‹ Histoire des papesChapitre 15 sur 37 · CELES'I'IX · texte numérisé non relu

CELES'I'IX

pape diilunt. Il renouvela les décrets ilii conclave publiés par Grégoire X, et ordonna qu'ils seraient exécutés dans toute leur rigueur, lorsque le saint -siège viendrait à vaquer soil par la mort du pape, soit par sa renonciation au ponlilicat. Celte mesure jirudente acheva d'indisjioser les membres du sacré collège contre Gélestin, et leur haine devint plus violente encore lorsque le saint-père eut déclaré qu'il voulait établir sa résidence à Xaples, capitale des Etats de Charles le Boiteux. Une conjuration se forma contie lui pour le renverser du trône, et l'ambitieux cardinal Benoît Gaétan se mit à la tête des conspirateurs.

^'oici la ruse qu'il imagina pour déterminer Céleslin à quitter le pontificat. Ayant élé prévenu par un camérier que le pape se renfermait souvent dans une chapelle secrète pour se livrer au jeûne et à la prière, comme il faisait dans sa cellule du raont de Mouron, le cardinal lit percer les murailles derrière la place occupée par un Christ, et introduisit dans l'ouverture un portevoix qui communiquait avec une chambre de l'étage supérieur; alors, pendant le silence de la nuit, lorsque le pontife se retirait dans sa chapelle pour prier, il lui criait d'une voix terrible: « Gélestin, Gélestin, rejette le fardeau de la papauté ; c'est une charge au-dessus de tes forces ! »

Comme le saint-père voyait que, malgré ses efforts, les désordres du clergé s'accroissaient , son imagination, déjà très -affaiblie, prit cet avertissement pour un ordie du ciel, et il promit à Dieu de retourner dans son ermitage. Néanmoins il hésitait encore, craignant d'avoir été sous le prestige du démon , ne sachant pas s'il lui était possible de renoncer canoni(j\iement à sa dignité, et n'osant consulter personne à ce sujet. Plusieurs semaines se passèrent dans celte perplexité d'esprit ; enfin, un soir la voix s'étani fait entendre plus mena(,ante que les nuits précédentes, Gélestin s'écria en pleurant : « On prétend, mon Dieu, que j'ai tout pouvoir dans ce monde sur les âmes, pourquoi donc ne puis -je assurer le salut de la mienne et me di'charger du poids de ma dignité pour mon repos? Si-igneur, ne savez-vous pas que vniime demandez l'impossible, et ne m'avez-vous donc élevé si haut tjue pour me précipiter dnn« l'alMine?

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IIISTOIUK ])KS l'APES

■■ D'apics los iua.\imes dos papos, je peux loiil cl je suis infaillible; oorainont se fail-il que de tous fdtos des plaintes s'élèvent contre moi? Ne suis-je pas obligé de reconnaître inoiTmèrae l'iuipossibilité d'empêcher l'inconduife, la débauche, les exactions et les divisions de mes ecclésiastirpies? Ne vaudraitil pas mieux repousser la tiare du pied et i'uir celte Habylone impure, qu'on appelle lE^dise, afin de me vouer comme autrefois entirienient à vous, Seigneur, dans une solitude inaccessible? M'avez-vous donc condamné à porter cette croix jusqu'à ma dernière heure T >->^taètan répondit par son porte-voix : « Abdique la papauté, Géiestin, abdique la papauté! »

Cinq jours après, Pierre de Mouron lit venir dans son palais quelques cardinaux ; il leur rappela comment il avait passé sa vie dans le repos et dans la pauvreté; comment il avait été arraché à cette vie contemplative qui lui avait mérité la protection du Seigneur; et il ajouta en versant d'abondantes larmes : « Mon grand âge, mes manières rustiques, la simplicité de mon langage et de mes mœurs, l'ignorance de mon esprit et mon peu d'expérience des intrigues ecclésiastiques , me font craindre de tomber dans un abîme. Je crois qu'il m'est impossible d'éviter la damnation éternelle si je reste pape, et je viens vous demander l'autorisation de céder cette dignité à un plus digne que moi. »

Les cardinaux feignirent d'éprouver une grande répugnance à donner une réponse , et conseillèrent au pontife d'ordonner des processions et des prièies publiques afin d'obtenir que Dieu lui manifestât sa volonté pour le plus grand bien de l'Église.

