BONIFACE VIII
Entrée du pape Boniface a Rome
la cour de Rome allait bientôt avoir besoin de son appui contre la famille des Colonua, qui soudoyait des troupes pour faire la guerre au saint-père.
Cette famille était en effet d'autant plus redoutable qu'elle était fort nombreuse, puisqu'elle se composait de sept hommes riches et puissants : les deux cardinaux Jacques et Pierre Colonna, et cin(i frères de ce dernier, Odon, Agapet, j!<lienne, Jean de Saint-Vit, et Jacques appelé Sciaria Colonna. Le saint -père connaissait les ressources du parti des Gibelins, puisqu'il avait été gibelin lui-même jusqu'au jour de son élection , oiî il avait alors changé de bannière en même temps que de fortune. Amelot de la Houssaye rapporte à ce sujet qu'un mois après son exaltation,
vv le pape avait dit à un archevêque, lors de k
cérémonie du mercredi des Cendres : « Souvienstoi, homme, que tu es gibelin, et que tu descendras avec eux dans les abîmes de l'enfer ! » et t[u'au lieu de lui mettre les cendres sur le front, il lui en avait jeté dans les yeux. On peut juger par ce fait du peu d'importance que le samt-père attachait aux momeries religieuses.
Sa haine pour les Gibelins et principalement pour les Colonna avait pour cause la lépugnance qu'avait montrée cette faction à le reconnaître comme pape : aussi, sur un vague soupi^'on que ses ennemis songeaient à le détrôner, s'était-il empressé d'envoyer un de ses caraériers au cardinal Jacques et à Pierre son neveu, pour les sommer de comparaître immédiatement devant le sacré collège, afin de lui renouveler leurs serments d'obéissance. Les deux cardinaux, qui connaissaient la perfidie de Boniface, jugèrent prudent de ne point se rendre à cette assemblée, et se décidèrent à (juitter Rome, pour mettre leur liberté et leur vie à l'abri des embiàches du saintpère et des poignards de ses sbires.
Celui-ci, furieux de les voir hors de ses atteintes, les accusa aussitôt de rébellion, et en plein consistoire il fulmina contre eu.\ une bulle d'excommunication, les déclarant incapables de toute charge publique, ecclésiastique ou séculière; il analhématisa eux
et leur famille; il mit en interdit tous leurs domaines, et ordonna aux uii|uisiteurs de les poursuivre comme hérétiques. Les Colonua, retirés dans leur château de Longuez/a, protestèrent de nullité conlro les procédures laites par Bon'face, et appelèrent de ses censures à un concile général, oi'i ils s'engageaient à fournir la preuve i[ue leur ennemi avait empoisonné Célestin V. Malheureusement les troupes qu'ils avaient soldées dans les pays étrangers ne purent forcer les frontières, et ils furent obliges do lutter seuls avec leurs partisans contre la multitude de l'anatiques que le <aint-père avait rassemblés.
Néanmoins, comme le besoin d'argent se faisait sentir pour payer ses troupes, Boniface chercha à se reconciher avec la cour de France ; dans ce but , il canonisa saint Louis, et (it olTrir à Philippe le Bel, jiour son frère le comte de A'alois, la couronne de (jermauie, qu'il s'engageait à enlever à Adolphe de Nassau. Dupe de cette perfidie, le roi de France permit aux traitants du saint-siège d'emporter en Italie liiul l'argent qu'ils purent ramasser dans le royaume. Mais à peine l'or des Français fut-il dans le trésor de Saint- Pierre, que le ])ape, changeant de langage et de conduite, favorisa le parti d'Albert d'Autriche, et le fit couronner empereur, au mépris de ses engagements envers le roi de France.
