QUINZIÈME SIÈCLE
Rédexions sur la corruption du clergé au quinzième siècle. — Les légats de Benoît XIII sont retenus prisonniers à Rome. —Élection d'Innocent VII. — Caractère du nouveau pape. — Sédition à Rome. — Innocent se réfugie à Viterbe. — Benoit Xlll se ' rend en Italie. — Innocent retourne à Rome. — Benoît fait empoisonner son compétiteur. — Concile de France.
Dès le cinquième siècle de l'Eglise, l'humilité était devin-ic une honte, et la pauvreté un opprobre pour les ministres de la religion. Déjà les évèques chargés de dispenser les biens du ciel aux fidèles, avaient renoncé à leur sainte mission pour s'occuper des moyens de grossir leurs revenus et d'accroître leurs jouissances. Aussi, à partir Je cette époque, l'orgueil, l'ambition, la gourmandise et la luxure formèrent le cortège des évèques de Rome ; les successeurs de l'Apôtre devinrent les rois des rois, les seigneurs des seigneurs ; et la chambre apostolique, semblable à un gouffre béant, engloutit à leur profit toutes les richesses des nations.
Cependant le quinzième siècle surpassa encore tous les siècles précédents en corruption; les églises devinrent des repaires de voleurs, de sodomites et d'assassins; les papes, les cardinaux, les évèques et les simples clercs exercèrent des brigandages à main armée dans les provinces, et employi''reiit indilïéremment le poison, le fer et le feu pour se défaire de leurs ennemis ou pour dépouiller leurs victimes. L'inquisition prêta aux papes et aux rois son horrible ministère; en France, en Espagne, eu Italie, en Allemagne et en .Angleterre, elle enlaça de ses mille bras les victimes de la cupidité des tyrans, et leur
fit subir les tortures les plus eli'royables. Les campagnes furent couvertes de légions de prêtres et de moines, qui dévoraient la substance des peuples et attiraient dans leurs retraites impures les jeunes filles et les beaux adolescents, qu'ils rejetaient ensuite flétris et déshonorés; les villes devinrent les théâtres d'orgies et de saturnales, où se pressaient dans les palais des évèques des équipages de chasse, des meutes de chiens, des troupes de courtisanes, de mignons, de bateleurs et do bouffons. A toutes ces causes de démoralisation se joignit le grand schisme qui divisa l'Europe en deux camps ennemis et fit couler des flots de sang.
Enlin quelques hommes courageux prirent la défense des peuples opprimés; les descendants des infortunés Vaudois ou Albigeois, si cruellement persécutés par les pontifes, relevèrent la tête et enseignèrent leurs doctrines en Angleterre, en Allemagne et en France : Wiclef, Jean Hus et Jérôme de Prague continuèrent le mouvement et préparèrent la réforme religieuse qui devait porter un coup si terrible à la puissance temporelle des papes.
Par la mort imprévue du pontife Boniface IX, la question du schisme paraissait simplifiée, et les ambassadeurs français espéraient obtenir des cardinaux
IIISTOIUM DKS 1V\1>ES
la rivonnaissanci' de Hoiioil XIII comiiii' l('i;ilimo chef (le l'Etrliso. En consoinii'noe, le leiulcmaiii des funérailles du pape délunl, ils se rendirent auprès des membres du sacre colli\i;c, qui se disposaient déjà à entrer en conclave, et les prièrent de diiïérea- Télection jusqu'à ce qu'ils eussent rei^u de leur ninî- :re une procuration de cession. Malheureusenienl ils n'avaient jias assez d'or pour aciieler tous les cardinaux ; bien loin qu'on eût égard à leur demande, on les accusa de chercher à susciter des troubles pour empêcher l'élection; un chevalier napolitain. (|ui était parent de Uonilace, et gouverneur du cliàleau Saint-Ange, les lit arrêter au mépris de leur saufconduit, et ne consentit à leur rendre la liberté qu'après en avoir reçu une forte rançon.
Immédiatement après leur départ, les memlires du collège se formèrent en conclave et proclamèrent Gosmato Meliorato souverain pontife sous le nom d'Innocent YII. Le nouveau ckef de l'Église était de Sulraone, ville du royaume de Naples, célèl)re par la naissance d'Ovide. Sorti d'un rang infime de la société, Gosmato, par son seul mérite, s'était élevé successivement à tous les grades ecclésiastiques; et Théodoric de Niem affirme que la seule chose qu'on put lui reprocher était une excessive ambition.
Innocent avait été accueilli sans opposition par les ecclésiastiques italiens; mais il n'en fut pas de même des citoyens, qui revendiquaient le gouvernement des affaires, dont Benoît IX s'était emparé à leur préjudice. Les Gibelins se mirent à la tète des mécontents, et a\ec l'aide do Jean et de Nicolas Colonna, ils attaquèrent les Guelfes et les refoulèrent dan> la partie de la ville située au delà du Tibre. Force de donner satisfaction aux révoltés, Innocent conclut avec eux un traité par lequel il déclarait leur abandonner la souveraineté dans Rome, et consentir à ce que les citoyens nommassent des régents pour la conduite des affaires d'Etat.
^Malgré cette reconnaissance solennelle des droits du peuple, il chercha hientôt à rétablir sa domination ; il voulut, sous prétexte de se mettre à l'abri d'un coup de main, entourer la ville de troupes et introduire dans la cité Léonine plusieurs compagnies franches. Comme celte manifestation compromettait les libertés publiques, les régents se hâtèrent de venir au palais pontifical pour adresser des remontrances au saint-père et pour le supplier de faire éloigner ses soldats; mais on ne leur donna pas le temps de s'acquitter de leur mission; à peine lurent-ils entrés dans la salle d'audience que, sur l'ordre de Louis Meliorato, neveu du pape, des satellites farouches tombèrent sur eux, les saisirent par les bras et par les? pieds, et les précipitèrent des fenêtres du Vatican sur le pavé, où ils furent écrasés par la violence de la chute.
Une semblable exécution, faite au mépris des lois divines et humaines, exaspéra les espiils; le beffroi du Capitule fut mis en branle, le peuple courut aux armes, attaqua les palais des cavdinaux et pendit tous ceux qu'on put arrêter. Innocent eut à peine le temps de se sauver avec sa cour pour éviter le sort de ses partisans; ses armoiries furent traînées dans la boue, ses portraits brisés et son efiigie brûlée publiquement, revêtue des habits pontificaux.
Benoît XIII, instruit de ce (pii se passait à Rome,
voulut profiter des circonstances, et ])ublia qu'il se préparait à passer en Italie pour conférer avec son compétiteur sur les moyens d'opérer enfin la réunion de l'Eglise ; il ordonna en conséquence une levée de décimes en France et dans les ditïérents pays de son obédience, pour subvenir aux frais de son voyage. Ce nouvel impôt fut payé par les provinces, malgré la vive opposition du Parlement, et le saint-père put s'embarquer à Nice poui- mettre ses projets à exécution. Il se rendit d'abord à Gênes, où commandait le maréchal Boucicaut, son ancien adversaire, et qui depuis la cessation des hostilités était devenu son ami. Par son influence, cette ville se déclara en faveur du pape d'Avignon, et détermina Pise, ainsi que les villages voisins, à se soustraire à l'obédience . du pontife romain.
Les Génois se repentirent Jiientôt d'avoir ouvert l'entrée de leur ville à Benoît XIIl et aux vagabonds fpii formaient sa garde particulière, et qui commettaient chaque jour de nouveaux vols. Cette milice, accoutumée au pillage, excita tant de mécontentement, que le maréchal Boucicaut résolut d'en délivrer les habitants. Un dimanche, il annonça au pape qu'il désirait passer une revue de ses troupes, et lui clemanda l'autorisation de les rassembler hors des murs de la ville ; ([uand les soldats furent tous sortis, il fit fermer les portes, et leur annonça qu'il leur était expressément défendu de rentrer dans Gênes. Le pontife essaya mais inutilement de changer la détermination du gouverneur, et fut obligé de licencier son armée.
Pendant que le pape d'Avignon cherchait à se maintenir en Italie, la guerre civile se rallumait dans Rome; l'usurpateur du royaume deNaples,Ladislas, s'était ligué avec Jean Colonna pour asservir la nouvelle république, et préparait l'exécution de ses plans en dirigeant ses troupes sur la ville sainte. Heureusement les habitants eurent connaissance des projets de leurs ennemis, et parvinrent à chasser les Colonna de Rome : ceux-ci conservèrent néanmoins le château Saint-Ange, d'où ils faisaient chaque jour des sorties meurtrières; après plusieurs assauts, les citoyens reconnaissant l'impossilnlité de prendre cette forteresse sans des secours étrangers, se décidèrent à rappeler Innocent VII, et lui firent dire qu'ils le réinstalleraient sur le saint-siége, s'il prenait l'engagement de les délivrer des Colonna. Le pape accepta avec joie les conditions qui lui étaient faites; il se mit immédiatement en route pour prendre possession du Vatican, et le jour même de son arrivée il lança une excommunication terrible contre les Colonna, contre le roi de Naples et tous leurs partisans. Ladislas, dont les droits à la couronne de Naples étalent déjà contestés par le duc d'Anjou, craignit qu'un anathème ne lui suscitât de nouveaux ennemis, et consentit à faire la paix avec le saintsiége. Il s'engagea à rendre toutes les terres cju'il avait enlevées à Saint-Pierre, et promit de fournildes troupes à Innocent pour combattre ses ennemis.
Benoît XIII, ([ui avait essayé de traverser ces négociations, ayant échoué dans ses tentatives, prit d'autres mesures plus efficaces que celles qu'il avait employées, et se décida simplement à faire empoisonner son compétiteur. Il envoya une ambassade
INNOCENT Vil
Des vagabonds formaient la garde du pape
solennelle à Rome, sous le prétexte apparent de proposer un moyen de terminer le schisme, et avec la mission secrète de corrompre à tout prix un serviteur du pape.
Innocent, qui n'avait pas plus que son rival la volonté d'abdiquer, ni le désir de faire aucune concession, refusa de donner audience aux ambassadeurs; le pape d'Avignon en prit occasion pour faire du scandale, et répandit dans toute l'Europe des lettres dans lesquelles son concurrefit était appelé parjure, schismatique et hérétique. De son côté, le pontife romain lança des bulles terribles contre son adversaire, et l'accusa de n'avoir envoyé des agents que dans le but de le faire assassiner. Benoît, jugeant par là que son projet était découvert, perdit l'espoir de régner en Italie, et revint en France où, pendant son absence, les choses avaient bien changé de face ; un parti formidable s'était formé contre lui à la cour de (Charles VI et voulait prononcer sa déchéance du saint-siégo. Le rusé pape s'occupa aussitôt de ramener les esprits, et envoya le cardinal Ghalant à Paris, en qualité de légat, pour donner des explications sur sa conduite.
Une assemblée de seigneurs, d"évè([ues et de docleurs de l'Université fut convoquée à cet ell'et à Paris; l'ambassadeur du pape, dans une longue harangue, s'étendit sur les vices de la cour d'Innocent, et lit un éloge pompeux de celle de Benoît. Sa conclusion était que sou maître devait gouverner l'Eglise comme le plus digne, et ((u'il était du devoir de tous les lidèles de se soumettre à lui.
Malgré la brillante péroraison du légat, les membres du conseil prononcèrent la condamnation du saint-père, et déclarèrent que la France se retirait une seconde fois de l'obédience de Benoît. En conséquence on publia l'arrêt suivant : « A tous faisons savoir que les officiers de Benoît ne recevront plus les annates ni les revenus des prélatures ou des dignités vacantes ; qu'ils doivent cesser dès à présent de prélever les décimes sur les Eglises, et de réclamer des subsides sous quelque prétexte que ce soit. Défense aux cardinaux et aux chambellans de recevoir, de prendre ou d'exiger la moindre somme jusqu'à la tenue du concile national qui va être convoqué pour terminer le schisme. " Cette ordonnance était à peine rendue, qu'on apprenait en France la mort d'Innocent VII. Les légats de Benoît avaici.l rempli leur mission.
Le concile national s'assembla néanmoins à Paris, et confirma la décision qui avait été prise relativement à la cession du saint-siége.
Avant de se séparer, les pères adressèrent, au nom du roi, une lettre synodale aux cardinaux romains, pour les prier de dilTérer l'élection d'un autre pape; mais déjà le sacré collège s'était réuni en conclave, et avait proclamé le cardinal Angelo Gorario souverain pontife sous le nom de Grégoire XII.
Ce funeste empressement des prélats italiens uiicontcnta les évèi{ues français et ))rolongea le schisme en ralliant à Benoît des partisans qui s'étaient détachés de sa cause.
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Hisloire du cardinal Angelo Gorario avant son pontifical. — Serment des cardinaux. — Grégoire envoie une ambassade à Benoît XIII. — Benoît excommunie le concile national. — Fourberies des deux papes. — Caractère violent de Grégoire. — Les cardinaux romains abandonnent son parti. — Il lance contre eux les foudres ecclésiastiques. — Le roi Charles VI fait sommer le pape d'Avignon d'avoir à se démettre de la papauté. — Benoît met la France en interdit. — Les porteurs des bulles du saint-père sont arrêtés par ordre du roi, et condamnés à un supplice ignominieux. — Benoît s'enfuit d'Avignon. — Concile de Pise. — Condamnation des deux pontifes. — Élection d'un troisième pape.
Grégoire XII était originaire de Venise , et issu J'une famille noble ; il était âgé de quatre-vingts ans et avait passé par tous les grades de l'Eglise lorsi|u'il parvint au souverain pontificat. Avant son élection, on le citait comme un modèle de douceur, de prudence, d'humilité et de sainteté. La veille du conclave, il avait même proposé aux cardinaux de prêter chacun séparément ce serment : « Je jure sur 1 Evangile et sur l'hoslie consacrée, dans le cas où je serais élu pontife, de renoncer à ma dignité si le pape d'Avignon consent à faire cession, ou si la mort vient le frapper, ou seulement si les cardinaux de l'une et de l'autre obédience se réunissent. »
Ses premières démarches répondirent encore aux espérances qu'on avait placées en lui; car le jour de son exaltation, après avoir subi les épreuves de la chaise percée, il renouvela le serment solennel qu'il avait fait précédemment; et en présence des cardinaux et de toute la cour, il s'exprima en ces termes : '- .\natiième aux schismatiques, quelles que soient leur puissance et leur dignité ! anallième sur eux ! anathème sur moi, si je n'emploie pas tous mes efforts pour faire cesser la déplorable division qui fait les malheurs et la honte de la chrétienté! Oui, mes frères, je jure du haut de la chaire de vérité (jtie je me rendrai dans le concile qui sera convoqué pour réunir les deux obédiences, malgré mon âge et mes infirmités, et en quelque lieu qu'on s'assemble , si je
n'ai point de galère, j'affronterai la mer sur une barque ; si je n'ai point de chevaux, j'irai à pied, un bâton à la main. »
Ahn de donner plus de force à ses paroles, il lut publiquement une lettre qu'il adressait à Benoît pour l'engager à renoncer avec lui au souverain pontificat, et à se soumettre l'un et l'autre à une nouvelle élection.
Benoît XIII, qui se trouvait à Marseille, reçut les députés avec de grands honneurs ; il parut disposé à suivre l'exemple de Grégoire, et consentit même à avoir une entrevue avec son rival dans la ville de Savone.
.'Mors Grégoire jeta le masque d'hypocrisie qu'il avait porté pendant quatre-vingts ans ; cet homme humble et simple changea en un instant de caractère et de langage, se montra superbe et orgueilleux, se couvrit de vêtements de pourpre et d'or, s'entoura de toute la pompe des cours, et se fit adorer comme un Dieu. Lorsque les ambassadeurs français vinrent lui offrir toutes garanties et sûretés de la part du. roi pour qu'il se rendit à Savone, ainsi qu'il s'y était solennellement engagé, il leur répondit avec hauteur qu'il n'avait point de promesse à remplir ni de condition à recevoir; qu'il était ]iape, et ((ue l'univers entier lui devait obéissance. Il congédia les amliassadeurs, et ordonna aux cardinaux de ne plus lui parler de la cession, s'ils ne voulaieni s'exposer aux effets de son indignation.
ailEGOIRE XII
L'historien Théodoric de Niem
Dès que Benoît eut connaissance de ce qui s'était passé à Rome, ses espérances et son audace en augmentèrent; il se hâta de publier une bulle d'excommunication contre le concile national qui avait décrété la soustraction des Français à son obédience ; il anathématisa généralement tous ceux qui avaient pris part directement ou même indirectement à cette grave et salutaire mesure, simples fidèles, cardinaux, patriarches, archevêi[ues, évêques, rois ou empereurs ; il déclara que si dans le terme de vingt jours, après la publication de la sentence, les excommuniés persistaient dans leur résolution , les dignitaires ecclésiastiques seraient dépouillés de leurs bénéfices, et que les terres ou domaines des princes séculiers seraient mis en interdit. Il dégagea les vassaux de leurs serments de fidélité, confis([ua tous les fiefs, biens, meubles et immeubles des excommuniés, enveloppant dans la même sentence d'excommunication et d'interdiction les royaumes, les républii[ues, les villes, les châteaux, les universités, les collèges, les églises et les communautés qui favoriseraient ceux qui s'étaient déjà retirés de son obédience. Ensuite, pour montrer combien il désirait ardemment la réunion M
de l'Église, il se rendit immédiatement à Savone, et fit avertir son compétiteur qu'il l'attendait au lieu fixé, pour conférer sur les moyens les plus propres à faire cesser le schisme.
Plusieurs historiens contemporains affirment que les deux papes étaient convenus de ne l'aire cession ni l'un ni l'autre, tout en paraissant la désirer, et ([u'ils rendirent l'Europe entière dupe de leur fourberie. En etîet, Grégoire s'avança jusqu'à Lucques, reçut les nonces de son compétiteuravec distinction, et leur répondit en audience publique, qu'il était dans les mêmes intentions que leur maître, qu'il n'attendait que son abdication pour renoncer lui-même à la tiare et faire cesser le schisme, (jette réponse causa une grande joie aux cardinaux des deux partis, mais elle fut de court* durée.
