‹ Histoire des papesChapitre 13 sur 37 · VACANCE DU SAINT-SIEGE · texte numérisé non relu

VACANCE DU SAINT-SIEGE

Division des cardinaux. — La Pragmatique sanction de saint Louis. — Micliel l'aléologuc fait faire des propositions d'arrangements aux cardinaux. — Saint Louis refuse de servir d'entremetteur entre le clergé grec et le clergé latin. — Six cardinaux sont chargés de nommer le pape.

Après la mort de Clément IV, les cardinaux ne purent s'entendre sur l'électioud'nnnouvcau pape, chacun d'eux briguant personncdlement les honneurs du ponlilical. Il en résulta un grand scandale dans l'Église, et pour le saint-siége une vacance qui dura trois années.

Pendant cet interrègne, le fanatirpie Louis IX s'était mis à la tête d'une nouvelle croisade et se préparait à aller combattre les infidèles. Néanmoins, avant de s'embari(uer pour la terre sainte, il voulut prendre différentes mesures capables d'assurer la tranquillité de l'Eglise gallicane pendant son absence. A cet effet, il publia ce décret appelé Pragmatique sanction : " A l'avenir les Églises métropolitaines et autres exerceront entièrement la liberté d'élection; la simonie sera proscrite du roj-aume; les promotions, collations, provisions et dispositions des prélatures, dignités et autres bénéfices ou offices ecclésiastiques, quels qu'ils soient, seront faits et donnés suivant la disposition du droit commun des conciles et des institutions des anciens Pères; les bbertés, les franchises, les prérogatives et les privilèges accordés par les rois aux églises et aux monastères seftot maintenus; enfin, nul impôt ou exaction ordonné par la cour de Rome ne pourra forcer les Églises gallicanes à donner de l'argent au saint-siége, sans l'approbation du souverain.»

Michel Paléologue, informé des préparatifs du roi Louis, et redoutant ([u'il ne se réunît à Charles d'Anjou, son frère, pour le chasser de Constantinople, s'empressa de se réconcilier avec le clergé latin en envoyant des sommes considérables aux cardinaux. En même temps il adressa des ambassadeursà saint Louis, pour le supplier, par le sang de Jésus-Christ, de se rendre arbitre entre les Eglises grecque et latine afin d'éteindi'e le schisme. Le roi refusa de se charger de cette mission, et il écrivit au sacré collège pour qu'on nommât des commissaires qui discuteraient sur les moyens de rétablir l'union entre l'Orient et l'Occident.

Qu^que détourné de son premier but, Louis IX s'embarqua néanmoins avec ses troupes, et aborda à Tunis dans le dessein de contraindre les habitants de cette ville à se convertir au christianisme. Cette entreprise extravagante échoua complètement ; la peste se mit dans le camp des croisés ; le prince lui-même en fut atteint, et mourut misérablement sous les ' murs de la place.

Depuis trois ans les cardinaux étaient toujours réunis à Viterbe sans pouvoir nommer un pontife ; enfin ils se rassemblèrent en conclave, et donnèrent leurs pleins pouvoirs à six d'entre eux, qui, après huit Jours de disputes violentes, proclamèrent l'archidiacre Théalde souverain pontife, sous le nom de Grégoire X.

GRÉGOIRE X

Histoire de Grégoire avant son ponlificat. — Ses tenUlives pour une croisade. — Négociations avec Michel Paléologue pour la réunion des deux Églises. — Excommunication de Guy de Montfort. — Le pape fait élire empereur Rodolphe de Hahsljourg. — Concile do Ljon. — Constitution relative à l'élection des papes. —Entrevue de Grégoire et de l'empereur. — Retour du saintpère en Italie. — Il meurt à Arezzo.

Tiiéaldo ou Thibaud était de Plaisance et de la puissante famille des \'isconti ; il avait été chanoine de Lyon, ensuite archidiacre de Liège, enfin cardinal et légat du saiiit-siége, ainsi que l'affirment les historiens Ilicordanus Malespina et Joannes Villa nius, contredisant en cela l'acte d'élection, qui le désigne sous le titre d'archidiacre. Quoi qu'il en scit, ces auteurs s'accordent sur ce point , qu'il était fort ignorant dans les lettres profanes et sacrées. ->

Après son élection, les cardinau.x lui adressèrent à Saint-Jean d'.Vcre, où il se trouvait en légation, le décret ijui lui conférait la tiare, le conjurant de hâter son retour en Italie. Le nouveau pape n'avait pas besoin d'être vivement sollicité pour quitter la terre * sainte, où il était abreuvé de dégoûts ; il s'embarqua aussitôt pour Rrindes, le 1" janvier 1272. Pendant son séjour dans cette ville, il reçut une ami)assadc des notables, qui le conjuraient de rentrer à Rome et de s'installer dans l'ancienne résidence pontificale avec sa cour; ce que Grégoire refusa. Il se rendit à Or\iette. où l'attendaient les cardinaux pour procéder aux formalités drolatiques de la chaise percée et aux cérémonies du sacre.

Le saint-père songea ensuite aux moyens d'affermir son autorité sur les Églises d'Orient et d'Occident; et pour arriver à son but, il ne trouva rien de mieux que de faire prêcher des croisades, à l'imitation de ses devanciers. A cet effet, il écrivit aux habitants de, Pise, de Marseille et de Venise, (ju'ils eus- (I

sent à fournir des galères armées pour la terre sainte ; et en même temps il envoya des légats dans tous les royaumes pour recueillir des aumônes et des legs pieux. Il reprit également les négociations entamées avec Michel Paléologue, et lui députa le cordelier Jérôme d'Ascoli, le plus rusé moine de répo([ue,([ui plus tard arriva à son tour au ponlificat.

Pendant que le légat romain traitait avec l'empereur, pour le décider à approuver, sans e-xamcn préalable, la profession de foi que lui avait prescrite Clément IV, des agents secrets empêchaient les Vénitiens de renouveler la trêve consentie entre eus et les Grecs, et faisaient renvoyer de Venise les ambassadeurs de Michel. Ce coup d'Etat effraya l'empereur; pour conjurer l'orage, il se soumit au piipe, et persécuta si rigoureusement les prélats grecs, qu'il les força d'alijurcr le schisme au concile général (lue le, pape avait coiivo(pié.

L'année suivante, l'Italie fut émue par un horrible assassinat commis par Guy de Montfort sur la personne de Henri d'Allemagne. Edouard, roi d'Angleterre, fut obligé de revenir de la terre sainte et de se rendre à Orvietle, où le pape résidait avec sa cour, pour lui demander justice du memtiier, qu'il avait osé prendre sous sa protection, (jrégoire, redoutant la colère d'un prince aussi puissant, se détermina à fulminer contre l'assassin cette sentence d'anatiième : <> Nous maudissons Guy de Montfort, et nous permettons à toute personne de le saisir,

H18T01U1-: DES PAl'KS

mais non de lo tuer ni de le mutiler; nous ordonnons aux gouverneurs des provinces de l'arrêter, et nous mettons en interdit tous les lieux où il aura trouvé asile. Nous défendons à tous les chrétiens de lui prêter aucun secours, ni d'avoir aucune communication avec lui; enlin nous absolvons et dispensons ses vassaux ou ses sujets des serments de lidélilé qu'ils lui ont prêtés. ■

Guy de Moutl'ort ne trouvant plus Je sûreté dans ses domaines, attendit le départ du roi d'Angleterre, et vint aussitôt faire sa soumission au pape , sans autre vêlement qu'une chemise et ayant une corde au cou ; en cet état il se jeta à genoux et supplia avec de feintes larmes le saint-père de lever la.sentence d'anathème prononcée contre lui. Grégoire, pour ne point paraître complice dans cette comédie, le livra au roi de Sicile afin qu'il le retuit prisonnier pendant le reste de sa vie ; néanmoins, quelque temps après il permit au patriarche d'Aquilée d'absoudre ^lontfort des censures ecclésiastiques , et le rétablit dans ses biens et dignités.

Dans le mois suivant, Grégoire quitta Orviette et se rendit à Florence , où il fit son entrée lu 8 juin 1273; il était accompagné de Charles d'Anjou et de Baudoin , empereur titulaire de Constantinople. Le séjour de Florence lui parut si agréable qu'il résolut d'y passer l'été, et il choisit pour sa résidence le palais d'un riche marchand de la maison des Mozzi.

Tout autre qu'un prêtre se serait montré reconnaissant de la généreuse hospitalité qu'il recevait; mais Grégoire ne songea qu'à mettre à contribution l'imprudente cité qui lui avait ouvert ses portes; il profita des divisions des Guelfes et des Gibelins pour les frapper d'une imposition de quarante mille marcs sterling, que chaque parli était tenu de payer tous les ans au saint-siége, en souvenir de la paix dont le pape se prétendait le médiateur. Malheureusement quelques esprits turbulents crurent démêler les intentions du saint-père et l'accusèrent ouvertement d'avarice; il n'en fallut pas davantage pour faire rompre les négociations, et Grégoire fut obligé de sortir de la ville confus et humilié de voir ses plans découverts, son hypocrisie démasquée.

Il se vengea de cet affront en lançant un interdit sur Florence; ensuite il se rendit à Plaisance, d'où il écrivit aux princes allemands qu'ils eussent à pourvoir au trône impérial sans retard, s'ils ne voulaient qu'il nommât lui-même un roi. Les électeurs s'assemblèrent immédiatement à Francfort, et proclamèrent roi de Germanie Rodolphe de Habsbourg.

Après cette nomination, le saint-père s'occupa de convoquer un concile général pour remédier aux abus qui s'étaient glissés dans les Eglises , et qui étaient tels, que Grégoire écrivait à lévêque de Liège : « Nous avons été informé, seigneur évêcpje, que vous avez pris une abbesse de l'ordre, de Saint-Ee- Doît pour concubine, et que dans un festin vous vous êtes vanté d'avoir eu, en quatorze mois, vingtdeux enfants de quatorze maîtresses différentes; nous savons que dans une de vos demeures épiscopales vous tenez un sérail de religieuses, à l'instar du saint roi David, et que, seul avec ces filles de Satan, vous vous livrez à des débordements tels que rien dans l'histoire païenne ne peut en donner une idée.

