‹ Histoire des papesChapitre 21 sur 37 · BENOIT XII · texte numérisé non relu

BENOIT XII

Élection du cardinal Jacques Fournier, fils incestueux de Jean XXII et de sa sœur. — Son histoire avant son pontifical. — Portrait de Benoit XII. — 11 révoque les commendes et les expectatives. — Décret sur la vision béalifique. — Il refuse de rentrer en Italie. — Ses débauches dans son palais d'Avignon. — Négociations entre le pape et l'empereur. — Procédures contre Frédéric de Sicile. — Lç.s ambassadeurs grecs à la cour du saint-père. — Bologne passe sous la domination du pape. — Mort de Benoît.

Queltjues jours après la mort de l'infâme Jean XXII, le comte de Noailles et le sénéchal de Robert, roi de Naples et comte de Provence, firent arrêter les vingt- (juatre cardinaux qui se trouvaient dans la ville, et les renfermèrent en conclave dans le palais pontilical d'Avignon, après les avoir prévenus qu'ils n'eussent pas à compter sur leur mise en liberté avant la nomination d'un pontife. Le sacré collège était divisé depuis longtemps en deux factions ; la plus puissante et la plus nombreuse était sans contredit celle des cardinaux français : ceux-ci s'accordèrent donc à élire un pape de leur nation, et ils proposèrent la tiare à Gominges, évêque de Porto, sous la condition qu'il continuerait à habiter Avignon, et qu'il ne transférerait pas la cour pontificale à Rome.

Ce prélat ayant refusé de prendre l'engagement qu'on lui demandait, les cardinaux français reportèrent leurs voix sur le plus humble des membres du sacré collège, le cardinal Jactpes Fournier, de l'ordre de Citeaux, surnommé le Blanc, à cause de la couleur de son froc. .Viissitôt qu'il connut sa promotion, le pauvre moine, se rendant pleine justice, dit aux cardinaux : « Vous venez d'élire un àne pour vous gouverner, mes frères. » Il prit le nom de Benoît XII.

Jacfjues Fournier ou Dufour, suivant quelques auteurs, était fils d'un pâtissier nommé (juillaume, de

la ville de Saverdun, dans le comté de Foix ; suivant d'autres historiens, et leur version s'appuie sur des témoignages plus authentiques que ceux des premiers, Jacques devrait le jour à un inceste de Jean XXII avec sa sœur, et le pâtissier Guillaume n'aurait été (|ue son père adoptif : l'histoiie de ses premières années vient,- du reste, corroiwrer celte opinion. L'abbé de Boulbone était venu le prendre dans sa jeunesse chez le pâtissier Guillaume, sans aucun motif apparent, pour l'élever dans son monastère; ensuite il l'avait envoyé à Paris avec une pension considérable pour étudier la théologie et le droit. Ses études terminées, on lui avait donné la riche abbaye de Fontfroide, et quelque temps après Jean XXII l'avait comblé de biens et nommé évêijue de Pamiers et cardinal.

Cependant Benoit XII était doué d'un excellent jugement, mais ses études dans la théologie et dans le droit canon avaient tellement absorbé ses facultés, qu'il était devenu impropre aux atïaires temporelles.

Un ancien chroniqueur raconte sur l'exaltation du saint-père ce singulier incident : >< Un évèque italien, dit-il, se rendait à Avignon en pèlerinage; tout à coup il se sentit pris d'une lassitude dans les membres, et il fut obligé île s'arrêter sur le bord du chemin, oii il s'endormit. Pendant son sommeil, un

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an£:e lui apparut : > Tu chorchcs le pape, dit l'envoyé célesto, il est nioil ! - Puis, aii nièiiie instant, un autre ance lui cria : >- Uegaule, voici le nouveau pontife ! » Alors un j^rand iionime qui lui était inconnu passa è ses côtés, revêtu d'une robe de pourpre et portant la tiare à triple couronne; après quoi la vision cessa. L'évèque s'étant levé, continua son voyage et arriva dans Avignon, où il apprit que Jean XXII venait d'expirer, .\ussitot il se rendit au palais pontifical, où les cardinaux étaient réunis pour l'aire l'inventaire du trésor de l'Eglise; il les regarda attentivement, et no reconnaissant point celui que l'ange lui avait montré, il demanda à l'un des trésoriers si tous les cardinaux étaient réunis. Comme il lui fut répondu qu'il n'en manquait qu'un seul, le moine Jacques Fournier. le prélat se rendit immédiatement auprès de ce cardinal, et dès qu'il l'aperçut il se jeta à ses pieds en lui disant : « Bénissez-moi, saint-père. » Cette demande fit sourire Jacques, qui n'avait aucun espoir d'être nommé pape ; il lui donna néanmoins sa bénédiction. Quelipies jours après il était proclamé chef suprême de l'Eglise. »

Quoique fds de Jean XXII, le nouveau pontife n'avait aucune ressemblance extérieure avec son père; Jean était petit, avait le visage pâle et la voix faible; au contraire, Benoît XII était grand, coloré, et sa voix avait un timbre éclatant. Jean était avare; Benoît, au contraire, très-libéral.