« Ces deux papes, dit Théodoric de Niem, étaient semblajjles à deux champions qui se présentent en champ clos pour se battre à outrance, après être convenus de ne se faire aucune blessure ; ils se jouent impudemment des spectateurs, et le combat terminé, ils partagent le prix du tournoi en s'applaudissant du succès de leur ruse. « Le même historien
ajoute : « Si i|iu'l([u"iin vouhiit raconter toutes les fourberies, toutes les iniquités et tous les crimes de Gréjroire XII et île lienoît XIII, il faudrait qu'il pût ajouter trois existences à la durée de la sienne ; encore risquerait -il de manquer de papier el d'encre. Ces deux scélérats ont des consciences caHtérisées; ils remplissent la chrétienté de vices, de pillages et de meurtres; par leur déplorable influence, le monde i lirétien est livré à des calamités eiïroyables ; la i-rainte de Dieu, la pudeur, la pitié, l'équité, toutes les vertus se sont évanouies parmi les hommes 1,'rands et petits, depuis le roi jusqu'au serf attaché à la glèbe ; l'impiété, l'avarice et la luxure régnent avec eux sur les fidèles. Enfin il n'existe rien de sain ni d'entier dans l'Eglise universelle ; tout son corps est couvert d'une lèpre immonde, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tète ! »
La comédie jouée, les deux papes se retirèrent chacun dans les pays de leur juridiction, continuèrent à piller les peuples et exercèrent de nouveaux brigandages.
Grégoire confisqua les biens des ecclésiastiques italiens qui étaient soupçonnés de désirer la fin du schisme; il vendit les châteaux elles domaines ecclésiastiques, créa de nouveaux magistrats, révoqua les anciens, et imposa des subsides extraordinaires sur le clergé pour l'entretien de sa nombreuse milice. Malgré les marques incessantes de soumission de ses prêtres, qui fournissaient à ses dépenses, il n'avait pour eux aucuns égards, et les menaçait constamment de ses anatlièmes dès qu'ils voulaient lui adresser quelques remontrances au sujet de la cession ; ainsi, deux de ses cardinaux s'étant permis de lui rappeler le serment qu'il avait fait lors de son exaltation, il leur fit cette réponse : « Ignorez -vous que les papes ont le pouvoir de faire des serments et de se parjurer seloji leur volonté, puisqu'ils sont audessus de toutes les choses de ce monde ! »
Un prédicateur de l'ordre des Carmes ayant voulu soutenir une doctrine contraire à celle de la cour de Rome, fut arrêté par ordre du pontife et appliqué à la torture comme hérétique.
Pour prévenir le retour de semLIables attaques contre son autorité, Grégoire publia une bulle qui défendait aux ecclésiastiques de prononcer aucun sermon ni discours public, qui n'eût été auparavant soumis à une commission de censure. Cet acte d'arbitraire excita des réclamations de toutes parts, et les cardinaux vinrent en corps supplier le saint-père de rapporter cette bulle d'iniquité. Sa réponse fut qu'il allait immédiatement se composer un nouveau collège, parce qu'il était fatigué de leurs murmures; et en effet, il éleva au cardinalat quatre prêtres de ';es créatures qui étaient perdus de débauches.
Tous les cardinaux abandonnèrent alors la cour de Grégoire et se retirèrent dans leurs domaines. Iiéonard Arétin, qui se trouvait à Lucques, rajïporte cette circonstance fort au long dans une lettre qu'il adressait à son ami Petrillo; elle est ainsi conçue : t^ Nous avions bien deviné que les nuages qui s'amoncelaient sur l'horizon produiraient une terrible tempête. Les cardinaux, depuis longtemps irrités contre la perfidie el l'orgueil du pape, ont perdu patience et ont enfin abandonné ce vieillard vicieux et obstiné. Je loue votre prudence d'avoir prévenu l'orage en
vous retirant à Naples, et je me blâme de l'avoir afl'ronlé en restant ici.
« A'ous connaissez la mystification que les deux papes ont fait éprouver à leurs partisans au sujet du lieu qui devait être fixé pour leur entrevue. Grégoire affirmait que toutes les villes lui seraient égalemeni J agréables, pourvu qu'elles ne fussent pas situées sur 1 le bord de la mer; Benoît les trouvait toutes à son gré, pourvu qu'elles ne fussent pas dans l'intérieur des terres. On aurait dit que l'un était un animal aquatique qui avait horreur du sec, et l'autre un animal terrestre à qui l'eau faisait peur. Chacun murmui ait decelte conduite, cl personne ne pouvait voir sans indignalion que deux hommes plus que septuai;énaires sacrifiassent la religion et l'Église, pour régner encore quelques jours sur les consciences des simples. Les cardinaux de Grégoire ayant osé lui adresser des observations à ce sujet, il s'est déterminé à se composer une nouvelle cour, et il a convoqué le sacré collège en consistoire pour ratifier les promotions de ses créatures. ^
« Plusieurs membres ont résisté et ont voulu quitter l'assemblée ; alors le pontife est descendu de son trône, et se plaçant devant la porte de la salle, il les a menacés de sa colère s'ils osaient sortir du consistoire sans son ordre; après quoi il a fait signe à des hommes d'armes d'entourer le conseil. Les prélats, remplis d'indignation, se regardaient avec étonnement sans prendre la parole ; enfin le cardinal Rainaud de Saint-Vit a rompu le silence et a demandé à Grégoire ce qu'il voulait faire d'eux. — Je prétends, a-t-il répondu, pourvoir au salut de l'Êghse en opérant l'entière réforme du sacré collège. — Non, répliqua celui-ci ; c'est sa ruine que vous voulez. Puis s' avançant résolument au milieu de l'assemblée : Non, a-t-il ajouté d'une voix ferme et éclatante, mieux vaut soufl'rir tous les supplices que les indignités de cet exécrable pape, qui est la honte de l'Église! Cette sortie, comme vous devez le supposer, mon cher Petrillo, a excité une agitation inexprimable dans le conseil : les uns, redoutant la vengeance de Grégoire, criaient qu'on devait lui obéir; les autres, exaspérés par la colère, l'accablaient de malédictions et de reproches; quelques autres se contentaient de gémir et de pleurer.
« J'ai vu moi-même le vénérable cardinal Colonna se jeter aux genoux du pontife et le supplier, les mains jointes, de se désister d'une semblable entreprise; mais au lieu de se laisser attendrir par les larmes et par les prières, Grégoire en est devenu encore plus insolent ; il a fait défense aux cardinaux de sortir de la ville de Lucques, sous peine d'être déclarés hérétiques, et comme tels d'être livrés au supplice du feu; ensuite il les a fait chasser du consistoire à coups de hallebarde.
« Un de nos cardinaux, l'évêque de Liège, Allemand de nation, est néanmoins parvenu à s'enfuir sous un costume de portefaix, et s'est retiré dans une petite ville du territoire de Florence. Aussitôt que Grégoire a eu connaissance de cette fugue, il a envoyé à la poursuite du prélat une troupe de cavaliers, avec ordre de le ramener vivant ou mort; heureusement pour l'évêque, la garnison de la ville où il s'est réfugié a pris sa défense et a repoussé les
GRÉGOIRE XII
soldats du pape ; plusieurs ont été tués, et les autres ont été forcés de se replier sur Lucques. A leur retour, le gouvenipur les a faits prisonniers, comme coupables d'avoir violé le territoire de la Républi([ue de Florence, alliée des États de Lucques. Il en est résulté un conflit entre le gouverneur et le saint-père; et à la faveur de cette confusion, les cardinaux se sont tous enfuis à Pise, où ils sont actuellement en sûreté. <>
Dès que les membres du sacré collège furent établis dans cette dernière résidence, ils publièrent contre Grégoire le manifeste suivant : « Nous avons abandonné la cour de ce pape maudit, parce qu'il voulait faire massacrer plusieurs d'entre nous, et parte que nous avons su qu'on fa])riquait dans son palais des fers pour nous enchaîner, et des instruments de torture pour nous appliquer à la question, ainsi qu'Urbain YI a fait à quelques-uns de nos prédécesseurs. Dans l'intérêt de notre propre salut, et surtout dans celui de l'Église, nous avons dû soustraire nos personnes à la cruauté de ce pape scliismati([ue, et nous protestons à la face de toute la chrétienté contre ses actes de violence. Nous protestons également contre sa défense de nous assembler en aucun lieu sans son autorisation, parce qu'un tel ordre renverse l'institution de notre collège, qui a le droit de s'assembler pour juger les principes de la foi, les hèrèsiçs et les schismes; nous protestons contre la défense de communiquer avec les cardinaux ou les députés de Benoît XIII, ou avec les ambassadeurs de la cour de France, parce que nous sommes obligés par notre serment de prendre toutes les mesures qui seront nécessaires au rétablissement de l'union de l'Église. Enfin nous appelons des décrets et des anathèraes de Grégoire à un concile général qui, suivant les coutumes de l'Église, jugera ses actions et les nôtres ! Nous avons rempli notre devoir, trop tard, hélas ! en signalant au monde les turpitudes, les hontes et les fourberies du pape! »
Cette déclaration fut signifiée à Grégoire en consistoire public, au moment où il donnait aux cardinaux de la dernière promotion les anneaux et les autres marques de leur dignité. Séance tenante, le saint-père fulmina contre les signataires de la protestation un anathème terrible, les déclarant déclius de leur dignité, privés de leurs bénéfices et interdits de toutes fonctions sacerdotales. Défense fut faite aux fidèles de son obédience de communiquer avec eux ou de leur donner asile, sous peine d'encourir la même excommunication; et le lendemain, il fit expédier aux différents princes de sa communion une bulle dans laquelle il exposait la trahison de ses cardinaux, qui, suivant lui, avaient voulu le déposséder pour reconnaître Pierre de Luna comme souverain pontife.
Ceux-ci répondirent au libelle calomniateur, en faisant afficher au palais pontifical et à la catliédrale de Lucques l'acte suivant, qui nous a été con- , serve par Théodoric de Niem. « Anathème à Grégoire, le lâche, l'ivrogne, le fourbe, l'homme de sang, le voleur insigne, le schismatiipie, l'hérétique, le précurseur de l'Antéchrist! Anatlièrae sur lui! Il est monté dans la chaire de l'Apôtre comme un larron pour mettre le feu aux quatre coins de la maison de Dieu, et pour en abattre les colonnes ! Anathème sur lui, car il s'est associé par uue inféra aie conspi-
ration avec l'infâme Benoît, digne coopéraleur de son œuvre de violence et d'iniquité !
« Non contents de ce qu'ils ont déjà fait, ces deux scélérats veulent encore asservir à leur tyrannie les prélats, les princes, les rois et les peuples, etleurenlever jusqu'aux vêtements qui les couvrent. Mais nous venons arrêter le mal et désabuser les nations en dessillant leurs yeux et en leur apprenant que les papes sont des imposteurs insatial)!es, des tyrans cruels, qui au nom de Dieu se jouent impudemment des hommes, et cherchent à rendre leur règne éternel en étouffant les lumières.
« Vous, Grégoire 1 nous dévoilerons toutes vos turpitudes et vos amours incestueux avec votre sœur. Nous vous citerons devant notre tribunal do Pise pour vous entendre déposer du saint-siège, que vous avez usurpé et profané, et pour vous voir dégradé de toute dignité. Si vous refusez de vous présenter devant nous, nous n'en procéderons pas moins à votre condamnation.
« Déjà nous avons déposé vos camèriers, les pourvoyeurs de vos hideuses lubricités ; nous avons excommunié Gabriel, votre fils aîné, qui est en même temps votre mignon ; l'archevêque de Raguse, votre protonotaire, qui a rempli votre tête chauve des fumées de l'orgueil ; enfin votre légat, ce jeune moine qu'on a surpris une nuit dans votre lit, couché à vos côtés et sans aucuns vêtements !!!...»
Pendant qu'on procédait en Italie contre Grégoire, le roi de France faisait notifier par ses ambassadeurs à Benoît XIII, qui était encore à Gènes, que si l'union n'était pas conclue avant la fête de l'Ascension, il lui défendait de rentrer dans son royaume ni même en Provence. Le pontife s'empressa d'envoyer à Charles plusieurs de ses confidents, avec une bulle qui renfermait ces insolentes propositions : « Le souverain père des fidèles, Benoît, déclare excommuniés les ecclésiastiques, les seigneurs, les princes, les rois et les peuples qui sont d'une opinion contraire à la sienne; il anathématise ceux qui se retirent de son obéissance et qui lui refusent les levées des deniers ou la collation des bénéfices; enfin, si dans vingt jours la France ne lui est pas entièrement asservie, il prononcera l'interdit général sur toutes les terres , suspendra tous les bénéficiers, et dispensera les fidèles des serments d'allégeance prêtés au roi et aux princes; en outre il donnera la couronne à un monarcjue qui lui sera soumis et dévoué. »
Dès que les envoyés du pape eurent rempli leur mission, ils sortirent de Paris, sans vouloir attendre la décision du conseil, qu'ils supposaient devoir être dèiïivorable ; ce cjui arriva en effet. Les ecclésiastiques français et les membres de l'Université déclarèrent, par l'organe de Jean de Courtecuisse, que Benoît était schismatique et hérétique opiniâtre, perturbateur de la paix de l'Église et de l'État, et comme tel qu'il ne pouvait plus être nommé pape ni cardinal; qu'on devait lui refuser obéissance, le mettre au ban du royaume, et poursuivre ceux qui lui donneraient conseil, aide, secours, protection ou asile. Sa bulle fut lacérée par les mains du bourreau, et les prêtres qui avaient eu l'audace de l'apporter furent condamnés à un supplice ignominieux, dont le moine do Saint-Denis nous a laissé la description.
IIISTOIRK DES PAPES
" Les chevaucheurs de rccnrie du pape, dit la chronique, furent rattrapés en roule; et alin que leur punition rendit les partisans de Pierre de Luna plus circonspects à l'avenir, on coiiïa Sandio Lopez et ses collègues d'une mitre de papier, on les revêtit d'une dalmatique de toile noire aux armes de Benoît XIII, qui était couverte de placards injurieux; et en cet état ils furent promenés dans un tombereau rempli d'imraocdices et d'excrémentsjusqu'à la cour dupalais; là, on les fit monter sur un écliafaud, et en présence d'une foule immense, le bourreau les soufileta et leur cracha au visage en signe de mépris. »
A la sollicitatioù de l'Université, le roi Charles adressa une lettre aux deux collèges des cardinaux, pour les exhorter à se réunir, et à travailler efficacement à l'extinction du schisme. Benoît se trouvant repoussé par les Français et traqué par le roi Ladislas, fut obligé de quitter Gênes, de remonter sur ses galères et de tenir la mer pendant deux mois avant d'oser prendre terre. Enfin il débarqua en Catalogne et se jeta dans Perpignan, ville frontière de France et d'Aragon , pour attendre en sûreté la fin de la tempête et des orages.
Après avoir régulièrement cité les deux papes à leur tribunal, les cardinaux de l'une ou de l'autre obédience s'assemblèrent à Pise dans la cathédrale ; un huissier, placé sur le seuil de la basilique, appela d'abord à haute voix Benoît et Grégoire; et comme ils ne comparurent point, ni personne en leur nom, après la troisième interpellation les deux concurrents furent déclarés coutumaces; ensuite le patriarche d'Alexandrie monta sur le jubé de l'église, et prononça la sentence suivante : « .\u nom de Jésus-Clu"ist, le sacré concile universel, assemblé sous l'inspiration du Saint-Esprit, après avoir examiné les accusations portées contre Pierre de Luna et contre Angelo Corario, déclare que ces deux hommes infâmes sont coupables d'iniquités et d'excès énormes ; qu'ils sont indignos de tout honneur et de toute di-
gnité ecclésiastique ; qu'ils doivent être retranchés à jamais de l'Eglise et être rejetés du sein de Dieu. En conséquence, ils sont, comme tels, déposés de toute l'onction sacerdotale, et il leur est défendu de s'intituler souverains pontifes.
<< Le concile déclare le saint-siége vacant, et décide qu'il sera procédé à l'élection régulière d'un pape par les ecclésiastiques qui en ont le droit; et que ceux qui refuseront de se soumettre à cotte sentence seront livrés à la justice séculière, ainsi que le commandent les préceptes divins et les sacréscanons.
« En outre, le concile casse et annule les procédures, les décrets, les excommunications elles interdictions fulminés contre les clercs et les laïques par les Jeux papes ; il absout de tous leurs sciraents les chrétiens qui s'étaient rangés sous leur obédience ; leur défendant expressément d'obéir aux deux concurrents, de leur donner ni conseil, ni secours, ni retraite, sous peine d'anathèmes et des autres censures portées par les saints Pères. Enfin le concile casse les promotions au cardinalat ou plutôt les profanations faites par Angelo Corario depuis le 3 mai 1408, et par Pierre de Luna depuis le 15 juin de la même année. »
Immédiatement après, les cardinaux entrèrent en conclave pour nommer un nouveau pape, et signèrent l'engagement suivant : « Nous, membres du sacré collège, évèques, prêtres et diacres réunis à Pise pour l'extinction du schisme, nous nous engageons par serment prononcé suri le sacré corps du Glirist, à continuer le concile, même après l'élection du souverain pontife, et à ne point permettre qu'il soit dissous avant d'avoir fait une réforme légitime, raisonnable et suffisante dans l'Église, tant pour son chef que pour les autres membres. » Le soir même, vingt-quatre cardinaux se réunirent dans le palais épiscopal de Pise, et dix jours après ils proclamaient chef de l'Eglise universelle Pierre Philargi ou Philaret de Candie.
ALEXANDRE V
Hisloire de Pierre Philargi avant son élection. — Louis d'Anjou est reconnu roi d : Sicile par le saint-père. — Faiblesse du gouvernement d'Alexatidre V. — Ses bulles. — Alexandre rétablit l'autorité du saint-siége dans Rome. — Son voyage à Bologne. — La France lui refuse des décimes. — Le cardinal Balthasar Cossa lui fait administrer un clyslère empoisonné. — Obsèques d'Alexandre V.
Plusieurs historiens contemporains, entre autres le moine de Saint-Denis, Théodoric de Niem, Monsirelet, Philippe de Bergarae et Platine, affirment que Pierre Philargi, surnommé le cardinal de Milan, était né dans l'île de Candie ou de Crète; d'autres chroniqueurs prétendent qu'il était de Novare ou de Bologne; et plusieurs racontent quW sa mort- le saint-père déclara qu'il était Milanais et originaire d'une ville appelée Gandia, située sur le territoire de Pavie. Quoi qu'il en soit de tes différentes versions, son élection n'est pas moins un des exemples les plus extraordinaires des jeux de la fortune; et il semble que la Providence divine ait pris plaisir à tirer ce pape de l'abîme de la plus profonde bassesse jiour l'élever lentement et par degrés au point culminant des grandeurs et de la gloire.
