BENOIT XII
d'un peuple habitué à leurs mœurs, et qui ne se scandalisait pas de voir ses vierges et ses adolescents servir à leurs plaisirs. Ces raisons frappèrent les esprits par leur justesse, et les cardinaux, après en avoir délibéré avec le pape, répondirent aux ambassadeurs que Sa Sainteté consentait à retourner à Rome, et qu'elle lixerait ultérieurement l'épocpic de son départ de France.
Plusieurs motifs importants obligeaient le saintpère à ditïérer son entrée en Italie ; d'abord il craignait de tomber au pouvoir de Pétrarque, qui s'était jeté dans le parti des Gibelins; ensuite il voulait s'assurer la possession de Bologne, pour se faire un point d'appui contre ses ennemis. Mais les nonces qu'il avait envoyés aux Bolonais pour traiter de la paix les trouvèrent tellement exaspérés contre la cour d'Avignon, (ju'ils durent quitter la ville immédiatement, pour éviter d'être pris par les Gibelins.
Dans des circonstances aussi défavorables, Benoît jugea qu'il était imprudent de songer à rétablir le saint-siége à Rome, et résolut de fixer définitivement le séjour des pontifes à Avignon. En conséquence, il jeta les fondations d'un magnifique palais entouré de murailles crénelées et de tours qui devaient mettre le pape à l'abri de tout danger.
Cependant il reconnut bientôt que ces murailles, si hautes qu'elles fussent, ne pourraient, en cas de guerre, le protéger contre les rois de France, et il dut mettre tous ses soins à conserver les bonnes grâces de Philippe. Ce prince, de son côté, connaissant la faiblesse du caractère de Benoît, ne se faisait pas faute de lui demander de nouveaux privilèges qu'on n'osait point lui refuser ; et il osa réclamer pour son fils aîné la charge de vicaire de l'empire en Italie, et pour lui-même le droit de prélever des dîmes dans son royaume pendant dix années, et de partager avec le pape le trésor de l'Église, sous prétexte de subvenir aux frais d'une expédition qu'il préparait contre les infidèles. Ces demandes exagérées remplirent d'efl'roi la cour pontificale ; et comme on n'osait pas résister ouvertement au prince, on lui suscita des ennemis secrets, et l'on envoya des émissaires en Angleterre pour déterminer Edouard III à envahir les États de Philippe, sous la promesse que le pape ratifierait son usurpation.
Edouard embrassa avec ardeur ce projet, il prit le titre de roi d'Angleterre et de France, fit soulever la Flandre, et vint en personne mettre le siège devant Tournay. Ce fut dans cette guerre que pour la première fois les Français employèrent les armes à feu, ainsi que le prouve d'une manière authentique un mémoire de Barthélemi'^de Prach , trésorier des guerres, daté de 1338.
Non content d'avoir jeté la France dans une guerre terrible, le saint-père voulut, en cas d'échec, s'assurer un abri contre la colère du roi de France, et il chercha à se réconcilier avec Louis de Bavière; il n'osa pas toutefois prendre ostensiblement l'initiative dans cette démarche, et il chargea quelques prélats de son parti d'engager le prince à lui adresser une ambassade solennelle afin d'entamer des négociations entre le saint-siége et l'empire.
Louis de Bavière reçut très-favorablement ces ouvertures de paix, et envoya plusieurs députés à Avi-
gnon, pour remettre au pape un acte par lequel le prince déclarait révoquer les décrets qu'il avait rendus contre Jean ^wXII, et annuler les édifs publiés à Rome contre les privilèges de l'Eglise ; il promettait en outre de faire toutes les concessions équitables qu'on lui demanderait afin d'arriver à une paix durable. Gomme les cardinaux français étaient présents à l'audience de réception, Benoît n'osa pas donner aux envoyés de l'empereur une réponse décisive ; il leur dit seulement que lui et les cardinaux verraient avec joie l'Allemagne, ce noble rameau de l'Eglise, se réunir au tronc pour en augmenter la force ; il fit l'éloge de Louis de Bavière, et ajouta que les désordres de l'Italie, la perte de l'Arménie et de la terre sainte devaient être attribués à la vacance de l'empire, et non à ce prince, qu'il tenait pour le plus noble parmi les chevaliers de la chrétienté ; enfin il termina sa harangue en promettant d'accorder sous quelques jours l'absolution des anatlièmes prononcés par le pape défunt.
Dès que Philippe et Robert de Naples eurent été informés de la détermination du pontife, ils se hâtèrent d'envoyer à Avignon des députés qui gagnèrent à prix d'or les membres les plus influents du sacré collège ; ensuite ils demandèrent une audience publique au pape, et, en présence des cardinaux, ils lui reprochèrent la préférence qu'il accordait à un hérétique sur leurs maîtres, et le menacèrent de le traduire devant les inquisiteurs comme fauteur d'hérésie.
Benoît, surpris d'une attaque aussi directe, se tourna vers ses cardinaux : « Eh quoil leur dit-il, les rois de France et de Naples ont-ils donc la prétention de mettre fin à l'empire d'Occident"? — Non, très-saint père, répondirent ceux-ci ; ils blâment seulement le choix que vous avez fait de Louis de Bavière, qui est celui d'entre les princes qui a fait le plus de mal à l'Église. — Vous en avez menti, repartit Benoît hors de lui ; c'est vous qui avez fulminé des anatlièmes injustes contre ce roi, et sa soumission est si grande, qu'il fût venu, comme l'empereur Henri IV, en chemise et un balai à la main, pour implorer la miséricorde de notre prédécesseur, si on eût voulu le lui permettre. »
Cette réponse énergique imposa aux cardinaux vendus à Philippe et à Robert; ils n'osèrent plus heurter l'opinion du pape, et feignirentd'entrer dans ses vues, se contentant de lui faire observer que les rois de Bohême, de Hongrie, de Pologne, de France, de Naples, et les ducs d'Autriche et de Bavière, avaient formé une ligue contre Louis, et s'étaient engagés à établir un autre roi des Romains. Benoît, qui n'avait réellement aucune force de volonté, céda peu à peu à leurs raisonnements, demanda un délai pour délibérer sur ce qu'il avait à faire, et congédia les députés de Louis de Bavière sans absoudre leur maître des anciens analhèmes.
Celui-ci voyant le mauvais succès de son ambassade, comprit qu'il ne devait plus compter sur un accommodement avec la cour d'Avignon, et résolut de secouer tout à fait le joug insupportable de l'Église. Néanmoins, pour se mettre à couvert du plus léger reproche, il convoqua dans la ville de Spire une assemblée de prélats, qui décidèrent qu'on enverrait, au nom du clergé allemand, une dernière députation
HISTOIRE DES 1>APKS
au saint-père pour lui demander l'absolution de leur souverain, et pour le prévenir que si leur prière n'était point écoulée, ils se réuniraient de nouveau, et arrêteraient délinitivenient des mesures énergiques pour rendre l'empire indépendant des papes.
Benoît reçut avec de grands honneurs les délégués, et leur dit en secret ; « Je voudrais lever les censures prononcées sur votre prince; mais je ne puis le laire sans le consentement du roi de France, l'iiilippe de Valois, qui, si je lui désobéissais, me traiterait jilus indignement que Philippe le Bel n'a traité Boniiace. » Cette dernière tentative de l'empereur auprès de la cour ])ontilicale n'amena point le résultat qu'on en espérait ; seulement elle contribua à affermir son autorité; car les évè(jues et les princes alleiiuinds, indignés de la faiblesse du pape, convoquèrent aussitôt une première diète électorale à Rens.
Tous les électeurs, excepté le roi de Bohème, se trouvèrent à l'assemblée ; ils déclarèrent qu'eux seuls avaient le droit de conférer la dignité impériale, el que le clief qu'ils avaient choisi n'avait pas besoin de l'approbation du jiape pour revêtir les insignes de sa dignité Louis de Bavière, voyant la disposition des esprits, ne s'en tint pas à ce premier succès; il convoqua une nouvelle diète à Francfort, el fit décréter la fameuse pragmatique sanction qui déclarait l'empereur justiciable de Dieu seul, et condamnait les censures de l'Eglise envers lui comme des crimes de lèse-majesté. Le docteur Albert de Strasbourg fut chargé par les électeurs de signifier à la cour d'Avignon la décision des princes de l'empire.
Dès que Benoît eut connaissance de ces actes, il protesta contre leur teneur, lança des bulles terribles contre Louis de Bavière, et envoya une circulaire aux différents rois de l'Europe pour les engager à prendre les armes contre son ennemi. A l'exemple de son prédécesseur, il déclara en outre le trône vacant, et se nomma prolecteur de l'empire ; Luquin ^'isconti fut établi vicaire en Italie ; des Guelfes furent nommés gouverneurs pour le pape dans les villes de Vérone, de Parme el de Vicence; les seigneurs de Gonzaga reçurent en apanage les deux villes de Mantoue el de Reggio, et le marquis de Ferrare le territoire de Modène, moyennant une redevance annuelle de cinq mille florins d'or, et sous la condition que chacun d'eux entretiendrait à ses frais dans la Lombardie deux cents cavaliers et trois cents fantassins bien armés, prêts à combattre pour l'Égliseà la première réquisition du pape. De plus, pour s'assurer un auxiliaire redoutable dans la basse Italie, il résolut d'enlever le royaume de Sicile à Pierre II, afin d'en investir Robert, roi de Naples; et à cet effet il envoya l'ordre à Gocio, patriarche titulaire de Constantinople, et à Natier, évêque de Vaison, ses deux nonces à Naples, de se rendre à Palerme et d'excommunier Pierre d'Aragon, ses enfants, ainsi que ses autres héritiers, de les déclarer déchus de la possession de la Sicile, et de prononcer l'adjonction de cette île aux États du roi Robert, eu vertu de l'autorité souveraii.e du saint-siége. Néanmoins, en dépit
des anathèmes du pape, Pierre se niainlint sur son trône, el lutta couragenseiuenl conlre Robert, qui ne put s'emparer que des petites îles de /erlii et de Lipari, et au prix d'un grand sacrifice d'hommes cl d'aigenl.
A la même époque, les cardinaux dél ;rminèrent Benoît à faire quelques tentatives pour assurer au saint-siége la possession de Rome : avec de l'or on corrompit la plus grande partie des membres du sénat, et deux seigneurs vendus au clergé, Etienne Golonna et le comte de Langnillara, furent nommés consuls pour cinq ans.
Le saint-père eut ensuite à s'occuper de l'allaire des Bolonais, qui avaient été excommuniés, prives de leur académie et de tous les privilèges accordés précédemment parles emjiereurs ou par les pontifes : la colère impuissante de Benoît n'avait d'abord produit d'autre résultat que celui d'exciter les railleries des excommuniés ; mais lorsqu'ils s'aperçurent que la cour pontificale reprenait quelque prépondérance en Italie, ils suivirenl l'exemple des autres villes, et demandèrent à être reçus en grâce ; ce (\m leur fui accordé moyennant le payement d un tribut annuel de huit mille florins d'or.
Benoît n'eut pas le temps de profiter de la réaction qui s'opérait en Italie en faveur des papes. A la suite de ses excès de table et de ses débauches nocturnes, il éprouva de violents accès de goutte; ses jambesse couvrirent de jilaies hideuses, et il mourut le 25 a\Til 1342, après un règne de sept ans, quatre mois, six jours. Il fut inhumé dans la cathédrale d'Avignon. Le saint-père, qui s'était montré si désintéressé dans les premiers temps de son règne, était devenu sur ses derniers jours aussi cupide et aussi avare que ses prédécesseurs; et on trouva après sa mort dans les trésors de la chancellerie des sommes énormes qui furent d'un grand secours aux cardinaux pour compléter l'asservissement de l'Italie.
Ce pape n'apportait aucune réserve dans ses actions et dans ses paroles, comme on peut en juger par le fait suivant rapporté par Baluze. « Benoît n'avait qu'une nièce à marier, dit l'historien, dont il fit tout ce qu'il voulut ; cependant son avarice était l'obstacle le plus grand à l'établissement de cette jeune fille, car il se trouve dans les cours une multitude de gens serviles qui consentent volontiers à être déshonorés par le souverain moyennant un riche salaire. Le pape ne voulant point donner de dot, répondit à un seigneur qui lui demandait pour son fils la main de sa nièce et une dot : « Non, ma jument « ne convient pas à votre étalon! »Dans la suite il la fit épouser à un simple marchand de Toulouse. »
Après sa mort, Benoît fut déclaré saint à rairach', et son nom placé dans le Martyrologe gallican.
Sous son pontificat ilorissait une secte singulière appelée les quiélistes du mont Athos; ces fanatiques prétendaient avoir poussé la perfection de l'oraison jusqu'à voir Dieu des yeux corporels lorsqu'ils étaient arrivés à la suprême quiétude. Le quiétisme est une des plus curieuses et des plus étranges aberrations que l'oisiveté du cloître ait enfantées.
CLÉMENT VI
Histoire du cardinal de Nérée. — Son exaltation sur le saint-siège. — Ambassade des Romains à Clément VI. — Le pape veut soumettre les royaumes chrétiens à sa domination. — Jeanne de Naples fait étrangler son mari. — Bulle du pape contre les assassins du prince. — Le sacré collège se rassemble pour élire un empereur. — Clément nomme Cliarles IV roi des Romains. — Cruautés do Pierre Gomez, grand inquisiteur de florence. — Révolution républicaine à Rome. — Nicolas Laurent, chef du peuple, est excommunié par le pape,— Second mariage de Jeanne de Naples avec son cousin. — Elle vend Avignon au papa et se fait déclarer innocente du meurtre d'André son mari, — La peste e.\erce ses ravages en Occident. — L'Allemagne refuse d'obéir au prince nommé par le pape, et proclame Gunther Schwartzembourg .seul empereur, — Réapparition des 11agellanls, — Le pape ordonne un nouveau jubilé pour se faire de l'argent. — Il raablit l'inquisition dans l'Anjou et dans le Maine, — Vision de sainte Brigitte. — Ambassade de Jean Cantacuzène, — Maladie du saint-père, — Lettre singulière de Belzébuth au pape. — Mort de Clément. — Tableau des mœurs abominables de la cour pontilicale.
Le saint-sii'ge ne resta vacant que onze jours après la mort de Benoît, Les cardinaux, au nombre de vingtdeux, s' étant réunis en conclave, s'accordèrent parfaitement à partager entre eux les trésors de l'Eglise, et à nommer souverain pontife le plus corrompu de tous, le fameux cardinal de Nérée, qui prit le nom de Clément VI. Il était iils de Pierre Roger, seigneur de Rosière, qui, le destinant à l'Église, le fit entrer dès l'âge de dix ans dans l'abbaye de la Chaise-Dieu en .\uvergne, où sa beauté lui mérita l'honneur d'être distingué par l'abbé des*bénédictins, qui en (il son mignon. Parvenu ù l'âge d'homme, le jeune homme quitta le couvent, se rendit à Paris pour terminer ses études Ihéologiques, et obtint le grade de docteur et l'abbaye de Fécarap ; ensuite on le nomma évêque d'.Vrras, et en dernier lieu Benoît le créa cardinal-archevè(|ue de Rouen.
Lorsqu'il fut proclamé pape, le cardinal de Nérée menait une vie tellement désordonnée, ([u'il avait été obligé d'abandonner ses bénélices à ses nombreux créanciers; aussi ne se montra-t-il pas difficile sur les conditions que lui imposèrent les cardinaux.
« Vous me demandez le partage des trésors de la (I
chancellerie, dit le nouveau pape aux membres du conclave ; j'y consens avec joie, et vous verrez ce qu'il faut de temps pour les remplir à un pape qui sait exercer son métier. » En etl'et, en moins d'un an, la vente des charges apostoliques, les annates, les expectatives, les coramendes, les taxes et les confiscations des biens des hérétiques par les tribunaux de l'inquisition avaient réparé toutes ses pertes, et avaient fourni aux dépenses énormes de ses maîtresses et de ses mignons.
(élément poussait le scandale de l'immoralité jusqu'à se faire un titre de gloire de sa dépravation; les courtisanes, les grandes dames et ses beaux pages entraient à la vue de tous dans sa chambre à coucher, et étaient servis par les camériers jusque dans le lit du saint père, .\ussi le clergé d'.\vignon devint si déréglé à l'exemple du pontife, que le plus petit clerc se fût cru déshonoré s'il n'avait eu attaché à sa personne quelque mignon ou plusieurs fdles de mauvaise vie.
Quoique universellement reconnu comme le plus débauché des cardinaux. Clément n'en fut pas moins soumis aux épreuves de la chaise percée. Le lende-
main île sa consi'oration il fil une promotion de dix cardinaux, parmi lesipiels il n'oublia pas lluguos Roger, son frère, et Guillaume de la Jugie, son neveu, ses deux fidèles compagnons d'orgios.
Les rois Je l'Europe s'empressèrent d'envoyer leurs ambassadeurs au nouveau pape pour le com|)limenter; un grand nombre de cités italiennes imitèrent cet exemiile, et Rome, cette ville dégénérée qui aspirait toujours à la honte d'être appelée la ville ponliiicale, adressa à Clément une députation solennelle de dix-huit citoyens, à la tète desquels se trouvaient le républicain Nicolas Rienzi et Pétrarque. Ceux ci étaient chargés, au nom de leurs concitoyens, d'olTiir au pape les charges do premier sénateur et de capitaine de la ville, à la condition qu'il rentrerait à Rome, et qu'il réduirait de cent ans à cinquante l'intervalle de deux jubilés, afin de multiplier les causes de la prospérité de l'Italie et d'alléger les impôts de la ville sainte.
Clément accepta les dignités et les magistratures qui lui étaient olïertcs, et assura aux ambassadeurs qu'il avait fermement à cœur de rétablir la résidence du saint siège en Italie, ce qu'il s'engageait à exécuter le ]>lus promptemeut qu'il lui serait possible. Comme preuve de la sincérité de ses paroles, il fixa même l'époque du nouveau jubilé à l'année 1350. Voici la bulle qu'il publia à cett£ occasion : « Le Fils de Dieu, en expirant sur la croix, mes frères, nous a acquis un trésor d'indulgences qui se trouve augmenté des mérites infinis de la sainte Vierge, des martyrs et des saints. Or, vous savez que la dispensation de ces richesses appartient aux successeurs de saint Pierre.
« Déjà Boniface VIII a ordonné aux fidèles de venir en pèlerinage aux églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul, et sa bulle accorde pour ce voyage entrepris à l'époque du renouvellement du siècle l'absolution entière des péchés. Maintenant nous considérons que dans la loi mosaïque, que Jésus-Christ est venu accomplir spirituellement, la cinquantième année est celle du jubilé ou de la remise des dettes; donc pour cette raison, eu égard à la courte durée de la vie humaine, et afin qu'un plus grand nombre de chrétiens participent à cette indulgence, nous l'accordons pleine et entière à ceux qui visiteront les églises des deux apôtres et de Saint-Jean de Latran, dans l'année mil trois cent cinquante, pendant trente jours s'ils sont Romains, et pendant quinze mois s'ils sont étrangers. »
Cela fait, le pontife congédia les ambassadeurs, les combla de marques d'honneur, particulièrement Pétrarque, dont la réputation faisait la gloire de l'Itahe, et qu'il voulait attacher à sa cause.
Robert de Naples venait de mourir, laissant à sa petite-fille Jeanne des trésors immenses et un trône que sa trop grande jeunesse l'empêchait encore d'occuper. Néanmoins, pour ne pas la laisser sans protecteur, il l'avait dt^à mariée à André de Hongrie, fils de Charobert ; et par son testament il avait institué pour administrer les Etats de Naples, Philippe Gabassole et la reine dofia Sancha d'Aragon.
Aussitôt après la mort de Robert, ceux-ci voulurent exercer leurs droits de régents; mais Clément s'y opposa, sous préte.\te que le royaume, relevant du
saint-siége, devait revenir au pape jusqu'à la majorité de Jeanne, fixée à l'âge de vingt-cinq ans. Il publia une bulle qui cassait le testament du roi, comme attentatoire aux privilèges de l'Église, et annulait les différents actes accomplis par Philippe Cabassole et par doua Sancha d'.Vragon, comme entachés d'irrégularité cl d'usurpation. Il envoya le cardinal Airaeric de Chastelus, en qualité de vicaire apostolique, pour prendre les rênes du gouvernement, pour recevoir l'hommage lige de Jeanne et pour la couronner. Ensuite il confia la tutelle de la jeune reine à des femmes dépravées qui surent en faire un monstre de lubricité. Qu'importait à Clément que les souverains se rendissent méprisables et odieux aux yeux des peuples? Sa politique était d'élever la chaire de saint Pierre au-dessus des trônes des rois, et tous les moyens lui paraissaient bons pour arriver à ce but.
Rassuré du côté de la Sicile, il se tourna contre l'.Vllemagne et ralluma le feu de la guerre civile dans l'empire; ses émissaires répandirent l'or à pleines mains et firent révolter les provinces et les villes d'Italie restées fidèles à Louis de Bavière. En Allemagne, en France, en Angleterre et dans toute la péninsule romaine il fit publier les bulles que Jean XXII avait fulminées contre l'empereur, et ajouta cette imprécation : « Que la colère divine, que le courroux de saint Pierre et de saint Paul tombent sur Louis de Bavière dans ce monde et dans l'autre ! que la terre lengloutisse tout vivant ! que les éléments lui soient contraires, et que ses enfants mêmes périssent massacrés sous ses yeux par la main de ses ennemis ! »
Néanmoins il fut obligé de suspendre hs effets de sa vengeance, ayant été averti par les ambassadeurs français que Philippe avait besoin de l'empereur, et qu'il lui défendait de continuer contre ce prince ses déclamations furibondes. Clément n'osant point désobéir aux injonctions de son redoutable allié, relira ses bulles, et se contenta d'assigner Louis de Bavière en cour d'Avignon, afin d'y être jugé par le sacré collège. Au lieu de se rendre auprès du saintpère ou de lui envoyer ses députés, Louis écrivit seulement au i-oi de France ; « Si Clément entreprend contre nous quelque procédure, nous nous en prendrons à vous. Salut ! » Philippe, le lâche Philippe, (jul redoutait la colère de Louis de Bavière et qui craignait les armes des Allemands, fit aussitôt signifier au pape qu'il eût à ne point passer outre.
Forcé d'abandonner ses projets sur l'empire, le pape se rejeta sur l'Angleterre ; il distribua les bénéfices de ce royaume aux nouveaux cardinaux, dont les revenus n'étaient pas suffisants pour soutenir le faste de leur maison ; il les pourvut des principales abbayes, des meilleures églises et des plus riches diocèses ; leur accordant en outre l'autorisation d'envoyer des mandataires dans la Grande-Bretagne pour en prendre possession en leur nom, afin qu'ils pussent en dépenser les revenus à sa cour. Mais le roi Edouard ne se montra pas aussi docile qu'on l'avait espéré ; ses officiers chassèrent honteusement les prêtres français qui venaient percevoir pour les cardinaux les provisions bénéficiales.
Clément VI essaya de ramener Edouard à des sentiments moins hostiles à ses intérêts, et il lui écrivit :
CLÉMENT VI
« Nous avons appris, mon fils, que vous aviez publié des édits qui tondent à détruire la liberté ecclésiastique, la primauté de l'Église romaine et l'autorité du sainl-siégo. Cependant vous n'ignorez pas que Jésus-Christ lui-même a donné aux apôtres et à leurs successeurs le droit de gouverner le monde. Vous savez qu'en vertu de ce pouvoir les papes ont fondé des églises patriarcales ou métropolitaines, des cathédrales, des églises secondaires, et ont établi la hiérarchie du clergé.
« Depuis bien des siècles, rien n'a été changé; c'est toujours aux papes qu'appartient la pleine et entière disposition des honneurs, des dignités et des biens ecclésiastiques; vous vous êtes donc rendu coupable d'un grand péché en autorisant les persécutions faites contre les mandataires de nos cardinaux et en empêchant l'exécution de nos grâces. Maintenant nous vous envoyons notre internonce Nicolas, métropolitain de Ravenne, et Pierre, évèque d'Astorf;a, avec pouvoir d'assembler un concile qui abolira tout édit ou déclaration contraire à notre autorité, et qui prononcera anathème contre vous si vos officiers empêchent le payement des dîmes, et si vos peuples se refusent à notre obéissance. »
Cette lettre n'eut pas un meilleur succès que la Lulle; Edouard répondit au pape qu'il était scandalisé de voir les biens de son royaume à la merci de la cour d'Avignon; que « les pasteurs devaient faire paître les brebis et non les tondre ni les écorcher ; que cette besogne appartenait aux rois, et qu'à l'avenir il disposerait des bénéfices ecclésiastiques, comme avait fait Guillaume le Conquérant. »
Clément, repoussé en Angleterre, eut au moins la consolation de voir que la France ne lui contestait pas son droit de souveraineté sur les royaumes de la terre ; il reçut de Philippe de Valois une ambassade solennelle à la tète de laquelle se trouvait Louis de la Cerda, appelé ordinairement Louis d'Espagne, parce qu'il descendait de Ferdinand, fils aîné d'Alphonse le Sage, roi de Castille, et de Blanche, fille de saint Louis ; ce prince venait demander à Sa Sainteté la propriété des îles Fortunées, aujourd'hui îles Canaries, qu'il prétendait être habitées par des infidèles, et qu'il s'engageait à conquérir pour ramener les habitants à la religion chrétienne. Le pontife accéda à ses désirs, le proclama roi de ces îles, avec pouvoir absolu sur le temporel, à la charge par lui de payiT un cens annuel de quatre cents florins d'or en signe d'investiture. Cette cérémonie n'empêcha pas Louis de la Cerda de mourir sans avoir fait la conquête des Canaries.
Au commencement de l'année 1344, l'empereur essaya encore de se réconcilier avec le saint-père, et il envoya une ambassade à Philippe de Valois pour le prier de lui faire connaître les causes qui s'opposaient au maintien de la paix entre l'empire et l'Églisi'. Comme il était difficile de répondre à une demande aussi nettement exprimée, le roi renvoya les députés au pape, et les fil accompagner par des officiers de sa cour.
