‹ Histoire des papesChapitre 14 sur 37 · YACAXGE DU SAINT-SIEGE · texte numérisé non relu

YACAXGE DU SAINT-SIEGE

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Divisions enlre les cardinaux. — Sédition à Rome. — Le conclave se rassemble à Pérouse. — Singulière élection de Pierre

de Mouron. — L'hostie miraculeuse de Saint-Méry.

Après la mort de Nicolas IV, deux factions se formèrent dans le sacré collège pour l'élection du pape; celle des Guelfes avait à sa tête le cardinal Matthieu Rosso des Ursins; celle des Gibelins, Jacques Colonna, l'eûnerai déclaré de Charles, roi de Sicile. ^Malgré la haine que se portaient les deux partis, le conclave s'assembla au palais de Sainte-Marie ]\Iajeure. L'évèque d'Ostie, Latin des Ursins, ouvrit les séances par un discours rempli de sagesse ; mais il ne fut point écouté, et dix jours après, les conclavistes se séparèrent sans nommer de pape ; le mois suivant ils se réunirent de nouveau au palais de Sainte-Sabine sûr le mont Avenlin, pour se séparer une seconde fois; enlin. après plusieurs tentatives d'accommodement inutiles, ils se retirèrent dans leurs terres.

Pendant leur absence eut lieu l'élection des sénateurs à Rome, ce qui occasionna une violente sédition. On se battit dans les rues, on pilla les maisons, on mit le feu au palais des Guelfes ; et quelques cardinaux qui étaient dans la ville sainte ajant voulu se montrer eiT habits sacerdotaux pour arrêter les désordres, furent assaillis à coups de pierres et chassés honteusement. Après plusieurs mois de combats et de bittes, les sénateurs furent élus et le calme se rétablit. Trois cardinaux revinrent aussitôt s'installer au palais de Latran pour nommer un pontife; mais comme ils craignaient (|ue leurs collègues, réfugiés à Viterbe, ne lissent de leur côté une seconde élection, ils leur écrivirent en ces termes : « Nous pourrions sans votre concours jjrocéder à l'exaltation d'un pape, puisque vous demeurez hors de Rome ; cependant nous préferons vous attendre quelques jours l'our former un conclave plus régulier. Ilàtez donc

votre départ, et réfléchissez qu'il est urgent de metti e un terme à la vacance du saint-siége. »

Cette déclaration fit craindre un schisme , car si d'une part les trois cardinaux qui étaient à Rome avaient le droit d'élire un pape, à cause du privilège du Ueu, les autres de leur côté pouvaient prétendre aux mêmes droits en raison de leur nombre. Les plus habiles jurisconsultes furent consultés à cet égard, et le résultat de leur délibération fut que les cardinaux étaient tenus de se réunir tous à Pérouse, pour mettre fin aux déplorables divisions qui avaient privé la chrétienté d'un chef suprême pendant vingt-sept mois.

Dans ce nouveau conclave, les intrigues recommencèrent avec la même ardeur que dans les précédentes réunions, et menaçaient de prolonger la vacance du saint-siége, lorsque heureusement un incident tout à fait étranger aux élections suspendit les disputes : le frère du cardinal Napoléon de Saint-Marc s'étant tué en tombant de cheval, ce prélat demanda à quitter le conclave pour rendre les derniers devoirs à son frère. Jean Rouccamace, évêque de Tuscuhim, profita de cette circonstance pour rappeler aux membres du sacré collège que la mort pouvait bientôt les frajiper à leur tour, et que Jésus-Ciirist était apparu à un saint liuninie nommé Pierre de Mouron, auquel il avait révélé iju'il les ferait tous inoiuir avant (jualre mois, s'ils ne s'empressaient de terminer le conclave. Sous l'inspiration de cette singulière prophétie, un d'eux proposa Pierie de Mouron lui-même comme pape; cet avis prévalut sur tous les autres, et le pieux anachorète fut aussitôt proclamé chef de l'Eglise, sous le nom de Célestin V.