Dans sa première enfance, Pierre Philargi avait été abandonné sur la poussière d'un chemin, en sorte que plus tard il avouait qu'il serait fort embarrassé d'enrichir ou de favoriser ses parents comme l'avaient fait ses prédécesseurs, puisqu'il n'avait jamais connu ni père ni mère, ni personne au monde qui lui appartînt par les liens du sang. Il errait dans les rues de Candie, implorant de porte en porte le pain de l'aumône, lorsque par hasard un cordelicr italien le rencontra; touché de l'état de cet enfant, dont kl physionomie spirituelle et souffrante annonçait une intelligence au-dessus de son Age, le reli-
gieux l'emmena à son monastère pour servir à l'Église. Son protecteur lui apprit la langue latine, les saintes Écritures, et lui fit faire des progrès si rapides dans ses études, qu'on lui donna l'habit dès qu'il eut atteint sa quinzième année ; ensuite on l'envoya dans les universités d'Oxford et de Paris, où il reçut le bonnet de docteur.
A son retour en Italie, le jeune cordelier fut appelé à la cour de Jean Galéas, tyran de Milan, pour occuper une place de conseiller; ce prince le chargea, quelques années après, .d'une mission importante dont il s'acquitta à l'entière satisfaction de son maître et à celle de l'empereur Venceslas, qui l'éleva à la dignité de prince de l'empire. Par le crédit de Galéas, il obtint de grands bénéfices, ensuite l'évêché de Plaisance , et successivement le siège de Vicence, de Novare el de Milan.
Alexandre était affable et libéral [lour tout le monde; mais, selon Théodoric de Niem, il eut le tort d'afficher trop publiquement ses relations scandaleuses avec le beau cardinal de Saint-Eustache. Il aimait également la bonne chère et les vins exquis, et s'enivrait régulièrement tous les soirs ; aussi ses familiers ne laissaient-ils personne arriver jusqu'à lui dans ses moments d'ivresse. Ils avaient d'a\itant plus raison d'agir de celte manière, que le saintpère ne mettait aucune borne à ses largesses, et distribuait jusqu'à son dernier écu, en disant : «J'ai été
richoévêque, pauvre cardinal, i i jo voux moiicrjoyeuse vie comme pape mendiant. »
Mali^ré ces dol'auts, Alexandre s'attira l'amour des Romains ; d'un caractère franc et loyal, il refusa constamment d'imiter ses prédécesseurs; et comme il ne se sentait pas capable de porter un masque d'hypocrisie, dans les dilïérenls actes de son ministère qui exigeaient de l'astuce, il se faisait remplacer presque toujours par les officiers de sa coiu', qui avaient été initiés dans l'art de tromper les hommes par Grégoire XII ou par Innocent VII.
L'élection d'Alexandre V fut accueillie avec des acclamations de joie dans les différents Etals chrétiens et particulièrement en France ; les députés de Florence, de Sienne et de plusieurs autres villes italiennes vinrent à Pise lui prêter serment d'obédience, et Charles d'Anjou lui-même se présenta au concile pour rendre hommage au saint-père. En récompense de celte marque de condescendance, Alexandre le déclara roi de Naples et de Sicile, et gonfalonier de l'Eglise romaine, au grand mécontentement de Ladislas, compétiteur de ce prince.
Après l'exaltation du pape et les cérémonies de la chaise percée, le concile reprit ses séances, et publia divers décrets pour approuver et ratifier les collations, les provisions, les promotions, les translations de prélalures, ainsi que les dignités, les consécrations et les ordinations accordées ou faites par les concurrents ou par leurs prédécesseurs; on confirma également les dispenses et les absolutions des cas réservés qui avaient été obtenues depuis le schisme. Alexandre remit à toutes Églises les arrérages des grands et des menus services qu'elles devaient à la chambre apostolique jusqu'au jour de sa promotion ; il déclara qu'il n'entendait pas se réserver les dépouilles des prélats décédés, ni les revenus des bénéfices vacants, et cjue dans aucun cas les biens des Églises ne pourraient plus être aliénés ni hypothéqués parles papes ni par les cardinaux.
Ces règlements furent rédigés sous la forme de bulles et envoyés aux rois et aux princes chrétiens, afin qu'ils les fissent exécuter immédiatement dans leurs États. Sans aucun doute le pontife eût été plus loin dans ses projets de réforme, siles ecclésiastiques eux-mêmes, qui voulaient maintenir les abus qui les enrichissaient, ne l'avaient arrêté en réclamant la clôture du concile. Nicolas Clémangis écrivait à ce sujet : « La congrégation de Pise vient de tromper les peuples I Les hommes charnels et avides qui la composent, entraînés par leurs passions et par de méprisables intérêts, ont empêché la réforme du clergé, que tous les gens de bien demandaient. D'abord cette réunion de fourbes a procédé à l'élection d'un chef; quand le pape a été nommé, ils ont exigé qu'il ratifiât les promotions et les bénéfices qu'ils convoitaient ; et dès qu'ils ont obtenu ce qu'ils désiraient, c'est-à-dire leur propre avancement, ils ont déclaré la paix de l'Éghsc assurée. »
Peu de mois après son élection, Alexandre entreprit de renverser la puissance de Robert de Bavière, et de rétablir Venceslas sur le trône impérial. C'était agir contre ses véritables intérêts; mais il suivait en cela les inspirations de son cœur, et manifestait sa reconnaissance à son ancien protecteur.
A sou l(uu-, Robert, pour se venger du pape, voulut empêcher l'-Vllemagne de se ranger à son obédience; ce projet échoua jjarce qu'Alexandre avait eu le soin d'établir l'élecleui- de Nassau son légat héréditaire pour la ville de Mayeuce. Ainsi, en dépit du mauvais vouloir du prince, le parti du saint-père triompha en Allemagne, et vint se renforcer de tous ceuxauxi|uels il accordait des dispenses, des dignités, des bénéfices, voire même des autorisations de contracter des mariages illégitimes ou incestueux.
Alalgré ces succès apparents, le gouvernement d'Alexanilre était faible ; et le saint-père, tenu pour ainsi dire en charte privée par ses conseillers , n'osait commander lui-même que pendant le sommeil de ceux qui lui imposaient leurs volontés. Parmi ses ministres, le cardinal Balthasar Cossa tenait le premier rang ; rien ne se faisait sans les ordres du favori, et tout le monde était soumis à ses moindres caprices. Ce fut à l'instigation de ce prélat qu'il expédia plusieurs bulles en faveur des frères mineurs et des frères mendiants, bulles ((ui furent condamnées par l'Université de Paris, qui s'érigeait alors en cour souveraine sur toutes les questions religieuses; ce fut encore par ses conseils qu'il fulmina contre Ladislas une sentence d'anathème, remarquable par l'historique des griefs reprochés à ce prince. « L'infâme Ladislas, disait le pape dans son décret d'excommu^ nication, a été nourri du lait et de la substance de l'Église romaine par les mains de Boniface IX, qui l'avait couronné roi de Naples et de Sicile; depuis cette époque, il a tourné contre le saint-siége les armes que l'jiiglise avait mises dans ses mains, et il a obligé Innocent VII à le frapper des foudres ecclésiastiques. Alors il est revenu, comme un chien, im- • plorer miséricorde et pardon, en se traînant à terre. Ses serments de dévouement et de fidélité ont encore surpris la religion de notre prédécesseur, qui lui a donné l'absolution, et de nouveau il est retombé dans son ancien péché.
« Lorsque Boniface lui a donné en fief le royaume de Naples et les annexes qui relèvent de l'Église romaine, il s'est engagé pour lui et pour ses héritiers à ne jamais entrer dans aucune ligue avec les rois, avec les princes ou avec les seigneurs ennemis du siège apostolique; il a également fait le serment do ne point s'emparer du Milanais, de la Toscane, de la ville de Bénévent, de la campagne de Rome, de l'île de Maritimo, du duché de Spolette, du patrimoine de Saint- Pierre, de la Marche d'Ancône, de Pérouse, de Bologne, de Rome, ni des autres places appartenant à l'Église; il a promis de payer tous les ans au trésor apostolique huit mille marcs d'or ; enfin il s'était engagé sur le corps sacré du Christ à défendre les droits, les privilèges et l'indépendance du saintsiége contre tous ses ennemis, et cela sous peine d'excommunication majeure et de déposition s'il venait à y manquer.
« Non-seulement ce relaps a refusé de remplir ses promesses, mais encore il est devenu le plus grand ennemi de la paix chrétienne, le plus dangereux fauteur du schisme. Sous prétexte de soutenir l'excommunié Angelo Corario, il s'est emparé de la ville sainte, d'un grand nombre de cités, de plusieurs provinces, de châteaux et de terres qui nous appar-
ALEXANDRE V
tenaient ; et il exerce des persécutions, des cruautés inouïes contre ceux qui veulent nous reconnaître comme leur légitime pontife.
« En conséquence nous le citons à comparaître devant notre tribunal suprême pour s'entendre priver du royaume de Sicile et de ses autres Liens et droits, comme coupable d'avoir violé ses serments, d'avoir envahi les terres de notre siège et d'avoir conspiré contre notre concile. »
^'ers le même temps, Alexandre reçut les envoyés de Sbinko, métropolitain de Prague, qui le faisait prévenir des dangers dont la foi catholique était menacée en Bohême, et sollicitait une sentence d'excommunication contre les hérétiques qui infectaient sa province. Sa Sainteté accueillit avec distinction les délégués de l'archevêque, et les invita phisicurs fois à dîner, ce qui était une de ses plus grandes faveurs; « car à ses yeux les plaisirs de la table passaient avant tous les autres, dit Bernardin Gorio, historien milanais, et il poussait la gourmandise à un tel point, qu'il défendait à son cuisinier de préparer les ragoûts qui devaient paraître sur sa table avant qu'il eût commencé ses repas, afin d'avoir la jouissance d'attendre chaque mets et de prolonger ses festins. »
A la suite d'un de ces dîners, le saint-père, qui avait Lu outre mesure, accorda aux députés de Sbinko la bulle qu'ils sollicitaient, et désigna quatre maîtres en théologie et deux en droit canon pour seconder l'archevêque dans ses poursuites contre ceux qui enseignaient les doctrines de Wiclef, soit en public, soit en particulier ; il leur donna même ses pleins pouvoirs et l'autorisation de les livrer au Lras séculier, s'il était nécessaire, afin de réprimer leurs desordres.
Depuis quelques mois la peste s'était déclarée en Italie, et menaçait de s'abattre sur la ville de Pise;le saint-f)ère quitta aussitôt cette résidence et se retira d'abord à Prato, ensuite à Pistoie,près de Florence. Ce fut là qu'il apprit la victoire de Louis d'Aragon sur les troupes de Ladislas, et par suite l'évacuation de Rome par les troupes ennemies.
Bzovius prétend que les Français durent leurs succès moins à leur courage qu'aux intrigues qu'ils avaient nouées avec les États de Sienne, avec ceux de Florence et de Bologne, et avec plusieurs princes italiens. Cette espèce de croisade dirigée contre Ladislas avait pour chefs principaux le cardinal Ballhasar Gossa, Tanneguy du Ghâtel, Paul des Ursins, Malatesta et Magnus Sforce.
«Les confédérés, dit l'historien, établirent d'abord des intelligences secrètes dans la place et s'entendirent avec quelques citoyens influents qui devaient exciter un soulèvement à un signal donné ; ensuite Ralthasar Gossa mena droit à Rome un corps de troupes commandé par les capitaines Paul des Ursins et Malatesta , et feignit de vouloir attaquer deux portes à la fois. Le comte de Troyes, qui commandait dans la ville sainte pour Ladislas, repoussa les assaillants, qui lâchèrent pied devant lui et s'enfuirent en désordre. Cette manœuvre détermina le gouverneur de Rome à faire une sortie ; c'était ce qu'attendaient les conjurés; à peine les troupes napoli-
taines eurent-elles franchi les murailles que le tocsin du Capitole s'ébranla pour appeler le peuple à la révolte; en même temps Malatesta revint sur ses pas, chargea vigoureusement les soldats de Ladislas, et les rejeta dans la ville, où ils furent massacrés par les insurgés; le comte de Troyes eut à peine le temps de se réfugier dans le palais des Golonna, d'où on le fit échapper pendant la nuit, déguisé en moine. » Devenu maître de Rome, le cardinal Ralthasar Gossa songea à se préparer les moyens de parvenir au pontificat; et comme pour l'exécution do ses jjjans il était nécessaire (ju'Alexandre ne vînt pas dans la ville apostolique, il se rendit à Pise auprès du saintpère et l'engagea à passer l'hiver à Bologne, pour attendre que l'agitation qui régnait à Rome eût entièrement cessé. Suivant son habitude, le pontife obéit au cai'diual ; et malgré les neiges et l'es glaces, il partit avec toute sa cour pour Bologne. Peu de jours après son arrivée, il reçut une députation composée des préfets régionnaires, de dix évoques, et de plusieurs seigneurs romains, qui lui présentèrent les clés de la ville sainte, le suppliant au nom du peuple de venir prendre possession du N'atican. Le pontife, désirant répondre à l'empressement des ambassadeurs, se détermina, contre l'avis de son ministre, à changer ses di-spositions précédentes et à partir immédiatement pour Rome. En même temps il rendit un décret pour avancer la tenue du jubilé, qui était une source de fortune pour les habitants.
Mais le cardinal Ralthasar avait décidé que le pape ne retournerait plus dans la ville siante, et qu'il recevrait lui-même les honneurs du triomphe que les Romains préparaient à Alexandre. En conséquence, ,1a veille du départ, qui avait été fixé pour le 3 mai 1410, il lui fit administrer, par Daniel de Sainte-Sophie, son médecin ordinaire, un clystère empoisonné dont il mourut dans la nuit.
Dès le lendemain, Daniel anéantit les preuves du crime en enlevant les entrailles de sa victime sous prétexte d'embaumer le corps. « Ensuite, dit André du Chêne, ce vénérable pontife fut transporté dans la salle où s'assemblait le consistoire; et il resta exposé la face découverte, les pieds nus et le reste du corps revêtu des ornements sacerdotaux. Ses armes étaient placées aux quatre coins de son cercueil, et pendant neuf jours on célébra neuf fois sur lui l'oflice des morts, en présence des cardinaux, des patriarches, des évèques, des abbés, des docteurs et du nombreux clergé qui composait sa cour. Au dixième jour, les cardinaux do Tluiry, de Viviers, de Malle et de Gossa (son assassin) l'enlevèrent sur leurs épaules et le transportèrent au cloître des Cordeliers, où il fut inhumé avec toutes les solennités dans le sanctuaire de l'église. >>
Pendant le cours de ce règne, qui dura un peu moins d'une année, il ne se passa aucun événement important; el quoi([ue les cardinaux eussent nommé un troisième pape, le schisme n'en continua pas moins à subsister, et les deux papes Benoit XIII et
' tirégoire XII ne s'en montrèrent que plus obstinés
I dans leurs prétentions.
HISTOIUE DES PAPES
■f'^:je
Le cardinal Balthasar Cossa s'empare de la tiare. — Son histoire avant son pontificat. — Jean XXIII lait son entrée dans Rome. — 11 donne la couronne impériale à Sigismond. — Le pajje demande des subsides à la France. — Opposition de l'Université contre la levée des décimes. — Victoire de Louis d'Anjou sur Ladislas. — Traité entre le saint-père et le roi de Naples. — Concile de Rome. — Aventure singulière d'un hibou. — Bulle contre les sectaires de Wiclef. — Exactions de Jean .XXIII. — Conduite de Benoît XIII en Espagr.e. — Histoire de l'inquisition d'Espagne. — Le saint-office et ses familiers. — .\ccord de Benoît XIII avec les juifs. — Ladislas s'empare de Rome. — Fuite du pape et des cardinaux. — Négociations entre Jean XXIII et Sigismond. — Ladislas est empoisonné à l'instigation du pape par une de ses conculiines. — Concile de Constance. — • Intrigues du pipe. — .\ccusations atroces portées contre Jean XXIII. — Arrestation et déposition du pape. — Grégoire XII fait une cession solennelle de ses droits à la papauté. — Décret contre Benoit XIII. — Supplice de Jean de Hu.s et de Jérôme de Prague. — Élection d'un quatrième pontife.
Pendant les neuf jours qui précédèrent la tenue du conclave, les cardinaux se jetèrent dans les brigues accoutumées pour acheter ou pour vendre des voix. Plus haiiLle que ses collègues, Balthasar Gossa se forma un parti formidable dans le peuple bolonais, en faisant des distributions de grains et d'ar- S^ent; il rattacha également à ses intérêts Louis III, duc d"Anjou, en lui promettant son concours pour la conquête de Naples ; ensuite il fit cerner Bologne par des compagnies franches, dont il savait que la présence était un sujet de terreur pour ses collègues.
Gela fait, Balthasar Gossa convoqua le conclave pour le Ik mai 1410; il s'y présenta dans le costume d'un forban, revêtu d'une cotte de mailles, un glaive au côté, et vint prendre sa place au miliwudes cardinaux, les menaçant de sa colère s'ils osaient nommer un pape qui ne fût pas de sa convenance. Tous les prélats, glacés par la frayeur, écoutaient en silence les blasphèmes de cet abominable assassin; enfin un d'entre eux proposa d'élever le cardinal de Malte au souverain pontificat. — Non, je le rejette, cria Balthasar. D'autres cardinaux présentèrent successivement l'évêque de Palestine, le mé-
tropolitain de Ravenne, l'archevêque de Bordeaux ; Balthasar les refusa tous. Enfin les membres du conclave, interdits et tremblants, ne songeant plus qu'à leur propre siireté, le prièrent de leur désigner le cardinal qu'il désirait nommer pape. — Eh bien! qu'on me donne le manteau pontifical, leur répondit-il, et j'en couvrirai le seul cardinal qui soit digne de le porter 1 Angelo de Lodi s'empressa de le lui présenter. Aussitôt il s'en revêtit, et étendant le bras vers la tiare : « Je suis pape! » s'écria-t-il. Ensuite il se rendit à la cathédrale pour les cérémonies de la chaise percée, et se fit couronner sous le nom de Jean XXIII.