« (In nous a instruit i|u'apiès la mort d'une ab])esse vous avez cassé l'élection canonique de la religieuse désignée pour lui succéder, afin de donner l'abbaye à une de vos filles, qui est en même temps une de vos maîtresses. Enfin, non content de dépouiller les églises et les couvents, vous osez vendre les charges et les ordres ecclésiasliques ; vous protégez les voleurs et les assassins, et jamais vous ne paraissez à l'autel qu'en état d'ivresse!... »

Lyon avait été désigné pour le lieu où devait se tenir l'assemblée. Grégoire s'y rendit à l'époque fixée, et-fit l'ouverture des séances, le 7 mars 1274, dans la cathédrale de Saint-Jean. Des envoyés tartares, des ambassadeurs de toutes les cours d'Europe, ainsi que l'élite du clergé de France, d'Allemagne, d'.-Vngleterre et d'Espagne, assistaient au concile; un roi même, le souverain d'Aragon, était venu pour se faire couronner ])ar le pape.

Dans la première session, Grégoire expliqua les motifs de la convocation d'un si grand nombre de prélats ; il s'étendit particulièrement sur la nécessité de publier une nouvelle croisade, d'opérer promptement la réunion des Églises latine et gre€(pie, et de réformer les mœurs du clergé d'Occident. Dans la seconde session, il interpella chaque métropolitain, et réclama d'eux un dixième de leurs revenus ; ce qu'aucun d'eux n'osa refuser. A la troisième session, le roi d'Aragon supplia le pape de le consacrer, sans exiger de lui le tribut que son père avait promis à Innocent III; sur le refus du saint-père d'obtempérer à son désir , il quitta brusquement l'assemblée et retourna dans son royaume.

On s'occupa ensuite de la question d'Orient; les ambassadeurs de ^lichel Paléologue et le patriarche grec étaient placés à la droite du trône pontifical ; ils adressèrent à l'assemblée un long discours dans lequel ils traitaient les ([uestions du schisme, et s'engageaient à accepter la foi orthodoxe de l'Êghse romaine, et à se soumettre au saint-siége. Grégoire fit alors lire publiquement la lettre de Michel, dans laquelle il était appelé souverain pontife, pape œcuménique et père de tous les chrétiens. Enfin le grand logotlièle, Georges Acropolile, fit au nom de l'empereur son serment d'abjmation.

Le lendemain, Grégoire décréta une constitution relative à l'élection des pontifes. Voici la teneur de cette bulle remarquable : « Après la mort des papes, nous ordonnons aux cardinaux présents dans la ville où résidera la cour apostolique d'attendre les absents pendant dix jours seulement avant de se réunir en conclave. Ce délai expiré, ils devront s'assembler dans le palais pontifical, ne gardant auprès d'eux qu'un seul serviteur, mais non une personne du sexe.

« Nous leur enjoignons de loger tous dans une grande salle, sans aucune séparation intérieure de murailles ni de rideaux qui puissent les cacher même pour satisfaire aux lois de la nature. Cette pièce devra être close de toutes parts à l'extérieur, afin qu'il soit impossible à personne d'y pénétrer ou d'en sortir; et on ne laissera qu'une seule fenêtre ouverte, à quinze pieds du sol, pour faire passer les vivres. Nous défendons à toute personne de parleraux cardinaux ou de leur adresser des messages par écrit pendant la durée du conclave.

GREGOIRE X

« Si après trois jours do délibérations li' pape n'a point été élu, on ne servira plus aux conclavistes qu'un seul plat au dîner et un seul au souper ; cinq jours après, si l'élection n'est pas encore terminée, ou ne leur donnera plus que du pain modérément, du vin en petite quantité, et de l'eau à volonté, jusqu'au moment où le souverain pontife sera enfin proclamé.

« Pendant la durée des élections, tous les traitements des cardinaux seront supprimés, ainsi que les autres revenus et bénéfices qu'ils re(;oiveut de l'Eglise ou de la chambre apostolique.

" Ceux qui sortiront du conclave sans cause ajipurente de maladie ne pourront plus y rentrer ; en seront également exclus ceux qui se présenteraient après l'ouverture des délibérations.

u Lorsi[u'un pape mourra hors de la ville de sa résidence, les cardinaux s'assembleront dans la ville épiscopale du territoire où il sera décédé, et le conclave se tiendra dans la maison de l'évêque ou dans une demeure convenable. Le seigneur ou les magistrats de la cité feront observer scrupuleusement ce ([ui vient d'être prescrit, sans ajouter aucune autre mesure de rigueur, le tout sous peine d'excommunication, d'interdit et de toutes les censures de l'Église.

« Enfin les cardinaux ne feront entre eux ni convention, ni serment, ni engagement, sous peine de nullité, et ils devront procéder de bonne foi, sans préjugés, sans passions, à l'élection du pontife. »

Cette constitution électorale souleva une grande Opposition de la. part des cardinaux; mais toutes leurs intrigues pour la faire supprimer échouèrent devant la fermeté inébranlable de Grégoire.

Dans la dernière session du concile , le pape déclara l'assemblée dissoute, et s'occupa exclusivement de préparer le succès de la nouvelle croisade et de lever les obstacles qui retardaient l'exécution de ses projets. D'abord il écrivit au roi de Castille qu'il reconnaissait définitivement Rodoljjhe de Habsbourg comme roi des Romains, et qu'il lui ordonnait de faire abandon de ses prétentions à la couronne impériale ; ensuite il adressa un message à Rodolphe pour qu'il eût à se préparer à la croisade, afin de se rendre digne de recevoir l'investiture de ses mains.

Alphonse de Castille refusa d'obéir, et se rendit immédiatement à Lyon aujirès du pape, pour lui reprocher sa perfidie; les menaces comme les promesses ne purent changer la déterminalion de Grégoire, et le prince fut obligé de retourner dans ses Etats comme il en était venu. Toutes les divisions ne furent pa* éteintes pour cela en Allemagne, le roi de Castille n'en continua pas moins ses relations avec ses partisans, et il se servit même des formules et du sceau à l'usage des empereurs dans sa correspondance avec les seigneurs et les prélats de la Germanie.

Grégoire, pour faire cesser le scandale de celte révolte contre son autorité, écrivit au métropolitain de

Séville qu'il eût à sommer le roi, en présence de témoins, de se désister de ses prétentions, sous peine de censures ecclésiastiques. Cette menace eut le résultat que le saint-père en attendait ; Alphonse renonça à l'empire; et pour le dédommager, il lui permit de prélever sur ses sujets une dîme en argent, afin de subvenir aux besoins du trésor et aux frais de la guerre déclarée aux Maures.

Ainsi furent terminées les divisions qui désolaient l'Allemagne depuis tant d'années.

Le pape se rendit ensuite à Lausanne, où l'attendait Rodolphe de Habsbourg, avec la reine sa femme et ses enfants; le prince prêta serment d'obédien:e entre les mains de Grégoire, s'engagea à conserver tous les biens et tous les droits de l'Eglise romaine; à lui fournir des secours pour recouvrer les domaines (jui lui avaient été enlevés, et particulièrement le royaume de Sicile, que le saint-père voulait reprendre à Charles d'Anjou. Il promit de publier un édit par lequel il laisserait pleine et entière liberté aux chapitres des Églises de son royaume dans l'élection des prélats, avec défense à ses officiers de s'emparer en son nom des biens des ecclésiastiques décédés ou des prébendes et des évêchés vacants. Il reconnaissait la liberté des appellations au saint-siége, et promettait de n'accepter des Romains ni office ni dignité qui lui donnât le moindre pouvoir dans la ville sainte ou sur les vassaux de l'Église romaine. Enfin il )irit solennellement la croix, et jura qu'il partirait pour la terre sainte au premier ordre du pape.

Il est remarquable que les chefs de l'Église, depuis le onzième siècle, sans exception, aient tous adopté la même politique, qui était, de montrer un grand zèle à reconquérir la terre sainte, afin d'all'ermir plus sûrement leur autorité temporelle.

La conférence de Lausanne étant terminée, Grégoire retourna en Italie, et arriva à Milan le 1 2 novembre 1275. Delà il continua sa route par Florence, mais sans vouloir entrer dans la cité, sous prétexte qu'elle était sous le coup d'une interdiction. Cependant comme l'Arno était enflé par les pluies et ne pouvait plus être passé à gué, il fut obligé de revenir sur ses pas pour traverser le fleuve sur un pont ; il leva alors les censures prononcées contre la ville, et donna sa bénédiction à tous ceux qui se trouvèrent sur son passage. Mais dès qu'il se ci-ut hors de danger, il changea d'attitude et de langage; il se dressa fièrement sur son cheval ; et étendant les bras dans la direction de Florence, il lui envoya cet analhème: ( Ville maudite, je te voue à la damnation éternelle, car c'est pour toi que le Psalmiste a écrit : Retenezles, Seigneur, avec le mors et le caveçon. »

Grégoire poursuivit son voyage jusqu'à .\rczzo: mais là il fut attaqué d'une fièvre violente qui l'emporta le 10 janvier 1276. Il fut inhumé dans la liasiliquc de Saint-Donal.

Les oT)sèques d'Innocent V à Rome

INNOCENT V

Histoire J'Innocent avant son pontifical. — Son élection. — Il rétablit la paix dans l'Italie. — Sa tolérance. — Il lève les censures

prononcées par ses prédécesseurs. — Sa mort.

Innocent V, avant son élection, s'appelait Pierre de Tarent aise, du lieu de sa naissance, petit village de la Bourgogne situé sur les bords de l'Isère. Entré fort jeune dans l'ordre des frères prêcheurs, il était bientôt devenu l'un des plus habiles docteurs de son ordre ; ses talents l'avaient fait élever au siège archiépiscopal de Lyon et ensuite à celui d'Oslie. Onuphre Pavini dit même qu'il avait possédé plusieurs charges importantes, et entre autres celle de grand pénitencier sous le dernier pontificat.

Dix jours après la mort de Grégoire, les cardinaux s'enfermèrent en conclave , d'après les règlements publiés au concile de Lyon, et choisirent pour son successeur Pierre de Tarentaise.

Le nouveau pape se rendit aussitôt à Rome et se fil couronner dans la basilique de Saint -Pierre; après qu à il s'occupa des querelles qui agitaient l'Italie aliu de les faire cesser. D'abord il envoya deux légats en Toscane avec les ambassadeurs de Charles d'Anjou, pour réconcilier les habitants Je Lucques et de Pise;

ensuite il releva les Florentins des censures prononcées contre eux par son prédécesseur.

Enfin son esprit tolérant le porta à envoyer des notices à Michel Paléologue, pour obtenir la confirmation de l'acte de réunion des Eglises grecque et latine.

Les cardinaux ne furent pas longtemps à s'apercevoir qu'ils avaient fait une faute grave en choisissant un homme simple et tolérant qui ne voulait ([ue le bien des peuples; aussi s'empressèrent-ils de la réparer; et suivant l'expression de Bernard Guido: ■< Cette belle fleur se sécha tout à coup. »

Innocent V, mort empoisonné, fut enterré le 17 juin 1276 à Saint-Jean de Latran; Charles, roi de Sicile, assista à ses funérailles.