Sa haine contre Philippe ne s'arrêta pas à cette première trahison; il excita Jldouard d'Angleterre et le comte de Flandre à envahir la France, à la faveur de la trêve qu'il leiu- avait accordée; et lorsque le prince, instruit des préparatifs de guerre des Anglais et des Flamands, eut porté plainte contre eux en priant le pape d'être arbitre entre lui et ses ennemis, Boniface eut l'audace de lui répondre qu'il n'avait d'autres conseils à lui donner que ceux d'otlrir sa sœur Marguerite en mariage à Edouard, et sa fille Elisabeth au fils de ce prince; de remettre à la disposition du saint-siége tout ce ([Li'il avait pris à l'Angleterre ; de rendre au comte de Flandre sa jeune lille, prisonnière depuis deux années; enfin, de s'embarquer avec toute sa noblesse et une noiulireuse armée pour conquérir la terre sainte.
Cette lettre fut portée en France par l'évèque Durliam, ambassadeur du roi Ji,douard,(|ui la lut en plein conseil ; le comte d'Artois, qui était préseul, se leva plein d'indignation, arracha la bulle des mains du prélat anglais, la déchira en morceaux et la jeta au feu. Philippe prolesta contre les ordres du pape, et déclara qu'au lieu de prendre les armes pour envahir la Palestine, il marcherait sur Rome. En elTet, il commença les hostililés en ouvrant l'entrée de son royaume à Etienne Culonna et aux autres membres de cette famille (jui fuyaient la fureur du pape ; ensuite, sous prétexte que l'interdit dont la bulle frappait les EgUses de France devait suspendre toutes les fonctions ecclésiastiques, il s'empara des revenus du clergé, et s'en servit pour recruter de nouvelles troupes avec lesquelles le comte de Valois reprit la campagne et remporta une victoire éclatante sur les Flamands.
Peu de temps après, Philippe se créa un puissant allié par le mariage de sa sœur Blanche avec l'empereur d'Allemagne.
Boniface, à la nouvelle de cette alliance, abaiHlonna
inimédiatenient le parti d'.Vlbert, et dans une audience solennelle, il déclara aux ambassadeurs de ce prince que l'élection de leur maître était nulle ; qu'il le vouait à la haine des peuples comme homicide, et qu'il ne le reconnaissait ni comme roi des Romains ni comme enqjereur; puis, endossant une cuirasse dorée et se couvrant d'un casque , il éleva un glaive au-dessus de sa tête, en s'écriant ; « Il n'existe point d'autre césar, d'autre roi, d'autre empereur que moi, souverain pontife et successeur de l'Apôtre. » Dès lors il continua à paraître dans les grandes cérémonies tantôt sous le costume de pape, tantôt avec les ornements impériaux.
Cette année, la dernière du treizième siècle, offrit à Boniface une occasion très-favorable d'extorquer de l'argent aux peuples, et do profiter de la superstition générale, ipii dès l'origine de la civilisation attribuait à l'année séculaire une vertu rémunératrice. Il institua le jubilé, espèce de pèlerinage qui devait avoir lieu chaque fin de siècle, et pour lequel il accorda des indulgences plénières aux fanatiques ([ui venaient visiter le tombeau tie l'Apôtre à Rome ei lui faire des offrandes.
Jean Villaui, historien Uorentin, rapporte que dans le cours de l'année 1300 on compta plus de deux cent mille pèlerins à Rome. « Je puis en rendre témoignage, ajoute-t-il, puisque j'habitais cette ville. Joui' et nuit , deux clercs se tenaient à l'autel de saini Paul, des râteaux à la main, pour retirer l'or que les fidèles ne cessaient d'y jeter. Avec ces offrandes Boniface se forma un trésor immense, et les Romains s'enrichirent tous en vendant leurs denrées à des prix excessifs aux simples qui venaient gagner les indulgences et vider leur bourse. -• Cette institution n'était autre qu'une transibrmalion des jeux séculaires des païens. Moïse, dans sa loi, avait établi une cérémonie aiialogue qui se renouvelait tous les cinquante ans; pendant cette solennité, les dettes étaient remises, chacun rentrait dans l'héritage de ses pères, et les esclaves recouvraient leur liberté. Ainsi les papes n'ont même pas le mérite de l'invention de cotte fête, qui est d'origine égyptienne ; ils l'ont seulement dénaturée pour la transformer en une ignoble spéculation.