Théodoric de Niem dit positivement « que le saintpère était un intrus, qu'il avait rompu la porte pontificale avec une hache d'or, et qu'il avait fermé la gueule des cerbères qui en gardaient le seuil, en leur jetant les débris de ses festins pour les empêcher d'aboyer contre lui. »
Balthasar de Gossa ou de la Guisse était de Naples et d'une famille noble; ses parents, malgré les inclinations martiales qu'il manifestait dès son enfance, l'avaient fait entrer dans un monastère; aussi n'y fit-
AnfkMuIrel^rarU.
JEAN XXIII
Les mystères du Vatican
il pas un long séjour. Après son évasion du couvent, il s'enrôla dans une Iroupe d'écumeurs de mer, qui exploitaient les côtes de l'Italie inférieure pendant les «nuerres de Ladislas el de Louis d'Anjou. Il devint bientôt le chef de ces corsaires et se distingua par des atrocités effroyables : sans foi, sans honte, sans remords, méprisant toutes les lois divines et humaines, Balthasar possédait au plus haut degré les qualités qui font en temps de guerre les
grands capitaines, ceux qu'on nomme lesconquéranls, et en temps de paix les grands scélérats.
Quand les victoires de Ladislas eurent rétabli le calme dans les royaumes de Naples et de Sicile, il fut forcé de renoncer à son métier de forban; alors il songea à se faire jirètrc et vint à l'université do Bologne, où il acheta le bonnet de docteur; plus tard, Boniface IX lui vendit l'archidiaconat de celte ville. Bientôt il se fatigua de cette résidence el vint
à la cour do Rome, où il s'éleva jusqu'à la dignité de cardinal ot de cauiérier secret, en récoin jiense d'infâmes complaisances ponr le pape Boniface. Ses nouvelles fonctions lui donnèrent une immense influence, dont il profita pour récupérer les sommes considérables qu'il avait dépensées dans les lupanars de Bologne; il se fit nommer colleclcur général du saint-siége, envoya des quêteurs dans toute l'Europe, rançonna les ccclésiasti{[ues d'Allemagne, de Danemark, de Suède, de Norvège, sous la menace de les reléguer dans des provinces éloignées de leurs Eglises; les contraignit de lui acheter des indulgences, des absolutions, des reliques, des bénéfices, des aunatcs et des commendes ; enfin le camérier fit si bien jouer tous les ressorts de la fourberie sacerdotale qu'en moins de deux ans il se trouva plus riche que le pape, et qu'il put alors acheter l'impunité de ses crimes. Et du reste il ne se faisait point faute d'en commettre , car l'on comptait à Rome un nombre prodigieux de jeunes religieuses qu'il avait déflorées en s'introduisant nuitamment dans leurs cellules; on racontait qu'il entretenait un commerce incestueux avec la femme de son frère ; on l'accusait d'avoir violé trois jeunes seours dont la plus âgée n'avait pas douze ans, et d'avoir encore abusé de la mère, du fils et du père !
Le scandale de ses débauches devint si grand, que Boniface lui-même, cet éhonlé sodomite, fut obligé de l'éloigner de sa cour; il lui donna une mission à l'extérieur, et le chargea de faire rentrer dans le devoir les Bolonais qui s'étaient révoltés contre le saintsiége. Le cardinal-légat se mit à la tète des troupes pontificales, battit les Visconti, qui venaient au secours des insurgés, et s'empara de la ville ; alors il se trouva maître absolu, et put donner un libre cours à ses passions désordonnées. Bientôt il n'exista plus dans Bologne un adolescent ou une jeune fille, quel que fût son rang ou la noblesse de sa famille, qui pût se croire à l'abri des poursuites de cet infâme prêtre; les pères et les mères qui osaient disputer leurs enfants aux pourvoyeurs du cardinal étaient plongés dans les cachots de l'inquisition ; et l'on assure même que ce monstre, par un raffinement de lubricité, abusait des enfants en présence des parents, et pendant que ses victimes se tordaient sous les tenailles ardentes des bourreaux ! ! !
Après la mort de Boniface IX, protecteur de Balihasar Cossa , les Bolonais conçurent l'espérance d'être délivrés de leur tyran, et envoyèrent des ambassadeurs à Innocent VII, pour lui offrir des sommes énormes afin de l'intéresser en leur faveur et pour obtenir le rappel du légat. Malheureusement Balthasar fut instruit de la négociation ; il envoya immédiatement à Rome le double de la somme proposée au saint-père, et fit avorter les p/ojets de ses ennemis; les principaux citoyens, qu'il soupçonna d'avoir trempé dans ce complot, furent déférés aux triljunaux de l'Inquisition, leurs biens confisqués et eux-mêmes décapités par son ordre.
Le règne d'Innocent VII s'écoula sans amener aucun changement pour les infortunés Bolonais ; enfin sous le pontificat de Grégoire XII, son successeur, quelques citoyens courageux osèrent encore réclamer son expulsion. Grégoire fulmina contre le coupable
légal une sentence d'anathème et le révo(|ua de ses fonctions; mais celui-ci, loin de se soumettre aux ordres du saint-père, intrigua, distribua de l'argent aux autres cardinaux, les détacha de son parti, et les détermina à se réunir en concile jiour élire un nouveau pape. Les Florentins, gagnés par ses promesses , autorisèrent la tenue d'un synode dans la ville de Pise, et le résultat de cette assemblée fut la déposition de Grégoire et l'élection de Pierre Philargi. Nous avons vu comment le cardinal Ballhasar avait exercé la souveraine autorité sous ce nouveau pape, et de quelle manière il s'était défait d'Alexandre V pour s'emparer de la tiare.
Dès le lendemain de son élection, le saint-père, par reconnaissance du service que lui avait rendu le médecin Daniel, l'empoisonna avec du vin de Chypre; ensuite ses émissaires partirent pour Rome, et introduisirent dans la cité apostolique une foule de bandits qui brisèrent les statues de Grégoire, déchirèrent ses portraits dans les basiliques, et remplacèrent ses armoiries par celles de Jean XXIII. Intimidés par ces démonstrations, les sénateurs envoyèrent une députalion à Pise, pour prêter serment d'obédience et de fidélité à Balthasar, et pour le supplier de venir prendre possession du Vatican. Le rusé pontife eut d'almrd l'air de ne point se soucier de leurs offres; ensuite il feignit de céder aux sollicitations des ambassadeurs, et annonça qu'il consentait à retourner à Rome.
Huit jours après, Jean XXIII faisait son entrée dans la ville sainte, accompagné de ses cardinaux et suivi d'une armée formidable. Le jour de son arrivée il célébra l'office divin dans la basilique de Saint - Pierre, et bénit solennellement la bannière de l'Eglise, qu'il confia à la garde de Louis d'.Vnjou; il bénit également l'étendard du sénat et du peuple, et le donna à Paul des Ursins, en le nommant grand gonfalonier et généralissime des troupes du saintsiége. Le soir, il donna une fête magnifique dans laquelle fut déployé tout le luxe des saturnales des Néron et des Caligula ; et le lendemain, à son réveil, pour avoir, sans doute, plus d'un point de ressemblance avec ces tyrans, il fit décapiter plusieurs seigneurs et magistrats qu'il soupçonnait de favoriser son compétiteur Grégoire.
Ces exécutions sanglantes ne suspendirent pas néanmoins les réjouissances publiques, et le saintpère continua pendant un mois entier à donner à ses hôtes le spectacle de ses dégoûtantes orgies. Toutefois Jean XXIII eut à repousser une tentative de Ladislas qui, informé du mécontentement général, avait conçu l'espoir de reprendre Rome par un coup hardi, et, à la faveur delà nuit, avait débarqué à Ûslie avec cinq mille chevaux et trois mille hommes de pied. Déjà le prince apercevait les murailles de la ville sainte, lorsque Paul des Ursins déboucha tout à coup par un défilé à la tête de quinze cents cavaliers, prit ses troupes en flanc et les tailla eupièces; le roi avait été vendu par son confesseur, et son projet avait été livré à ses ennemis.
Cette victoire assura à Jean XXIII une grande prépondérance en Italie et dans les autres royaumes; il fut reconnu comme pape légitime en France, en Angleterre, et bientôt en Allemagne, où l'empereur
JEAN XXIII
Robert, qui venait de mourir, laissait le champ libre aux ambitions. Jean envoya des nonces aux électeurs pour les engager à nommer roi des Romains le frère de Vencelas, Sigismond de Luxembourg, déjà souverain de Hongrie, qu'il affirmait être le seul capable de relever la puissance de l'Eglise et de l'empire. Le motif réel (lui déterminait le pape à favoriser cette élection, était le désir de se ménager l'appui d'un souverain puissant et ennemi de Ladislas. Sa politique lui réussit à merveille; des ambassadeurs hongrois vinrent aussitôt en Italie renouveler leur serment d'obédience devant la Confession de saint Pierre, et solliciter en même temps le secours des armes temporelles et spirituelles de l'Église contre les ennemis de Sigismond et particulièrement contre les Vénitiens.
Balthasar s'engagea à fulminer les anatlièmes les plus terribles contre Venise, sous la condition toutefois que le roi de Hongrie lui restituerait les domaines capturés par ses prédécesseurs, et qu'il lui payerait les redevances tombées en désuétude depuis les derniers troubles. Il publia alors une bulle qui conférait la légation du royaume à Branda de Castiglione, évêque de Plaisance , avec ses pleins pouvoirs pour faire exécuter les conditions du traité. Il envoya ensuite en France le métropolitain de Pise et l'évèque de Senlis en qualité de nonces, et les autorisa à lever les décimes sur les bénéfices ecclésiastiques, et à s'emparer des héritages des évèques et des archevêques morts depuis son exaltation.
Néanmoins, avant de mettre ce dernier projet à exécution, il chercha à se rendre favorables les docteurs de l'Université, et il leur accorda de grands privilèges. Mais ses démarches n'eurent pas le résultat qu'il en attendait; le coi'ps universitaire repoussa les prétentions du saint-père, et dans une assemblée solennelle prit les conclusions suivantes : « Il ne sera accordé en France aucun subside au pape; et s'il veut contraindre les citoyens par la force temporelle ou par les censures spirituelles à lui payer un tribut, ses collecteurs, ses légats et lui-même seront déclarés ennemis du r9i, et punis comme tels dans leurs biens et dans leurs personnes. »
Cette décision eiit découragé tout autre que Jean XXIII ; mais un prêtre ne renonce pas aussi facilement à ses desseins ; il changea seulement ses batteries. Ne pouvant dépouiller les peuples sous le prétexte des dîmes, il adressa au roi Charles et à l'Université des lettres suppliantes pour leur réclamer des secours en hommes et en argent, afin qu'il piît résister aux ennemis de l'Église, qui s'étaient réunis, disait-il, à l'impie Ladislas pour rétablir l'antipape Grégoire XII sur le saint-siége. Il adressa également des bulles aux évèques du royaume et au Parlement de Paris, affirmant au nom du Christ, que si on ne lui envoyait pas d'argent, il lui serait impossible de sauver la religion de l'abîme oiî le schisme l'avait précipitée. Jean mendia avec une onction si persuasive, que les seigneurs, les prélats, le Parlement et l'Université elle-même consentirent à lui accorder quelques secours.
Sa Sainteté fut plus heureuse en Provence, en Savoie, dans le Portugal, dans r,\chaïe, dans la Macédoine et dans les îles de la mer Egée qui étaient
encore au pouvoir des chrétiens; les princes qui gouvernaient ces contrées autorisèrent le pape à lever des décimes sur le clergé et à piller les fidèles ; cô qui le mit en état de poursuivre ses projets contre Ladislas. Il fut du reste fort bien secondé par Louis d'Anjou, qui avait hâte de réunir sur sa tête la double couronne de Naples et de Sicile; les deux alliés rassemblèrent leurs forces et marchèrent contre les troupes du roi de Naples, qu'ils rencontrèrent sur les bords du Garigliano.
Dans la nuit, l'armée des confédérés passa la rivière, partie à gué et partie sur des pontons, et tomba sur les troupes de Ladislas à la pointe du jour. « L'attaque commença de part et d'autre avec des cris terribles, dit le moine de Saint-Denis dans sa chronique; au même instant, l'air fut obscurci d'un nuage de traits qui portèrent la mort dans tous les rangs. Alors les combattants se joignirent et s'attaquèrent à l'arme blanche, avec une fureur telle que les soldats paraissaient èli'e des bêtes féroces plutôt que des hommes ; il y eut une mêlée affreuse, dans laquelle on ne voyait que des épées, des lances et des haches qui se levaient et s'abaissaient avec la rapidité de l'éclair. Les ruses de guerre furent oubliées ; soldats et chefs, tous ne songeaient qu'à égorger ; enfin le nombre triompha ; les bandes de Ladislas furent taillées en pièces, et lui-même ne put échapper au vainqueur qu'en se sauvant dans un château voisin, appelé Roche-Sèche, où il avait trois mille hommes de réserve. Lorsque le carnage eut cessé, le pillage commença; et l'inepte Louis d'Anjou, au lieu de poursuivre les débris de l'armée sicilienne et de profiter de la victoire qu'il avait remportée , s'endormit dans l'enivrement du succès et retourna triomphalement à Rome, traînant à sa suite ses prisonniers et les étendards enlevés à Ladislas. Il fut reçu à son entrée dans la ville sainte par le pontife, entouré de ses cardinaux et d'un nombreux clergé ; le porche de la basilique de Saint-Pierre fut pavoisé comme pour un triomphateur, et les drapeaux, encore tout souillés de sang, furent arborés sur le maître-autel. »
Balthasar renouvela ensuite les anatbèmes prononcés contre le prince vaincu, excommunia ses descendants jusqu'à la troisième génération, les déclara déchus des trônes de Naples et de Jérusalem , et couronna solennellement le vain([ueur.Mais pendant que l'on célébrait par des fêtes le succès du prince français, çon compétiteur raUiait les débris de son armée et levait de nouvelles troupes ; de sorte qu'il fut bientôt en état de tenir la campagne et de reprendre les hostilités, tandis que Louis d'Anjou, qui avait laissé son armée se désorganiser, se trouva dans l'impossibilité de lutter contre Ladislas, et fut obligé de repasser en France.
Jean XXIII, qui se voyait exposé par ce départ précipité à de cruelles représailles, songea à sa sûreté personnelle, et se hâta d'envoyer des agents secrets à Ladislas pour négocier la paix ; le prince, qui était encore sous l'impression de sa défaite, accueillit avec joie les propositions du pape, et conclut un traité dont les conditions étaient également honteuses pour les deux partis. Balthasar reconnaissait Ladislas légitime roi de Naples, s'engageait à le remettre en
possession de la Sicile, et à lui fournir des troupes; il le nommait grand gonfalonier de TEglise romaine, et attachait à le titre une pension de deux cent mille ducats, liyi)otlu'i[uée sur les viles d'Ascoli, île Viterbe, de Pérouse et de Bénévent: enfin il lui Taisait l'entière remise de la rente de quarante mille ducats que Naples devait au saint-siége depuis dix années. De son côté, Ladislas s'engageait à reconnaître Jean XXIII seul légitime souverain de rÊij;lise ; il faisait serment de contraindre Grégoire XII à renoncer au pontificat, en lui donnant en échange une pension de cinquante mille ducats, le gouvernement delà Marche dAncône, et trois chapeaux de cardinaux pour ses parents.
En conséquence de ce singulier traité, le prince signa la déclaration suivante : « Après avoii- douté (pielque temps de la régularité de lu promotion de IJalthasar Cossa à la chaire apostolique, nous avons recherché les lumières de la vérité, et il a plu à Dieu de nous faire connaître que Jean XXIII avait été élu canoniquement. C'est pourquoi, en notre nom et en celui de tous nos sujets nous lui prêtons serftent d'obédience et de fidélité. »
Pendant la conclusion de ce marché entre l'autel et le trône, Grégoire se trouvait enfermé à Gaëte, sous la protection du prince qui venait de le vendre à son ennemi. Quoique prisonnier, le saiul-père ne voulut pas céder, et dès qu'il eut connaissance de cette trahison insigne, il assembla sa cour afin de déterminer le meilleur parti à prendre pour échapper au péril.
On décida immédiatement que le pape et ses cardinaux s'embarqueraient pour la Marche d'Ancône et iraient réclamer l'appui de Charles Malatesta, duc de la province. Grégoire vint en effet fixer sa résidence à Rimini, d'où, selon la coutume des papes, il foudroya d'anathèmes tous ses comiétiteurs ainsi que leurs adhérents.
Depuis son traité avec le roi de Naples, Jean XXIII gouvernait Rome en despote absolu, accablant les citoyens d'exactions, et n'épargnant ni ses cardinaux ni les officiers de sa cour, car Théodoric de Niem rapporte qu'il invitait les ecclésiastiques de son obédience à des festins pour faire un appel à leur bourse, sous le nom de collecte de la cène. «Voici, ajoute l'auteur, comment le saint-père s'y prenait : Il faisait verser à ses convives des vins généreux, et quand l'ivresse avait gagné toutes les tètes, il appelait des camériers qui présentaient des urnes vides dans lesquelles chacun mettait son offrande. Ceux qui se dispensaient d'assister aux orgies deB ilthasar Cossa n'échappaient point pour cela à sa cupidité; les officiers de la chambre apostolique venaient le lendemain leur présenter des quittances de sommes empruntées au saint-père; ceux qui prétendaient ne point avoir de dettes étaient immédiatement arrêtés, conduits dans les cachots du ^■atican,et torturés par les inquisiteurs, qui les forçaient, selon l'expression pittoresque de Jean, « à délier la bourse. »
II établit en outre des impôts sur le vin, sur les blés, sur le sel, et même sur la main-d'œuvre des artisans, enfin, à l'exemple des rois de France, il altéra les monnaies et ruina entièrement le commerce de l'Italie inférieure. Toutes les richesses qu'il arra-
chait aux peuples étaient partagées entre ses concubines et ses mignons, ou étaient englouties dans des travaux de bâtisses inutiles ou ridicules; c'est ainsi qu'il dépensa des sommes prodigieuses pour faire relever la muraille intérieure du bourg de Saint- Pierre, et pour faire pratiquer un chemin dérobé entre les parois des murailles, afin de pouvoir introduire secrètement dans son palais les victimes de ses débauches ou de sa tyrannie.
