TREIZIEME SIECLE
Réflexions de l'historien Matthieu Paris sur l'Eglise au treizième siftcle. — Le cardinal Lothaire est élu pape sous le nom d'Innocent III. — Son histoire avant son élection. — Commencements de son pontificat. — Traité entre le pape et la reine de Sicile. — Innocent prêche de nouvelles croisades. — Le pape met la France en interdit. — Prétentions du pape sur l'élection des empereurs d'Occident. — Innocent s'érige en arbitre de la paix et de la guerre entre toutes les puissances. — Fondation de l'empire latin i Constantinople, et réunion temporaire des Égli>es grecque et latine. — Couronnement du roi d'Aragon. — Couronnement de l'empereur Othon. — Massacre des malheureux Albigeois. — Saint Dominique commande l'incendie de Béziers. — Le pape donne l'Angleterre au roi de France. — Le roi d'Angleterre se déclare vassal du pape. — Concile de Latran. — Curieuse aventure de saint François d'Assise. — Les Anglais et les Français refusent d'obéir au pape. — Mort d'Innocent III. — Réflexions sur le caractcre-de ce pontife.
Un moine de Saint-Alban, appelé Mattliieu Paris, ijui écrivait l'histoire contemporaine du treizième siècle, parle ainsi de l'Église : « Le peu de foi qui e.xistait encore sous les derniers papes, et qui n'était plus qu'une étincelle du feu divin , s'éteint pendant ce :^iècle ; toutes les croyances sont anéanties ; la simonie n'est plus un crime; l'usure n'est plus une action honteuse , et les prêtres cupides peuvent dévorer sans péché la substance du peuple et des seigneurs. Maintenant la charité évangéliijue s'est envolée vers les cieu.\ ; la liberté ecclésiastique a dis paru , la religion est morte , et la ville sainte est devenue une infâme prostituée, dont l'impudicité surpasse celle de Sodome et de Gomorrhe. 'Tous les pays sont livrés à la rapacité de moines en haillons, insolents et illettrés, qui s'abattent sur les provinces, armés de bulles romaines , et s'adjugent effrontément tous les revenus accordés par nos ancêtres pour la subsistance des pauvres et pour l'e.xercice de
l'hospitalité. Quant à ceux qui opposent quelque résistance à cette dilapidation des deniers publics, ou qui refusent aux envoyés du pape une partie de ce qu'ils demandent, ils sont aussitôt frappés des foudres de l'anathème.
«Ainsi les pontifes non -seulement exercent une odieuse tyrannie , d'autant plus insupportable que leurs agents, semblables à de véritables harpies armées de griffes de fer, viennent arracher ju-qu'aux derniers lambeaux qui couvrent les fidèles pour entretei^ir le luxe de Rome, mais encore ils renversent les traditions des premiers siècles de 1 Église , et chassent des domaines de saint Pierre les citoyens qui en avaient la direction , pour les remplacer par des miséiables , appelés fermiers romains , qui délaissent le travail des champs pour piller les habitants des provinces , et qui, dans l'espoir de bien mériter du saint-père, envoient à Rome les dépouilles des malheureux. Aussi devons -uous déplo-
INNOCENT III
Les croisés à Venise
ler un tel scandale, et dire dans la duuleiir de noire âme, que nou.^ serions mille fois plus heureux de mourir .{ue d'assister à ce spectacle d'horreur et d'abomination ! »
Dès qu'on eut rendu les honneurs de la sépulture au 1 ape Géiestin III, les cardinaux s'assemblèrent secrètement dans un heu appelé Sejita Solis, afin de conférer avec jilus de hberté sur l'élection d'un nouveau pontife ; ils assistèrent d'abord à la messe du Sami-Esprit; ensuite ils se saluèrent et se donnèrent le baiser de paix. Ajirès quoi on procéda à l'é-
lection et l'on nomma des scrutateurs : au premier tour de scrutin , les sulTrages lurent proclamés à haute voix, et l'on reconnut que la majorité des votes s'était portée sur le cardinal Lothairc, (|ui n'avait que trente-sept ans; on discuta louf^lcmps sur son Age, enfin on convint de le choisir pour chef de 1 E.i,'lise, et au deuxième scrutin il cmpoila les Jeux tiers des votes, et fut proclamé pape, sous le nom d'Innocent III. L'élection ayant été publiée, le clergé et le peuj)le le conduisirent avec des acclamations de louanges à la basilique de Gouslantin, et de là au
HIï^TOIRE DES PAPES
palais de Latran , où il fut soumis aux éprouves ridicules et oltscènes do la chaise percée.
Lotliaire était fils de Trasimoud, et selon quelqiies auteurs, il descendait des comtes de Soijni. Son enfance s'oiail écoulée dans Anaiini, sa ville natale, et ce fut seulement lorscpi'il eut atteint l'âge de seize ans que sa mère, appelée Clarine, noble d.ime romaine, le conduisit dans la ville sainte et le confia à des maîtres iiabilos pour terminer son éducation. Devenu homme, il se rendit à Paris pour entendre les savantes dissertations des professeurs de l'université de cette capitale; cnlin il retourna à Bologne pour entrer dans les ordres. En dernier lieu, Lotliaire fut nommé dianoine de Saint-Pierre à Home; Grégoire VIII lui conféra le sous-diaconat, et Clément III lé fit cardinal-diacre du titre de Saint- Serge. Comme il n'était encore que diacre lorsqu'il parvint à la papauté, on fut obligé de différer son sacre pour lui «onférer les autres degrés ecclésiastiques.
Après sa consécration, il reçut le serment de fidé- Uté et d'iiommage lige de Pierre , préfet de Rome , auquel il donna par le manteau l'investiture de sa charge, droit qui appartenait à l'empereur. Ce début orgueilleu.x fut suivi d'une série d'actes politiques qui faisaient présager ses projets futurs sur l'Italie. Il visita en personne le duclié de Spolette, la Toscane et les autres provinces qui dépendaient anciennement du saint-siége, afin de les ramener .à son autorité, tout en affectant de ne pas s'occuper des affaires temporelles , et en répétant sans cesse cette sentence de l'Écriture : « Celui qui touche la poix se salira. » Il se déclara hautement l'ennemi delà véna- Hté des charges, pour se rendre populaire, et fixa lui-même le salaire des officiers de sa cour, en leur défendant de rien exiger des fidèles. Il abolit lu charge d'huissier de la chambre des notaires, afin que l'accès en fût libre, et fit enlever du palais de Latran, comme indigne de la majesté pontificale, un comptoir où l'on trafiquait de bijoux et de fausfcs pierreries. Il remit en \ngueur les séances du consistoire public, dont l'usage était presque aboli ; trois fois par semaine il donnait solennellement audience pour écouter les plaintes de tous les fidèles, et dans ses jugements il prononçait comme arbitre suprême, n'ayant égard ni à la qualité des personnes, ni à leur fortune, ni à leur position, mais seulement à la justice de leurs réclamations.
Comme il s'y attendait, sa réputation d'impartialité attira bientôt à son tribunal l'appellation de toutes les causes importantes ou célèljres; car, il faut le dire, cette grande ostentation d'équité ne prenait pas uniquement sa source dans son amour pour la justice, mais provenait plus particulièrement d'un besoin insatiable d'autorité et de despotisme, ainsi qu'il le laissa paraître dans la punition infligée à André, fils de Bêla III, roi de Hongrie, qui fut obligé de partir pour la terre sainte, sous peine d'excommunication et de la perte de l'héritage de son père. Ce fut avec la même arrogance qu'il exigea la reddition des prisonniers que l'empereur avait faits dans la dernière guerre, et surtout la mise en liberté du métropolitain de Saleme. Ses légats vinrent audacieusement signifier au prince qu'ils lui donnaient vingt-quatre heures pour rendre les captifs, s'il ne voulait que tout son
royaume fût mis en interdit : en même temps ils remirent aux prélats de Spire, de Strasbourg et de Worms différentes bulles qui ordonnaient à ces évèques il'appuyer les mesures prises par le saint-siége et do se joindre à l'abbé de Suiri et à saint .\nastase, abbé de l'ordre de Citeaux, qui avaient la mission de fomenter des troubles en .Vlleraagne.
Ainsi le pape Innocent, fidèle à celte maxime de l'Église, que la haine du prêtre doit être implacable et éternelle, continuait à poursuivre Harberousse dans la personne de son pelil-fils Frédéric, comme avaient fait ses prédécesseurs dans la personne de l'empereur Henri. Le jour même de la moit de ce prince, le jeune Frédéric fut renversé du trône par deux factions puissantes : l'une dirigée par l'iiilippe, son oncle et son tuteur, qui s'était fait élire roi des Romains ; l'autre dirigée par (!)thon, duc de Saxe, qui s'était fait proclamer empcreiu", sous prétexte que son compétiteur était inhabile à posséder la couronne comme excommunié. Alors Philippe, qui avait un grand intérêt à se faire absoudre de l'anathèrae prononcé contre lui, se rapprocha du saint-père, et moyennant une concession d'argent, il en obtint l'absolution. Le prix de cette félonie, outre le payement de sommes considérables, avait été la promesse de renvoyer sans rançon l'archevêque de Salerne et les prélats qui étaient prisonniers avec lui; ceci fait, l'évèque de Sutri procéda en habits pontificaux à la cérémonie du couronnement de Philippe.
Dix ans de guerres civiles furent pour 1' .-Allemagne le résultat de la politique astucieuse de la cour de Rome ; le pape ne manqua pas de profiter de ces di visions déplorables pour recouvrer, par les armes spirituelles et teraporellt's, la Romagne, la marche d'Ancône, le duché de Spolette et le patrimoine de la comtesse INIathilde; après quoi il dépouilla de tous leurs droits le sénat et les préfets de Rome, et acheva de rendre le siège pontifical indépendant de l'autorité des empereurs.
Cette même année, l'impératrice Constance, veuve de Henri \'I, mourut à Palerme en instituant Innocent m régent du royaume de Sicile, et en lui léguant des sommes énormes, afin d'assurer par avance le remboursement de tous les frais qu'il serait obligé de faire pour la dt'fense des États de son fils. Cette régence fut si profitable au saint-père, qu'après un an d'exercice. Innocent avait non-seulement réparé les pertes de son trésor, mais encore il avait pu économiser assez d'argent pour entreprendre une guerre active contre les princes voisins, et pour rétablir son autorité sur les anciens domaines de l'Éghse.
Le pape, content de ce qu'il avait fait au dedans de l'Italie, voulut agir de même au dehors; il fit publier de nouvelles croisades et envoya ses légions do moines dans toutes les parties de l'Europe, afin d'exciter le fanatisme des nations. Comme toujours, ce fut la France qui la première se rangea sous les drapeaux du Christ, malgré la vive opposition du roi Philippe, (|ni était sous le coup d'une excommunication. Grâce à l'habileté de Pierre de Capoue, légat du saint-siége, le prince fut contraint d'obéir à l'Église et de faire la paix avec l'.Yngleterre pour envoyer en terre sainte ses meilleures troupes. Une partie de son armée se rendit à Marseille et l'autre à Venise, afin de passer
INNOCENT III
plus prompteraeni en Syrie ; néanmoins il en an iva autrement, faute de vaisseaux et parce que l'aigeut vint à manijuer. Heureusement le dotçe de ^'enise consentit à mettre les galères delà ré|iubli((ne au service des croisés, mais en leur imposant pour condition qu'ils donneraient la chasse aux pirates de l'Adriatique, et qu'ils feraient le siège de Zara, ville maritime appartenant aux Vénitiens, et qui s'était soumise aux Ilonprois. Cet arrangement fut accejité, et sans plus tarder les Frani;ais investirent Zara et l'emportèrent d'assaut, sans s'inquiéter de la défense du pape, qui avait pris cette ville sous sa protection. Cet événement n'eut pas du reste un grand retentissement, et les vainqueurs en furent cjuittes pour payer une somme d'argent à la cour de Rome, alin de faire lever l'excommunication qu'ils avaient encourue en guerroyant contre un croisé.
Innocent, qui n'avait d'autre vue que l'extension de son autorité sur les peuples étrangers, essaya d'entrer en négociations avec l'empire d'Orient; mais son excessif orgueil lui lit repousser toute espèce de concessions; alors, furieux de n'avoir pu assujettir les Grecs à sa domination, il résolut de les anéantir, en excitant les Bulgares à la révolte et en détachant de l'empire une grande partie de la Servie qu'il donna à Voulc, gouverneur de cette province.
Il avait même commandé aux Français de marcher sur Conslantiuople, lorsqu'une nouvelle rupture éclata entre la cour de Rome et celle de France à l'occasion du second mariage de Philippe avec Agnès de Méranie. Le pape, dont la politique était contraire à cette union, ordonna à son légat Pierre de Capoue de mettre le royaume en interdit jusqu'à ce que le prince eiit repris sa première femme IngerLurge et eût fait sa soumission au saint-siége. En même temps il écrivit à tous les prélats français, en se déclarant souverain dispensateur des Églises, qu'ils eussent à observer et à faire exécuter la sentence dans les diocèses de leur juridiction, sous peine de déposition et de la perte de leurs bénéfices.
Simond fait à ce sujet de sages réflexions. « Le pape Innocent III, dit cet historien, aflirme dans une de ses épitres, que les translations des évoques et autres changements de sièges appartiennent de droit aux pontifes, qui seuls peuvent les autoriser en qualité de successeurs de saint Pierre; en sorte ([ue, par ce raisonnement, il ne faut pas observer les canons, mais seulement lesdécrétales, parce que le droit canonique lire ainsi son autorité delà primatie de saint Pierre. Innocent, qui avance une maxime aussi contraire à l'Évangile, savait ce]K'ndant que tout l'ancien droit était opposé à ce principe, et que les élections, les translations, les dépositions et les résignations des évèqucs se faisaient primitivement dans les conciles provinciaux. »
Il n'est pas douteux, en effet, (pie le jiape ne fût parfaitement instruit de cette vérité, mais son but, en publiant une ojiinion contraire, était de frapper de terreur ceux qui auraient voulu s'élever contre ses ordonnances. Or, les prélats de France, redoutant les foudres de Rome, suivirent les ordres du saintpère avec une telle rigueur, que toutes les églises restèrent fermées pendant huit mois, et que les morts demeurèrent sans sépulture. Enfin, comme un tel
état de choses ne pouvait durer sans porter de graves atteintes à l'autorité royale, Phili|ipe sollicita sa grâce, et obtint la levée de l'excommunication, sous la condition (pi' il re])rendrait sa femme Ingerburge avant l'expiration d'un délai qui fut fixé à six mois six semaines six jours et six heures.
L'Allemagne était toujours exposée aux horreurs de la guerre civile, par suite des divisions soulevées par le saint-siége; l'empire d'Occident avait trois empereurs, le jeune Frédéric, Philippe de Souabe et Ôthon de Saxe, qui se disputaient la couronne impériale les armes à la main. Innocent s'était d'abord déclaré pour Phihppe ; ensuite il se laissa gagner par les présents d' Othon, et le reconnut comme empereur, au préjudice du jeune roi de Sicile son pupille, alléguant pour prétexte d'une comluile aussi étrange et aussi versatile, que Frédéric deviendrait trop redoutable au saint-siége s'il réunissait sur sa tète les couronnes de Sicile et d'Allemagne, et que Philippe de Souabe n'était plus digne de la couronne depuis qu'il avait fait la guerre au pape et envahi le patrimoine de saint Pierre à main armée.
En conséquence le pape écrivit à Othon: « Par l'autorité que Dieu nous a donnée en la personne de saint Pierre, nous vous déclarons roi, et nous ordonnons aux peuples de vous rendre en celte qualité honneur et obéissance. Néanmoins nous attendrons que vous ayez souscrit à toutes nos volontés pour vous donner la couronne impériale.» Le légat chargé de publier cette bulle vint à Cologne, oîi il convoqua en assemblée tous les partisans d'Othon de Saxe; en leur présence il le déclara empereur d'Allemagne, et il excommunia tous ceux qui portaient les armes contre lui, particulièrement Phihppe de Souabe et tous les seigneurs de sa faction.
Le décret du saint-père fut accueilli par le peuple de Cologne avec de grandes démonstrations de joie; mais il n'en fut pas de même dans les provinces du nord de l'Allemagne ; un grand nombre de prélats et de seigneurs refusèrent de confirmer l'élection d'Othon, et ils envoyèrent au pape cette lettre énergique: « Saint-père, nous ne pouvons comprendre votre conduite. Où donc avez-vous puisé des exemples d'une audace semblable? (juels sont donc les papes vos prédécesseurs qui se sont mêlés de l'élection des rois ? Jésus-Christ n'a-t-il pas séparé la puissance temporelle et spirituelle, afin que les apôtres et leurs successeurs ne vinssent pas s'asseoir sur les trônes de ce monde?... » A cette lettre Innocent répondit : « Vous ignorez, prélats ineptes, et vous, laïques indociles, que les ])rinces tiennent de nous le droit d'éhre les empereurs. N'est-ce pas le saint-siége qui leur a donné ce privilège lorsqu'il a enlevé aux Grecs l'empire d'Occident pour le transporter aux Romains dans la personne de Charlemagne? Croyezvous donc que les papes ne se soient pas réservé le droit d'examiner ceux qui sont élus empereurs, puisque ce sont eux qui donnent la couronne et la consécration? Apprenez donc que si nous jugeons indigne du trône celui que vous avez nommé souverain, nous sommes dans notre droit en refusant de le couronner, et même en choisissant un autre prince pour gouverner les peuples ! »
Malgré cette manifestation d'hostilité, Philippe de
Souabi» continua à solliciter l'appui île la cour ilo Rome: mais tout fut inutile, prières tit menaces. Innocent répondit aux aniliassaiieins des ditïérentes puissances qui s'intéressaient en faveur du prince de Souabe. ces paroles de charité évangéli(|ue : « Je lais Cette famille des Barberousse; il faut que Philippe perde le trône ou moi le pontificat. >>
>> En effet, dit l'abbé d'L'sperir, il alluma dans la malheureuse Allemagne le llarabeau de la guerre civile, et commit des actions si déplorables, qu'il mérita d'être regardé, par toutes les nations, comme le plus exécrable des papes. »
Pendant ipie la cour de Rome poussait les peuples d'Occident dans des guerres d'extermination, les croisés terminaient leurs préjiaratifs de dé])art. Déjà une partie des troupes était embarquée, et l'on n'attendait qu'un vent favorable pour mettre à la voile vers la Syrie, lorsque arriva à Venise le jeune Alexis r.\nge, qui s'était échappé des prisons de Constantinople pour venir réclamer la protection des croisés contre son oncle l'usurpateur Alexis. On consulta aussitôt le pape sur la conduite qu'on devait tenir dans une telle occurrence, qui promettait un puissant auxiliaire à l'armée de Palestine, et qui pouvait amener la réunion des Églises grecque et latine.
Mais Innocent, qui depuis ])eu avait été gagné à la cause de l'usurpateur Alexis par les sommes considéraliles qu'il lui avait envoyées et par la promesse de le reconnaître comme pontife suprême, refusa de donner son consentement à une expédition qui devait renverser ce prince du trône. Bien plus, il ordonna impérieusement aux croisés de renoncer à toute entreprise de cette nature, et de s'embarquer immédiatement pour la Palestine.
Il ne fut pas difficile aux Français et aux Vénitiens de découvrir les motifs secrets qui faisaient agir le pape ; aussi, sans s'arrêter aux menaces de la cour de Rome, les flottes confédérées changèrent leur destination primitive; les croisés vinrent attaquer Constantinople, qu'ils emportèrent d'assaut, et rétablirent sur le trône Isaac l'Ange et son fils.
Ce succès changea immédiatement les dispositions hostiles du saint-père, et d'ennemi qu'il était des deux princes, il devint leur partisan dévoué ; il déclara que les croisés avaient agi pour le plus grand bien de la chrétienté, et réclama la soumission des Églises orientales. Mais déjà les Grecs étaient fatigués du joug des Latins; ils refusèrent d'obtempérer aux ordres du pape, et déclarèrent même Ja guerre aux croisés. Alors les Vénitiens et les Fiançais revinrent avec les deux flottes sous les murs de Constantinople, l'assiégèrent une seconde fois, et s'en emparèrent le 12 avril 1204.
Depuis cette époque jusqu'en 1260, c'est-à-dire pendant cinquante-six ans, l'empire d'Orient fut soumis à la domination des princes français. Baudoin, comte de Flandre, le premier, fut élu empereur, et soumit à son autorité les provinces d'Europe qui étaient encore dépendantes de la couronne. Néanmoins toutes les villes d'Asie, ainsi que leurs territoires, restèrent aux Grecs, qui fondèrent plusieurs royaumes indépendants. ÎMich'-l-Tliéodore Lascaris s'établit à Nicée et en Biihynie ; Michel Comnène régna sur une partie de l'Èpire, David gouverna
Iléradée, le Pont et la Paphlagonie, et .Uexis, son frère, s'installa dans la ville de Tiéhizonde, qui continua à Rirmer ini empire séparé de celui de Constantinople, même après la réunion des autres Etats : ces princes, excepté Théodore, étaient tous descendants de la famille dos Comnène.
Baudoin fut auUu-isé par le pape, qui se tourna encore du côté du vainqueur, à garder ses conquêtes, sous la condition expresse qu'il obligerait les Eglises à reconnaître la suprématie de Rome, et qu'il lui rendrait tous les domaines que les empereurs avaient enlevés au sainl-siége, ainsi que le droit de suprême juridiction et de nomination des évêi(ues. Mais les Grecs refusèrent opiniâtrement de se rometlre sous le joug de l'Eglise latine ; et comme ni les supplices ni les tortures ne purent vaincre leur détermination, force fut à Baudoin de laisser les prélats diriger leurs diocèses comme ils l'entendaient.
Vers la lin de l'année, Pierre II, roi d'Aragon, vint à Rome pour se faire couronner par le souverain pontife. Il lit serment, sur la Confession de saint Pierre, d'être soumis au pape, lui et ses peu|iles, et de défendre la liberté et l'immunité des Eglises au prix de son sang ; ensuite il déposa sur le maître-autel son sceptre, sa couronne, et un acte par lequel il s'obligeait à payer chaque année une redevance au saint-siége.
En Allemagne, les affaires avaient changé de l'ace : Philippe de Souabe, après six années de luttes, ayant enfin remporté une grande victoire sur Othonde Saxe, avait pris d'assaut la ville de Cologne, et par suite avait obligé son compétiteur à se réfugier en Angleterre, auprès du roi Jean, son oncle. Dès que le pape fut instruit des succès obtenus par Philippe, il abandonna le parti d'Othon, selon sa politique, se déclara pour le vainqueur, et le reconnut comme empereur. Othon de Saxe, ne voyant plus aucun espoir de relever son parti, se détermina à faire sa soumission, et demanda même en mariage Béalrix, fille de PhiHppe.