Il est vraiment étrange, dans l'histoire de l'Église, que parmi le petit nombre de papes réellement vertueux (pii ont occiqié le trône de l'Apôlre, on a'eu comple pas un seul qui ne soit mort après une courte apparition sur le saint-siége, et presque toujours les as-sassins ont été des cardinaux ou des moines!

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HISTOIUE DES PAPES

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Intrigues dans le conclave. — Le cardinal Oltobon de Fiesque tombe malade. — Il est élu pontife. — II révoque la constitution du conclave établie par Grégoire X. — Incertitudes sur les causes de sa maladie. — Il meurt axant même d'avoir été consacré.

Après la mort d'Innocent Y, les cardinaux se i-assemblèrent en conclave, et restèrent enfermés pendant dix-sept jours, sans pouvoir s'accorder sur l'élection d'un nouveau pontil'e.

D'après la constitution de Grégoire, à la cinquième veille on ne leur donna que du pain. Malgré la sévérité de ce régime, ils auraient sans doute prolongé bien davantage le conclave, tant les brigues étaient actives, si OHobon de Fiesque, cardinal-diacre du titre de Saint-Adrien, ne fût tombé gravement malade; ils réunirent toutes les voix sur le moribond et le proclamèrent souverain pontife, à la condition expresse qu'il révo(juerait la constitution de Grégoire. Le malade consentit à tout ce qu'on lui demanda, et fut aussitôt installé dans la chaire pontificale sous le nom d'Adrien V.

Dès le lendemain, le nouveau pape révoqua la constitution de Grégoire X sur le conclave, non pour remplir la promesse qu'il avait faite, puis((ue aux termes mêmes de la constitution il s'en trouvait dégagé, mais pour un motif bien plus grave que la religion du serment. Rainaldus prétend que le saint-père avait acquis la preuve que les cardinaux l'avaient empoisonné avant de lui donner leurs voix, pour faire ces-

ser leur jeiîne forcé et afin que son règne ne fiit pas de longue durée.

Adrien, victime de l'ambition sacerdotale comprimée par la constitution de Grégoire, voulut prévenir dans la suite le renouvellement de semblables assassinats, et cassa les règlements du conclave.

L'infortuné pontife connaissait si liien ses meurtriers, qu'il dit à ses parents, accourus pour lui faire compliment de son élection : « Mieux vaudrait que vous fussiez venus avant mon élection ; le cardinal était en bonne santé, tandis qu'aujourd'hui les conclavistes en ont fait un pape moribond. »

Adrien ne fut ni consacré évèque ni même ordonné prêtre ; il eut le temps néanmoins d'écrire quelques lettres aux fidèles de la terre sainte pour relever leur courage, en leur annonçant que les croisés se disposaient à partir pour l'Orient.

Gomme sa maladie devenait de plus en plus grave, il voulut changer d'air et donna l'ordre de le transporter de Rome à Viterbe ; mais au moment où sa litière franchissait les portes de cette dernière ville, il rendit le dernier soupir.

On l'enterra dans l'église des Frères-Mineurs le 18 août 1276. Son tombeau existe encore de nos jours.

■lEA.N XXI

Divisions enlre les cardinaux. — Les habitants de Viterbe les contraignent à exécuter la constitution de Grégoire X. — Élection de Pierre Julien sous le nom de Jean XXI. — Commencements de son pontificat. — Charles d'Anjou fait hommage de ses États ■le Sicile au saint-pcrc. — Jean s'impose comme arbitre entre les rois de France et de Castille. — 11 meurt écrasé par la chute d'un pan de muraille.

Après la mort d'Adrien V, le saint-siège resta vacant pendant vingt-huit jours; enlin les cardinaux se réunirent dans le palais de \'itorbe, non en conclave, mais en simple assemblée, pour procéder à la révocation de la constitution de Grégoire. Désespérant de mettre d'accord les ambitions de leurs collègues, les plus sages déclarèrent qu'ils étaient résolus à se retirer dans leurs évèchés sans nommer de pontife. Cette détermination fut bientôt connue dans la ville; et comme les habitants de Viterbe redoutaient les suites d'un schisme, ils se rassemblèrent immédiatement devant le palais épiscojial et firent entendre des cris de mort contre les cardinaux.

Cette manifestation était provoquée par les procureurs et par les autres patriciens de la cour de Home, qui étaient venus à Viterbe pour surveiller l'élection du pape, et qui, connaissant l'ambition des cardinaux, savaient qu'ils apporteraient toujours des obstacles à la promotion d'un pontife tant qu'ils seraient en liberté. Ils se rendirent donc à la cathédrale, où les prélats avaient annoncé qu'ils liraient solennellement la révocation de la constitution de Grégoire X, et quand le métropolitain et ses assistants se présentèrent pour la publier, ils se jetèrent sur eu.\, arrachèrent les lettres des mains du patriarche, et le chassèrent avec sa suite à coups de bâton.

Après cette scène de violence, la foule se porta au palais épiscopal, et en brisa les portes; ensuite on s'empara des cardinaux et on les renferma eu con-

clave, pour qu'ils procédassent forcément à l'élection du pape. Sous l'inspiration de la terreur, bien plus que sous l'inspiration du iSaint-Esprit, Pierre Julien, cardinal-évèque de Tusculum, fut proclamé au premier tour de scrutin, et reçut le nom de Jean XXI,

Ce pontife, suivant quelques chronologistes, est compté pour le vingtième du nom, le dernier pontife Jean XIX étant mort en 1033, et l'antipape Jean XX ne devant point occuper de place dans l'ordre des chefs de l'Eglise. Suivant d'autres historiens, tous fougueux partisans de l'Église romaine, il est compté pour le vingt et unième du nom de Jean, parce qu'ils rétablissent la papesse Jeanne à son ordre chronologique, sous la dénomination de Jean ^'III.

Le nouveau pape était originaire de Lisbonne, où il avait étudié aux quatre facultés, ce qui le faisait nommer clerc universel, suivant le style de l'époque; il s'était néanmoins appliqué plus spécialement à l'élude de la médecine, et on lui doit même un trèsmauvais ouvrage sur la thérapeutique, intitule u le Trésor des pauvres, » qui est encore au Vatican.

Dès qu'il fut consacré, Jean révoqua la constitution du conclave en publiant une bulle qui est citée par Uainaldus; en même temps il doima l'ordre d'arrêter les personnes qui avaient fait violence aux cardinaux lors de son élection, et les fit comparaître devant une commission instituée spécialement pour les juger, déclarant anathémalisés tous ceux qui protesteraient contre la compétence de ce tribunal. En-

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Charles d'Anjou, roi de Sicile

suite il écrivit à Charles d'Anjou, que s'il voulait conserver des relations d'amitié avec le saint-siége, il eût à lui faire hommage de son royaume aux conditions dictées par le pontife Clément, surtout en ce qui concernait l'ordre de succession. Le roi de Sicile, dont l'autorité était encore mal affermie, se rendit en hâte auprès du saint-père, et vint lui prêter serment d'hommage lige.

L'année suivante, Jean voulut reprendre le projet des croisades, interrompu ])ar la mort des derniers papes; et comme les discussions qui régnaient entre Philippe le Hardi, roi de France, et Alphonse, roi de Castille, pouvaient dégénérer en une guerre terrihle et retarder par conséquent l'exécution de ses desseins, il envoya des légats pour rétablir la concorde entre ces princes. Dans le cas où les deux souverains auraient persisté dans leurs divisions, les délégués du saint-père étaient chargés de leur représenter, que le concile de Lyon ayant ordonné une paix générale entre tous les peuples de la chrétienté, sous peine d'excommunication et d'interdit, ils allaient être forcés de lancer l'anathème contre leurs personnes et contre leurs royaumes, s'ils n'acceptaient immédiatement le pape comme arbitre dans leurs querelles. Cette menace produisit son effet ; Philippe et Alphonse se réconcilièrent.

Jean envoya également des ambassadeurs à la cour de Rodolphe pour réclamer la réalisation des promesses qu'il avait faites relativement à la guerre sainte; de là, ses légats poussèrent jusqu'à la rési-

dence du kan des Tartares, pour essayer de convertir ces peuples à demi sauvages.

D'autres mandataires de la cour de Rome vinrent en Hongrie afin de mettre un terme aux guerres civiles qui dépeuplaient ce royaume et privaient le saint-siége du secours de leurs armées; enfin une légation envoyée à Gonstantinople fut chargée de sommer l'empereur grec de confirmer par une approbation solennelle la réunion des deux Églises.

Celui qui avait déployé cette activité prodigieuse, et qui dans le cours d'une seule année avait mis à exécution tant de projets, était non le pontife, mais bien le cardinal Jean Gaétan, qui dirigeait toutes les affaires du saint siège, Martin Polonais, Henri Stero, Ptolomœus Luccnsis, Bernard Guy, Platine, Naucler, et un grand nombre d'autres historiens, s'accordent à nous représenter Jean XXI comme le pape le plus nul qui jamais se soit assis sur la chaire apostolique.

Si la nature chez lui n'avait rien fait p:ur l'esprit, par compensation elle avait prodigieusement développé son corps ; aussi, confiant dans la force de sa constitution, «jui lui promettait une longévité séculaire, se flattait-il de posséder assez longtemps le trône pontifical pour voir naître et mourir deux générations d'hommes. Mais il en arriva autrement; un jour qu'il visitait le nouveau palais qu'il faisait construire à Viterbe, un pan de muraille s'écroula sur lui et l'écrasa. Cet événement eut lieu le 16 mai 1277. Les restes de Jean XXI furent déposés à Saint- Laurent de Viterbe.

NICOLAS III

Élection de Nicolas UI. — Ambassade des Grecs. — Rodolphe cède au pape les droits de l'empire sur l'Italie. — Traité entre Nicolas et Charles d'Anjou. — Causes de la haine du pape et du roi de Sicile. — Nicolas défend les tournois. — Querelles entre le pape et le roi de Hongrie. — Nicolas prépare sourdement les vêpres siciliennes. — Sa mort.

La constitution du conclave ayant été révoqui'e pour la deuxième fois par Jean XXI, les cardinaux purent donner carrière à leur ambition ; et six mois après la mort du dernier pape, la chaire apostolique était encore vacante. Enfin Jean Gaétan, cardinaldiacre du titre de Saint-Nicolas, l'emporta sur ses compétiteurs, et fut élu souverain pontife le 25 novembre 1277, sous le nom de Nicolas III.