Malgré lu paix apparente qui existait entre le pontife et le roi de Naples, ces deux ambitieux ne s'en faisaient pas moins une guerre secrète, comme il fut aisé de le voir à l'occasion du concile qui avait été convoqué au Vatican pour confirmer les actes du synode dcPise. Le prince défendit àJean de retarder l'époque de celte assemblée, et sur son refus d'optempérer à ses désirs, il fit occuper les environs de Rome par ses troupes et empêcha les prélats étrangers d'entrer dans la ville sainte. Il en résulta que cette réunion fut très-peu nombreuse, quoique le pontife lui donnât orgueillffusement le titre de concile œeuménii(ue.
Clémangis rapporte un incident fort bizarre qui vint malencontreusement troubler les délibérations de ce conciliabule : « Dès l'ouverture de la première session, dit-il, après la célébration de la messe du Saint-Esprit, on vit tout à coup un hibou s'envoler d'un angle de l'église et venir s'abattre sur la draperie du trône pontifical, d'où il regardait fixement Jean XXIII. Chacun des prélats manifestait son étonnement de ce que cet oiseau, ennemi de la lumière, sortait en plein jour de sa retraite ; les uns en tiraient de funestes présages, les autres ne pouvaient s'empêcher de sourire, et disaient que le Saint-Esprit avait pris une forme étrange pour descendre au milieu d'eux ; le pape seul, dominé par une crainte superstitieuse, ne put soutenir l'immobilité du regard fauve du hibou ; il descendit de son trône et sortit Je la basilique; les assistants suivirent son exemple, et laissèrent le champ libre à l'oiseau de Minerve. Le lendemain la même scène se renouvela ; à peine le protonotaire eut-il commencé la lecture du programme du concile, que le hibou prit son vol, et après avoir fait plusieurs fois le tour de la nef, vint comme la première fois s'abattre sur le dais pontifical. Jean, plus maître de lui que la veille, resta calme, et ordonna aux Pères de tuer cet animal qui venait troubler leurs saintes déhbérations. Aussitôt les cardinaux, les évêques, les abbés poursuivirent le hibou en jetant après lui leurs crosses et leurs bonnets, le traquèrent de toutes parts et le firent tomber haletant sur le maître-autel, où il fut écrasé par un cardinal. »
Le calme s'étant rétabli dans l'assemblée, on reprit le cours des séances ; on s'occupa d'abord de régulariser les préceptes qui commandaient de livrer aux bourreaux les réformateurs dont les doctrines étaient contraires aux croyances de l'Église romaine, et tendaient à renverser l'autorité pontificale.
Voici la bulle qui fut rendue à cette occasion : « Ainsi donc, comme il s'est élevé des esprits audacieux, des docteurs infâmes qui osent condamner la puissance souveraine que le vicaire du Christ a reçue de Dieu lui-même, nous les dénonçons aux fidèles
JEAN XX III
comme de.-, cuiiupleurs de la foi, qui veulent écraser la religion sous les débris de l'Eglise el nous rangeons parmi eux les commentateurs des écrits de l'abominable Jean Wiclel', cet infâme hérésiarque qui appelle les papes de simples évêques, qui les accuse d'avoir anéanti les dogmes, le culte et la morale évangélique , et d'avoir assujetti les fidèles aux pratiques et aux pompes du paganisme! Ce rhéteur philosophe a tant soufflé son esprit de cor-
ruptmn dans toutes les écoles de la chrétienté et dans les universités, nous avons résolu de suivre les conseils de l'Apôtre et d'exterminer les hérétiques jusqu'au dernier, parce qu'un atome de levain suffit pour corrompre toute la pâte.
« Néanmoins, avant de prononcer une sentence tenible contre les coupables, nous avons voulu éclairer notre esprit des lumières de nos cardinaux, de nos évêques et do nos docteurs orthodoxes; et
Marche triomphale des Inquisiteurs en Espagne
c'est après une délibération solennelle que nous avons condamné les ouvrages de l'Anglais Wiclef, son Dialogue, son Trialogueetsesautres opuscules, comme fauteurs d'hérésies; en conséquence denotre décision, ils seront briilés publiquement dans tous les royaumes de la chrétienté; et les adeptes de l'excommunié seront livrés au saint tribunal de l'Inquisition ))our être torturés; car le Christ a dit : !Si queliju'un ne demeure pas en moi, il est contre moi; il sera arraché comme le sarment; il deviendra sec, on le jettera au feu et il brûlera ! •>
C'était la première fois que les papes rendaient une bulle contre les doctrines réformistes, qui se produisaient déjà sousla dénomination dellussisme, du nom de Jean Hus, le continuateur de Jean Wiclef, et qui devaient bientôt séparer les chrétiens d'Occident en deux sectes puissantes, les protestants et les catlioli(|iu's ou ])apistes.
Qudique Jean XX III parût triompher à Rome, ses compétiteurs n'en exerçaient pas moins la souveraine autorité dans leurs résidences; Grégoire XII fulminait des anathèmes dans la Marche d'Ancôue, et
Benoît XIII s'alTermissail dans le loyauiuo d'Aragon en confirmant rusurpation de Ferdinand, comte d"Urgel, et en lui transmettant les droits des létritimos souverains de ce royaume sur la Sicile, sur la Sardais^ne et sur l'île de Corse; il y mettait toutefois pour condition que le prince lui fournirait chaque année trois galères armées, une somme de cent mille ducats et des troupes en nombre suffisant pour sa défense.
Pierre de Luna, ennuyé, de son inaction, voulut, pour se distraire, convertir les juifs arasfonais, et indiqua des conférences publiques à Tortose , alin de confondre, disait-il, tous les docteurs hébreux. Le savant rabbin Salomon, le célèbre Ben Virga et Vidal, ainsi que plusieurs Israélites d'un profond savoir, se rendirent à cette assemblée. Benoît les reçut avec une grande aménité, et leur parla en ces termes : <■' Honorables Hébreux, débris d'une nation autrefois chérie de Jéliov;di, et maintenant rejetée du sein de Dieu, enfants de David, soyez les bienvenus dans le temple du Christ, et osez professer avec courage devant nous la foi de Moïse. » Ensuite il fit la lecture d'un long sermon commen<;ant par ces paroles d'Isaïe : « ^"enez, débattons nos droits hardiment.... Mais si vous êtes rebelles, vous serez consumés par l'épée. »
(^uand il eut terminé son discours, le rabbin Vidal prit la parole, sans être effrayé par le texte menaçant du prophète, et rétorqua tous les arguments du pontife avec une force de logique et une élégance de dialectique qui fit l'admiration des assistants. Au rapport de l'historien juif Abunstroc, ses coreligionnaires eurent les avantages dans cette lutte théologique ; au contraire, si l'on ajoute foi aux assertions de Surita, auteur des Annales d'Aragon, et au chroniqueur Nicolas Antoine, le pape obtint un succès prodigieux et convertit des juifs par milliers. Cette dernière opinion n'est guère admissible, puisque ce fut à la même époque que Benoît publia ses constitutions contre les Israélites, fit fermer leurs synagogues, leur défendit d'exercer aucun négoce ni de prêter de l'argent, et les déféra aux tribunaux de l'Inquisition, celte terrible institution qui couvrait de bûchers le sol de l'Espagne, de la Gasiille, de la Navarre, du Portugal et de l'.^ragon, depuis le commencement du quatorzième siècle, et qui, plusieurs fois chaque année, renouvelait ses sacrifices humains en l'honneur de la Divinité!
Le schisme avait bien influé sur les dominicains et sur les familiers du saint office, puisque les uns reconnaissaient Benoît, les autres Grégoire XII ou Jean XXIII, mais les peuples des Espagnes n'avaient rien gagné à ces débats. Au heu d'un grand in([uisiteur ils en avaient trois, et suivant que la fortune favorisait tel ou tel parti, celui qui triomphait, voulant l'emporter sur son devancier par la magnificence des auto-da-fé, augmentait le nombre des victimes fpii devaient être livrées aux flammes.
Avant l'arrivée de Benoît, des tribunaux extraordinaires avaient été établis par ses compétiteurs dans les provinces des Algarves et de Valence, afin de multiplier et de faciliter les recherches des inquisiteurs; le pape les suspendit de leurs fonctions, non par un motif d'humanité, mais uniquement parce
qu'ils étaient ilévouo de nouveaux tribunaux.
SCS ennemis, cl il institua
Sa bulle indi((uait les règles générales que devaient suivre les in([uisiteurs dans l'exercice do leur redoutable ministère, et (juels étaient les crimes dont ils devaient poursuivre la vengeance.
« Par notre souveraine autorité et au nom de Celui qui nous a conféré un pouvoir absolu sur la terre et dans les cieux, nous déclarons, dit le saintpère, entachés d'hérésie, et nous déférons au saint tribunal de l'Inquisition :
" 1" Ceux qui, dans leurs blasplièmes , auront énoncé des principes hétérodoxes sur la toute-puissance ou sur les attributs de la Trinité divine, lors même qu'ils les auraient proférés dans l'emportement de la colère ou dans le délire de l'ivresse;
« 2° Ceux qui sont adonnés a la magie noire, aux divinations, aux enchantements, aux sortilèges, et dans leurs opérations se servent de paroles outrageantes pour la religion ;
« 3° Ceux qui font des pactes avec les esprits des ténèbres pour en obtenir des faveurs, et qui leur jurent obéissance, foi et adoration sur le livre intitulé la Clavicule de Salomon;
« k" Ceux qui, après avoir été excommuniés, restent une année entière sans racheter leur absolution, ni satisfaire à la pénitence qui leur avait été imposée;
« 5° Ceux qui admettent la foi orthodoxe, mais qui se refusent à une obéissance aveugle envers le pape, et qui ne le reconnaissent point comme vicaire du Christ et le chef suprême des fidèles;
« 6° Les receleurs, fauteurs et adhérents des hérétiques et des schismatiques;
« 7° Ceux qui condamnent l'institution sacrée du tribunal de l'Inquisition ou qui mettent des obstacles à la marche de sa justice;
<i S" Tous les souverains, les princes ou les gouverneurs de royaumes, de provinces et de villes qui ne prendront pas la défense de l'Eglise lorsqu'ils en seront requis par les inquisiteurs;
« 9° Les gens de loi qui favorisent les hérésies, en aidant de leurs conseils les schismatiques, et qui cherchent à les enlever à la justice des inquisiteurs ;
« 10° Toutes les personnes qui donnent la sépulture ecclésiastique aux excommuniés, attendu que les morts, dénoncés comme hérétiques, ne peuvent être soustraits aux supplices qu'ils ont mérités, leur mémoire devant être flétrie, leurs ossements exhumés et brûlés, et leurs biens confisqués au profit du saint-siége;
« Enfin, tous les écrivains dont les ouvrages renferment des propositions contraires à la foi ou à l'obéissance due au pape, ou qui émettent des principes dont les conséquences pourraient conduire à l'hérésie. »
Quoique ce décret soumît à la juridiction des inquisiteurs toutes les personnes coupables des déUts compris dans ces catégories, il exceptait cependant les papes, les légats, les nonces et les officiers du saint-siége ; lors même qu'ils étaient reconnus hérétiques, les inquisiteurs n'avaient pas le droit de les poursuivre sans un ordre spécial de la cour pontificale. La même prérogative s'étendait aux chefs de quelques diocèses, mais non jusqu'aux princes, qui
JEAN XXIII
étaient tous juslioiables de la sainte Inquisition, et Itouvaient être liviés aux ilammes des bûchers comme les derniers de leurs sujets.
Pendant que Benoît désolait l'Espagne avec ses légions d'inijuisiteurs, Jean XXIIl poursuivait le cours de ses infamies en Italie; enfin, il devint tellement en exécration aux Romains, que Ladislas résolut d'exploiter à son profit la haine dont il était l'objet, de renverser son autorité et de s'emparer de la ville sainte. A cet efîet, il organisa une conspiration, et gagna, à prix d'or, plusieurs compagnies de soldats, espèce de gens qui sont toujours prêts à se vendre. Quand toutes ses mesures furent prises, le prince se présenta devant Rome avec quelques troupes d'élite, pénétra dans l'enceinte de la basilicjue de la Sainte-Croix de Jérusalem, par une ouverture fjui avait été pratiquée aux remparts, et se jeta dans les rues. Alors commença un massacre effroyable; tous les évêques, les prêtres et les moines qui tombèrent entre les mains des soldats furent nnpitoyalilement massacrés, les religieuses furent violées, les églises pillées, les couvents incendiés; et la rage de ces forcenés ne se ralentit que quand ils n'eurent plus la force d'égorger.
Ladislas se porta ensuite au Vatican pour arrêter le pape, qui, fort heureusement pour lui , s'était sauvé avec ses cardinaux dès le commencement de l'action ; le vainqueur fut obligé de se borner au pillage du palais pontifical; il lit main basse sur les ornements sacrés de la chapelle, sur les joyaux, sur les reliques des saints qui étaient enchâssées dans des boîtes d'or ou d'argent massif et ornées de pierres précieuses.
Là ne s'arrêtèrent pas les profanations ; par les ordres du roi de Xaides, les soldats transformèrent la basilique de Saint -Pierre en caserne, firent manger leurs clievaux sur l'autel de l'Apôtre, et de chacune des chapelles de cette magnifique église ils firent des lieux de débauche*. Les statues de Jean XXIII furent brisées, ses bannières arrachées, et après quinze heures d'une lutte opiniâtre, Ladislas chassa tous les partisans du pape, et se trouva maître absolu dans Rome.
Les citoyens furent pressurés par le nouveau tyran, ainsi qu'ils Pavaient été par Jean XXIII, « de telle sorte, dit un ancien auteur, qu'il semble réellement (jue les papes et les rois se plaisent à montrer aux peuples que leur institution n'est rien moins que divine, et ipie le mieux serait de les occire tous. »
Tout en surveillant la levée des contributions forcées dont il avait frappé la ville sainte, Ladislas ne perdait pas de vue les avantages qu'il pouvait tirer de sa position. En politique habile, il résolut de ne donner ni relâche ni repos à son ennemi ([u'il ne l'eût terrassé ; et il envoya à la poursuite de Jean une troupe de cavaliers, qui le chassèrent successivement de Sutri, de Viterbe, de JMontefiascone et de Sienne. Pressé par le danger, le saint-père voulut se mettre sous la protection d'une ville puissante qui fût en état de résister à son ennemi, et il s'adressa aux Florentins pour obtenir la permission de se réfugier dans leur cité; sa demande ayant été rejetée, il se rabattit sur Boloirne, où il avait encore conservé une grande prépondérance.
Néanmoins, se voyant traqué comme une bête fauve, et redoutant d'être bientôt assiégé dans son dernier asile, Jean se décida à traiter avec l'empereur Sigismond, afin de ressaisir avec son appui toute son autorité sur l'Italie. Les ambassadeurs chargés de cette importante mission étaient les cardinaux Ciialant et Zabarelle, et le célèbre moine grec Manuel Chrysoloras, le régénérateur des belles lettres en Occident. Leurs instructions portaient qu'ils devaient s'entendre avec Sigismond pour déterminer l'époque de la tenue d'un concile, et qu'ils s'opposeraient de toutes leurs forces à ce qu'on choisît pour lieu de réunion une ville dépendante de l'empire. Or il arriva que l'empereur demanda précisément f[ue Constance, ville du duchi'' de Souabe, fût désignée pour le lieu des conférences ; et sa volonté à cet égard fut si formellement exprimée aux députés, que ceuxci se trouvèrent obliges d'y adhérer.
Jean, informé du résultat des négociations, maudit la fatalité qui le contraignait à convoquer le concile dans un pays étranger, et à se livrer pieds et poings liés à un prince cjui avait été autrefois son ennemi. Néanmoins, comme il ne lui restait pas d'autre parti à prendre que celui de la soumission, il dissimula son mécontentement, et fit solliciter une entrevue particulière avec l'empereur. Sigismond accéda à la prière du pape, et vint le recevoir àLodi; mais toute l'éloquence de Jean ne put changer la détermination du prince, et il fut obligé d'accepter la ville de Constance pour la tenue du synode.
Ces préliminaires arrêtes, le pape quitta l'empereur et retourna à Bologne, auprès de François (ionzague,uu de ses partisans. 11 y était à peine installé, qu'on apprit la nouvelle que Ladislas accourait à la tête d'une armée considérable pour assiéger le saintpère dans sa résidence. Aussitôt les cardinaux furent pris d'une panicjue et désertèrent la cour pontilicale jusqu'au dernier; Jean, seul, attendit son ennemi sans frayeur; la raison en était toute simple; il avait pris ses mesures pour le l'aire empoisonner par une de ses maîtresses.
Monstrelet, chroniqueur contemporain, raconte ainsi la mort du roi de Naples : « Ce prince ne pouvait pas vivre de longues années, parce qu'il était trop abandonné à la débauche et parce qu'il avait excité trop de haine par ses cruautés; aussi mourut-il empoisonné d'une manière infâme. Une de ses maîtresses, la fille d'un médecin vendu à Jean XXIII, devint l'instrument de la vengeance du pape. Par les conseils de son père, elle fit usage d'une pré]Kuatiou empoisonnée, qu'il lui assurait être un puissant aphrodisiaf(ue capable de ranimer les ardeurs de Ladislas; elle en frotta les poils qui entourent le siège de la pudeur, et après une nuit de voluptés , son amant mourut dans ses bras ! »
Léonard Arétin et Antoine de Florence, contemporains de Ladislas, sont d'une opinion différente ; ils aflirment que ce roi mourut d'une maladie honteuse {(ui lui avait rongé les parties naturelles. Cette assertion détruirait l'opinion générale qui attribue l'apparition du mal vénérien. aux relations des Espagnols avec les femmes du nouveau continent; et ce f(ui semblerait confirmer que l'origine de ce mal iiontcux a précédé l'époque de la découverte de l'A-
HISTOIRE DES PAPKS
La chambre à coucher du pape
rnérique, c'est une ordonnante très- curieuse de la reine Jeanne de Naples, pendant son séjour à la cour de Clément VI, en 1347, c'est-à-dire cent quarantecinq ans avant le voyage de Christophe Colomb. La reine enjoignait aux courtisanes de la ville d'Avignon, la résidence des papes, de ne point sortir d'un grand monastère situé près du couvent des Augustins, 'qui
leur était affecté. «Les fdles et femmes folles de leur corps, ainsi s'exprime l'ordonnance, seront soumises à une abbesse qui sera nommée chaque année par le consul ; toutes porteront l'aiguillette rouge sur l'épaule. Quant à celles qui auront contracté lo mal provenant de paillardise, et qui n'en feront pas la déclaration, elles subiront la peine du fouet et du bannissement. »
JEAN XXIII
L'empereur Sigismond
D'après les témoignages des divers historiens, et surtout en raison de ce document authentique, ne serait-on pas en droit de conclure que le mal alïVeux qui infecte les générations depuis plusieurs siècles, s'est déclaré pour la piemièrc fois dans la ville d'Avignon, la résidence des prêtres, des cardinaux et des papes?...