Philippe le Bel, qui subissait comme son père l'in- Ihience du clergé de France, s'était déterminé à entreprendre une expédition en terre sainte ; mais avant son départ, il voulut faire cesser tout sujet de mésintelligence entre lui et le pape, et envoya comme ambassadeur à Rome (îuillauine de Nogaret, afin de traiter des conditions de la paix. Boniface reçut trèsmal le di])loraate, et se permit de tenir en sa présence des discours outrageants pour le roi . Nogaret lui répondit avec la fermeté qui convenait au représentant d'une grande nation, et lui fit sentir les dangers auxquels s'exposait l'Eglise romaine en se déclarant l'ennemie delà Franc(^ Le pape comprit enfin (|ue le système d'intimidation et de violence qui lui avait réussi avec les Colonnà pourrait avoir des résultats plus graves avec le roi de France; usant alors de dissimulation, il feignit d'être ramené à des sentiuients pacifi([ues par l'élocjuence de Nogaret, et engagea l'ambassadeur à éciire à Philippe que rien ne devait plus retarder son départ |iourhi terre sainte,
BONIFAGE VIII
et qu'il acceptait ses propositions. Eu même temps il fit prier le comte de Valois de passer en Italie à la tète de son armée, sous prétexte de ])aciiier les troubles de cette province, mais en réalité ]iour f[ue la France se trouvât entièrement dégarnie de troupes et ne pût s'opposer aux manœuvres coupables de sa politique. .
Lorsqu'il supposa le moment favorable, Bonil'ace onvoya à la cour de Philippe, en qualité de lép;at, Bernard Saissetti, évêquedc Pamiers, homme violent et orgueilleux; ce digne ambassadeur du pape parla au roi avec lant d'insolence, que Philippe le Bel le chassa de sa présence, et lui défendit de reparaître à sa cour, sous peine d'être traité comme criminel de lèse-majesté. Bernard, forcé d'obéir, instruisit aussitôt le saint -père de l'atTront qui lui avait été l'ait, et prit la route du Languedoc, afin de soulever sur son passage les populations du Midi contre l'aulorité royale, en prêchant contre Phili]i]ie, et en promettant des indulgences et une récompense à celui qui en délivrerait le monde par un assassinat.
Cet énergumène fut enfin arrêté par le métropolitain de Narbonne, et envoyé au voi , qui fit partir aussitôt pour Rome Pierre Flotte, afin d'informer le pape de la conduite de son légat, et pour lui demander l'autorisation de le punir. ÎMais bien loin de faire droit à cette juste réclamation, Bonil'ace entra en fureur; il répondit à l'ambassadeur que l'évêque de Pamiers n'ayant fait que suivre ses ordres, méritait des éloges pour sa fermeté , et que si un seul cheveu tombait de sa tête , il saurait en tirer une vengeance terrible.
Trois jours après, le saint-père leva le mastjue, et publia une bulle où il se déclarait lui-même souverain absolu du royaume de France, et s'attribuait le pouvoir de disposer des dignités et des bénéfices séculiers ou ecclésiastiques; en même temps il citait tous les chefs du clergé français à Rome pour justifier leur conduite. Alors Philippe le Bel jugea qu'il était inutile de dillérer ])lus longtemps de punir le saint-père; et le 10 avril 1302, il convoqua à Paris la noblesse, le clergé et le tiers état dans un grand parlement, où il exposa ses griefs contre le pape.