Clément ayant pris connaissance des messages des deux souverains, appela auprès de lui un de ses cardinaux, lui dicta la formule d'une demande en grâce, avec des conditions si humiliantes pour Louis de Ba-
vière, qu'un prince vaincu et sous le glaive de son ennemi n'aurait pu les accepter. Celte lettre du saintpère fut expédiée immédiatement à l'empereur, et, contre l'attente de la cour d'Avignon, il déclara accepter les conditions qui lui étaient proposées, et jura en présence du prolonotaire du pape qu'il était prêt à les exécuter. Cette résolution du prince surprit étrangement Clément, qui ne put s'empêcher de dire en lisant sa réponse : >< Cet homme est fort embarrassé, mais il est plus embarrassant encore. »
En effet, quatre ambassadeurs allemands se présentèrent devant le sacré collège, et prêtèrent serment au nom de leur maître, ainsi que le portaient les ordres du pape, d'avouer les hérésies ([ui lui étaient attribuées, de renoncer à l'empire, et de se mettre lui, ses enfants, ses biens et ses Etats à la disposition du pontife. Ensuite ils pT'ièrent Clément de leur remettre par écrit les articles de la pénitence qu'il voulait imposera Louis de Bavière, et ils le prévinrent qu'ils avaient ordre de ne point quitter Avignon sans les avoir obtenus, tant l'empereur avait hâte de se réconcilier avec l'Eglise. Le saint-père acquiesça à leur demande, ne donnant cependant que des dispositions relatives à la constitution de l'empire et non à la personne du prince. C'était de la part du pape une faute énorme dont Louis sut profiter. Il envoya immédiatement l'ordre aux électeurs et aux états de s'assembler en diète générale dans la ville de Francfort ; il joignit à sa lettre de convocation une copie de la pénitence que lui imposait le saint-père, et où l'on remarquait entre autres cet article : « L'empereur fera un édit pour condamner au supplice du feu ceux de ses sujets, laïques ou ecclésiastiques, qui refuseraient de reconnaître que l'empire est un bénéfice du pape. »
Ces ordres cruels et ces prétentions exagérées mécontentèrent les membres de l'assemlilée, qui firent aussitôt cette réponse à Louis de Bavière : « Seigneur, le^ électeurs et les autres vassaux de l'empire ayant examiné les conditions que le pape vous impose pour votre réconcihation avec l'Église romaine, ont déclaré qu'elles tendent toutes à la destruction de l'empire, et que ni vous ni eux ne deviez les accepter. En conséquence, ils ont décidé qu'une députation serait envoyée à Avignon pour prier le pape de se désister de ses prétentions, et pour le prévenir que s'il refuse de faire droit à nos réclamations, nous sommes décidés à sortir de sa communion et à résister par tous les moyens qui sont en notre pouvoir à ses entreprises contre nos libertés. »
Les ambassadeurs des princes de l'empire se rendirent en eflel auprès du saint-père, et lui firent part des objections de la diète de Francfort aux articles de la singulière pénitence qu'il avait imposée à Louis de Bavière. Clément, à celle ouverture, entra dans une furieuse colère, se répandit en injures contre l'empereur, et chassa les députés sans vouloir leur donner de réponse ; ensuite, et fort secrètement, il entama des négociations avec un prince de la maison de Luxembourg, avec Jean, roi de Boliême, avec Charles, marquis de Moravie, son fils, et avec Baudoin, archevêque de Trêves, pour assurer sa vengeance. Nous verrons bientôt les déplorables résultats de cette coalition.
Si la politique du saint-père avait été impuissante
pour le faiif Irioiuplier en Anp;li'lerre et en AUe- Hiagne, du luoins elle lui avait réussi en Italie, et surtout à Naples, oii la reine Jeanne laissait tout pouvoir sur ses Etats au cardinal Aiineric. pour s'occuper à son aise de plaisirs et de débauclies. Grâce aux leçons de dépravation i|u'elle avait re<;ues, la jeune reine, qui atleii^uait à peine sa seizième année, méritait d'être comparée à. ^lessaline; déjà elle avait reçu dans la couche royale tous les seigneurs de sa cour, de simples gardes, et jusqu'aux matelots du port. Une nuit même, lounuentée de ces i'uK.'urs qui portaient la femme de Claude à ([uilter la couche impériale pour se prostiluer dans les lupanars de Rome, l'impudique Jeanne entra dans la chambre d'André, son mari, et l'énerva par ses caresses lascives : puis tpiand elle vit qu'il ne ])ouvuit plus répondre à ses désirs, devenus plus ardenis encore par l'impuissance de les satisl'aire, sa tèle s'égara, ses ardeurs insensées se changèrent en des appétits d'hyène ; elle eut soif de sang, appela à son aide des séides qui lui étaient dévoués, et là, sans autres armes que leurs mains, ils se précipitèrent sur le jeune roi, lui déchirèrent le visage, et le jetèrent hors du lit pour que la reine put lui arracher avec les ongles les organes de la virihté.
Enfin, lorsque l'infortuné fut gisant sur les lajiis ensanglantés, Jeanne lui passa autour du cou une ceinture d'or et de soie qu'elle avait tressée ellemême, et l'étrangla; ecsuite elle lit jeter le cadavre par la fenêtre. Le lendemain on publia dans Naples que des ennemis secrets s'étaient introduits dans le palais, et avaient assassiné le roi. Personne n'osa approfondir ce mystère terrible ; le pape même, quoique informé des véritables circonstances du meurtie par le cardinal Aimeric, lança une bulle contre les coupables, sans les nommer; il se contenta de les déclarer infâmes, déchus de toutes dignités, incapables de faire un testament ni aucun acte légitime ; il s'adjugea leurs domaines et leurs richesses, délia les vassaux et les sujets de leurs serments de fidélité, et prononça l'interdit sur les terres où ils se retireraient, avec des peines contre ceux qui leur donneraient asile ou secours ; enfin il prit toutes les mesures que lui suggéra sa polili(iue, pour préparer le moment où il pourrait sans coup férir s'emparer du royaume de Naples.
Mais le crime de Jeanne avait soulevé une si grande indignation parmi les rois de l'Europe, qu'il était à craindre qu'un vengeur ne vint lui demander compte de sa conduite ; elle le comprit, et s'empressa d'écrire à Louis le Grand, roi de Hongrie, son beaufrère, pour se justifier du meurtre de son époux. Ses lettres n'obtinrent que des réponses accablantes, et elle apprit que Louis se mettait en marche à la tête d'une armée formidable pour envahir ses États et venger son malheureux frère.
Dans cette extrémité, la reme de Naples chercha un protecteur dans un de ses amants, Louis de Tarente, son cousin, qu'elle épousa. Malgré les talents et le courage du jeune prince, les Hongrois s'emparèrent de Naples, et obhgèrent les deux souverains à se réfugier dans la ville d'Avignon, qui appartenait à la reine. Clément '\'I accueillit favorablement Jeanne, et s'éprit même pour elle d'une violente
jiassion, que la princesse feignit de partager afin de rattacher à son parti ; néanmoins la ruse ne réussit qu'à demi, car le pape ne consentit à rétablir sa nouvelle maîtresse sur .le trône de Naples et à l'absoudri' du meurtre d'André, qu'à la condition qu'elle lui abandonnerait la souveraineté d'Avignon. Le marché fut bientôt conclu, et on stipula pour la forme un prix d'achat de quatre-vingt mille florins d'or, qui ne fvit jamais payé. Voilà quels ont été les droits de i)ropriété du saint-siége sur le comtat Venaissin pendant six siècles, droits auxquels les papes n'ont peut-être jias encore renoncé!
Aussitôt le pontife se déclara ouvertement le protecteur de Jeanne ; il lança des bulles terril)les contre ses ennemis, fit lui-même l'apologie de l'innoceuci; de la reine, de sa douceur et de sa pureté, en présence des ambassadeurs de tous les princes chrétiens réunis en consistoire, et menaça des foudres ecclésiastiques Louis le Grand, s'il persistait à se maintenir dans le royaume de Naples. Le jeune roi fut ainsi o])ligé d'aliandonner ses projets de vengeance et de rentrer dans ses États.
Jeanne retourna triomphante dans sa capitale, et se plongea de nouveau dans des désordres tels, que sa cour n'avait d'égale en dépravation que celle du souverain pontife.
Clément VI, maître de la ville et du territoire d'Avignon, montra encore plus d'audace (ju'auparavant; il renouvela ses attaques contre Louis de Ba- •vière, publia une bulle contre ce prince, le déclara infâme, hérétique, dépossédé de l'empire, et enjoignit aux électeurs de procéder immédiatement à l'élection d'un roi des Romains.
Jean de Luxembourg, roi de Bohême, et Charles, son fils aîné, se rendirent à Avignon pour signer avec le pape le traité secret qui devait leur assurer l'empire ; d'autres prétendants] firent les-mêmes démarches et surenchérirent pour obtenir la protection du saint-père. Dans ce conflit d'intérêts, Clément fut extrêmement embarrassé de prendre une décision, et il ciiargea les cardinaux réunis en consistoire de choisir le roi des Romains. Mais comme chacun d'eux avait reçu des sommes considérables pour soutenir les intérêts des divers prétendants, il en résulta une division qui faillit devenir funeste aux cardinaux. On échangea d'abord des paroles grossières; des injures on en vint aux coups; ensuite les simples officiers et les domestiques prirent parti pour leurs maîtres, et bientôt la mêlée devint générale. Plusieurs prélats reçurent des blessures graves, et le pape luimême eut l'épaule démise d'un coup de bâton. Enfin, grâceàl'interventiondeshommessages, le calme serétablitaupalaispontifical; lescardinauxse réunirent en conseil dans la chambre du saint-père, et il fut décidé (pie l'on donnerait l'empire au fils du roi de Bohême, Giiarles de Luxembourg, qui faisait de plus magnifiques promesses qu'aucun de ses compétiteurs.
\'oici en quoi elles consistaient : « Si je suis roi des Romains, disait le prince dans le traité secret que le pape montra aux prélats de ,sa cour, je m'engage à maintenir en faveur du saint-siége toutes les concessions que lui ont faites l'empereur Henri VU, mon aïeul, et ses prédécesseurs. Je ne chercherai à occuper ni à acquérir par aucun moyen les villes de
Jeanne, reine de Naplcs, la moderne Messalinc
Rome, de Forrare, ou les autres terres et places ((ui appartiennent à l'Église, soit dans l'intÏM-ieur de l'Italie, soit au dehors, comme les royaumes de Sicile, de Sardaitjne, de Goi-se et le comté Veuaissiu. Je n'entrerai point à Rome avant le jour démon couronnement, et j'en sortirai avec mes gens immcdiatetement après la cérémonie, pour n'y revenir qu'au commandement du saint-père; enfin je ratifierai toutes mes promesses à l'épo ]iie de mon sacre. »
i- Il ne fut pas difficile à Clément de l'aire nommer Charles empereur, dit Maimbourg, car les cardinaux savaient qu'il était appuyé par le roi de Bohème, son père, et par Baudoin de Luxembourg, métropolitain de Trêves, son grand-oncle. Son seul adversaire était donc Henri de Virnebourg, arclicvèfnie de Muyence, partisan déclaré de Louis de Bavière; le pape s'en débarrassa en le déposant et en nommant à sa place le jeune comte de Gerlac de Nassau, chanoine du même diocèse, qui lui avait vendu son suffrage. Valderan de Juillers, métropolitain de Cologne, donna sa voix pour huit mille marcs d'argent ; Rodolphe, duc de Sa:ve, qui était le plus avide, en tira quinze mille ; enfin tous les électeurs ayant été gagnés, la diète se réunit à Rents, près de Coblentz, dans le diocèse de Trêves, et proclama Charles, marquis de Moravie, roi des Romains. » Cette élection fut confirmée par une bulle dans laquelle Clément déclarait que Dieu avait donné aux papes la suprême puissance sur l'empire céleste et sur les royaumes de la terre. Quelques mois après, Louis de Bavière, disent les chroniques, mourut empoisonné, sans qu'on ait pu savoir si le crime fut commis par son compétiteur ou par le pontife.
Charles, reconnu roi des Romains, et futur empereur, second litre aussi illusoire que le premier, n'exerça cependant aucune influence sur l'Allemagne; la haute aristocratie germanique possédait le pouvoir réel, et le nouveau césar dut se contenter des insignes ridicules de la royauté,
Cette même année éclata une révolte à Florence contre le grand inquisiteur Pierre d'Aquila, moine fourbe, sordide et cruel, ^'oici à quelle occasion : Le grand inquisiteur avait acheté à vil prix, du cardinal Pierre Goraez de Barros, une créance de douze mille florins d'or sur la compagnie des Acciajoli de Florence, qui menaçait de suspendre ses payements. Pierre d'Aquila voulut se servir de la frayeur qu'inspirait son terrible ministère, pour se faire mettre en possession des biens de la compagnie par la régence de la République, et il obtint en effet cautiim suffisante pour assurer l'entier payement de sa créance. Le cardinal n'étant point encore satisfait de ces mesures, fit enlever de son palais, par trois appariteurs de l'inquisition, Sylvestre Baroncelli, un des chefs de la compagnie, pour le plonger dans les cachots du saint-office jusqu'à l'entier payement de la dette. Heureusementcelui-ci put appeler au secours; le pcuplese rassembla, arracha le Florentin desmainsdes appariteurs, qui furent eux-mêmes hvrés au capitaine de Florence, et condamnés à avoir les poignets coupés pour avoir mis la main sur un citoyen libre ; après l'exécution ils furent transportés hors du territoire de la République et bannis pour di.\ ans. Le peuple se porta ensuite à la demeure de l'inquisiteur, qui
venait do s'enfuir de la ville pour éviter le sort de ses séides, et mit son palais au pillage.
Pierre tl'Aquila, qui s'était réfugié à Sienne, excommunia aussitôt le capitaine, et déclara Florence en interdit, si dans le délai de huit jours on ne lui avait envoyé Sylvestre Baroncelli pieds et poings liés. Les Florentins appelèrent à la cour d'Avignon de cette censure inique, et députèrent au véritable créancier de la maison .Vcciajoli deux commissaires qui payèrent comptant cinij mille florins, et s'engagèrent au nom de la République à payer l'année suivante les sept mille florins qui restaient dus. Après s'être mis en règle de ce côté, ils déposèrent entre les mains du saint-père une plainte contre l'inquisiteur Ai|uila, et prouvèrent par des actes authentiques que êet indigne légat accusait d'hérésie les jeunes filles de Florence pour les renfermer dans des cachots, oiî il assouvissait sur elles d'horribles passions. Ils firent eu outre comparaître de riches citoyens de la République ([ui avaient été torturés par ce monstre jusqu'à ce ([u'ils lui eussent donné des sommes considérables. Clément, cédant à leurs instances, consentit à punir l'inquisiteur, sous la condition toutefois ([ue la République lui payerait dix raille florins d'or. Les Florentins envoyèrent l'argent demandé, et obtinrent du pape un décret portant qu'à l'avenir aucun inquisiteur ne pourrait infliger de peines pécuniaires aux hérétiques, et qu'il les condamnerait seulement au bûcher. On supprima la prison destinée spécialement aux prisonniers de l'inquisition, et il fut décidé que les personnes accusées d'hérésie seraient incarcérées dans les prisons publiques; enfin défense formelle fut faite à l'inquisiteur d'avoir plus de six familiers.
Pierre d'Aquila, qu'un semblable décret frappait dans ses plus chers intérêts, partit aussitôt pour Avignon, et ofi'rit vingt mille florins au saint-père pour qu'il rapportât sa première ordonnance, et pour qu'il confirmât l'excommunication lancée contre Florence. Clément reçut l'argent de l'inquisiteur, et sans autre formalité il cassa son arrêt, approuva la sentence d'annthème rendue par Pierre d'Aquila, et cita l'évêque de Florence, le podestat, les prieurs et le capitaine, à comparaître devant le sacré collège pour y être jugés comme coupables de rébellion envers l'Église. Ils n'évitèrent la condamnation qu'en réinstallant l'inquisiteur dans ses anciens privilèges, et en payant à la cour d'Avignon une nouvelle amende.
Pendant que Florence subissait aussi lâchement le despotisme pontifical, les Romains se rassemblaient en armes à la voix de Nicolas de Gabrino, surnommé Rienzo, le républicain, et secouaient les chaînes de l'esclavage.
Nicolas, fils d'un simple cabarelier, sorti des rangs du peuple pour devenir le libérateur de sa patrie, avait fait pressentir dès sa jeunesse ce qu'il devait être un jour. Son aptitude au travail et les progrès rapides qu'il faisait dans les premières écoles avaient déterminé ses parents à réunir toutes leurs ressources pour subvenir aux frais que nécessitait à cette époque la culture -des lettres. Le jeune Nicolas répondit aux espérances de sa i'amille ; il s'adonna avec ardeur à l'étude des orateurs romains, et puisa dans la méditation de leurs ouvrages une haute vénération pour
CLEMENT VI
les institutions républicaines, qu'il reconnut comme seules capables d'inspirer de grandes vertus.
En même temps {[u'il acquérait une connaissance approfondie des mcrurs et des lois de l'anti([uité, il cherchait par son éloquence à ramener les masses au culte de la liberté. Rome, quoique délivrée des papes et des empereurs, était encore gouvernée par des nobles, qui se tenaient renfermés dans leurs palais ou dans des monuments transformés en citadelles, et d'où ils exerçaient contre les citoyens toutes sortes do brigandages, pillant leurs biens, violant leurs femmes, et les massacrant sans pitié; les pauvres mûmes n'étaient point à l'abri de leur cruauté, ils les égorgeaient dans les rues ou sur les places publiques pour s'emparer de leurs haillons. Le généreux Nicolas Rienzo s'émut d'un spectacle aussi déjilorable, et jura une haine implacal^le à ces tyrans. Il détermina d'abord ses concitoyens à envoyer une ambassade à Avignon pour supplier le pontife de punir ses représentants dans la ville sainte, et de rendre le repos à l'ancienne cité des Brutus et des Cassius ; mais la députation n'ayant rien pu obtenir de ce prêtre avide, débauché et orgueilleux, uniquement occupé du soin d'étendre sa domination et d'augmenter ses richesses, Nicolas résolut d'appeler les Romains à la liberté et de rétabUr par la force de l'éloquence le règne des lois. Il parcourut les tavernes, les églises, les places publiques, improvisant partout des tribunes, d'où sa parole puissante rappelait au peuple les souvenirs des grandeurs de la République.
11 n'existait pas un monument, pas une place, pas une pierre dans Rome qui ne lui présentât le thème d'un discours qu'il adressait à ses concitoyens comme une leçon que le passé avait léguée à l'avenir. Enfin son éloquence brûlante rallia à ses opinions une foule innombrable, et le 20 mai 1347 la République fut proclamée devant l'église de Saint- Jean de la Piscine, sans tumulte et sans combat ; Nicolas de Rienzo fut conduit au Gapitole, et on lui ^décerna le titre de triliun et de libérateur de Rome.
Pour assurer le triomphe de la cause du peuple, le nouveau tribun comprit qu'il devait apporter une extrême prudence dans l'exercice de sa nouvelle autorité. D'abord il se fit adjoindre le légat du pape, pour éviter d'avoir à combattre trois ennemis à la fois: les nobles, le saint-siéga et l'empereur; ensuite il organisa une milice régulière, et rétablit l'ordre dans la ville en chassant les barons turbulents ; enfin par de sages règlements il sut ramener dans sa patrie la paix et l'aijondance.
Nicolas envoya des ambassadeurs dans les cités d'Italie et aux différentes cours de l'Europe pour les instruire du rétabhssemenl de la République romaine : ses lettres étaient écrites avec une éloquence si persuasive, et l'amour du bien public s'y trouvait exprimé avec une telle conviction, qu'elles communiquèrent son enthousiasme à tous les esprits. Les rois eux-mêmes reçurent ses députés avec respect : Louis de Bavière reconnut la République ; Jeanne de Na|iles rechercha l'amitié du triium; Louis de Hongrie le choisit comme arbitre dans sa querelle avec la reine, relativement au meurtre de son frère André; et telle est la puissance magique de ce mol République, que
Rienzo, le (ils d'un cabaretier italien, l'homme du peuple, était devenu plus grand que les rois et que les empereurs. Clément VI, redoutant un pouvoir aussi formidable qui s'élevait en rivalité avec le sien, résolut de le détruire avant qu'il eût le temps de prendre racine dans le sol. Il, lança contre Nicolas Rienzo un anathème terriiile, le déclara hérétique, rexcommiuiia,cassalesactesde son gouvernement, et lui interdit le feu et l'eau.
Des agitateurs prodiguèrent de l'argent au peuple, organisèrent une conspiration, mirent à leur têle le comte de Minerhino, et introduisirent dans Rome une troupe de bandits qui firent éclater une contrerévolution. Ee tribun voulut faire sonner le tocsin d'alarme pour appeler les citoyens aux armes, mais il trouva les églises au pouvoir des insurgés; la trahison était partout, et le tribun fut obligé, pour éviter la mort, de fuir de Rome , déguisé en moine, seul, sans appui, sans ressources; il se réfugia en Bohème, auprès de l'empereur Charles, qui eut l'insigne làclieté de le livrer à la cour d'Avignon. Heiu-cusement pour lui, un fléau terril.ile ([ui s'abattit sur l'Europe vint suspendre les apprêts de son supplice et lui sauva la vie ; la peste se déclara en Italie, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne et en France : la ville d'Avignon fut décimée, et le pape ne songea plus à Rienzo, occupé qu'il était de recueillir les dépouilles d'un grand nombre de riches ecclésiastiques qui avaient succombé à la maladie.
Pendant que les villes de l'empire étaient sous l'impression de terreur et d'effroi qu'inspirait cette calamité publique, Charles de Luxembourg cherchait à exploiter cette situation, et fit prêter à ses partisans un serment ainsi conçu: 'cje reconnais que les empereurs sont sujets des papes; qu'ils n'ont par conséquent aucun pouvoir pour les déposer ni pour les élire, et je regarde comme hérétiques ceux qui prétendent le contraire. Je jure une soumission aveugle et absolue à l'Eglise romaine, m'engageant sur l'hostie consacrée à ne point reconnaître un prince comme légitime, sans l'approbation du souverain pontife; enfin je promets obéissance et fidélité à Charles IV, nommé empereur par le saintsiége. » Cette formule de serment fut repoussée par les magistrats de Bàle, qui, en présence de l'empereur et de sa cour, protestèrent qu'ils n'obéiraient qu'à celui qui aurait été proclamé par les électeurs, même contre la volonté du pape. A la suite de cette déclaration, plusieurs villes d'Allemagne nommèrent des députés qui otlrirent la couronne impériale à Gunther de Scli\vartzonl)ourg, habile capitaine, qui avait rendu de grands services à son pnys sous le règne de Louis de Bavière. D'abord Gunther refusa cette haute dignité; mais ensuite les princes, la noblesse et les principaux ecclésiastiques du royaume s'étant réunis aux députés des villes, et ayant déclaré l'empire vacant par un acte authentique, il consentit à monter sur le trône. Le premier usage qu'il fit de son autorité fut de publier l'édit suivant :
> Notre prédécesseur, Louis de Bavière, de glorieuse mémoire, mort victime de la perfidie de la cour pontificale, a fait une loi qui déclare maître de l'empire celui ([ui aura obtenu la majorité des suffrages des électeurs. De l'avis de nos princes ecclé-
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HISTOIUE DES PAPES
Ricnzo, le républicain, le Libérateur de Rome
siasliijues et séculiers, nous confirmons cette loi remplie de sagesse ; nous déclarons également tout acte qui lui serait contraire, et tous les décrets rendus ultérieurement par les pontifes, nuls et non avenus, comme s'écartant de la doctrine apostolique, qui ordonne aux prêtres d'être soumis à César. » Une semblable protestation contre les prétentions du saint-siége devait nécessairement attirer à son auteur une punition divine; aussi quekjues jours après, l'infortuné Gunther de Schwartzenbourg expirait empoisonné par des mains ic connues.
Vint ensuite l'époque du nouveau jubilé si ardemment désiré ; comme le saint-père voulait attirer un grand concours de fidèles à Rome, il envoya sa bulle dans toute l'Europe, afin d'exciter les simples à venir gagner les indulgences plénières accordées aux pèlerins. Cette fois, le nombre des fanatiques qui visitèrent le tombeau des apôtres et l'église de La- Iran fut encore plus considérable qu'il n'avait été au premier jubilé; et pendant l'année 1350, on compta plus de six cent mille étrangers dans la ville sainte. Le pape avait chaigé Annibal de Oecano, son légat, de recevoir les offrandes que celte foule d'insensés déposait sur le tombeau de saint Pierre; ce qui s'était fait sans opposition de la part des Romains.
Mais le cardinal-légat ayant voulu profiter de la circonstance pour s'enrichir, et entreprendre pour son compte Iç négoce des imiulgences, en vendant aux pèlerins des dispenses qui abrégeaient les stations et leur permettaient de faire un séjour moins long dans la ville, les habitants qui avaient transformé leurs dbmeures en hôtelleries, et qui perdaient d'autant plus que le prélat gagnait davantage, voulurent s'opposer à son trafic, attaquèrent même plusieurs fois son palais et tuèrent quolijues uns de ses gens.
Néanmoins le commerce des indulgences n'en fut pas ralenti, tant la foi des pèlerins était robuste; Annibal de Cecano plaça des soldats autour de Saint- Jean de Latran, et à la fin de l'année il quitta Rome, suivi de cinquante chariots chargés d'or et d'argent qu'il conduisit au saint-père, sous bonne escorte, dans sa bonne ville d'Avignon.
De son côté, Clément n'était point resté inactif; il avait vendu bon nombre de dispenses aux rois, aux princes et aux seigneurs qui n'avaient pu se rendre à Rome; enfin l'exploitation du jubilé rapporta à la cour d'Avignon des richesses incalculables c(ue se partagèrent le pape et ses cardinaux.