Nous ne devons point passer sous silence le fd-

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Scènes grotesques à Rome, ù l'occa^inn de la nomiiialioH du |>ape

Mieux miracle que Jean Milan! rapporte à cette époque dans sa Chroniijue, et qui mit en émoi toute l;i chrétienté. Le fait eut lieu en P^ance et clans la ville de Paris. « Une pauvre femme, dit la légende, avait emprunté trente sous à un juif, et lui avait donné comme gage de sa dette sa meilleure rnbe. La lête de Pâques étant proche, la femme vint trouver le juif, le pria de lui prêter son vêtement pour un seul jour, afin qu'elle put se présenter décemment à la table de la communion. D'abord l'usurier refusa, et ne s'adoucit ensuite que sous la promesse qu'elle fit de lui apporter l'hostie consacrée que le prêtre devait lui remettre. La malheureuse ayant en effet reçu 1 Eucharistie à Saint-Méry, sa paroisse, elle conserva l'hostie dans son livre de prières et la remit au juif. Ce mécréant plaça le corps de notre Seigneur sur un coffre et le coupa avec un canif ; aussitôt le sang jaillit de chacune des coujnires. Au lieu d être louché de ce prodige, sa rage s'en accrut, il perça l'hostie avec des clous ; le sang coula avec encore plus d'abondance; il la jeta dans le feu, mais immédiatement elle sortit du foyer et voltigea par la chambre; enfin il la ramassa et la plongea dans une chaudière d'eau bouillante; aussitôt l'eau fut changée en sang, et l'hostie, s'éievant au-dessus de la chaudière, prit la

forme Je Jésus-Christ lui-même attaché sur la croix. La femme et l'enfant du juif, qui avaient été témoins de ce miracle, se jetèrent àgenoux pour adorer Dieu.

« En ce moment un grand mouvement avait lieu dans la rue des BlUettes; le jeune fils de l'usurier vint sur la porte par curiosité, et vit quantité de gens qui se rendaient à l'église de Sainte-Croix de la Bretonnerie pour entendre l'office divin. — Où allezvous? demanda l'enfant à ceux qui étaient les plus proches de lui. — Nous allons adorer notre Dieu, répli((uèrent ceux-ci. — Oh bien, c'est peine perdue, ajouta lu petit juif ; mon père vient de le tuer.

« Une femme, surprise de ces paroles, pénétra dans la bouti([ue et trouva une hostie surnageant dans une chaudière; elle la prit dans une cuillère et la porta au curé de Saint-Jean en Grève, à qui elle rapporta les paroles du jeune israélite. A son tour le prêtre en renilit compteàSiraon de Bally, évèque de Paris : lejuif et toute sa famille furent appliqués à la question et avouèrent le crime. Depuis cette aventure, l'hostie miraculeuse fut conservée à Saint-Jean en Grève, et Renier Flaming, bourgeois de Paris, fit élever une chapelle sur l'emplacement de la maison du juif qu'il donna ensuite aux frères hospitaliers de la Charité Notre-Dame. » Conte absurde, bille^vesée catholique I

CELESTIX V

Histoire de Pierre de Mouron avant son pontificat. — Les cardinaux veulent le retenir de force dans Pérouse. — Sacre de Célestin. — Nouvelle promotion de cardinaux. — Le saint-père accorde de grands avantages au roi Charles. — Artifices et fourberie du cardinal Gaétan puur arrivera la papauté. — Imbécillité de Célestin; il abdique.

Pierre de Mouron était né en 1215 au diocèse d'Isernia, dans la province de la Pouille. Son père s'appelait Angelier et sa mère Marie ; tous deu.\ étaient de pauvres cultivateurs; ils avaient eu douze (ils, et Pierre, qui était le onzième, fut le seul qui se voua au service de Dieu. Dès sa plus tendre enfance il manifesta un goiit si prononcé pour la prière et le recueillement, que sa mère se détermina à lui faire apprendre à lire et à lui donner même (|uelque teinte des saintes Écritures. Parvenu à l'âge d'homme , Pierre se retira dans un ermitage situé sur le penchant d'une montagne voisine du château de Sangre; plus tard, ne trouvant pas cet asile assez solitaire, il gravit le sommet des rochers qui couronnaient la crête des monts, et se creusa une celltdc (jui était plutôt un véritahle tt-rrier , car elle était, si étroite, i[u'à peine pouvait-il s'y tenir dehout ou s'étendre pour se coucher.