Tous les membres de l'assemblée déclarèrent ([u'ils étaient prêts à sacrifier leurs biens et leurs personnes pour s'opposer aux criminelles entreprises du chef de l'Eglise; les ecclésiastiques eux-mêmes blâmèrent son ambition et condamnèrent le scandale de son orgueil. La bulle du saint-père fut ensuite brûlée publiquement. Philippe déclara en présence des grands de sa cour, des pairs du royaume et des principaux magistrats , « qu'il désavouait son fils aîné pour héritier de la couronne, et tous ses descendants, s'ils se soumettaient jamais aux pontifes romains, » •et il adressa à Boniface une lettre conçue en ces termes : <' Sachez, prêtre insolent, que nous ne relevons de personne pour le temporel, et que votre grande fatuité doit s'abaisser devant nous. >•
Boniface ne se relâcha en rien de ses prétentions orgueilleuses, espérant que Charles de Valois, qui était encore en Italie , prendrait sa défense contre Philippe son frère; mais ses ellorls pour gagner le prince furent inutiles ; en vain le pape le nomma généialissime des ;innéos di- rF^li^i', iivci- iionvoii- de
faire la guerre à tous ses ennemis et de traiter avec eux ; en vain il le déclara comte de Romagne et grand pacificateur de Florence : Charles demeura fidèle aux intérêts du la France, et lufusa de prendre les armes contre son frère ; il se rendit inême à Florence, qui était alors déchirée par les factions des blancs et des noirs, afin de s'interposer entre les deux ])artis et de mettre un terme à ces dé])lorables querelles.
Ses bonnes intentions ne lurent malheureusement pas comprises des Florentins; la faction des noirs, se croyant i'avorisée par Charles de Valois, poursuivit à outrance le parti des blancs ; on brûla leurs maisons, on dévasta leurs domaines, on égorgea les femmes et les enfants, enfin on commit partout des cruautés inouïes. Le célèbre poète Dante , l'un des chel's de Florence, et membre du conseil des Dix, qui avait été député à Rome pour négocier la paix, eut son palais démoli , ses terres dévastées par les partisans de la faction ennemie, et fut condamné au bannissement perpétuel dans la ville de Ravennc, où il mourut.
Boniface, voyant l'impossibilité de pousser Charles de Valois dans une révolte contre son frère, voulut au moins le retenir en Italie, afin d'enlever à la France le secours de son épée, et il l'amusa par des semblants de ))réparatifs de guerre contre le roi de Sicile, pendant qu'il intriguait en Angleterre, en Es-
paerne et en Allemagne
pour
obtenir des sommes
considérables en faveur des Flamands , qui étaient soulevés contre Philippe.
Enfin le saint-père assembla un consistoire, auc{uel assistèrent un grand nombre de prélats (jui avaient été convoqués à Rome pour délibérer sur la conduite de la France à l'égard du saint-siége; l'évêque d'Auxerre était le représentant de Philippe, et les prélats de Noyon , de Coutances et de Béziers comjiaraissaient au nom du clergé romain.
Dans son discours d'ouverture , Boniface déclara (pie la dynastie des Gapets était une race de voleurs et d'assassins : ((uc leur grande puissance venait du saint-siége. qui avait sans cesse augmenté leurs Etats aux déjjens des aulies seigneurs, en légitimant successivement toutes leurs usurpations, et en les autorisant à lever des impôts et des dîmes sur leurs sujets. Il fit remarquer que sous le règne de Philippe- Auguste, les rois de France n'avaient que dix-huit mille livres de revenus, tandis (jue sous son pontificat, le roi actuel en percevait quarante mille, au moyen des grâces et des dispenses qu'il lui avait accordées. Il accusa le r»i d'ingratitude, comme refusant de se soumettre à son père spiiituel; et enlin, s'animant par degrés, il termina son discours par ces paroles : i> Oui, si le roi ne devient pas plus sage, je saurai le châtier corn' .c"" écolier et lui ôler la couronne. ><"II espérait que sa prophétie se réaliserait, sachant que les Flamands étaient à la veille de se révolter. En etïet, on apprit bientôt la nouvelle que les habitants de Bruges et de Gand , exaspérés contre les T'rançais, s'étaient réunis au nombre de vingt mille, et avaient taillé en pièces une armée de plus de quarante mille hommes, commandée par le comte d'Artois et par les meilleurs capitaines de Philippe le Bel. Cette rencontre avait eu lieu sous les murs de Courtray; douze mille gentilshommes l'tiiient restés sur le champ île |.al,iillc, et parmi eux
HISTiMlU" OKS l'Al'KS
le corato d'Artois, Pierre Flotte , et im jïranil iioiiibre- de seitrueurs distingués.