Mais Innocent n'était pas homme à laisser vivre longtemps ses ennemis ; un complot secret fut organisé à l'instigation du pape, et le malheureux Philippe de Souabe fut assassiné par un comte palatin, nommé Othon de Witelspach. A l'instant mèmf, Othon de Saxe rassembla une armée (ju'il conduisit à Bologne, où avait été convoquée une assemblée de tous les ordres de l'empire pour décider des mesures à prendre dans la circonstance. Le résultat des délibérations fut, comme il avait été réglé d'avance par les affidés du prince, qu'il devait envoyer des ambassadeurs à Rome pour traiter avec Innocent III des conditions de son sacre.
Le patriarche d'Aquilée et l'évêque de Spire, chargés de cette mission, se rendirent en diligence auprès du pape, qui leur remit la formule d'un serment qu'Othon devait prêter entre les mains des légats. Voici comment il était conçu : « Saint-père, nous promettons de vous rendre Ihonneur et l'obéissance que nos prédécesseurs ont rendus aux vôtres ; nous nous engageons à ne point nous immiscer dans les élections des prélats, ainsi que dans les appellations au saint-siége, relativement aux affaires ecclésiastiques. Nous déclarons abolis les anciens abus au moyen desijuels nos prédécesseurs s'emparaient des
INXjCFNT
biens des ecclésiastiques décédi-s ou des Eglises vacantes, et nous iiromettons de travailler efllcaccnient à di'iaciner les hérésies. Enliii nous laisserons à l'Église romaine les tenes ([u'elle a obtenues, soit des empereurs, soit d'autres personnes, et nous l'aiderons à les conserver et même à recouvrer celles qui sont injustement retenues par ses ennemis. »
Comme tout avait été con^enu à l'avance, on fut bientôt d'accord; l'armée allemande reçut l'ordre de se mettre en marche, et le prince vint camper devant Rome à la tète de ses troupes.
Dès le lendemain, Othon fut couronné à Saint- Pierre, après avoir juré sur le corps de l'Apôtre d'être le défenseur de l'Église et de son patrimoine. Malheureusement, peu de jours après la cérémonie, il s'éleva une funeste collision entre les Romains et les soldats allemands : chacun courut aux armes, et l'on compte que dans la mêlée plus de onze cents
levaliers allemands perdirent la vie.
Othon quitta aussitôt la ville sainte, fort mécontent de la réception, et se retira vers Rologne; ensuite il écrivit au pape que regardant les malheureux événemenis qui venaient de se passer à Rome comme une trahison, il refusait de rendre les biens de la comtesse Mathilde ; il menaça même d'attaquer les terres du roi de Sicile, sous prétexte qiie la Fouille appartenait à l'empire, et le prévint qu'il allait reprendre plusieurs provinces qui dépendaient précédemment de sa couronne, et dont le pape s'était emparé pendant la minorité du prince.
Furieux d'avoir trouvé un ennemi plus fourbe que lui, Innocent lança aussitôt les foudres de l'excom-
Les croisés à Constantinople
HISTOIUE ItKS PAPES
luunicalion contre Otlion, déclara tous ses sujets relevés de leur serment de fidélité, et défendit sous peine d'anatiièrae de le reconnaître pour souverain ; en luèuio temps il ordonna à son légat d'excommunier le podestat et le peuple de Bologne, et de les menacer même de leur ôter les écoles qui faisaient la prospérité de leur ville, s'ils ouvraient encore leurs portes à ses ennemis.
Au milieu de toutes ces guerres avec les princes et avec les rois, Innocent ne perdait pas de vue les hérésies. Déjà il avait envoyé dans le midi de la France les moines Rainier et Guy avec pouvoir di; contraindre les Vaudois à faire abjuration, et d'employer pour cet objet le fer, l'eau et" le feu, suivant que ces bons religieux jugeraient nécessaire de se servir de l'un ou de l'autre, ou des trois ensemble, pour la plus giande gloire de Dieu. « Ainsi, rapporte Perrin, toute la chrétienté fut agitée par le déplorable spectacle d'infortunés pendus à des gibets, torturés sur des chevalets ou briilés sur les bûchers, parce qu'ils mettaient leur confiance en Dieu seul et refusaient de croire aux vaines cérémonies inventées par les hommes. » Comme les moines, malgré toute la bonne volonté dont ils avaient fait preuve, étaient restés au-dessous de leur tâche et n'avaient pas fait assez de besogne, du moins suivant l'avis du pape, trois nouveaux légats partirent de Rome, avec mission d'exterminer tous les hérétiques jusqu'au dernier, c'est-à-dire les quatre cinquièmes des populations ■méridionales.
Ces trois moines, qui étaient investis de la confiance du saint-père, se nommaient Arnaud, Pierre de Castelnau et Raoul, dignes religieux de l'ordre de Citeaux. L'obstination des ^'audois était telle, qu'en dépit des prédications et des supplices la secte s'augmenta de jour en jour, et vint même se recruter parmi les grands seigneurs du pays, entre autres de Raymond IV, comte de Toulouse, et de Raymond Roger, comte de Foix. Alors les exécutions devinrent plus difficiles pour les missionnaires ; les bourreaux se refusèrent à remplir leur office, le peuple se souleva, et dans un moment d'effervescence, on lapida Pierre de Castelnau, qui était le plus cruel des trois. Aussitôt que le pape eut connaissance de ce meurtre, il résolut d'en tirer une vengeance terrible, afin que l'exemple ne gagnât point les provinces catholiques, et fit prêcher une croisade contre les malheureux Vaudois. Le comte de Toulouse fut excommunié, ainsi que ses sujets ; des indulgences plénières furent accordées à ceux qui s'armeraient contre les hérétiques, et l'on promit les palmes du martyre aux fanatiques qui succomberaient dans cette guerre.
L'infortuné Raymond, prévoyant les désastres qui allaient fondre sur ses Etats, vint aussitôt faire sa soumission aux légats du pape, et prêta serment d'obéissance et de fidélité au saint-siége. Rien ne put Uéchir le courroux d'Innocent III ; le comte lui-même fut obligé de prendre la croix contre ses sujets, après avoir subi un châtiment infâme.
Perrin, dans son Histoire des Albigeois, raconte ainsi le cérémonial humiliant auquel il fut soumis : « Le légat fit dépouiller le comte Raymond de tous ses vêtements sur le seuil de l'église de Saint-Gilles; il lui passa une étole au cou, et lui fit faire neuf fois
le tour de la fosse de Pierre de Castelnau, en le fouettant de verges en présence des comtes, des marquis, des barons, des prélats et d'un grand coucours de peuple. Et comme Raymond protestait contre celte pénitence qui lui était iniligée pour un péché qu'il n'avait pas commis, le légat lui imposa silence en lui disant qu'il était coupable, puisque le crime s'était accompli sur ses terres. Ensuite il lui fit jurer sur le Christ, sur l'Évangile et sur des reliques, une entière soumission au saint-siége, et le nomma chef de la croisade, afin que les \'audois vissent bien qu'ils étaient perdus, puisque leurs amis et leurs protecteurs combattaient contre eux. »
Néanmoins les croisés n'osèrent pas s'avancer dans l'intérieur du pays avant l'arrivée d'un nouveau i légat nommé Dominique, et du comte de Montfort, qui accourait avec une armée de quatre-vingt mille hommes. Alors seulement les opérations de la campagne commencèrent, et l'on vint mettre le siège devant Réziers. Cette ville florissante résista courageusement aux efforts de ces fanatiques pendant un mois entier ; enfin l'horrible famine contraignit les habitants à faire des ofl'res de soumission ; mais comme ces infâmes persécuteurs avaient juré d'exterminer celte brave population, toutes les propositions d'arrangement furent repoussées. En vain le comte de Béziers et le vénérable préfet de la ville vinrent-ils se jeter aux pieds de saint Dominique pour le supplier d'épargner au moins les catholiques, qui formaient la majeure partie des habitants de Béziers; le moine fut inflexible, et répondit qu'il avait reçu l'ordre du pape de brûler cette cité et d'en passer toute la population au fil de l'épée, hommes et femmes, vieillards et enfants, et que d'ailleurs, après le massacre. Dieu saurait bien reconnaître ses amis.
Le siège fut continué avec plus de vigueur qu'auparavant ; et dans un dernier assaut la ville tomba au pouvoir des croisés. Alors commença une boucherie telle qu'on n'en trouve pas un second exemple ' dans les annales de l'histoire. L'aiïreux Dominique, la croix d'une main, la bulle du saint-père de l'autre, animait les combattants, les excitait au carnage, au viol, à l'incendie!... Il remplit si bien les ordres du pape, que soixante mille cadavres de tout sexe, hommes, femmes, enfants, vieillards, furent engloutis sous les décombres fumants de leur ville réduite
en cendres ! ! Ceux d'entre ces infortunés que les
soldats épargnaient, à cause de leur jeunesse ou de leur beauté, furent réservés à de nouvelles scènes d'horreur; les jeunes filles et les jeunes garçons, amenés entièrement nus devant le tombeau de Pierre de Castelnau, étai'înt frappés par des moines avec des lanières plombées ; et lorsque leurs corps n'offraient plus aucune place qui ne fût couverte de sang, les uns et les autres étaient abandonnés à la brutalité des croisés, puis égorgés, puis les cadavres
pollués par d'horribles luxures ! ! !
Toutes ces atrocités ne s'arrêtèrent pas à la seule ville de Béziers ; les bourreaux n'ayant plus de victimes sous la main, poursuivirent leur marche et vinrent attaquer le comte de Béziers, qui s'était retiré à Carcassonne, bien résolu à défendre cette place jusqu'à la dernière extrémité. Mais il n'avait pas prévu qu'il aurait sur les bras toutes les forces des
INXOCEM' m
croisés, et Lientùt il fut oliligé J'iMitier en pourparlers. A Carcassonne comme à Béziers, saint Doniini([ue fut inilexible ; il lit répondre (|ue pour toutes conditions, les habitunls de Carcassonne sortii-aient de leurs murailles, enfants, hommes, femmes, sans vêtements, et se retireraient ainsi dans laulaine voisine en attendant qu'il ordonnât de leur sort. Le seigneur de Béziers connaissant ses ennemis, refusa d'exposer ses sujets à la rage de ces titires, et continua à se défendre pendant un mois encore ; enlin la trahison vint au secours des croisés, Carcassonne fut livrée au comte de ]Montfort, et fut traitée avec la même cruauté que Béziers. Toulouse, .\lbi, Castelnaudary et toutes les villes du Midi qui renfermaient des .'Ubigeois furent égalument dévastées par cette armée d'assassins.
Innocent ne se contenta pas d'exercer son despotisme sur la France, sur l'Italie, sur l'Allemagne et sur la Grèce, il voulut l'étendre jusque sur l'.Vngleterre, et donna l'archevêché de Cantorbéry à l'un de ses cardinaux, appelé Etienne Langton, sans consulter le roi Jean, qui lui avait proposé un autre prélat. Cet acte d'autorité fut mal accueilli du roi d'Angleterre, qui lui écrivit cette lettre énergique : « Pour- (juoi don-:, pape de Satan, as-tu repoussé l'élection de l'évêque de Norwicli ? Est-ce donc parce (jue tu avais vendu la métropole de Cantorbéry à un prélat qui ne nous est connu que par ses liaisons avec nos ennemis de France '? Nous déclarons que si tu ne rétractes pas cotte nomination, nous empêcherons nos sujets d'aller à Rome pour te porter leurs offrandes, et nous t'enlèverons la juridiction denosÊgliscs.»
A la lecture de cette lettre. Innocent entra dans des accès de rage; il écrivit aussitôt aux évèques de Londres, d'Êli et de Worchester, qu'ils eussent à mettre le royaume en interdit, à moins que Jean ne conlirmàl immédiatement l'élection de l'archevêque Etienne de Langton. Ceux-ci, vendus aux intérêts de la cour de Rome, s'acquittèrent aussitôt de leur mission; ils vinrent trouver le roi, et lui exposèrent les ordres terribles qu'ils avaient reçus de Rome, et qu'ils étaient forcés d'exécuter s'il refusait d'obtempérer aux injonctions du saint-siége.
Jean, indigné de l'insolence du pape et de l'hypocrisie des prélats, les chassa de sa présence, les menaçant, s'ils avaient l'audace de lancer l'interdit, de - les bannir de l'Angleterre, de confisquer tous leurs biens, et de les renvoyer à Rome pour être entretenus aux frais de l'épargne de Saint-Pierre.
Telle était linlluence des papes à cette époque d'ignorance, que rien ne put intimider les prélats ; la bulle d'Innocent fut publiée dans tout le royaume, et le service divin fut suspendu. Jean essaya inutilement de soumettre son clergé; les moines préférèrent abandonner leurs couvents, et les évèques perdre leurs Eglises et leurs biens, plutôt ([ue de contrevenir aux ordres du pontife. Au milieu de ce conflit, une sentence terrible de la cour de Rome vint aggraver les désordres : Jean fut déclaré dépossédé de la couronne, la nation déliée de ses serments de fidélité; tous les chrétiens eurent ordre de courir sus au roi d'.Vngleterre. Philippe-Auguste fut désigné pour le remplacer, et une croisade fut prèchée contre la Grande-Bretagne.
L'ambitieux Philippe, i[ui depuis peu s'était réconcilié avec Innocent, lit aussitôt d'immenses préparatifs et men;i(;a d'une descente en Angleterre l'infortuné roi. Dans cette extrémité, Jean se voyant abandonné de tout le monde, se détermina à faire sa soumission au pape et à lui prêter le serment qu'Innocent avait indiqué, et qui était ainsi conçu : « Nous promettons sur le Christ et sur les saints Evangiles de donner une paix entière à Etienne de Langton, métropolitain de Cantorbéry, et aux cinq évèques Guillaume de Londres, Eustache d'Eli, Gilles d'Herford, Jocelin de Bath, et Hubert de Lincoln, ainsi qu'aux autres personnes, tant clers que la'iqucs, r[ui se sont élevées contre nous par les ordres du saint-père ; nous leur restituerons tout ce qui leur a été enlevé, et nous les dédommagerons libéralement des pertes que nous leur avons fait éprouver. Nous jurons une entière soumission au saint-siége, et nous reconnaissons qu'à lui seul appartient le droit de nommer les prélats et de gouverner les Eglises de nos États. »
Mais ce serment n'était que le prélude des nouvelles exigences de la cour de Rome, et deux jours après le légat romain se fit remettre une charte par laquelle Jean déclarait que, pour l'expiation de ses péchés, de l'avis de ses barons et par sa volonté libre et entière, il donnait au pape Innocent et à ses successeurs le royaume d'Angleterre et celui d'Irlande avec tous leurs droits ; qu'il reconnaissait les tenir comme vassal du pontife, et qu'en cette qualité il lui faisait hommage lige. En outre, pour marque de sujétion, il s'engageait à payer chai[ue année à la cour de Rome mille marcs d'or, en plus du denier de Saint-Pierre ; il obligeait par le même acte tous ses successeurs à maintenir celte donation sous peine d'être déchus de la couronne.
Les seigneurs anglais, au rapport de Matthieu Paris, refusèreut de ratifier ce traité honteux, qui les assujettissait aux papes ; ils entrèrent en pleine révolte contre le roi et réclamèrent leurs franchises.
Ainsi Jean se trouva encore à la veille de perdre sa couronne, précisément pour avoir pris les moyens qu'il croyait les plus propres à la lui conserver; il s'empressa d'envoyer des députés à Rome pour apprendre au saint-père la révolte des barons d'Angleterre, et pour lui demander le secours des censures spirituelles afin de faire rentrer les rebelles dans le devoir.
Innocent, ayant entendu les plaintes des ambassadeurs, fronça le sourcil et s'écria : « Quoi donc ! ces baronnets anglais veulent détrôner un roi qui est sous la protection de notre siège, et faire passer à un autre le bien de l'Église romaine ! Par saint Pierre, nous ne laisserons pus cet attentat impuni! •• Aussitôt il appela mii scrii/e et lui dicta cette sentence : << Nous cassons toutes les concessions ([ue le roi Jean a pu faire ou fera par la suite à ses barons, lui défendant d'y avoir égard sous peine d'excommunication. Nous ordonnons à tous les seigneurs anglais et irlandais de renoncer aux privilèges (pi'ils ont extorqués à leur roi, et nous leur commandons de venir à Rome nous exposer leurs réclamations, afin que justice leur soit faite. » Ni cette bulle du pape ni les menaces des évèques ne purent arrêter les désordres,
HlM'DlHK DES PAPEt?
et les barons conlinut'rent à fjueiToycr contre le roi |>our en obtenir île nouvelles franchises.
D.ins la nuMue année, Innocent tint uu concile pénèral au palais de Latran pour le couronnement de l-'rédiric II, qui fui déliiiiliveraent reconnu logilini' empereur, sous la condilion que la Sicile et l'Allemagne resteiaienl séparées.
Les comtes de Toulouse et de Foix comparurent t'i^alement devant les Pères, réclamant justice contre rinfàme Simon de MontforI, qui s'était emparé de leurs Etats, et qui, de concert avec saint Dominique, continuait ses massacres sur les inforlunés .'albigeois. Bien loin de montrer quelque indignation au récit des atrocités commise«,^par son légat, le pape répondit fièrement qu'on n'avait fait qu'exécuter ses ordres, et qu'il ne pouvait censurer des chrétiens ortliodoies de ce qu'ils avaient montré trop de zèle dans leur sainte mission. Néanmoins il parut céder aux instances de ces deux seigneurs, et s'engagea à les rétablir dans leurs domaines : promesse mensongère, puisqu'au même instant il faisait porter des ordres secrets à Dominique et à Simon de Montfort, afin qu'ils redoublassent de sévérité envers les mallieureux Albigeois.
Ferrand prétend que saint François d'Assise, iondateur de l'ordre des franciscains, vint également au concile de Latran pour faire approuver la règle qu'il avait établie pour ses couvents. L'histoire de ce visionnaire est assez remarquable pour que nous traduisions un des épisodes de sa vie raconté par Ferrand. « Saint François d'Assise, dit le chroniqueur, au commencement de sa conversion se jetait dans une fosse remplie de glace au milieu de l'hiver, pour vaincre le démon de la chair et pour préserver de l'incendie du plaisir la robe blanche de sa chasteté. Ce pieux anachorète aimait incomparablement mieux soutïrii- un grand froid dans la chair que l'ardeur du démon dans son àme.
« Aussi un jour qu'il éprouva une grande tentation à la vue d'une belle jeune fille qui était venue lui demander sa bénédiction, François, au lieu d'écouter les inspirations de la concupiscence, entra tout à coup dans sa cellule, se dépouilla de ses vêtement?, et reparut entièrement nu, avec une discipline de fer, se frappant à coups redoublés, à la grande édification de ses frères et de la villageoise, jusqu'à ce que son corps fût ruisselant de sang, ensuite il se roula sur la neige du jardin eu criant ijue l'Esprit saint s'était emparé de lui ; en effet, on le vit faire sept boules énormes avec la neige teinte de son sang, et çon âme parla ainsi à son corps : La plus grande et la plus belle de ces pelotes est votre femme, les quatre autres sont vos concubines, et les deux dernières sont vos servantes; hàtez-vous de les conduire à votre foyer, car elles meurent de froid. Le saint les ayant poussées l'une après l'autre devant un brasier, elles disparurent bientôt sous l'ardeur du feu, et ne laissèrent sur les dalles qu'une longue place souillée de sang et d'eau. L'âme du saint continua alors: Faites votre profit de cet enseignement, mon corps, et voyez comment doivent s'évanouir les délices de la chair en présence de l'Esprit ! »
Bayle rajtporte aussi très-gravement un plaisant bat qui eut lieu entre saint Dominique, clief de
la croisade contre les Albigeois, et saint François d'Assise, c. Ces deux saints s'étant pris un jour de querelle, dit-il, en vinrent aux mains et se battirent-; comme François était le plus faible, il s'échappa des bras de son terrible adversaire et se cacha sous un lit. Dominique ne pouvant l'atteindre, s'arma d'une broche de cuisine cl lui en porta cinq coups terribles; mais Dieu, qui chérissait les deux moines, dirigea lui-même la broche, amortit les coups et préserva saint François de la mort ; néanmoins celuici conserva de cette lutte des cicatrices semblables aux cinq j)laies de Jésus-Christ. »
D'.Vubigné s'est montré plus sévère que ces légendaires envers le fondateur île l'ordre des franciscains. Il lui reproche des mœurs abominables : « Si quelque évêque ou quelque cardinal, dit l'historien, devient amoureux de son page, il ne doit pas se croire damm'"; au contraire, il méritera d'être canonisé, puisqu'il aura suivi l'exemple de saint François d'Assise, qui appelait ses relations charnelles avec fr'éfe Maceus des amours sacrées. Ce moine luxurieux, dans une de ses visions, raconte qu'il brûlait d'un feu dévorant aussitôt qu'il voyait le jeune novice, et qu'un jour que le disciple remplissait les fonctions d'enfant de chœur et lui offrait le sang du Christ pour le verser dans le calice, il s'écria: « 0 Alaceus ! offre-toi « plutôt à moi que Dieu lui-môme ! » et, ajoutait saint François, nous éteignîmesaussitôt nos ardeurs dans des embrassements charnels, sur les marches mêmes de l'autel; après quoi la \i;ion dispr.rut! »
Alalgré ses luttes avec saint Dominique, et sa réputation bien établie de sodomite, François d'Assise fut accueilli avec de grands honneurs à la cour pontificale, et quitta Rome comblé de présents ; ce qui était d'autant plus extraordinaire, qu'il était le seul, de tous ceux qui avaient assisté au synode, non-seulement qui n'eût point été obligé d'emprunter aux usuriers pour faire des offrandes à Innocent, mais encore qui eût reçu des dons du souverain pontife.
Pendant que le saint-père essayait la force de ses anathèmes contre ceiix qui refusaient de reconnaître son autorité absolue, Philippe entreprenait la conquête de l'Angleterre et envoyait son fils Louis dans ce royaume, où l'appelait une faction puissante. Le jeune prince s'était déjà fait reconnaître comme souverain de la Grande-Bretagne dans plusieurs provinces, lorsqu'il eut l'imprudence de signifier au légat romain que son nouveau royaume ne serait jamais le patrimoine du saint-siége.
Innocent, instruit de cette circonstance, ordonna aussitôt une grande cérémonie dans la basilique de Saint-Pierre; et en présence d'une foule immense, il monta sur le jubé et prêcha sur ces paroles d'Ezéchiel : c Glaive ! glaive ! sors du fourreau et aiguisetoi pour tuer! » Après la prédication, il déclara Louis déchu du trône d' .Angleterre et l'excommunia ainsi que tous ses adhérents.
Enfin, il vient une heure suprême où les tyrans, comme les autres hommes, doivent aller rendre compte à Dieu de leurs bonnes et de leurs mauvaises actions; ce jour fatal arriva pour Inno'cent ; à la suite d'une débauche de table, il fut saisi d'une fièvre ardente qui le conduisit au tomheau le 16 juillet 1216.