Mais les moines célestins ne furent pas plutôt instruits du dessein de leur fondateur d'abdiquer la tiare, qu'ils en répandirent la nouvelle, et se mettant à la tête des Napolitains, accoururent en foule au palais pontifical, en brisèrent les portes, et pénétrant jusqu'à la cellule du saint-père, s'agenouillèrent devant lui, et le supplièrent de garder la tiare, le glorifiant comme le seul prêtre qui se fût montré digne d'être appelé le Père des fidèles depuis l'apôtre Pierre. Le roi de Sicile, les évêques, les cardinaux, les seigneurs, les religieux, tout le clergé, vinrent proces- «iontuOlerncnt 1p supplier di' ne point iiluliquer.

iK'vant une démonstration aussi générale, Céleslin sentait sa résolution s'ébranlei', il gardait le silence, et ne répondait que par ses larmes aux témoignages d'amour de tout ce peuple. Enfin, il s'avança vers une fenêtre et donna sa bénédiction à la foule qui se pressait dan« la cour du palais. Chacun espéra que le saint père avait abandonné ses pensées d'abdication; mais la voix mystérieuse de la cliH])elle recommença ses lugubres avertissements, et le saint-père se détermina à lui obéir. Le jour deJa tète de sainle Luce, il parut dans le consistoire des cardinaux, la tiare au front et revêtu de la chape d'écarlate; lorsque tous les membres du sacré collège eurent pris place, il se leva, et déronlani un papier qu'il tenait à la main, il en lit la lecture : >< Moi, Célestin, cinquième du nom, je déclare qu'il m'est impossible de faire mon salut sur le trône de saint Pierre. Désirant donc mener une meilleure vie et retrouver le repos et la consolation de mon existence passée, je renonce à la souveraine dignité de l'Eglise, dont mes prédécesseurs ont fait un métier. Je me reconnais incapable d'exercer les fonctions pontificales, et je donne dès à présent au sacré collège la pleine et entière faculté d'élire un chef pour le gouverner. » Un des cardinaux, Matthieu Rosso, représenta alors au saintpère que son abdication ne pouvait être régulière s'il ne donnait préalablement, une constitution portant expressément que les pontifes pouvaient renoncer à leur dignité et que les cardinaux avaient le droit d'accepter leur renonciation. Célestin remplit à l'instant même cette formalité , et ordonna que cette constitution serait insérée dans les décrétales ; il quitta ensuite la séance, pour ne point gêner les délibérations.

Bt'noît Cjaétan fit approuver immédiatement la renonciation du pape. Une heure après, l'assemblée envoya prévenir Célestin qu'il était libre ; alors le saint -père, redevenu Pierre de Mouron, quitta les ornements pontificaux, reprit sa cotte de mailles, ses chaînes de fer et son froc d'ermite; il fit une dernière prière devant le Clirist miraculeux de sa chapelle, et se dirigea nu-pieds vers sa retraite du mont de Mouron. Ainsi finir le règne de ce simple et i)ieux anachorète.

bONlFACE VIII

Le cardinal Gaëtan se fait élire pape. — Son histoire avant son pontificat. — II établit sa cour à Rome. — Ses rigueurs envers le malheureux Célestin. — 11 le fait enfermer dans un horrible cachot, et le condamne a mourir de faim. — Boniface soulève contrit lui la haine universelle. — Il se pose comme l'arbitre de la destinée des royaumes. — Affaires de France. — Le pape fait dej menaces terribles à Philippe le Bel. — Querelles du pontife avec les Colonna. — 11 prêche une croisade contre ses ennemis. — Philippe se venge de Boniface. — Institution du jubilé. — Bulle du pape contre Piiilippc. — Le roi fait brûler la bulle de Bonifaoe. — Le pape revendique le royaume de Pologne. — Il poursuit les héréli'|ues. — Il excommunie Philippe le Bel. — Il reconnaît Albert roi des Romains, nomme Frédéric roi de Sicile, et déclare Charobert roi de Hongrie. — Poursuites du roi de France contre lo pape. — Boniface se sauve de Home. — Le pape, surpris par les Français dans la ville d'Anagni, est fiappé violemment par Sciarra Colonna. — Les habitants d'Anagni délivrent le pape. — 11 retourne à Kome. — .Sa mort. — Impiétés de ce pontife. — Légende sur le miracle de Notre-Dame do Lorctle.

Après la retraite de Célestin, les cardinaux attendirent dix jouis entiers avant de se réunir, afin i|ue Benoit Gai.'tan eiit le temps du terminer ses inarcjiés et de s'assurer la majorité dans le sacré collège. Enfin le conclave s'élant formé dans le palais du roi Gliarles, le cardinal Gaétan fut élu souverain pontife sous le nom de Boniface VIII.