Kn signe de réjouissance , le pape ordonna des messes solennelles dans les églises de Rome: ensuite il renouvela auprès do Charles de \'alois l'olTre de le mettre sur le trône de France. Le prince repoussa avec indignation les avances de Uonifaco, et se hâta de revenir à la cour de son frèrt^ pour réparer les désastres de la dernière campagne.
De son côté, le roi, instruit des intrigues du saintsiége, résolut de se venger, et tint une assemblée dans le palais du Louvre, le 12 mars 1303, pour entendre la recpiète (pie Guillaume de Nogaret avait à présenter contre le pape. L'ambassadeur s'exprima en ces termes : « Je ilemande , illustres seigneurs, (jue le cardinal Benoit Gaétan, qui se fait appeler pontife, soit mis en accusation comme, athée, simoniaque, ennemi de Dieu et des hommes, incestueu.x, voleur, sodomile et destructeur de la religion ; je supplie le roi de réunir les états-généraux, afin de publier une ordonnance de convocation d'un concile général pour juger Boniface. En attendant, je demande qu'on procède sans retard, à la nomination d'un vicaire pour gouverner l'Eglise romaine, el qu'on arrête immédiatement l'anlipape, afin qu'il ne puisse s'opposer aux réformes qu'on entreprendra pour le bien de la chrétienté.
« N'oubliez pas, grand prince, ajouta-t-il en s'adressant à Philippe, que vous êtes obligé, par l'exemple des rois vos prédécesseurs, et par le serment cjue vous avez fait de protéger les Éghses do votre royaume, de poursuivre le cardinal Gaétan jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'impuissance de nuire. »
Le pape ayant eu connaissance de ce qui avait été fait contre lui dans la conférence tenue au Louvre, écrivit aussitôt au cardinal Lemoine, son légat, qu'il eût à excommunier personnellement le roi de France, et à déposer les ecclésiastiques qui avaient été assez hardis pour administrer les sacrements ou pour célébrer le divin sacrifice après sa défense. Il envoya l'ordre au Père Nicolas, jacobin, confesseiu- de Philippe le Bel, de comparaître à Home dans trois mois, afin de répondre devant le consistoire de la résistance C[ue le prince avait apportée jusque-là aux volontés du saint-père ; il cita pareillement à son tribunal, et pour la même cause, tous les évèques français.
Le roi, prévenu de ces tentatives insensées , fit arrêter l'archidiacre de Constance et Nicolas de Honefracto, porteurs des bulles du pape ; et en même temps il publia un édit ordonnant la confiscation des biens des ecclésiastiques qui se rendraient à Rome.
Boniface, qui se trouvait alors en guerre avec les plus puissants princes de l'Europe, reconnut, mais trop tard, le danger auquel il s'était ex])0sé en poursuivant Philippe le Bel avec tant de violence. Néanmoins il essaya de lutter, et jiréalablement il mit en usage cet axiome politique : « Lorsqu'on a trois ennemis, il faut faire la paix avec deux pour combattre le troisième; ensuite on extermine successivement les deux autres. » Il commença en effet par se réconcilier avec Albert d'Autriche, en le reconnaissant comme empereur; il ne l'appela plus sujet rebelle ni assassin; il le proclama au contraire seul et légitime souverain de Germanie , suppléant ainsi par
sa loule-puissance apostolique aux irrégularités de la première élection.