Matthieu Paris, dans son histoire, représente le
INNOCENT m
Simon (le Montfort est lue sous les murs de Toulouse
pape Innocont comme le plus orgueilleux, le plus ambilieux et le plus avare de tous les hommes, afliimant qu'il n'y avait pas de crime qu'il ne fût capable de commettre ou de favoriser pour de l'argent : ce ji gement est entièrement justilié par la vie de ce pape. Sainte Lutgaide, religieuse de l'ordre de Cîteaux, enBrabant, raconte que dans une vision (pi'elle eut après la mort d'Innocent, elle vit le saint-père environné de fla/iimes, et comme elle lui demandait pourquoi il était ainsi tourmenté, il répondit; « que c'était surtout pour trois crimes, et qu'il eût infailliblement été condamné à brûler éternellenienl sans
l'intercession de la mère de Dieu, en l'honneur de la([uelle il avait fondé un monastère ; que cependant malgré cette puissante protection il ne pouvait entrer dans le ciel qu'au jour du jugement dernier et après avoir soull'ert des tortures incompréhensibles pour l'esprit humain. »
Thomas de Canlinpré, qui rapporte ce fait, ajoute qu'il avait appris de Luigarde elle-même les trois causes des souffrances du saint père; mais qu'elles étaient tcUi'raent horribles, qu'il ne pouvait les faire connaître sans livrer à l'exécration des hommes la mémoire d'Innocent III...
Histoire d'Honorius avant son pontificat. — Son élection. — Troubles d'Angleterre. — Mort de l'exécrable Simon de Montfort et de l'odieux saint Dominique. — Théodore Comnène, roi d'Epire, fait sa soumission au pape. — Nouvelle persécution contre les Albigeois. — Apparition des Vaudois en Lombardie. — Lettre du pape à Louis VII. — Couronnement de Frédéric II. — Honorius veut envoyer le prince en Palestine. — Querelle à ce sujet entre l'empereur et le pontife. — Mort d'Hcnorius.
Cencio Savelli, Romian de naissance, avait été camériér sous le pontificat de Clément III; cette qualité lui donnant l'intendance de tous les revenus du saint- siège, servit en outre à lui créer de nombreux partisans ; lui-même n'était pas sans quelque mérite, et on lui attribue un ouvrage remarquable intitulé : Livre des cens de l'Église rotnaine, qu'il avait composé sur de vieux mémoires. Ses travaux liltéraires avaient augmenté la considération qu'il s'était déjà acquise, et lui avaient valu le titre de cardinal. Depuis il composa un recueil complet de cérémonies ecclériastiques à l'usage du clergé italien, qui est connu sous le titre d'Ordre romain.
Après la mort d'Innocent, le cardinal Cencio Savelli fut élu pour lui succéder et prit le nom d'Honorius III : imitateur fidèle de la politique de son prédécesseur, il voulut comme lui dominer à la fois l'Orient et l'Occident; et le jour même de son sacre il écrivit au roi de Jérusalem qu'il allait soulever les peuples de l'Occident contre les Sarrasins. Il adressa également ses lettres à l'empereur français qui gou vernait Constantinople, pour ranimer son zèle contre les schismatiques grecs et contre les musulmans. Les mêmes instructions furent envoyées aux légats romains en France, en Angleterre et en Allemagne, afin qu'ils rallumassent les flambeaux du fanatisme en prêchant de nouvelles croisades.
Comme la guerre d'usurpation entreprise par Louis
de France pour la couronne d'Angleterre retardait l'exécution de ses projets, Honorius résolut de terminer ces disputes, et se déclara en faveur du roi Jean ; après la mort de ce prince il reporta sa protection sur son fils Henri III, qu'il reconnut seul légitime souverain. En conséquence des nouveaux ordres du pape, le clergé de la Grande-Bretagne excommunia régulièrement chaque dimanche, dans toute l'étendue du royaume, le jeune Louis et tous ses adhérents. Aussi peu à peu les Anglais désertèrent sa cause; et comme il ne recevait aucun secours de son père, il fut bientôt obligé de quitter la Grande- Bretagne, afin de ne pas tomber lui-même au pouvoir de son compétiteur, qui le harcelait de près, et pour presser le départ des nouvelles troupes qu'il faisait lever sur le continent.
Mais pendant son absence, les légats du pape mirent si bien le temps à profit, fulminèrent de si terribles anathèmes contre les rebelles, exhortèrent si pathétiquement les Anglais à rentrer dans le devoir et à rester fidèles à leur nouveau souverain, c'est-àdire au saint-siége; ils distribuèrent si habilement l'or, les menaces et les promesses; enfin, ils surent organiser un parti si puissant, qu'à son retour en Angleterre, quoique accompagné d'une armée formidable, Louis se vit néanmoins repoussé de toutes les villes et forcé de se rembarquer pour la France.
Ce grand succès obtenu, Honorius put diriger totis
HONORUSI
sesoiïorts vers le but que se proposait son ambition, la conquête de la Palestine et de l'Asie : à cet etVet, il envoya à tous les évè([ucs d'Occident une lettre du grand maître des tem])liers annonçant que lesSaiTUsins étaient extrêmement all'aibiis, et qu'une seule armée suFlirait pour les exterminer. En même temps il ordonna des prières publiques à Rome, et se rendit processionncllementà Sainte-Marie Majeure avec sou clergé et le peuple, marchant nu-pieds et faisant porter devant lui dans leurs châsses les têtes de saint Pierre et de saint Paul. De semblables cérémonies furent répétées dans les villes de ia chrétienté, et contribuèrent puissamment à organiser de nombreuses troupes de croisés qui s'ébranlèrent de tous côtés et se dirigèrent vers la terre sainte.
Le roi de Hongrie fut le premier qui se mit en marche à la tète d'une armée; bientôt il fut suivi par un nombre prodigieux de bandes indisciplinées qui, semblables à des torrents de lave, ne laissaient sur leur passage que ruines et désolation. La frayeur qu'ins])irait partout l'approciie des croisés devint pour Honorius la source de prolits énormes, et il tira des rançons des princes et des villes, avec la seule menace de faire tomber leurs Etats sous ces terribles avalanches. Ce fut le même moyen qu'il employa contre Théodore Comnène, souverain d'Epirc, pour l'obliger à rendre la liberté à l'un de ses légats, Jean Colonna, qui était retenu prisonnier à sa cour. Ni prières ni menaces n'avaient pu déterminer le prince grec à renvoyer l'ambassadeur du saint-siége ; Honorius promit alors des indulgences aux croisés qui se ren draient en Ê]iircpour venger l'injure faite à l'Eglise romaine. Aussitôt Théodore Comnène changea de résolution; il se hâta de rendre la liberté au légat, lui fit des présents, et fournit même une escorte qui l'accompagna jusqu'à Constantinople.
Quoique le pape pariât fort occupé de la nouvelle croisade, il ne perdait pas de vue néanmoins les hérétiques d'Occident, et par ses ordres, saint Dominique et Simon, comte de Montfort, continuaient leurs massacres en France et couvraient toutes les provinces méridionales de bûchers et d'échafauds. Enfin, les deux séides du despotisme pontifical soulevèrent une telle haine dans ces généreuses populations méridionales, que les villes de Marseille et d'Avignon, bien loin de marcher contre les Albigeois, comme elles en étaient requises par le jjape, envoyèrent au contraire des renforts à Toulouse, qui, pour la deuxième fois, était assiégée par l'exécrable Simon de Montfort. Dieu ne permit pas tpi'il renouvelât sur cette ville les scènes etl'royables du premier siège; il fut tué sous les murs de la place pendant qu'il faisait préparer les gibe'.s et les instruments de torture qu'il destinait aux Toulousains.
Dominique, resté seul pour continuer les massacres, montra bientôt, à l'ardeur nouvelle qu'il apporta dans la persécution, qu'il avait promis à la cour de Rome de remplacer Simon de Montfort, et de faire à lui seul la besogne de deux bourreaux. Si difficile que cela fût, il remplissait ses promesses, lorsque enfin la mort vint le frapper à son tour et donner quelque repos aux .\lbigeois.
Cette double perte pouvait décourager tout autre qu'un pape: Honorius songea seulement à remplacer
son légat; et comme il lui sembla (ju'une besogne de bourreau ne pouvait convenir à personne mieux qu'à un roi, il écrivit à Louis YIIl, i[ui venait de succéder à Philippe-Auguste : « Très cher fils, vous savez que les princes chrétiens sont obligés de rendre compte à Dieu de la défense de l'Kglise leur mère; vous devez donc être profondément aflligé de voir les héréti(iues attaquer insolemment la religion dans les provinces de l'Albigeois; s'il est de votre devoir de poursuivre les voleurs dans votre royaume, à plus forte raison devez-vous le purger de ceux qui veulent ravir les âmes. Or nous voyons que les efforts que nous avons faits contre les hérétif[ues sont devenus inutiles, et ([ue plus de trois cent mille croisés ont déjà succombé dans cette sainte cause sans la faire trionqilier. Les erreurs se propagent même de jdus en plus, et il est à craindre qu'elles n'infectent bientôt vos Etats, qui jusqu'à présent, par une bénédiction particulière de Dieu, s'étaient montrés plus affermis dans la foi que les autres royaumes. G est pourquoi nous vous exhortons et vous conjuronsau nom du Christ, vous, prince cathobque et successeur de rois catholiques, d'offrir à Dieu les prémices de votre règne en ■ exterminant les hérétiques du Midi.
« Nous avons appris qii'Araaury, le nouveau comte de Toulouse, et fils du glorieux comte de Montfort, vous offrait tous les droits qu'il a sur les provinces de r.\lbigeois, et consentait à joindre ces terres à votre domaine en échange de votre protection. Nous vous autorisons à accepter ses propositions pour vous-même et pour vos descendants, afin qu'ils se montrent protecteurs ardents de l'orthodoxie dans lejiiidi delà Erance. Enfin nous vous instruisons que le fils de tiaymond, l'ancien comte de Toulouse, redoute tellement votre puissance, qu'il ne peut manquer de faire immédiatement sa soumission à l'Eglise lorsqu'il saura que vous marchez contre lui. Agissez donc comme le veut la religion ! Prenez les armes, puisque Dieu et votre intérêt le conimandent! »
Conformément aux ordres du pape, Louis ^'III leva une armée et vint joindre ses troupes à celles d'Amaury de Monfort pour écraser les malheureux Albigeois. Raymond, poursuivi par ses ennemis, traqué dans ses Etats, fut bientôt obligé de faire sa soumission au saint-siége. Alors les hérétiques se trouvant sans défense, exposés à toute la rage de leurs persécuteurs, abandonnèrent la France et vinrent se réfugier en Lombardie, où la haine sacerdotale les poursuivit encore; car Honorius écrivit à révê(jue de Brescia : « Nous voulons que les tours des seigneurs ([ui ont donné asile aux hérétujues soient rasées jusqu'à fleur du sol, sans pouvoir jamais être relevées, et celles des moins coupables démantelées jusqu'à la moitié ou au tiers, selon l'importance du crime. »
Comme après le dépari du roi, les Albigeois avaient encore relevé la tête, le pape écrivit à Louis qu'il eût à cesser ses disputes contre le roi d'Angleterre pour diriger toutes ses troupes sur les provinces méridionales. « Et cela, disait Honorius, afin que ma con duite soit conforme à la morale évangélique, qui ordonne aux papes d'user de leur puissance pour empêcher les guerres inutiles et pour diriger les glaives contre les ennemis de Dieu. Vous savez qu'il a été dit au grand prêtre Jérémie : « Je t'ai établi sur les
peuples p ur dOtiuireet pour édifier. «Ainsi les papes ont le pouvoir de disposer di's arinces, des royaumes, et d élever ou d'anéantir les empires! C'est pounjuoi nous vous onlonnons de restituer au prince antjlais les terres que vous avez envahies, de cesser toute hostilité contre lui, et d'employer vos troupes à l'extermination de vos sujets hérétiques. »
Ces représentations atriront puissamment sur l'esprit superslitirUN de Louis \ 111 ; il conclut une trêve avec le roi d'Angleterre, prit la croix des mains du légat romain, et se dirigea vers le midi de la France à la tète de son armée. Avignon fut la premiers ville qui tomba en son pouvoir; ses murailles furent abattues, ses fossés comblés et toute sa courageuse population passée au lil de l'épée. Mais la justice divine ne permit pas que ce monstre poursuivit le cours de ses cruautés: il tomba malade et mourut trente jours après la prise d'Avignon.
Pendant que la moitié de la France se jetait sur le Midi pour obéir aux ordres sacrilèges du pape, Frédéric II essayait de raffermir le grand édifice impérial, si fort ébranlé par les rudes atteintes que lui avaient portées les orgueilleux pontifes sous les règnes précédents. Pour mieux réussir dans ses projets, il feignit d'être animé d'un grand zèle pour les croisades, et fut des premiers à s'enrôler dans la milice sacrée; toutefois il retardait chaque jour sondépart sous de nouveaux prétextes, soit en alléguant des affaires importantes à régler , soit en donnant pour raison qu il ne pouvait pas quitter ses États avant d'avoir été couronné empereur.
Honorius démêla ses intentions secrètes; et pour ne pas lui fournir d'excuses, il se décida à le sacrer solennellement dans l'église de Saint-Pierre de Rome. Après la cérémonie, Frédéric reçut la croix des mains du cardinal Hugolin , évèque d'Ostie , et renouvela publiquement le vœu qu'il avait fait d'aller en terre sainte. Enfin, comme il différait encore son départ, le pape, fatigué de toutes ces lenteurs, lui écrivit :
« Pliit à Dieu, prince, que vous voulussiez considérer avec quelle impatience vous êtes attendu par l'Eglise d'Orient, qui espère vous voir abandonner tout autre soin pour la délivrance de Jérusalem. En France, en Angleterre et même en Italie, on se demande pour quels motifs vous dift'érez l'exécution de votre vœu, en retardant le départ des galères que vous aviez fait armer pour la Syrie , et où elles seraient d'un si grand secours aux croisés pour la défense de Damietle. »
Frédéric ne répondit même pas à cette lettre, et continua à s'occuper de l'administration de ses Etats. Mais lorstju'on eut appris à Rome la perte de Damielte, le saint-père laissa éclater sa colère; il accusa l'empereur d'être la cause des échecs que les chrétiens avaient reçus en Orient, et le menaça de l'excommunier s'il ne partait immédiatement avec son armée pour combattre les injidèles.
Tant d insolence exaspéra le jeune prince; il rompit ouvertement avec le saint siège, s'empara de plusieurs domaines que le pape avait usurpés, chassa du royaume de Naples et de Sicile tous les prélats qui lui étaient suspects, et en nomma d'autres, selon les privilèges de l'ancienne monarchie de Sicile. Ensuite il écrivit à la cour de Rome qu'il était temps
enfin qu'on lui rendit les droits dont Innocent III l'avait dépouillé, et ceux qu'Hounrius lui avait enlevés à l'époque de son couronni-mont, jncuaçant, dans le cas d'un refus, de marcher sur Rome et de mettre la ville à feu et à sang.
Le pape, comprenant qu'il s'était trop hâté, et n'osant pas encore engager une lutte c[ui pouvait lui devenir funeste, se rétracta aussitôt, et ié|iondit au prince avec une hypocrite douceur : « Je vous exhorte, mon cher fils, à vous rappeler que vous êtes le protecteur de l'Eglise romaine; n'oubliez pas ce que vous devez à celle bonne mère, et prenez pitié de sa fille l'iiiglise d'Orient, i[ui vous tend les bras comme une infortunée qui n'a plus d'espérance qu'en vous! »
Malgré cette manjue apparente de soumission, le saint-père n'en continuait pas moins à organiser une ligue puissante contre l'empereur en Allemagne et en Italie. Frédéric en fut instruit, et, sans perdre de temps, il convoqua les évêc[ues allemands et sa noblesse dans la ville de Férentine, pour mettre le pape en accusation. Honorius, loin de se montrer ému de la mesure prise contre lui, se rendit à cette assemblée, accompagné de Jean de Brienne, roi de Jérusalem, et de sa fille Yolande, du commandeur des templiers, du maître des chevaliers teutoniques et de plusieurs autres grands personnages venus de tous les pays. L'adroit pontife sut habilement faire servir à ses desseins la beauté de la fille du roi Jean; il lui ménagea des entrevues secrètes avec Frédéric, et lorsque le jeune prince, épris des charmes de la belle "ïolande, eut exprimé son désir de l'épouser, le pape déclara aux deux amants que le mariage ne se conclurait que sous la condition que le roi passerait définitivement en Syrie pour reconquérir le trône de son beau-père. Frédéric parut adhérer à ces propositions, pour écarter les obstacles qui s'opposaient à son union, et s'occupa de réunir ses armées de terre et de mer comme s'il allait réellement les faire transporter en Palestine. Mais aussitôt que le mariage fut conclu, son ardeur pour la croisade se ralentit sensiblement, et il demanda un nouveau délai.
Honorius, qui avait eu le temps de prendre ses mesures, refusa d'accéder à la demande de Frédéric, et fit aussitôt révolter toutes les villes de la Lombardie. L'empereur essaya de rétablir l'ordre dans ses Etats, et voulut lever des troupes dans le duché de Spolette ; mais là encore le clergé avait soufflé le feu de la rébellion, et les Spolettins refusèrent de donner des troupes sans un ordre du pape, dont ils se déclarèrent les vassaux.
Cette résistance universelle épouvanta l'empereur; par nécessité il se rapprocha du saint-siége, promit d'exécuter son voyage en terre sainte ; et comme preuve de sa soumission, il mit ses Etats sous la protection de l'Eglise romaine, et s'engagea à lui payer chaque année un tribut considérable.
Le pape, craignant qu'il ne surgit encore de nouveaux obstacles à ses projets, consentit à faire la paix et pressa le départ des croisés dans tous les pays de l'Europe; il mourut dans l'intervalle, et n'eut point la satisfaction de voir triompher sa politique. Son corps fut enseveli à Sainte Marie Majeure, le 20 mars 1227. Honorius s'était montré dans le cours de son règne aussi cruel, aussi ambitieux que son infâme prédécesseur.
GREGOIRE IX
rpinion de Maitubourg sur Grégoire IX. — Intronisalion da nouveau pape. — Guerre contre les Albigeois. — Querelle entre l'empereur et le pape. — Frédéric est ejccùnimuniè. — Il se venge de Grégoire. — Son départ pour la terre sainte. — Le pape fait la guerre aux lieutenants de Frédéric. — Retour du prince en Allemagne. — 11 est encore excommunié par U saintpère. — Grande inondation à Rome. — Paix entre l'empereur et le pape. — Grégoire est chassé de Rome par le peuple. — Il se réconcilie avec les Romains. — Nouvelles divisions entre l'autel et le trône. — Le pape excommunie Frédéric pour la quatrième fois. — 11 oilre la couronne impériale au roi de France, qui la refuse. — Convocation d'un concile pour la croisade. — Saint Louis empêche le pape de lever les dîmes dans ses États. — Mort de Grégoire IX.
Maimbourg affirme que Gfégoife était bien fait de .sa personne, d"un port majestueux, et surtout trèssavant dans le droit canon et dans les saintes Écritures; il ajoute cependant qu'on doit déplorer son e.xtrème sévérité et la violence de son caractère, qui le poussait dans des partis extrêmes, dont les conséquences étaient souvent très -préjudiciables à ses intérêts. Devenu pontife, il quitta le titre de cardinal-ëvê({ue d'Ostie, tout en conservant les revenus de ce siège, et abandonna son nom d'Hugolin pour prendre celui de Grégoire : il était originaire d'Anagni , et descendait de l'illustre i'umille des comtes de Segni, comme son prédécesseur Innocent III.
Son e.valtation fut faite avec une pompe inaccoutumée; le jour de la cérémonie, Grégoire se rendit à Saint-Pierre avec un cortège imposant de cardinaux et d'archevêques; et après avoir célébré l'office divin, il vint prendre possession du palais pontifical, en traversant les rues de Rome monté sur un cheval blanc richement ciparaçonné d'une housse écarlate, toute respleiidissiute d'or et de pierreries. Sur son passage on avait répandu des fleurs et des parfums; les maisons étaient tendues de tapisseries rehaussées d'or et d'argent ; en tète du cortège marchaient les congrégations de jeunes filles chantant des hymnes d'allégresse; les moines venaient ensuite, placés sur
deux rangs avec les enfants des écoles, tous portant des palmes ou des corbeilles de fleurs; après eux suivaient les officiers de la magistrature et de l'armée, revêtus de soie et d'or; enfin le président du sénat et le préfet de Rome marchaient aux côtés du pape, conduisant son cheval par la bride. Derrière ce magnifique cortège, qui se prolongeait depuis la grande place jusiju'aux bords du Tibre, suivait une foule innombrable de prêtres et de citoyens. Grégoire arriva ainsi en triomphateur au palais de Latran, et s'assit sur la chaise percée pour montrer aux nombreux assistants les preuves de sa virilité.
Dès le lendemain de son installation, le nouveau pontife écrivit à tous les évêques d'Europe pour qu'ils accélérassent le départ des croisés, sous peine d'encourir les censures ecclésiastiques. Il chercha en même temps à ranimer les persécutions contre les malheureux Aliiigeois ; et profitant de l'ascendant qu'il exerçait sur l'esprit de Blanche de Castille, mère de saint Louis, ((ui avait été nommée régente du royaume pendant la minorité de son fils, il la détermina à confier le commandement de ses troupes à Imbert de Beaujeu, un des plus ardents fanatiques de l'époque.
Sous les ordres de ce seigneur, la guerre de religion recommença aussi terrible que du temps de
us
HISTOIRE DES 1>APK8
Simou de Montfort. Tous les Albl{,'eois (jui toni- Laient au pouvoir des catholiques étaient massacrés avec des cruautés inouïes; et ceux qui, pour éviter la mort, venaient se livrer cux-mènies, étaient irapitoyablemeut condamnés au Inu-lu'r par Anu'lln , léi^at du pape. «^ Mais, dit Perrin, plus la ])ersécution trrandissait, plus le nombre des hérétiiiues se multipliait. "
Grégoire, tout occupé qii'il était des Albigeois, n'oublia pas l'Allemagne, et il ordonna à l'empereur de partir pour la terre sainte, afin d'accomplii- le vci'u solennel qu'il avait fcitlors de son mariage avec la fille du roi de Jérusalem. Gomme il n'était plus possible à Frédéric de retarder son départ, il fit répondre au pontife qu'il oliéissait, et fixa en effet le rendez-vous général de ses troupes à Brindes.
On était alors au milieu de l'été ; lùenlût une épidémie se déclara dans l'armée, et eu peu de jours un grand nombre de soldats furent emportés par le fléau: l'empereur profita delà frayeur générale pour inventer une nouvelle ruse afin de se dégager de sa ])arole: par ses ordres, un prêtre parut dans le camp des croisés, se présentant comme légat et chargé par le saint-père de les relever de leurs vœux et de les autoriser à rentrer dans leurs foyers. Cette ruse réussit parfaitement; le jour même l'armée se débanda, et l'empereur resta avec sa garde particulière ; néanmoins il s'embarqua pour la Palestine, afin, disait-il, de remplir la promesse faite au saintpère; mais trois jours après il rentra dans le port d'Olrante, alléguant pour excuse que le roulis du navire l'incommodait, et qu'il avait reconnu l'impossibilité pour lui de supporter les fatigues d'unelraversée.