Benoit Gaétan était orit;inaire de la ville d'Anagni, et son père, appelé Leufroi, descendait de l'illustre famille des Gaétan. Dès sa jeunesse, Benoit, destiné à l'état ecclésiastique, s'était appliqué à l'étude du droit canon ; lorsqu'il eut obtenu le j,'rade de docteur, ses parents l'envoyèrent à Paris, où il fut nommé chanoine de la cathédrale ; il revint ensuite à Home, et son éloquence ainsi que la souplesse de son espril ■ le firent distinguer du pape, qui l'éleva au grade d'avocat consistorial et de nutaire pontifical; Martin IX le fit cardinal du titre dj Saint-Sylvestre et Saint- Martin, et Nicolas I\' le combla d'honneurs et lui confia plusieurs légations importantes.

Giaconius s'exprime ainsi en parlant de Gaétan . <> Ce cardinal avait un grand fonds d'iniquités, de fourljeries, d'audace et de cruauté; en outre, une ambition démesurée et une avarice insatiable. <> D'après

ce'portrait, on peut prévoir quels durent être les malheurs de son règne !

Aussitôt que Boniface eut été proclamé souverain pontife, il quitta Naples et prit la roule de Rome eu passant par Anagni, où les habitants lui firent une réception magnifique, et oij il trouva une députation de la noblesse romaine (juiétaitvenuo à sa rencontre pour lui décerner le titre de sénateur. Deux jours après, le saint-père continua son chemin et lit son entrée dans la ville sainte, au milieu d'un concours immense dépeuple. Toutes les rues et les places publi(|ues étaient jonchées de Heurs, et il semblait que chacun fût saisi de vertige, à entendre les cris d'allégresse et à voir les danses frénétiques par lesquelles ou céléjjraitle retiJur du tyran de Home. Boniface se rendit d'abord à l'église de Latran pour montrer les preuves de sa virilité en s'asseyant sur la chaisepercée; ensuite il vint à Saint-l'ierre, où il fut sacré solennellement, le 16 janvier 1295. .Vprès la céréraoïiif, il monta sur un cheval blanc richement caparai^onné ; Chai les, roi de Sicile, tenait une des brides, et le roi de Hongrie son fils tenait l'autre; ils lo conduisirent ainsi jusqu'au palais de Saint-Jean de Latran; ensuite ils laidèrenl à descendre de cheval, l'accompagiièreul

HISTOIRE DES l'AlMlS

Jaus ses appartements, et le senùrenl ù table roinme Je simples ofticiei-s Je bouche.

Le leiuiemain Je son sacre, Bonilace lit conlinner lacté J'abJicatiiiii Je Célestin par le sacré collège, et au mépris Jes règlements canoniques qui Jéfen- Jaient formellement les abJicatious des pontifes, il lit Jéclarer valables toutes les renonciations ecdésiasti.]ues fuites par serment, ("es précautions ne lui paraissant pas encore suflisantes, il eut la cruauté Je t.iirt' arrêter son malheureux )iréJécesseur.

Voici en quels termes les BoUi'.nJistes rapportent re fait Jans les Actes iks Sainis : « Pierre de ÎMouron fut arraclié de sa cellule par les gardes Ju pape, et conJuit à son ennemi. Sur sa route les peuples aelouraient eu foule pour recevoir sa bénédiction; les uns lui baisiiieut les pieds, les autres coupaionl des raorceau.\ Je sa robe et arrachaient des poils de 1 àne qui le portait, aGn de les consener comme des reliques précieuses. A son arrivée à Rome, il fut reçu par l'hypocrite Boniface avec de grandes démonstrations d'amilié ; mais le soir même dos soldats vinrent le chercher et le conduisirent dans le château de Fulmone. Des prêtres se présentèrent et lui intimèrent l'ordre de se confesser pour se préparer à mourir.

« Pendant que le saint ermite dévoilait les secrets de son cœur, le pape se tenait caché derrière une tapisserie ; et quand il eut termimi sa confession, il parut tout à coup devant Célestin, lui reprocha les regrets impies qu'il avait e.vprimés de son abdication, et le fit transporter immédiatement dans un horrible cachot. Six chevaliers et trente soldats furent placés à la porte extérieure du château pour empêcher toute tentative de délivrance. N'étant point encore satisfait de cette excessive rigueur, et craignant un soulèvement du peuple en faveur de sa victime, Boniface se décida à le faire mourir de faim. Quelques jours après, on pubha que le saint anaclirorèle, afl'aibli par l'âge, venait d'expirer en bénissant le saint-père; mais le crime fut bientôt découvert, et rendit l'assassin odieux à toute la chrétienté. »

Nous ne rapporterons pas les nombreux miracles que les légendes attribuent à Pierre de Mouron pour étabbr sa sainteté; nous dirons seulement que Célestin était homme de bien, et qu'il s'était justement attiré la vénération des peuples en renonçant au métier de pape, suivant son expression pittoresque.