Il était Romain de naissance et issu de la famille des Ursins. De vieilles chroniques rapportent que dans sa jeunesse on le présenta à saint François d'Assise, qui prédit que l'enfant serait le soutien des franciscains et le maître du monde. Jean Gaétan était bien fait de sa personne, et si modeste et si discret qu'on l'avait surnommé le Composé. Il avait prisses premiers grades ecclésiastiques en Angleterre et en France, dans les églises d'York, de Soissons et de Laon ; plus tard Innocent IV l'éleva à la dignité de cardinal, et l'institua protecteur des frères mineurs ; 'enfin, suivant les Pères l'agi et Desponde, il avait rempli en dernier lieu les terribles fonctions d'ini[uisiteur général de la foi.

Après son élection, Nicolas se rendit à Home et se fit consacrer solennellement dans la ba>ih(jue de Saint-Pierre. Il reçut dans cette ville les ambassadeurs de Michel Paléologue, qui venaient apporler de la part du patriarche de Conslantino])le et des autres prélats orientaux une profession de foi semblable à celle du concile de Lyon, et la promesse de

soumettre l'Église grecque au saint-siége. On vit en même temps à Rome, et pour la première fois, des chrétiens de Géorgie, qui s'annonçaient comme les ambassadeurs d'Abaka, kan de Perse, et qui venaient offrir le secours d'une armée contre les Sarrasins de Syrie. Le pape les accueillit avec distinction, et leur donna des lettres pour leur maître, en audience solennelle ; puis il les congédia et les fit accompagner par cinq frères mineurs, chargés de catéchiser le kan et de lui demander l'autorisation d'enseigner l'Evangile à ses peuples.

Ce fait de l'ambassade des Perses est contesté par des auteurs très-estimés, qui prétendent que cette comédie avait été imaginée par l'ambitieux Nicolas, pour frapper l'esprit grossier des rois de l'Occident, et pour augmenter le prestige de sa domination spirituelle et temporelle.

Rodolphe de Habsbourg envoya également une ambassade à Nicolas pour le prier de procéder à son couronnement, cérémonie qui n'avait ])U encore être faite à cause du malheur des temps. Le pape répondit (pi'il était prêt à lui donner bolennetlcinent la couronne impériale, sous la condition (|u'il abandonnerait à l'Église tous ses droits sur l'Italie. I e prince, qui heureusement n'avait point l'ambition de ses prédécessems, donna aussitôt ses pleins pouvoirs à Conrad de Tubingc, provincial des frères mineurs dans la haute Allemagne, pour (pi'il ratiliàt les traités conclus avec Grégoire .\, et pour qu'il renouvelât sa

HISTOIRE DKS PAPES

reiiolu uiiiiMi l'ii !a\i>ur ili» l'Et^lise roraaino rolativeiniMit aux liions qui lui avaient M conférés par les donations des rois et des princes, sans excepter même les villes de Bologne, d'Imola, de Faenza, de Forli, deCèsène, de Ravenne. de Rimini et d'Urbin. qui étiient depuis un grand nombre d'années sous la domination des empereurs d'Allemagne.

Le même ambassadeur fut chargé de conclure un traité entre Rodolphe et le roi de Sicile, concernant la démarcation de certains domaines. Comme le p:ipe avait une grande influence sur Conrad deTabins:c, il en profita pour se venger de Cliarlos d'Anjou, qui avait refusé de donner une de ses nièces en mariage à l'un de ses neveux, en répondant insolemment à son délégué : <^ Bien que Nicolas porte la chaussure rouge, croit-il donc sa famille digne do s'allier à la nôtre? Ne sait -il pas que sa grandeur tombera avec lui? >• Cette malencontreuse réponse fut la première cause des désastres de Charles d'Anjou.

Depuis ce moment le saint-père le poursuivit de sa haine; d'abord il lui ordonna de renoncer a\i vicariat de l'empire en Toscane et à la dignité de sénateur à Rome ; il l'obligea de s'engager avec Rodolphe à ne jamais rien entreprendre contre l'Allemagne sans l'autorisation du saint-siége; enfin il lui fit signer une constitution qui déclarait les papi's seuls et légitimes maîtres de Rome, en vertu d'une donation de Constantin.

Par cet acte, le roi de Sicile et l'empereur d'Allemagne reconnaissaient qu'à l'avenir ni empereur, ni roi, ni prince, ni seigneur titré, ne pourraient être mis en possession du gouvernement de la ville sainte à titre de sénateur, de capitaine, de patrice, ou sous quelque autre dénomination.

L'année suivante, Charles, prince de Salerne, (ils aîné du roi de Sicile, fit un voyage à la cour de France pour voir son cousin germain Philippe le Hardi. Son arrivée donna lieu à des réjouissances et à des tournois oîi toute la noblesse de France et d'Allemagne fut conviée. Nicolas, informé de la réception magnifique qui avait été faite au jeune prince, s'empressa d'écrire la lettre suivante à son légat le cardinal de Sainte-Cécile : «' On alfirmeque les tournois sont un exercice utile, et que la noblesse apprend dans ces réunions à s'exercer au maniement des armes pour la défense de la religion et de la terre sainte ; cependant les papes nos prédécesseurs en ont jugé autrement, puisqu'ils les ont proscrits, en refusant la sépulture ecclésiastique à ceux qui mouraient dans ces luttes condamnables.

<■ Nous voulons donc que vous excommuniiez publiquement les comtes, les barons, les chevaliers et les autres seigneurs qui ont pris part aux derniers tournois célébrés en France, jusqu'au jour où ils confesseront leur faute et imploreront la miséricorde de 1 Eglise. Ce n'est point aux séculiers à juger si ces exercices sont utiles ou condamnables ; ils doivent s'en rapporter à la décision du pape, et lui obéir comme à Dieu. »

A cette époque, frère Bonne-Grâce, nouveau général des frères mineurs, s'était rendu à Surien, résidence d'été du pontife, pour lui demander un protecteur, comme leur règle l'ordonnait, le priant d'accepter cette charge pour lui-même, à l'exemple

d'.Ucxandre IV. Le saint-père répondit au moine: <> 11 n'est rien ipie je fisse plus volontiers, mais les soins du gouvernement ne me pormot Iraient point d'apporter l'attention nécessaire au bien de votre ordre. » Alors le général tonsuré se tourna vers le neveu du pontife, Mathieu Rosso des Ursins, cardinal du titre de Sainte-Marie au Portique: « Et vous, seigneur, lui dit-il, consentirez-vous à être le protecteur de nos frères? >i Le cardinal ayant répondu qu'il acceptait, le pape lira un anneau de son doigt et le donna à son neveu pour marque de sa nouvelle charge. « Cet ordre, ajouta- t-il, n'a pas besoin de votre gouvernement ; il a des supérieurs sages et éclairés, plus capalilos que vous de le diriger; vous aurez seulement à le protéger contre ses adversaires, qui sont puissants et nombreux. »

Nicolas se montra toujours fort attaché à l'ordre des frères mineurs, et travailla même pendant plusieurs mois avec deux cardinaux, Jérôme d'Ascoli, évèi[ue de Palestrine, et Bensivenga, prélat d'Albane, pour former la déclaration de l'institut de leur société, qui fut publiée le 14 aoijt 1279.

Pendant le cours de cette année, éclata enHongrie une révolte des seigneurs contre les prêtres ; ceux-ci avaient poussé si loin l'esprit de domination, queles nobles, fatigués de leur tyrannie, avaient pris les armes pour les chasser; do là des luttes terribles à la suite desquelles les campagnes avaient été dévastées, les villes ruinées, les églises brûlées et les couvents saccagés. Pour arrêter les conséquences d'une révolution aussi grave, Nicolas dépêcha en Hongrie l'évèque Phihppe, auquel il donna en même temps la légation de la Pologne, de la Dalraatie, de la Croatie, de la Servie, de la Romanie et des pays voisins. Cet ambassadeur obtint du roi Ladislas III un édil contre les seigneurs hongrois, dans lequel il reconnaissait que l'Eglise romaine ayant apporté à son royaume la lumière de la foi évangélique, il lui devait pleine et entière obéissance ; qu'en conséquence tous ses sujets devaient exécuter les ordres de la cour de Rome, comme il le faisait lui-même. En même temps il convoqua un concile à Bude pour prendre des mesures sur cette importante question.

Dans l'intervalle rpielques seigneurs ayant fait comprendre à Ladislas que les prétentions des prêtres étaient aussi nuisibles à 1 Etat qu'elles étaient insultantes pour la dignité royale, le prince se rendit à leurs observations , et donna aux magistrats et aux citoyens de Bude l'ordre de chasser le légat de leur ville et de refuser des vivres à tous les piètres qui s'étaient rangés au parti de Rome.

Nicolas, instruit du mauvais succès de cette légation, fit tous ses efforts pour ramener le roi de Hongrie à des sentiments plus favorables ; il employa même l'intervention de Charles d'.\njou, dont Ladislas avait épousé la fille, et l'appui de Rodolphe de Habsbourg. Dans le même but, il adressa des lettres pathétiques à la reine, aux évêques et aux seigneurs de Hongrie ; il engagea son légat Philippe à rester dans lesenvirons de Bude et à employer son énergie pour subjuguer ce roi rebelle ; enfin, comme rien ne pouvait changer les sentiments hostiles de Ladislas, il se servit des grands moyens, et le menaça de relever ses sujets des serments qu'ils lui avaient prêtés, de met-

NICOLAS III

La moinaiUe au treizième siècle

tre SCS États en interdit, de l'excommunier et de nommer un autre souverain à sa place. Force fut bien au roi, qui redoutait les suites de la guerre civile, de se soumettre au saint-siégc ; le prince lit amende honorable, rétablit les choses sur l'ancien pied, permit au clergé de rentrer à Bude, et en signe de repentir il fonda dans la ville un hôpital auquel il assigna cent marcs d'argent de revenu annuel pris sur son épargne ; néanmoins il exigea que le légat Philippe sortit de son royaume et fût exilé en Pologne; ce à quoi le pape dût consentir.

Nicolas, doué d'une forte organisation, comptant sur un long règne, avait formé un plan infernal dont il poursuivait l'exécution avec une rare persévérance, et qui devait amener la domination absolue du saintsiége sur l'Italie, par l'exterioination des Français en Sicile. Mais Dieu ne lui permit pas de voir cet horrible massacre, qui eut lieu plus tard, et que l'histoire nous a conservé sous le nom de '\'è[)res siciliennes; il fut frappé d'une apoplexie foudroyante le 22 août 1280, et mourut dans la ville de Surien, près de Viterbe. Son corps fut transporté à Rome et inhumé dans la chapelle de Saint-Nicolas, à la basilique de Saint-Pierre.