Furieux contre l'empereur, Grégoire ne garda plus de mesures; il se rendit à la cathédrale d'Anagni, sa résidence, et là, revêtu des ornements pontificaux, entouré des cardinaux, des évoques et des autres prélats de sa suite, il fit un sermon fulminant sur ce texte : « Il est nécessaire qu'il arrive du scandale dans la chrétienté ! »Et après la prédication, il lança les foudres ecclésiastiques contre l'empereur.
Frédéric riposta par un manifeste contre le saintsiège, dans lequel on remarque ce passage: « Apprenez, peuples de l'Italie, que l'Église romaine nonseulement engloutit dans des orgies les biens qu'elle arrache à la superstition des fidèles, mais encore qu'elle dépouille les souverains et les rend tribiTtaires. Nous ne parlons point de la simonie, des exactions et du commerce de l'usure, dont elle infecte tout l'Occident ; car chacun sait que les papes sont des sangsues insatiables. Les prêtres affirment que l'Église est notre mère, notre nourrice; c'est, au contraire, une infâme marâtre qui dévore ceux que sa voix hypocrite appelle ses enfants. Elle envoie de tous les côtés des légats pour lancer des excommunications, pour ordonner des massacres et pour voler les richesses des princes et des peuples. Entre ses mains la morale du Christ est devenue une arme terrible qui lui permet d'égorger les hommes pour ravir leurs trésors, comme ferait un brigand sur le chemin. Sous le nom d'indulgences, elle vend impudemment le droit de commettre tous les crimes, et donne les meilleures places dans le paradis à ceux qui lui apportent le plus d'argent! >-
La publication do ce manifeste accrut encoue l'cxiispération du pape; il revint aussitôt à Rome, lança une seconde excommunication contre Frédéric, et chercha à exciter une rébellion dans la Rouille. A cet effet, il adressa aux évèques du pays la circulaire suivante: « Nous avons tiré contre l'empereur le glaive médicinal de saint Pierre, disait-il, et avec un esprit plein de douceur nous avons foudroyé ce prince superbe, qui refusait d'accomplir ses vœux en terre sainte. » Grégoire ordonnait ensuite aux prélats de mettre en interdit toutes les villes et les campagnes que traverserait l'empereur, et d'exciter les populations à l'assassiner.
De son côté, Frédéric, pour résister au pontife, appela à son secours les Frangipanes et d'autres seigneurs romains ennemis du saint-siége; il leuracheta tous les biens qu'ils possédaient à Rome en maisons et en terres; il les leur rendit ensuite à titre du fiefs, à la condition qu'ils deviendraient ses alliés et qu'ils serviraient en toute occasion contre l'Église. Gela fait, les Frangipanes rentrèrent à Rome, ameutèrent le peuple contre Grégoire; et le lundi de Pâques, au moment où il célébrait la messe dans la basilique de Saint- Pierre, une révolte éclata dans la cité ; le pape fut insulté devant l'autel même, poussé hors de l'église, frappé violemment, chassé de la ville et forcé d'aller établir sa résidence à Pérouse.
Quelques mois après, l'empereur apprit la mort de Noradin, sultan de Damas; cette nouvelle lui fit changer toutes ses dispositions politiques: jugeant alors le moment favorable pour passer en Syrie et reconquérir le trône de Jérusalem, auquel il avait des droits par son mariage avec la fille de Jean de Biienne, il envoya aussitôt cinq cents chevaliers en Palestine, pendant qu'il se préparait lui-même à s'embarquer avec une armée formidable. Le saint-père, qui voyait avec chagrin le triomphe de son ennemi, lui fit défendre de pisser la mer avant d'avoir reçu l'absolution des censures de l'Église. Mais l'empereur n'ayant pas témoigné plus d'égard pour la défense qu'il n'en avait montré pour l'injonction, Grégoire l'excommunia jiour s'être rendu en terre sainte, comme il l'avait anathématisé précédemment pour avoir refusé de se croiser.
Ensuite, profitant de l'absence de Frédéric, le saint-père déclara la guerre à Rainald d'Averse, duc de Spolette, chargé par ce prince du gouvernement de la Sicile, de la Rouille et delà Calabre; il envoya contre lui une armée commandée par le cardinal Jean Golonna et par Jean de Brienne, beau-père de l'empereur, qui avait pris les armes contre son gendre par basse jalousie, et parce qu'il le voyait sur le point de ressaisir le royaume dont ce prince n'avait fait l'abandon que dans la pensée qu'on ne pourrait jamais le reconquérir.
L'armée papale avait obtenu pour cette guerre les mômes dispenses que les croisés ; et la seule chose qui distinguait les soldats du pape des soldats du Christ, c'était le signe qu'ils portaient sur l'épaule: les uns avaient une croix, les autres des clés ; du reste leur conduite était la même : comme ils avaient provision d'indulgences plénières, ils ne se faisaient faute ni les uns ni les autres, soit en Palestine, soit en Italie, de commettre des massacres, des viols, des
GREGOIRE IX
incendies; et il serait difficile de dire quels furcut ceux qui remportèrent en cruaulOsel en sacrilèges, caries chrétiens de la Pouille turent traités avec tant de barbarie par les légats du paiie, (ju'il semble inipossiMe que les infidèles aient pu soull'rir de plus grands désastres de la part des croisés.
Voici en quels termes Thomas d'Aquin, comte d'Acerra, rendait compte à l'empereur de l'invasion des troupes du saint-père : « Après votre départ, illustre prince, Grégoire a réuni une nombreuse srmée avec le secours de Jean de Brienne et de qiudques autres seigneurs ; ensuite ses légats sont entrés sur vos terres , disant qu'ils sauraient vous vaincre par le glaive, puisqu'ils n'avaient pu vous abattre par l'anathème. Leurs troupes ont incendié les villages, pillé les cultivateurs, violé les femmes, dévasté les champs; ot sans respecter les églises et les cimetières, ils ont volé les vases sacrés et fouillé les tombeaux ; jamais un pape n'a tenu une conduite plus abominable. Maintenant il fait garder tous les ports, afin de s'emparer de votre personne, si vous arrivez avec une suite trop faible pour vous défendre ; enfin il intrigue même en terre sainte où vous êtes, et il a fait un pacte avec les templiers pour vous faire tomber sous le poignard d'un assassin.
« Que Dieu vous garde des infidèles, et plus encore du pape et de ses vicaires ! »
Cette lettre éclaira Frédéric sur les dangers qu'il courait dans le camp des croisés, et il se hâta d'entrer en négociations avec le sultan d'Egypte, Mélic- Oarael, pour conclure un traité. Bien lui en prit, car pendant les pourparlers, les templiers et les hospitaliers cherchaient à le trahir, et avaient écrit au sultan pour le prévenir que Frédéric devait faire un pèlerinage, à pied et presque sans escorte, au fleuve du Jourdain, le troisième jour ((ui suivrait la réception de leur lettre, et qu'ainsi les musulmans pourraient sans coup férir le faire prisonnier ou le tuer.
Heureusement Mélic-Gamel était un ennemi généreux ; après avoir pris connaissance du message, il le renvoya à l'empereur. Celui-ci jugea qu'il n'était pas prudent de laisser éclater son indignation ; il feignit de tout ignorer, termina promptement ses derniers arrangements avec le sultan, et s'embarqua pour l'Italie. Son arrivée changea la face des affaires ; les troupes papales furent obligées de se rep^er, et l'armée sicilienne put à son tour reprendre l'offensive.
Mais Grégoire n'était pas homme à quitter aussi facilement la partie ; et comme l'argent lui manquait pour continuer la guerre, il donna l'ordre de pressurer tous les pays chrétiens. L'Angleterre fut imposée au dixième des biens mobiliers du royaume. i< Il faut que tous les enfants de l'Eglise viennent à notre seco'urs, écrivait le saint-père à ses légats; car -si nous succombons dans la lutte engagée avec l'empire, tous les membres du clergé périront avec le chef. »
Cette dîme extraordinaire l'ut levée avec l'approbation du roi : les légats agirent avec une telle rapacité, que l'on comprit dans les biens mobiliers jusqu'aux récoltes qui étaient encore sur pied; et comme le saint- père ne voulait pas attendre pour la réalisation de cet impût, ils en vendirent à vil prix la perception aux évèques, afin de recevoir im-
médiatement de l'argent, ou, à défaut d'argent, les calices, les reliquaires et les autres vases sacrés de leurs églises. Après l'.Vngleterre, le pape rançonna l'Italie, l'Espagne, le Portugal, la France, l'Allemagne, et même le Danemark et la Suède ; avec cet argent arraché à la crédulité des fidèles, il leva des troupes et essaya de reprendre la campagne; mais les nouvelles recrues furent taillées en pièces, et l'empereur continua à s'avancer sur Rome, où sa faction étail toute-puissante, grâces aux Frangipanes, qui étaient restés maîtres des forts crénelés depuis l'expulsion du pontife.
Grégoire reconnaissant l'impossibilité de soumettre Frédéric par le glaive, essaya de nouveau des foudres ecclésiastiques, et fulmina l'anathème suivant: « Xous relevons du serment de fidélité tous les sujets de Frédéric l'excommunié, particulièrement ceux du royaume de Sicile, parce que les chrétiens ne doivent point garder la religion du serment envers celui qui est l'ennemi de Dieu et qui foule aux pieds les décrets de l'Église. » Cette fois encore les armes spirituelles furent impuissantes pour arrêter la marche de l'empereur; et Rome n'attendait que son arrivée pour lui ouvrir ses portes, lorsqu'un événement terrible vint changer la disposition des esprits.
En une seule nuit, à la suite d'un orage, le Tibre sortit de son lit, et ses eaux couvrirent la ville jusqu'au faîte des maisons ; un nombre prodigieux d'habitants furent noyés, d'autres furent écrasés sous les édifices qui s'affaissèrent, d'autres enfin, privés de tout secours, moururent de faim ; et pour comble de désastres, lorsf[ue les eaux eurent peu à peu regagné leur ht, il resta dans les rues et dans les caves une vase fétide, qui, mêlée à des cadavres en putréfaction, engendra une épidémie terrible qui décima la po))ulation.
Les partisans de Grégoire s'empressèrent d'exploiter cette calamité publique en la représentant comme une punition céleste; et ils décidèrent les citoyens à envoyer une députation à Pérouse, pour ofîVir au pape de rentrer au palais de Latran ; ce C[u'il accepta avec empressement. Frédéric, qui connaissait l'esprit superstitieux des Romains, n'osa point passer outre, et chercha même à entrer en arrangement avec le saint-siégc. Ses envoyés furent d'abord repoussés par le sacré collège, ensuite les présents produisirent leur effet accoutumé, et on se décida à entrer en conférence avec eux.
Voici quelles furent les conditions du traité proposées par le pape : « Frédéric soufliira à l'avenir que dans le royaume de Sicile les élections, les postulations et les confirmations des églises et des monastères soient faites selon les décrets du concile général ; il donnera des indemnités aux templiers et aux hospitaliei's pour les dommages qu'ils ont soufferts pendant les temps de divisions pour la défense de l'Église ; il payera toutes les dépenses qui ont été faites dans celte guerre; enfin il donnera au saintsiége des cautions suffisantes pour la garantie de l'exécution des présentes conventions. » Frédéric ratifia toutes les clauses de ce traité, et en signe de soumission il se rendit à Anagni; après quoi les deux alliés dînèrent ensemble et renouvelèrent le seriiieiil de maintenir la ]iaix qu'ils avaient signée.
ISO
La belle Yolande de Jérusalem femme de l'empereur Frédéric
Mais chacun d'eux cherchait à tromper son ennemi, hien décidé à saisir le moment favorable pour renverser l'autre. A Rome, l'empereur continua ses intrigues, et bientôt le pape fut une seconde fois chassé de la ville sainte et forcé de se réfugier à Nicée. De son côté, le pape avait soudoyé des émissaires secrets auprès de Henri, roi de Germanie, fils aîné de Frédéric, afin de pousser le jeune prince dans une révolte contre son père. En oulre, sous prétexte de pacifier les villes de la Lombardie, il avait envoyé dans cette province un célèbre prédicateur, nommé Jean de Vicence, pour prêcher aux peuples l'union contre l'empire, dans le cas oiî l'empereur voudrait les opprimer.
Enfin, toujours dans le même but, Grégoire avait publié un recueil de décrets formant une espèce de code, où se trouvaient classées toutes les décisions de la cour de Rome sur les causes dans lesquelles
le pape devait juger comme arbitre souverain. Ce recueil fut depuis appelé Livre des décrets du pape Grégoire IX, et servit aux papes à s'attribuer le gouvernement absolu des bénéfices.
Telle était la situation dos afl'aires, lorsque la nouvelle révolte éclata contre Grégoire. Aussitôt il écrivit à Frédéric pour réclamer son secours, feignant d'ignorer la part qu'il avait prise dans cette affaire. Comme le prince dans sa réponse ne prit pas même la peine de cacher la joie qu'd éprouvait de l'expulsion du saint-père, celui-ci se disposa de son côté à prendre sa revanche ; et sous prétexte de la guerre contre les Romains, il envoya des légats dans tous k'S royaumes chrétiens pour prélever encore une fois le dixième des revenus. Les ambassadeurs du pape étaient porteurs d'une bulle ainsi conçue : « Dans la guerre que nous soutenons contre les Romains, mes frères, il s'agit de l'intérêt de r£gli>'e entière;
HISTOIRE DES PAl'ES
nous vous ordonnons i-u conséquence do nous envoyer le dixième du rapport do vos biens et un sei-ûur* conveuiible de gens de guerre, alin que nous puissions terrasser nos adversaires, de telle sorte qu'à l'avenir ils n'osent plus s'élever contre nous. » Les souverains de France, de Castillc, d'Aragon, de Navarre, de Portugal, de Barcelone, du Roussillon, d'Allemagne et d'Autriche s'ouipressèrent d'obéir aux ordres du pontife, pour ne pas être excommuniés. Ces renforts d'iiomraes et d'argent furent dirigés non sur Rome, comme le pape l'avait annoncé, mais contre Milan, pour secourir les Lombards , i[ui venaient de se déclarer en pleine révolte et de reconnaître le roi Henri légitime souverain.
Dans cette extrémité, Frédéric tenta de nouveau de se réconcilier avec le pape, et il oflrit des conditions tellement avantageuses au saiut-siége, que Grégoire abandonna aussitôt le malheureux prince qu'il avait mis à la tête de la révolution. Henri, réduit à ses seules forces, n'eut plus d'autre parti à prendre que celui de la soumission ; il mit bas les armes et vint implorer la clémence de son père. L'empereur, justement irrité contre lui, le fit enfermer dans un château fort, où il mourut quelques années après.
Quand la paix fut entièrement rétablie dans ses Etats, Frédéric songea à se venger enfin du pape, et il envoya en Sardaigne Henri, l'un de ses bâtards, avec une armée formidable, pour en faire la conquête; après quoi il l'en déclara roi, au préjudice des droits du saint-siége, qui revendiquait depuis des siècles la possession de cette île. Grégoire, furieux de voir les succès de son ennemi, assembla aussitôt ses cardinaux en concile, et fulmina cette nouvelle sentence d'excommunication :
i' Par l'autorité du Père, du Fils, du Saint-Esprit, par celle des apôtres saint Pierre et saint Paul, nous anathématisons Frédéric, qui se dit empereur, comme sacrilège et comme hérétique. Nous l'excommunions parce qu'il a excité des séditions à Rome contre l'Église, afin de nous renverser du trône apostolique et de détruire le sacré collège de nos cardinaux ; nous l'anathématisons pane qu'il nous appelle Antéchrist, Balaam et prince des ténèbres; parce qu'il a empêché notre légat de persécuter les Albigeois ; parce qu'il s'est emparé des terres de l'Église et particulièrement de la Sardaigne, et parce cp'il refuse de retourner en terre sainte.
« Nous déclarons tous sessujets affrancliisdes serments qu'ils lui ont prêtés, et nous leur défendons, sous peine d'excommunication, de lui obéir jusqu'au jour où il sera venu implorer notre miséricorde. »
L'empereur était à Padoue lorsqu'il reçut la bulle d'anathème ftdminée contre lui; dans sa colère il y répondit par un manifeste terrible, qui contenait entre autres les propositions suivantes : « Apprenez donc, peuples crédules, qu'il est temps pour vous d'ouvrir les yeux sur les croyances que vous ont imposées trois imposteurs. Moïse, Jésus-Christ et Mahomet ! La raison ne vous dit-elle pas que des larrons intéressés à vous tromper peuvent seuls soutenir que Dieu est né d'une femme qui n'a pas cessé d'être vierge, et tant d'autres mystères aussi incompréhensibles? Jusques à quand croirez-vous que des papes incestueux, voleurs et assassins, conservent la puis-
sance de lier et de délier? Ne redoutez donc pas ces foudres ridicules, dont je saurai tirer vengeance par les armes I... " Ainsi recommença la guerre entre l'emporeiu' et le pape.
Frédéric fil chasser de la Sicile tous les frères prêcheurs, mineurs et quêteurs ; il leva des subsides sui -tous les ecclésiastiques sans exception, et défendit à ses sujets de se rendre à Rome sans une autorisation spéciale. De son côté, le pape appela à son secours li's croisés qui se disposaient à partir pour la Palestine, s'empara des legs pieux et des aumônes destinés à leurs familles, à leurs besoins personnels ; et comme il ne se trouvait pas encore assez fort pour attaquer l'empereur, il envoya des légats à la cour de France pour solliciter de l'argent et des troupes.
Saint Louis permit aux ambassadeurs du saintsiége de convoquer à Senlis une réunion du clergé et de la noblesse ; et ceux-ci olitinrent encore la permission de prélever le vingtième des revenus du royaume pour secourir Rome. Grégoire fut tellement satisfait de la conduite des Français, qui pour la troisième fois et à des époques si rapprochées lui donnaient des subsides énormes, qu'il offrit la couronne impériale à Robert, comte d'Artois, frère du roi. Saint Louis repoussa cet^ odieuse proposition. « ëomment le pape a-t-il osé déposer un si grand prince? dit-il au légat. Si Frédéric a mérité les censures de l'Église, il doit avant tout être jugé dans un concile général, et non par son ennemi. Quant à nous, nous le regardons comme innocent et comme injustement analhématisé; nous savons qu'il a bravement combattu en terre sainte, qu'il s'est exposé à tous les dangers de la guerre, pendant que le pape cherchait traîtreusement à le dépouiller de ses États, et même à le faire assassiner.
«Nous ne voulons donc pas imiter la conduite de Grégoire et combattre contre ce prince pour lui ravir sa couronne ; nous savons que le saint-père n'est point avare du sang chrétien lorsqu'il coule pour ses intérêts temporels. D'ailleurs, si nous avions la faiblesse de servir ses fureurs, qu'en adviendrait-il? Après la victoire dont il nous serait redevable, il se tournerait contre nous et il nous foulerait à ses pieds, comme ont fait tant de fois ses prédécesseurs envers les rois de France ou les empereurs d'Allemagne. Yous nous avez demandé de l'argent, nous vous l'avons accordé, peut-être nous sommes-nous montré en cela trop généreux et imprudent ; mais nous refusons de vous donner les soldats que vous demandez pour conquérir la couronne dont il ne vous est pas permis de disposer. «
Grégoire voulut alors assembler un concile général pour déposer solennellement l'empereur; et comme il redoutait que Frédéric n'apportât des obstacles à la réunion s'il en pénétrait le véritable but, il entama des négociations avec lui, et publia que le synode devait poser les bases d'une paix définitive entre l'autel et le trône. En même temps ses légats se répandirent en France et eu .Angleterre pour distribuer des lettres de convocation, et pour disposer favorablement les évêques des deux royaumes.
Mais Frédéric ne fut pas dupe de cette ruse et il écrivit au roi de France : « Déjà, prince, vous avez refusé de vous rendre l'instrument des fureurs de
GRÉGOIRE IX
Grégoire el de vous déclaror contre nous; néanmoins l'implacable ponlil'e n'a ]ms renoncé à l'espoir devons ranger de son parti, et il essaye une nouvelle fourberie pour- surprendre votre piété. Non, le concile i|u'il veut rassembler ne doit pas être le médiateur lie h paix ; il doit au contraire servir son ambition et bouleverser notre empire.
"Nous vous déclarons donc, àvous, illustre prince, qui avez les mêmes intérêts que nous, qu'au!>sl longtemps que la guerre existera entre l'empire et le saint -siège, nous n'autoriserons pas la convocation d'un concile, parce que nous jugeons indigne d'un roi de soumettre à des prêtres, couverts souvent de tous les crimes, la décision d'une cause qui porte tl'aussi graves atteintes à notre puissance séculière.
«En conséquence, nous vous prévenons que nous poursuivrons à outrance, dans leurs biens et dans leurs personnes, ceux de vos prélats qui se rendront à cette assemblée. Nous vous avertissons également que les sommes énormes que vous avez laissé prélever si imprudemment dans vos États sont actuellement dépensées pour la solde des troupes destinées à nous faire la guerre, et qu'on se prépare à vous faire de nouvelles demandes d'argent. «
En effet, le pape, secondé par ses légats, avait fait une quatrième levée d'argent dans tous les monastères de France, et il attendait ces nouvelles rentrées pour renforcer son armée et pour attaquer l'empereur. Saint Louis, averti par Frédéric, fit arrêter cet argent, qui était déjà dirigé sur l'Italie, et se l'appropria pour les besoins de son royaume.
En même temps l'empereur fit cerner tous les ports de mer et lit prisonniers les cardinaux et les évêques qui se rendaient au concile. La guerre se poursuivait toujours des deux côtés avec une égale vigueur ; enfin le cardinal Colonna, le meilleur des généraux du pape, étant au service de Frédéric, le parti des Gibelins eut le dessus : Béuévent, Faenza, Fano, Spolette, Assise et un grand nombre d'autres villes tombèrent au pouvoir de ce prince, et bientôt ses troupes purent faire des incursions jusque sous les murs de Rome.
Malgré ses revers, l'obstiné Grégoire refusait opiniâtrement de faire la paix avec l'empire, ainsi que le témoigne une lettre adressée au roi de France par Frédéric : « Nous apprenons, écrivait le prince, que les Tarlares ont envahi la Hongrie et menacent d'écraser l'empire et l'Église ; mais quelque ardent (jue soit notre désir de nous opposer au progrès de celte invasion, nous sommes contraint avant tout de lutter contre le pape, noire implacable ennemi C'est
pourquoi nous luarclioiis vers Rome, et nous allons en faire le siège, puisque nous ne pouvons obtenir la paix de riiif.ime pontife. »
Au mois d'aoùl, Frédéric ayant pris d'assaut Tivoli et les châteaux crénelés du monastère de Farse, vint établir son camp à la Grotte-Ferrée, d'oii il ravageait la campagne de Rome.