Ladislas mort, le saint-père quitta Bologne et se rendit au concile de Constance : i)réalablement il s'était ménagé des appuis, dans le tas d'un revers, et avait fait un traité d'alliance avec le duc d'Autriche, qu'il avait nommé capitaine général des troupes de l'Eglise romaine, en allectant à son titre une pension de six mille llnrins sur le trésor apostolique; il avait également acheté la protection de Buiehard, marquis de Hade, et de Jean, comte de Nassau, électeur de Ma\j lee, moyennant une somme de seize mille llorins d'or.
Quoiqu'il eût pris toutes les pn'cautions que commandait la prudence, .lean ne laissait pas que de redouter les conséquences d'un concile qui pouvait prononcer sa déposition, lui enlever la tiare, et il était
bien résolu à le dissoudre, sous cpielque prétexte, dès que les Pères seraient assemblés.
Plusieurs écrivains qui accompagnaient le saintpère dans son voyage racontent divers incidents qui montrent combien son esprit était tourmenté, et quelles étaient ses inquiétudes sur les résultats des conférences. «Pendant que nous étions sur la montagne de l'.Vrlberg, dans le Tyrol, dit Théodoric deNiem, le [lape tomba de cheval, et nous accourûmes pour le relever en lui demandant s'il était blessé. — Non! de par tous les diables ! s'écria-t-il ; mais celte chute est de sinistre présage et m'indique (|ue j'aurais mieux fait de rester à Bologne. » Et regardant dans la vallée la ville de Constance, il ajouta : « Je crois bien que c'est ici la fosse où l'on attrape les lions et les renards ! »
Enfin, le 18 octobre liU, il lit son entrée dans la cité et y trouva di^à réunis les ambassadeurs de tous les rois de l'Europe, des seigneurs, des ]irinc's, ■ une foule d'évèipies, d'archevêques, les légats de Gn'-i,'oire XII et de Benoit XIII, et des dép;itations de tous les corps de métiers. D'après les détails qui
nous ont été conservés diins le manuscrit ileRrosliiu, l'assiMiibloe romplait quatre patriarches, vingl-liuit larilinaiix, tn'iilo nu'lropolilains, deux ccut six évèquos, trenle-trois évoques titulaires, deux cent trois abbés, dix-huit auditeurs du sacré palais, quatre cent quarante docteurs en théologie ou en droit, vingt-sept protonotaires, deux cent quarante scripteurs de bulles, cent vingt-trois procureurs du pape, vingt-quatre sportulani ou distributeurs doffrandes, \ingt-luiil bedeaux du consistoire, cent vingl-liuil comtes, six cents barons ou genlilsliommes ; à l'assemblée s'étaient joints quarunle-huit orfèvres avec leurs commis, quatre ccut cinquante drapiers avec leurs employés, vingt-deux chaussctiers avec leurs garçons, quatre-vingt-six pelletiers, quatre-vingthuit charpentiers et serruriers, environ trois cents cabaretiers ou aubergistes avec leurs valets, soixantedouze banquiers ou changeurs, soixante-cinq apothicaires, trois cent trente-six barbiers, cinq cent six ménétriers, sept cent dix-huit femmes publiques, pour le service particulier des membres du concile; on y comptait en outre, vingt-sept ambassadeurs de rois, ducs ou comtes, et enfin un grand nombre de députés d'évèques, de villes et d'universités.
Dans son discours d'ouverture, Sigismond prévint lesPères qu'il les avait convoqués pour prendre avec eux des mesures propres à rétablir la paix dans l'Eglise en faisant cesser le schisme; qu'eu conséquence il croyait utile à la cause de former des réunions où Jean XXIII lui-même ne serait point admis, afin que les débats ne fussent pas entravés par sa présence. Le rusé pape, qui connaissait la vénalité de ceux qui devaient le juger, n'éleva aucune objection, et feignit même de vouloir rester étrange)' aux délibérations ; mais ses agents manœuvrèrent avec tant d'habileté, et surent employer si à propos les présents, les offres de pensions, de titres, de bénéfices, les menaces et les promesses, que les membres influents de l'assemblée passèrent à son parti et le rendirent maître du concile.
Tout allait au gré de ses désirs, lorsque, mallieurcusement pour lui, on eut vent de ce qui se passait ; l'empereur, pour déjouer ses savantes combinaisons, décida que les votes seraient recueillis par nation et non par personne ; puis, sans laisser au pontife le temps de former de nouvelles intrigues, il mit aux voix la proposition tendant à déclarer le saint-siége vacant; ce qui fut accepté. Enfin, et toujours séance tenante, on vint présenter à Sa Sainteté une formule de cession ainsi conçue : « Moi, Jean XXIII, je déclare, je m'engage cl je jure à Dieu et à ce sacré concile de donner librement et de mon plein gré la paix à l'Église par ma cession pure et simple du ppntificat, ce que je promets d'exécuter aussitôt que Benoit XIII et Grégoire XII auront renoncé à leurs prétendus droits, ou même s'ils viennent à mourir.» Après bien des difficultés, le saint-père consentit à la lire à haute voix dans l'assemblée; quand il fut arrivé à ces paroles : « Je jure, » il se mit à deux genoux, et étendant la main sur un Christ, il fil serment d'observer toutes les conditions indiquées dans la formule de cession.
Aussitôt l'empereur se leva et engagea les Pères à procéder à l'élection d'un nouveau pape ; mais à cette
proposition, Jean bondit sur son siège, déclara <ju'il était à bout de concessions, et menaça de quitter Constance si le juiiu'e ]K'rsistait dans ses jirojels criminels. Pour tcute ré|)onse, Sigismond ordonna à ses officiers de placer des gardes à toutes les portes de la ville, et il signifia au pontife qu'il eiît à souscrire son abdication sur l'heure même et sans aucune restriction. Jean XXIII refusa formellement d'obéir au prince, l'appela fou, ivrogne , barbare, gueux, mendiant, et le menaça des foudres ecclésiasti |ues. Sigismond, n'osant point sévir contre lui, se contenta de le faire reconduire à son palais, et donna ordre de le garder à vue. Néanmoins Jean parvint à tromper la vigilance de son ennemi ; et un soir, la veille d'une grande fête, après avoil fait enivrer les soldats commis à sa garde, il se déguisa en palefrenier et sortit siu' un mauvais cheval, couvert d'une grosse casaque de toile et ayant une arbalète suspendue à "l'arçon de sa selle ; il gagna sans difficulté la ville de Schaflhouse , oîi le duc d'Autriche, qui avait favorisé sa fuite, vint le retrouver.
De cette résidence, Jean écrivit à ses officiers qu'ils eussent à se rendre auprès de lui, sous peine d'excommunication ; il adressa également une lettre au roi Charles VI, au duc d'Orléans et à l'Université de Paris, pour donner des explications sur sa conduite, et afin de rendre l'empereur et le concile suspects à la cour de France; il poussa même l'impudence jusqu'à écrire à Sigismond qu'il ne s'était pas retiré du concile par crainte, mais seulement par raison de santé, et pour venir respirer un air plus pur que celui de Constance. Comme il ne se trouvait pas assez en sîu'eté à Sehaflliouse, il vint s'établir à Lauffenbourg sur le Rhin, en ayant soin toutefois, avant son départ, de faire dresser par un notaire, et en présence de témoins, une protestation par laquelle tous les actes qu'il avait signés au concile étaient déclarés nuls et non avenus , comme lui ayant été arrachés par la violence.
Huit jours étaient à peine écoulés que le saint-père abandonnait encore cette dernière résidence, sur la nouvelle que l'empereur se préparait à attaquer le duc d'Autriche, son allié ; il se retira à Fribourg, dans le Brisgau, place réputée imprenable. Dès lors, Jean put, à son tour, imposer des conditions à ses ennemis ; il envoya aux Pères du concile une déclaration portant qu'il était prêt à retourner à Constance, si les ambassadeurs et les princes de toutes les puissances s'engageaient à lui donner un sauf-conduit et à ne point attenter à sa liberté, quelque chose qu'il lui convînt de faire; et que, dans le cas où l'on prononcerait sa déchéance du saint-siége, on lui conserverait le titre de légat perpétuel d'Italie, avec la jouissance, sa vie durant, de la province de Bologne,, du comtU d'Avignon, d'une pension de trente mille fiorins d'or, hypothéquée sur les villes de Venise, de Florence et de Gênes ; en outre, qu'il ne relèverait d'aucune puissance au monde, et qu'il ne serait obligé de rendre compte à personne de ses actions.
Ces ouvertures donnèrent quelque espoir aux Pères du concile d'entrer en arrangements avec Balthasar Cossa, et ils s'empressèrent de lui envoyer des députés à Fribourg. Ce pape éhonté leur donna audience dans sa chambre à coucher, étant encore au
JEAN xxiir.
lit et dans une position tellement indécente, que les ambassadeurs pouvaient se croire à une cérémonie des chaises percées; les pieux prélats restèrent néanmoins auprès de lui, et parurent même prendre plaisir à écouter des récits obscènes, tant ils avaient à cœur de réussir dans leurs négociations; ensuite, ils lui rendirent compte de tout ce qui s'était passé en son absence au concile et du désir qu'exprimaient les Pères de le voir au milieu d'eux. Leur harangue terminée, Jean lit cette réponse : « Non, je n'irai point me mettre dans la gueule du loup; retournez à ce concile maudit, mélange impur de rois, de savetiers et du lillos d'amour ; dites à. ceux qui vous ont envoyés que je les excommunie, et que je ne leur accorderai jamais ni trêve ni repos. »
Les députés reprirent, confus et humiliés, le chemin de Constance, et annoncèrent à leurs collègues le mauvais succès de leurs démarches. Alors on continua les séances et lesinformationscontreJeanXXIII, afin de procéder immédiatement à sa déposition.
Jean Gerson, chancelier de Paris, nommé rapporteur dans cette affaire, lut en pleine audience un acte d'accusations atroces, toutes appuyées de preuves matérielles et irrécusables. Il déclara qu'il était formellement démontré que Jean XXIII s'était élevé au pontificat en faisant empoisonner son prédécesseur par son médecin Daniel de Sainte-Sophie, et qu'il avait ensuite empoisonné celui-ci avec du vin de Chypre, pour n'avoir pas à redouter les indiscrétions d'un complice; qu'il avait violé trois cents jeunes religieuses de différents couvents; qu'il avait eu des relations incestueuses avec la femme de son frère ; qu'il s'était livré à des actes de sodomie avec de jeunes moines, et que plusieurs en avaient contracté des llux de sang dont ils étaient morts ; qu'il avait abusé d'une famille entière, composée de la mère, du fils, de trois jeunes sœurs, dont la plus âgée avait ,à peine douze ans, et que le père seul était parvenu à se soustraire à ses horribles caresses ; qu'il avait trafiqué des évêchés, des saints ordres, des indulgences, des taxes, des grâces et même des excommunications ; enfin, qu'il avait fait torturer des milliers d'innocents à Bologne et à Rome.
En conséquence de ces faits, les Pères rendirent la sentence suivante : « Le concile général de Constance, après avoir invoqué le nom du Christ, et après avoir examiné les accusations portées contre Jean XXIII et établies sur des preuves irrécusables, prononce, décerne et déclare que Balthasar Cossaest l'oppresseur des pauvres, le persécuteur des justes, la colonne des méchants , l'idole des simoniaques, l'esclave de la chair, la lie des vices, un homme dépourvu de toute vertu, un miroir d'infamie, un diable incarné; conrme tel, le dépose du pontificat, défendant à tous les chrétiens de lui obéir ou de l'appeler pape. En outre, le concile se réserve de le pu- ,nir de ses crimes selon les lois delà justice séculière, etdo le poursuivre comme pécheur obstiné et endurci, nuisible et incorrigible, dont la conduite est abominable et les mœurs infâmes; comme simoniaque, ravisseur, incendiaire, perturbateur de la paix et de l'union de l'Église; comme traître, meurtrier, sodomile, empoisonneur, incestueux, corrupteur de reli- ' gieuses et de jeunes moines II ! » Le décret des
Pères renfermait cinquante-quatre articles dont l'é- \ vêque de Posnanie fit publiquement la lecture, et '■ vingt autres qui furent tenus secrets, tant les crimes . qu'ils énonçaient étaient épouvantables; et cependant • le monstre qui les avait commis s'intitulait souverain ' pontife, chef de l'Jiglise, père des fidèles, successeur • de l'Apôtre, vicaire de Dieu sur la teire ! Il était déclaré infaillible, et ses arrêts devaient être acceptés comme s'ils fussent émanés de la Divinité elle-même ! Telles sont du moins les doctrines de ces hommes dépravés, ambitieux et cruels, de ces prêtres catholiques, apostoliques et romains, qui cherchent à perfectionner l'art de duper les peuples, et qui battent monnaie sur les marches de l'autel et sur celles du trône.
Toutes les turpitudes, toutes les infamies de Jean XXIII se trouvant mises à découvert, le duc d'Autriche n'osa pas rester dans son parti; et pour faire sa paix avec l'empereur Sigismond, il trahit le pape et le fit arrêter dans la ville de Ratoffzell.
N'ayant plus aucun espoir d'échapper à ses ennemis ni de reconquérir le saint-siége, Jean prit le parti de la soumission ; après avoir écouté la lecture du décret qui prononçait sa déchéance, il apposa sa signature au bas de l'acte et l'approuva dans tout son contenu. Ensuite on le transféra au fort deGatleben; on le dépouilla des ornements pontiticaux ; ses domestiques et ses pages lui furent enlevés ; on ne lui laissa qu'un cuisinier.
L'assemblée eut alors à s'occuper du jugement et de la condamnation du célèbre Jean Hus et de son disciple Jérôme de Prague, deux hardis novateurs qui, appuyés par le seul ascendant qu'exerce le génie sur les masses, avaient osé attaquer les souverains pontifes et prêcher les réformes religieuses.
Jean Hus était accusé par les Pères d'avoir manqué de respect et de soumission envers le saint-siége dans un discours qu'on reproduisit à son interrogatoire, et qui était ainsi conçu : « Peuples, écoutez ma parole qui est la parole de Dieu ; apprenez à connaître les papes qui s'arrogent la suprême autorité sur toute la terre. Sachez que ce sont tous des fourbes, des spoliateurs, des hérétiques, des simoniaques et des assassins I Sachez que leur véritable place n'est point dans l'Église du Christ, mais dans l'enfer avec les démons I Extirpez avec le fer ou avec le feu tous ces ulcères qui rongent votre chair et qui corrompent votre sang. Renoncez à vos superstitions qui, semblables à la lèpre de Job, vous attachent à un fumier. Jusques à quand adorerez -vous une vierge qui a mis au monde sept enfants ; jusques à quand invoquerez-vous dans vos prières des moines paresseux, morts en odeur de sainteté ?
« Vos yeux resteront- ils donc éternellement fermés à la lumière, et refuseront-ils de voir les infamies de ces prêtres éhontés et de ces papes qui déflorent vos filles, flétrissent vos enfants, volent votre or, et vous envoient au bûcher lorstpie vous osez vous plaindie?... »
Cet intrépide réformateur, bien loin de reculer devant l'examen de ses doctrines, avait sollicité luimême de Sigismond un sauf-conduit pour venir défendre ser, opinions devant les Pères, et il s'était rendu àCoi;.! L-c»; mais par un acte de lâcheté digne d'un roi, il ..v..i, iv': arrêté au mépris des conventions, et
lorsque riufortunè païut devant le concile, ce fut comme un criminel.
Jean IIus, soi li des rangs les plus infimes du peuple, devait à son éloquence et ù son immense érudition l'influence qu'il e\eri;ait sur les esprits, et qui avait amené la convei-sion de nombreux prosélytes dans la Bohème sa patrie. 11 était grand, bien lait de sa personne; il avait le port majestueu.x, l'air grave et mélancolique, la voix sonore; et à ces qualités extérieures qui charment les yeux, il joignait une énergie et une force de caractère t|ui dominent les esprits. Il fut conduit devant l'assemblée les fers aux pieds et aux mains, puis on le fit monter sur une estrade ^evée, alin qu'on pût le voir de toutes les parties de la salle. Lorsqu'il parut, des murmures d'approbation se firent entendre sur plusieurs bancs et vinrent troubler la joie du triomplie de ses ennemis; ces manifestations furent de courte durée; car on lut presque immédiatement une bulle qui portait défense à toute personne, quelle que fût sa condition, de donner des signes d'approbation ou d'improbation pendant les débats, sous peine d'anathème, de censure, d'amende et de bannissement.
Henri de Pise, promoteur du concile, se leva ensuite et Ut la lecture d'un long réquisitoire dans lequel Jean Hus était appelé hérétique, séditieux et caiilieux, et qui se résumait par cette terrible conclusion, que les Pères devaient condamner les ouvrages et l'auteur aux flammes du bûcher.
Voici quelques-uns des articles incriminés par l'accusateur public : « Les papes, disait le réformateur, ont forgé mensonges sur mensonges pour bâtir l'échafaudage de leurs cérémonies religieuses; qu'ils indiquent donc dans l'Evangile un seul passage qui prouve que Jésus-Clirist ait inventé la messe.
« Un prêtre en état de péché mortel n'a pas la grâce d'administrer les sacrements ; or donc, puisipie les prêtres sont les plus pervers des hommes, il s'ensuit que bien peu de chrétiens ont réellement reçu le Baptême et l'Eucharistie.
« Toute confession auriculaire est inutile lorsqu'un pécheur a reconnu ses fautes et en a demandé sincèrement pardon à Dieu ; ceux qui prétendent le contraire sont des fourbes qui veulent pervertir les jeunes filles ou connaître les secrets des familles et de l'Etat.