La vie du pontife présente une preuve nouvelle de cette vérité, que le pouvoir suprême pervertit pres- (jue toujours les plus beaux naturels. Aussi longtemps qu'il avait été cardinal, Nicolas s'était montré d'un désintéressement parfait; dès qu'il fut nommé pape, il devint cupide ; il pilla les églises et les monastères, mendia de l'argent dans toutes les cours, et cela pour enrichir sa famille; en sorte que pendant le peu d'années qu'il gouverna l'Eglise, ses parents,

de pauvres et de gueux qu'ils étaient, se trouvèrent les plus riches et les plus puissants seigneurs d'Italie.

Lorsque la mort le surprit , il avait même l'intention de créer un royaume en Lombardie et en Toscane pour ses neveux ; heureusement Dieu, qui est plus puissant que les pontifes et les rois, vint frapper cette tète criminelle et empêcher l'exécution de ses projets coupables.

Ce fut cette même année que moui'ut le célèbre Albert le Grand, de l'ordre des frères prêcheurs, moins connu comme moine que comme magicien. La prodigieuse diversité de ses connaissances et le goiît qu'il avait pour les expériences d'alchimie , qu'il appelle lui-même opérati(jns magiijues, lui firent attribuer un pouvoir sinhumain ; ainsi , indépendamment de l'automate que saint Thomas d'Aquin, son disciple, brisa à coups de bâton, et qui était son ouvrage, on affirme qu'Albert donna à Guillaume, comte de Hollande, un banquet miraculeux dans le jardin de son cloître ; et que , malgré qu'on fût au cœur de l'hiver, les arbres parurent comme au printemps couverts de fleurs et de feuilles qui s'évanouirent comme par enchantement après le repas. Du reste, le nombre de ses écrits lui assure le titre du jilus fécond des polygraphes anciens ; ses œuvres forment vingt et un volumes in-folio: le ju-emier contient des commentaires sur la Logique d'Aristote; le second, le cinquième et le sixième , des notes sur la Physique; le troisième et le quatrième, des dissertations sur la Métaphysique, la Morale et la Politique ; cinq volumes renferment des commentaires sur l'Ecriture ; un volume contient des sermons; et les autres, des coiiiinenlaires sur le prétendu miracle de saint Denis.

insTomi: des papes

Divisions enire les cardinaux au sujet ie l'élection du pape. — Révolte à Viterhe. — Esaltation de Simon de Brie. — Viterbe est mise en inlerJit. — Martin IV est nommé sénateur do Rome. — Micliel Paléologue est e.\communié. — Vêpres siciliennes — Le pape dépo»e le roi d'Aragon. — Martin fait une donation du royaume d Aragon au comte de Valois. — Echecs du saint-père. Affaires du royaume de Sicile. — Mort du pape.

Il arriva lors de la mort de Nicolas ce qui déjà s'était présenté'' sous le règne précédent ; les cardinaux réunis à Viterbe pour procéder à l'élection d'un nouveau chef de l'Église n'ayant pu s'accorder, le saint-siége resta vacant pendant six mois. Charles d'.\njou profita de ce conflit d'ambitions pour s'assurer un protecteur dans le nouveau pape , en contribuant à son élection ; à cet efl'et, il se rendit à Viterbe et se mêla à toutes les iniriuues. Alors les cardinaux se partagèrent en deux factions : l'une, celle des Ursins, avait à sa tête les cardinaux Matthieu Rosso et Jourdain, parents du défunt i)a])e; l'autre était soutenue par le roi de Sicile et dirigée par Richard Annibaldi, dont la famille était une des plus puissantes à Rome.

Pendant la vacance du saint siège, Annilialdi était parvenu à enlever le gouvernement de Viterbe à Urso des Ursins. ce qui avait si fort exaspéré les cardinaux de cette famille, qu'ils traversaient toutes les élections pour fatiguer leurs collègues, et faire rendre à Urso le gouvernement de la ville. Enfin Chnries 'v-oyant qu'il était impossible d'arriver à une conclusion tant que ses ennemis seraient en liberté, fit sonner le tocsin d'alarme, réunit tous les citoyens, et vint assiéger le palais où se tenait le conclave ; les deux cardinaux des Ursins furent arrachés de leurs fauteuils et enfermés d'ans une chambre dont on mura les fenêtres et les portes, en ne laissant .qu'une seule ouverture pour leur faire passer du pain et de

l'eau. Cette mesure réussit parfaitement; trois jours après, les autres cardinaux de cette faction demandèrent eux-mêmes un nouveau conclave, et nommèrent pontife, avec ou sans l'inspiration du Saint- Esprit, Simon de Brie, cardinal prêtre du titre de Sainte-Cécile.

Le nouveau pape était né à' Mont-Pince en Brie; comme il avait longtemps habité Tours avec le titre de chanoine et de trésorier de la cathédrale de Saint- Martin, quelques auteurs italiens ont supposé qu'il était Tourangeau. Urbain IV, un de ses prédécesseurs. Français comme lui, l'avait élevé au cardinalat en 1261, et lui avait confié plusieurs légations dans sa patrie. On prétend que non-seulement il n'avait point ambitionné le pontificat, mais encore qu'il refusa de revêtir les insignes de sa nouvelle dignité. Néanmoins il finit par céder aux instances de la faction du roi Charles, et se fit introniser sous le nom de Mari in IV.

Dès le lendemain de son élection, A'iterbc fut déclarée en interdit et les habitants excommuniés, pour avoir exercé des violences contre les deux cardinaux Matthieu et Jourdain des Ursins; il lit mettre ces prélats en liberté; après quoi il se retira à Orviette, ne pouvant rentrer dans Rome , qui était, toujours divisée par les factions des Annibaldi et des Ursins, et où sa vie n'eût pas été en sûreté.

Pour mettre fin à ces disputes, et surtout pour hâler son retour dans la ville sainte, Martin chargea

MARTIN IV

deux cardinaux, Hatin, évêque d'Ostie, et Godefroi, diacre du titre de Saint-George au voile d'or, de menacer des foudres ecclésiastiques les deux factions, et d'ordonner aux citoyens de conférer à lui-même le gouvernement de Rome avec le titre de sénateur; ce qui fut exécuté , comme f atteste l'acte suivant : «L'an 1281, le lundi 10 mars, le peuple romain s'élant assemblé au son des cloches, selon l'usage, devant le Cnpitole, les nobles seigneurs Pierre de Conte et Gentil des Ursins, sénateurs et électeurs nommés par le peuple, considérant les vertus de notre saint-père le pape Martin IV et son affection pour la ville de Rome , espérant cpie par sa sagesse il pourra rétablir l'ordre et la paix parmi nous, nous lui avons donné le gouvernement du sénat, de la cité, ainsi que du territoire de Rome. En outre, nous lui accordons pleine autorité pour exercer ce gouvernement par lui ou par d'autres; d'instituer un ou plusieurs sénateurs, et pour tel temps et avec tel salaire qu'il lui plaira déterminer. Il pourra également disposer des revenus de la ville ou de la communauté du peuple romain ; il pourra réprimer les rebelles et les factieux par tous les moyens qu'il jugera convenables. Néanmoins le présent acte ne devra ni diminuer ni augmenter les droits du peuple ou de l'Église romaine, en ce qui concerne les élections de sénateurs, après la mort du pape Martin, n

Ce décret est une preuve irréfragable que les pontifes ne se regardaient pas à cette époque comme les souverains de Rome, puisque Martin sollicitait des citoyens une élection régulière pour avoir le droit de les gouverner.

Dès que le saint-père eut pris possession du palais de Latran, il s'occupa de remplir les engagements qu'il avait contractés envers Charles d'Anjou, relativement à la Sicile et à la Grèce. Les ambassadeurs de Michel Paléologue s'étant rendus à Rome pour renouveler le serment d'obédience au saint-siége, et-

Lcs Vêpres siciliennes

pour coiuplimcnler Martin sur son élection, celui-ci refusa de les recevoir, et leur lit signifier, par un des grands dii:nitaires de l'Eglise, cette sentence d'excoiuiuunicalion qu'il fulminait contre leur maître :

•> Nous déclarons aualhèiue à Michel Paléologue, iju on nomme empereur des Grecs, et nous délendons aux rois, aux princes, aux seigneurs cl aux autres hommes, de quelque condition qu'ils soient, ainsi qu'à toutes les villes ou communautés, de faire avec lui aucune société ou confédération, et de lui donner aide et conseil , sous peine d'être également excommuniés et déclarés en interdit. »

Michel, indigné de la conduite du pape, et comprenant que les intentions du saint-siége étaient de lui enlever l'empire d'Orient pour le donner à Philippe, gendre de Cliarles d'Anjou, prit aussitôt ses mesures alin de prévenir le coup qui le menaçait. Par ses soins, des émissaires parcoururent la Sicile, organisèrent des conspirations, renouèrent les intrigues anciennes avec les partisans de Nicolas ; si bien que d'une extrémité du royaume à l'autre, toutes les villes et tous les villages étaient devenus deis juntes actives qui n'attendaient qu'un signal pour agir. L'àme de la conjuration était Procida, noble citoyen de Salerne, proscrit depuis la chute de Mainfroi. Enfin le jour terrible arriva, jour à jamais mémorable, le jour des Vêpres siciliennes ! ! !

Laissons parler ïlézerai sur cette sanglante catastrophe : « Jean, seigneur de l'île de Procida, avait été dépouillé de ses biens par Charles et banni de Sicile, ce qui avait excité eu lui un tel ressentiment, qu'il forma le dessein d'introduire le roi d'Aragon, comme héritier de la maison de Souabe, dans le royaume de Sicile. Il se trouva secondé dans ses projets par Nicolas III, qui ne pardonnait pas à Charles d'avoir refusé sa nièce à l'un de ses neveux. Ces deux implacables ennemis des Français firent entrer Michel Paléologue et Pierre d'Aragon dans cette ligue; et pour réussir plus facilement à renverser la puissance de Charles d'Anjou, ils organisèrent dans chaque ville de la Sicile une conspiration infernale. L'or, prodigué par le saint-siége, acheta toutes les consciences, les conjurés étaient prêts, et l'on n'attendait plus qu'un signal pour commencer le massacre, lorsque Nicolas vint à mourir.