Huant à Grégoire, il continuait à se maintenir dans la ville sainte, quoique les habitants fussent partagés en deux factions puissantes, les Guelfes et les Gibelins, qui chaque jour en venaient aux mains, et selon (|ue les uns ou les autres étaient vaincus ou victorieux, arboraient la bannière impériale ou pontificale sur les décombres des maisons réduites en cendres.
Au milieu de ces alternatives de crainte et d'espoir, Grégoire tomba malade et mourut le 20 aoiàt 1241, après avoir rempli l'Italie de désastres pendant un règne de quatorze années. Ce vieillard implacable était âgé de près de cent ans. Il fut inhumé dans l'église de Saint Jean de Latran.
Cette lutte acharnée entre les papes et les empereurs est un fait extrêmement remarquable dans l'histoire de l'Église. Depuis le pontificat de Grégoire VII, le saiut-siége,qui tenait toute sa puissance des empereurs d'Occident, se déclare leur ennemi implacable ; la cour de Rome ne défend plus ses droits en invoquant les chartes octroyées par les princes; c'est de Dieu seul qu'elle prétend tenir son pouvoir temporel comme son pouvoir spirituel. Et ce principe de théocratie une fois établi, les papes en déduisent des conséquences eflroyables; ils se déclarent les maîtres et les dominateurs du monde entier, ils se font appeler les infaillibles, ils s'attribuent les mêmes prérogatives qu'à la Divinité, ils s'intitulent orgueilleusement les vicaires du Christ, les représentants de Dieu sur la terre ! I
Alors ils disposent des trônes et des empires, renversent les uns, reconstruisent les autres, et suivant les caprices de leur imagination ou les intérêts de leur politique, ils poussent les nations dans des guerres interminables; les hommes ne sont pour eux que des machines dont ils se sei'vent pour arracher l'or des entrailles de la terre, des instruments qu'ils emploient pour leur élever des palais et des statues. Enfin ces pontifes hypocrites, au nom d'un Dieu d'humilité, élèvent la chaire de saint Pierre au-dessus des trônes des rois ; au nom d'un Dieu de charité, dépouillent les malheureux peuples ; au nom d'un Dieu de miséricorde, font expirer dans les tortures les infortunées victimes de leur fanatisme ! ! I
wm.
lUSTOIUE DES l'Al'ES
Divii'on dans le sacre colU'ge. — Les cardinaux nomment Jeux papes. — Tous deux sont forcés d'abdi'juor la p.ipiuté. — Kl.clion de Céleslin IV. — Sa modcralion. — Ses projets de réforme dans l'Église. — Il est empoisonné par les prêtres.
A la mort de Grégoire, il ne restait que di'; cavdinau.\ ù Rome; ceux-ci écrivirent aussitùt i Frédéric ]iour le supplier de rendre la liberté atix prélals qu'il retenait dans son camp, afin que le sacré collège pût se réunir et procéder à l'élection d'un nouveau pontife. Le prince accéda à leur demande, et permit à ses prisonniers de se rendre à Rome pour le conclave, sous la condition qu'ils éliraient le cardinal Othon, une de ses créatures; C3 à quoi ils s'engayèrent sous serment. 11 accorda en outre aux cardinaux a!).sents des sauf conduits pour rentrer dans la ville sainte.
Mais une telle al'lluence d'électeurs ne faisait pas le compte des prélats qui étaient réunis ; comme chacun d'eux avait déjà fait ses conditions en vendant sa voix, ils craignirent de n'être plus maîlres de la majorité si l'assemblée devenait trop nombreuse, et ils se hâtèrent de terminer l'élection avant l'arrivée de leurs collègues.
Geoffroi, évèque de Sabine, réunit cinq voix, et les trois autres se portèrent sur Romain, évèipie de Porto.
A défaut de son protégé, l'empereur déclara qu'il approuverait la nomination de Geoffroi, qui était généralement estimé pour ses vertus ; mais il se prononça éuergiquement contre celle de Romain, le même prélat qui avait figuré dans les massacres des Albigeois, et qui plus tard avait soulevé des disputes
violentes contre l'Université de Paris, avec l'aide de la reine Rlanche sa maîtresse.
Du reste, les deux élections étaient nulles de plein droit, aucun des deux papes n'ayant obtenu les deux tiers des voix, ainsi que l'avait réglé la constitution d'Alexandre III. En conséquence, les deux compétiteurs furent obligés d'abdiquer. Dès le lendemain on procéda à de nouvelles élections ; à cette occasion, il s'éleva dans le conclave une scission telle, que des injures on en serait venu aux coups sans l'intervention du sénat et du préfet ; eniin, dans ce conilil, Geoffroi gagna une voix et fut solennellement proclamé chef de l'Église.
Le nouveau pontife était originaire de Milan; il avait d'abord été chanoine et chancelier de l'Église de cette ville ; ensuite il avait pris l'iiabit monastique de l'ordre de Cîteaux. Plus tard, Honorius III l'avait ordonné prêtre-cardinal du titre de Saint-Marc, et enfin, sous le pontificat de Grégoire, il avait été promu à l'évèclié de Sabine. Après avoir subi les épreuves de la chaise percée, il fut intronisé sous le nom de Célestin IV.
Ce bon pape essaya de réformer les mœurs infâmes de son clergé ; malheureusement il n'eut pas la prudence d'écarter de sa personne les courtisans du règne précédent, et le dix-huitième jour après .'^oii élection il muurut euiiioisouné, sans même avoir été consacré
INxXOCENT IV
Vacance du saint-siége. — On informe contre les assassins de Céle^tin. — Fuile des cardinaux'. — Frédéric ordonne aux Romairs d'élire un nouveau pape. — Exallation d'Innocent IV. — Négociations pour la pa x. — Traité entre Frédéric et le pape. — Innocent trahit l'empereur et s'enfuit de Rome. — Son voyage en France. — Concile de Lyon. — L'empereur est solennellcnent déposé. — Henri, second fils de Frédéric, est élu roi d'Allemagne à l'instigalion du pape. — Guerres cilles excitées par Innocent. — Lettre du sultan d'Egypte. — Innocent excommunie les rois d'Aragon et de Porlugal — Les Anglais se révoltent contre les légats de la cour de Rome. — Le pape vend sa protection aux juifs et persécute les chrétiens qui refusent de payer les dî:nes. — Exemple d'une fourherie de confesseur. — Nouvelles croisades. — Saint Louis part pour la terre sainte. — Mort de Fréléric. — Retour du pape en Italie. — Conrad, troisième fils de Frédéric, prend le tilro d'empereur. — Plaintes de l'évèque Robert Grosse-tête contre le pape. — Domination absolue du saint-siége en Italie. — Mort d'Innocent IV. — Réflexions sur le caractère odieux du pape.
L'empoisonnement de Céleslin lY avait plongé Rorac dans la consternation et dans l'effroi. •Le peuple, qui avait placé toutes ses espérances sur la vie de ce pontife, demandait hautement la punition des coupables, quels qu ils fussent, et menaçait d'une vengeance terrible ceux que la voix publique désignait comme les assassins.
Une information sévère commença en effet, et elle amena de si étranges révélations, que les magistrats durent cesser leurs recherches, les meurtriers étant des cardinaux et des archevè([ues! Ceux-ci se voyant découverts et crai^'nant un juste châtiment, s'écha])pèrent secrètemsnt de la ville, abandonnant à leurs collègues le soin d'élire un nouveau jiape. Il ne resta alors dans le sacré collège que six cardinaux, tous ambitionnant la pai}aulé et aucun d'eux ne voulant fairede concession à ses compéliteurs. Devant de ttlles prétentions le Saint-Esprit se trouvait fort embarrassé pour nommer un pontife.
Frédéric, fatigué d'attoiiilre la fin des querelles des cardinaux, les menaça de les faire tous pendre s'ils jirolûngcaientplus longtemps le scandale de leurs rivalités. « N'est il pas honteux, hntr écrivait-il, qui' les
fidèles puissent dire justement que ce n'est point le Christ qui est au milieu de vous, mais Satan luimême et son cortège de démons ! » Saint Louis de son côté leur avait également adressé plusieurs lettres pour les exhorter à faire cesser la longue vacance du saintsiége, mais avec aussi peu de succès que Frédéiic.
Enfin l'empereur voyant qu ils n'avaient égard ni aux prières ni aux menaces, quitta la Pouille, où il était retourné après la mort de Grégoire, rentra dans la terre de Labour au mois de mars 1243, et conduisit son armée sous les murs de Rome. La ville fut bloquée si étioitement (pie les vivres ne pouvaient plus entrer ni par terre ni par le fleuve. Alors les magistrats envoyèrent à Frédéric une députationpour 1 li représenter qu'il était injuste de les punir d'une faute dont les cardinatix étaient seuls coupables, puisijue les citoyens étaient disposés à chasser de leur ville les auteurs de tous ces désordres; ce qui fut exécuté le jour même.
Frédéric se rendit à ces observatioos, leva le siège, et mit les membres du sacré collège au ban de l'empire. Par ses ordres, tous les domaines des Um'lTes fuleiit ravagés, non-seulement les terres el les châteaux,
mais encori" les cloîtres, les monastères, les églises et les couvents des re!iu:iei\ses; ceux qui tenaient juiurles cardinaux fuivnt imjiiloyableiuent massacrés ; la ville dWlKino surtout, qui leur avait ouvert ses portes, fut traitée avec la dernière cruauté ; enfin ceux-ci se voyant chassés de leurs domaines, dépouillés de leurs dignités et poursuivis par des ennemis infiitii^ables, se déterminèrent à nommer un ]>ape. Il faut dire en outre que la chose qui les effraya le jilus fut la nouvelle que les Français se préparaient à créer un patriarche indépendant de la cour de Rome , pour gouverner l'Eglise gallicane.
Le conclave se forma de nouveau dans la ville d'Anagni le 24 juin 1243, et proclama souverain pontife SiuihaJde de Fiesque, de la famille des comtes de Lavagne, cardinal-prêtre du titre de Saint-Laurent. 11 fut intronisé sous le nom d'Innocent l\. soumis aux épreuves accoutumées de la chaise percée, et consacré quelques jours après sa promotion.
Sinibalde de Fiesque avait été l'ami intime de l'empereur; aussi les ministres de Frédéric vinrentils le féliciter d'une élection qui ne pouvait manquer d'être avantageuse à l'empire ; mais le prince, qui connaissait le caractère ambitieux du nouveau pape, les interrompit en leur disant : « Cessez vos félicitations, car ce changement de fortune va m'enlever l'amitié du cardinal et me vaudra la haine du saintpère. ■■■> En effet, nous verrons par la suite Innocent IV poursuivre son ancien ami avec plus de fureur encore que son prédécesseur Grégoire. Malgré ses sinistres prévisions, l'empereur fit célébrer des messes dans tous ses Etats pour rendre grâces à Dieu de l'élection du souverain pontife ; et quelques jours après, étant retourné en Sicile, il envoya une ambassade solennelle pour complimenter Innocent et pour lui offrir l'appui de ses armes, afin d'assurer le maintien de la dignité et de la liberté de l'Eglise.
Le saint-père accueillit les ambassadeurs avec bienveillance, et les renvoya avec trois nonces, Pierre de Cohnieu, métropolitain de Rouen, Guillaume, ancien prélat de Modène, et Guillaume, alibé de Saint- Fagon en Gallicie," pour traiter des conditions de la paix avec Frédéric. Les instructions remises à ses envoyés portaient : qu'ils devaient exiger qu'on remit immédiatement en liberté tous les ecclésiastiqiies qui avaient été pris sur les galères de Gênes, mais sans donner aucune satisfaction en échange ; et qu'après avoir écouté les propositions de Frédéric, ils répondraient que toiîtes les questions en litige entre l'Église et l'empire ne pouvaient être jugées que par une assemblée générale de rois, de princes et de prélats. Cette première négociation fut sans résultat, à cause de l'obstination du pape, qui repoussa les justes réclamations que l'empereur adressait au saint-siége.
A ers la fin du mois d'octobre, Innocent quitta la ville d Anagni et vint à Rome, où tout était préparé pour sa réception. Il y trouva le jeune Raymond, comte de Toulouse, qui était venu solliciter son absolution ; le saint-père, qui connaissait l'habileté diplomatique du comte, résolut de se servir de lui pour les intérêts de l'Église romaine; il lui donna l'absolution de tous les anathèmes qu'il avait encourus, et Je fit nommer par Fr 'déric l'un des comis.saires im-
j périaux qui, avec Pierre des Vignes et Thadée de Suesse, devaient poser les bases d'un traité. De son côté, le pape nomma l'évêque d'Ostie et trois autres cardinaux, Etienne, Gilles et Otlioii, pour défendre les privilèges du saint-siége.
Avec de semblables commissaires il devenait facile au saint-jièrc de faire approuver toutes les clauses qu'il lui conviendrait de dicter; aussi fut-on bientôt d'accord. Voici les conditions du traité : « Frédéric devait restituer les terres qu'il avait enlevées au saint-siége, et reconnaître par une confession publi([ue que ce n'était point par mépris qu'il avait refusé de se soumettre aux sentences prononcées contre lui par Grégoire IX , mais par l'inspiration du démon ; il devait proclamer que le pape, lors même qu'il serait le plus grand des criminels, possédait seul la suprême puissance sur tous les chrétiens, ([uel que fût leur rang; enfin le prince était tenu de rendre la liberté à tous ceux qui s'étaient soulevés contre lui pendant son excommunication, et de fonder des églises, des hôpitaux et des monastères pour expier son crime de rébellion envers l'Église. » Tous ces articles furent jurés par les mandataires du roi, aux applaudissements des cardinaux et du pape; mais lorsque Frédéric eut été instruit de la trahison de ses délégués, il refusa nettement d'exécuter le traité.
Innocent n'osant pas rompre avec l'empereur, dont il redoutait la colère, lui proposa une entrevue à Sutri. Le prince refusa de s'y rendre avant d'avoir reçu préalablement les lettres de son absolution, et déclara que c'était à Rome même qu'il viendrait pour faire reconnaître ses droits. Cette menace, et l'approche des troupes impériales , épouvanta le saintpère; des ordres secrets furent expédiés à Gênes pour disposer des galères; et quand tout fut prêt, au milieu d'une nuit , sans mettre personne dans sa confidence, pour éviter d être arrêté par les Gibelins, il quitta les insignes de sa dignité, s'arma légèrement, monta un cheval vigoureux et prit la route de Civittà-Vecchia, accompagné d'un seul domestique. Il pressa vivement sa monture, et fit onze lieues avani l'heure de prime ; alors il fit rebrousser chemin à son domestique pour prévenir de sa fuite Pierre de Capouc et sept cardinaux de son parti, afin qu'ils eussent à le rejoindre à Civittà-Vecchia, où les attendaient vingt-trois galères montées chacune par soixante hommes bien armés, et par un équipage de cent quatre rameurs. Ces vaisseaux étaient venus sous la conduite de l'amiral de la république de Gênes et des parents du pape. Innocent s'embarqua le soir même avec les cardinaux et quelques évêques, et il arriva, le 5 juillet 1244, à Gênes sa patrie. A son débarquement il fut harangué par les principaux de la république, et porté en triomphe par le clergé jusqu'à la cathédrale, aux acclamations du peuple.
Frédéric, instruit par ses espions que le pontife méditait une seconde fuite hors de l'Italie, fit cerner toutes les routes de terre et de mer, afin de le faire prisonnier. Déjà Innocent avait lait demander au roi de France l'autorisation de s'établir à Reims, dont le siège était vacant, et celui-ci lui avait répondu que les barons du royaume, jaloux des libertés de l'Église gallicane, ne voulaient point permet-
INNOCENT IV
tre que le pape vînt fixer sa résidence en France. De semblables refus avaient accueilli les ouvertures qu'il avait faites en Espagne, en Angleterre et dans plusieurs autres royaumes; « car, dit Matthieu Paris, on connaissait trop bien l'avidité et le despotisme de la cour romaine pour vouloir du saint-père ; les peuples commençaient à comprendre que la religion n'était qu'un prétexte employé par les légats pour les piller; et on avait appris par des exemples récents que les papes et leurs cardinaux , semblables à des nuées de sauterelles, ne laissent sur leur passage que ruines et désolation. »
Honteusement repoussé de tous les côtés et n'osant point rester en Italie, Innocent se détermina à venir à Lyon, ville neutre qui appartenait à un archevêque. A peine arrivé, il fit expédier des lettres circulaires pour la convocation d'un concile général. « Son but, disait-il, était de relever l'Église, qui avait courbé son front sous une horrible tempête, de conquérir la terre sainte, de rétablir l'empire de Remanie, de repousser les Tartares et les autres infidèles, et enfin de contraindre l'empereur à s'humilier devant saint Pierre. »
Suivant la coutume de ses prédécesseurs, le pape, sans respect pour les droits du vénérable arclievêque qui l'avait accueilli , s'empara de son palais , de ses biens et de toute son autorité ; il disposa des cures, des prébendes , des bénéfices , et les vendit à des étrangers ou les donna aux gens de sa suite. Enfin les chanoines lyonnais, indignés de la conduite d'Innocent, se révoltèrent contre lui et protestèrent avec serment que si les prêtres italiens se montraient dans leurs églises, ils les feraient jeter dans le Rhône. Le peuple prit parti pour eux, et un huissier du pape ayant osé frapper de sa verge un citoyen qui avait des réclamation'^ à faire au pape et demandait audience, celui-ci tira son épée et lui coupa la main.
Néanmoins, la curiosité ou le fanatisme entraînant à Lyon les évoques et les seigneurs français, le concile eut lieu, et voici, d'après Matthieu Paris, quels furent les événements qui se passèrent dans cette assemblée : « L'empereur Frédéric, dit l'historien, avait envoyé des ambassadeurs pour défendre ses droits. On tint préalablement un conseil pour écouter Thadée de Suesse, qui, au nom du prince son maître, offrait au pontife , pour rétablir la concorde entre l'empire et l'Église, de ramener à l'obéissance du sainl-siége les États de Romanie; de s'opposer aux Tartares, aux Chorasmiens, aux Sarrasins et aux autres ennemis de la cour de Rome ; d'aller en personne délivrer la terre sainte; enfin de rendre à saint Pierre ce qu'il lui avait enlevé, et de faire pénitence des péchés qu'il avait commis. i> Innocent, qui assistait à la conférence, s'écria : « Oh! les grandes promesses! on voit bien, seigneur Thadée, que votre maître redoute le coup qui le menace. Si j'acceptais ses offres et qu'il voulût ensuite manquer à ses serments, quelle serait sa caution ; qui le forcerait à. tenir ses engagements? -> Thadée répondit: « Les rois de France et d'.Vngleterre, très-saint père. » Innocent répliqua aussitôt : « Nous les récusons; car, si l'empereur manquait à sa parole, nous serions forcé de nous en prendre à ces princes et de les châtier comme lui, ce qui susciterait contre
l'Église les trois souverains les plus redoutables de l'Occident. Non, nous ne manquerons pas ainsi à la règle de notre politii|ue,qui est de subjuguer les rois et les peuples en les faisant combattre les uns contre les autres pour notre propre cause. »
« Quels sont les chrétiens, ajoute le chroniqueur, qui pourront lire les terribles pages de l'histoire des papes sans frémir d' indignation ? Jusques à quand les rois, les princes et les peuples consentiront-ils à obéir en esclaves à la cour de Rome, et à ramper devant un prêtre insolent qui s'arroge le droit de les insulter, de les châtier, de les fustiger? »
A la fin de la première session du synode. Innocent prononça la sentence d'excommunication et de déposition contre Frédéric, selon les usages de l'Église catholique, déclarant l'empire vacant, et ordonnant aux électeurs de nommer un nouvel empereur.
Philippe Fontaine, évêque de Ferrare, fut envoyé immédiatement en Allemagne, avec ordre de faire élire roi des Romains Henri, landgrave de Thuringe et de Hesse; et le métropolitain de Alayence, qui avait pris part à toutes ces intrigues, fut chargé de prêcher une croisade contre Frédéric. Non content de bouleverser l'empire par ses intrigues, le pape paya encore des assassins, et organisa une vaste conspiration dans laquelle il fit entrer les parents, les amis et jusqu'aux familiers de l'empereur. Mais le complot fut découvert, et tous les conjurés payèrent de leur tête la trahison du pape.
« Alors, dit Jurieu, l'empire fut couvert d'armées qui ravageaient tour à tour les plus belles provinces. En Allemagne, Conrad combattait pour son père ; en Italie, Frédéiic disputait à ses ennemis sa couronne et sa vie. On ne voyait que ligues, factions, révoltes, sièges et batailles; enfin, partout régnaient le pillage, l'incendie, le viol et les massacres ! Le landgrave Henri, celui que le pape avait fait déclarer roi, ayant été tué dans une escarmouche, Innocent fit proclamer à sa place Guillaume, comte de Hollande, qui, à son tour, fut forcé de fuir devant les armes du jeune Conrad. Pendant une année entière la guerre se continua avec la même fureur, et le sang chrétien fut versé par torrents au nom d'un pape exécrable.» Innocent, qui aurait voulu soulever le monde entier contre Frédéric, tant sa haine était implacable, eut l'infâme pensée, lui vicaire du Christ, d'écrire au sultan Méhc-Saleh pour l'engager à faire une descente en Italie, en violant la foi jurée à l'empereur. Le musulman lui répondit : « Nous avons reçu vos lettres et donné audience à votre envoyé. Il nous a parlé de Jésus-Christ, que nous connaissons mieux que vous ne paraissez le connaître, et que nous honorons plus que vous ne le faites. Nous savons garder la foi jurée. Nous refusons votre demande. Salut. »
Cette même année, le pape, furieux de voir toutes ses tentatives échouer, voulut essayer sa puissance sur des princes moins redoutables que l'empereur; il excommunia Jacques, roi d'Aragon, pour le pimir d'avoir fait couper la langue à l'évêque de Gironne, qui avait vendu à ses ennemis les secrets de l'Etat. Sur l'accusation des prélats de Portugal, il anathématisa également le roi Sanche II; l'interdit fut prononcé contre ses États, le souverain fut déposé, et la régence donnée nu comte Alphonse, père du prince.
lis
L'armée du Soudan marche contre saint Louis
Ces deux exe nimur.ications firent éclater des guerres civiles dans l'E^pafjne, et pendant plusieurs années les Aragonais et les Portugais couvrirent leur propre pays de massacres et d'incendies.