11 demeura trois ans dans cette grotte, vivant des tiumûnes des paysans qui venaient solliciter le secours de ses prières. Comme un grand nombre de personnes pieuses l'engageaient à se faire ordonner prêtre, il se rendit à Rome, où, malgré son ignorance, il reçut les ordres. Après quoi il vint au nioiil de Mouron, près de Sulmone, ville épiscopale de l'Abruzze ultérieure, où il passa cinq années dans une caverne. Il fut encore obligé d'abandonner cette detneure, parce que les cultivateurs défrichaient les

bois qui couvraient les flancs de la montagne. Il se retira alors sur un autre coteau appelé le coteau de Magelle , qui avait une grotte très-spacieuse ; il fit élever un autel dans cette retraite, et l'habita avec plusieurs anachorètes ses disciples.

Pierre de Mouron passait des semaines entières dans le jeune et dans les macérations; ce qui lui occasionnait des lièvres extatiques et des accès de folie , pendant lesquels il était privé du sens de Fouie et de la vue. Les frères qui se trouvaient autour de lui prenaient ces extases pour des révélations, et regardaient comme des prophéties les paroles incohérentes qu'il prononçait ))endant ces étranges hallucinations. L'ignorance venant en aide àIasu|)crstition, l'anachorète avait ac(juis une réputation de sainteté dans toute l'Italie, et un grand nombre de pèlerins venaient faire leurs dévotions au mont de flagelle pour demander. à Pierre sa bénédiction. L'aftluence des visiteurs devint même si considérable, que les frères se décidèrent à utiliser les présents tpii leur étaient offerts, et sollicitèrent du pape Urljain IV l'autorisation de fonder un monastère et de vivre eu cuinnmnauté sous la règle de saint Benoît ; ce qui leur fut accordé.

Uuant à Pierre, bien loin d'apporter quelque adoucissement il son genre de vie, il redoubla d'austérités, se fit murer dans sa cellule, et ne laissa (ju'un guichet qu'il ouvrait une fois par jour pour recevoir

du pain et ilo l'oau on (-.ivl petite quautilt-. Les ililuaiic-lies t't les jours de grandes fêtes , la seule récréation qu'il se permît était d'ouvrir une seconde fois son guichet pour célébrer la messe, afin que le frère qui la servait put dire les répons de l'ol'lice. II couchait sur la terre humide, sans paille ni foin, avec une pierre pour oreiller; il portait une ceinture de chaînes de fer et une cotte de mailles pour chemise. Enfin la légende ajoute qu'il s'exiialail de sa cellule et de son corps une odeur tellement infecte, que personne ne pouvait approcher sans en être suffoqué. Tel était l'homme que les cardinaux venaient d'élever à la papauté.

L'élection ayant été régulièrement faite, les cardinaux députèrent cinq d'entre eux au couvent de Pierre de Mouron. .Vrrivés à Sulmone, les ambassadeurs gravirent la montagne par un chemin trèsrude, et se présentèrent à la cellule du reclus, qui avait ouvert son guichet pour les entendre; là ils virent au fond de ce tombeau vivant, à la lueur d'une lampe fumeuse, un vieillard d'environ soixante-douze ans, hâve, exténué par les jeûnes, la liarbe hérissée, les yeux enflammés et remplis de larmes; ils se découvrirent devant lui et se prosternèrent le visage contre terre. Après une courte prière ils se relevèrent, et l'archevêque de Lyon porta la parole au nom de tous, il annonça à Pierre qu'il avait été élu souverain pontife par la volonté de Dieu, pour faire cesser les troubles qui désolaient l'Église.

A cette nouvelle aussi extraordinaire qu'inattendue, le pauvre fanatique ré[)andit des larmes abondantes, et demanda qu'on lui permît de se recueillir avant de donner une réponse; il prit le décret qui lui conférait la papauté, et referma le guichet de sa cellule. Trois heures après, on l'entendit crier : « J'accepte le pontificat! " Aussitôt on démolit sa prison, et les cardinaux vinrent lui baiser les pieds.

Cette étrange nomination excita la curiosité générale; de tous côtés on accourut pour voir le nouveau pape; cardinaux, évêques, nobles, princes et rois, tous se rendirent au mont de Mouron; Charles le Boiteux et son iils voulurent même tenir les brides de l'àne sur lequel monta Pierre lorsqu'd se rendit à la ville d'.\([uila.