« Martin IV, son successeur, monta sur le saintsiége avec des sentiments bien diflérents, et se déclara le protecteur de Charles; mais les projets des conjurés n'en furent point abandonnés pour cela, l'exécution seulement en fut suspendue. Jean de Procida, déguisé en moine, se rendit à Constantinople, apprit à Michel qu'il venait d'être excommunié, et le détermina à envoyer ses émissaires en Sicile. Le prince lui donna trois cent mille onces d'or pour Pierre d'Aragon, avec l'autorisation de lever des troupes dans ses États, afin de hâter l'exécution de leurs projets. L'infatigable Procida se remit aussitôt '•n rojte, traveisa la ^léditerranée, et rejoignit Pierre à Barcelonne, où il était avec sa flotte prêt à mettre à la voile, sous prétexte daller faire la guerre aux Sarrasins, mais en réalité pour s'approcher des côtes de la Sicile sans exciter les soupçons de Charles d'Anjou. Pierre avait même eu l'adresse, pour mieux dissimuler ses projets, d'emprunter à Charles vingt

mille écus d'or, et une somme semblable au roi de France. Ses nombreuses galères prirent en effet le chemin de Tunis pour favoriser l'entreprise concertée, pendant que Jean de Procida débarquait à Palerme avec une troupe de hardis aventuriers.

u Quant à Charles, fasciné par une espèce de fatalité, il négligeait tous les avis secrets qu'on lui donnait sur cette conspiration, et ne songeait qu'à la conquête de Constantinople. Ses préparatifs étant faits, il voulut commander lui-même sa flotte, et vint assiéger Michel Paléologue dans sa capitale; malheureusement pour lui, son armée fut battue par les Grecs, et il se vit contraint de rentrer à Naples.

>i Cette nouvelle parvint bientôt en Sicile , et augmenta l'audace des conjurés : le jour de Pâques, 30 mars 1282, à l'heure de vêpres, aux premiers sons des cloches, les Siciliens se ruèrent sur les Français, les massacrèrent dans les rues, dans les maisons, et jusqu'aux pieds des autels; les femmes prenaient aussi leur part de cette boucherie ; on vit même des pères ouvrir les entrailles de leurs filles pour en arracher les fruits de leurs adultères avec les Français ; enfin, en moins de deux heures, huit mille victimes furent égorgées! » Telles furent les épouvantables conséquences de l'orgueil, de l'ambition d'un prince et de la vindicte d'un pape !

Charles d'Anjou, échappé au massacre général, se rendit aussitôt à Rome pour demander au pape justice de Michel Paléologue et de Pierre d'Aragon, dont il venait d'apprendre l'arrivée à Palerme, et surtout des Siciliens révoltés. Martin accéda à la demande du prince, renouvela la sentence d'excommunication contre l'empereur grec, et envoya Gérard Blanchi de Parme, avec le titre de légat, pour menacer les villes siciliennes des foudres de l'Eglise si elles persistaient dans leur rébellion. Cela fait, Charles, avec les débris de sa flotte, vint mettre le siège devant Messine. Cette ville offrit de capituler pour éviter les horreurs d'un siège, et sans nul doute son exemple eût entraîné les autres cités, si l'implacable tyran eiÀt voulu recevoir les habitants à miséricorde ; mais il suivit les conseils de son orgueil humilié, et répondit aux parlementaires qu'il avait juré de tirer une vengeance éclatante de Messine, et d'infliger à la Sicile entière un châtiment si terrible, que jamais aucune de ses villes n'oserait se révolter à l'avenir.

Or, comme les Siciliens savaient ce qu'était une vengeance du roi, ils ne songèrent plus qu'à se défendre ; le désespoir doubla leurs forces, et ils tinrent pendant un mois entierles troupes de Charles en échec. De son côté, Pierre d'Aragon s'occupait à réunir ses partisans dans le midi de l'île; mais comprenant qu'il lui serait impossible de soutenir une guerre contre les Français, qui, chaque jour, recevaient par mer de nouvelles troupes envoyées par Philippe le Hardi, il imagina cette ruse singuhère pour dissoudre l'armée ennemie. Il envoya des hérauts d'armes à Charles pour lui offrir de vider leur querelle par un combat à outrance, dans lequel ils seraient assistés chacun de cent champions d'élite. Charles, imprudent et présomptueux, accepta le défi, malgré les conseils et les défenses réitérées du pontife. Le jour de la rencontre fut assigné au 1" juil-

MARTIN IV

let 1283, et la ville de Bordeaux, qui npparleuait au roi d'Angleterre Edouard !"■, fut choisie jiour champ de bataille. Aussitôt les Français IcvèrenI le siège de Messine, et (Jharles accorda une trêve aux Siciliens jusqu'à l'issue de son combat avec Pierre.

Le pape Martin, plus clairvoyant que le prince, avait deviné la politique du roi d'Aragon ; aussi employait-il tous ses elTorts pour ruiner son parti. Nonseulement il l'excommunia, mais encore il le dégrada de la dignité princière et donna tous ses États à l'un des fds du roi de France, par une bulle ainsi conçue : « Philippe le Hardi désignera un de ses fds auquel notre légat conférera le royaume d'Aragon pour en prendre possession et pour en jouir pleinement, lui et ses descendants, à perpétuité, à condition néanmoins qu'ils se reconnaîtront vassaux du pape, et qu'ils nous payeront chaque année cinr[ cents petits tournois d'or à titre de cens. »

Pierre d'Aragon méprisa ouvertement les censures ecclésiastic|ues; les seigneurs, les magistrats, les évêques, le clergé et même les religieux de ses Etats imitèrent son exemple.

Enfin arriva le jour assigné pour le combat. Charles se rendit dans la plaine de Bordeaux, suivi de cent chevaliers, l'élite de sa noblesse; il entra dans le champ et y demeura depuis le soleil levant jugqu'iu soleil couchant. « L'Aragonais, dit Mézerai, n'avait garde de paraître ; néanmoins, à l'entrée de la nuit, il se présenta comme le champ était vidé ; il se rendit à la demeure du sénéchal de Bordeaux, se fit donner par ce magistrat 'un acte constatant sa présence en champ clos, et lui laissa ses armes pour servir de témoignage ; ensuite il se retira en grande hâte, sous prétexte qu'il redoutait quelque surprise de la part du roi Pliilippe de France. >■

Charles d'Anjou, honteux d'avoir été joué par son ennemi à la face de l'Europe, écri\it aussitôt à Martin pour qu'il le secondât dans sa vengeance. Le saintpère, qui avait déjà épuisé contre Pierre d'Aragon toutes les censures spirituelles, lui déclara une guerre acharnée, et prêcha encore une croisade contre lui. Ses missionnaires parcoururent l'Italie, la France, l'Allemagne, et promirent des indulgences plénières à tous ceux qui prendraient la croix contre l'Aragonais ou qui donneraient de l'argent pour la croisade.

Philippe le Hardi. i[ui avait accepté la donation

que le saint-père lui avait faite du royaume d'Aragon et de Valence, ainsi (jue du comté de Barcelone, pour Charles de \'alois, son second fils, se croisa avec jdusieurs seigneurs, et fit de grands préparatifs de guerre. Mais dans l'intervalle, Pierre avait prodigieusement avancé ses affaires : Lauria, son giand amiral, était venu mettre le siège devant Naples, avait attiré dans une embuscade le fils du roi de Sicile, Charles H, surnommé le Boiteux, et après avoir taillé en pièces les Français, s'était emparé du prince, qu'il avait emmené prisonnier àPalerme pour y être jugé. Constance d'Aragon parvint heureusement à empêcher que les Siciliens ne fissent mourir Charles le Boiteux; elle le fit enlevei- de Messine pendant la nuit, et l'envoya sous bonne garde à son mari.

Charles d'Anjou, ignorant ces événements, arrivait avec une flotte nombreuse et bien armée, décidé h accomplir ses projets de vengeance. Lorsqu'il futinstruit de la défaite de ses troupes et delà captivité de son fds, la colère qu'il en éprouva fut si violente qu'il tomba comme frappé de la foudre ; les soins qu'on lui donna le firent revenir à la vie, mais il en conserva des attaques d'épilepsie qui le conduisirent an tombeau quelques mois après. Tels furent pour ce prince les résultats déplorables de son usurpation de la couronne de Sicile et de la haine de Nicolas IIL

CMUi Ifigte fin du roi de Sicile affecta vivement le saint-père, qui se voyait par là privé d'un protecteur puissant; il chercha toutefois à nouer de nouvelles intrigues pour conserver le royaume à Charles II ; il écrivit en conséquence au légat (jérard : « Nous avons reçu du roi défunt des lettres patentes pour régir ses États jusqu'au jour où son fils pourra en prendre possession. Nous vous ordonnons donc de prendre toutes les mesures que vous jugerez convenables pour exterminer les rebelles et pour rétablir l'ordre dans les provinces soulevées contre leur souverain légitime. »

Martin n'eut pas le temps de mettre à exécution ses projets; le jour de Pâques, 25 mars 1285, après avoir célébré la messe et pris son premier repas avec ses chapelains, il s'évanouit; les méilecins appelés aussitôt déclarèrent que la maladie était sans gravité; malgré cette décision des hommes de l'art, il était mort au bout de trois jours. Il fut enterré dans l'église de Saint-Laurent de Pérouse.

Election d'Honorius. — Il conlinue la politique Je son prédécesseur. — Actions abominables des croisés en Catalogne. — Absolution des habitants de Viterbe. — Constitution du pape pour les États de Sicile. — Honorius protège le comte de Valois déclaré roi d'Aragon par Martin IV. — Excommunication contre la république de Veni:e. — Traité de Charles le Boiteux dé^approuvé par le pontife. — .Mort d'Honorius.

Quelques jours après la mort de Martin, les cardinaux élurent pour le remplacer Jacques Savelli, cardinal-diacre du titre de Sainte-Marie en Gosmedin, et l'iiitronisiTent sous le nom d'Honorius IV. Le nouveau pape, issu d'une famille noble delà ville de Rome, avait fait ses études dans l'université de Paris ; il avait ensuite été reçu chanoine à Chàlonssur-Marne; enfin Urbain IV l'avait nommé cardinal.

Honorius était, par suite de ses débauches, atteint de la goutte aux pieds et aux mains, et cette maladie l'avait si fortement attar[ué, qu'il ne pouvait célélirer la messe qu'à l'aide d'instruments très-ingénieusement exécutés. Après son élection, il se rendit à Rome pour s'asseoir sur la chaise percée, et le dimanche suivant il fut sacré et couronné.

Dès le lendemain il reçut les ambassadeurs de Rodolphe de Habsbourg, qui venaient se plaindre de ce que le pape Martin avait ordonné à ses légats de prélever une dîme sur les diocèses de Trêves, de Verdun et de Bâle, qui relevaient de l'empire, pour subvenir aux frais de la croisade contre le royaume d'Aragon; ils demandaient que cette concession fi'it révoi(uée, puisque la cause leur était enlièrement indifférente. Honorius ne voulut point admettre leurs raisons, sous prétexte que cette guerre étant faite par ordre du saintsiége contre un ennemi de l'Église, tous les alliés de Rome devaient en supporter les charges. La dîme continua d'être prélevée, et au printemps suivant l'armée française commença ses opérations en Catalogne.