Les foudres ecclésiastiques n'eurent pas un aussi grand succès en Angleterre; et les légats du saintsiége, quoique armés d'anathèmes, furent honteusement chassés de la Grande-Bretagne, avec défense de rentrer dans le royaume et de lever de nouvelles dîmes sur les peuples. Innocent IV, informé (pi'un monarque osait protéger ses sujets contre la rapacité de ses légats, lança aussitôt contre lui une bulle d'excommunication ; mais il ne se trouva personne (|ui consentit à la publier, et la sainte colère du pontife n'aboutit qu'à démasquer son hypocrisie.
Néanmoins, au milieu de tous ses crimes, on doit lui savoir gré de la protection qu'il accorda aux juifs d'Allemagne, écrasés sous la tyrannie des évèques et des archevêques. Grâces à lui, les infortunés Israélites purent respirer en paix, sans crainte d'être pillés, volés et massacrés par les catholiques. 11 est vrai fju'ils payèrent chèrement l'amitié du pape, et que plusieurs d'entre eux, de riches qu'ils étaient, furent réduits à la misère !
Pendant le séjour d'Innocent à Lyon, le hasard amena dans cette ville un chevalier de l'empereur qui s'était retiré du service à la suite de quelques mécon-
tentements. Comme il logeait dans le même hôtel que Gauthier d'Ocre, docteur et conseiller du prince, les deux -Allemands firent bientôt connaissance et se lièrent d'une étroite amitié.
Le pape, instruit par ses espions que deux partisans de l'empereur habitaient le même hôtel, en prit aussitôt occasion de faire un grand scandale, etilenvo)-a ses émissaires dans la ville pour répandre le i)ruit que Frédéric avait voulu le faire assassiner. Quelque absurde que fût cette accusation, les deux .allemands, redoutant d'avoir à subir la question, se hâtèrent de quitter Lyon pour regagner l'Allemagne. Innocent n'en continua pas moins ses investigations, et comme l'hôtelier, nommé Renaud, était tombé gravement malade, il lui donna, pour l'administrer à ses derniers moments, un confesseur italien qui, dès le lendemain, vint déposer devant une assemblée du chapitre de la cathédrale, que le moribond lui avait révélé les détails de l'infâme complot des agents de Frédéric. Ce mensonge odieux fut publié dans toute l'Europe; et pour qu'on y donnât créance, le pape feignit de ne point oser sortir de son palais, conservant auprès de sa personne une garde de cinquante hommes armés qui l'accompagnaient même à l'autel lorsqu'il célébrait l'office divin. Néanmoins il ne retira de cette nouvelle ruse aucun des avantages qu'il en espérait. Alors il se rejeta sur les piédications des
INNOCENT IV
La cour d'Innocent IV
croisades, qui étaient pour les papei5 des sources intarissables du profit; ses légats parcoururent tous les pays chrétiens et vinrent jusqu'en Norvège, d'où ils rapportèrent ipinze mille marcs sterling, outre de grands présents et une donation en rente perpétuelle de cinq marcs d'argent pour chaque diocèse de cette contrée ; les autres royaumes produisirent au saint-père de véritables moissons d'or et d'argent, dans les mêmes proportions que la Norvège.
La France, selon sa coutume, se distingua par son enthousiasme religieux; quoique rançonnée trois fuis
sous le pontificat de Grégoire IX, ce fut elle qui fournit le plus d'argent au pape ; elle seule consentit encore à faire une nouvelle expédition en Palestine pour la rémission des péchés de saint Louis. Ce roi slupide et dévot assembla une nombreuse armée de croisés, et partit le 12 juin 1248 pour la terre sainte. D'abord il remporta quelques avantages sur les infidèles, et s'empara de Damietle ; mais bientôt les Sarrasins prirent leur revanche, l'année française fut taillée en pièces, et le roi lui-même tomba en leur pouvoir. Ce nouveau désastre coûta au royaume toute
sa vaillante jeunesse, et le reste de son or, qu'il fallut doiinor pour la rançon de rirabivilo monarque.
Ainsi se termina la première croisade de saint Louis. Les prêtres ne manquèrent pas d'attribuer les revers des croisés ;\ leurs péchés et à leurs abominations, afin d'expliquer les prophéties mensonc;ères qui avaient annoncé de grandes victoires. Ces accusations, du reste, étaient fondées ; car, au rapport des historiens contemporains, les seigneurs français se linèrent à tant d'excès, qu" ils semblaient plutôt des ser\iteurs de Satan que des défenseurs du Christ. Voici comment s'exprime sur leur compte le sire de Joinville, l'un des acteurs de ce drame des croisades :
« Les barons, chevaliers et autres nobles qui étaient au camp de saint Louis, et qui devaient sagement garder l'argent qu'ils avaient pour les besoins de l'avenir, le dépensèrent follement dans des banquets et dans des fêles; aussi lorsque leur ruine fut consommée, ils furent obligés pour vivre de voler les soldats. Bientôt la misère conduisit à la démoralisation; aucune femme ni fille ne put entrer au camp sans être sur-ie-champ violée et tramée dans les lupanars qui se tenaient autour du pavillon royal ; enfin ceu.x qui voudraient raconter toutes les abominations que l'on commettait avec les jeunes pages, voiio même des péchés contre nature, ceux-là riscjueraient leur salut pour les termes qu'ils seraient forcés d'écrire. ■>■>
Brocardas Argentoratensis , un des moines qui avaient suivi l'armée, donne une singulière explication de ces débordements : « En terre sainte, dit ce chroniqueur, il existe des hommes de toutes les nations, et chacun y vit selon les coutumes de sa patrie avec une licence qui n'a point d'égale ; et pour dire la vérité, les plus corrom])us de tous, ce sont les chrétiens , en voici la raison : en France, en Espagne, en Allemagne et en Italie, lorsqu'un scélérat a commis tous les crimes et veut échapper à la justice du prince, il se rend en Palestine, où, grâce aux indulgences, tous ses péchés lui sont remis. Quand il est arrivé là, le théâtre de ses crimes est bien changé, mais non son cœur ; il viole, il pille, il égorge comme avant son départ pour la terre promise. Maudits soient donc dans i éternité les papes qui ont inventé les croisades ! »
Pendant que saint Louis, victime des conseils du .pontife, était captif chez les Sarrasins, Innocent poursuivait de sa haine Frédéric, et soudoyait des assassins. Il était parvenu à gagner Pierre des Vignes, médecin ordinaire de ce prince, qui était en même temps son conseiller et son confident. L'cmpeieur étant tombé malade, par suite des fatigues et des chagrins qu'il avait éprouvés dans les dernières guerres, Pierre des Vignes se fit assister par un médecin envoyé de Lyon, et présenta au monarque un breuvage empoisonn'^. Heureusement Frédéric avait été averti de cette trahison ; quand les assassins lui eurent remis la coupe dans les mains, il feignit d'éprouver un dégoût insurmontable pour la boisson qu'elle contenait, et la rendit au docteur italien, en le priant de la goûter lui-même. Celui-ci se trouvant pris dans son piège, n'osa point refuser, et porta la coupe à ses lèvres; en même temps il fit un faux pas et la renversa à terre. Aussitôt des gardes entrèrent: Frédéric fit recueillir la liqueur dans une éponge, et or-
donna qu'en sa présence on en lit boire à des condamnés. Trois de ces malheureux moururent dans des convulsions atroces; l'empereur fit aussitôt étrangler le médecin lyonnais, et condamna Pierre des Vignes à avoir les yeux arrachés et à être torturé par les Pisans, ses ennemis personnels. Au moment où le supplice commençait, le patient se brisa le crâne contre une colonne à hupielle on l'avait attaché.
A peine échappé à ce péril, Frédéric reçut la nouvelle ([ue Henri, roi de Sardaigne, l'un de ses fils naturels, avait été fait prisonnier par les Bolonais, ettpi'unaulrede ses enfants était mort dans la Pouille. Tant de désastres accablèrent le malheureux prince; et comme lui-même se trouvait attatjué du mal qu'on appelait le feu sacré, il se décida à oft'rir la paix au saint-siége, à des conditions avantageuses. Innocent repoussa toutes ses propositions; il ne voulut pas même recevoir ses envoyés, et persista à le déclarer déchu do l'empire. Enfin Frédéric languit encore une année, consumé par la fièvre, et mourut le 4 décembre 1250, laissant ses Etats à son fils Conrad.
Le pape, qui était toujours à Lyon, écrivit aussitôt en Allemagne et en Sicile, pour allumer la guerre civile dans ces royaumes, et pour faire reconnaître en qualité d'empereur Guillaume, comte de Hollande, au(piel il avait déjà donné le titre de roi des Romains. Ce prince, malgré la protection du saint-père, fut contraint de se retirer devant les armes victorieuses du jeune Conrad, et de renoncer à son vain titre. Sur son désistement, le pape offrit alors la couronne impériale au comte de Gueldre, et successivement au duc de Brabant et au comte de Cornouailles; ces trois princes la refusèrent. Enfin il se rejeta sur le roi de Norvège, qui, à son tour, déclara qu' il ne voulait pas d'une dignité si fort avilie dans l'opinion des peuples, depuis que les papes pouvaient en disposer.
Malgré ces différents échecs, la faction des Guelfes avait repris le dessus en Italie, et Innocent se disposait à rentrer à Rome. Toutefois, avant de quitter la France, il réitéra l'excommunication contre la mémoire de Frédéric, et anathematisa le jeune Conrad, pour le punir de s'être emparé des insignes de l'empire sans son autorisation ; ensuite il se rendit à Gênes, de là à Milan, et enfin, traversant rapidement la Lombardie, il vint établir sa cour à Pérouse, pour avoir le temps de rassembler les forces de son parti.
Conrad, de son côté, avait mis le temps à profit : avec l'aide des Vénitiens, qui lui avaient fourni une flotte, il était débarqué à Pescaire, et avait remporté une victoire éclatante sur les comtes d'A({uin et de Sore, deux Guelfes qui voulaient s'opposer à son entrée en Sicile. Cette défaite, loin de décourager le pontife, ne fit que rendre sa haine plus violente; et ne pouvant ni lever des troupes ni en soudoyer, il envoya des missionnaires dans le Brabant, en Flandre et en France, pour prêcher une croisade contre l'empereur Conrad, promettant à ceux qui l'entreprendraient des indulgences plus étendues que celles accordées aux croisés de la terre sainte, puisque ceux- ci ne gagnaient que le pardon de leurs péchés, tandis que les autres obtiendraient le droit de commettre impunément tous les crimes pour eux-mêmes, pour leurs enfants et pour leurs familles.
Mais enfin les Français, fatigués de ces demandes
INNOCENT IV
incessantes d'hommes et d'argent, faites tantUcoutre les infidèles, tantôt contre l'empereurFrédéric, tantôt contre son lils Conrad, chassèrent les missionnaires de toutes les villes du royaume, et la régente fut ohligêe d'asseinhler les états-généraux pour prendre conseil de ses sujets. Les députés se plaignirent du pape et l'accusèrent de tous les désastres qui acca- Llaient l'Europe ; ils hlàmèrent sévèrement la politique du saint-siége, qui non-seulement poussait les Anglais, les Allemands et les Français dans des guerres d'extermination en Syrie, mais q\ii encore essayait de jeter une partie de l'Occident sur l'Italie pour agrandir sa puissance. Enfin ils contraignirent la reine Blanche à rendre un décret qui autorisait la confiscation des Liens des fanatiques qui voudraient se croiser contre l'empereur Conrad ; les seigneurs en usèrent de même à l'égard des vassaux qui relevaient d'eux, et celte mesure fit tomber la croisade d'Italie.
llepoussé en France, le pape se rabattit sur l'Angleterre, et il écrivit à Robert Grosse-Tète, évêque de Lincoln, vénérable prélat estimé de tous à cause de sa sagesse et de la pureté de ses mœurs, pour lui demander des subsides. Celui-ci refusa d'obéir aux injonctions de la cour de Rome, et il envoya une circulaire à tous les ecclésiastiques d'Angleterre pour les engager à la résistance
« Le pontife, leur écrivait-il, n'a pas honte d'annuler les sages constitutions de ses prédécesseurs ; il prétend nous gouverner en despote, et disposer à son gré de nos fortunes et de nos vies : avant lui, bien des papes ont affligé l'Eghse ; Innocent les surpasse tous en scélératesse. C'est lui qui a couvert les royaumes chrétiens de moines usuriers, mille fois plus durs que les juifs; c'est lui qui a ordonné aux frères mineurs et aux frères prêcheurs appelés aux derniers moments des fidèles, de les effrayer pour leur extorquer des testaments en faveur du saintsiége ; sous le prétexte des croisades, c'est lui encore qui encourage ce trafic honteux des indulge;ices, si bien qu'aujourd'hui on vend l'absolution à des la'iques comme on vendait autrefois des animaux dans le temple, et que ses agents mesurent le salut à l'argent qu'on leur donne.
C'est lui qui vend les églises, les prébendes et les bénéfices à des prêtres étrangers, ignorants et illettrés, et ces intrus, arrivant dans leurs nouvelles cures, ne peuvent ni prêcher, ni recevoir les confessions, ni même secourir les pauvres, parce qu'ils n'entendent pas la langue des habitants ; c'est lui encore qui a introduit la coutume d'aclieter les évéchés, sans jamais avoir reçu les ordres, et seulement pour en toucher les revenus. Enfin, il a renqili le monde de tant de scandales et d'abominations, que nous ne saurions énumérer tous ses vols, tous ses adultères, tous ses assassinats ; et puisque nous no pouvons pas délivrer la chrétienté de ce suppôt de Satan, au moins protégeons la Grande-Bretagne contre les envahissements de cet ennemi de l'humanité et de ses complices! »
Malgré l'exemple donné par l'.Vngleterre et par la France, les Italiens, e.valtés par les prédications des
moines, prirent les armes en faveur du saint-siége; les Gibelins, un moment victorieux, perdirent peu à peu toutes leurs concjuêtes; et ce qui mit le comble àleurs désastres fut la mort de Conrad, empoisonné par son frère naturel ]Mainfroi, à l'instigation ilu pape. Avant de rendre le dernier soupir, l'empereur comprit que le parti de la cour de Rome triompherait encore longtemps; et comme il ne pouvait songer qu'à la vie du jeune Conradin, son fils, âgé à peine de trois ans, ilvoulut lui faire deson ennemi un protecteur, en donnant au pape la jouissance des revenus du royaume de Sicile.
Innocent accepta la tutelle que lui avait léguée Conrad, et il déclara qu'il saurait conserver au jeune prince le royaume de Jérusalem, le duché de Souabe et tous ses droits sur le royaume de Sicile ou sur ses autres Etats. Ensuite il se lit prêter serment de fidélité par les sujets de Conradin, en leur permettant toutefois d'ajouter cette restriction, sauf le droitdu jeune prince. Quant à l'assassin Mainfroi, qui l'avait si bien servi, il lui fit signifier, ainsi qu'au marquis d'Honebrucet aux autres seigneurs de leur parti, qu'ils eussent à laisser l'Eglise romaine maîtresse souveraine du royaume de Sicile et de ses dépendances, leur accordant pour faire leur soumission jusqu'à la Nativité de la Vierge, passé lequel délai il les menaçait d'excommunication et de privation de leurs dignités et de leurs fortunes; ce qui fut exécuté comme il les en avait menacés. Après quoi il envoya en Sicile Guillaume de Fiesque, son neveu, en qualité de légat, et le fit appuyer d'une nombreuse armée pour gouverner le royaume ; il lui permit de s'emparer des revenus des sièges vacants ou des prébendes, et lui donna tout pouvoir d'imposer des collectes, de faire battre de nouvelles monnaies, de confisquer à son profit les biens de ceux qui avaient soutenu le parti de Frédérîj dans hs dernières guerres, de vendre les domaines de la couronne, et enfin de faire main basse sur tous les objets d'argent et d'or ainsi que sur les armes qu'il trouverait dans le royaume.
Mainfroi, trompé dans :.^.i ambition, avait d'abord cherché à se venger d'Innocent, et tenait en révolte une partie de la Pouille et de la Calabre ; mais ayant ensuite considéré tout le parti qu'il pouvait tirer de sa position, il résolut de faire sa soumission au saint-siége. En conséquence il proposa au pape de le mettre en possession de la Pouille, de la Calabre et d'une grande partie de la Sicile, si de son côté il voulait le nommer tuteur de Conradin et lui donner la principauté de Tarente, les comtés de Gravine, de Tricarique, et le déclarer son vicaire pour la partie insoumise des Etats de Sicile.
Innocent, qui se voyait d'un seul coup débarrassé de son plus formidable ennemi, consentit à tout et livra le fils à l'assassin du père; il résolut ensuite de visiter ses nouveaux Etats, et vint à Ceperano, où Mainfroi l'attendait pour signer les conventions du traité. De Ceperano, le pontife se rendit à Capoue et à Naples ; mais là Dieu avait marqué le terme de sa marche triomphale ; il fut attaqué dans cette ville d'une maladie grave qui l'enlevale 7 décen^bre 1254.
Election d'AJeiandre IV. — Son histoire avant son pontificat. — Il protège les moines mendiants. — Le pape offre la couronne de Sicile au roi d'Angleterre. — Révolte contre Alexandre. — Secte des flagellants. — Le pape entreprend de former une ligue des princes chrétens pour résister aux Tartares. — Mort d'Alexandre IV.
Pendant la maladie du pape, Mainfroi, trouvant l'occasion favorable, s'était de nouveau déclaré en hostilité avec la cour de Rome, et s'était emparé de Nocera et de Fogio , deux places importantes. Ce ccup de main répandit la consternation dans tous les esprits, et les cardinaux qui étaient à Xaples voulurent aussitôt faire retraite vers la Campanie, afin de procéder à l'élection du successeur d'Innocent. Néanmoins le marquis de Berthold , qui commandait à Naples, parvint à les rassurer et les détermina à former le conclave : celle fois, sous l'impression de la crainte, les intrigues se nouèrent et se d'-nouèrent avec une grande rapidité; le Saint-Esprit eut Lien vite fait son choix, car le jour même on proclama Rainald Conti souverain pontife sous le nom d'Alexandre IV.
Ce cardinal était fils de Philippe de Conti , frère du pape Grégoire IX, et descendait de l'illustre famille des comtes de Segni. Il était né au château de Jenne, dépendance de l'abbaye de Sublac, au diocèse d'Anagni, où il avait vécu, jusqu'à l'âge de quarante ans, comme simple membre du chapitre des chanoines de la cathédrale, lorsqu'il prit fantaisie au pape son oncle de l'appeler à Rome. Il se rendit à l'injonction de Grégoire LX, et vint prendre rang parmi les cardinaux, avec le titre d'évèque d'Ostie. Le nouveau prélat affecUit une grande application à la prière, pratiquait de sévères abstinences et affichait beaucoup d'humilité ; ce qui ne l'empêchait pas d'aloii des flatteurs et des maîtresses.
Devenu pape, Alexandre songea à prendre l'esprit de son rôle, et se montra le digne continuateur de la politique de Grégoire et d'Innocent. Il s'occupa d'abord de résister à la faction des Gibelins , qui, sous la conduite d'un vaillant clievalier nommé Êcelin, s'était déjà emparée de la marche de Trévisane , et menaçait d'envahir la Sicile, en dépit des anathèmes du saint-siége. Alexandre déclara le chef des rebelle-; ennemi de Dieu, déchu de ses dignités, privé de ses biens, et il les donna au comte Albéric, frère de ce seigneur, afin d'armer le frère contre le frère. Ensuite il excommunia le fratricide Mainfroi, et lui opposa le cardinal Octavien Ubaldin, auquel il donna la légation du royaume de Sicile , en remplacement de Guillaume, qui n'avait pu se maintenir dans la Pouille depuis la mort du pape Innocent.
Sans s'arrêter à justifier sa conduite, Mainfroi continua ses conquêtes, et s'avança à la rencontre d Octavien, qui avait une nombreuse armée, composée de troupes mal approvisionnées et mal équipées; le légat, au lieu de se battre , demanda lâchement à traiter de la paix. Il fut convenu entre eux que Mainfroi abandonnerait la terre de Labour au pape, et gouvernerait tout le reste du royaume de Sicile sous le nom de Gonradin, son neveu.
Alexandre refusa de ratifier ce traité, sous prétexte que son légat avait outre-passé ses pouvoirs, et qu'il l'avait fait par nécessité, pour sauver son armée; qu'en conséquence un pareil engagement ne pouvait
ALEXANDRE IV
être oliligatoire. Mainfroi, indigné, reprit aussitût la campagne à la tète de ses troupes victorieuses, et menaça de punir sévèrement le pontife de son manque de foi. Celui-ci, qui avait compris que ses armes étaient impuissantes pour soumettre un tel ennemi, chercha des alliés au dehors, et lit offrir la couronne de Sicile au jeune Edmond, second fils du roi d'Angleterre ; Jacques Bonicanjlno, évèijuc de Bologne, fut chargé de cette mission importante. A son arrivée dans la Grande-Bretagne, le légat convoqua une assem])lée des grands du royaume, et il investit solennellement le prince Edmond de la royauté de Sicile, par un anneau qu'il lui plaça au doigt au nom du saint-père; en outre, il déclara le roi d'Angleterre relevé de ses vœux pour son pèlerinage de la terre sainte, à la condition qu'il autoriserait une nouvelle croisade contre Mainfroi.
Gomme cette bulle soulevait de violents murmures dans le peuple, pour les l'aire cesser , Jacques Boni cami)io réunit les prélats du royaume, et voulut leur faire reconnaître qu'un pape avait le droit d'absoudre de tous les crimes ceux qui versaient leur sang pour son service, ou qui le secouraient de leur argent. Les évèi|ues anglais, loin d'approuver une semblable doctrine, se levèrent spontanément pour crier anathèmc au pape. Ils adressèrent de sages remontrances au roi, le suppliant de ne pas accomplir une entreprise aussi désastreuse que celle proposée par Alexandre, lui faisant observer que les affaires de la Sicile étaient dans un étal déplorable, et que l'indigne pontife lui offrait une couronne qu'il serait impossible de conquérir, et que d'ailleurs, en supposant qu'il l'emportât sur ses ennemis, sans nul doute les papes le poursuivraient à son tour, comme ils avaient poursuis les empereurs grecs, les princes français et les souverains allemands.
Enfin l'un d'eux^ l'archevêque Seval, parla avec tant d'éloquence, que le prince retira la parole qu'il avait déjà donnée au légat romain. Alexandre, furieux contre le métropolitain qui était .a cause de cet échec, résolut de se venger; il lui envoya l'ordre de conférer les meilleurs bénéfices de son "diocèse à des Italiens qui ne résidaient jias dans le pays; et sur son refus d'obéir à ce décret injuste, il le fit excommunier et déposer solennellement, au son des cloches, par une censure infamante. Seval subit cette persécution avec une courageuse fermeté , et il s'est contenté de nous laisser dans ses ouvrages plusieurs lettres remarquables contre la politique astucieuse du pontife, et contre la tyrannie de la cour romaine.