Pendant cette recrudescence de fanatisnje, reparut la secte des fiagellants , qui avait été si cruelle-
CLÉMENT Vî
ment persécutée en Italie par le pape Alexandre IV, au milieu du siècle dernier; et l'on vit dans plusieurs villes un nombre prodigieux de fidèles , hommes et femmes, se fustiger publiquement ))Our apaiser la colère de Dieu.
Voici de quelle manière, suivant j^lbertus Argéntinensis, se pratiquait la llagellation : « Les pénitents venaient processionnellement et deux à deux sur le parvis des basiliques, ensuite ils se formaient en cercle, quittaient leurs vêlements, et chacun d'eux, après avoir fait à pus lents le tour du cercle, venait se placer au centre, s'étendait sur le sol, les bras en croLx et la face tournée contre terre ; trois pénitents se relayaient tour à tour, et frappaient le patient avec des lanières de cuii- garnies de pointes
1 f Fïl
de fer. L'opération terminée, le flagellé se relevait et entonnait des hymnes en l'honneur de Jésus- Christ, de la Vierge et des saints, il faisait de nouveau le tour du cercle et reprenait ses vêtements. <
Ces sectaires se répandirent en Saxe, en Bohème, en Hongrie et en Autriche ; quelques-uns traversèrent le Rhin, et vinrent en France jusqu'à Avignon, où ils se flagellèrent dans l'église, en présence des cardinaux et du saint-père. Deux de ces pénitentes parurent si belles dans leur nudité à Clément VI, i[u'il les fit enlever sous prétexte de s'occuper de leur conversion, et les tint renfermées dans son palais. Les frères, furieux de l'enlèvement de leurs compagnes, se réunirent aussitôt devant la demeure pontificale, et déclarèrent qu'ils ne se sépareraient pas avant qu'on eût rendu la liberté aux prisonnières. Clément fit charger les séditieux par ses gardes, et fulmina contre tous les flagellants uq anathèmc terrible, enjoignant aux évèques de les abandonner aux inquisiteurs, et de les livrer au supplice du feu s'ils refusaient de faire abjuration.
En même temps qu'il se montrait implacable en- Vers les flagellants, le pape prenait la défense des moines mendiants, dont la dépravation excitait l'indignation générale. Un saint prélat les accusa en plein consistoire d'avoir dépouillé des mourants pendant la peste, de s'être introduits dans les maisons des malades pour les mettre au pillage, et d'avoir donné le scandale de honteuses débauches avec des prostituées, au milieu du deuil universel; enfin, il terminait sa harangue en appelant toute la sévérité des cardinaux et du souverain pontife sur les frères
Mercenaires et bandild p.iiialiui
mineurs Pt sur les frères prêcheurs. Clôinent se leva pour réponilro à Torateur :
o Non, mon frère, dit-il au caidinal, les moines ne sont pas aussi méprisables que vous le prétendez; ils ont reçu leur vocation de Dieu par la bouche des pontifes, alin de nous aider dans le gouvernement des fidèles. Qu'enseii!;nerions-nons aux peuples si nous n'avions jws ces frères prècheuis ? Parlerionsnous d'humilité, nous dont le luxe a dépassé celui des satrapes et des césars ? Recoinnianderions-nous la jiauvreté, nous qui sommes aujourd'hui les détenteurs des richesses des nations '/ Parlerions-nous de chasteté, nous qui nous livrons à des excès de dépravation inconnus à Sodome et à Gomorrhe? Blâmerions-nous la sensualité, lorscjue nos festins égalent cens d'Apicius et de Lucullus? Enfin, condamnerionsnous la frivolité, les plaisirs, nous dont les palais sont remplis de bouffons, d'histrions, de danseuses et de baladins? Ne jugeons donc pas ces pauvres moines trop sévèrement, parce qu'ils ont détourné quelque argent en secourant les malades et les pestiférés ; ne trouvons pas mauvais qu'ils se reposent dans quelques retraites commodes, et qu'ils réparent par une nourriture succulente leurs forces épuisées dans les longues abstinences qu'ils ont supportées. Pour moi qui suis infaillible, je les déclare absous de tous les péchés de luxure et de goinfrerie qu'ils ont commis, et je les autorise même à conserver les nonnes qui habitent leurs couvents, afin qu'ils multiplient et augmentent la population décimée par le dernier fléau. »
\'ers la fin île cette année, Clément fut attaqué d'une fièvre violente que les médecins déclarèrent mortelle ; alors le saint-père parut L:e plus être aussi assuré de son infaillibilité, et il publia une bulle qui renfermait ce singulier aveu :
« Si depuis que nous sommes élevé à la papauté nous avons avancé dans nos écrits ou dans nas paroles des propositions contraire^s à la religion ou aux mœurs, nous les révoquons et nous les soumettons à la correction de notre successeur. »
La réponse à cette bulle hypocrite ne se fil pas attendre, et le lendemain on lui remit une lettre écrite en caractères de couleur rouge qui avait été trouvée sur un meuble dans sa chambre à coucher, dont nous transcrivons quelques lignes :
« Belzébuth, prince des ténèbres, au pape Clément, son vicaire ... ^'otre mère, la superl)e, vous salue; vos sœurs, la fourberie, l'avarice et l'impudicité, et vos frères, l'inceste, le vol et lo meui Ire, TOUS remercient de les avoir fait prospérer. Donné au centre de l'enfer, aux acclamations d'une troupe de démons, et en présence de deux cents papes damnés, qui attendent impatiemment votre arrivée. »
Cette lettre est attribuée au métropolitain de Milan, Jean Yisconti, à qui le pape avait vendu 1 investiture de Bologne cent mille florins d'or.
Clément mourut le 6 décembre 1352; ses restes furent transportés à l'abbaye de la Chaise Dieu, où il avait été moine.
D'après les historiens du temps, la cour d'Avignon, sous ce dernier pontificat, était lo réceptacle de tous les vices et de la plus horrible dépravation. Voici la description que Pétrarque nous en a laissée:
t» Qui ne rirait de pitié et ne s'indignerait à la fois en voyant ces cardinaux et ces prélats décrépits, avec leurs cheveux lilancs, et leurs amples loges sous lesquelles se caclie une inqnulence et une lascivité que rien n'égale'? Ces vieillards libidineux poussent l'oubli de l'âge et du sacerdoce jusqu'à ne craindre ni déshonneur ni opprobre; ils consument leurs derniers jours dans toutes sortes d'excès de table et de libertinage.
« Ces indignes jirètres pensent airêter le temps ([ui les entraîne, et se croient jeunes dans leur vieillesse , parce que leur impudicité et leur inlemj)érance les poussent à des saturnales qtii répugneraient à la jeunesse. Aussi Satan lui-même, avec son rire infernal, ]irésiiie à h'iu's débauclies, et se place entre les vierges objets de leurs nauséabondes amours, et ces vieillards cacochymes, qui. s'irritent de voir leurs forces toujours au-dessous de leur lubricité.
« Je ne dirai rien des adultères, des viols, des rapts, des incestes; ce sont les préludes, les horsd'œuvre de leurs débauches; je ne compterai point le nombre de femmes enlevées ou de jeunes filles déflorées ; je ne parlerai point des moyens employés pour forcer au silence les époux ou les pères outragés; je ne raconterai point par quelles menaces on les oblige à reprendre h'urs épouses ou leurs enfants prostituées, et portant dans leur sein le fruit des amours des princes de l'Église ; outrages qui se renouvellent dès que leurs mallieureuses victimes sont délivrées; outrages cjui cessent seulement lorsque ces vieillards sont rassasiés, ennuyés, dégoûtés des femmes qu'ils ont flétries. Le peuple connaît ces choses aussi bien que je les connais moi-même, el il les condamne hautement, car la douleur maintenant fait explosion, et la crainte ni les menaces n'imposent plus à l'indignation.
« Aussi, j'omettrai toutes ces honteuses turpitudes pour raconter une anecdote sur l'un des plus illustres parmi ces vénérables. Ce personnage est un petit vieillard lascif comme un bouc, et davantage ' encore, s'il est possible de trouver un être qui surpasse cet animal en lascivité et en infection. Or, soit (ju'il craigne les voleurs, soit (pi'il ait peur du malin esprit, ce sai ;t prélat n'ose jamais couclier seul; et comme le célibat passe à ses yeux pour l'état le plus misérable, il a soin de contracter chaque soir de nouveaux liens, qu'il rompt le matin. Époux fortuné, il multiplie ses plaisirs par la diversité, et ses pourvoyeurs sont occupés sans relâche à lui chercher les plus fiiands morceaux. Un de ses camérier.'-'., qui égale, dit-on, son maître en corruption, est constamment en campagne; il pénètre dans les maisons, et particulièrement dans celles où la pauvreté lui permet un accès facile ; il répand avec adresse, ici quelque argent, là un bijou, en d'autres endroits des débris des soupers épiscopaux; enfin, selon les temps, les circonstances, il offre, donne, promet, flatte, caresse, et sait à propos recourir à toutes les finesses qui captivent l'esprit des femmes ; il chante même parfois pour attendrir, car il est de ces prêtres qui ont renoncé aux psalmodies sacrées pour ne consacrer leur voix qu'aux chansons de mauvais lieux. D'ailleurs, pour son emploi, ses talents sont notoires, el chacun le montre publiquement du doigt, eu disant : ^■oilà
CLÉMENT VI
le proxénète éméritc, voilà le berger qvii a If plus porté de brebis à la gueule du loup.
« Je pourrais rapporter à ce sujet une inlinité d" aventures scandaleuses, mais il faut se contenter de celle-ci : Le pourvoyeur, à force de promesses, avait décidé une pauvre jeune fille ou peut être une élève en courtisanerie, à se montrer complaisante pour un illustre et magnifique prélat. Dans la unit, la nouvelle Psyché se laissa enlever de bonne grâce, €t on la conduisit à l'appartement nuptial, où elle devait être honorée des embrassements de son Cupidon inconnu.
><■ Dès que le vieillard entend soulever les portières de sa chambre, il écarte les courtines, et voyant la nouvelle proie qu'on lui amène, il se glisse hors de son lit; il ne peut supporter un moment de retard, il court, il vole vers la belle afUigée ; ses mains décharnées écartent les obstacles, ses lèvres pendantes et infectes la couvrent de baisers, et il témoigne par de légères morsures combien il est pressé de consommer ce nouvel hyménée.
« Mais la jeune fille, surpiise d'une aversion subite à l'approche du fétide vieillard, le repousse avec dégoirt, en s'écriant qu'on l'a trompée, qu'on lui avait promis de la conduire à un inagnilique et illustre prélat, et qu'elle ne souffrira pas qu'un prêtre décrépit et difforme lui fasse aucune violence.
Elle menace d'appeler au secours, et, s'arraant d'ua instrument de fer, elle jure qu'elle saura bien empêcher (|uc ce vieillard abuse d'elle.
« En vain le prélat essaye de fermer sa jolie bouche en y appliquant une main desséchée ou des lèvres raccornies et baveuses; lors(ju'il s'approche pour la presser dans ses bras, elle redouble ses clameurs. Voyant toutes ses tentatives inutiles, le lascif vieillard se retire dans un cabinet voisin, prend la toge et le chapeau qui distinguent les princes de l'Eglise, et rentre en disant : << Tu vois bien qu'on ne t'a pas trompée, car je suis cardinal ! » Malgré cet imposant costume, la jeune fille le repousse encore : Xon, non, dit-elle, jamais! » — Eh bien donc! s'écrie-
t-il, refuseras-tu un lia
pape :
Et saisissant une tiare
renfermée dans un coilret d'ébène, il la pose majestueusement sur sa tète chauve et blanchie. La jeune fille n'oppose plus alors de résistance; elle se laisse dépouiller de ses vêtements; elle entre dans cette couche impudique.... et s'endort en rêvant de monceaux d'or et de pierreries!!!.,.
•< Qu'on applaudisse maintenant ; la pièce est terminée ! Nous pourrions raconter mille anecdotes aussi scandaleuses que celle-ci, mais dont le dénoùment a été plus tragique ; nous nous arrêterons là, pour ne point fatiguer notre esprit de scènes dégoûtantes et monstrueuses. »
Les cardinaux font un règlement pour restreindre l'autorité des papes. — Élection d'Innocent VI. — 11 c e le règlement fait parles cardinaux. — Ses projets de rCforme. — 11 entreprend de reconquérir les domaines de l'Église en Italie. — Retuur de Nicolas Rienzo à Rome; sa mort. — Persécution contre les fratricelles. — Couronnement de Charles IV, empereur d'Allemagne. — Traité de l'empereur grec avec le pape. — Mort d'Innocent VI. — Révélation de sainte Brigitte.
Quelques jours avant de mourir, Clément VI, à la prière des cardinaux, fit plusieurs modifications à l'ordonnance de Grégoire sur le conclave ; il autorisa les membres du- sacré collège à établir des séparations entre les lits, et à conserver pour le service de chaque cardinal deux jeunes pages, clercs ou laïques, à leur choix ; il leur perniil en outre de se faire servir, pendant toute la durée du conclave, pour le diuer et pour le souper, un plat de viande ou de poisson, un potage, une salade, du fromage, du fruit ou des confitures. Une semblable ordonnnnce était d'autant plus agréable aux prélats, qu'elle reur laissait plus de facilité pour faire entrer leurs maîtresses dans le conclave sous des habits de pages, ou leuis mignons sous des habits de prêtres.
Six jours après la mort de (élément, les cardinaux se réunirent au palais pontifical pour proct^dcr à léleclioa d'un nouveau pape. On proposa d'abord le vénérable Jean de Birelle, général des chartreux ; mais la majorité le repoussa, les cardinaux disant effrontément qu'ils ne voulaient pas d'un homme humble, chaste et rigide, pour gouverner l'Église; qu'il fal'ait, au contraire, sur le saint-siége un digne imitateur de Clément ; et pour se prémunir contre les conséquences qui pouvaient résulter d'un mauvais choix, ils résolurent d'établir un règlement qui servît de contre-poids à la puissance du pape.
Ils décrétèrent en conséquence, ci que les pontifes ne pourraient créer des cardinaux qu'avec l'autorisa-
tion des membres du sacré collège, et que le nombre ne dépasserait jamais vingt; qu'il ne leur serait point permis de frapper d'anathèmc un cardinal sans le consentement unanime de ses collègues; que les papes ne pourraient point s'emparer de leurs biens ])endant leur vie ni après leur mort; qu'il leur serait défendu d aliéner ou d'inféoder les terres de l'Eglise romaine sans le consentement des deux tiers des cardinaux; enfin que le sacré collège, suivant le privilège accordé par Nicolas IV, percevrait la moitié de tous les revenus du pontife. Ils décidèrent en outre que ni parent ni allié du pape ne serait jtromu à la charge de maréJial de la cour pontilicale, ni à celle de gouverneur des provinces ou des domaines de l'Église; enfin qu'il serait dèfeijdu au pontife de faire des traités avec les princes, et de leur vendre le droit de prélever des décimes, ou de les réserver à la chambre apostolique, sans l'appiobalioa du sacré collège, dont les suffrages devaient rester libres de toute influence. »
Se croyant bien garantis contre les empiétements de l'autorité pontificale, les cardinaux fixèrent leur choix sur Etienne Aubert, cardinal-évêque d'Ostie, qui fut intronisé sous le nom d'Innocent IV. Ce prélat était né auprès de la petite ville de Pompadour, dans la paroisse de Beissac; il avait été nommé professaur et docteur en droit civil à Toulouse, et avait ensuite occupé une des principales magistratures de celte ville. En 1337, il était passé à l'évèché
INXOCKNT VI
de Noyon, d'où Clément VU'avait tiré pour le nora- Dier cardinal-évêi(ue d'Ostie et j,'rancl pénitencier.
D'après Wernerus, le nouveau pape était humble, de mœurs réf^ulièies et excellent canoniste. Aussitôt qu'il eut été proclamé chef suprême de l'Eglise, il fut soumis aux épreuves de la chaise percée, et l'on procéda ensuite à la cérémonie du sacre.
Dès le lendemain de son exaltation, il révoqua le règlement pulilié |>ar les cardinaux, (pioii[u'il eût juré lui-même de l'observer, prétendant (|ue le pape pouvait, sans commettre de péché, manquer aux serments ducardinal. Innocent était réellement parjure dans cette circonstance ; néanmoins nous ne pouvons le blâmer sévèrement, puisqu'il agissait ainsi pour annuler plusieurs privilèges scandaleux, qui avaient été accordés par son prédécesseur aux membres du sacré collège ; il diminua ensuite le nombre de ses domestiques , obligea les cardinaux à imiter son exemple, et rendit contre les commendes un décret ainsi conçu : <> L'expérience a démontré que par suite du privilège des commendes le service divin se trouve négligé dans les églises; que Ihospitalité est refusée à l'infortune; que les basiliques tombent en ruines et que les droits de bénéfices se perdent relativement au spirituel et au temporel: en conséquence, nous révoquons les commendes et concessions analogues de prélatures, de dignités et de bénéfices séculiers ou réguliers. »
Le saint-père employa tous ses soins à faire disparaître un grand nombre d'abus qui étaient depuis longtemps passés en coutumes à la cour de Rome, notamment les droits que les officiers de la chancellerie apostolique percevaient au nom de l'Église pour tolérer les prostituées, et les payements des taxes que Jean XXII avait établies pour les incestes, pour les meurtres, pour les parricides, et généralement pour tous les crimes. Gomme il n'ignorait pas (pie les officiers du saint-siége prolongeaient indéfiniment ou terminaient promptement les afl'aires soumises à leur jugement, suivant l'importance de la somme qu'on leur donnait, il voulut remédier à ces désordres scandaleux et leur assigna de forts traitements, en disant : « Il faut rassasier ces gloutons, si l'on veut qu'ils s'éloignent de la table d'autrui. »
Non seulement le pontife se montra aussi austère dans ses mœurs que son prédécesseur avait été corrompu, mais encore il eut le mérite de préférer le bien des peuples à son intérêt personnel. Ses trésors furent employés à l'organisation d'armées qu'il envoya en Italie, pour délivrer les provinces d'une foule de seigneurs qui s'étaient érigés en despotes, et qui tyrannisaient les citoyens. La première expédition fut confiée à Gilles Alvarez d'Alboruos, son légat à latere, qui pénétra dans les domaines de l'Eglise, où il ne trouva que deux villes (pii reconnussent encore l'autorité du saint-siége, Montefalco et Monteliascone; les autres cités étaient toutes sous la dépendance des nobles, qui faisaient égorger indilVéremment les prêtres et les laicpies partisans de l'empereur Charles et du pape.
Rome surtout était livrée à fanarchic la |dus déplorable ; des bandes de voleuis à la solde de Jacques bavelli et des Colonna parcouraient les rues et la campagne, et détroussaient les lidèles qui ve-
naient en pèlerinage à l'église des Apôtres. Pour mettre fin à ces désordres, le peuple avait essayé plusieurs formes de gouvernement ; après avoir eu des préfets et des tribuns, on avait pris des recteurs ; ensuite on avait élu deux sénateurs, le comte Bertliold des Ursins et Etienne Colonna. Sous ce dernier exercice, le mécontentement était parvenu à son comble par suite d'une augmentation considérable dans le prix des grains; des agitateurs accusèrent les sénateurs de vouloir s'enrichir en favorisant l'exportation des blés; on atla([iia le Capitole, et le comte Bertbold fut lapidé.
Innocent, qui désirait rétablir son autorité dans cette ville et dans l'Italie, adopta la maiclie que les rois de France avaient suivie depuis le règne de rhilippe-.\uguste, en s'appuyant sur le peuiile pour renverser l'aristocratie. Il tira des cachots d'Avignon le républicain Nicolas Rienzo, et lui promit de le rétablir tribun à Rome s'il consentait à seconder le saint-siége dans ses projets de ])acification. Rienzo accepta avec empressement les propositions du saintpère, et rejoignit le légat Gilles d'Albornos, qui marchait déjà sur Rome.
A l'approche de l'armée papale, les Colonna, Jacques Savelli et leurs partisans garnirent les murailles d'artillerie de siège et se préparèrent à faire une vigoureuse résistance ; mais dès que Nicolas Rienzo eut fait llotter son étendard, le peuple se rua sur les nobles, les chassa de la ville et ouvrit les portes au tribun, qui se rendit immédiatement au Ca]iitoIe aux acclamations des citoyens.
Nicolas s'occupa de rétablit- la justice et de remettre en vigueur les sages règlements cju'il avait faits avant sa captivité; mais comme il se trouvait obligé de faire partager son autorité au légat du pape, le peuple en prit de l'ombrage ; ses ennemis î'aci'usèrent de vouloir assujettir Rome à un gouvernement théocratique, et montrèrent des lettres qu'ils avaient interceptées, et dans lesquelles Innocent VI lui donnait le titre de chevalier et de sénateur. Rienzo, qui était accouru pour arrêter la sédition, voulut prendre la parole afin de se défendre ; à peine avait-il commencé sa justification, qu'un moine se faisant jour à travers la foule, se jeta sur lui ayant un poignard à la main, et disparut après l'avoir frappé à la gorge. Le tribun tomba mort, comme foudroyé, auprès du lion de porphyre de la grande place de Rome. Cette fin tragique du grand républicain laissa le légat seul maître 'dans la ville sainte.
De même que nous rendons pleine justice aux papes en glorifiant les actions qui ont illustré plusieurs jiontificats, de même nous devons nous montrer sévères envers eux, lors([u'ils s'écartent des préceptes de l'Evangile, et nous ne saurions trop appeler la réprobation des hommes sur les actes sanguinaires dont ils se sont rendus coupables. .\insi Innoocnt VI, après avoir édifié la chrétienté par de grandes vertus pendant les premières années de son règne, tourna tout à coup au fanatisme, et persécuta les hérétiques avec une fureur extrême. Il s'acharna plus particulièrement contre les fratricelles, qui confessèrent courageusement leur doctrine au milieu des tortures les plus effroyables.
Jean de Gliâtillon, l'un de ces infortunés, dont le
IIISTOIUK DES PAPES
supplice était offert en spectacle i\ la cour pontilicalo, délia la ra^o de ses bourreaux jusque sur le luu'lier, et du uiilieu des flammes il cria au peuple : >' t'.hréliens, mes frères, je déclare en présence du Dieu qui nous juge, que vous Êtes dupes de la Iburberie du pape ; au nom de mon salut, j'affirme que Jean XXII, Hcnoit XII, Clément VI et Innocent VI sont tous des ennemis de Dieu, des simi)niac[ues, des débaucliés, des faussaires, des voleurs, des meurtriers et des hérétiques ! »
Quelques historiens ecclésiastiques font remarquer Timpassibilité du saint-père dans cette circonstance comme une preuve de la bonté de son conir, et s'étonnent qu'il n'ait point fait éteindre le feu du bâcher i>our recommencer les tortures sur les membres pantelants Je l'iiérétiijue. Matthieu ^'illani, au contraire, laisse éclater son indignation contre ce pape assez cruel pour entendre sans émotion les justes reproches d'un malheureux livré au supplice du l'eu pour expier ses vertus. » Si l'on veut, ajoute-til, se convaincre de la froide cruauté de ce prêtre, de ce pontife impitoyable, il suffira de lire celte bulle, qu'il avait publiée précédemment :
« Nous avons appris que des hommes appelés fra- Iricelles séduisent Ips peuples par leur humilité et leur apprennent à manquer de respect au saintsiégc ; nous vous commandons de les livrer aux infjuisiteurs sans autre forme de procès. ^>
Charles IV , ayant été informé que le pape avait rétabli son autorité dans Rome après la mort de Rienzo, lui fit demander la permission de venir recevoir la couronne d'or dans 1 église de Saint-Pierre, ce qui lui fui accordé sous certaines conditions fort humiliantes. L'empereur fit d'abord son entrée à Milan nupieds, et reçut la couronne de fer du métropolitain de cette ville; ensuite il se rendit à Rome avec la princesse Anne, sa femme, sous des habits de pèlerins. Le jour même de son arrivée il fut solennellement couronné empereur par Pierre Bertrandi, cardinal-évèque d'Ostie, et immédiatement après la cérémonie, il sortit de la ville sainte, selon la promesse qu'il avait faite à Clément VI.
Aucun prince avant lui n'avait montré autant de condescendance pour les papes ; aussi Pétrarque, indigné de cet acte de lâcheté, lui écrivait-il : « Où cachercz-vous votre ignominie, prince? Comment! TOUS avez promis, et prorais sous serment de ne pas demeurer une seule journée dans Rome ? Quelle gloire pour un évèque d'humilier ainsi un souverain qui devrait être le protecteur de la liberté ! Combien il doit être fier de vous voir ramper devant ses sandales! Quelle plus grande honte pour un empereur que celle d'être foulé aux pieds d'un prêtre audacieux, et de se contenter du titre de césar, sans oser en habiter la demeure! Allez! vous êtes bien digne de vivre dans Avignon, cette ville qui est la sentine et le réceptacle de tous les vices !
<' Je puis en parler, moi qui en connais les abominations : dans cette troisième Babylone, qui n'a d'égale que Rome, il n'existe nulle pitié, nulle charité, nulle foi, nulle crainte de Dieu ; il n'y a rien de saint, de sacré, d'honnête, rien de l'humanité, en un mot. La pudeur, la charité, la candeur en sont bannies ; quant à la vérité, elle n'y est jamais entrée.
