tous ces hommes qui avaient été arrachés à leur patrie par ce barbare fanatique, aucun ne revit la France. Aussi la haine qu'il inspirait avant son départ devint-elle plus violente encore après son retour ; la désolation s'était répandue par tout le royaume; les églises et les places publiques retentissaient des cris d'une multitude de mères éplorées, de veuves et d'orphelins réduits au désespoir.

Éléonore, par le scandale de ses débauches, vint augmenter le mépris déjà si profond que les peuples avaient pour le roi ; et ses désordres furent poussés à un tel point , que Louis voulut la répudier. Suger, qui prévoyait les désastres politiques que cette séparation entraînerait pour la France , s'y opposa de toute son autorité, et ce ne fut qu'après sa mort que le roi fit ])rononcer la sentence de divorce dans le concile de Beaugency. Cette reine infâme, chassée honteusement de la cour de France, épousa, six semaines après, Henri , comte d'Anjou et duc de Nor-

illSToIUE PULITIQUE DU DOUZIÈME SIÈCLE

mandie, en lui apportaul le duché do Guyenne en dot. Dans la suite, Henri monta sur le trône d'Angleterre, et à l'instigation d'Eléonore il suscita à la France ces guerres terribles ([ui se prolongèrent pendant des sièeles.

Enfin, Louis VII, après avoir fait peser sur le peuple le despotisme le plus odieux pendant un règne de cini|nantetrois années, mourut en 1180.

Philippe II, surnommé Auguste, déjà sacré à Reims avant la raoït de son père, était à peine âgé de quinze ans lorsqu'il prit les rênes de l'Etat. Son premier acte d'autorité fut de rendre un édit impitoyable qui chassait tous les juifs du royaume et déclarait les chrétiens libérés des dettes (|u'ils avaient contractées envers eux. Quand le décret l'ut exécuté, par une fourberie digne d'un descendant du Gapet, il vendit aux plus riches le droit de renti-er en France ; et lorsqu'il eut reçu leur argent, il les fit chasser une seconde fois ! Ce fut lui qui publia l'ordonnance contre lesjureurs et les blasphémateurs, condamnant les nobles qui prononçaient les mots tète-bleu, ventre-bleu,

à une amende , et les roturiers à la mort! I!

Ce fut lui encore qui prolongea les divisions du roi d'Angleterre et de ses fils, en soutenant Richai-d Cœur-de-Lioa dans sa révolte contre son père. Enfin, à l'exemple de Louis MI, malgré les justes remontrances de ses ministres, il se mit à la tète d'une nouvelle croisade, et courut en Palestine, cette terre fatale qui depuis deux siècles était devenue le tombeau des plus vaillants hommes de France.

Couard et félon, Philippe, après son retour de la terre sainte, profita de l'absence de Richard, qui était resté en Syrie, pour soumettre la Normandie, qui appartenait à ce prince, et pour envahir ses autres provinces. Perfide et inconstant, il répudia sa femme Ingerburge pour épouser Agnès de Méranie, fille du duc de Bohème. Ensuite, fatigué de sa nouvelle femme, il s'empressa d'obéir à Innocent III, (jui lui ordonnait de reprendre Ingerburge, et il chassa la pauvre Agnès, qui en mourut de douleur. Quelijue temps après, pour la seconde fois, il répudia Ingeiburge, et vécut publiquement avec la femme d'un seigneur du sa cour, dont il eut un bâtard appelé Pierre de Chariot, ([ui devint dans la suite évêque de Noyon.

Fidèle à cette politique de perfidie qui est le trait caract"iistique de son règne, Philippe, sous pi-élexte de religion , convoqua un concile à Paris , fit déclarer une croisade contre les Albigeois, et marcha à la conquête des Etats de son beau-frère, le comte de Toulouse. Dans cette guerre exécrable, le )n]ie Innocent et le roi Pliilippe étaient les chefs;

saint Dominiipu', lapùtre; l'oriieux Simon de Montfort, le bourreau, et le comte de Toulouse et ses peuples les vijtimcs.

La première ville qui tomba au pouvoir des catholiques fut Béziers; soixante mille personnes de tout âge et de tout sexe furent égorgées; pendant trois jours les rues furent changées en des ruisseaux de sang, (|ui disparurent dans l'immense incendie qui dévora la ville entière; Carcassonne, Castelnaudary, Albi, Lavaur et Moissac furent pillées, saccagées, désolées et brûlées. Toulouse eut également ses jours de terreur; une armée de brigands, conduite par l'exécrable Dominique, escortée d'une foule de prêtres et de moines, fit son entrée triomphale dans la capitale de Raimond, qui fut livrée au pillage, au viol, au massacre, à l'incendie.

En récompense du zèle qu'il avait montré contre les hérétiques , Philippe obtint du pape la couronne d'Angleterre, à laquelle il n'avait aucun droit, et l'autorisation d'occire le roi Jean , qu'Innocent III venait d'excommunier. Pour s'emparer du trône qui lui était donné si libéralement , Philippe rassembla aussitôt une armée formidable, et équipa une flotte de dix-sept cents voiles , qui était destinée à faire une descente dans la Grande-Bretagne. ]\Iais déjà le roi Jean, qui avait acheté la paix de la cour de Rome , s'avançait à la rencontre des Français avec cinq cents vaisseaux renforcés de la flotte du comte de Flandre : un combat terrible s'engagea entre les deux armées; et après sept heures d'une lutte acharnée, les Français furent battus, exterminés, et leur flotte anéantie.

Philippe-Auguste mourut à râlantes, le 14 juillet H23, après avoir pesé sur la France pendant quarante-trois années.

Ce qui distingue le douzième siècle en France, c'est le mouvement d'indépendance politique et religieuse qui commence à se manifester, en même temps que l'instruction se répand dans les masses; la jeunesse abandonne les écoles fondées dans les monastères et dans les cathédrales pour suivre les cours professés dans les académies de Paris. Cette ville, devenue le centre des lettres, se trouva bientôt envahie par une multitude d'étudiants qu'on renferma, par une mesure d'ordre, dans un quartier nommé le quartier de l'Université, et qui, sous le règne suivant, s'organisa en corps, avec ses chefs, sa police, ses privilèges et ses immunités.

De cette époque date l'influence de Paris sur les destinées de la France ; depuis ce moment la capitale a toujours suivi une marche progressive, et elle est aujouid'iiui la première ville du niondr 1

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