« Le pape n'a aucun pouvoir sur les chrétiens, parce qu'il est réprouvé; et il est réprouvé parce qu'il possède de riches domaines et de somptueux palais, ce qui est contraire à la morale du Christ.
« Tous ceux qui font l'aumône aux moines seront damnés parce qu'ils encouragent la paresse.
« On ne doit pas redouter l'excommunication du pape, parce que l'.'^techrist n'a aucun pouvoir sur l'Église!... »
Jean Hus subit ensuite un interrogatoire sur différents points de controverse religieuse; il répondit à toutes les questions avec une éloquence entraînante et une logique remarquable ; il rétorqua tous les arguments de ses ennemis, les convainquit de mensonge et d'imposture, démontra jusqu'à l'évidence l'absurdité des dogmes du catholicisme, et conclut en déclarant qu'il porterait sa tête au bourreau plutôt que de se rendre le complice des papes et de leurs suppôts.
Eu vain plusieurs des Pères du concile qui partageaient ses opinions le conjurèrent de faire abjuration pour éviter le supplice du feu; Jean resta inébranlaLle dans sa foi, il résista même aux sollicitations de l'empereur, qui lui ollruit honneurs, dignités et richesses. Les prières et les promesses ne pouvant opérer cette conversion, on eut recours aux menaces. Gerson, chancelier de Paris, l'apostropha au nom du concile, et lui dit : « Il faut plier ou rompre. — J'aimerais mieux, répliqua Jean Hus, qu'on me mît une meule de moulin au cou et qu'on me lançât du ciel à la mer, plutôt que de forfaire à la vérité. Préparez vos instruments de torture et vos chevalets; décliircz une à une toutes les fibres de mon corps, je préfère les plus terribles supplices à la honte d'être appelé le défenseur des papes ou des rois! Que votre inleruale justice ait son cours; livrez aux flammes Jean Hus ; mais avant un siècle, renaîtra de ses cendres un vengeur qui proclamera de nouveau les vérités que j'ai enseignées, et pour lesquelles vous condamneriez le Christ lui-même, s'il revenait sur la terre! » Après ce discours, ses amis perdirent tout espoir de le sauver et sortirent de l'Assemblée. Alors le promoteur rendit la sentence suivante : « Le concile condamne Jean Hus à être dégradé du sacerdoce et des autres ordres qu'il a reçus, et l'abandonne ainsi que ses œuvres pour être livrés au feu I »
Dès le lendemain, le martyr fut conduit au supplice au milieu d'un concours immense de gens de tous les pays. Jean Hus était couvert d'une longue chemise de toile sur laquelle on avait écrit le mot « hérétique»; sa tète était surmontée d'un long bonnet de papier sur lequel étaient représentés des diables, des têtes de morts et des flammes. Sur le bûcher, Jean Hus montra toute l'intrépidité d'un apôtre de la vérité ; il entonna des cantiques sacrés en l'honneur de l'Éternel, et de sa voix puissante il adressa un dernier adieu à ses disciples.
Après l'exécution du maître, on procéda au jugement de Jérôme de Prague, son disciple, qui subit l'année suivante le supplice du feu.
Là cependant ne devait pas s'arrêter la mission de ces défenseurs des peuples ; ce qu'il y avait de matériel en eux était consumé ; mais leurs doctrines subsistaient. Le biicher avait dévoré deux victimes; mais les bourreaux venaient d'allumer un violent incendie qui éclata cinq ans après, et que le sang de deux cent mille catholiques ne put éteindre! Toute la Bohème prit les armes; des bandes formidables s'organisèrent sous la conduite de Jean Ziska, un des plus ardents fauteurs de l'hérésie, et se jetèrent sur l'Allemagne, pillèrent les églises, massacrèrent les prêtres, les moines, les religieuses, et anéantirent la plupart des armées qui osèrent se mesurer avec elles. Les vainqueurs ne rentrèrent dans leur patrie i qu'après avoir tiré une vengeance terrible des assassins de Jean Hus et de Jérôme de Prague.
Ainsi le concile venait d'accomplir deux choses, une grande iniquité et un acte de justice, la déposition de Jean XXIIl ; les procureurs de Grégoire XII firent, en son nom, une abdication solennelle, qui fut ratifiée plus tard par Angelo Gorario lui-même. Il restait encore, pour éteindre le schisme, à obtenir de Benoît XIII une renonciation au pontificat ; et l'on
JEAN XXIII
Jean Hus, le réformateur, condamné au supplice du feu
prévoyait que son opiniâtreté serait un écueil contre leiiuel viendraient se Lriser tous les efforts du synode de Constance. L'empereur se décida à se rendre luiniêrae à Peniscola pour conférer avec lui à ce sujet ; le roi d'Aragonjoignit ses instances à celles deSigismond ; mais leurs prières et leurs menaces n'aboutiront à rien. Benoit répondait à leurs objections, que le schisme était terminé, puisque ses deux concurrents avaient librement et volontairement renoncé au pontificat ; qu'il était, par conséquent, le seul chef légitime de l'Eglise universelle, et qu'enfin il ne consentirait jamais à se couvrir d'une honte éternelle en abdiquant, à l'âge de soixante-dix-sept ans, une dignité qu'il avait su conserver en dépit de tous ses ennemis. Les conférences furent rompues, et les deux monarques quittèrent fort mécontents la forteresse de Peniscola.
Malgré le refus de Benoît de se soumettre au con-
cile de Constance, les Pères passèrent outre, et rendirent contre lui une sentence de déposition. Ensuite il fut décidé qu'on procéderait immédiatement à l'élection d'un nouveau pape, et les cardinaux entrèrent dans la salle des délibérations à la clarté des flambeaux, toutes les fenêtres ayant été murées; on ferma les portes à clé ; deux princes allemands et le grand maître de Rhodes furent chaigés de garder nuit et jour les abords du conclave; et plusieurs évèques ou docteurs furent commis à l'inspection des mets destinés aux cardinaux, afin qu'on ne piit leur faire parvenir aucune lettre dans les ]ilats ni dans les coupes. Trois fois par jour l'empereur venait également faire sa visite à la tète du clergé, et chanter le Veni Creator. Enfin, le surlendemain, les cardinaux proclamèrent souverain pontife Othon Colonna, cardinal-diacre de Saint-tjeorges au ^'oile d'or, et lintrunisèrent sous le nom de Martin V,
Ilisloire il'Othon Colonna avant son pontificat. — Mcrt de Grégoire XII. — Disputes entre Martin V et le roi d'Aragon. — Satire des Espagnols contre le pape. — Le .'saint-fcre déclare qu'il n'est pas permis d'appeler du jugement du pape. — Martin dissout le concile de Constance. — Son défart de cette ville. — Séjour du pontife à Florence. — Mort de Jean XXIII. — Le papevient à Ron e. — Alphonse d'Aragon cherche à s'emparer du royaume de Naples, et échoue dans son entreprise. — Mort de Benoit XIII. — Élection de l'anlipape Clément VIII. — Excommunication du roi Alphonse d'Aragon. — Légation de Bohème. — Lettre du pape. — Démêlés ei Ire le pontife et les souverains de la Grande-Bretagne , de la Pologne, du Portugal et de l'Aragon. — Abdication de l'antipape Clément VIII; fin du schisme. — Congrès de Lucko. — Lettre du pape contre les hussites. — Les hussites taillent en pièces une armée envoyée pour les combattre. — Mort de Martin V.
Martin V était Romain, et issu de la très-noble et très-ancienne maison des Colonna, qui avait déjà donné aux peuples tant de mauvais pontifes. Il était fils d'Agapet de Colonna, appelé le Prince romain, et avait été créé cardinal par Urbain VI.
Platine lui accorde de grandes cjualités, une extrême aménité dans le caractère, et une habileté remar((uable pour la conduite et le maniement des affaires d'État. Léonard Arétin, qui était secrétaire de la chambre apostolique, prétend, au contraire, que le saint-père était d'une incapacité notoire, et qu'il avait un caractère emporté, despote et vindicatif. Windeck, conseiller de Sigismond, concilie ces deux opinions contradicloires en disant : ". Le cardinal Oihon Colonna était pauvre et bon; mais le pape Martin V devint avare et cruel. »
La nouvelle de l'élection de Martin V fut accueillie dans les différentes parties du monde chrétien avec une joie extraordinaire ; les nations qui étaient divisées de croyances depuis cinquante ans, se soumirent toutes au pape; les cardinaux de Benoît XIII abandonnèrent eu.x-mêmes ce vieillard obstiné pour f5e rendre à Constance; et pour surcroît de bonheur, on vint apprendre aux Pères du concile que Grégoire XII était mort à la suite d'un accès de colère.
Martin résolut de profiter des circonstances, et de ne pas laisser se refroidir l'enthousiasme général avant d'en avoir tiré parti pour ses intérêts temporels. Il envoya en Espagne le cardinal de Pise, Alaman Adimar, afin d'engager le roi d'Aragon à contraindre Benoît, par les peines séculières, à se soumettre aux décisions prises dans l'assemblée de Constance. Le légat était chargé, en outre, de fulminer des bulles d'anathème contre l'antipape et contre les deux cardinaux espagnols qui lui restaient fidèles, Julien Dûbla et le chartreux don Dominique de Bonne-Foi.
En prince habile, Alexandre chercha à vendre son pape un bon prix, et s'engagea à le livrer aux agents de ilartin, sous la condition que le saint-père lui céderait à perpétuité la dîme des biens ecclésiastiques dans ses États, et le droit de disposer des bénéfices de la Sardaigne et de la Sicile, sans être tenu d'en rendre aucun compte au saint-siége; qu'il lui accorderait de plus la possession de quelques places du domaine des chevaliers de Riiodes, entre autres Moricar et Peniscola, ainsi que le pouvoir de nommer les grands maîtres de l'ordre. ^lartin refusa d'adhérçr à ces propositions, qui ne tendaient rien moins qu'à diminuer considérablement ses revenus; et considérant d'ailleurs que Benoît, accablé de vieillesse et
MARTIN Y
d'infirmités, ne pouvait pas lui faire attendre trop longtemps sa mort, il fit répondre au roi d'Aragon qu'il n'achèterait ])oint sa protection, et qu'il s'en remettrait au jugement de Dieu pour décider lequel de Benoît XIII ou de lui devait rester pape.
Cette détermination lui attira la haine des Espagnols qui étaient encore au concile. Une faction formidable se forma contre lui; plusieurs cardinaux voulurent même le déposer, et publièrent des satires violentes contre son élection. Parmi tous ces libelles, la messe de la simonie était sans contredit la critique la plus spirituelle, la plus vraie, et la plus sanglante qpii eût encore été faite contre la papauté. En voici quelques extraits drolatiques :
« Un jeune prêtre était parti en pèlerinage pour visiter Saint-Pierre do Rome ; quand il l'ut arrivé dans la ville sainte, il aperçut un palais splendide qui était plus élevé que les plus hautes églises, et que des ouvriers cherchaient toujours à exhausser. S'étant enrpiis du nom du maître de cette magnifique demeure, il lui fut répondu : « C'est Simon le voleur, le seul dieu qu'on adore aujourd'iiui dans l'Église; venez officier à son autel. » Alors on le fit entrer dans une caverne oiî il vit des monceaux d'or et d'argent, et sur im autel trois jeunes femmes nues, couronnées de myrte, et tenant à leurs mains des coupes et des guirlandes de fleurs.
« Puis le sacrifice divin commença, et il prononça les paroles suivantes :
''. Intro'i't. Au nom de la Trinité sainte, la luxure, l'orgueil et l'avarice, je n'aimerai, ne servirai et n'adorerai que le dieu de l'or, qui seul nous procure toutes les jouissances sur cette terre.
« Collecte. J'emploierai tous les instants de ma vie à chercher de nouveaux moyens de pressurer les peuples, attendu qu'il est juste que les hommes stupides qui croient à nos mensonges, à nos momeries, soient dépouillés. Gloria Patri !
« Lecture. Il est écrit dans l'Apocalypse : l'ange qui avait les sept cornes parut à l'Occident, monté sur un pâle coursier ; il devançait une espèce de monstre, moitié femme, moitié homme, n'ayant aucuns vêtements, et coiffé seulement d'une tiare à triple couronne. Gloria Filio!
Il Cette prostituée avait les organes des deux sexes; elle était assise sur une bête qui avait la forme d'un immense dragon, et dont les replis étaient couverts d'un poil écarlate -à cbaque main elle tenait une urne remplie d'une huile de fornication, qu'elle répandait sur son passage, en chantant : Gloria Spiritu sancto !
« CoNFiTEOR. Je confesse que je n'aime que l'or, et que je suis capable de commettre tous les crimes, par pensée et par actions, pour le soutirer aux femmes, pour le voler aux hommes. Amen ! »
Cette satire fut remise à AIartin,par les ambassadeurs du roi d'Aragon, en pleine audience ; aussi comprit-il qu'il devait rompre immédiatement l'assemblée de Gonslance, s'il ne voulait s'exposer au sort de Jean XXIII. Néanmoins, avant de prendre cette mesure extrême, il voulut elïrayer les esprits par quelque terrible exécution, et fit continuer contre plusieurs disciples de Jean Hus les procédures odieuses qui avaient été interrompues par le jugement de Jean XXIII, et fit un magnifique auto-da-fé.
Peu de jours après, le saint-père annonça officii'llement son intention de quitter Constance. En vain l'empereur le sup])lia de prolonger son séjour jusqu'à ce qu'il eût réglé les différends qui existaient entre l'autel et le trône, ainsi qu'il s'y était engagé; en vain il lui offrit les villes de Strasbourg, de Bâle ou de Mayence pour sa résidence; toutes ses prières furent inutiles, le pape demeura inébranlable dans sa résolution, et ])our mettre un terme aux sollicilations, il l'ulmina une bulle qui défendait à tout chrétien d'appeler de sa décision ou même d'en discuter les motifs, affirmant qu'un pape était juge absolu de ses actions en toutes circonstances, et qu'il pouvait annuler les promesses qu il avait faites précédemment. En conséquence, il fixa irrévocablement son départ de Constance, et prétexta que le patrimoine do l'Église était mis au pillage en l'absence du pasteur, que la capitale de la chrétienté était exposée aux fléaux de la guerre, de la famine, de la peste, et que d'ailleurs son titre de successeur de saint Pierre lui faisait un devoir de retourner à Rome pour prendre possession du trône de l'Apôtre. •
Dès le lendemain, il déclara le concile dissous, et donna l'ordre aux cardinaux et aux officiers du saintsiége de prendre la route de Genève, où il était résolu de tenir sa cour, jusqu'au moment de son départ définitif pour Rome.
Martin quitta la ville de Constance le 16 mai de l'année 1418. Son cortège, dit Reichantal, surpassait en magnificence tout ce qu'on avait vu jusqu'alors; la marche était ouverte par douze comtes de l'empire, montés sur des chevaux blancs, richement caparaçonnés et couverts de housses d'écarlate ; ils étaient suivis de douze pages, portant au bout de longues piques des bonnets de cardinaux ; après eux, s'avançaient quatre prêtres soutenant un dais, sous lequel se tenait un évêque qui portait le saint-sacrement ; venaient ensuite douze cardinaux dans leur riche costume écarlate, montés sur des mules entièrement couvertes de brocart d'or; derrière eux, un métropo- Htain, revêtu de ses ornements épiscopaux, présentait un second saint-sacrement ; il était également sous un dais que soutenaient luiit abbés à cheval ; Fuzate, le célèbre théologien de Westphalie, précédait immédiatement le saint-père, et portait une croix étincelante de pierreries; il était environné des chanoines et des sénateurs de la ville, qui tenaient à la main des cierges allumés. Enfin, apparaissait Martin V, la tiare sur le front, monté sur un cheval dont la housse était de pourpre et d'or; quatre princes et quatre ducs élevaient au-dessus de lui un dais rehaussé de franges d'or; l'empereur' marchait à pied, tenant les rênes de droite, et ayant à ses côtés Louis, duc de Bavière, cpii soutenait un des glands de la housse du cheval ; l'électeur de Brandebourg tenait les rênes de gauche, et Frédéric d'Autriche portait le gland de la Iwusse ; quatre princes marchaient à pied de chaque côté, et soutenaient avec des cordons dorés le milieu de l'extrémité de la housse ; derrière le pape suivait son porte-parasol ; ensuite, marchaient en escadrons à pied et à cheval, des nobles, des soldats, des prêtres, des moines, tous les corps de métiers et les sept cent dix-huit courtisanes du concile vêtues d'habits blancs et marchant deux à deux.
HISTOIRE ItES PAPES
Dès qwo le cortcgc.qiii s'élevait ii plus de quarante mille pei-soDnes, cul atteint les faulunirgs delà ville, Martin prit un vêtement de voyage, monta un cheval de main et continua sa route jus(|u'à lïotleben, toujours accompagné de l'empereur et des ])rinces. A cette dernière ville, Sigisniond prit congé de lui et retourna à Constance ; le pape et ses cardinaux s'embarquèrent sur le Illiin et descendirent à Schalïliouse ; de là, ils gagnèrent Bàle et enfin Genève. Après s'être reposé dans l'abbaye des cor<ieliers de Rive pendant deux mois, Martin jiassa les AIjh's, et fit son entrée à Milan, où il l'ut re<.-u avec de grands lionncurs ; il se dirigea ensuite vers Florence, en évitant de traverser Bologne, qui venait de secouer le joug sacerdotal et de se déclarer indépendante.
Pogge et Léonard Arétin afiirment que le pontife n'eut pas à se louer de l'accueil de la Sérénissirae République; et ipie les enfants qui allèrenl à sa rencontre lui chantèrent une satire qui se terminait par ces mots : « Papa Martine non vale un quatrino, » le pape Martin ne vaut pas un quatrin (petite pièce de monnaie).
Néanmoins, les habitants permirent au saint-père de demeurer dans leur ville, sans jiréjudice de leurs prérogatives, et jusiju'à ce qu'il eût trouvé une autre résidence.
Pendant son séjour à Florence, le saint-père enlama des négociations avec les seigneurs qui avaient agrandi leurs domaines aux dépens de l'PI^lise, et il obtint de plusieurs d'entre eux la restitution des villes qu'ils avaient usurpées. ÎMartin eut également la satisfaction de recevoir une ambassade solennelle de l'empereur d'Orient, qui venait implorer sa protection, et lui offrir de soumettre tous ses sujets au siège de Rome, en leur faisant abjurer le schisme, s'il voulait lui accorder quchjues secours d'hommes im d'argent.