Comment trouverait-elle place dans un lieu où tout est mensonge '? L'air, la terre, les maisons, les palais, les rues, les marchés, les lemjdes, les chambres, les lits, les ruelles, les angles des miu'ailles, les hôtelleries, les sièges des juges, le trône pontifical et les autels consacrés à Dieu, tout est peuplé de fourbes et de menteurs ; dans ce labyrinthe infernal de cachots alTreux ou de sombres prisons, comniandc un Minos impérieux i[ui agile dans une urne fatale le sort des humains. Au moindre signe du maître, un minotaure, sous la (igure d'un prêtre, se jette sur les victimes et les entraîne dans le temple de Vénus impudique. Non, la vérité ne pourrait se montrer dans ce lieu infâme sans être violée! Mallieur! trois fois malheur à l'être candide qui se hasarderait dans cet abîme des vices! il ne trouverait ni lidélilé, ni amis sincères, ni une seconde Ariane qui pût lui donner un fil pour le tirer de ce dédale inextricable. Dans cette ville, les Champs-Elysées, le Styx et l'Achéron sont considérés comme des fables ridicules; la vie à venir, l'immortalité de l'âme, la résurrection de la chair, la fin du monde et le jugement dernier sont" appelés des contes et des sornettes; pour tout dire enfin, le salut du genre humain gît dans l'or; c'est l'or qui seul est capable d'apaiser le monstre, de l'enchaîner, de le faire sourire. Avec de l'or vous pouvez déllorer vos sœurs, égorger votre père ; avec de l'or vous vous ouvrirez le ciel, vous achèterez les saints, les anges, la Vierge, le Saint-Esprit, Jésus- Christ et le Père éternel lui-même; le pape vous vendra tout pour de l'or, excepté sa tiare. »
Cette lettre énergique frappa vivemeni l'empereur; il comprit la faute qu'il avait faite, et s'empressa de retourner en Allemagne pour prévenir les efl'ets du mécontentement qu'avait excité sa condescendance pour le pape. Il ne fut pas longtemps à s'apercevoir de la justesse des reproches de Pétrarque ; à Pise, le peuple se souleva à son arrivée et voulut mettre le feu au palais dans lequel il s'était réfugié ; plusieurs gens de sa cour lurent pendus, et il eut la plus grande peine à s'échapper de nuit avec sa femme et le reste de son escorte. A Crémone il fut obligé d'attendre au pied des murailles pendant six heures entières, avant que le magistrat se fût décidé à lui permettre d'entrer seul et sans épée pour se reposer une journée; enfin, la plupart des cités refusèrent positivement de lui ouvrir leurs portes. Telles furent les tristes conséquences do sa honteuse soumission envers le sainl-siége.
Néanmoins Charles n'était qu'un homme faible et non un prince incapable ; car, de retour dans ses Etats, il gouverna avec sagesse, établit la paix et la prospérité dans les provinces, et publia la fameuse bulle d'or, qui est la véritable constitution fondamentale de l'empire.
Cette année, Jean Paléologue, emjiereur de Constantinople, se trouvant attaqué à la fois par les Turcs et par le frère de Jean Cantacuzène, roi d'Andrinople, envoya demander des secours aux. peuples d'Occident, et suivant la politique de ses prédécesseurs, qui connaissaient l'ambition des pontifes, il fit offrir à la cour d'Avignon de lui soumettre l'Eglise grecque en échange de sa protection.
Voici la lettre qu'il adressa au saint-père à -ce
INNOCENT VI
. K \ 1,(1 l|il||H--/
l'ilTC Jean de Roclic:a;llaUo biùk- vif
sujet : » Je jure sur les saints Évangiles, d'être fidèle et soumis au pape Innocent VI, souverain pontife de. l'Église universelle, et à ses successeurs ; je recevrai ses léf;ats et ses nonces avec une entière obéissance, et j'obligerai mes peuples à reconnaître l'autorité du saint-siége. Pour sûreté de cet engagement, mon fils, le despote Manuel Paléologue, se rendra à la cour d'Avignon comme otage, aussitôt que le pape m'aura envoyé ([uinze vaisseaux armés en guerre, cinq cents chevaux et mille hommes de pied, qui resteront sous nos ordres pendant une année. Ces secours entrés à Constantinople, nous donnerons immédiatement au romain un palais et une basilique qui appartiendront ;i perpétuité aux papes; nous autoriserons les ecclésiastiques à célébrer l'office divin selon le l'ite latin; nous donnerons même à notre fils aîné, Andronic, un professeur qui lui enseignera les lettres et la langue latines, et nous contraindrons pareillement les fils de nos seigneurs à les étudier.
>< Si je forfais à ma parole, je me déclare dès à jirésenl indigne de l'empire; je transporte au seigneur Innocent VI la puissance ])atcrnelle que j'ai sur mes fils, je les lui abandonne comme ses enfants adoplifs, afin qu'il puisse gouverner mes États en leur nom, leur choisir des tuteurs, des curateurs et des femmes, comme il le jugeia nécessaire à sa politique. Si au contraire je remplis mes promesses, je demande àêtre nommé goidalonierde l'Eglise romaine, et généralissime des armées chrétiennes qui viendi-onl en Orient. Donné à Constant innple, dans no-
HISTOIRE r>ES PAPES
tre palais (K> Ulaiiuovnos, l'an du inonde 6864, et de Jèsus-Clirist l'an 13bb.»
Cotte longue t'pître montre à quel étal de faiblesse se trouvait réduit l'empire grec, et lait pressentir son entier anéantissement.
Innocent s'occupa sérieusement de clieiclier des défenseurs à Jean Paléologue, et il envoya des lettres à ce sujet aux ditïérents princes ciirétiens; mais ses missives demeurèrent sans réponse ; el comme il ne put fournir ni le nombre de vaisseaux ni les troupes qui lui étaient demandés , le schisme entre l'Orient et l'Occident continua de subsister.
Le seul monarque cpii se montra favorable aux desseins du pontife fut encore Giiarles; malheureusement pour le saint-siége , le chancelier Conrad d'Alezia 4'm|ièclia la levée des subsides par les conseils iju'il donna au prince. « Ilajipele/. vous, seigneur, dit-il à Charles on plein conseil , que les papes ont toujours regardé rAllemagne comme une mine d'or inépuisable, et qu'ils ont constamment les mains étendues vers nous pour nous dépouiller. N'envoyons-nous pas assez d'argent à Avignon, pour l'instruction de nos enfants ou pour l'achat des bénéfices? Ne fournissons-nous pas chaque année des sommes assez considéiables, pour la confirmation des évê([ues, l'impétralion di's béni'ri>:,es , ia poursuite des procès et des appellations; pour les dispenses, les absolutions, les indulgences, les privilèges, el enfin pour toutes les interventions simoniaques du saint-siége? Voici que le pape demande encore un subside nouveau ! Que nous olTre-t il donc en échange de notre or? des bénédictions inefficaces, des anathèmes, des guerres el une honteuse servitude I Arrêtez, prince, le cours de ce mal, el ne permettez pas que le despotisme pontifical fasse de l'Allemagne une seconde Italie. » Cliarles rapporta son décret, el écrivit à la cour d'Avignon que les subsides demandés ne seraient pas envoyés.
Furieux de cet échec, Innocent VI envoya aussitôt des nonces en Allemagne pour prendre possession des bénéfices vacants, avec pouvoir d'excommunier et de déférer aux tribunaux de l'inquisition les clercs et les laïques qui s'opposeraient à l'exécution de ses ordres. Tant de cupidité souleva un mécontentement général ; de tons côtés surgirent des prédicateurs qui condamnaient publiquement la conduite du saint-père, et appelaient la vengeance de Dieu sur la cour poniificalg. Parmi eux, le frère Jean de Rochetaillade, de l'ordre des frères mineurs, se fit remarquer par son éloquence vive et pressante et par la profondeur de ses allégories.
Nous traduisons le dernier sermon (|u'il prononça dans .Vvigiioii : (^ Au temps jadis, mes frères, dit le prédicateur en s'adressant à la foule, naquit dans le monde un oiseau extraordinaire; il était grand, fort, et n'avait point de plumes. Les autres oiseaux ayant enleniiii ])arler de ce jihénoiuène, se rendirent en foule au lieu où il était né pour l'admirer; mais dès i[u'ils virent ce pauvre être tremblant de froid, mourant de faim et incapable de chercher sa nourriture, puis([u'il ne pouvait voler, ils en eurent pitié, et convinrent que cliacuii s'arracherait quelques plumes pour eu couvrir l'infortuné; ce ((u'ils firent avec empressement. Aussitôt que cet oiseau se trouva revêtu d'un plumage élincclant de pourpre et d'or, il devint orgueilleux, arrogant; il méprisa les oiseaux qui s'étaient si généreusement dépouillés pour lui; bientôt même il se prétendit issu de l'aigle de Jujiiter et voulut asservir ses bienfaiteurs; il les attaqua les uns après les autres, el les poursuivit dans toutes les contrées pour les dévorer. Enfin les oiseaux, fatigués de sa tyrannie, se réunirent en conseil, et décidèrent qu'ils se jetteraient tous à la fois sur leur tyran et qu'ils lui arracheraient son plumage : le milan et le hibou commencèrent l'attaque, les autres suivirent ; et l'oiseau phénoménal, dépouillé en un instant des plumes qu'on lui avait données, mourut de faim dans le lieu même oià les oiseaux l'avaient trouvé pour la première fois.
« Ainsi vous ariivera-til, pape et cardinaux, continua l'orateur en se tournant vers la tribune de la cour pontificale, lorsque les peuples vous auront repris les richesses qu'ils vous ont données. »
En quittant la chaire, frère Jean de Rochelaillade l'ut arrêté par ordre supérieur, et livré aux inquisiteurs , qui le brûlèrent comme hérétique. Que le nom de ce martyr demeure glorifié dans les siècles I
Innocent mourut peu de temps après dans un âge très-avancé ; il fui enterré dans la cathédrale d'Avignon, le 12 septembre 1362.
Sainte Brigitte, qui vivait à cette époque, raconte une vision foi'l singulière dans laquelle Jésus-Christ lui apparut jilus resplendissant de gloire que le jour de sa transfiguration, et lui ordonna d'écrire à ; tous les fidèles : « Que le pape Innocent VI avait été plus abominable que les usuriers juifs, plus traître que Judas, ])lus cruel que Pilate; qu'il avait dévoré les brebis dégorgé les véritables pasteurs; qu'enfin pour tous ces crimes il l'avait précipité dans l'abîme comme une pierre pesante, et qu'il avait condamné ses cardinaux à être consumés par le même leu qui avait consumé Sodome. »
URBAIN V
««tK8a
Élection de Guillaume GrimoalJ. — Il donne l'évêché d'Avignon à son frère. — Poursuites du pape contre les Visconti. — Entrevue du pape et du roi de France dans la ville d'Avignon. — Urbain fait un voyage à Rome. — Il donne la rose d'or à l'infàme Jeanne de Naples. — Le pape- couronne Charles IV dans la basilique de Saint-Pierre. — Il se prépare à rentrer en France. — Prédiction de sainte Brigitte. — Mort d'Urbain.
Dix jours après les funérailles d'Innocent VI, les cardinaux se réunirent en conclave, au nombre de vingt, dans le palais pontifical, pour nommer un nouveau chef. Ils discutèrent un mois entier sans pouvoir s'accorder; enfin les plus sages, désespérant de mettre jamais un terme aux divisions de leurs collègues, proposèrent de clioisir le pape hors du sacré collège, et de reporter les suffrages sur Guillaume Grimoald ou Grimaud, abbé du monastère de Saint-Victor, à Marseille. Cette motion fut accueillie favorablement par les cardinaux; néanmoins ils voulurent préalablement faire leurs conditions avec Guillaume, et ils lui écrivirent de se rendre secrètement auprès d'eux pour leur donner son avis relativement à l'élection du nouveau pontife. L'abbé se hâta d'obéir; et quand il fut arrivé, on lui proposa de le nommer lui-même chef suprême de l'Eglise, s'il voulait s'engager par serment sur le Christ à permettre aux cardinaux de cumuleçles bénéfices, et de conserver leurs équipages. leurs palais, leurs concubines et leurs mignons. Grimoald consentit à tout, et avec l'aide du pigeon Saint-Esprit, il fut proclamé pape, le 28 octobre 1362, sous le titre d'Urbain V.
Il était fils du seigneur de (irisac, domaine situé dans le Gévaudan, au diocèse de Mende. Dès sa première jeunesse il avait été consacré à la vie monastique et placé dans le firieuré de Cliiriac, dont le supérieur était mal famé et renommé par la corruption de ses mœurs. Cet abbé, qui avait conçu une affection
scandaleuse pour le jeune Grimoald, voulut lui faire violence; mais l'enfant résista, et instruisit son père du danger qu'il avait couru. Le seigneur de Grisac retira aussitôt son fils du monastère, et l'envoya à Montpellier pour y achever ses études. Ses progrès dans les sciences lui méritèrent, quelques années après, le grade de docteur; il professa le droit civil et le droit canon, d'abord à ]\Iontpelher, ensuite dans la ville d'Avignon ; en dernier lieu, il avait été pourvu de l'abliaye de Saint- Victor par Innocent VI.
Le lendemain de son installation sur le saintsiège, Urbain donna l'évêché d'Avignon à son frère le chanoine Anglic Grimoald, et fit cesser le scandale que les papes donnaient depuis si longtemps en laissant cette Eglise sans pasteur, pour s'emparer des revenus du diocèse; il est vrai qu'on ne doit point lui savoir gré de cette promotion, car le saint- |)ère, en agissant ainsi, n'avait d'autre intention que de préparer le retour de la cour pontificale à Rome, où le légat Gilles d'Albornos commandait toujours en maître absolu.
Malheureusnnent , au moment où il comptait mettre ses projets à exécution, une révolution éclata en Italie; les Gibelins prirent les armes, attaquèrent les Guelfes et massacrèrent un nombre prodigieux des partisans des papes. De son côté, Gilles d'Albornos rassembla une armée , tomba sur les villes révoltées, les saccagea, les brûla, et on le vit lui-même, l'épée à la main, le casque en tête, donne
l'i-xoinpli' du jùllapc, ilu viol et du iiu'uiln"! llcpondaiit les frî'ios Visconli, el paiticuliori'mi'nl Harnaho, jiarvinront à repousser les troupes du légat el les «Migèient à se renfermer dans Rome. Ne pouvant anéantir ses ennemis, le pape les déclara excommuniés, hérétiques, déclins de toutes di;4iiilés; il détendit aux lidèles de communiijuoravec eux; el après avoir fulminé une terrilile sentence d'anathème dans la cathédrale d'.Vvignon, il monta sur l'autel, tendit les bras vers le ciel, et prononça des imprécations liorribles, appelant Jésus-Ciirist, les saints, les apôtres et toute la cour céleste à son aide pour exterminer les \'isconli.
Biirnabo n'en continua pas moins à roml>attre le légat avec des alternatives de revers et de succès; enfin, après une année entière de luttes, il fut repoussé à son tour par les troupes du ]iape, et forcé do se replier sur Boulogne : alors il consentit à déposer les armes, s'engageant à restituer les châteaux et les forteresses dont il s'était saisi dans les districts de iVIodène, de Bologne et de la Romagne, à la condition qu'on lui payerait la somme de cinq cent mille florins d'or dans l'espace de huit années, à compter du jour de la restitution des places enlevées à l'Eglise. En conséijuence de ce traité, le seigneur Barnabe redevint lils de l'Église ; il fut déclaré innocent de tous les crimes pour lesquels le pape l'avait excommunié, et relevé des censures prononcées par la cour de Rome.
L'année suivante, le roi de France se rendit auprès du saint-père pour le consulter sur la proposition que les ambassadeurs de Naples lui faisaient d'épouser la reine Jeanne, dont le second mari venait de mourir à la suite d'une maladie d'épuisement, et de réunir ainsi sur sa tète les quatre couronnes de France, de Naples, de Sicile et de Provence. Urbain, que cette alliance contrariait vivement, s'empressa de dissuader Jean l" de conclure un semblable mariage avec la reine Jeanne, dont il lui dévoila les turpitudes, et qu'il lui représenta comme la plus dépravée des prostituées de son royaume; il lui fit connaître les meurtres nombreux ([u'elle avait commis sur ses araarfts ; il lui montra même la correspondance de Clément \l et de cette princesse, où se trouvaient relatées en termes obscènes les causes de l'assasjinat d'André, et dans laquelle Jeanne proposait au saint-père de lui acheter l'absolution de son crime pour de l'or cl des nuits de volupté ! Jean, qui était déjà vieux, craignit les conséquences d'une union avec cette Mcssaline, et promit au pontife d'ajourner son projet.
Cela ne suflisait pas à Urbain, qui redoutait plus que toute chose au monde la réalisation d'un mariage qui aurait placé le pape sous la dépendance des souverains français ; pour le faire rompre sans retour, il résolut de créer des occupations sérieuses à Jean, et de le nommer chef d'une nouvelle croisade en Palestine. L'enthousiasme religieux était généralement très-refroidi ; néanmoins l'habile pontife, profitant de l'arrivée de Lusignan, roi de Chypre, qui était venu à Avignon pour solliciter des secours contre les Sarrasins, célébra une messe solennelle en présence des deux souverains, et prêcha une croisade nouvelle avec tant d'onction, que le stupide Jean
s'écria, les larmes aux yeux, qu'il voulait venger le Christ. Aussitôt, et sans lui donner le temps de la réflexion, on le conduisit devant l'autel, et on lui fit jurer sur l'hostie consacrée qu'il conduirait cent cinquante mille soldats en Asie.
De retour dans sa capitale, Jean éprouva une vive opposilion de la ]iai't de sou conseil pour l'e-xécution de ses projets extravagants. Ses ministres lui représentèrent que le royaume était plongé dans la misère la plus profonde ; que la peste et la famine décimaient ses peuples; (ju'il était impossible de trouver de l'argent pour subvenir aux dépenses d'une croisade; cpie son âge et ses infirmités l'empêcheraient de diriger une guerre aussi pénible ; on lui rappela l'exemple de ses prédécesseurs qui avaient ruiné el dépeujilé la France sans pouvoir conquérir une coudée de la terre sainte. Toutes les observations furent inutiles, cet obstiné vieillard ne voulut rien écouler; il ordonna une nouvelle refonte des monnaies pour se procurer de l'argent, et convoqua le ban et l'arrière-ban pour organiser son armée. Mais aucun des autres princes de fEuiopc n'ayant voulu se joindre au roi de France, cette sainte entreprise n'eut pas lieu.
Du reste, comme la reine Jeanne, dans l'intervalle, avait épousé le roi de Majorque, un de ses amants, et avait prêté un nouveau serment d'obédience au saint- siège, le pape cessa lui-même de s'occuper de la croisade. Tous ses soins étaient apiiliqués à un seul but, celui de se ménageries moyens de rentrer en Italie. Il annonça ouvertement que sa volonté était de rétablir la cour pontificale à Rome, et par ses ordres, l'évêque d'Orviette se rendit dans la ville sainte pour surveiller les travaux de réparations au palais apostoli(pio. Enfin, le 30 avril 1367, Urbain s"emban[ua à Marseille, avec une suite nombreuse, sur une flotte de vingt-trois galères richement décorées, que ses alliés les Vénitiens, les Génois et les Pisans lui avaient envoyée. Il arriva à Gènes après une traversée de quarante jours, et de cette ville il se dirigea sur Vilerlje, où il avait l'intention de séjourner quelques mois.
A son entrée dans celte ville, le saint-père se vit assailli par une foule de citoyens qui lui demandaient justice contre son légat Gilles d'Albornos, qui était à ses côtés. Celle maiiifeslalion l'olTraya tellement, que pour apaiser les esprits il lui ordonna de quitter son cortège, et de se tenir prêt à rendre comjile de sa conduite à son premier appel. Le cardinal obéit; mais le lendemain, à la pointe du jour, on entendit un grand mouvement de chevaux et de ferrements sous les fenêtres des appartements du , pape ; et quand Urbain se fut mis à son balcon pour s'enquérir du motif de ce bruii, il aperçut son légat, debout sur un chariot, et remuant avec les mains une énorme quantité de dés.
« Saint-père, lui cria Gilles d'Albornos, voilà les clés des villes que j'ai soumises à ^'olro Sainlelé; je sais qu'on ne doit rien attendre de la r^'connaissance des rois et des papes. Je vous ai trop bien servi au détriment des peuples ; je m'en repens : adieu ! » Et sautant sur un cheval tenu en bride par ses gens, il piqua des deux, sortit de Viterbe, et laissa la voiture chargée de clés.
URBAIN V
Lorsqu'on eut connaissance de cette fuite, les citoyens accusèrent Urbain de l'avoir favorisée pour soustraire ce grand coupablo à leur vengeance ; une révolte éclata, et des bandes armées parcoururent les rues en criant : « Vive le peuple ! à bas les prêtres ! " Les cardinaux logés dans des palais isolés se replièrent aussitôt sur le palais pontifical, qui était fortiiié; et on raconte que la panique fut si grande parmi eux, que le cardinal de Vabres s'enfuit en chemise d'un lupanar où il avait passé la nuit, et que le cardinal de Carcassonne se sauva d'un couvent de bénédictines sous des habits de nonne.
Redoutant les suites de cette insurrection, Urbain envoya un exprès à son légat, avec une lettre dans laquelle il le sui^pliait de venir le déli\Ter. Comme l'amliition est facile à s'abuser, Gilles d'Alboruos crut à un retour de faveur; il rassembla quelques troupes et attaqua Viterbe, dont il s'empara immédiatement. La po|iulation fut désarmée; on enleva jusqu'aux chaînes qui fermaient les rues; ensuite le pape fit dresser des potences sur les places publicjues, et deux cents des principaux habitants furent pendus. Ainsi fut rétablie la tranquillité dans ^'iterbe.
Quelques jours après, Gilles d'Albornos fut assassiné ]iar le fils d'un citoyen qui avait à venger la mort de son père. Uibain ^' craignit le retour des troubles, et quitta préci])itamment cette ville avec sa suite et une escorte de deux mille hommes d'armes, pour se rendre à Rome. Il fut reçu avec de grands témoignages de joie par le clergé, qui le conduisit en triomphe au palais du Vatican. Jeanne de Naples vint également présenter ses hommages au saintpère, et fut admise dans son intimité, au grand scandale de Lusignan, roi de Chypre, qui s'étonnait qu'un pape consentît à passer des journées entières renfermé avec une femme aussi décriée ; mais on connut bientôt le motif de ces conférences mystérieuses, le jour de la bénédiction de la rose d'or étant arrivé, le pontife, au lieu de l'ofirir à Lusignan, comme chacun s'y attendait, la présenta à la belle reine de Naples, c{ui était devenue sa maîtresse.
Une telle marque de condescendance pour une courtisane couronnée mécontenta les cardinaux, et ils en firent même des observations à Sa Sainteté. Pour les forcer au silence et leur montrer le cas qu'il faisait de leurs conseils, Urbain les convoc{ua en consistoire le dimanche suivant, et en présence de la cour et des ambassadeurs étrangers, il fit l'éloge de Jeanne, exalta sa charité, sa do.:ceur, son courage, et lui donna une épée d'or. Après la séance, il se retira avec elle dans sa délicieuse villa de Montefiascone, laissant aux cardinaux le soin d'expédier les alVaires de l'Église. Jacques III, mari de Jeanne, instruit de ce qui se passait à la cour du pape, envoya un exprès à sa femme pour qir'elle revînt à Naples, menaçant de faire connaître son infamie à tou? les rois d'Europe.
'Urbain, furieijx cpi'on voulût lui disputer sa maîtresse, cassa, ijans perdre de temps, le troisième mariage de Jeanne sous prétexte de parenté, et la déclara libre de prendre un autre époux. Malgré c:tlc décision, les seigneurs italiens, indignés de
l'audace du pape, se révoltèrent contre le saint-siége, et la guerre recommença plus terrible qu'auparavant. Jeanne, ne voulant point partager les périls de son amant, retourna à Naples, et laissa IJrbain aux prises avec les insurgés. Dans cette extrén:ité, celui-ci appela à son secours l'empereur Charles IV, qui accourut en Italie à la tète de vingt mille Allemands, et se présenta devant Vérone. Après s'en être emparé il marcha sur Milan, qu'il investit inutilement, les troupes de Barnalio Visconti étant venues déblo(juer la place. Il se dirigea ensuite sur ^'iterbe, où le pape l'attendait pour le conduire à Rome ; l'impératrice vint les rejoindre dans cette dernière ville, afin de recevoir la couronne des mains du saint père.
Sans s'impiiéler de la présence de l'armée allemande, les Visconti guerroyaient toujours avec les gens du pape; aussi Sa Sainteté voulut-elle exiger de l'empereur qu'il donnât à ses troupes les ordres les plus sévères pour achever l'extermination de cette^ famille. Sur le refus de Charles de commander des exécutions sanglantes, qui n'étaient rien moins que des massacres généraux dans les plus belles provinces de l'Italie, Urbain se détacha de sa cause, et résolut de le déposer. Mais avant d'agir ouvertement, il jugea prudent de rentrer en France, où la protection du roi Jean I" le mettait à l'abri de toute violence.
Pendant ses préparatifs de voyage, Jean Paléologue, empereur de Constantinople, vint à Rome en personne, pour demander des secours au pape contre les musulmans, qui menaçaient sa capitale. Le prince grec fut reçu par le clergé romain avec de gi-ands honneurs; il fit ur.e profession de foi orthodoxe dans la basilique du Saint-Esprit, et s'engagea par ser-r ment à soumettre ses sujets à l'Église romaine, si les princes d'Occident consentaient à lui fournir des troupes pour repousser les armées des infidèles. Malheureusement ses présents et ses promesses ne purent déterminer les souverains de l'Europe à le secourir, et Jean Paléologue fut obligé de retourner à Constantinople, sans argent, sans armée, avec la seule consolation d'être chrétien orthodoxe.
Urbain, libre de ce côté par le départ de l'empereur, s'occupa d'assurer l'exécution de ses projets contre le roi de Germanie ; et dans un sermon il prévint les Romains que des affaires de la plus haute gravité l'obligeaient à faireunvoyageà Avignon. Celte résolution excita un grand mécontentement dans le clergé; les moines mêmes vinrent en procession pour adresser des remontrances au pape; sainte Brigitte, qui était en pèlerinage à la ville sainte, vint égaJement au Vatican à l'instigation d'un caidinal, et prévint Urbain qu'elle avait eu une vision , dans la(|uelle l'archange Michel lui avait révélé qu'il mourrait le jour même ([u'il loucherait la terre de France.