Si le pontife se montrait l'ennemi des prêtres vertueux, en contraste, il se déclarait le protecteur des moines débauchés, cette lèpre hideuse qui depuis tant de siècles ronge encore certains peuples. Il publia en leur faveur une bulle ([ui rétablissait les privilèges ■ dont ils avaient été dépouillés par son prédécesseur. En tête de cet acte se trouvait ce singulier préambule : « 11 n'est pas extraordinaire (ju'un pape casse les décrets de ceux qui l'ont précédé sur la chaire apostolique, surtout lor.S({ue leurs ordonnances sont entachées d'erreurs et ont été rendues sous de funestes préventions ou avec précipitation. »
Quelques mois après, il publia une seconde bulle pour éteindre les querelles qui s'étaient élevées entre
les frères prêcheurs et les docteurs de Paris, cl dans la([uelle, sous prétexte du bien de la religion, il moililiait de sa seule autorité les règlements de l'Université, prescrivant au chancelier de Paris de quelle manière il devait accorder les licences, et lui indiquant qu'il voulait qu'on les conférât à un nombre illimité de docteurs; en outre, il lui intima l'ordre de rétablir dans les rangs des professeurs de l'Université les frères prêcheurs, et renouvela les statuts relatifs à la cessation des cours, en cas d'insultes faites à ces religieux par les étudiants.
Malgré l'injonction du saint-père, l'Université relusa d'admettre dans son sein les frères prêcheurs, qu'elle avait déjà expulsés. Alexandre, pour intimider le corps universitaire, fulmina ses anathèmes; rien n'ébranla la résolution des docteurs : ils répondirent au pape qu'ils avaient exclu pour toujours de leurs rangs les moines mendiants, parce qu'ils soutenaient des maximes horribles; et ils lui envoyèrent, à l'appui de leurs assertions, un ouvrage monstrueux intitulé : « l'Evangile éternel. » Le pape, après l'avoir examiné, trouva les doctrines qu'il contenait tellement effroyables, qu'il le fit brûler secrètement, pour ne pas jeter la réprobation sur ses auteurs. Ge fut au contraire sur Guillaume de Saint- Amour, le détracteur des frères mendiants, que retomba toute la colère pontificale ; il l'excommunia solennellement, et fit livrer aux flammes tous ses ouvrages.
Malgré ces actes d'autorité , Alexandre était loin de dominer les affaires temporelles ; non-seulement il n'avait pu soumettre les Siciliens, mais encore jusque dans Rome le peuple se montrait impatient de secouer le joug du saint -siège. Une violente sédition éclata à l'occasion de l'emprisonnement de Brancaléon, premier sénateur, que le pape disgraciait pour mettre à sa place un de ses favoris; les citoyens, auieuti;s par un boulanger anglais que le nouveau dignitaire voulait faire battre de verges, se précipitèrent sur les gardes, leur an-achèrent leurs armes, coururent à la prison où tiait enfermé le sénateur, en brisèrent les portes, et le conduisirent en trionqihe au Capitule.
Brancaléon, devenu tout-puissant à la suite de ce mouvement populaire, reprit fièrement ses fonctions de magistrat, chassa ses ennemis de Rome , et fit étrangler deux des parents du cardinal Annibaldi, l'auteur de sa disgrâce. Le pape essaya de l'intimider par ses excommunications ; mais le sénateur lui fit dire que c'était peine inutile, attendu qu'il avait acheté de son prédécesseur le privilège de pouvoir être anatliémaiisé ; que cependant, s'il continuait ses jongleries, il le ferait pendre lui et tous ses cardinaux. Cette menace remplit d'effroi le saint-père; et comme il savait Brancaléon homme d'exécution, il s'e8([uiva de Rome pour se réfugier à Viterbe avec ses partisans. '
Mainfroi, de son côté, maître de la Sicile , de la principauté de Tarente, de la Pouillc et de la terre de Labour, se faisait couronner solennellement à Palerme, pendant que le courageux f^celin poussait ses conquêtes sur les domaines de l'Église. Enfin, tout faisait présager pour l'Italie un terme à ses misères par l'abolition de la puissance pontificale, lorsque arriva la mort de Guillaume, ce fantôme d'empereur, qui avait succédé en Allemagne à l'infortuné Conrad
Cet ovOnemcnt, en éveillant lesanihil'ons, di'lourna les esprits du jirennor but, qui éta ; la ruine des papes, et sauva Alexandre. Deux partis se formèrenl pour disputer l'empire d'Allemagne ; les uns élurent Ridiard, comte de Cornouailles , frère du roi d'Anfîleterre; les autres Al])lionse, roi de Castille. Ce dernier, qui avait le plus de chances de réussir, se préparait déjà à venir prendre possession de la couronne qui lui était offerte, lorsqu'une tentative des Sarrasins d'Espagne sur Cordoue le détermina à suspendre son départ. 11 se contenta d'envoyer des ambassadeurs en Italie, avec de riches présents, pour mettre le pape dans ses intérêts. Alexandre accepta les marques de la munificence du roi, et répondit hypocritement aux députés : « Vous savez, mes frères, que l'usage a établi depuis longtemps que la possession du royaume d'Allemagne se trouve liée à celle de la couronne impériale ; ijue votre roi se fasse donc consacrer à Aix-la-Chapelle, et nous lui promettons notre protection pour le faire reconnaître empereur. Néanmoins, qu'il prenne garde eu quittant Cordoue de perdre le royaume de Castille, et de venir en Allemagne lorsqu'il ne nous sera plus possible de faire triompher sa cause. » Cette réponse suflit pour montrer toute la mauvaise foi d'Alexandre, puisque déjà il avait conféré à Richard le titre de roi des Romains, ainsi qu'il est authentiquement prouvé par les lettres du pape et par celles de plusieurs seigneurs italiens qui avaient prêté serment de fidélité à ce prince.
Au milieu de ces désastres politiques, l'Italie vit tout à coup surgir une secte de fanatiques dont jusque-là on n'avait point eu d'exemple. Des populations entières semblaient prises d'un vertige religieux, et se livraient à des pratiques de piété d'une extravagance inconcevable. Pérouse avait été la première ville où s'était manifestée cette fièvre de fanatisme, qui bientôt gagna Rome, le reste de l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne et l'Angleterre; des vieillards, des jeunes hommes, des femmes et jusqu'à des enfants, sous l'empire d'une fureur religieuse, parcouraient sans vêtements les villes et les campagnes, se suivant deux à deux, et tenant à la main des fouets de lanières plombées avec lesquels ils se frappaient rudement sur les épaules et sur les reins.
Ces processions avaient lieu le jour comme la nuit, même dans les hivers les jjIus rigoureux ; et au rapport des historiens du temps , on comptait quelquefois jusqu'à dix mille flagellants faisant leurs dévotions entièrement nus, et ayant en tète des prêtres, des cardinaux et des évêques portant la croix et les bannières.
Dans les villages, dans les bourgs et dans les villes, la secte s'était propagée avec une rapidité extraordinaire; les femmes, même de grandes dames et de jeunes filles, se montraient pleines de ferveur pour ces nouvelles pratiques religieuses, et déchiraient cruellement leur corps. Les simples avaient commencé, les plus sages furent entraînés par l'exemple.
Bientôt cette singulière superstition dégénéra en hérésie; les flagellants se confessèrent les uns aux
autres et se donnèrent l'absolution quoique laïques; ils prétendirent que leurs macérations étaient tellement méritoires devant Dieu, qu'elles adoucissaient les souffrances de ceux qui brûlaient dans la géhenne, et augmentaient la félicité de ceux qui contemplaient la face du Créateur dans le royaume des cieux. D'après eux, personne ne pouvait entrer dans la Jérusalem céleste, s'il n'avait accompli pendant un mois leur pénitence et leurs jeiînes.
Mais ce qu'il y eut de plus déplorable dans ces grandes réunions, où de jeunes hommes et de jeunes filles pouvaient se voir sans vêtements, ce furent des seènes de débauches, de sodomie et d'inceste, entre des frères et des sœurs, des mères et des fils; aussi la secte des flagellants tomba dans le mépris public et fut bientôt anéantie.
Du reste, les princes souverains qui craignaient que ces grands rassemblements d'hommes ne portassent quelque atteinte à leur autorité, en donnant aux peuples la mesure de leurs forces, s'em))ressèrent de rendre des ordonnances sévères contre les flagellants. Mainfroi et le marquis de Pallavacin leur défendirent, sous peine de mort, de paraître dans la marche d'Ancône ou dans la Toscane, ainsi que dans les villes de Milan, de Crémone et de Brcscia. La religion et la morale n'entraient pour rien dans ces mesures coërcitives, les peuples d'Italie étant déjà habitués à ces processions par quelques-unes des cérémonies extravagantes qui existaient alors dans l'Église. Ainsi, les prêtres condamnaient ceux qui les avaient insultés de paroles, à paraître dans une procession solennelle entièrement nus, et ils les fouettaient pendant toute la cérémonie ; les femmes subissaient les mêmes peines que les hommes, et ce n'était qu'à force d'argent qu'il leur était permis d'accomplir la pénitence dans l'intérieur de l'église.
Alexandre s'occupa un moment des moyens d'éteindre l'ardeur de ces étranges chrétiens, et reporta ensuite toute son attention sur les Tartares, qui, déjà maîtres de la Hongrie, de la Pologne et de la Styrie, menaçaient l'Europe entière.
Devant un danger aussi imminent, il songea à former une confédération entre tous les peuples d'Occident, pour garantir le monde chrétien de cette inondation de barbares. En conséquence, il désigna les forces que chaque royaume devait fournir, ainsi que les cotisations d'argent qui devaient être imposées sur les nobles, sur le clergé et sur les citoyens ; le tout devait être définitivement arrêté dans un concile général qu'il avait convoqué. Mais la mort ne lui permit pas d'achever ce qu'il avait commencé : le 25 mai 1261, il rendit le dernier soupir dans la ville de Viterbe, qu'il habitait depuis quatre années.
« Alors, s'écrie l'historien du Boulai, les muses de Paris furent plus tranquilles, délivrées de ce pape qui les avait persécutées cruellement pendant toute la durée de son règne. «
Quelques ecclésiastiques ont essayé de faire l'éloge d'Alexandre IV; mais leurs flatteries n'ont servi qu'à. faire ressortir s 's mauvaises actions, sa fourberie, ses duplicitéf, e à le rendre encore plus odieux.
JrWÇï^;^
URBAIN IV
Élection d'Urbain IV. — Son histoire avant son pontificat. — Il continue la politique de ses prédécesseurs. — Le pape offre h couronne de Sicile à Charles d'Anjou. — Fin de l'empire latin à Constantinople. — Urbain veut armer les Français contre les Grecs. — Traité secret entre le pape et l'empereur grec. — Urbain est chassé de Viterbe et se réfugie dans la ville d'Orviette.— Croisade contre Mainfroi. — Le pape est chassé d'Orviette et se retire à Pérouse, où il meurt.
Alexandre n'avait avec lui à Viterbe que huit cardinaux, tous malades ou infirmes, quand il mourut; aussi l'embarras du sacré collège fut-il très-grand lorsqu'il fallut procéder à l'élection d'un nouveau pontife. Comme chacun des huit cardinaux se reconnaissait incapable de soutenir le fardeau de la tiare dans les circonstances fâcheuses où se trouvait l'Église, ils convinrent de prendre pour cette fois seulement un pape en dehors du collège, et de nommer souverain pontife Jacques Pantaléon, patriarche de Jérusalem, qui était venu à Viterbe pour adresser des réclamations au saint-siége contre les frères hospitaliers. La chose eut lieu ainsi, le Saint-Esprit ratifia le choix des cardinaux podagres, et Jacques Pantaléon fut consacré le 4 novembre, sous le nom d'Urbain IV.
Ce pontife, originaire de Troyes en Champagne, était fils d'un cordonnier ambulant, qui pour se débariasser de lui l'avait envoyé mendier à Paris. Sa jeunesse et sa misère intéressèrent un docteur, qui le recueillit dans sa maison, et le fit étudier à l'Université, oît plus tard il obtint le titre de maître 'es arts et celui de docteur en droit canon. Ses goiîts l'entraînèrent particulièrement à l'élude de la théologale, dans laquelle il fit de grands progrès, et ses talents lui valurent d'abord l'archidiaconat de Liège, et ensuite de grasses prébendes avec la dignité de chapelain du pape Innocent IV.
En 1248, il avait obtenu la légation de Pologne;
à son retour, en 1252, il avait été consacré évèque de Verdun, avec le titre de légat pour !a Poméianie; enfin le pontife Alexandre l'avait élevé au siège patriarcal de Jérusalem, en le déclarant son vicaire en terre sainte. Ou cite de lui une réponse fort remarquable à un seigneur français qui lui faisait un reproche de l'humilité de son origine : « Pensez-vous donc que l'homme naisse noble? lui dit Pantaléon. Non, seigneur comte, il le devient par ses vertus ; et les peuples feront un jour bonne justice de ces titres superbes qui cachent la honte, la violence et l'infamie. » Malheureusement il oublia ces sentiments dès qu'il fut devenu pape; et, tant est pernicieuse l'influence du pouvoir suprême, ce même homme se montra dans l'exercice de ses fonctions aussi orgueilleux et aussi implacable que ses prédécesseurs! ISIainfroi, le nouveau roi de Sicile, le fratricide et l'usurpateur, comprenant la nécessité d'aflermir son trône par des alliances puissantes, venait d'offrir sa liUe Constance en mariage à Pierre, fils aîné de Jacques, roi d'Aragon, sous la seule condition qu'il se chargerait de lui faire obtenir une paix avantageuse avec l'Église romaine. Urbain refusa formellement son concours à ce projet de mariage, non par un sentiment bien naturel de répulsion pour un meurtrier, mais par un motif de basse jalousie; il fit entrer saint Louis dans ses idées, et le détermina à déclarer à Jacques d'Aragon (ju'il renoncerait à s'aUier avec lui,
L'Allemagne ravagée est en proie à toutes les horreurs de la guerre
s'il consentait au mariage de son fils avec la princesse Constance. En dépit de l'opposition des deux cours de France et de Viterbe, Pljilippe de France épousa Isabelle d'Aragon, et Pierre se maria avec la jeune fille de Mainfroi.
Ce coup d'Etat exaspéra le saint-père; dans sa colère, il envoya la couronne de Sicile à saint Louis pour un de ses enfants, le sommant d'avoir à rassembler immédiatement une armée pour venger l'injure qui leur était faite, et pour venir prendre possession de ce royaume. Plus sage dans cette circonstance qu'il ne lavait été pour k croisade, le monarque fran-
çais refusa nettement d'obéir au pape ; il lui répondit qu'il ne pouvait accepter un trône qui appartenait au jeune Conradin, l'héritier légitime, et qu'une invasion en Sicile était un acte de déloyauté punissable aux yeux de Dieu. En vain le pape s'efforça-t-il de rassurer la conscience timorée de saint Louis, en lui affirmant que lui et ses cardinaux avaient examiné la question avec le plus grand soin, et que tous avaient déclaré le saint-siége dispensateur suprême de la couronne de Sicile. Tous les raisonnements échouèrent devant la volonté du prince. Alors les légats se tournèrent du côté du comte d'Anjou, frère
URBAIN IV
Ld yaliie lia saiiil Louis
du roi et de Roliert d'Artois, à qui le pape Innocent I\, mort depuis plusieurs années, en 1254, avait déjà fait les mêmes propositions.
Pendant que l'Occident s'occupait de ces intrigues de cour, la Grèce était le théâtre d'événements graves. Alexis Stratégopule, général de Miclu-1 Paleologje, de la maison des Gomnène, s'omparait de Gonstantmople, et détruisait, après cinquante-six ans d existence, l'empire latin, que les croisés avaient iondé avec Baudoin I", comte de Flandre.
A la nouvelle de la prise de Gonstautinople, saiiil Louis écrivit aussitôt ;\ Urbain pour lui demander si cette révolution ne menaçait pas l'orthodoxie de l'Eglise, et s'il convenait d'armer contre les Grecs. Le pape lui répondit : « Vous êtes, mon cher lils, le seul des princes chrétiens qui compatissiez siiicèrera.nt aux iiiaux de l'Eglise, et qui vous montriez toujours prêt à la secourir; grâces vous en soient rendues. Aussi, dans l'extrême affliction que nous a causée la perte de Gonstautinople, nous sommes heureux de
IIISTOIUE DES l'Al'KS
songer qu"».'!! vous se iioiivcnl iilacécs nos espérances. iV^à reiu|H'reur Baudoin IV est di-barqué en Italie, ainsi ([ue les anihassadeurs du dm" Uainiov Zeno, les dologués do W-niso et de plusieurs autres répuMiiines latines, tous chassés honteusement des terres de l'empire grec. Màtoz-vous donc de secourir ces proscrits, non-seulement pour la plus grande gloire de votre couronne, mais encore pour les intérêts de la terre sainte. Une expédition contre Gonstantinople ne peut nian(|uer de réussir, étant appuyée par les seigneurs latins, i[ui sont encore maîtres des principautés d'.Vchaïe, de la Morée et des îles voisines, et qui joinilront leurs troupes à votre année. Les Vénitiens oiVrent le service de leurs galères pour le passage des croisés.
« Pour tous ces motifs, nous nous empressons de vous répondre, et nous vous envoyons notre chapelain .\ndré de Spolette, au(juel vous pourrez accorder une confiance entière. Nous vous supplions, mon cher fils, d'activer les envois d'hommes et d'argent que vous destinez à cette entreprise ; et nous sollicitons des prélats de votre royaume un nouveau subside pour les besoins de notre siège. »
jNIichel Paléologue, informé des préparatifs faits contre lui en Occident à l'instigation du pape, songea immédiatement à prendre les mesures qui devaient lui (aire gagner du temps et lui permettre de consolider sa puissance à Constantinople. Gomme le schisme était la cause apparente de l'inimitié de la cour de Rome, il fit des ouvertures au pontife, lui proposa d'opérer la réunion des deux Églises, et en même temps il lui envoya de magnifiques présents.
Urbain était bien éclairé sur les intentions secrètes de Michel, qui, tout en faisant des propositions de paix, guerroyait avec Guillaume de ^'ilIe Hardoin, prince d'Acha'ie, et avec les autres seigneurs établis dans le pays ; mais les sommes qu'on lui offrit étaient tellement considérables, que son avarice l'emporta sur la raison politique ; il sacrifia pour de l'or les intérêts des prmces latins, accepta les arrangements qui lui étaient proposés par l'empereur, et envoya à Constantinople ([uatre frères mineurs chargés de signer les traités en son nom.
Le saint-père dut s'applaudir d'autant plus de sa politique, que l'Angleterre, la France et l'Espagne avaient refusé nettement de donner aucun subside. Quant à l'Allemagne, il était impossible qu'elle pût fournir le moindre secours au saiut-siége, étant épuisée d'hommes et d'argent par suite des guerres ci- \-iles que la double élection d'Aljihonse de Gaslille et de Richard de Cornouailles avait allumées.
Enfin le métrojiolitainde Mayence et quelques autres prélats allemands, indignés de la conduite du pape, prirent le parti de se soustraire à son obédience, et de mettre un terme aux désastres de leur patrie. A cet effet, ils convoquèrent une diète générale des électeurs. Urbain, informé qu'ils voulaient rendre la couronne à l'héritier légitime en déclarant Conradin empereur d'Occident, leur envoya anssitôt des légats avec défense d'élire ce prince, sous peine
d'anathème. En outre, pour donner un nouvel rdi ment à la fureur dos partis et pour augmenter les désordres, il approuva l'élection d'.Mphonse de Gastille et celle de Hicliard de Gornouailles, et les déclara tous deux rois des Romains, se réservant toutefois de prononcer entre eux l'année suivante.
Pendant que r.\lleniagne expiait dans les horreurs de la guerre civile son fanatisme pour les papes et sa stupide fitlélité aux empereurs, Mainfroi donnait de vives inquiétudes à Urbain. Déj.'i le roi de Sicile avait entraîné dans son parti les Siennois, les Pisans et les peuples de la Tosca,ne ; déjà il s'approchait de la marche d'.\ncône, et avec l'aide des (iil)elins, toutpuissants dans la ville sainte, il s'était emparé d'un grand nombre de terres appartenant au saint-siége, lorsijue le pape fit un nouvel appel au fanatisme et fit jirèclier une croisade contre son ennemi. ,\ussit6t inie foule de seigneurs ruinés et de vagabonds de l'Italie et de la France accoururent à Viterbe et formèrent une armée que le saint-père opposa aux troupes de Mainfroi. Pendant qu'il dirigeait les mouvements de ses bandes, les Romains firent une diversion en faveur du roi de Sicile, chassèrent Urbain de Viterbe et l'obligèrent à se retirer à Orviette. Dans sa fuite, ses trésors furent pris par l'ennemi; et comme il ne lui restait plus d'argent pour payer les croisés, l'armée se débanda.
Le pape renonça forcément à l'espoir de réduire Mainfroi par le glaive temporel, et so rejeta sur les foudres spirituelles; le roi de Sicile fut sommé d'avoir à conqjaraître devant le sacré collège pour se défendre, sous peine d'une seconde excommunication- Celui-ci, fatigué de la guerre et redoutant le poignard des assassins, se détermina enfin à obéir au pape, et envoya demander un sauf-conduit pour lui et pour sa suite. Urbain prescrivit que son escorte serait de huit cents personnes, dont cent seulement porteraient des armes, et que le prince ne demeurerait que huit jours sur les terres du saint-siége. Mainfroi, soupçonnant justement que le pape avait des intentions hostiles contre sa personne, refusa, et son royaume fut rais en interdit.
Tout esjioir d'arrangement étant perdu, Urbain envoya en France Barthélemi Pignatelli, métropolitain de Cosenza, traître qui avait abandonné la cause de la Sicile et s'était vendu au pontife ; le but de sa légation était de renouer avec le roi saint Louis les négociations que le grand événement de la prise de Constantinople avait rompues, et qui devaient mettre la couronne de Sicile sur la tête de Charles d'Anjou.
Pendant que les conditions de ce pacte se débattaient entre le saint roi et le légat, Urbain était chassé d'Orviette par les citoyens eux mêmes; et quoique malade, il se fit transporter en litière jusqu'à Pérouse, où il mourut le 2 o'ctobre laSii.
Peu de temps avant son expulsion d'Orviette, le pontife avait institué la fête builcsque du Saint-Sacrement de l'autel, d'après de prétendues révélations de deux religieuses extatirpies, Julienne de Mont- Gornillon, et Eve, surnommée la Recluse de Liège.
Histoire de Guy Fiicoliii avant son exaltation. — Il est élu pape sous le nom de Clément IV. — Ses sentiments A l'égard de sa famille. — Concession du royaume de Sicile à Charles d'Anjou. — Le fanatisme des croisades se répand dans tous les pays de la chrétienté. — Le jeune Conradin est excommunié. — .Ufaires de l'empire. — Charles d'.iinjou fait décapiter Conradin à rinstigatioD du pape. — Mort de Clément.