Le nouveau pape, quoique fort ignorant, avait une âme simple et bonne; néanmoins il se montra d'une extrême méfiance envers les cardinaux et le clergé séculier, et ne donna sa confiance qu'au roi Charles et à quelques jurisconsultes qu'il avait pris en grande affection. Il choisit même un laïque pour secrétaire, au grand scandale des prêtres, qui censurèrent fortement cette innovation, et il nomma à un grand nombre de charges ecclésiastiques des religieux de l'Abruzze, de préférence aux prêtres romains. Ensuite il envoya aux cardinaux l'ordre de se rendre dans la ville d'Aquila, où il voulait établir provisoirement sa résidence, ne pouvant faire le voyage de Pérouse pendant les chaleurs de l'été, à cause de ses infirmités.

Ceux-ci, mécontents de cette mesure, lui répondirent « qu'il était impossible de déplacer la cour sans des frais considérables ; que d'ailleurs une démarche semblable établissait un mauvais précédent, attendu que si jamais on élisait un pape en pays

étranger, on alléguerait cet exemple pour enlever !a résidence de Rome aux pontifes. Ils lui citaient le pape Martin IV, qui avait préféré la captivité à la honte de se retirer dans la Pouille. Quant à votre excuse sur la difliculté de voyager au mois d'août avec vos infirmités, ne pouvez-vous donc, ajoutaientils, faire en litière une course de vingt lieues? »

Pierre de Mouron ne se laissa pas intluenoer par leurs raisonnements, et à l'instigation du roi Charles, il déclara aux cardinaux qu'il était résolu à habiter la ville d'Aquila et à s'y faire consacrer. En effet, il chargea Hugues Séguin, qu'il venait d'élever au siège d'Ostie, vacant par la mort récente du cardinal Latin des Ursins, de tout disposer pour la cérémonie. Au jour fixé pour le sacio, lui-même se revêtit des ornements pontificaux, et se fit couronner de la mitre ornée d'or et de pierreries par le cardinal Napoléon ; ensuite il s'assit sur la chaise percée, et les rois, les évêques, les cardinaux et le clergé lui prêtèrent serment d'obéissanci^ en lui baisant les pieds. Le lendemain il célébra la messe et prit le nom de Célestin ^' ; après la cérémonie il monta sur une estrade dressée sur le parvis de l'église, et donna sa bénédiction au peuple.

Célestin était rempli de sens et de modestie, il parlait peu et toujours en italien, ne connaissant point la langue latine. .lamais il ne prenait conseil des cardinaux, qu'il appelait les ennemis de la foi et les sangsues des chrétiens. Un seul passage de la lettre synodale qu'il écrivit le jour de son installation suffit pour faire connaîlie l'humilité de son esprit et la charité de son àme.

« Depuis un demi-siècle , écrivait-il aux évêques, nous avions renoncé à tous les soins des affaires du monde pour nous vouer entièrement à Dieu ; aussi à la nouvelle de notre élévation au pontificat nous avons été épouvanté de la grandeur de cette dignité. Nous avons courbé notre front dans la poussière, comme écrasé sous la charge que le Christ venait de poser sur nous, suppliant ce divin maître d'envoyer à notre intelligence la lumière qu'il fit descendre sur ses apôtres, afin de fortifier notre cœur contre le danger du pouvoir et des honneurs. Après une prière fervente, nous nous sommes relevé avec la résolution de rétabhr la pratique de la morale évangélique dans l'Église, en confiant l'administration de ses biens temporels aux séculiers capables de les administrer, et le salut des fidèles à des prélats vraiment dignes d'être les ministres d'un Dieu de paix et de charité.

« Nous consacrerons toutes nos veilles à accomplir cette mission sainte ; mais si nos efforts ne peuvent détruire les vices de la cour de Rome, si malgré notre persévérance et notre fermeté nous voyons l'impossibilité de chasser hors du sanctuaire l'ambition, l'avarice, la débauche et le crime, nous jetterons à nos pieds la couronne mondaine des papes, pour retourner dans notre solitude pleurer sur les malheurs des peuples. »

Il s'informa en effet très-scrupuleusement des prêtres que le peuple italien reconnaissait comme véritaijlement dignes de vénération ; il s'en trouva seulement douze, dont sept Français et cinq Italiens ; il les nomma immédiatement cardinaux, au grand scandale des anciens prélats qui composaient la cour du

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