Le pontife, qui connaissait la valeur des prophéties, ne tint aucvin compte des avertissements de la sainte; il s'embarqua à Gorncto, et dix neuf jours après il fit son entrée fi Avignon. Mal lui en prit, car le soir de son arrivée il tomba gravement malade, et mourut dans la nuit du 19 décembre 1370. Ses restes furent transportés à l'abbaye de Saint-Viclor de Marseille, où il s'était fait construire un tombeau.
Élection de Grégoire XI. — A l'exemple de son prédécesseur, le pape poursuit les Visconli. — Fondation du royaume de Trinacrie. — Origine et doctrines des turlupins. — Révolte des Florentins. — Histoire merveilleuse de sainte Catherine de Sienne.
— Son mariage avec Jésus-Christ. — Retour du saint-père à Rome. — Wiclet l'hérétique. — Nouvelle révolte des Florentins.
— Mort de Grégoire.
Les cardinaux se réunirent en conclave le 29 décembre 1370, et proclamèrent souverain pontife Pierre Roger de Maumont, cardinal de Beaufort, qui fut intronisé sous le nom de Grégoire XI, après les cérémonies d'usage.
Ce nouveau pape était neveu de Clément VI, qui l'avait élevé au cardinalat à làge de dix-sept ans, pour prix d'infâmes complaisances. A l'exemple de son prédécesseur, Grégoire se déclara l'ennemi des Visconti ; et dès qu'il fut sur le trône, il adressa aux évêques de l'empire une bulle terrible, oii, après avoir chargé Barnabo de toutes sortes d'accusations, il ajoutait : <• Enfin cet hérétique obstiné a osé faire arrêter l'évêque de Milan, parce que ce vertueux ecclésiastique refusait d'élever à l'épiscopat un moine, notre ennemi déclaré, qui appelait le saint-siége le trône de Satan ; et lorsque le saint prélat eut été amené en sa présence, il l'a fait mettre à genoux, et l'apostrophant rudement : « Pourquoi, ribaud, as-tu « refusé de m'obéir? lui a-t-il dit ; ne sais-tu pas que « je suis empereur et pape sur mes terres, et que •< Dieu même n'a d'autorité dans mes domaines « qu'autant que je veux bien lui en accorder? Pour « te l'apprendre, le bourreau va l'appliquer cin- « quante coups de bâton sur cette partie que tu as « si souvent prêtée aux infâmes de ton clergé. » Après cette exécution, il a poussé l'audace jusqu'à faire proclamer son moine souverain pontife sous le nom de Girardole I", et il a fait défense à ses sujets
de venir à notre cour pour acheter des indulgences, des bénéfices, des absolutions, prétendant que son pape avait aussi bonne provision que nous de ces marchandises, et qu'il les fournirait au rabais. »
Grégoire terminait sa lettre en déclarant excommuniés ceux qui donneraient aide, conseil, vivres ou argent aux Visconti. Il ne s'en tint pas aux armes spirituelles, qui devenaient de jour en jour moins redoutables ; il leva une a mée et en confia le commandement à Amédée, comte 'de Savoie. Les Visconti , efirayés de ces préparatifs, voulurent alors entrer en arrangement avec le saint-siége, et firent des ouvertures de paix ; mais le pape refusa même de voir les ambassadeurs. « Non, non, dit-il au cardinal qui demandait l'autorisation de les introduire en sa présence, il est inutile que je les entende; je leur épargnerai un parjure, et je sauverai leur âme malgré eux en les faisant enterrer vifs s'ils tombent entre mes mains. » Les hostilités continuèrent donc entre les deux partis, jusqu'à ce que l'argent venant à manquer au pontife pour solder ses troupes, il se trouva lui-même obligé de conclure une trêve avec Galéas et Barnabo.
Au milieu de ces guerres, le saint-père n'oubliait pas les intérêts pécuniaires de son siège, et s'imposait comme arbitre à Jeanne de Naples et au roi de Sicile Frédéric II, dit le Simple, dont cette princesse revendiquait les Etats, en vertu d'un traité conclu en 1.302, entre Charles U et Frédéric d'Ara-
GRÉGOIRE XI
gon. L'intervention de Grégoire empêcha, il est vrai, une rupture entre les deux royaumes, mais ils la payèrent fort cher, car Jeanne fut déboutée de ses prétentions, et le roi de Sicile fut tenu de payer au saint-siége un tribut annuel de quinze mille ducats. Moyennant le payement de cette somme, Frédéric et ses successeurs furent déclarés, de par le pape, légitimes souverains de la Sicile, qui prit le nom de royaume de Trinacrie.
Déjà les ressources du pontife commençaient singulièrement à s'épuiser ; l'enthousiasme des croisades et des indulgences était passé de mode, la axe même des crimes ne rapportait presque plus rien ; tandis qu'en contraste, le luxe des cardinaux augmentait en raison de la décroissance des revenus. Aussi cette rente de quinze mille ducats fut prumplement dissipée, et le saint-père dut songer sérieu^ sèment à se procurer de l'argent. Pour cela, il jugea que le moyen le plus simple était de rallumer les bûchers et de confisquer les biens des hérétiques ; Grégoire se lit donc persécuteur. La première secte qu'il poursuivit l'ut celle des turlupins.
Voici comment du Haillan parle de ces schismatiques : « Ils étaient les continuateurs de la doctrine des pauvres de Lyon, des Vaudois de Touloufe et des infortunés Albigeois, qui, depuis près de deux siècles, avaient lutté contre l'exéciable tyrannie des papes. On les appelait turlupins, parce qu'ils se réuni.ssaient la nuit dans les bois comme des loups ; leurs ennemis les avaient encore surnommés Boulgres ou Bulgares, parce ([u'ils les confondaient, ou plutôt pour qu'on les confondît avec de prétendus manichéens qui s'étaient répandus de la Bulgarie en Italie et en Fi'ance. Depuis longtemps la ))olilique sacerdotale avait pu apprécier combien il lui était favoraiile de calomnier ceux dont elle convoitait les dé-
La révolte des Florentins
pouilles ; aussi les turlupins ne furent-ils point éiiargnés ; on les accusa, comme on avait fait pour les templiers, de pratiquer toutes sortes d'abominations ol de 'sacrilèges; on prétendit qu'ils enseignaient cjue l'homme arrivé à un certain degré de perfection était all'ranchi de la loi divine et n'était plus souirjis au joug du Christ ni de son vicaire; on aflirma i|u'ils ne ))riaient jamais Dieu, sous prétexte que les prières ayant été écrites par les hommes n'avaient point de caractèie divin. Do faux témoins vinrent même il(''poser qu'ils assistaient à leurs céré-
HISTOIUK DES l'APES
monies dans unt> luulitt' absoluo, et qu'ils coiuiaeltaiont à la vue île tous Tacto do loniication. »
Maliîiv cos accusations atroces, Giv^oire no parvenant point à diminuer la vénération qu'on leur portait dans le Daupliiné, s'en prit à Charles V de ce , (jue SOS officiers refusaieut de persécuter les turlupius. et il lui écrivit : >- Prince, nous avons apjjris ([u'en Daupliiné et dans ks provinces voisines il existe une multitude d'Iiércliiiuos appelés Vaudois, Turlupins ou Houlj;res, qui possèdent de grandes richesses. Notre sainte sollicitude s'est tournée vers ce pauvre royaume que Dieu vous a confié afin d'en extirper le schisme ; mais vos officiers, corrompus jiar l'or do ces réprouvés, loin d'assister dans leur saint ministère nos cliers fils les inquisiteurs, les ont l'ait tomber eux-mêmes dans des pièges où plusieurs ont trouvé la mort. Et tout cela s'est fait sous les yeux des puissants seigneurs du Daupliiné ! Nous vous ordonnons donc d'cxtormiiior ces hérétiques en vertu du serment que vous avez prêté au saint siège; nous vous enjoignons de marcher, s'il le faut, à la tète de vos armées, pour exciter le zèle de vos soldats et pour ranimer le courage des inquisiteurs. »
Cliarlos V, dit le Sage, seconda merveilleusement le pa]ie dans ses projets sanguinaires; bientôt, sur toute la surface de là Fiance, il se lit un massacre général des malheureux turlupins ; les cachots de l'inquisition s'encombrèrent de victimes, et il fallut même bâtir de nouvelles prisons à Embrun, à Aienne, à .Vvignon et dans un grand nombre d'autres villes, pour contenir les accusés. \ Paiis, on brûla, par les mains du bourreau, hors de la porte Saint-Honoré, au marché aux Pourceaux, les ouvrages et- les vêtemonts des prétendus hérétiques ; le grand inquisiteur condamna au supplice du feu la célèbre Jeanne d'Aubentou, que ses lumières, son éloquence et ses vertus avaient rendue l'une des femmes les plus célèbres de l'époque ; et sur son bûcher on porta le cadavre d'un prédicateur qui avait succombé aux tortures de l'eau et du feu, qu'on lui avait fait subir simultanément. A Toulouse et dans la ville d'Avigncm, les flammes dévorèrent plusieurs milliers de j ces malheureux, qui étaient gangrenés et empoison- j nés d'hérésie, selon l'expression du saint père.
Ces terribles exécutions valurent «ux persécuteurs de magnifir[ues récompenses, ainsi que l'atteste une lettre de Charles V adressée « à Pierre-Jacques de More, de l'ordre des frères prêcheurs, grand inquisiteur des Boulgres de la province de France, pour les dons qui lui ont été faits par le roi, en vertu d'une ordonnance du 22 février 1373, afin de reconnaître le zèle qu'il a montré en exerçant impitoyablement de saintes poursuites contre les turlupins et les turlupines qui ont été saisis dans ladite province. /- Enfin la secte des turlupins fut entièrement anéantie, et les coffres de la chancellerie apostolique regorgèrent de richesses.
Grégoire se trouvant alors en état de reprendre la campagne et de lever une armée puissante contre les Visconti, adressa des lettres à l'empareur d'Allemagne, au duc d',\utriche, au roi de Hongrie, au roi de Sicile et même au roi de France, pour les prévenir de sa résolution de rentrer en Italie et de rétablir la ré.sidence du ?aint-siége dans l'ancienne ville
des césars. Son prétexte était l'intérêt temporel et spirituel de l'Eglise, qui lui commandait, disait-il, lie reiirondre la direction du diocèse de Rome, pour ne point fournir d'excuses aux prélats qui, à l'exemple des papes, ne se faisaient aucun scrupule d'abandonner Imu-s églises pour ne s'occuper que du soin de cumuler les béiiéflLOs et de recueillir d'énormes revenus. Pour mieux ca'chor ses projets, il publia même une constitution qui enjoignait aux évoques, aux abbés réguliers et aux chefs d'ordres de se rendre à leurs églises dans le délai de deux mois.
Néanmoins le printemps arriva, et le pape n'avait point encore (luitté .Avignon, soit ([ue les plaisirs et la débauche le letinssent ilans cette ville, soit que ses préparatifs de guerre contre les Visconti ne fussent point encore terminés. De leur côté, les prélats étrangers lestaient à Avignon, captivés par les charmes de celte troisième Babylone, sans avoir égard aux ordres 'de Grégoire; et comme il voulut un jour obliger un évoque à retourner dans son diocèse, celui-ci, en présence des cardinaux et des ambassadeurs, l'apostropha en ces termes : « Toi qui veux forcer les pasteurs à demeurer au milieu de leur troupeau, pourquoi donc dcmeures-tu hors de Rome"? Est-ce parce que ton nouveau palais est res]ilendissant d'or et de pourpre ? Est-ce parce que la population corrompue de la ville où tu résides applaudit à la foule de tes bouffons, de tes mignons, de tes courtisanes ? Est-ce enfin parce que tu peux impunément commettre des adultères, des incestes, des viols et des assassinats? Eh bien, nous voulons suivre ton exemple ; nous voulons sacrifier aux dieux de la sodomie, du vol et du meurtre, dans le temple que tu leur as élevé 1 » Desmarets, qui rapporte ce fait, prétend que Grégoire se contenta de répondre : « Notre cher évè((ue a passé la nuit dans quelque taverne, en compagnie de filles d'amour, et il a laissé toute sa raison au fond des brocs de vin. »
Avignon, séjour de luxe et de volupté, était en effet une nouvelle Capoue pour les papes; et il leur était d'autant plus difficile de l'abandonne)-, qu'ils avaient reconnu l'impossibilité de transplanter les délices de cette cité sur les rives du Tibre, au milieu de cette tourbe de moines mendiants qui couvraient l'Italie comme une immense lèpre, et en paralysaient l'agriculture, l'industrie et le commerce.
Cependant de l'excès même de la misère et de l'aljjection où se trouvaient plongées les provinces italiennes, jaillirent des étincelles de liberté et d'indépendance: à Milan, à Rome, à Gênes, on s'insurgea contre les tyrans; à Florence, le peuple, fatigué des exactions des légats, se révolta et forma une ligue puissante dans laquelle enlièrent presque toutes les places et les villes des Etats ecclésiastiques; partout la bannière du pape fut abutlue et remplacée par un étendard formé d'une longue bande de pourpre sur laquelle était écrit le mot latin « Libertas. » Pérouse, Bologne, Modène, Forli, Nocsra se joignirent aux révoltés et chassèrent les cardinaux Noedet et Géraud, ainsi que les nonces du saint-siége; enfin les forteresses et les châteaux crénelés, ces repaires des tyrans et -des tyranneaux, furent abattus dans les Etats de Toscane.
A la nouvelle de celle révolution. Grégoire publia
GRÉGOIRE XI
une bulle pour défendre aux peuples de la chrétienté, sous peine d'interdiction et d'anathème, de prêter, de donner ou de vendre aux Florentins des armes, de l'argent, du Lié, du vin, de la viande, des laines ou du drap, ni aucune marchandise ; il les déclara privés (ie tous priviléi,'cs, de toute juridiction; il supprima leur université; il conliscpa tous leurs Liens, donna à ceux qui se saisiraient de leur personne le pouvoir de les vendre comme esclaves ; enfin il leva une armée formidable qu'il mit sous la conduite du ca]iitaine Jean l'Anglais, et de Jean de ÎMalestroit, seigneur breton, et qu'il envoya contre Florence. Les troupes papales ne purent, s'emparer de vive force de la ville; néanmoins, elles en ruinèrent les environs et interceptèrent toutes les communications avec le dehors. Cette tactique obligea les Florentins à entrer en négociation avec le pontife, non pour conclure un traité de paix définitif, mais pour gagner du temps et attendre des renforts de leurs alliés, ainsi qu'il parut du reste par le choix qu'ils firent comme ambassadeur d'une jeune religieuse nommée Catherine de Sienne, dont la beauté était reraari[uable, et qui passait pour inspirée. On racontait de merveilleuses histoires sur cette sainte, sur ses extases, et sur Raymond de Gapoue , son confesseur, moine fourbe et débauché, qui aliusait de la pauvre illuminée. Lui-même, dans un ouvrage qu'il a écrit sur les prétendues révélations de Catherine, avoue qu'il douta quelque temps de la vérité des grandes choses qu'elle lui avait confiées dans le secret de la confession, et que Dieu lui avait révélées : « Mais, ajoutet-il, une nuit, m'étant introduit dans sa cellule, je trouvai cette sainte fille debout, sans vêtements, frémissante et resplendissante, les bras élevés vers le ciel ; et comme je la contemplais dans le. ravissement, je vis sa taille se grandir, son visage se transformer, se couvrir d'une barbe rousse, son front se couronner d'épines ; je suivis sur son beau corps l'accomplissement du miracle, et je vis le siège de la pudeur se changer peu à peu et prendre les signes de la virilité ; alors je me jetai la face contre terre pour adorer le Seigneur, car c'était lui ! »
Dans un autre passage , Raymond affirme que sainte Catherine avait été réellement transportée aux cieux, que Jésus-Christ l'avait épousée solennellement, en présence de sa mère, du Saint-Esprit, de saint Joseph, et au milieu d'une foule innombrable d'anges, d'archanges, de saints et de martyrs ; qu'il avait changé de cœur avec elle, et lui avait mis au doigt un anneau d'or monté de quatre perles et d'un diamant. Depuis cette vision, sainte Catherine elle-même se glorifiait dans ses ouvrages d'avoir été visitée chaque nuit par son divin époux, et de lui avoir donné sa virginité. « A l'heure de minuit, ditelle dans une lettre qui nous a été conservée, mon doux époux entre dans ma cellule et entonne des chants sacrés, ensuite il se repose sur ma couche et m'enivre de foutes les joies du paradis. Une fois même ilest venu me visiter caché sous le froc d'un moine mendiant, afin que je ne le reconnusse pas; ainsi déguisé, il me demanda l'aumône avec tant de douleur dans la voix, que ne pouvant disposer de rien autre, je donnai mon capuce, ma robe, ma ceinture, pour consoler ce pauvre aflligé dont les prières et les
instances devenaieijt de plus en plus lamentables; enfin, lorsque j'eus enlevé le dernier voile qui me couvrait, il reprit sa forme divine et m'emporta avec lui au septième ciel ! »
Telle était l'ambassadrice ([ue les Florentins envoyèrent à Avignon ; le moine Raymond, confesseur de la sainte, ne voulut pas la quitter, et l'accorapagaa dans son voyage. Elle obtint la faveur d'entretenir secrètement le pontife, et soit qu'elle fût parvenue à le containcre de la réalité de son mariage avec le Christ, en lui révélant des mystères î(u'il croyait impénétrables, soit que les choses se fussent I passées de la même manière qu'entre Jeanne de Naples et Clément VI, il n'en est pas moins vrai que Grégoire lui remit ses pleins pouvoirs pour traiter de la paix avec les Florentins, et pour les déterminer à lui jiayer une grosse somme d'argent comme tribut. Sainte Catherine quitta la ville d'Avignon , et fut remplacée par des députés moins agréables au pape; c'était une ambassade ayant Luc Savelli pour chef, qui venait au nom des Romains représenter à Grégoire qu'il était de toute nécessité qu'il résidât à Rome, puisqu'il appelait le territoire romain son patrimoine; on lui signifia que le peuple était déterminé à nommer souverain pontife l'abbé du Mont-Cassin, s'il refusait de s'embarquer immédiatement pour l'Italie. Luc Savelli jura sur le Christ que ses concitoyens reconnaîtraient Grégoire pour maître absolu de leurs Inens et de leurs vies , qu'ils remettraient au cardinal Pierre, son légat , les clés des ponts , des portes et des tours situées au delà du Tibre, dès que la cour apostolique aurait touché le port d'Ostie. Une démarche aussi énergique ne laissait au saintpère d'autre alternative qu'un schisme ou son départ de France; il prit ce dernier parti, et le 13 septembre 1376, il sortit de la belle ville d'Avignon, escorté de ses cardinaux, de ses maîtresses, de ses mignons, et se dirigea vers Alarseille, où il s'embarqua.
Dans la traversée, il visita Gènes, Pise, l'iombino, Porto -Hercole, Corneto ; il arriva enfin au port d'tOstie, remonta le Tibre, et entra à Rome le 17 janvier 1377.
Le lendemain, il traita somptueusement les principaux magistrats au palais du Vatican, et fit distribiier quelques secours aux' pauvres. Ce fut ce qui devint la cause de ses désastres ; quelque parcimonieuses que fussent ces largesses, elles épuisèrent le trésor de l'Église et obligèrent (irégoire à avoir recours aux emprunts; et comme ses créanciers, qui étaient déjà fort nombreux, refusèrent de lui faire de nouvelles avances, il voulut rançonner les Anglais, et publia une bulle pour imposer les ecclésiastiques de ce royaume au dixième de leurs revenus ; mais là il rencontra une très-vive 0]iposition.
Depuis bien des années le clergé de la Grande- Bretagne, ajr|niyé par les rois et par l'aristocratie, souffrait avec peine le joug de. l'Église romaine et tendait à s'en affranchir; plusieurs savants illustres, et parmi eux le célèbre AViclef, combattaient les doctrines ultramontaines et cherchaient à affranchir leur pays de la domination pontificale. Déjà le roi Edouard III, à l'instigation du savant docteur, avait refusé de faire hommage des royaumes d'Angleterre et d'Irlande au pape Urbain V, et de payer le tribut
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HISTOIRE DKS PAPES
aiu|uol Joan Sans-Tono s'était euguiçt'' envers le saint siéi;e, et dont les arrérages étaient dus depuis trente-deux années. Grégoire, pour se défaire d'un ennemi aussi redoutable que Wiclef, eut l'imprudence de le déclarer hérétique, et il écrivit même à Ouilauree de Courtenay , êvèque de Londres : .. Nous vous ordonnons, mon l'rère, de l'aire arrêter l'hérétique Jean Wiclef, de l'appliquer à la question, et de nous envoyer clos et scellés les aveux que les lortulx?s lui auront arrachés; ensuite vous le retiendrez sous bonne s^arde jusqu'à ce que vous ayez re(;u avis de notre décision, soit pour le condamner au bûcher, soit pour lui rendre la liberté. ->
En même temps il adressa d'autres lettres, et sur le même sujet, au roi Edouard, à ses fils, aux princesses de Galles, à l'université d'Oxford et au clergé; mais 'illustre professeur, appuyé par le duc de Lancastre et par lord Percy, souteiui par l'université et par le roi lui-même, brava impunément les foudres ecclésiastiques : il continua dans ses discours éloquents à saper les bases de la puissance pontificale, en dévoilant aux peuples les cruautés des moines inquisiteurs, les crimes , les hontes et les scandaleuses turpitudes de la coiir de Rome.
Ayant ainsi manqué son but, qui était de se procurer de l'argent, (îrégoire se trouva tout à fait déconsidéré dans l'esprit des Romains, et se vit même
obligé de se retirer à Anagni pour éviter d'être insulté parles seigneurs bannerets. Gomme il méditait une fugue en France, il reçut la visite de sainte Gaihcrine de Sienne, qui venait lui rendre compte du mauvais succès de sa négociation auprès de ses compatriotes, (]ui non-seiilenient s'étaient refusés à payer la somme i|ue réclamait le pape pour les relever des censures prononcées contre eux, mais qui encore avaient eu l'audace de chasser la sainte en la chargeant d'injures. Ce dernier coup aliattit le courage du saint-père; le chagrin qu'il en ressentit le lit tomber dans une noire mélancolie qui aggrava une maladie de l'uiètre dont il était tourmenté depuis plusieurs années. Gomme il sentait ses forces s'aUaiblir de jour en jour, il se fit transporter à Rome, où il publia la bulle suivante, que l'on peut regarder comme la cause du schisme qui déc:hira l'Occident pendant tin demi-siècle, et fit couler des torrents de sang chrétien : « Si ma mort arrive avant le premier jour du mois de septembre, les cardinaux qui se trouveront auprès de nous, sans appeler ni attendre les absents, procéderont immédiatement à l'élection de notre successeur. »
Grégoire mourut le 27 mars 1378; son corps fut déposé d'abord à Saint-Pierre, et ensuite enterré dans la basilique de Sainte-Mario la Neuve, qui avait été son titre de cardinal.
URBAIN Vr
Iiiées générales sur le grand schisme d'Occident. — Éleclion orageuse d'Urbain VI. — Sa conduite lui attire la haine des cardinaux. — Massacre des Français à Kome. — Urbain est excommunié par les cardinaux. — Rupture entre Urbain et Jeanne de Naples. — Élection de Clément VII par ks cardinaux français. — Les rois de France et de Castille reconnaissent Clément comme seul paje légitime. — Guerre entre les deux papts. — Uibain fait assassiner Jeanne de Naples par Charles de Duras, son fils adopiif. — Croisades contre la î'rance. — Querelles entre Urbain et Cliailes de Duras. — Le saint-père excommunié son ennemi. — Supplice des cardinaux souj çonnés par le pape de favoriser le paiti de Charles de Duras. — Urbain est chasse de Rome. — Clément VU siège à Avignon. — Tableau des maurs de sa cour. — L'ermite sonier. — Retour d'Urbain dan^ Rome. — Il meurt empoisonné. "^
Api'ès la mort de Grégoire commença le grand schisme d'Occident, qui pendant cinquante années bouleversa TEurope entière ; en xVUemagne, en France, en Espagne, en Italie, on prit les armes pour défendre les droits des piipes de Rome, ou pour faire triompher les pontifes d'Avignon. Ces vicaires du (Jhrist s'excommuniaient, se dénonçaient, dévoilaient leurs turpitudes, se chargeaient réciproquement d'accusations d'incestes ou de sodomie, et s'appelaient voleurs, assassins, héréticjues et antipapes.
Jusqu'à ce jour l'histoire n'a point décidé lesipiels d'entre ces pontifes étaient les vérila'bles; et comme clan.s le cours de leurs règnes ils rivalisèrent de crimes et d'attentats, on ne saurait dire lesquels furent les plus e.xécrables, et méritèrent le mieux le titre de pape; dans l'incertitude, nous le conserverons aux élus de Rome, comme à ceux d'Avignon, puisque 'tous se sont montrés également dignes de le porter Un jésuite, le P. Maimbourg, dit lui-même : .< Il faut avouer (jiic dans le cours de treize siècles aucun schisme n'a été aussi épouvantable que celui-ci, tant par les atrocités tpte les deux partis coMinirent, que par l'impossibilité où l'Eglise se trouva pendant cinquante ans de reconnaître le pape légitime. Un con-
cile universel, qui avait l'assistance infaillible du Saint-Esprit, ne put décider cette grave question, et les Pères déclarèrent qu'il valait mieux agir par autorité que par connaissance des faits dans une cause aussi embrouillée; et en effet ils déposèrent les deux papes et procédèrent à l'élection d'un troisième pontife. Ainsi l'on vit dans ce temps déplorable une chose qui n'était jamais arrivée, on déclara qu'il y avait schisme sans schismaticiues. »
Dès que les cérémonies des funérailles do Grégoire XI furent terminées, et jicndant (juc les cardinaux étaient encore réunis dans l'église iSainte-Maric la Neuve, une députation des principaux magistrats de Rome vint leur adresser ces sages remontiances : « Illustres prélats, vous avez pu vous convaincre que le long séjour des pa])es en France a causé la ruine de l'Italie, et qu'à Rome même, les églises, les titres des cardinaux et les palais sont tombés en ruines. Il n'est qu'un seul remède à tant de maux, c'est de fixer irrévocablement la réndence des papes dans la ville où les peuples croient que Dieu a établi le sainl-siége, et où tous les pontifes, jusqu'à Clément V, ont résidé.