Boniface se trouvant délivré de son compétiteur, ne songea plus qu'à réaliser les projets qu'il avait formés depuis longtemps pour établir la souveraineté temporelle et spirituelle du saint-siége sur tous les royaumes chrétiens. D'abord il réclama de nouvelles donations au roi de Sicile et aux autres princes qui relevaient de la cour de Rome ; de sa seule autorité il investit Jacques des royaumes d'Aragon et de Valence, comme s'il eîit été le dispensateur absolu des trônes; il disposa de même en faveur de ses partisans Jes lies Je Sardaigne et de Corse ; il ordonna aux rois de France et d'Angleterre d'avoir à cesser leurs divisions, et sur leur refus d'obtempérer à ses avis, il envoya une bulle renfermant les conditions d'une trêve qu'il leur commandait d'observer, sous peine d'excommunication. Le pape essaya même de chasser de Sicile Frédéric II, souverain de cette contrée. Maix sefl efforts échouèrent devant l'obstination

des Siciliens, qui méprisèrent ses menaces et battirent ses soldats. Boniface se servit Jes grandsmoyens ; il lança contre le prince ses excommunications, l'appela usurpateur sacrilège, déclara nulle son élection, délia les peuples de leurs serments de fidélité, et défendit à Fiédéric de prendre le nom de souverain et de se mêler du gouvernement. Le prince, sans s'inquiéter des anathèmes du pape, coniinua à tenir la canq)agnc, et remporta enfin la victoire décisive de Palciuiaia, qui lui assura le trône de Sicile et la conquête il'une grande ]iailiG île la Calabre.

Au milieu de toutes ces luttes survinrent des événements extrêmement importants, qui, s'ils ne détournèrent pas entièrement l'attention du pontife, du moins s\ispi'ndiient l'exécution de ses projets sur la Sicile, et l'obligèrent, pour combattre Pliilippe le Bel, à réunir toutes ses forces aux troupes confédérées du roi d'Angleterre, de (juy, comte de Flandre, des ducs d'Autriche et de Brabant, et du nouveau souverain de la Cermanie, Adolphe de Nassau, qui avait succédé à Rodol|ihe de Habsbourg. La cause ou plutôt le prétexte de cette guerre générale était la détention arbitraire de la jeune fille du comte de Flandre, dont le roi de France s'était emparé traîtreusement, et qu'il refusait de rendre à son père.

Boniface saisit avec empressement l'occasion de faire acte d'autorité politique en France; il envoya un évèque à Philippe le Bel pour le sommer de faire raison au comte de Flandre relativement à la liberté de sa fille, et de se rendre à Rome devant le sacié collège, afin d'y être jugé, sous peine d'excommunication et de déposition.

Philippe, surpris et offensé, répondit au légat : « Ne savez-vous pas, seigneur évêque, que nous n'avons à rendre compte qu'à Dieu seul du gouvernement de nos États et de nos sujets? Noustrouvons fort étrange que le pape nous parle si haut sur des affaires temporelles. Nous n'avons pas besoin des lumières canoniques du sacré collège pour juger nos vassaux; car, Dieu merci, notre cour est composée de magistrats très-habiles. Remerciez Boniface de ses soins officieux ; dites-lui qu'il ne cherche point à entreprendre dans notre royaume au delà de sa juridiction ecclésiastique, et qu'il redoute de s'attirer notre colère, et qu'il se garde bien de se réunir à nos ennemis. »

Sans s'arrêter à cette considération, le pape défendit par une bulle adressée au clergé de France, de donner des subsides aux la'iques, déclarant excommuniés ceux qui payeraient cette dîme et ceux qui l'imposeraient.

Philippe, à son tour, publia deux édits par lesquels il faisait défense expresse à toutes les personnes, de quelque qualité ou de quelque nation qu'elles fussent, de transporter hors de son royaume de l'or ou de l'argent, en lingots, en vaisselle, en joyaux ou en monnaie; il défendit également de faire sortir de ses États des vivres, des armes, des chevaux ou des mulets de guerre, sans une autorisation spéciale.

Boniface écrivit aussitôt au roi qu'il eût à retirer ses ordonnances, s'il ne voulait encourir ses anathèmes et être déposé Ju trône; et comme le prince n'osait jias encore se mettre en guerre ouverte avec le pape, il consentit à suspendre ses édits pour quelque temps. D'ailleurs, le rusé Philippe prévoyait que

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