Guy Fucoldi, surnommé le Gros à cause de son excessif embonpoint, était né à Saint-Gilles en Languedoc. Très-jeune encore il avait perdu sa mère, et avait même été privé des soins de son père, qui était entré dans un couvent de chartreux après la mort de sa femme. Le jeune Guy suivit d'abord la profession des armes, qu'il quilta bientôt pour embrasser une carrière plus honorable, celle du barreau; il fit des progrès si rapides dans la science du droit, que Durand, célèbre jurisconsulte du treizième siècle, l'appelait la lumière ou le llambeau du droit.
Saint Louis, sur sa grande réputation, l'admit dans son conseil secret et lui fit épouser une femme d'une granle distinction. Son bonheur s'accrut encore de la naissance de plusieurs enfants; mais comme rien n'est durable dans ce monde, une fièvre violente emporta en neuf jours sa iemme et ses deux jeunes fils. Il conçut de cette perte un désespoir si violent, qu'il prit le parti de vivre séparé de la société des hommes et de se faire prêtre. D'abord on le nomma archidiacre du Puy en Velay, ensuite évèque de cette ville, et enfin métropolitain de Xarbonne. Urbain le fit cardinal évèque de Sabine, pour le déterminer à quitter son Église et à se rendre en Italie. Ce fut lui encore que le saint-père envoya en Angleterre avec le titre de légat, pour excommunier les barons révoltés contre le roi ; n'ayant pu opérer son débarquement dans la Grande-Bretagne, il avait réuni quelques prélats anglais à Boulogne-sur-Mer, et avait
fulminé l'anathème contre les seigneurs rebelles, contre la ville de Londres et contre les cinq ports de mer qui avaient refusé de le recevoir; après quoi il avait repris la route de Rome.
Guy était en France lorsqu'il reçut la nouvelle de son élection; il se hâta de se rendre à Pérouse, déguisé en frère mendiant, pour éviter de tomber au pouvoir des gens de Mainfroi, qui gardaient tous les chemins ; il y arriva fort heureusement, et fut consacré le 22 février 1265, sous le nom de Clément IV.
Dès le lendemain de sa consécration il écrivit à l'un de ses neveux une lettre fort remarquable sur le népotisme, et qui aurait dû servir d'exemple aux papes ses successeurs, qui se sont montrés si cupides pour leurs familles.
« Plusieurs de nos parents et de nos amis, disait Clément dans son épître, se réjouissent de notre promotion au pontificat, parce qu'ils en espèrent de grands avantages ; nous, au contraire, nous déplorons notre élévation, parce que nous sentons le fardeau d'une si haute dignité. Afin donc que vous sachiez comment vous devez vous conduire maintenant que nous sommes souverain pontife, nous vous prévenons que vous n'en devez être que plus humble. Nous ne voulons point que ni vous, ni vos frères, ni aucun de nos pa)ents, viennent vers nous sans notre ordre. Si vous en agissiez autrement, vous m'obligeriez à vous renvoyer confus et humilié. Ne cherchez pas à marier votre sœur plus avantageusement que vous ne
CLEMENT IV
l'eussiez fait avant notre exaltation, car nous ne ferons aucun sacrifice pour elle ; au contraire, si vous la mariez au lils d'un chevalier, nous lui donnerons pour dot trois cents livres tournois d'argent; si vos prétentions sont plus élevées, n'espérez pas un denier de nous. Encore voulons-nous que tout cela soit trèssecret, et que votre mère seule en soit instruite.
« Nous ne voulons point que nos parents s'enflent d'orgueil sous prétexte de notre grande élévation, et nous désirons que nos filles bien aimées, Mabille et Cécile, prennent les maris qu'elles auraient choisis si nous étions dans la simple cléricature. Ecrivez à Gilie qu'elle ne quitte point Suze, et qu'elle conserve les vêtements modestes de son ancienne position. Je lui défends de se charger d'aucune recommandation, car toutes ses demandes seraient rejetées, et m'indisposeraient contre elle. Si on luioflre des présents, qu'elle les refuse pour conserver notre amitié. Saluez votre mère et vos frères de notre part. Nous ne vous écrivons point, ni aux autres de notre famille, avec la bulle, mais avec le sceau du pécheur, dont les papes se servent dans leurs affaires secrètes. »
Clément IV, dans sa conduite privée, ne démentit jamais les sentiments qu'il avait manifestés dans cette lettre. Un chanoine de Liège rapporte que plusieurs personnes de la première noblesse ayant recherché en mariage Cécile, fille aînée du saint-père, il leur répondit en raillant : « Ce n'est point Cécile ([ue vous voulez épouser, c'est le pape. > En effet, comme il ne voulut pas la doter, non plue que sa sœur t lutes deux restèrent filles et se consacrèrent à Dim.
Anlonin, dans sa chronique, parle encore d'un frère du pape qui était dans les ordres, et qu'il nomma simple curé de paroisse, sans vouloir par la suite l'élever à une plus haute dignité. Il avait une telle aversion pour ceux qui cumulaient les bénéfices, qu'il obligea son neveu, qui possédait trois prébendes, à en résigner deux. Enfin, dans le cours de son règne, ni ses parents, ni les princes, ni les rois ne purent jamais changer ses sentiraeiils à cet égard.
Malheureusement ses belles qualités comme homme privé disparaissent devant ses crimes politiques : à l'exemple de ses prédécesseurs, il se montra insatiable de domination, implacable dans ses vengeances, et d'une avidité à ruiner l'Europe et l'Asie.
A peine assis sur le trône, il songea à soumettre la Sicile à la cour de France ; et sans égard pour les droits incontestables de son pupille, le jeune Conradin, il déclara que l'Eglise romaine avait pleiu pouvoir sur le royaume de Sicile, et le vendit à Charles, comte d'Anjou et de Provence, accomplissant ainsi une suprême inicjuité, et dépouillant le légitime héritier. La bulle d'investiture est du 26 février 1265. Voici les conditions qu'elle imposait au nouveau roi : « Tous les biens meubles et immeubles enlevés ■ aux églises ou aux prêtres leur seront restitués par Charles d'.\njou; les éleulions des métropoles et des autres Kglises seront entièrement libres ; la juridiction ecclésiastique sera conservée dans son entier, avec liberté d'aller poursuivre les appellations à la cour de Rome. Les clercs ne seront point tenus de comparaître devant un juge séculier, et ne pourront être chargés détailles ou de collectes ; enfin le roi ne percevra ni régales ni aucun droit sur les Eglises
vacantes, et en laissera tous les bénéfices au saintsiége. Il rendra également aux habitants du royaume les libertés qu'ils possédaient sous Guillaume II. »
Charles d'Anjou , jioussé par le désir de posséder une couronne, accéda à toutes ces conditions et détermina son frère, Louis IX, à lui fournir les moyens de conquérir ses nouveaux États. Sans perdre de temps, le prince fit ses préparatifs de guerre, et après les fêtes de Pâques il s'embarqua à Marseille avec mille chevaliers, et fit voile j)0ur Oslie, où il arriva fort heureusement. De cette ville, Charles se rendit à Rome, où les citoyens lui décernèrent le titre de premier sénateur, chose qui faillit le brouiller avec le pape, attendu que Clément, songeant toujours à la souveraineté de Rome, ne voulut pas permettre qu'un si grand prince possédât une telle autorité dans cette ville pour toute sa vie; on trouva heureusement le moyen de tout concilier, en obtenant de Charles d'Anjou une déclaration par laquelle il s'engageait à n'accepter le titre de sénateur que pour trois années. Le' prince continua néanmoins d'haljiter Rome, et s'installa même dans le palais de Latran. Le saintpère prit encore ombrage du choix qu'il avait fait de sa résidence, et lui écrivit que s'il n'abandonnait pas immédiatement le palais pontifical, il lui reprendrait la couronne de Sicile; Charles, qui avait besoin du pape, obéit à cette nouvelle injonction. Il en fut du reste magnifiquement récompensé; Clément lui députa quatre cardinaux, qui lui donnèrent l'investiture du royaume de Sicile par l'étendard.
Cette année, le nouveau roi ne livra aucune bataille ; il se tint enfermé dans Rome, attendant l'arrivée des troupes qu'on levait en France avec l'argent des fidèles, ainsi que les bandes de croisés que le cardinal de Sainte-Cécile enrôlait de tous les côtés, pour la croisade contre Mainfroi et contre les Sarrasins de Nocera, ses alliés.
A cette époque de fanatisme , la fureur des croisades s'était emparée de tous les esprits ; partout on prêchait la guerre sainte : en Espagne, contre les rois maures de Murcie et de Grenade ; en Hongrie, en Pologne, en Bohême, en Styrie, en Autriche, dans la Carinthie et dans la marche de Brandebourg, contre les Tartares; en Angleterre, contre les seigneurs rebelles , qui , en dépit des anathèracs de Rome, guerroyaient avec le roi ; en France, on recrutait des croisés pour la Palestine et pour la Sicile ; ainsi toute l'Europe était en armes ; et les papes, ces vicaires d'un Dieu de paix, ces représentants d'un pauvre charpentier de Nazareth, poussaient des millions d'hommes dans des guerres d'extermination !
Charles d'Anjou ayant enfin réuni une armée formidable, marcha contre son compétiteur, cju'il rencontra près de Bénévent. La bataille fut terrible ; les Français déjà repoussés sur plusieurs points, commençaient à lâcher pied, lorsque la mort de Mainfroi, tué dans la mêlée, vint chan^'i- la face du combat. Les Italiens faiblirent à leui tour et se mirent bientôt en pleine déroute. Cette victoire anéantit le parti des Gibelins ; la plus grande partie de l'IlaUe se soumit au souverain pontife, en même temps que la Sicile reconnaissait pour roi Charles d'-lnjou, frère de saint Louis.
Clément, devenu tout-puissant en Europe, chercha
Uâ
IlISTOIllE DES PAPES
à étendre sa domination sur TAsii* ; à cet elïet , il écrivit à Michel PiUéologue la lettre suivante : >• Nous vous invitons, prince, à entrer dans la ligue sainte contre les infidèles, ;\ l'exemple du roi de France, qui pour la seconde fois se croise avec les princes ses fils. Ne cheivhez pas de vain subterfuge pour nous désolièir, et ne dites pas que pendant votre absence vous redouter que l'empire soit attaqué par les Latins, car il est facile de vous garantir de ce danger en rentrant avec vos sujets dans le sein de l'Église romaine; si au contraire vous persistez dans le scliisme et si vous refusez votre concoui-s pour la conquête du saint sépulcre, sachez que rien ne pourra vous soustraire à la vengeance des croisés. »
Michel Paléologue parut convaincu par les raisonnements du saint-père ; et comme il ne pouvait espérer de lutter avantageusement contre les forces dont il était menacé, il chercha à gagner du temps en envoyant ses ambassadeurs à Rome pour demander l'autorisation de convoquer un concile général dans une ville de l'empire grec, afin d'opérer la réunion des deux Eglises. Clément s'empressa de donner la permission qui lui était demandée, et il remit aux ambassadeurs une profession de foi telle que devaient l'accepter , sans examen , les prélats grecs pour éteindre le schisme entre l'Orient et l'Occident.
Cette même année , le pape fit paraître une bulle qui garantissait au saint-siége la prédominance sur tous les trônes, et le rendait souverain dispensateur des i^lises et de tous les bénéfices ccclésiasti<|ues. Néanmoins, comme il craignait de soulever une opposition trop formidable en se déclarant immédiatement maître absolu des biens du clergé, il se réserva d'abord le droit de nommer aux bénéfices vacants. Ce décret, chef-d'œuvre d'audace et de fourberie, se terminait ainsi : « Bien que la libre disposition des biens du clergé appartienne entièrement au pape, en sorte qu'il peut en disposer comme il lui plaît lorsqu'ils viennent à vaquer, et même les enlever à ceux qui les possèdent pour les donner à d'autres , néanmoins l'ancienne coutume a réservé au saint-siége plus particulièrement le pouvoir d'en disposer lorsqu'ils sont vacants. C'est pounjuoi nous approuvons cette coutume et nous ordonnons qu'elle soit maintenue dans l'intérêt de la discipline ecclésiastique. »
En apportant cette légère modification à son projet, Clément mettait en œuvre cette politique machia- Telique qui sait resserrer les chaînes de l'esclavage sans faire révolter les peuples; s'il eût conclu dans son décret à ce que la disposition des bénéfices lui appartînt sans conteste , et qu'il pût librement en disposer, toute la chrétienté se fût récriée contre l'extension exagérée que prenait l'autorité pontificale ; mais en présentant cette proposition sous une forme dubitative, chacun la reçut sans remarquer les conséquences qu'elle pouvait amener.
Clément, qui avait tout prévu, ne tarda pas à faire valoir le nouveau droit qu'il s'était attribué , au préjudice des anciens privilèges et des saints canons. Il prétendit que l'archidiaconat de Sens était dans un des cas spécifiés par son décret, et il défendit à Girard de Rampillon, à qui saint Louis avait donné cette Eglise, d'en prendre possession avant d'en avoir reçu l'autorisation à Rome et d'avoir payé les
droits d'investiture. Ce premier pas franchi, il continua à marcher dans la même voie, et domina réellement tout le clergé des royaumes qui avaient eu l'imprudence d'adopter sa bulle.
En Allemagne, les guerres s'étaient enfin ;ipaisées et les peuples commençaient à respirer, lorsque Gonradin atteignit sa quinzième année. Poussé par les conseils des nobles, le jeune fils de l'empereur Frédéric se fit proclamer roi de Sicile, passa en Italie, et se mit à la tête des Gibelins pour disputer ses droits à Charles d'Anjou. Le saint-père, eil'rayé de cette levée de boucliers, fit défendre à Couradin de passer outre, sous peine d'excommunication, et adressa les mêmes menaces aux villes et aux seigneurs qui s'étaient rangés dans son parti. Toutes ces bulles n'ayant point empêché Conradin d'établir des lieutenants en Toscane et de nommer des gouverneurs pour les villes de Sicile, le pape le déclara excommunié, déchu du royaume de Jérusalem, inhabile à en posséder aucun autre, et privé de tous les fiefs qu'il tenait de l'Église; il releva ses vassaux du serment de fidélité et déclara ses terres en interdit.
Malgré tous les efl'orts du saint-siége pour anéantir la faction du jeune prince, le nombre de ses partisans augmentait en Italie ; Rome même, qui précédemment avait fait une si brillante réception à Charles d'Anjou, se déclara pour Conradin. Voici à quelle occasion : Henri de Castille, fils de saint Ferdinand et frère du roi Alphonse surnommé l'Astrologue, s'étant brouillé avec ce dernier, avait quitté l'Espagne et s'était relire auprès du roi de Tunis. Il demeurait depuis quatre ans au milieu des infidèles, et, suivant plusieurs historiens, il avait même renoncé au christianisme, lorsqu'il apprit la nouvelle fortune de Charles d'Anjou, son proche parent ; il s'empressa alors d'abandonner le lieu de son exil, accompagné de plusieurs braves chevaliers espagnols, etvintoflrir ses services à Charles. Celui-ci l'accueillit avec une grande distinction, et à son départ de Rome il le fit nommer sénateur. Dès que Henri eut la puissance souveraine dans la ville sainte, comme tous ceux qui sont investis d'une trop grande autorité, il en abusa; il fit briser les portes des églises, s'empara des vases sacrés et des ornements précieux; il pilla les riches basiliques de Saint-Jean de Latran, de Saint-Paul, de Saint-Sabas, de Saint-Basile au Mont-Aventin, de Sainte-Sabine, et un grand nombre de monastères d'hommes et de femmes.
Après ces exploits contre le clergé, comme il redoutait la vengeance des prêtres, il voulut se créer un appui, et se déclara pour Conradin, en entraînant les Romains dans sa révolte. Mais la punition ne se fit pas attendre ; trois jours après, Clément publiait contre la ville sainte la bulle suivante : « Depuis que nous avons excommunié Conradin, ce rejeton d'une race maudite, l'ennemi déclaré de l'Eghse, un de ses partisans, un enfant de malédiction, Galvan la Lance, a osé pénétrer dans Rome, portant les enseignes déployées du prince ; et ce qui met le comble à l'infamie d'une pareille action, les citoyens l'ont reçu avec pomjie, l'ont admis à leurs jeux pubUcs, et l'ont installé au palais de Latran. Après quoi s'étant assemblés au Gapitole, ils se sont solennellement déclarés en faveur de Conradin, à l'instigation de Henri
j'/n^jMiUrciçJhru
CLÉMENT IV
Je Castilk', leur sénateur, do Guy de Montefeltro, son lieutenant, et de plusieurs autres ol'liciers. Nous excommunions tous ces hérétiques qui ont poussé le peuple à la révolte contre notre autorité. »
Cet anathème fulminé, le saint-père, pour démoraliser le parti du jevuie jjrince, résolut de ranimer la guerre civile en Allemagne, en nommant un autre empereur. En conséquence, illil comparaître devant lui les ambassadeurs de Richard d'Angleterre et d'.Vlplionse de Castille, tous deux reconnus rois des Romains par Urbain IV son prédécesseur, sous la réserve qu'ils se conformeraient à la décision que devait prendre le saint-siégc apiès un délai d'une année
Henri, fils aîné de Richard, et Rodolfe Je Poggibonzi se présentèrent devant Clément, le premier au nom du roi d'Angleterre, et l'autre au nom du roi de Castille, pour faire valoir leurs droits respectifs à la coiironne impériale. Henri ap])ortait des titres insignifiants Je généalogie, par les(piels il prétenJait établir la légitimité Ju droit de son père sur l'.AUemapne ; mais Rodolfe ne prit pas même la peine J'en proJuire, Jisant que la justice Jes réclamations d'Alphonse était trop évidente pour qu'il fût besoin de preuves; néanmoins il réclama l'autorisation défaire entendre Jes témoins en Allemagne, en France, en Espagne et en Italie, si l'on mettait en Joute l'exaclituJe de ses assertions. Clément Jéclara que l'enquête était nécessaire, et il fixa les villes de Paris, Je Francfort, de Rurgos et de Rologne comme lieux de rendez vous pour que les commissaires pussent vérifier les titres des prétendants. Il mit toutefois pour condition principale, qu'avafit tout les Jeux souverains se feraient couronner rois Jes Romains à .\ix-la-lyhapelle, par le métropolitain Je Cologne.
Le terme Jes enquêtes étant expiré, Guillaume, archidiacre de Rochester, se présenta devant le pape, JenianJant au nom de RicharJ J'Angleterre que la couronne impériale lui fût déliniiivement adjugée, puisque les délégués du roi Alphonse ne s'étaient pas rendus aux lieux Jes conférences ; l'ambassaJeur espagnol objecta que l'évêque Je Silva, chargé Je Jiriger l'enquête, ayant été tué en Toscane par les Gibelins, et que RoJolfe Je Poggibonzi étant tombé malade Jans une place assiégée, il avait été impossible au roi Je Castille Je faire valoir les titres qui établissaient la légitimité Je ses Jroits, et que pour toutes ces raisons il réclamait un nouveau Jélai. (élément, dont le parti s'était relevé Jans l'intervalle, jugea pruJent Je ne point se hâter Je conférer la Jignité impériale à un Jéfenseur trop puissant, et parut céJer aux instances Je l'ambassaJeur castillan, en renvoyant la décision de cette cause importante à l'année suivante.
Mécontents de ce retard, les Allemands, qui avaient espéré voir le terme Je leurs Jésastres, résolurent, de convoquer une diète, afin de choisir euxmêmes un chef capable de les défendre contre le saint-siége. Malheureusement Clément fut instruit de cette détermination; il leur écrivit aussitôt qu'il leur défendait, sous peine d'excommunication et d'interdit, de procéder à une élection nouvelle.
Au milieu Je toutes ces contestations, ConraJin poursuivait ses succès et continuait sa marche à tra-
vers la LombarJie et la Toscane, pour gagner Rome, où il fut proclamé empereur par le sénateur Henri de GastJle et par le peu]ik'. Ensuite il s'enfonça dans la Pouillc et vint olïrir la bataille aux troupes du roi Charles. Les deux armées se trouvaient alors sous les murs de Tagliacozzo; le combat s'engagea le matin et Jura jusqu'à la nuit, et cette fois encore la victoire resta fidèle à Charles J'.Vujou. Conradin, le jeune duc d'Autriche, et le sénateur Henri, obligés d'abandonner le champ de bataille, se réfugièrent dans les États de l'Eglise, où bientôt, par les soins du pape, leur retraite étant découverte, ils furent dénoncés, livrés et conduits prisonniers à Naples.
Charles ayant consulté le saint-père sur ce qu'il devait faire de ces infortunés, Clément répondit . « La vie Je ConraJin est la mort de Charles, et la mort de Conradin est la vie de Charles. » Cette réponse décida du sort du prince.
Un conseil fut assemblé pour la forme, afin que les prisonnieis fussent jugés et condamnés à mort comme criminels de lèse-majesté. Ce tribunal était composé des députés des provinces les plus dévouées au saint-siége ; et parmi ces magistrats craintifs ou vendus, il ne s'en trouva néanmoins qu'un seul qui osât prononcer la peine de mort contre l'infortuné qui venait revendiquer l'héritage de son père. Et encore ce juge inique avait à peine prononcé cette terrible sentence, que Robert de Flandre, le gendre même de Charles, retendait mort à ses pieds, pour avoir, Jisait-il , « voulu si Jure peine pour un si nol)le et si gentil seigneur. » Malgré cette violente protestation, la conJamnation à mort fut maintenue par l'orJre Ju vainqueur.
Avant l'exécution Je la sentence, le jeune Conra- Jin fut livré à Jeux moines, traîné dans le parc du château au pied d'un tombeau, dépouillé de ses vêtements et frappé par ces fanatiques avec des lanières plombées, en expiation de l'anathème qu'il avait encouru. Ensuite il fut porté tout sanglant sur Féchafaud dressé sur la grande place de Naples, et décapité ainsi que son cousin, qui était à peine âgé de dix-sept ans. Les historiens disent que le duc d'Autriche fut exécuté le premier, et que Conradin ramassa la tête et reçut le coup mortel en l'embrassant.
Ainsi périt à Naples, l'an 1268, par les mains du bourreau, le dernier rejeton de la maison de Souabe, qui avait lutté si longtemps et d'une manière si fatale contre l'ambition des papes. Les Lancia et les Gherardesca, conseillers du jeune prince, furent décapités sur le même échafaud, ainsi que les autres victimes désignées par le saint-siége.
Quant à Henri de Castille, il avait été livré à Charles par l'alibé du Mont-Cassin, auquel il avait demandé asile ; et le roi se l'était réservé pour le faire servir d'épouvantail aux seigneurs italiens; il le renferma dans une cage de fer, comme une bête féroce, et le lit ]iromi'ner ainsi dans toutes les villes de la Sicile.
Clément ne survécut pas longtemps à Conradin; la même année, le 29 du mois de novembre, la mort vint le frapper à son tour. Ce pontife s'était distingué, il est vrai, par une extrême régularité dans ses mcpurs; mais ses crimes politiques doivent le faire classer parmi les jikis cruels despotes !