« Si depuis cette époque les chefs de l'Église ont
HISTOIUE DES PAPES
abaiulonno Tllalie, c'est qu'ils l'Iaient Fraisais, et vous n'ignorez pas que diez les liomniesile celte nation l'anionr de la patrie est plus puissant que le zèle pour la religion. Aussi leur absence de Rome a suscité la rébellion des villes et des places do l'ancien patrimoine de ri-'glise romaine, et des cités ont justement secoue le joug des ofliciers qui les pressuraient au nom de papes étrangers. Il en est résulté que le siège apostolique n'a plus retire de revenus de ses domaines, et qu'il a été même obligé de lever des troupes pour faire rentrer ses sujets dans le devoir. Toutes ces guerres ont épuisé les ressources du saint -siège, et vous avez vu que le manque d'argent a fait tomber la papauté dans le dernier degré de mépris et d'abjection. Si donc vous voulez éviter de plus grands malheurs, nous vous prions de vous réunir immédiatement en conclave et d'élire un pontife qui soit Romain ou Italien de naissance ; sinon, craignez (jue la colère du peuple, à défaut de celle de Dieu, ne s'appesantisse sur vous. >>
Les cardinaux protestèrent de leurs bonnes intentions, tout en déclarant qu'ils ne pouvaient prendre aucun engagement formel. Mécontents de l'ambiguïté de cette réponse, les magistrats romains s'emparèrent immédiatement des clés de la ville, qui étaient entre les mains des officiers de lÉglise, firent conduire les cardinaux sous bonne escorte au Vatican, et les enfermèrent dans la chambre du conclave. A peine étaient-ils réunis que le peuple fit irruption sur la grande place qui entourait le palais, en criant: w Un pape romain, ou mort aux cardinaux! »
Presque au même instant un orage éclata sur la ville, la foudre tomba dans le conclave, renversa la table du scribe, brisa les portes de la salle, et éclaira de lueurs sinistres un tableau qui remplit les cardinaux de terreur. Dans une immense galerie attenante au conclave, se tenaient rangés en ordre de bataille les chefs de quartiers et les bannerets à la tête de leurs hommes d'armes; derrière eux se ruait la soldatesque, ébranlant les murailles et les planchers à coups de piques et de hallebardes ; ils aperçurent également qu'on avait formé autour du Vatican un immense bûcher avec des fagots de sarments et de roseaux secs pour les brûler vifs. Les membres du sacré collège jugèrent alors qu'ils n'avaient plus qu'à choisir entre le martyre et la nomination d'un pontife italien ; et ils nommèrent chef suprême Je l'Église le Napolitain Barthélemi Prignano, archevêque de Bari. Toutefois, les Français se réservèrent de protester plus tard contre la violence qui leur était faite, et arrêtèrent entre eux que celte élection ne serait que provisoire et que le Saint-Esprit recommencerait le tour.
Suivant l'historien Henri de Sponde, Barthélemi lui-même s'était engagé à rendre la tiare à celui que les membres du sacré collège se réservaient de nommer dans une assemblée régulière. Malgré cet engagement formel, quelques jours après il força les cardinaux à assister aux cérémonies de la chaise percée et à le sacrer sous le nom d'Urbain VI.
Tels furent les événements qui placèrent sur la chaire pontificale Barthélemi Prignano, « prélat qui eiît passé pour le sujet le plus digne de la papauté s'il n'eût jamais été pape; « singulier éloge que nous trouvons dans une histoire de l'Eglise, écrite par
Bérault-Bercastcl, un adorateur de la pourpre l'omaine. N'est-ce pas, au contraire, faire le procès de l'institution, que d'avouer qu'un digne archevêque, en montant sur le saint-siége, est devenu aussitôt un prêtre exécrable? N'est-ce pas convier les hommes à renverser le colosse aux pieds d'argile et à la tète d'airain, ([lie de leur montrer que le pouvoir suprême pervertit ceux qui en sont investis'/
Quoi qu'il en soit, la cour de Rome, indignée de la déloyauté du nouveau pape, menaça de se séparer de son chef et de faire un schisme s'il ne remplissait les engagements qui avaient été pris dans le conclave. Cette menace exaspéra Urbain; il voua une haine implacable aux Français, et, pour mieux les dominer, il résolut de les éloigner de sa cour; ensuite, sous le voile d'un grand zèle pour la discipline ecclésiastique, il chercha à les déconsidérer en les appelant publiquement soJomites, voleurs, hérétiques; mais ces injures grossières ne produisirent d'autre résultat que de lui aliéner tous les prélats. Enfin il souleva contre lui jusqu'aux officiers du trésor, en faisant fouetter impitoyablement un collecteur de la chambre apostolique, parce qu'il n'avait point rapporté assez d'argent d'une tournée dans les provinces.
Fatigués de subir la tyrannie d'Urbain, les cardinaux profitèrent du retour de l'été pour obtenir l'autorisation de quitter Rome et de se rendre à Anagni, ce qui leur fut accordé; le lendemain de leur arrivée, ils furent rejoints par le cardinal camerlingue, qui avait enlevé la tiare, les clés de saint Pierre, l'anneau apostolique et les autres ornements pontificaux. Aussitôt ils publièrent une constitution déclarant l'élection d'Urbain nulle, comme leur ayant été arrachée par violence ; et ils écrivirent à Bernard de la Sale, capitaine français qui était à Viterbe, de venir avec ses troupes pour garder le sacré collège pendant qu'ils procéderaient à une nouvelle élection.
Le capitaine se mit en route sur l'heure même, et vint à Anagni après avoir culbuté une multitude d'hommes en armes et de bandits commandés par Urbain en personne, qui avaient voulu arrêter sa marche. Cette victoire devint funeste aux Français qui habitaient Rome, car le saint-père tourna contre eux toute sa colère ; il ordonna à ses séides d'en faire un massacre général, sans épargner ni le sexe ni l'âge ; des femmes, des enfants, des vieillards furent égorgés, et plusieurs évêques furent assassinés jusque dans la chambre d'Urbain, où ils s'étaient réfugiés pour implorer sa pitié. En apprenant la nouvelle de cette boucherie, les cardinaux adressèrent à toutes les puissances de l'Europe le manifeste suivant :
« Nous vous avons déjà informé des fureurs du peuple romain et de ses gouverneurs, ainsi que de la violence qu'ils nous ont faite pour nous forcer à élire un pape italien que le Saint-Esprit n'avait point choisi. Une multitude égarée par le fanatisme nous a arraché la nomination temporaire d'un apostat, d'un meurtrier, d'un hérétique souillé de tous les crimes ; lui-même avait reconnu que son élection ne pouvait être que provisoire. Néanmoins, au mépris de son serment, il nous a contraints par des menaces de mort àl'èlever sur la chaire del' Apôtre etàcouvrir son front orgueilleux de la triple couronne. Maintenant que nous sommes à l'abri de sa colère, nous le
URBAIN VI
déclarons intrus, usurpateur et antechrist ; nous prononçons anatlième contre lui et contre ceux qui se soumettront à son autorité. >>
Urbain, qui redoutait l'issue d'une lutte engagée avec les cardinavix français, ne répondit point à ce manifeste, et clierclia au contraire à négocier la paix avec eux pour les exterminer plus tard.
Othon de Brunswick, quatrième mari de Jeanne de Naples, et la reine, qui s'étaient déclarés pour Urbain, envoyèrent des ambassadeurs aux insurgés pour leur proposer au nom du saint-père d'entrer en conférences alin de conclure quelque arrangement. Les cardinaux accueillirent favorablement ces ouvertures. et députèrent à Rome trois d'entre eux ((ui vinrent avec les envoyés de Jeanne pour supplier le pape ck se soumettre aux chances d'une élection nouvelle. A cette demande, Urbain entra dans une grande colère, s'emporta contre la reine en paroles grossières, et lui écrivit une lettre violente dans laquelle nonseulement il lui rappelait le meurtre d'.Vndré, et ses débauches avec ses prédécesseurs Clément VI et Urbain ^', mais encore il la menaçait de divulguer ses crimes, et de l'excommunier ainsi que son quatrième mari.
Cette rupture des deux cours de Rome et de Naples servit la cause des cardinaux français, et leur valut la protection de la reine Jeanne , qui leur offrit même la ville de Fondi pour qu'ils pussent procéder sans crainte à l'élection d'un chef de l'Église. Ceu.\ci acceptèrent la résidence qui leur était proposée, et s'occupèrent immédiatement de former le conclave ; néanmoins, comme ils n'avaient pas de prélats itahens avec eux, et qu'il était à craindre que par la suite les cardinaux de cette nation ne voulussent annuler la nomination, sous prétexte qu'ils n'y avaient point concouru, ils imaginèrent de renouveler l'expédient employé par Philippe, comte de Poitiers, après la mort de Clément V, c'est-à-dire d'écrire secrètement à trois des partisans d'Urbain pour les engager à se rendre au conclave, en leur faisant ' espérer que le choix de leurs collègues s'était arrêté sur chacun d'eux.
Celte ruse réussit parfaitement; les trois cardinaux accoururent à Fondi et prirent part aux opérations du scrutin; ils ne furent pas longtemps à reconnaître qu'ils avaient été joués, car au dépouillement des votes, Robert de Genève, cardinal-prètre du titre des Douze-Apôtres, fut proclamé chef de l'Eglise, et intronisé sous le nom de Clément VII.
Une bulle fut adressée à toutes les cours de l'Europe pour les prévenir de cette grande nouvelle, et trois jours après son exaltation, le nouveau pape s'eml>ar((ua pour la France et vint se faire consacrer à Avignon.
Maimbourg nous a laissé une notice très -curieuse sur Clément : <; Robert de Genève avait atteint, sa trente-sixième année lorsqu'il jiarvint au pontificat, dit le docte Père; il était d'une médiocre stature et avait une jambe un peu plus courte (pie l'autre, infirmité qu'il savait dissimuler en affectant une démarche mesurée ; ses inclinations et ses manières étaient celles d'un empereur, et il n'épargnait rien pour traiter avec un luxe royal les ducs, les ambassadeurs et les seigneurs qu'il admettait à sa table.
Il s'exprimait avec facilité en latin, en français, en italien et eu allemand ; mais il était inc-ipable d'une application sérieuse aux affaires. Cependant il avait du courage, et plus d'une fois on le vit affronter les plus grands périls pour atteindre le but qu'il s'était proposé. Entre ses principaux vices, la luxure tenait le premier rang; il choisissait de préférence ses maîtresses et ses mignons dans sa famille, et les comblait de richesses, d'honneurs et de dignités.... »
Ainsi, d'après les portraits que nous ont laissés sur Urbain VI et sur Clément VII des historiens ecclésiastiques dont l'attachement au sainl-siége ne saurait être révoqué en doute, nous ne pouvons dire lequel de ces deux prêtres était le plus digne d'occuper la chaire de l'Apôtre. Pour suivre un ordre numérique, nous indiquerons les titulaires du diocèse romain dans la succession des pontifes, et nous ferons suivre également du titie de pape les titulaires du siège d'Avignon, sans leur donner place dans la série chronologique des chefs de l'Eglise.
L'élection de Clément VII et la défection des trois cardinaux italiens affectèrent d'autant plus Urbain, qu'il était à craindre que ses courtisans ne l'abandonnassent pour suivre à Avignon un jeune poutife débauché qui promettait de renouveler le règne de Clément VI. C'est ce qui arriva en effet; les évêques, les cardinaux quittèrent Rome les uns après les autres, et le Vatican se trouva bientôt désert.
Cette solitude était pour le saint -père une causo d'affliction profonde; et Théodoric de Niem dit qu'il l'a surpris plusieurs fois versant des larmes. Pour réorganiser sa cour, il donna les charges vacantes à de nouveaux prélats, et fit même une promotion de vingt-neuf cardinaux. Ainsi, excepté l'argent, dont il était fort peu fourni, Urbain n'avait rien à enviera son compétiteur. Il était reconnu pape légitime en Allemagne, en Hongrie, en Angleterre, en Pologne, en Bohème, dans le Danemark, rn Suède, en Prusse, en Norvège, en Hollande, dans la Toscane, eu Lombardie et dans le duché de Milan ; l'Espagne et la France gardaient encore la neutralité; le roi d'Aragon, au dire même de l'abbé de Bellegarde, quoique Urbain eût voulu dépouiller ce prince de la Sardaigne et de la Sicile, avait défendu l'entrée des brefs de Clément VII dans ses États, et avait fait mettre en séquestre les revenus du saint-siège jusqu'à cequ'un concile œcuménique eût prononcé entre les deux papes et sur le schisme.
En Gastille, les légats du pontife romain et du pape d'Avignon vinrent simultanément presser le roi de se déclarer en faveurde leur maître respectif; mais dans le concile qui fut assemblé à Tolède pour examiner les droits de chacun des compétiteurs, les ambassadeurs les chargèrent l'un et l'autre d'accusations tellement horribles, que les prélats et les seigneurs réunis en conseil déclarèrent rpie les deux ]irétendu9 papes étaient des prêtres infâmes, et iju'ils n'en voulaient reconnaître aucun pour chef de l'Église.
En France, un synode composé de prélats, de docteurs et de principaux seigneurs, déclara qu'il rt"sultait des informations prises sur les faits repï^ chés à Urbain et à Clément, que tous les deux étaient indignes de la tiare, et (ju'ils avaient été l'un et l'autre élus irrégulièrement.
IIISTOIUK DKS PAPKS
Néanmoins Charles V se laissa intluencer jiar la cour il'Avignon, et ayant convoque une nouvelle assemblée au château de Vincennes, chacun des membres du conseil reçut Tinjonction formelle de se prononcer pour l'élection la moins scandaleuse; tous les assistants votèrent pour Clément, qui fut solennellement reconnu souverain pontife. L'exemple de la France entraîna la Lorraine, la Savoie, l'Ecosse, la Navarre, et enfin l'Aragon et la Castille.
Alors commença entre les deux papes une guerre acharnée; les anatlièmes, les interdictions, les dépositions et les malédictions furent le prélude des luttes plus sanj;lantes qui devaient bientôt bouleverser les nations de l'Occident. Urbain lança une bulle contre son compétiteur, et l'assigna à comparaître derant la cour de Rome pour être jugé et condamné comme antipape: de son côté. Clément fulmina un décret terrible contre son ennemi, et le cita devant le consistoire d'.\vignon pour être convaincu d'avoir usurpé la chaire apostolique. Enfin, tous deux ayant refusé de comparaître, s'analhématisèrent au glas des cloches et à la lueur des llarabeaux, se déclarant apostats, schisraatiques et hérétiques; ils prêchèrent une croisade l'un contre l'autre; ils appelèrent à leur secours tous les bandits et tous les malfaiteurs de l'Italie ou de la France, et les lancèrent comme des bêtes féroces sur les malheureux habitants qui reconnaissaient Clément ou qui préféraient Urbain.
Dans les États de l'Église, les clémentistes firent un dégât horrible, ruinèrent des châteaux, incendièrent des villages et même plusieurs villes; ils pénétrèrent jusqu'à Rome sous la conduite de Budes, capitaine breton, s'emparèrent delà forteresse Saint- Ange, et commirent des atrocités dans tous les quartiers de la ville. En Napolie et en Roniagne, les urbanistes, commandés par l'Anglais Hakwood, ancien chef des Tard-\'enus, prirent leur revanche et exercèrent des représailles.
Partout le pillage, le viol, l'incendie et le meurtre. au nom de Clément ou en l'honneur d'Urbain ! Les malheureux cultivateurs fuyaient avec leurs femmes et leurs enfants pour échapper aux séides du pontife romain, et venaient se faire massacrer par les soldats du pape d'.-Vvignon.
Partout, les hameaux, les villages n'offraient que ruines et décombres noircis par les flammes ; dans les champs, des milliers de cadavres d'hommes et de femmes gisaient sans sépulture ; les troupeaux erraient sans gîtes; les récoltes pourrissaient sur pied faute de bras pour faire les moissons; enfin ces magnifiques provinces étaient menacées d'être changées en d'immenses solitudes, si le capitaine' Hakwoo'd n'eût fait prisonnier le chef des clémentistes et n'eût ainsi arrêté pour quehjue temps les dévastations.
Urbain rentra triomphant à Rome, et fulmina aussitôt une sentence d'anathème contre la reine de Naples, qui avait refusé de lui envoyer des secours d'argent dans la dernière guerre ; il la déclara hérétique, coupable du crime de lèse-majesté; il la déposa du trône, la priva des dignités, des honneurs, des royaumes, des terres et des fiefs qu'elle tenait des rois ou des empereurs vassaux du saint-siége; il releva les sujets des serments d'obéissance qu'ils lui avaient prêtés, et ordonna aux inquisiteurs de
confisquer ses biens et de la brûler vive, .^fin de faire exécuter cette sentence, il députa Mart'u de Tarente, son camérier, à Louis de Hongrie, frèie d'André, premier mari de Jeanne, et l'engagea à envoyer en Italie une nombreuse armée sous les ordres de (Charles de Duras, son parent, jeune ambitieux que la reine avait déjà déclaré son successeur.
Dans l'impatience d'occuper plus promptement le trône de Naples, Charles accepta les offres du pape, et lui demanda de l'argent pour mener à bonne fin celte entreprise; Urbain vendit jusqu'aux meubles de ses jjalais, jusqu'aux domaines de l'Kglise, fit même convertir en monnaie les vases sacrés, les croix, les châsses des saints, les patènes el les calices des basiliques de Rome, au grand scandale des évêques et des curés, qui voulaient empêcher le pillage de leurs églises. Avec les sommes qui provinrent de toutes ces ventes, Charles leva une armée.
Pour conjurer cette temiiête, Jeanne ne pouvail plus compter snr la séduction qu'elle avait exercée sur les prédécesseurs d'Urbain, la vieillesse et la débauche ayant flétri ses charmes; elle appela la ruse à son aide, annula l'adoption de Charles de Duras, et pour se donner un appui redoutable, elle déclara Louis, duc d'.\njou, frère duiy-oi de France, seul et légitime héritier du royaume cle Naples. Cette tactique habile lui avait déjà rallié des partisans, lorsque survint la mort de Charles V ; cet événement arrêta les armements du d>ic d'Anjou, et força son nouvel allié à rester en France comme tuteur du jeune roi.
Charles de Duras profita de l'inaction forcée de son compétiteur pour se rendre à Rome et pour recevoir l'investiture des Etats de Jeanne ; il marcha ensuite sur Naples, qui était en pleine révolte, s'en empara sans coup férir, et mit le siège devant le château de l'ŒuT, où la reine et son mari s'étaient réfugiés. Othon de Brunswick se défendit vaillamment pendant un mois entier ; mais ayant été fait prisonnier dans une sortie, Jeanne fut bientôt réduite à la nécessité de se rendre à son ennemi.
Dès que la nouvelle de la prise de Naples fut parvenue en France, le régent se mit à la tète des troupes, descendit à Avignon pour recevoir des mains de Clément l'investiture des États de Jeanne, et se disposa à passer en Ralie. Charles de Duras, instruit des préparatifs du duc d'Anjou, résolut de mettre fin à la guerre par un crime, et fit poignarder la coupable Jeanne sur les marches de son autel pendant qu'elle était en" prières. Quelijues historiens rapportent une autre version sur la mort de celte princesse; ils prétendent qu'on exerça sur elle des atrocités épouvantables, qu'on lui arracha les seins et la vulve, et qu'on l'étrangla avec un cordon de soie, ainsi qu'elle avait fait à André son premier mari.
Cette victoire d'Urljain donna de la prépondérance à son parti ; il publia que Dieu s'était déclaré le vengeur de sa cause ; et dans son orgueil, il voulut poursuivre Henriquez, roi de Castille et de Léon, et lança contre lui une bulle d'excommunication. « A ton tour maintenant, disait le saint-jière, à ton tour d'être maudit, Jean Henriquez, toi qui oses te déclarer roi de (jaslille sans notre approbation, toi, schismatiqueet apostat; nous te condarrnonsau supplice du feu comme héréliqiu", et nous défenduns à tis
URBAIN VI
'eût
Oliarlos (l(; Diii-as s'empare de Naplas
sujets, sous peine d'ètie déférés à notre redoutable inquisition, d' t'accorder aide ou secours; nous leur ordonnons de te traijuer comme une bête fauve, et nous accorderons à celui qui te livrera mort ou vif des récompenses infinies dans ce monde et dans l'autre; enfin nous commandons à tous les peuples de la chrétienté de, se croiser pour t'exierrainer avec l'exécrable antipape Robert de (lenève. » Il lit également prêcher une croisade contre la France; et comme les hommes de j^uerie de cette époque ne
combat talent que pou nie l'argent, il envoya ses noncee en Anj^leterre |iour lever des décimes sur les églises. Pendant (ju' Urbain faisait ses préparatifs de guerre, Louis d'Anjou continuait sa marche à travers la Provence, pénétrait en Italie, et s'avançait sur Naples, à la tète d'une armée de soixante mille hommes. Charles de Duras, ((ui était menacé d'ètie bientôt assiégé dans sa capitale, ajipela Urbain à son secours et le pria de venir lui-même à Naples pour a-nimcr le 'peuple par sa présence. Le saint -père ss
rendit à ses instaiicos, quitta Rome, passa à Tivoli, traversa Suossa, ol trouva le jirince dans la ville d'Aversa, où il était venu à sa rencontre.
Ce soir-là , Urbain et le roi dînèrent ensemlile avec les apparences de la plus sincère amitié; mais sur la fin du repas, le pape ayant réclamé la principauté de (iijHnu^ pour son neveu IJutillo Prignano, ainsi qu'il iivail été convenu entre eux, Charles fronça le sourcil, refusa de raîilier sa promesse, et déclara qu"il ne consentirait jamais à élever au rang de prince un niisi'ralile souillé de toutes les infamies. Urlwin, qui était d'un naturel colère, et que les vins capiteux de la terre de Laliour avaient lait sortir d'une sage réserve, s'emporta en paroles contre son hôte; il l'accusa d'ingratitude, le menaça de sa colère et l'accabla d'épitliètes si outrageantes, que le prince à son tour, ne contenant plus son indignation, le fit arrêter par ses gardes et le lit conduire sous bonne escorte dans la forteresse de Na]iles appelée le château Neuf. Bientôt la nécessité le força de se relâcher de sa rigueur, et les deux ennemis se réconcilièrent afin de combiner leurs efforts pour résister aux Français ; le roi donna en apanage à Butillo Prignano la principauté de Capoue, et en revanche Urbain s'occupa des moyens de délivrer son allié du duc d'Anjou.
Des agents secrets avaient été envoyés dans le camp ennemi pour corrompre les domestiques du duc d'Anjou et les engager à assassiner leur maître, lorsque éclata une nouvelle rupture entre Urbain et Charles de Duras ; la cause de cette mésintelligence était encore une infamie du neveu du pape. Butilio supposant que sa nouvelle dignité l'affranchissait de toute contrainte, avait o'sé forcer le monastère de Saint-Sauveur pour enlever une jeune religieuse de Sainte-Claire, ([u'il avait violée et ([u'il tenait renfermée dans son palais. Comme elle était parente de Charles, ce prince cita aussitôt le ravisseur devant le conseil royal pour rendre compte de sa conduite ; et sur son refus de comparaître, il le condamna par contumace à la décapitation. Le pape cassa le jugement, sous prétexte que lui seul était souverain du royaume de Naples; et que personne ne pouvait sans son autorisation condamner à mort un seigneur, surtout pour une faute aussi légère que l'escalade d'un couvent et l'enlèvement d'une nonne. C'était une peccadille qu'on devait pardonner à la grande jeunesse de son neveu, ajoutait Urbain, son cher Butilio ayant à peine quarante ans; il se porta garant de sa conduite pour l'avenir, et demanda pour lui en mariage la fille du grand justicier de Naples, parente du roi, avec la ville de Nocera en dot; cet arrangement termina les disputes. Urbain se retira avec son neveu dans sa nouvelle résidence, et Charles attendit à Naples le résultat de leurs sourdes menées contre Louis d'Anjou : huit jours après, ce prince expirait au château de Biselia, près de Bari, empoisonné par des moines.
Sa mort délivrait Charles de Duras du seul adversaire qui pût lui inspirer des craintes sérieuses; aussi n'ayant plus rien à craindre du pape, il ne prit aucun souci de conserver son amitié, et lui fit dire qu'ayant à l'entretenir de certaines affaires importantes, il le jiriait de venir à Naples.
Urbain, qui n'était point habitué à des façons aussi cavalières, répondit que c'était au roi à venir le trouver, attendu que les princes n'étaient que les vassaux des papes, et non leurs seigneurs et maîtres Il lui fit défendre pour sa punition d'étabhr des impôts, de hver des armées, et d'exercer aucun acte comme mi, avant qu'il lui en eût donné l'autorisation, et le menaça, en cas de contravention à cet ordre, de le déclarer hérétique et de lui faire subir le sort de Jeanne la Messaline.