.\vant d'expédier cette bulle, il exigea d'Albert la déclaration suivante : « Je reconnais ipie l'empire u été transféré par le saint-siége des Grecs aux Allemands en la personne de Chailemagne; que le droit d'élire le roi des Romains a été délégué par les pa- ])es à certains princes ecclésiastiques ou séculiers; enfin, que les souverains reçoivent du chef de l'Eglise la puissance du glaive matériel. »
Boniface avait demandé à Frédéric, le roi de Sicile, une déclaration analogue ; et sur son refus, il l'avait excommunié et avait mis ses Etats en interdit. Mais comme Robert, duc de Galabre, fils aîné de (Miarles le Boiteux, et Frédéric s'étaient enfin réconciliés en signant un traité qui assurait à ce dernier la souveraineté de cette île pendant sa vie, sous 1 1 condition qu'il épouserait Éléonore, lille de Charles de \'alois, le pape se trouva forcé de l'absoudre de l'excommunication, et de lui accorder même des dispenses pour son mariage avec Eléonore.
Frédéric consentit cependant, pour obtenir l'investiture, à faire hommage lige de ses États au saintpère, et s'engagea à lui payer chaque année un tribut de trois mille onces d'or, et à lui fournir cent chevaliers armés pour trois mois, toutes les fois qu'il en serait requis; enfin, il déclara cpi'il reconnaissait pour ses ennemis ceux de l'Eglise romaine, et qu'il les combattrait à outrance au premier ordre de la cour de Home.
Boniface songea également à se créer des alliances en Hongrie, et il profita de ce que les seigneurs de ce royaume avaient donné sans son avitorisatiun la couronne à Venceslas, fils du roi de Bohème, jiour déclarer l'élection irrégulière, et pour revendiquer la libre disposition de ce trône. Il cita à Rome les divers prétendants à la royauté de Hongrie, et déclara qu'il se prononcerait pour celui ((ui offrirait le plus d'avantages au saint-siége. Ni ^'inceslas ni son fils ne comparurent; ils envoyèrent seulement trois ambassadeurs, qui déclarèrent à Boniface, au nom de ces deux princes, ([u'ils venaient simplement pour assister au synode et non pour plaider la cause du roi, qui avait élé choisi par la volonté des Hongrois. Le pape leur répliqua insolemment que le trône de Hongrie se transmettait par ordre de succession et non par voie d'élection; et qu'en conséquence il l'adjugeait à la veine Marie et à Cbarobert, son petit fils.
Des ordres furent expédiés aussitôt à Nicolas de Trévise, légat de ce royaume, pour qu'il mît l'interdit sur la ville de Bude et qu'il revînt en Italie; mais les prêtres hongrois, sans s'occuper des censures ecclésiastiques, continuèrent à célébrer l'office divin et à administrer les sacrements ; bien plus, ils excommunièrent |iul)liquement le légat et B(miface lui-même. Néanmoins le coup était porté, et la guerre civile éclata; elle dura jusqu'en 1310, époque à la- ((uelle Cbarobert fut universellement reconnu souverain de Hongrie.
S'étant ainsi assuré de puissants alliés, le ]vipe recommença ses luttes contre Philippe; il le déclara déchu du trône, et donna ses Etats à celui qui le livrerait mort ou vif au saint-siége. De son côté, le loi tint une assemblée des états-généraux dans les
HoNii'ACK vu:
Tiare du pape fioniracc, le représentant d'un prétendu Dieu né sur la paille
jardins du Louvre, pour faire déposer le saiot-pf-re. Guillaume du Plessis, Louis, comte de Saint-Pol, et Jean, comte de Dreux, en présence de la noblesse, du clergé et du tiers état, se portèrent partie contre le pape: « Ils l'accusèrent de ne point croire à l'immortalité de l'àme, de soutenir qu'elle était périssable comme le corps, et par consécjucnt ([u'il n'existait point une autre vie; ils affirmèrent iju'il niait la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie; qu'il appelait l'hostie un morceau de mauvais pain auquel il ne rendait aucun respect. Ils soutinrent que Boni-
face prèciiait publiquement (|u'un pape étant iafailliblo pouvait commettre des incestes, des vols et de» meurtres sans être criminel, et que c'était une hérésie de l'accuser même d'avoir péché; ils prétendirent que le pontife proclamait ouvertement la fornication l'une des plus bi'lles hiis de la nature, ef disait qu'elle seule lui révélait 1 existence Je Dieu.