Il fut soumis aux épreuves de la chaise percée, et couronné solennellement dans l'église des frères prêcheurs d'Avignon, le 8 janvier 1335.

Dans un consistoire qu'il tint quelque temps après, le saint-père donna ordre aux prélats et aux curés étrangers de quitter immédiatement la cour pontificale et de rentrer dans Igurs diocèses, sous peine des censures ecclésiastiques. Il écrivit ensuite aux évêques du royaume de Castillc pour les engager à réformer la conduite de leurs prêtres. « Nous avons appris, leur disait-il dans sa bulle, que les ecclésiastiques de vos provinces vivent publiquement avec des concubines, commettent des adultères, des incestes, des vols et des meurtres, pillent les cultivateurs et incendient les fermes, avec l'espoir d'en être quittes pour quelques deniers payés à notre trésorier. Comme ces désordres font mépriser, notre religion par les mahométans des villes voisines et les empêchent de se faire baptiser, nous vous exhortons à les faire cesser, vous prévenant que nous ne sommes point disposés à pardonner les crimes pour de l'argent, ni aux laïques, ni aux prêtres, ainsi qu'il convenait à notre prédrC3sseur de le faire. »

Benoît publia une seconde bulle pour condamner la doctrine de Jean sur la vision béatifique, et formula en ces termes son opinion sur l'état des âmes dans le ciel : « Les âmes des saints qui sont sorties de ce monde avant la passion du Christ; celles des apôtres, des martyrs et des autres fidèles qui sont morts sans avoir été baptisés ; celles des enfants baptisés morts avant l'âge de raison ; toutes ont été reçues dans le paradis aussitôt qu'elles ont été séparées de leurs corps ; dès ce moment elles ont vécu avec les anges et ont vu la Divinité d'une vision intuitive et face à face, sans le secours d'aucune créature interposée entre elles et Dieu. Par cette vision,

elles jouissent de l'essence divine, qui leur donne le repos et la vie éternelle, c'est-à-dire qui les rend entièrement heureuses pour l'éternité et sans interruption. Au contraire, les âmes qui meurent en état de jiéché mortel descendent aux enfers pour y être tourmentées éternellement par des légions de mauvais anges, sans espoir de voir la fin de leurs peines même au jugement dernier.

« Donc nous regarderons comme hérétiques, et nous traiterons comme tels, ceux qui ù l'avenir auront la témérité d'avancer sciemment quelipies propositions contraires à la présente bulle. »

Ainsi se trouva condamnée par un pape infaillible la doctrine imposée aux fidèles par un autre pape infaillil)le.

Benoit ne «s'arrêta pas à ce premier pas dans les réformes; il révoqua les conimeudes ou bénéfices réguliers que ses prédécesseurs avaient vendus à des ecclésiastiques, ainsi que les brefs d'expectative et les annales. Ce dernier impôt, inventé par Jean XXII, consistait à prélever pour le saint-siége les revenus d'une année des évêchés ou abbayes qui étaient donnés à de nouveaux titulaires. Enfin le pape employa tous ses soins à faire disparaître la simonie de la cour pontificale; et s'il n'y réussit pas entièrement, au moins doit-on lui savoir gré de ses efl'orts et de sas bonnes intentions.

Cependant plusieurs historiens prétendent que ce grand désintéressement prenait sa source dans un intérêt politique, et que Benoît n'agissait ainsi que pour rendre quelque prestige, quelque considération à son métier de pape, si fort avili par ses prédécesseurs. Il est vrai que les richesses amassées par son père Jean XXII lui donnaient le moyen de se passer du commerce des indulgences et dos absolutions; et s'il eût été réellement vertueux, nous n'aurions point à raconter un fait qui atteste la corruption de ses mœurs.

Ilieronimo Squarciafico affirme que Benoît mit tout en œuvre pour séduire la sœur du poète Pétrarque, appelée Selvaggia, qui était d'une beauté remarquable, et que celte jeune fille en instruisit même son frère. Il ajoute que Pétrarque s'étant rendu au palais pontifical pour se plaindre énergiquement au saint père des tentatives criminelles dont sa sccur était l'objet en son nom, ce vieillard dissolu lui proposa de lui payer la virginité de Selvaggia une somme considérable, et de lui donner en outre le chapeau de cardinal. Le poëte indigné repoussa avec une vertueuse énergie l'infâme proposition du pape; alor.s Benoît, pour se venger de son refus, le déféra aux inquisiteurs comme hérétique.

Pétrarque parvint à sortir d'.\vignon, mais il fut obligé de laisser sa jeune sœur sous la garde de son frère Gérard ; ce misérable ne put résister à l'appât de l'or, et, dans la nuit, cette pauvre jeune fille, qui était à peine âgée de seize ans, fut enlevée de sa maison, portée dans le palais pontifical, et livrée aux caresses monstrueuses d'un vieillard corrompu.

Quelque temps après, Benoît reçut en audience solennelle les députés romains qui venaient le supplier, au nom de leurs concitoyens, de rétalilir la résidence des papes dans la ville sainte, lui faisant valoir en ]ilein consistoire que les pontifes et les cardinaux étaient plus convenablement placés au milieu

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