Charles ne tint aucun compte de ces menaces; il fit publier que le pape était tomlié en démence, et voulut le niellre sous la tulellu des cardinaux. Cette mesure, qui Ikttait l'ambition des princes de l'Eglise, avait, disait-on, trouvé plusieurs partisans dans le sacré collège; mais Urbain ne laissa pas à ses ennemis le temps de la mettre à exécution; au premier soupçon qu'il en eut, plusieurs officiers de sa cour et six cardinaux furent arrêtés et plongés dans des fosses puantes et si étroites, qu'ils ne pouvaient s'y tenir ni debout ni couchés, et seulement courbés ou accroupis. Après huit jours d'un jeûne presque absolu, l'évêque d'Aquila, qui était le plus âgé, fut tiré d'une de ces fosses et porté dans la chambre de la question. On le tortura avec tant de cruauté qu'il tomba sept fois en défaillance pendant l'exécution, et sept fois les bourreaux le rappelèrent de son évanouissement par de nouvelles tortures; enfin la force morale l'abandonna, et il fit la déclaration suivante :
« J'avoue que nous devions nous rendre dans le prochain consistoire avec douze domestiques ayant des armes cachées sous leurs vêtements ; qu'à un signal donné nous devions nous jeter sur le pape, l'enlever de son palais et le conduire à la basilique de Saint-François, où nous lui aurions fait des questions sur certains articles de foi ; quelles qu'eussent été ses réponses, nous aurions déclaré qu'elles n'étaient pas orthodoxes, et nous l'aurions condamné comme hérétique au supplice du feu, ce qui aurait été exécuté sur-le-champ.»
Dès que le pontife eut cette déclaration entre les mains, il assembla en conseil privé ses principaux officiers, et leur ordonna de chercher avec lui tous les coupables. Tiiéodoric de Niem, qui faisait partie des grands dignitaires de la cour d'Urbain, voulut adresser quelques observations en faveur des accusés : «J'osai prendre la parole, dit-il dans son histoire du schisme, et représenter en tremblant qu'un aveu ainsi obtenu ne devait pas être considéré comme une preuve irréfragable contre les autres cardinaux, puisqu'on avait vu très-souvent, depuis l'établissement de l'inquisition, que des innocents, succombant aux douleurs de la torture, se chargeaient euxmêmes de crimes qu'ils n'avaient point commis. A peine avais-je parlé, que le pape se tourna vers moi, la figure violacée, les yeux étincelants, et la gorge si enflée qu'il semblait qu'il fût sur le point de suffoquer. « Point de grâce pour eux, cria-t-il d'une voix « tonnante, et que leurs défenseurs redoutent ma co- « 1ère ! » Puis il se leva et sortit du conseil en s'appuyant sur son neveu, auquel nous entendîmes qu'il disait: «Viens, Butilio; allons prendre quelques dis- « tractions, allons voir nos ennemis à la torture. » Alors commença une série d'atrocités épouvanta-
URRAIN VI
blés: les patients, ameiu'.s dans un liwi situé denièie le château, furent livrés aux mains des bourreaux, dépouillés de leurs vêtements et frappés de verges. Ce supplice ne paraissant pas assez rigoureux au saintpère, lîutillo, son neveu, se chargea de procéder lui-mè:iie aux exécutions. Les infortunés fuient aussitôt enlevés des chevalets et appliqués à de nouvelles et effroyables tortures.
Un archevêque, qui avait autrefois adressé des remontrances à Butillo sur sa mauvaise conduite, fut, par l'ordre de ce monstre, attaché à un tronc d'arbre, la tête en bas, et écorché vif; le cardinal de Venise fut cloué à une croix, et un ancien pirate génois, digne ministre des cruautés d'Urbain, étancha avec du sel et du vinaigre le sang qui coulait des blessures. Un diacre fut pendu à un platane, avec des poids énormes attachés aux pieds et aux mains pour lui disloquer les membres ; le cardinal Sangro fut tenaillé avec des pinces ardentes; et comme malgré ses souffrances il continuait à protester de son innocence, ou épuisa sur lui tous les ral'finements de la barbarie; on lui enfonça des alênes à l'extrémité des doigts, entre les ongles et la chair, aux pieds et aux mains; on lui arracha les narines, on lui donna simultanément la question de l'eau et celle du feu, enfin les bourreaux le -frappèrent avec des lanières plombées, et s'acharnèrent sur le martyr jusqu'à ce que la fatigue les eût contraints de s'arrêter. Un autre cardinal fut attaché à un chevalet, brûlé avec un fer rouge à la poitrine, aux bras, aux cuisses; après quoi les tourmenteurs lui arrachèrent le nez, la langue et les yeux, lui brisèrent les membres avec des barres de fer; et pour en finir, Butillo fit allumer trois réchauds sous le patient et le fit brûler à petit feu.
Pendant ces etïroyables exécutions, le pape se promenait dans une allée voisine, récitant à haute voix son bréviaire, et s'interrompant de temps à autre pour encourager les bourreaux à bien faire leur devoir. Le lendemain, il convoqua dans une cour de son château, le clergé, les seigneurs de la ville et même des villages voisins, pour les instruire du danger qu'il avait couru et pour justifier sa sévérité; il prétendit que les conjurés avaient voulu attenter à sa personne; il affirma qu'il avait eu connaissance de leur complot dans une apparition miraculeuse, et que Dieu lui avait ordonné d'être sans miséricorde pour ces ingrats, qu'il avait tirés de la poussière, ainsi que Charles leur complice. Ensuite il éleva la croix audessus de sa tête, agita la bannière pontificale, et fulmina ses anathèines sur le roi Charles, sur la reine Marguerite, sur l'antipape Clément, sur l'abbé du Mont-Cassin, et sur les malheureuses victimes de ses cruautés.
En conséquence de la déclaration de guerre du pape, des bandes de voleurs s'organisèrent et firent des courses sur les domaines de Charles de Duras, pillant et volant au nom de Dieu.
Pour arrêter ces déprédations, le roi fit pubher à son de trompe dans tous ses États, que quiconque lui livrerait Urbain, mort ou vif, recevrait dix mille florins d'or , et que ceux qui favoriseraient sa fuite seraient déclarés traîtres à la patrie et décapités. Il fit rendre un décret par le cardinal de Rieto, portant que les excommunications et les interdictions du
pape n'étaient que des billevesées, et que les ccclésiastiijues eussent à continuer la célébration de l'office divin, sous peine de confiscation de leurs biens et de privation de leur liberté. Après quoi il partit lui-iiiêrae à la tête de ses troupes, et vint mettre le siège devant Nocera, comptant s'en emparer au premier assaut; mais il n'en fut pas comme il avait espéré, et la résistance qu'il rencontra fut d'autant plus vive, qu'elle prenait sa source dans le fanatisme. Urbain avait exalté l'esprit de ses soldats par des cérémonies bizarres; quatre fois par jour il montait sur les murailles pour excommunier l'armée ennemie, tenant à la main une cloche, et ]>randissant une torche allumée ; en outre, le saint-père avait public une bulle qui accordait des indulgences pour tous les crimes passés, présents et futurs, à ceux qui tueraient ou blesseraient un de ses ennemis.
Malgré toutes les imprécations du pape contre l'armée napolitaine, le siège ne s'en poursuivait pas moins avec vigueur ; déjà la ville avait été forcée de capituler, et la forteresse où il s'était réfugié menaçait de ne pouvoir opposer une plus longue résistance, lorsque, heureusement pour lui, Raymond des Ursins, un de ses partisans, parut à la tête d'une troupe d'.Allemands et de Français qu'il avait recrutés à Rome, tomba à l'improviste sur les assiégeants, les mit en fuite, força les portes de la ville, et enleva de la forteresse Urbain, ses trésors, sa suite et ses prisonniers.
Ce coup de main hardi avait réussi parfaitement ; et lorsque les Napolitains, revenus de leur première panique, voulurent se mettre à la poursuite du pape, il n'était plus temps, car déjà leurs ennemis avaient gagné les défilés des montagnes c[ui conduisaient à la ville de Trani, où les attendaient des galères génoises. Ils purent seulement atteindre plusieurs mulets chargés d'or et d'objets précieux que le saintpère avait laissés en arrière. Urbain arriva sans autre accident au terme de son voyage avec ses prisonniers, moins l'évêque d'Aquila, qu'il avait fait tuer en chemin , parce que sa monture retardait la marche de la troupe. Les autres cardinaux, attachés sur des chevaux vigoureux, jetaient des cris lamentables que leur arrachaient d'intolérables souffrances, et'monlraient aux gardes leurs membres rompus et leurs corps affreusement déchirés. Un semblable spectacle était bien fait pour exaspérer les esprits; aussi les Français délibérèrent s'ils ne délivreraient pas ces victimes de la haine du pape, et s'ils ne feraient pas Urbain lui-même prisonnier. Le cardinal Raymond, informé du sujet de leur délibération, s'empressa de les congédiera .Salerne, en leur payant comptant onze mille florins d'or, et leur en promettant trente mille, qu'il ne leur donna jamais.
Délivré de ses dangereux libérateurs, Urbain continua sa roule vers 'Trani et s'embarqua aussitôt pour le port 'de Gênes, où il arriva le 23 septembre 1385. Ses victimes furent déjjarquées pendant la nuit et plongées dans les cachots du grand inquisiteur. En vain les magistrats de la république et le clergé même vinrent demander leur grâce, le saintpère fut inflexible; et pour mettre fin aux sollicitations, il chargea Butillo de les faire périr.
Ce digne ministre du pape s'acquitta parfaitement
IllSTOlUKS HKS l'Ai'KS
ennemis du pape furent i mpiif onncs, torturés ou assassinés
de sa rniello mission, pl ce iiu'il l'uiiiiiiiiiula dépiisse en cniauti' (oui ce (ju"oii ptnil iiuagiiuT. 1! lil l'Uterrer dans une fosse remplie de chaux vive le cardinal Louis Donato, en lui laissant la tête hors de cet ini'ernal tombeau, jiour qu'il sentît avant de mourir toutes ses chairs se corroder et se consumer; il lit enfermer des loups dans le cachot de liarlhélemi pour i[u'ils le dévorassci t vivant ; enlin, (jcnlil de Sangro et Martin del Giudice furent cousus dans des outres darcuir avec des serpents, puis jetés à la mer.
Un cardinal anglais, Adam Eslon, fut seul épar- £;né, grâces aux remontrances des ambassadeurs do sa nation, (|ui menacèrent le iiajie de la colère du roi Richard, s'il osait condamner à mort un des sujets de la Urande-Uretagne; Urbain se contenta de lui faire rompre les deux cuisses. Ces cruautés froidement accomplies exaspérèient les esprits ; les ecclésiastiques qui s'étaient montres jusque-là dévoués au parti d'Urbain, l'abandonnèrent ; le métropolitain de Ravenne et Ualéot Tarlaf de Pietra Mala brûlèrent publiquement leurs chapeaux de cardinaux et prirent la route d'Avignon. Malgré cet abandon général, Urbain ne changea point de conduite, et poursuivit sa carrière de crimes.
Dans l'intervalle était mort Louis de Hongrie, laissant le trône à sa lille Marie, sous la tutelle de la reine Elisabeth, sa mère, princesse dont les mœurs ne pouvaient être comparées qu'à celles de Jeanne de Naples, et dont la cruauté n'avait été égalée que par celle d'Urbain. Les Hongrois ne'pouvant supporter la tyrannie de cette femme abominable, se révoltèrent contre elle, et proclamèrent roi Charles de Duras, qui résolut de passer aussitôt en Hongrie pour rec,i}eillir l'héritage de son cousin. Le prince, oubliant ses querelles avec le pape, eut l'imprudence de traverser l'Italie, suivi d'une faible escorte ; au moment où il atteignait les frontières de son nouveau royaume, des assassins vinrent lui rappeler qu'un prêtre ne pardonne jamais; pendant la nuit, des bandits attaquèrent le château oij il s'était retiré et le massacrèrent. L'historien Pogge affirme que ces misérables étaient des émissaires du pontife, et que Biaise Forgach, chef de cette expédition, déposa aux pieds de Sa Sainteté une épée encore teinte du sang de son ennemi.
Dès que la mort de Charles de Duras fut connue en France, le pape d'Avignon proclama Louis II, duc d'Anjou, roi de Naples, et donna au comte de Saint-Severin le titre de vice-roi, avec l'autorisation de faire immédiatement la comiuêle de ses nouveaux Etats. De son côté, la veuve de Charles de Duras, la belle Marguerite, avait fait reconnaître par les Étatsgénéraux du royaume, L mcelot, son iils, âgé de dix ans, comme souverain légitime, et s'était fait donner la régence. Déjà elle avait réuni des forces imposantes pour résister aux Fiançais, et les provinces n'attendaient ({u'un ordre du saint -père pour embrasser son jiarti, ce qui en eût infailliblement assuré le triomphe en même temps que celui d'Urbain; mais toutes ses tentatives de rapprochement avec la cour de Gênes échouèrent devant l'opiniâtreté de ce vieillard implacaljle; il renouvela contre Marguerite et contre toute" sa famille les analhèmes et les malédictions qu'il avait tant de fois prononcés, et déclara que Na-
URBAIN VI
pics n'avait pas d'aulro roi que lui Urbain VI, chef suprême de l'Église. 11 publia ensuite une croisade conire les deux enfants au nom desquels des ambitions rivales se disputaient le trône de l'impudique Jeanne, avec promesses d'indulgences pour tous les crimes.
En dépit des anathèraes du pape romain, les Français poursuivirent leur marche et s'emparèrent de Naples, oîi ils firent reconnaître l'autorité de Clément VII. Encouragé par ce premier succès, celui-ci voulut joindre à la puissance des armes l'autorité des miracles et des prophéties ; il choisit à cet ell'et un malheureux idiot (pi'il lit conduire à Gênes, et qu'on instruisit du rôle qu'il avait à remplir. Un jour de consistoire on le lit entrer sous un froc d'ermite dans le palais d'Urbain, et en présence des magistrats de la république et d'un nombieux clergé, il répéta la leçon qu'on lui avait apprise, et dit au pontife : « Il y a quinze ans, j'étais en prières sur les rochers de ma solitude, lorsque tout à coup le Christ m'apparut et m'annonça qu'un faux pape nommé Urbain VI disputerait le trône de saint Pierre au véritable pontife. Pour preuve de ma céleste mission, je te déclare que je suis invulnérable, et je demande à subir la torture de la corde, de l'eau et du feu. » Cette harangue produisit une vive impression sur les assistants ; Urbain seul resta impassible. Comme uo pape est l'homme qui croit le moins aux miracles, il fit arrêter le pauvre idiot et lui lit trancher la tète dans la salle d'audience.
Néanmoins le saint-père craignant les conséquences d'une semblable révélation sur les esprits superstitieux, résolut de combattre son ennemi par'les mêmes armes, et il écrivit à sainte Catherine de Siennne de venir immédiateYuent à sa cour pour détruire les doutes que pouvaient av^ir conçus quelques fidèles sur la régularité de son élection ; en même temps il envoya un bref à la mère abbesse du couvent pour qu'elle permît à la sainte fdle de venir à Gênes. Le pape reçut Catherine en consistoire, les cardinaux, le doge et les aiUres magistrals de la république se trouvant tous réunis : la pauvre illuminée se recueillit quelques instants, puis entra en extase, l'œil étincelant, les cheveux épars, la bouche écumante, et semblable à l'anticjue pythonisse de Delphes, elle prononça d'une voix inspirée : « .\pprcnez tous que le pontife Urbain est réellement le vicaire du Christ. » ■ Un commentateur des Bollandistes, qui a écrit une histoire de Catherine de Sienne, prétend qu'on faisait boire à cette religieuse certaines préparations aphrodisiaques qui provoquaient ces ravissements extatiques; ce qui semblerait confirmer cett'e opinion, c'est qu'elle mourut quelques mois après dans un paroxysme de folie hystérique.
La révélation de sainte Catherine fut d'un faible secours à Urbain, et n'arrêta point son compétiteur,
([ui augmentait chaque jour ses conquêtes, soit par les armes, soit par les négociations.
On expliquerait difficilement cette prédilection des peuples pour Clément ; car ce pape n'était ni moins avide, ni moins cruel, ni moins infâme que son rival ; et si l'on en juge par la chronique du moine anonyme de Saint-Denis, nous dirons (pi'il méritait d'être maudit de Dieu et des hommes. «Clément, suivant le docte religieux, profitant de l'indolence du roi et des grands pour les libertés et les coutumes de l'Église gallicane, avait accablé d'impôts les ecclésiasti([ues et les communautés, et avait encore dépassé Boniface Mil et Jean XXll dans l'art d'extorquer de l'argent et de faire affluer les richesses des nations dans les trésors de la chancellerie apostolique. X l'exemple de son compétiteur, il avait créé trente-six cardinaux, véritables vampires, escortés d'une légion de procureurs armés de bulles expectatives, et prêts à s'abattre sur les bénéfices vacants dans les églises cathédrales et collégiales, dans les prieurés conventuels, dans les monastères ou dans les maisons hospitalières.
«Non-seulement le pontife, au mépris des décrets •de ses prédécesseurs, autorisait ces abus, mais encore il gardait pour lui-même les meilleurs et les plus riches diocèses. A la mort d'un prélat, il mettait en campagne des collecteurs ou des sous-collecteurs de la chamiîre apoi^tolique qui s'emparaient des meubles du défunt, recherchaient les anciens titres de créances, les arrérages des fermes, et après avoir misles héritiers en prison, ils prenaient la direction du diocèse, vendaient les ornements sacrés des églises, et engageaient même les récoltes pour deux ou trois années; de sorte que le nouvel évêqne était forcé de mendier pour vivre, ou de se mettre à la tête de ses prêtres et de ses moines et de battre le pays en rançonnant les habitants, comme le faisaient les compagnies franches. »
Cependant Urbain ne se laissa pas décourager par les succès de son ennemi ; il rassembla une armée et se prépara à disputer le royaume de Naples à Clément, béjà il était en marche pour l'Italie inférieure, lorsqu''il fît une chute de cheval qui l'obligea à suspendre l'exécution de ses projets. Ce retard et plus encore le manque d'argent contiibua à désorganiser son armée, et le contraignit à replier ses troupes sur Rome pour y passer son quartier d'hiver.
Peu de jours après son installation au Vatican, il rendit le dernier soupir. Un des agents de Clément ^'II lui avait fait prendre, dit-on, un breuvage empoisonné.
Urbain était odieux même à ceux qui suivaient sa fortune, aussi sa mort n'excita-t-elle aucun regret. Il fut inhumé le 16 octobre 1389, à Saint-Pierre, dans la chapelle de Saint-André.
HISTOniK nES PAIM'S
Élection de Boniface IX. — Les deux papes s'excommunient. — Jubilé à Rome. — Exactions de Boniface. — Cruautés de Clément. — Tentatives de l'Université de Paris pour faire cesser le schisme. — Mort de Clément VII. — Les cardinaux français se réunissent en conclave et proclament souverain pontife le cardinal Pierre de Luna. — Fourberie de ce pape. — Négociations pour la paix de l'Église. — Assemblée de Reims. — Les Français refusent l'obédience à Benoît XIII. — Négociations de Pierre d'AiUy. — Benoit est assiégé dans Avignon. — Conduite de Boniface à Rome. — Ses débauches. — Conjuration contre le pape. — Secte des blancs. — L'empereur Manuel Paléologue vient en France. — Benoit est chassé d'Avignon. — Il se réconcilie ayec ses cardinaux. — Nouvel exemple de sa mauvaise foi, — Ambassade de Boniface à Benoît. — Mort de Boniface IX.
Quelques jours après la mort d'Urbain, seize cardinaux qui se trouvaient à Rome ou dans les provinces voisines s'enfermèrent en conclave et élurent souverain pontife Pierre Thomacelli, cardinal de Naples, qui fut intronisé sous le nom deBonifacelX, après les cérémonies d'usage.
Sa mère, nommée Gratiniola Filimarini, accourut aussitôt pour l'adorer comme père universel des chrétiens, et se prosterna devant lui, aimant mieux, disait-elle aux assistants, lui baiser les pieds comme pape que le visage comme (ils.
Boniface était originaire de Naples ; il était bien fait de sa personne, avait un port majestueux et s'exprimait avec assez d'élégance; mais il ne savait ni écrire ni chanter, et son ignorance était extrême sur les matières religieuses ; néanmoins il montra beaucoup d'adresse et de prudence dans les actes de son gouvernement. 11 commença par détruire l'autorité souveraine des bannerets et des sénateurs de Rome, pour se rendre maître absolu dans la ville sainte et dans les domaines de l'État ecclésiastique ; ensuite il confirma les institutions d'Urbain relativement aux époques des jubilés qu'il rapprocha encore, sous prétexte que Jésus-Christ ayant passé trente -trois ans Bur la terre, il convenait de célébrer chaque période
de trente-trois années ; et comme le saint-père était pressé du besoin d'argent, il songea à exploiter la crédulité humaine et puidia immédiatement un jubilé.
De toutes les parties du monde afflua dans Rome un concours de pèlerins qui venaient gagner des indulgences et donner leur argent au pape. Pour augmenter les sommes énormes qu'il relira de cette opération, l'insatiable Boniface envoya encore des bandes de moines quêteurs en Allemagne, en Hongrie, en Pologne, en Bohème et en Angleterre pour vendre des indulgences, ce qui lui procura plus de cinq cent mille florins d'or.
Parmi ses mandataires, ceux qu'il soupçonna d'infidélité ou de tiédeur dans leur métier, furent à leur retour ap]diqués à la question et roués vifs. Il punit avec la même sévérité les moines mendiants et les clercs séculiers, qui lui faisaient une concurrence active pour la vente des indulgences, en permettant aux nonnes le libertinage, en réconcihant les hérétiques avec l'Église, en réhabilitant les bâtards, en autorisant les incestes, et en accordant l'absolution des vols et des assassinats à meilleur marché que le saintpère. Il fulmina contre eux une bulle terrible, et voua aux supplices éternels ceux qui ne lui restitueraient pas l'argent qu'ils lui avaient volé. Quelques-
BONIFAOE IX
uns obéirent, mais les plus coupables préférèrent s'exposer aux supplices très-problématiques de l'enfer, plutôt que d'avoir à rendre les sommes arrachées à l'ignorance et à la superstition.
Alors le cupide pontife résolut d'exploiter les pasteurs comme il avait fait des brebis, et il publia dans les dilïérents pays de son obédience, qu'il accorderait des grâces et des bénéfices aux ecclésiastiques qui viendraient à sa cour et lui otïriraient des présents. Cette promesse fallacieuse détermina en ellet un granJ nombre de prêtres à faire un voyage à la ville sainte et à emporter avec eux tout l'or qu'ils purent se procurer, pour obtenir du saint-père les meilleurs bénéfices de leurs provinces. 11 en résulta entre les prélats de chaque pays et entre les simples clercs de chaque diocèse un combat de vanité t[ui fut extrêmement prolitable à Boniface, chacun d'eux enchérissant sur sou collègue afin d'occuper une meilleure place sur les rôles des grâces à distribuer.
Bientôt le nombre des postulants devint si considérable, qu'on reconnut que le monde eût-il été dix fois plus grand (ju'il ne l'est, le saint-père n'aurait pu donner à tous autant de bénéfices qu'ils en sollicitaient; ce qui n'empêcha pas les stupides pèlerins d'apporter leurs offraudesau Vatican. Boniface vendit également les domaines de l'Église romaine moyennant de fortes sommes payées comptant à titre d'étrennes, ou sous la promesse de redevances annuelles à fournir, soit en espèces, soit en hommes d'armes ou en subsides de guerre.
De son côté, Clément, en fait d'exactions, ne resta pas en arrière de son compétiteur ; il ruina le clergé de France et d'Espagne par des impositions énormes, et extorqua aux fidèles des sommes incroyables. Il essaya en outre de gêner le commerce de Boniface en lançant contre ses partisans des excommunications, que celui-ci rendit avec libéralité; car, dit un spirituel auteur, c'est la monnaie dont les papes sont le plus prodigues.
^lainbourg, le jésuite, s'exprime en ces termes sur le même sujet : <i Boniface et Clément ne songeaient qu'à se maintenir sur la chaire de l'Apôtre par la corruption et avec le secours des puissances temporelles; et quoiqu'ils parussent désirer ardemment la paix et l'union de l'Église, aucun d'eux n'était sincère, et ils n'aspiraient l'un et l'autre qu'à l'anéantissement de leur rival. En effet , Boniface voulait empêcher l'Angleterre de conclure une trêve avec la France, si Charles VI ne consentait à abandonner le pape d'Avignon; et Clément s'opposait à ce que la France acceptât la paix, si la Grande- Bretagne persistait à soutenir Boniface. Ils cherchaient à s'entre-détruire , soit par leurs bulles, soit par les ennemis qu'ils se suscitaient; enfin ils poussaient le scandale de leurs inimitiés jusqu'à obliger les ecclésiastiques auxquels ils conféraient quelques bénéfices, à leur promettre par serment , de ne jamais reconnaître comme pontife leur compétiteur; ce qui prouve que leur intention était de rendre le schisme éternel. »
Cependant les membres de l'Université, les magistrats, un petit nombre de prêtres vertueux, et quelques chefs des dilïérents ordres religieux, furent prolondément affligés des malheurs des peuples, et vôû^
lurent mettre un terme aux disputes scandaleuses des papes, en ramenant l'union dans la chrétienté. Deux moines de l'ordre dos Chartreux, chargés de la mission délicate de sonder les intentions des cours de Ilorae et d'Avignon, se rendirent d'abord auprès de Boniface, qui les accueillit avec distinction et parut approuver leurs conseils; en les congédiant, le saint-père leur donna pour le roi de France une lettre dans laquelle il oiïrait de s'en remettre à la décision du monarque, lorsqu'il lui aurait permis de lui adresser quelques canonistes romains pour éclairer sa conscience. Les deux religieux se dirigèrent ensuite vers Avignon pour faire à Clément les mêmesexhortations qu'à Boniface; mais Clément ne les reçut pas avec autant de bienveillance, il les fit saisir, sans autre formalité, dès qu'ils furent entrés dans la ville, et les fit appliquer à la question, pour les punir d'avoir été à Rome sans son autorisation.