« Cet exécrable pape, ajoutèrent-ils, n'observe ni les jeûnes ni les abstinences; il mange de la chair en tout temps et sans cause légitime , et ordonne à ses domestiques d'en user de même ; il force le»
lit
prêtres à lui révéler les secrets de la confession, sous iiréti'xle qu'on doit lui dévoiler les criiues de ses ennemis ; il poursuit les frères mineurs et les frères prêcheurs, et les dépouille de leurs biens , sous prétexte que ces moines sont des larrons hypocrites qui extoniuent les peuiiles; et ainsi il mérite d'èlrc appelé le voleur des voleurs. '
X Enlin, on produisit des témoins qui affirmèrent que le i)ape avait un sérail, comme les Turcs, qu'il vivait en concubinage avec ses deux nièces, et qu'il avait eu de l'une et de l'autre plusieurs enfants. »
Après avoir formulé ces ditl'érentcs accusations, du Plessis deman ia acte de son appel au futur concile; le roi se déclara appelant ; les évêques, les abbés, l'université de Paris et tous les ordres du royaume suivirent cet exemple, et demandèrent la convocation d'un synode général; enfin à Rome même, un grand nombre de jirèlres et dix cardinaux approuvèrent les poursuites de la France et adhérèrent à ra]ipel.
Philippe le Bel envoya ensuite des députés dans toutes les cours de l'Europe pour annoncer la tenue du concile. Nogaret, son ambassadeur à Rome, reçut l'ordre de signifi.tf au pape la décision des états-généraux, et de la publier dans les villes de l'Itahe. Il s'acquitta fort heureusement de sa mission, et entraîna dans le parti de son maître un grand nombre de seigneurs, de magistrats, de citoyens et d'ecclésiastiques qui étaient fatigués du despotisme de Boniface Celui-ci prit alors le parti de quitter la ville sainte, où ses ennemis se montraient tout-puissants; il abandonna secrètement le Vatican, et vint habiter Anagni avec ses nièces et s«s bâtards.
Peu de jours après son arrivée, le saint-père assembla les cardinaux qui l'avaient suivi, et fulmina une bulle terrible contre PhiUppe le Bel, qu'il vouait, ainsi que sa famille et sa postérité, à Satan et à l'exécration des hommes, déclarant son royaume en interdit, relevant ses sujets de leur serment de fidélité, et donnant sesËtats à l'empereur Albert d'Autriche. Dans cette bulle il sommait les Allemands, les Anglais et les Flamands de prendre les armes contre la France, et leur accordait des indulgences plénières pour cette guerre.
Sans perdre de temps, Nogaret agit de son côté avec une activité et une adresse remarquables. Secondé par SciarraColonna, par Jean Mouschet, deux ennemis implacables de BoniTace, il détacha de la cause du pape la plupart des villes voisines du patrimoine de Saint-Pierre, et rassembla secrètement une troupe de gens déterminés avec lesquels il vint tout à coup investir Anagni. Le 7 septembre 1303, à la pointe du jour, ses soldats forcèrent les portes de la ville et se répandirent aussitôt dans les rues, en criant : « Vive le roi de France I mort à Boniface ! » Ensuite ils attaquèrent le palais de Pierre Gaétan, neveu du pape, qu'ils emportèrent au premier assaut, et vinrent tnettre le siège devant laforteresse qu'habitait le saint-père avec les cardinaux.