Partout sur leur passage les croisés commirent d'épouvantables dégâts; les campagnes furent dévasti'es, les villes mises au pillage, les citoyens massacrés jusque dans les sanctuaires où ils se réfugiaient; les vierges violées jusque sur les marches des autels. Tous les couvents de la Catalogne, d'hommes ou de femmes, furent incendiés; les vases sacrés, les croix, les saints ciboires profanés dans des scènes de luxure; enfin les cloches mêmes des églises furent brisées à coups de marteau, et les débris partagés entre les soldats. Ces forcenés s'appelaient cependant les vengeurs de Dieu, et les prêtres, pour exalter leur fanatisme, ramassaient des pierres, et les jetant contre les victimes, criaient aux soldats: «Au nom du pape, tuez ces Catalans, ces .\ragonais, si vous voulez gagner le ciel!»

Exaspérés par tant de maux, les Espagnols prirent les armes à leur tour, tombèrent sur les Français el en firent un massacre général. Faute de combattants, la croisade se trouva tout naturellement terminée, et Philippe dut renoncer à l'espoir de donner le trône d'Aragon à son fils. Honorius, du reste, ne s'en inquiéta pas autrement; il était occupé pour le moment à vendre à la ville de N'iterbe l'absoltUion desanathèmes qu'elle avait encourus sous le règne de son prédécesseur. Le pontife posa pour condition première que les habitants renverseraient leurs murailles; qu'ils lui payeraient mille mai es d'or, et qu'ils élèveraient à leurs frais un hôpital dépendant de celui du Saint- Esprit, à Rome; en outre, il les priva de toute juri-

IIOÎÎORIUS IV

diction, et se iT«erva I;i l'arulti' de piMoéJor comme il le jugerait convenable contre les citoyens accusés de sédition. Le saint-père publia éj^alement une constitution pour la Sicile, et supprima plusieurs abus qui s'étaient introduits dans l'exercice du crouvernement,sous la domination de Charles d'Anjou. Il lança en même temps une bulle contre ceux des partisans du roi d'Aiagnn qui refusaient de se soumettre à Charles le Boiteux.

Peu de mois après ces événements, Pierre d'.\ragon mourut, laissant le trône de Sicile à Jacques, son second lils, qui fut aussitôt couronné à Palerrae.

Ce jeune prince avait déjà été excommunié par Honorius, ainsi que sa mère, la reine Constance. Lorsque le saint-père apprit la nouvelle de son sacre, il l'excommunia pour la deuxième fois, et mit en interdit toutes les villes qui reconnaissaient son autorité. Profitant ensuite de la division (|ui régnait dans la famille de Pierre d'Aragon, à cause du testament qui conférait au fils aîné les États d'Espagne, et ceux de Sicile à .Jacques, il essaya d'exciter une guerre entre les deux frères, et réclama la liberté de Charles le Boiteux.

Alphonse d'Aragon n'osa pas résister ouvertement au pape, dans la crainte d'une nouvelle croisade ; il temporisa, et lui adressa des ambassadeurs qui promirent en son nom de faire justice aux réclamations de l'Eglise dès qu'il aurait rétabli l'ordre dans son royaume. Honorius, trop rusé pour ne point voir le but des démarches de ses ennemis, exigea impérieusement la liberté de Charles II et l'engagement solennel qu'.\lphonse prendrait lesarmes contre Jacques, sous peine d'encourir les mêmes censures que son frère. Cette déclaration rompit les négociations; les ambassadeurs quittèrent Rome aussitôt, et le pape écrivit à son légat, le cardinal Jean Cholet, qu'il suspendît immédiatement de leurs fonctions tous les ecclésiastiques qui favorisaient Alphonse d'Aragon ou qui refusaient de l'excommunier dans leurs diocèses.

Pendant que le pape luttait avec énergie pour Charles le Boiteux, celui-ci faisait solliciter Edouard d'Angleterre de négocier la paix entre lui et Alphonse, offrant d'abandonner la Sicile entière et l'archevèelié de Reggio pour prix de sa liberté ; il s'engageait en outre à faire approuver le traité par le pape, et à obtenir de la cour de Rome la révocation des censures prononcées contre le roi défunt, contre la reine Constance et contre les deux ])rinces Alphonse et Jacques. Le projet de ce traité fut envoyé immédiatement au pontife, qui le rejeta comme attentatoire aux droits de l'Eglise romaine ; il défendit même à Charles de contracter aucun engagement avec ses ennemis, sous peine d'être compris dans leur excommunication.

Honorius s'occupa ensuite de lever les censures d'interdiction prononcées contre la ville de \'enise .sous le pontificat de Martin, par le légat Bernard, cardinal de Porto, à l'occasion de son refus d'armer une flotte contre les Siciliens révoltés. L'envoyé du saint-père prétendait que le fait seul de la répugnance des Vénitiens à secourir Charles d'Anjou suffisait pour les rendre passibles des anathèmes encourus par

les ri'beller;; en conséquence, il les avait excommuniés et avait mis leur ^•ille en interdit, ce qui avait dur^ jusau'à la mort de Martin. Ceux-ci s'étaient alors décidés à envoyer leurs ambassadeurs au nouveau pape, pour lui représenter qu'ils n'avaient jamais manqué de soumission envers le saint-siége, et qu« leur refus ayant été dicté par de simples considérations d'éc{uilé, ils le priaient de ne point maintenir plus longtemps l'anathème fulminé contre eux. Honorius fit droit à leur demande, et permit à l'évèque de ^'enise de lever l'interdit, sous la condition toutefois que les habitants ne prendraient aucune part dans l'a flaire de Sicile au détriment de l'Eglise romaine ou des héritiers du roi Charles.

Cet ordre ne fut pas plutôt donné, que le pape le révoqua, sur la nouvelle que le doge avait procédé rigoureusement contre les ciloyens qui s'étaient enrôlés pour secourir les Français sans la permission du conseil des Dix; il écrivit aussitôt une nouvelle lettre à l'évèque, et lui défendit de lever l'interdit avant que le chef de la république eût abandonné les poursuites faites contre ceux qui avaient obéi à son légat. Le doge et les Dix firent ce que le pape ordonnait, et lui députèrent deux frères prêcheurs et deux frères mineurs pour rendre témoignage de leur soumission à l'Église romaine; et enfin l'interdit qui couvrait Venise fut levé par l'évèque.

Ce fut le dernier acte d'autorité d'Honorius; il mourut, le 3 avril 1287, des suites d'une maladie affreuse causée par ses débauches ; ses restes furent exposés dans le palais qu'il avait fait bâtir près de la basilique de Sainte-Sabine à Rome. Il fut enterré à Saint-Pierre.

Les juifs étaient à cette époque l'objet de l'exécration des peuples d'Allemagne et de France, sans qu'on puisse expliquer la cause de cette haine universelle ; on les accusait d'égorger des enfants pendant la semaine sainte, afin de se servir du sang pour des opérations magiques: différentes chroniques répètent ces accusations atroces, et nous ont transmis des histoires de jeunes filles ou de jeunes garçons pendus ou crucifiés ; la plus remarquable de ces légendes est celle dujeuneVernertué à Vesel, en 1287.

Voici la version ignoble et atroce desBollandistes. « Verner était un garçon de quatorze ans, né au village et accoutumé à vivre du travail de ses mains. Il habitait Vesel, et s'était mis au service d'un juif pour porter de la terre dans une cave. Lorsque arriva la semaine sainte, son hôtesse lui dit : « Verner, ganle-toi « des juifs, voilà le vendredi saint, ils te mangeront. » Celui-ci ré|)liqua : « Je me confie à Dieu et n'ai point « de craintes. » Cependant, le jeudi de la sainte semaine, il se confessa et communia avant de commencer son travail; mais à peine était-il dans la cave, que les juifs so précipitèrent sur lui, le bâillonnèrent pour étouffer ses cris, ensuite le suspendirent à un poteau la tète en bas, pour lui faire rendre l'hostie qu'il avait reçue Après quoi ils le déchirèrent avec leurs poignards, lui ouvrirent les veines par tout le corps, et les pressèrent avec des tenailles pour eu exprimer jusqu à la- dernière goutte de sang. »

7 «^4 Vi,

Mort de sept cardinaui. — Élection du pape Nicolas. — Son histoire avant son pontificat. — Il continua la politique de ses prédécesseurs. — Conversion des Tartares. — Charles le Boiteux est mis en liberté. — Il est couronné roi de Sicile. — Les infidèles font la conquête de la terre sainte. — Nicolas revendique pour son siège le royaume de Hongrie. — Mort du saint-père. — Vices des ecclésiastiques au treizième siècle.

Après la mort d'Honorius, ce pape que Probus, évèque deToul, appelait le satrape de l'Antéchrist, les cardinaux s'assemblèient dans un nouveau palais qu'il avait fait construire. Mais comme les murs de cet édifice étaient encore humides, les grandes chaleurs de l'été en firent dégager des miasmes pestilentiels qui emportèrent sept des membres du sacré collège ; les autres prélats quittèrent Rome précipitamment, laissant le cardinal Jérôme d'Ascoli seul dans ce palais pendant neuf mois que dura la vacance du saint-siége.

A la fin de l'hiver suivant, les cardinaux se rassemblèreut une seconde fois en conclave, et au premier tour de scrutin ils élurent pape ce même Jérôme, évèque de Palestrine. Il fut soumis aux cérémonies ordinaires, et couronné le 25 février 1288, sous le nom de Nicolas IV. D'après Ciaconius, le pontife était originaire d'Ascoli, ville de la marche d'Ancône, et ses parents d'honnêtes et laborieux artisans.

Entré fort jeune dans l'ordre des frères mineurs, Jérôme s'y distingua par son application à l'étude, et parvint au grade de docteur en théologie. Saint Bonaventure, alors général de l'ordre, le fit minisire provincial de Dalmatie, d'oii il fut envoyé à Gonslantinople, par le pape Grégoire X, en qualité de nonce. Dans l'intervalle, la place de g^'né^al de son ordre étant devenue vacante, il fut promu à cette haute diernité dans un chapitre tenu à Lyon en 1274; plus '.ard il obtint encore la légation de France. Le pape

Nicolas III, en récompense de ses services, le nomma prêtre-cardinal du titre de Sainte-Potentienne ; et en sa faveur il fit augmenter les traitements que les prélats de France payaient aux légats du saint-siége.