Cette arrestation mit en émoi l'ordre entier des Chartreux; le supérieur adressa aussitôt une suplique au roi de France pour demander la liberté de ses frères et pour réclamer contre cette violation du droit des gens. Charles VI se rangea du parti des religieux, et fit écrire à Clément qu'il eût à relâcher immédiatement ses prisonniers, s'il ne voulait s'exposer à une punition terrible. Le pontife feignit de n'avoir aucupe connaissance de ce qui s'était passé ; il rejeta la faute sur ses cardinaux, et répondit aux envoyés du prince : « Assurez à votre maître, notre cher fils, que nous avons tellement à cœur de conserver son amitié, que nous abandonnerions avec joie nos sandales, notre chape et notre tiare, s'il nous demandait ce sacrifice. »
Tout paraissait en bonne voie d'arrangement, et l'on espérait que, soit de gré, soit de force, on amènerait les deux papes à renoncer à leurs droits, lorsqu'un événement inattendu, la démence de Charles VI, vint arrêter les négociations et raviver les vieilles querelles religieuses. Néanmoins, plus sages cette fois qu'ils ne l'avaient été précédemment, les Français et les Anglais refusèrent d'épouser les haines des deux cours pontificales ; ils exclurent les deux papes de leurs conseils, et signèrent un traité de paix pour vingt- six ans. Défense fut faite par le roi Richard aux sujets de son royaume de passer la mer et de se rendre en Italie pour obtenir des provisions de bénéfices, sous peine d'être puni comme ennemi de l'État. Boniface cassa immédiatement l'ordonnance de Richard, et l'excommunia solennellement. Pour s'en venger, le roi fit afficher à Londres une proclamation portant que les ecclésiastiques anglais qui étaient en Italie eussent à revenir en .Vnglelerre dans un délai de huit mois, sous peine de forfaiture. 11 en résulta que la Grande-Bretagne se sépara entièrement de l'obédience du pape de Rome.
Si Boniface perdait du terrain dans le Nord, en revanche il as^'andissait son autorité en Italie, et bientôt il se trouva assez puissant pour exercer sa domination comme aux meilleurs temps de la papauté. L'argent étant son dieu favori, il mit en œuvre tous les moyens de s'en procurer ; il rendit une ordonnance qui autorisait l'usure, et prêta lui-même à de gros intérêts; il établit de nouvelles charges dont les titulaires mettaient aux enchères l'adjudica-
HISTOIRE DES PAl'ES
lion des bonéficcs, doolara jiei|u'tm'llos les annales invoutèos pr Jean XXII, el en veiulil la iieieeiilion par avance el ponr ]>lusieurs années.
PenJanI (|ne l'Ilalie élail pressniée par nn pontife avare, la France géniissail accablée par les impôts qu'on accumulait sur elle jiour fournir aux prodig-alités ilu pape d'Avignon el aux dépenses de ses Irenle-six cardinaux, de ses maîtresses et de ses mignons. Enliu, les prélats du royaume, fatigués de payer à Clément tantôt le dixième, tantôt le vingtième de leurs revenus, se réunirent à l'Université, et nommèrent cinipiante-quaUe docteurs |)our décider sur les mesures qu'il conviendrait de prendre pour rétablir l'union dans l'Eglise, « et alin, disaient-ils, de n'avoir qu'un pape à engraisser. » Le résultat des délibérations fut que les deux concurrents seraient sommés d'abdiquer et de se soumettre à la décision d'un concile générai.
A cet elTel, l'Université composa une lettre collective pour supplier le roi, qui avait recouvré quelques lueurs de raison, de prêter l'appui de son autorité à une mesure qui seule pouvait terminer le scliisme qui désolait l'Europe. « L'Eglise, disaient les docteurs, est tombée dans le mépris, dans la servitude et dans la pauvreté ; les deux papes n'élèvent aux prélaturcs que des ministres indignes et corrompus qui n'ont aucun sentiment d-'équité ni de pudeur, et qui ne songent qu'à assouvir leurs passions. Ils volent le bien de la veuve et de l'orplielin, en même temps qu'ils déjiouillcnt les églises et les monastères ; le sacré ou le piofane, tout leur est bon, pourvu qu'ils en tirent de l'argent; la religion pour eux est une mine d'or dont ils exploitent jusqu'au dernier fdon ; ils vendent tout, depuis le baptême jusqu'à l'enterrement ; ils trafiquent des patènes, des croix, des calices, des vases sacrés el des châsses des saints. On ne peut obtenir aucune grâce, aucune faveur sans la payer ; ce n'est point le plus digne, mais le plus ric!ie aui obtient les dignités ecclésiastiques. Celui qui donne de l'argent aux papes peut dormir en repos, lors même ([u'il aurait égorgé son père, car la protection de l'Eglise lui est assurée. La simonie s'exerce publiquement ; et l'on vend effrontément au plus offrant el dernier enchérisseur les diocèses, les prébendes ou les bénéfices; voilà ce que font les princes de l'Eglise. Que dironsnous du bas clergé, qui n'administre plus les sacrements qu'au poids de l'or ? Que dirons-nous enlin des moines, dont les mœurs sont plus corrompues que celles des habitants de l'ancienne Sodome? Il est temps, illustre prince, que vous mettiez un terme à ce schisme déplorable, que vous proclamiez les libertés de l'Eglise gallicane, et que vous limitiez la puissance des pontifes. "
Celle foudroyante requête fut apportée à la cour d'Avignon par des ambassadeurs qui la lurent en plein consistoire. Clément conserva une impassibilité extraordinaire en écoutant le récit des calamités dont il était accusé d'être le pi incipal auteur ; mais lorsqu'on le somma de renoncer au pontificat, il s'élança de son siège, se jeta sur le député qui tenait la requête, la lui arracha des mains, la déchira avec les denfs, et la foula aux pieds en prononçant les plus horribles blasphèmes. Après cet accès de co-
lère, il s'adressa aux cardinaux , et leur demanda quelle terrilile punition, quels supplices assez épouvantables il pourrait iniliger à ceux qui avaient été assez hardis pour prononcer de telles paroles.
A son grand dionnement, ceux-ci ié,iondirent que le conseil donné par l'Université demandait un examen sérieux, attendu que l'argent nuiuquait , que toutes les ressources de la superstition étaient épuisées, que plusieurs d'entre eux ne pouvaient plus subvenir aux dépenses de leurs maisons, et que s'il ne voulait pas réduire sa cour à une honteuse mendicité, il devait lui-même songer à mettre (in au schisme. Celte réponse redoubla sa fureur; il voulut parler, la voix lui luancpia; alors il jeta sa tiare au milieu du consistoire, et sortit précipitamment de la salle. Quelques heures après, il expirait frappé d'une atUique d'apoplexie. Il fut inhumé dans la cathédrale d'.Vvignon, le 17 septembre 1394.
^'oici le jugement que le docteur Glémangis a porté sur ce pape : '< A-t-il jamais existé un prêtre plus misérable tpiu Clément VU'? Adulateur lâche et servile, il se nommait lui-même le serviteur des serviteurs des rois de France; et c'est à peine si le plus vil esclave eût su|)porté les indignités dont l'ajireuvaient les courtisans. Il donnait les évêcliés et les abbayes aux mignons des princes, et leur vendait le droit d'exercer sur le clergé toutes les vexations imaj^inables; enfin, il n'était pas jusqu'aux simples ^ bouffons du duc de Berry ([ui ne fussent aussi papes i| que Clément. »
Dès que la nouvelle de sa mort parvint à Paris, l'Université envoya une dépu talion au roi pour lui demander qu'il fût défendu aux cardinaux d'Avignon de procéder à une élection nouvelle avant qu'une assemblée générale des prélats du royaume eût prononcé sur le schisme. Charles \l écrivit dans ce sens aux membres du sacré collège; le roi d'Aragon leur adressa une lettre pour le même objet; l'Université, les métropolitains de Trêves, de Mayence et de Cologne leur envoyèrent des députés pour leur faire la même prière ; Boniface IX leur adressa également de Borne une bulle pour les exhorter à faire i cesser le schisme. f
Toutes ces lettres, toutes ces suppli((ues et ces démarches furent inutiles; les cardinaux s'étanl déjà enfermés en conclave, refusèrent obstinément de recevoir ni ambassadeurs ni missives avant que l'éleclion fût terminée. Néanmoins, pour éviter l'accusation d'avoir continué le schisme malgré la volonté des souverains, ils prirent cet engagement : « Nous tous, cardinaux de la sainte iîiglise romaine, assemblés en conclave pour l'élection d'un pape, étant devant l'autel, nous jurons sur l'Evangile el sur le sacré corps du Christ, que sans artifices, sans intrigues el sans ])crfidies, nous travaillerons fidèlement et activement à l'extinction du malheureux schisme qui détruit l'Église; que pour atteindre ce but, celui d'entre nous qui aura été élu, renoncera au pontificat, si le sacré collège le déclare nécessaire pour opérer la réunion. »
Ensuite ils procédèrent à l'élection: après ipielques scrutins de ballottage, Pierre de Luna réunit la majorité des suffrages, et fut proclamé pape sous le nom de Benoit XIII. Le nouveau pontife était de l'illustre maison des seigneurs de Luna dans le
r.ONIFACE IX
Les ambassaiJeurs fiam.-ais devaiil Cléoient
royaume d'Aragon , et avait déjà occupé des em [ilois fort importants, à cause de sa finesse bien reconnue dans les aiVaires. Malheureusement il était dévoré d'une ambition démesurée, ce qui avait l'ail dire à Grégoire XI, lorsqu'il l'éleva au cardinalat : « Prenez garde, mon fds, que votre lune ne s'éclipse un jour, car la vanité a perdu bien des hommes. »
Les prévisions de Grégoire se réalisèrent en effet, ajoute Maimbfiurg, car dès (ju'il fut pape, Pierre de Luna se montra orgueilleux, implacalile, fourbe, in- .«atiable de domination, et d'une opiniâtreté que rien ne pouvait adoacir. Ce qui avait déterminé les cardinaux à lui. donner leurs voix, c'est que Benoît XIII, quoique jeune encore, puisqu'il était à peine âgé de soixante ans, avait ac((uis dans ses différentes légations des riciiesses énormes qu'il s'engageait à leur abandonner. ( cpendant les membres du sacré collège exigèrent, avant de le consacrer, qu'il renouvelât le serment pnmoncé en conclave, et qu'il réitérât les mêmes protestations dans ses lettres adressées aux prélats et aux différents rois d'Iùiropo. Le nouveau pape se conforma avec d'aulanl ])lus de dcci ité à la demande des cardinaux, qu'il avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de sa position, en laissant croire à son extrême indifférence pour la papauté.
En eff''t, le roi de France et l'Université, trompés )i:ir cette ruse, le reconnurent sans didiculté, persuadés qu'un pape aussi soumis abdiquerait la suprême dig'nité à leur premier comm:ndement. Toutefois, ils lui envoyèrent des ambassadeurs pour lui
représenter qu'il eût été plus facile de terminer le schisme s'il n'avait pas consenti à son élection. A cette observation , Pierre de Luna ôta sa chape, et leur répondit qu'il était prêt à renoncer à l'instant à son titre de pape, si le roi et l'Université le désiraient. Benoît joua si parfaitement la comédie, qu'il en imposa aux partisans de Boniface, qui se détachèrent de sa cause parce que celui ci affectait, au contraire, des airs de hauteur, d'insolence, et qu'il déclarait vouloir consei'ver la t are, malgré les cardinaux, malgré les peuples et les rois.
Eiilin, tous les esprits paraissant disposés à la paix, un concile national fut convoqué à Paris. Dans cette réunion, les seigneurs, les prélats et les docteurs en théologie du royaume décidèrent que le seul moyen de terminer le schisme était la double abdication des ])Oiitifes de Rome et d'Avignon. Charles VI fit parlir aussitôt des ambassadeurs pour notifier à Benoît le résultat des délii)érations du concde de Paris, et il chargea ses oncles les ducs de Berry it de Bourgogne, ainsi (|ue le duc d'()rléans, son frère, et les chel's de la déjiutati.jn de remettre au pape la lettre suivante :
« Très-saint père, la volonté que vous nous avez toujours exprimée, soit par vos discours, soit par vos lettres, de terminer le schisni" qui trouble la chrétienté, nous a déterminé à vous envoyer comme ambassadeurs, nos oncles, notre frère et plusieurs notables de notre royaume, qui vous feront connaître les décisions de la grande assemblée que nous avoti'
IIISTOIUE l)E^ l'Al'KS
tenue ilans notre bonne ville, et qui premlront avec vous les mesures qui seront jugées nécessaires pour en assurer Texécution entière. »
Benoit, se trouvant pris dans ses propres filets, lit traîner les négociations on longueur, cherchant cliaque jour de nouveaux prétextes pour ne pas donner une réponse précise ; enfin , lorsqu'il eut épuisé toutes le'! ressources de sa politique obséquieuse et fourbe, lors(|u"il se vil poussé dans ses derniers retranchements, et obligé de se prononcer, il publia, en présence des cardinaux, de ses officiers et des ambassadeurs de France, une bulle portant : " Que Boniface IX et lui, avec leurs cardinaux, s'assembleraient dans un lieu sûr, sous la protection du roi de France, afin de conférer ensemble sur la réunion de l'j'jglise ; mais qu'il ne pouvait s'expliquer sur les clauses de leur accommodement, pour éviter que les ennemis de l'Jiiglise ne fissent naître des obstacles à celte entrevue; que cependant il déclarait préalablement, qu'il ne lui était point permis d'employer la voie de cession pour terminer le schisme, parce que cette mesure n'était pas canonique et n'avait point été suivie par les Pères; qu'il préférait manquer à une promesse donnée inconsidérément, jdiitôt que de se rendre coiqialile d'hérésie en introduisant cette nouveauté criminelle; que néanmoins, si le schisme ne pouvait s'éteindre ni par la voie de l'entrevue ni par celle de l'arbitrage, il proposerait ou accepterait pour faire cesser le scandale, tous autres moyens, pourvu qu'ils fussent raisonnables, honnêtes, juridiques, et conciliables avec les traditions de l'Eglise et les sacrés canons. »
Après la lecture de celte bulle, qui mettait à jour la mauvaise foi du pape, les ambassadeurs indignés quittèrent la séance sans mot dire, et se retirèrent de l'autre côté du Rhône, dans la partie de la cité appelée Ville-Neuve d'Avignon, où ils étalent logés; pendant la nuit, ils délibérèrent sur ce qu'ils avaient à faire, et se mirent en rapport avec les cardinaux. Benoît ayant été instruit que ceux-ci envoyaient et recevaient à chaque instant des messages de la part des princes, craignit une conspiration, et fit brûler le pont pour intercepter les communications. Celte mesure n'empêcha pas qu'au matin les ambassadeurs ne passassent le fleuve dans des barques, et ne s'assemblassent avec les membres du sacré collège au couvent des frères mineurs.
Dans ce consistoire, la bulle du saint-père fut condamnée unanimement, et on décida que Benoît devait immédiatement déposer la tiare. Loin d'obéir à cette injonction, le pontife fulmina une seconde bidle pour confirmer la précédente. Alors, désespérant de vaincre son obstination par des menaces, les ambassadeurs et les cardinaux voulurent tenter une démarche de conciliation, et se rendirent au palais pontifical, <• et là, dit la chronique du moine de Saint-Denis, ils le supplièrent, à genoux, d'abdiquer la papauté. » Mais le fourbe Benoît, levant enfin le masque, leur dit d'un ton rempli d'arrogance :
« Sachez, vous tous, princes de l'Etal et de l'Église, que vous êtes mes sujets, et que je suis souverain seigneur des peuples et des rois , puisque Dieu a soumis tous les hommes à mon autorité! Sachez que les cardinau,x n'ont d'autre pouvoir que ce-
lui de choisir parmi eux le plus digne, et de le faire pape; et dès qu'ils l'ont déclaré chef su}Hème de l'Eglise, l'Esprit saint l'illumine tout à coup, il devient infaillible et sa puissance égale celle de Dieu ; il ne peut plus être assujetti à aucune domination ; il est placé au-dessus des puissances de la terre, des peuples et des rois, et il ne peut plus être déposé du trône apostolique, même ))ar sa volonté; enfin, la dignité de jioiilifo est si redoutable ([ue le monde doit écouter nos arrêts, courbé dans la poussière, et trembler à notre parole! »
Voyant l'inutilité de leurs efforts, les ambassadeurs sortirent de l'assemblée, irrités, sans prendre même congé de Benoît, et se rendirent immédiatement à Paris pour rendre compte de leur mission au roi Charles et à son conseil, et pour aviser aux moyens à adopter dans ces conjonctures.
D'après l'opinion des principaux docteurs de l'Université, il fut décidé qu'on enverrait des députés dans toutes les cours d'Europe pour provoquer la réunion d'un concile universel, afin de juger et de déposer solennellement les deux papes.
Benoîl, furieux contre l'Université, qui avait pris l'initiative dans ces démarches, essaya d'affaiblir son autorité en fulminant contre elle les plus terribles anathèmes; il déclara ses docteurs, ses professeurs, ses éludianls et ses su[)iiôts ennemis de Dieu et des hommes el maudits pour l'éternité. Sans se laisser effrayer par ces bulles impuissantes, le corps universitaire prolesta contre cette violence et en appela au premier pontife qui serait canoniquemenl élu. Alors le sainl-père déclara cette appellation contraire à la plénitude de la puissance qui lui avait été transmise par l'Apôtre et par ses successeurs, et renouvela son excommunication. En même temps il députa dans toutes les cours des agents qui prodiguèrent l'or et les promesses pour empêcher la convocation du concile œcuménique.
Non content de toutes ces intrigues, Benoît chercha encore à organiser une conspiration contre son compétiteur : à son instigation l'évêque de Ségovie, et le comte de Fondi, ses créatures, corrompirent les bannerets, soulevèrent le peuple, et se portèrent au palais du Vatican, à la tête d'une troupe de cavaliers, pour enlever Boniface ou pour le tuer; mais la tentative échoua par la grande promptitude que mit Ladislas, roi de Naples, qui était alors dans Rome, à envoyer du secours au pontife ; les insurgés furent rais en fuite, et l'évêque de Ségovie, le comte de Fondi el les bannerets furent obligés de quitter l'Italie pour se soustraire au châtiment qu'ils avaient mérité. Boniface, échappé comme par miracle à ce danger, voulut se mettre à l'abri d'une nouvelle sédition; il prit à sa solde un grand nombre de soldats étrangers, fit construire des tours crénelées sur les murailles du château Saint-Ange, et y fixa sa demeure.
Comme rien ne faisait prévoir le terme des disputes qui troublaient la chrétienté, Benoît ne paraissant nullement disposé à faire la plus légère concession, l'empereur Wenceslas, Charles VI, et plusieurs princes d'Allemagne, se réunirent dans la ville de Reims, avec un grand nombre d'évêques, et décidèrent que l'on procéderait à une nouvelle élection sans s'inquiéter de l'acceplatic nou du refus
BONIFAGE IX
de Pierre de Luna, et qu'on enverrait seulement un ambassadeur à Boniface pour l'exhorter à donner son abdication.
Pierre d"Ailly, prrlat de Cambrai, rbargi' de cette mission, vint à Rome, et trouva Boniface dans les meilleures dispositions, du moins en apparence, car après avoir pris lavis de ses cardinaux, il déclara f(u'il déposerait la tiare si son adversaire Benoît prenait l'engagement de siiivre son exemple. Pierre d'.Villy reprit immédiatement la route de France, en passant par Coblentz, où se trouvait Wenceslas. auquel il rendit compte du succès de son ambassade, en lui exprimant toutefois ses craintes de voir le saint-père revenir sur sa décision. « Puisqu'il on est ainsi, lui dit l'empereur, soyez sans inquiétude ; je prends l'engagement de Boniface au sérieux ; dites au roi de France qu'il soumette son pape, et je me charge du renard qui siège au Vatican. »
Dès que l'évèque de Cambrai fut arrivé à Paris, le roi Charles assembla un concile national où furent admis les aml)assadeiirs de Hongrie, de Bohème, d'Angleterre, d'Aragon, de Gastille, de Navarre, et de Sicile ; on décréta que vu l'obstination de Benoît XIII, on lui refuserait tout subside. « En consé- (|uence, dit Jean Jnvénal des Ursins, l'Église de France se trouva avoir recouvré ses antiques libertés et franchises, c'est-à-dire que le clergé eut l'autorisation de procéder aux nominations de dignités et de bénéfices par voie d'élection. « L'assemblée arrêta également que le roi, sans plus de préliminaires, enverrait à Avignon le vénérable Pierre d'Ailly et le maréchal de Boucicaut avec une armée, pour obliger Benoît à quitter la chaire de l'Apôtre ; ce qui lut exécuté immédiatement.
En apprenant l'arrivée des envoyés français et l'approche des troupes, le pape éprouva une vive frayeur; cependant il sut dissimuler son émotion, et lorsque l'évèque de Cambrai vint lui signifier le décret rendu par le concile, il répondit d'une voix calme : « Non, je n'abdiquerai point. Que votre , maître apprenne rpie j'ai été élu souverain pontife par la volonté de Dieu, et que je n'obéirai jamais à la volonté des hommes, ma résistaace à leur perversité dùt-elle me valoir la couronne du martyre. » y Après cette réponse, les cardinaux, qui prévoyaient les conséquences d'un semblable refus, et ne voulaient point s'exposer aux horreurs d'un siège, se levèrent de leurs bancs et s'échappèrent de la salle d'audience les uns après les autres pour faire leurs préparatifs de départ. Pierre d'Ailly et le maréchal de Boucicaut se retirèrent à leur tour et firent investir Avignon par leurs troupes. Ensuite, d'après les usages du temps pour les déclarations de guerre, le général français envoya un héraut d'armes défier le pape dans son palais.
Les iiabitants, effrayés de cette démonstration, se présentèrent en masse à la demeure pontificale, déclarant qu'ils ne voulaient point de guerre avec la France. En vain Benoît fit valoir que la ville était forte et bien approvisionnée de vivres; que ses alliés d'Italie levaient des troupes pour le secourir, et que le roi d'Aragon ne pouvait manquer, comme son parent et son fils spirituel, d'accourir à son premier appel; les magistrats furent inébraulubles, et décla-
rèrent que les citoyens ne se battraient jamais contre les Français. « Eh bien, sortez d'ici, vilains ! s'écriat-il dans un transport de rage ; gardez vos maisons, si vous pouvez; je saurai bien défendre mon palais » Les portos delà Cité furent immédiatement ouvertes, et le maréchal de Boucicaut fit son entrée dans Avignon à la tète des troupes françaises.
Quant au pape, il fit rompre le pont-levis qui était devant son château, et fit serment de iiepoint se rendre et de se précipiter du haut des créneaux de la tour, plutôt que de se voir prisonnier. Il écrivit ensuite à Martin, roi d'Aragon, employant tour à tour les prières et les menaces pour qu'il lui envoyât des troupes et pour qu'il l'arrachât des mains des Français. Là encore il tlcvail éprouver une nouvelle déception, car le prince, après avoir pris connaissance de la lettre du pontife, dit au député : « Quoi! ce prêtre pense-t-il que je sois assez stupide que d'aller me mettre en guerre avec la France pour soutenir ses fourberies tacerdotales? Il est prisonnier dans son palais; eh bien, qu'il y reste. » ,
Opiniâtre comme le sont tous les prêtres, Benoît n'en continua pas moins à se défendre ; il animait lui-même ses soldats, dit Jnvénal des Ursins, et contribua à sauver le château par sa vigilance. Une nuit, pendant qu'il faisait sa ronde autour des murailles, il entendit un bruit souterrain de pas d'hommes et de bruissement d'épées ; c'étaient les assiégeants qui, ayant enlevé les grilles d'un égout des cuisines, se glissaient à la faveur de l'obscurité dans la cour du palais; le saint-père appela à voix basse quelques-uns de ses gardes, et à mesure C[ue les ennemis anivaient un à un dans la cour, il leur jetait une couverture sur la tête pour étouffer leurs cris, et les faisait emporter dans les cachots du palais. On fit environ soixante prisonniers avant que les autres en eussent l'éveil.
Pendant huit mois entiers que le saint-père eut à souffrir les rigueurs d'un siège, sa fermeté ne se démentit pas un sieul instant. Charles VI de son côté fut inexorable, et consentit seulement à changer le siège en blocus jusqu'à ce que l'union fût rétablie dans l'Église.
Bien différent de son compétiteur, qui soutenait ses droits à la papauté les armes à la main. Boniface IX préférait la corruption à la résistance, et s'appliquail à grossir ses trésors pour acheter des consciences et ])our se soutenir sur le trône. Toutes les ressources de la simonie se lro\ivant épuisées, il publia un nouveau jubilé pour l'année séculaire, quoiqu'il y eût à peine dix ans écoulés depuis le dernier. Ce fut encore im trafic scandaleux d'indulgences et d'absolutions; mais les offrandes ne furent pas aussi abondantes qu'au précédent jubilé, soit que le zèle dos fidèles se fût ralenti, soit que la confiance des pèlerins dans les indulgences eût diminué. Alors Boniface imagina de s'en prendre au clergé; il révoqua les grâces et les bénéfices qu'il avait vendus depuis dix années; il cassa les unions de paroisses faites par lui ou par son prédécesseur immédiat, et remit en vente toutes les grâces, tous les bénéfices, toutes les indulgences.
Cette mesure écluuia encore, et l'empressement du clergé ne répondant pas à son attente^ il eut recours
insTOlHK DES l'APKS
Lo pape assiégé dans son palais à Avignon
aux inquisiteurs, et fit brûler une foule prodigieuse d'hérétiques pour s'emparer de leurs dépouilles. Il poursuivit également et pour le mêrae motif la secte des blancs, espèce de moines mendiants qui parcouraient l'Italie en portant de giands crucifix artistement travaillés, qui laissaient tomber des gouttes de
sang ou versaient des larmes pour attendrir les fidèles et pour extorquer de l'argent aux peuples ignorants et superstitieux. Boniface, qui voyait dans les blancs des concurrents redoutables, s'empara du trésor de la secte comme d'un bien qui lui avait été volé, fit arrêter les principaux cbefs et les lit brûler vifs.