Dans cette extrémité, Boniface promit de se rendre et fit demander un sursis de quelques heures, sous prétexte qu'il avait besoin de délibérer sur ce qu'il avait à faire, mais en réalité pour avoir le temps d'exciter un soulèvement en sa laveur ; mais le peuple d'Aoagni, retenu par la crainte, n'osa point tenter le
moindre mouvement. Alors le saint-père voyant le délai qu'il avait demiiiulé près d'expirer, fit prier Sciarni Colonnade lui donner par écrit les conditions qu'il exigeait pour la paix. Sciarra répondit à l'envoyé qu'avant toutes choses, si Boniface désirait conserver la vie sauve, il devait rétablir la famille des Colonna dans tous ses biens et ses dignités, et renoncer au ponlilicat. Ces conditions ayant été rapportées à Bonifaie, il s'écria: « Non, plutôt mourir ((ue cesser d'être pape ! >>
En conséquence, à trois heures de l'après-midi, la trêve étant expirée, les soldats donnèrent un nouvel assaut, escaladèrent les murailles et se ruèrent dans les appartements du palais, qu'ils mirent au pillage. On trouva dans lus coffres de la trésorerie une si grande cpiantité d'argent, d'or, de pierreries et d'objets précieux, que, si l'on en croit Walsingham, tous les rois de cette époque en réunissant leurs richesses n'auraient pu accumuler un trésor égal à celui du pape.
Quant à Boniface, voyant qu'il n'y avait pour lui aucun moyen d'échapper à ses ennemis, il se revêtit des ornements pontificaux, posa la couronne de Constantin sur son front, et prenant les clés apostoliques d'une main et la croix de l'autre, il se plaça sur un trône, attendant fièrement l'arrivée de ses ennemis. Nogaret, sans être arrêté par la majesté de ce spectacle, s'approcha du pontife très-irrespectueusement et lui signifia l'acte d'appel des états-généraux de France, le sommant d'avoir à se présenter au concile général pour justifier sa conduite. Le pape n'ayant même pas répondu à cette première interpellation, Sciarra Colonna s'avança à son tour et lui demanda s'il voulait renoncer à la papauté. « Non! s'écria Boniface; j'y perdrai plutôt la vie; tuez-moi, si vous l'osez, au moins je mourrai pape. « Ce qui serait probablement arrivé sans l'intervention de Nogaret, car les soldats s'étaient déjà jetés sur le saintpère. L'ambassadeur français les arrêta d'un geste • « Non, nous ne tuerons pas ce prêtre infâme, reprit-il, nous le chasserons honteusement de cette chaire apostolique à laquelle il est plus attaché qu'à l'existence ; et ce sera le plus terrible des châtiments pour cet orgueilleux que d'épargner ses jours afin qu'il les passe dans l'opprobre et dans l'humiliation. Ainsi, debout, prépare-toi, chien, dit-il en se retournant vers Boniface, nous allons te conduire au concile général qui s'assemble à Lyon pour te condamner selon tes mérites. »
Cette nouvelle insulte exaspéra le saint-père ; il oublia le rôle d'impassibilité qu'il avait joué juscpielà, et entra dans des accès de colère tellement violents qu'on l'eût cru insensé. Il blasphéma le nom de Dieu, renia le Christ, maudit le roi de France et ses descendants jusqu'à la quatrième génération, et appela Sciarra Colonna fils de putain. Celui-ci ne put contenir son indignation, il se précipita sur Boniface, le frappa au visage de son gantelet de fer jusqu'à effusion de sang; et il lui aurait brisé la tète si Nogaret ne l'eût arraché des mains de son ennemi. Boniface fut emporté tout meurtri et confié à la garde de Renaud de Suppino, capitaine florentin, qui le renferma dans une des salles du palais. Sa captivité dura trois jours, pendant lesquels il refusa de prendre aucune nourriture, craignant d'être empoisonné par ses ennemis; il mangea seulement quatre œufs qui lui furent donnés par une vieille femme.