Dans cette circonstance, Jérôme fit preuve d'un grand désintéressement, il refusa l'augmentation de ses subsides; et comme le pape, dans l'acte de promotion, l'avait appelé le ci-devant ministre général des frères mineurs, il se crut déchargé du généraiat, et ne consentit à reprendre ses fonctions qu'après un nouvel ordre de la cour de Rome. En dernier lieu, le ponlife Martin, son prédécesseur, lui avait conféré î'évêché de Palestrine.

Nicolas IV était le premier pape de l'ordre des frères mineurs. A peine sur le trône, son caractère et ses habitudes changèrent comme par enchantement ; de généreux il devint avare ; de lolérant il devint fanatique; avant son élévation il s'était montré très-attaché à l'Église, depuis il sacrifia même les intérêts du saint-siége à l'agrandissement de sa famille, et, ce qu'aucun prêtre n'avait fait avant lui, il devint le protecteur du parti des Gibelins; les ennemis déclarés de Rome; tout cela, il est vrai, secrètement, et tout en se montrant favorablement disposé pour les Guelfes et pour Charles le Boiteux.

Un mois après son exaltation, le pape créa six cardinaux, parmi lesquels se trouva Pierre Colonna, un de ses parents ([ui était déjà marié. Cette nomination devint le principe de la grandeur de la famille des

MUOLAS IV

(lolduiia, ([Hf iKiiis verrons doiuinei' 1 ll.-ilie sons les ri'pnrs suivants. Nicolas lei^ut cette année une am- ])ass .de du kan Argoun, souverain de l'Iran, ((ui lui ann )nçait la nouvelle que plusieurs chefs tartares avnent embrassé le fhristianisme ; le prince ajoutait d.-i is sa lettre, que son plus ardent désir était de se li'.re baptiser lui-même à Jérusalem aussitôt qu'il aurait arraciié celle ville aux inlidèles. i

Le saint-père, craignant avec juste raison que cette grande dévotion du kan pour la Palestine ne couvrit des vues ambitieuses sous le voile de la religion, lui écrivit (|u'il n'était nullement nécessaire de dillérer jusqu'à cette éi)0([ue sa conversion, et qu'il l'engageait à recevoir l'eau rémunératrice avant d'entreprendre la conquête de la terre sainte, si sa conscience était pure. Argoun ne répondit point au pape, mais il ne donna aucune suite à ses projets, et Jérusalem continua à rester au pouvoir des musulmans. Cbarles le Boiteux ne pouvant supporter plus longtemps les ennuis de la captivité, résolut de les l'aire cesser à tout prix et d'acheter sa liberté : par l'entremise d'Edouard d'Angleterre, il lit ofi'rir à .-Mphonse, et pour la seconde l'ois, de lui abandonner en toute propriété la ï^icile et l'archevêché de Reggio, et de lui procurer la paix avec Philippe le Bel et Charles de Valois. En outre, le prince s'obligea à donner pour otages trois de ses iils, et <à se constituer prisonnier du roi d'.Vragon, si dans un délai de trois ans il n'avait pas rempli ses engagements.

Alphonse accéda à ses propositions, mit le prince en liberté, et envoya des ambassadeurs à Rome pour justilier sa conduite passée devant le pape. Un consistoire ayant été assemblé pour les écouter, ceux-ci exposèrent longuement qu'il n'était pas équitable de rendre leur souverain responsable des actions de son père ; que longtemps avant la mort du roi Pierre il avait été mis en possession du royaume d'Aragon , et qu'il était injuste de vouloir l'en dépouiller; enfin ils terminèrent leur harangue en jiroposant au pape de lui payer un tribut et de mettre les États d'Alphonse sous la protection de l'Eglise.

Nicolas leur répondit : « Nous voudrions, seigneurs, trouver votre maître innocent; malheureusement luimême s'attache à nous prouver qu'il est coupable, en persévérant dans le péché. Ses troupes ne parcoulent-elles jias la Sicile? N'a-t-il pas envahi les terres du roi de Majorque, l'allié du saint-siége? Ne retient-il pas dans ses prisons Charles le Boiteux, et ne continue-t-il pas à gouverner le rovaume d'Aragon, au mépris de l'excommunication du jiape INIartin? Eh bien! malgré tout, nous sommes prêt à. recevoir votre maître en grâce, s'il vient à se jeter à nos pieds pour implorer notre miséricorde. »

Lorsque Nicolas se montrait si favorablement disposé ))0ur Alphonse, il croyait encore Charles le Boiteux dans sa prison de Barcelone; mais à peine eut-il appris que son protégé avait obtenu sa liberté, que, sans même prendre connaissance du traité qui lui était présenté, il entra dans une colère affreuse, et déclara qu'il cassait tout ce qui avait été décidé sans son autorisation.

Quelques mois après, l'hyiiocrite Martin couronna solennellement Charles II roi de Sicile, et en retour du serment d'hommage, il lui accorda l'autorisation

de pri'lever sur ses Etals des iliuics peiulant trois années pour subvenir aux frais d'une guerre contre Alphonse. Il annula tous les engagements contractés par ce prince, par Charles de Valois et par Edouard d'Angleterre, comme ayant été exigés contre les lois de la morale chrétienne. Enlin il déclara Alphonse et Jacques excommuniés et indignes de la couronne. Or, comme un désastre est toujours suivi d'un autre, le saint-pèi'e apprit de l'évèque de Tripoli la prise de cette ville par les infidèles, et le siège de Saint-Jean d'Acre par une armée de Sarrasins. Le prélat était venu lui-même à Rome, tant le danger était pressant, pour demander vingt galères bien armées et fournies de toutes les munitions nécessaires, afin de tenir la mer pendant une année sur les côtes de la Syrie; service que l'évèque de Tripoli offrait de paver très-généreusement. Nicolas s'empressa de faire droit à sa demande , et en moins de trente jours il avait fait venir les galères de Venise; toutefois, avant de les mettre à la disposition du prélat, il exigea de lui une forte somme d'argent et l'engagement de partager le commandement de la Hotte avec le patriarche de Jérusalem , dont il comptait tirer un nouveau tribut.

En compensation de ce sacrifice, le pape [iromit de jjubher une croisade pour exciter les chrétiens d'Occident à passer en Palestine ; ce qu'il exécuta fidèlement. Mais la fureur des croisades commen(;ait à s'affaiblir dans l'Occident; malgré les efforts de Nicolas et de ses légats, aucun prince ne consentit à se croiser, et la ville de Saint-Jean d'Acre tomba au pouvoir des musulmans. La prise de cette ville entraîna la perte de toute la Palestine. ' Ladislas III le Cruel, roi de Hongrie, venait enfin de recevoir la punition de tous ses forfaits, et avait été assassiné par un brave Poméranien au milieu de ses courtisans.- Comme il ne laissait point d'héri- I tiers, trois compétiteurs se présentèrent pour disputer sa couronne; Rodolphe de Habsbourg, le plus redoutable des trois, en prit possession comme d'un fief de l'empire, et la donna à son fils Albert. Le pape, furieux que Rodolphe se fût adjugé le royaume de Hongrie sans son autorisation, le réclama à son tour pour l'Église romaine, l'héritière de tous les empires, et menaça le prince des foudres ecclésiastiques, s'il ne lui restituait imméiliatement les États de Ladislas. Mais la mort ne lui permit pas de mettre ses menaces à exécution; il s'éteignit consumé de vieillesse le 4 avril 1292, et fut enterré à Sainte-^Iavie Majeure.

Nicolas possédait une vaste instruction; il aimait les sciences et les lettres, protégeait les savants, et prit même une jiart très-active à la fondation de la célèbre université de Montpellier ; malheureusement il avait puisé dans l'ordre des frères raineuis cet esprit d'intolérantisrae qui veut imposer ses croyances à tout l'univers et qui ne recule devant aucun moyen de convorsimi.

Sa mémoire doit être signalée à l'exécration des hommes, parce (|ue le premier il constitua régulièrement des tribunaux d'impiisiteurs dans les villes de Venise et d'.-Vvignon pour exterminer les hérétiques; il augmenta et confirma les privilèges des dominicains, (pii étaient en possession de ces affreuse^^

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l'UIvnd du palais papal

fonctions; il leur donna pouvoir d'interpréter leslois ecclésiastiques à leur guise ; il les autorisa à poursuivre les liérétiques par le fer et par le feu, à leur enlever leurs biens, à les priver de leurs emplois, de leurs honneurs, de leurs bénéfices, non-seulement eux, mais encore leurs enfants, leurs fauteurs, leurs adhérents, et ceux iiui tenaient des emplois, des honneurs, des bénéfices des seigneurs excommuniés ou qui les avaient obtenus par leur protection.

Nicolas leur permit en outre de faire abattre les maisons qui avaient servi aux hérétiques, ainsi que les maisons adjacentes, et rendit une bulle par laquelle il était enjoint aux seigneurs et aux magistrats des villes que traversaient les inquisiteurs, de leur prêter main-forte, de leur obéir en toutes choses, de procéder contre tous les ecclésiastiques réguliers, quels qu'ils fussent, malgré leurs privilèges, même contre les abbés, les évoques et les archevêques qu'ils désigneraient : plaçant ainsi leur juridiction au-dessus de toutes les autorités, et ne les faisant dépendre que du siège de Rome.

A l'exemple d'un de ses prédécesseurs, Nicolas profana les tombeaux de ses ennemis ; il fit déterrer les cadavies de Jean de Beziers, cordelier, et de

Pierre Cassiodore, soi. disciple, et commanda au Jjourreau de les brûler sur un bûcher et de jeter les cendres au vent, parce que ces saints moines avaient prêché contre lui pendant leur vie.

Enlin, pour terminer l'histoire de son règne, nous citerons une proclamation que MénarJ, comte de Tyrol, adressait à ses sujets lorsque le saint-père cherchait à les pousser à la rébellion. « Donnez aux évèques votre robe, ils vous voleront votre manteau, disait le prince ; qui pourrait être assez insensé ou assez lâche pour souffrir sans se plaindre l'orgueil, le faste, l'avarice, la perhdie, les débauches, et pour tout dire, tous les crimes de ces infâmes?

« Les occupations des prêtres sont de faire des bâtards, de présider à des orgies et d'inventer de nouveaux moyens pour extorquer l'argent des peuples. Eh quoi ! n'est-ce pas assez que le berger tonde la brebis; faut-il encore (ju'il fégorge?...

«Assez longtemps nous avons été sousle prestige des cérémonies religieuses ; assez longtemps nos esprits ont été terrifiés parla crainte d'un enfer qui n'existe point ; assez longtemps nous avons été foulés aux pieds des prêtres; relevons -nous donc enfin, et crions : Moil et extermination à ces ennemis de l'iiuiuanilé ! >'

VACANCE nil SAINT-SIEGE

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