D'abord le pape parut prendre Ijeaucoup d'intérêt aux députés grecs, et il nomma même un cardinallégat pour ti'aiter de la réunion des deux Eglises; mais ce fut tout; car les bonnes intentions de Martin ne furent suivies d'aucun résultat, et les ambassadeurs durent retourner à Conslanlinople comme ils en étaient venus.
Peu de jours après , le saint-père apprit que Jean XXIII, qui depuis trois années était détenu dans la forteresse d'IIeidelberg, venait de sortir de fia prison, en payant à l'électeur palatin trente mille écus d'or, et qu'il s'était rendu à Gènes auprès du doge Thomas Fiégose, pour réunir autour de lui ses anciens partisans. Il en conçut une crainte d'autant plus sérieuse, qu'il savait Balthasar homme d'exécution et capable de rallumer la guerre civile pour recouvrer sa puissance. Mais comme l'antipape manquait d'argent, personne ne voulut s'enrôler sous sa bannière, et ses tentatives échouèrent complètement ; alors Jean XXIII changea de tactique et prit un singulier parti; il vint de lui-même se jeter aux pieds de son compétiteur et le reconnut jtape légitime, au grand ébahisse:nent des cardinaux, qui ne pouvaient s'expliquer une démarche aussi imprudente. Martin le reçut avec toutes les marques de la joie, lui fit des présents magnifirpies, le créa immédiatement cardinal-évêque de Frascali, et lui assigna des pensions
considérables sur le trésor de Snint-Piern;. Deux mois après, Balthasar Gossa mourut empoisonné.
Délivré de son redoutable adversaire, Martin n'eut plus aucun méuagoinent à garder avec ceux ([ui lui rd'usaicut obéissance, et il commença à fulminer des anathèmes contre les récalcitrants. Bien plus, joignant l'ingratitude à la lâcheté, il voulut excommunier Florence dès qu'il vit ses affaires rétablies à Rome, et sans aucun doute il eût exécuté ce projet, si Léonard Arétin ne lui eût adresse à ce sujet .des représentations énci'giqucs • " D'où vient, très-saint ])ère , ditil à Martin, votre grand ressentiment contre Florence? Est-ce donc parce que vous y avez été accueilli dans un temps où toutes les villes du saintsiége étaient au pouvoir de vos ennemis? Avez-vous oublié que c'est grâce à la protection que vous avez trouvée dans ses murs, que vous devez la soumission de Bologne, d',\nagni et même de Rome? N'est ce pas à la sollicitation de la Sérénissirae Républiijue que Braccio, votre plus implacable ennemi, a consenti à •vous restituer les domaines usurpés sur l'Eglise? N'est-ce pas dans ce palais même, que vous devez à la générosité de Florence, que vous avez reçu les ambassadeurs des princes? N'est-ce pas ici que se sont jiassés' les actes les plus importants de votre pontificat, la réunion des trois obédiences et la soumission de Jean XXIII? Enfin ces Florentins que vous voulez excommunier n'ont-ils pas défendu votre auguste personne contre ses ennemis, et n'est-ce pas à eux que vous devez votre tiare? Si vous les excommuniez, saint- père, je vous prédis des malheurs sans nombre et une ruine prochaine, car Dieu saura punir un monstre d'ingratitude! »
Intimidé par le langage de son secrétaire, Martin n'osa point passer outre; et au lieu de lancer un interdit sur la République, il remercia même, à son audience de congé, les magistrats de Florence des bons offices qu'il avait reçus d'eux : « Et pour vous dédommager, ajouta-t-il, des dépenses que notre séjour vous a occasionnées, nous érigeons votre Eglise en métropole. » Cette étrange compensation, qui n'était guère du goût des habitants, le dispensait de restituer les sommes énormes qu'il leur avait empruntées; mais le tour était joué, sa dette annulée, et c'était la chose importante pour Sa Sainteté.
Enfin le pajie les délivra de sa présence et j>:it la route de Rome ; il fut accueilli dans la ville apostolique comme un père attendu dcpiiis longtemps par ses enfants. En effet, les prêtres avaient grand besoin de sa présence pour se relever de l'état d'abjection où ils étaient tombés; les églises étaient dévastées, les monastères ruinés, et les fidèles n'apportaient plus d'offrandes aux madones ni aux saints à miracles. Martin s'appliqua à réparer les désastres causés par les dernières guerres ; il restaura les basiliiiues, construisit de nouveaux monastères, et fit si bien, qu'en moins d'une année, Rome apparut plus resplendissante qu'elle n'avait jamais été. Ensuite le saintpère s'occupa de rétablir la domination de son siège sur les villes qui s'étaient soustraites à la tyrannie des papes; mais avant de s'attaquer aux Républiques de Gênes, de Venise et de Florence, il jugea prudent de commencer par assujettir l'Italie inférieure.
Ses projets étaient favorisés d'ailleurs par les dés-
MARTIN V
Jejniie 11, la nouvelle roine de Naples
orJres qui aj^ilaient la ville de Naples par suite de l'expulsiondu cruel ducde Huvirl)nn,[naride,leanne H, Stt'ur de Ladislas : le saint-père appela Louis III, duc d'Anjou, en Ilalie, lui donna l'investiture de la couronne de Naples en vertu de son omnipotence et sous
la condition qu'il restituerait à son siège ses anciens droits et privilèges pour les bénéfices , collations, dîmes, prébendes et autres. Cet accord passé, LouIh d'Anjou lova une armée formidable et se prépara à [aire la conquête des États qui lui étaient concédés par l'Église.
HTSTOIRE DES PAPES
Dans cette extrémité, la reine Jeanne appela à son secours Alphonse, roi d'Araj;on, el l'adopta comme son fils et son héritier, afm de l'atlaclier à sa cause. Le prince envoya aussitilt à Naples des troupes nombreuses dont il confia le commandement au brave général Braccio de Pérouse, ennemi personnel du pape. En peu de temps les allaires prirent une tournure si favorable pour la reine, que lîraccio lui écrivait qu" avaul un mois il aurait réduit le saint-père à un tel état de détresse qu'il serait forcé de dire des messes basses à six deniers pour vivre. Martin, prévoyant lui-même qu'il ne pourrait pas résister longtemps à ce redoutable adversaire, eut alors recours à la perfidie : il entama des négociations secrètes avec Alphonse d'Aragon, et l'engagea à détrôner la reine de Naples, comme avait fait avant lui Charles de Duras à l'égard de Jeanne I", luiproraettantde sanctionner son usurpation , et d'obtenir la renonciation de Louis d'Anjou, son compétiteur, à des conditions avantageuses.
En conséquence de ces arrangements, Alphonse se rendit en personne auprès de la reine Jeanne ; et sous prétexte de la soulager du fardeau des affaires, il s'empara de l'autorité souveraine, disposa des emplois de l'Etat, changea les gouverneurs des villes de guerre, les remplaça par ses créatures, se fit prêter serment de fidélité par les troupes, réforma les lois, en créa de nouvelles, et voulut abolir jusqu'aux anciennes coutumes des Napolitains ; enfin, quand il supposa le moment favorable, il fit équiper secrètement en Aragon une flotte qui devait enlever Jeanne et la conduire prisonnière en Espagne.
Mais ce projet n'eut pas d'exécution; la reine, qui au milieu de toutes ses débauches avait su conserver l'amour de ses sujets, fut avertie par quelques-uns de ses partisans du mystère de la conspiration organisée contre sa liberté ; à son tour, elle opposa la ruse h la fourberie; elle reprit les rênes du gouvernement, réinstalla une partie des gouverneurs qui avaient été changés par le roi, s'enferma dans un château fort situé près de l'une des portes de la ville; de sorte que peu à peu son autorité se trouva de nouveau substituée à celle d'Alphonse d'Aragon. Le prince, comprenant que ses projets étaient découverts, leva le masque, attaqua le sénéchal Jean Carracciolo, l'un des amants de la reine, au moment où il se rendait à la porte de Capoue, et essaya même de s'emparer de la forteresse ; cette tentative échoua parce que plusieurs centaines de citoyens accoururent à la défense de Jeanne, tombèrent sur les troupes aragonaises et en firent un grand carnage.
Pour se venger de cet échec, les Aragonais mirent le feu aux quatre coins de la ville ; et à la faveur d'un épouvantable incendie, ils se ruèrent sur les Napolitains et les massacrèrent par milliers; ensuite Al]ihonsc donna un nouvel assaut à la forleresse où s'était retranchée la reine. Cette fois encore, ses soldats ne purent l'emporter sur le courage des citoyens qui combattaient sous le commandement du capitaine Sforce, et Jeanne fut sauvée. Néanmoins peu de jours après la reine se décida elle-même à quitter la porte de Capoue, sur la nouvelle que Bernardo de Cabrera arrivait de Catalogne avec une flotte et des renforts. Son départ s'effectua pendant une nuit, et elle se
rendit au château d'Aversa, toujours sous la protection do Sforce et de cin<j mille bourgeois.
Alphonse se trouva de cette manière maître absolu de la ville de Naples ; aussitôt il écrivit à Martin pour le prévenir du succès de leurs projets, et pour lui réclamer la confirmation de son titre de roi de Naples et la déchéance de Jeanne 11.
Sa Sainteté ne fit pas attendre sa réponse ; elle déclara nettement qu'elle n'avait jamais eu l'intention de remplir les promesses qu'elle lui avait faites; que Louis d'Anjou était le souverain légitime du royaume comme héritier de son père, qui en avait acheté l'investiture au pape Alexandre V et à Jean XXIII; |u'elle-même avait confirmé cet acteen approuvant le concile de Constance ; et que d'ailleurs Louis n'ayant rien entrepris contre le saint-siége, elle ne lui enlèverait pas son royaume pour le donner à un prince qui accordait sa protection à l'antipape Pierre de Luna.
Un tel manque de foi indigna le souverain d'Aragon, et il résolut, pour en tirer vengeance, de faire reconnaître Benoît XXIII comme légitime pontife dans toute l'Italie. Mais pendant qu'il prenait ses mesures pour renverser Martin, celui-ci, par une nouvelle trahison, faisait proposer à Jeanne de Naples de lui fournir les moyens de rentrer dans sa capitale, si elle consentait à annuler l'adoption d'Alphonse, et à lui substituer Louis d'Anjou. Avant de prendre une détermination, la reine fit un échange de prisonniers avec Alphonse et racheta son favori Carracciolo ; puis, comme elle n'avait plus de ménagements à garder, elle adopta solennellement Louis d'Anjou, et joignit ses troupes à celles de ce prince pour lutter contre leur ennemi commun.
Dès lors la fortune des Aragonais alla en déclinant; constamment battus dans leurs rencontres avec les Français, ils se virent acculés à la mer ; Alphonse fut bientôt réduit à la dernière extrémité, et obligé de retourner en Espagne pour en ramener une nouvelle armée. Son premier soin, en mettant le pied dans ses États, fut de publier une reconnaissance solennelle de Benoit XIII comme successeur de l'Apôtre et légitime pontife, afin d'entraîner le reste de la péninsule dans le parti de Pierre de Luna. Cette démarche, qui remettait en question les plus chers intérêts de Martin, le détermina à écrire au cardinal de Pise, son légat en Aragon, pour qu'il eût à se saisir de la personne de l'antipape ou à prendre des mesures telles qu'il n'eût plus rien à redouter de ce compétiteur. Ses ordres furent parfaitement exécutés: Benoît XIII mourut, dans le cours du même mois, empoisonné par un moine appelé Thomas. Ce misérable fut arrêté, appliqué à la question, et condamné à être écartelé ; avant de subir le supplice, il avoua qu'il avait été poussé à ce crime par le cardinal de Pise, à l'instigation du pontife.
Maimbourg lui-même nous représente Benoît XIII comme l'un des papes les plus remarquables qui ont régné pendant le schisme; et en efi'et il fit preuve d'une force de volonté admirable ; seul, abandonné de tous les princes de son parti, n'ayant pour toute résidence qu'une forteresse sur une langue de terre battue de trois côtés par la mer, il lançait ses foudres spirituelles au sein du tumulte des éléments et an
MARTIN V
roulement du tonnerre. Au milieu des convulsions do l'agonie, il conserva sa présence d'esprit et son énergie ; il ne témoigna aucune faiblesse, aucun repentir, et fit jurer aux deux cardinaux qui lui étaient restés fidèles de lui donner un successeur.
Suivant ses ordres, deux jours après sa mort, un gentilhomme aragonais, appelé Gilles Munoz, fut intronisé pape sous le nom de Clément VIII, et consacré par les deux cardinaux, pour la somme de trois mille llorins d'or, à ce que prétend Jean Gorario. Le nouveau pontife prit les ornements sacerdotaux, exerça publiquement son métier de pape, se forma une cour et créa des cardinaux, parmi lesquels il plaça son neveu, suivant les usages de ses prédécesseurs. Alpiionse le fit reconnaître dans ses r^tats d'Aragon, de Valence, de Sardaigne et de Sicile, et entama même des négociations avec d'autres souverains pour obtenir qu'ils lui payassent des subsides et missent leurs royaumes sous son obédience.
Effrayé des conséquences de ces hostilités, qui pouvaient donner une nouvelle force au schisme, Martin s'empressa d'envoyer au roi d'Aragon son légat Pierre, cardinal de Foix, pour lui offrir la paix, sous la condition qu'il abandonnerait son antipape. Cette démarche n'eut aucun résultat ; car Alphonse, qui avait déjà fait l'épreuve de la mauvaise foi d'Othon Colonna , refusa de recevoir son ambassadeur; il publia même des édits contre Martin, défendit à tous les prélats de son royaume, aux chefs d'ordres et aux dignitaires ecclésiastiques, sous peine de confiscation de leurs biens, de recevoir aucune bulle de Rome et de communiquer avec le cardinal.
Dans l'impuissance de tromper son ennemi, Martin voulut essayer des moyens violents, et le 15 juillet 1425, il fulmina une bulle d'anathème contre le roi d'Aragon, le déclara ennemi de la religion, fauteur du schisme, et comme tel déchu de tous ses biens et dignités. Sa politique lui réussit d'autant mieux, que Louis d'Anjou et Jeanne de Naples étaient parvenus à repousser les troupes d'Alphonse du royaume de Naples, ce qui avait rétabli sa prépondérance sur l'Italie inférieure.
Ce succès obtenu, il souffla le feu de la discorde dans la haute Italie, et se servit de l'ambitieux Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, pour la subjuguer. A l'instigation du saint-père, celui-ci déclara la guerre à toutes les Républiques italiennes, et mit à feu et à sang les États de Florence, contre lesquels Martin avait conservé une haine implacable, une haine de prêtre. Les Florentins, qui ignoraient les sentiments hostiles de Sa Sainteté à leur égard, envoyèrent une ambassade à Rome pour implorer la protection du saint-siége et pour rappeler les anciens services qu'ils avaient rendus au pape. Non-seulement Martin refusa d'intervenir comme médiateur dans leur querelle avec le duc de Milan, mais encore il joignit l'insolence à l'ingratitude, et leur dit en les congédiant : « Vous verrez si le pape Martin ne vaut pas un quatrin 'petite pièce de monnaie;. »Gette plaisanterie des enfants de Florence était le seul motif de la haine du saint- père ! Et c'était pour venger sa vanité que le représentant d'un Dieu tout miséricordieux couvrait de désastres des provinces entières et faisait massacrer des milliers d'innocents !
De l'Italie, l'embrasement s'étendit et gagna la Germanie; au concile de Constance, Martin s'était montré l'un des plus ardents ennemis des réformateurs, Jean Uns et Jérôme de Prague; plus tard, au conciliabule de Pavie,il s'étaitcncore montré lepersécuteur de leurs disciples, et avait même rendu contre eux un décret terrible, par lequel il était enjoint à l'empereur, aux princes ecclésiastiques et séculiers de l'Allemagne, et au roi de Pologne, de réunir leurs armées pour exterminer tous les peuples de la Bohême qui avaient embrassé les doctrines de Jean Hus, leur compatriote; mais comme ses bulles et ses prédications fanatiques n'avaient pu décider ces princes à déclarer la guerre aux hussites, il se rabattit sur l'évêque de Winchester, une de ses créatures, et lui conféra le cardinalat sous la condition (]u'il recruterait à ses frais une armée, et qu'il envahirait la Bohême. L'ambitieux Anglais accepta le marché qui lui était offert, prêcha une croisade, réunit sous les bannières du pape une foule de scélérats et de bandits, se mit à leur tête, et entra dans la Bohème.
Sans être effrayés par le nombre de leurs ennemis, les courageux hussites, qui avaient à défendre leurs autels et leurs foyers, se réunirent en armes et marchèrent contre les hordes du cardinal ; à leur approche, les Italiens, qui composaient en grande partie l'armée papale, furent saisis d'une terreur panique et s'enfuirent en jetant leurs armes ; les Anglais essayèrent de résister, mais faiblement, et ils furent bientôt obligés de céder le champ de bataille, en laissant plus de dix mille morts et tous leurs bagages au pouvoir de l'ennemi. Après sa défaite le cardinal essaya de se retrancher dans la ville de Tausch pour attendre des renforts ; là encore, il éprouva un échec ; les Bohémiens vinrent attaquer la place, l'emportèrent d'assaut et tuèrent tous les soldats italiens, français, allemands ou anglais ; à peine s'il put s'échapper lui-même sous un déguisement.
Quoique vaincu, le pape avait atteint son but, qui était d'allumer le feu de la guerre civile en Allemagne ; aussi s'empressa-t-il d'écrii'e à son légat pour relever son courage : « Nous avons appris avec une grande douleur la nouvelle de votre défaite, et nous en sommes d'autant plus consterné, que ce désastre ne contribuera pas peu à accroître les forces et l'insolence des hérétiques. Quant à vous, notre cher fils, nous ne saurions trop louer votre zèle; nous espérons que ce coup de la fortune n'abattra point votre énergie, que vous persévérerez dans la sainte entreprise que vous avez commencée, et que vous recruterez immédiatement de nouvelles troupes pour reprendre les hostilités et pour laver dans le sang des hussites l'opprobre dont ils ont couvert votre nom. Qu'aucune considération ne vous arrête; n'épargnez ni l'argent ni les hommes. Songez (\\\"\l s'agit de la religion, et que. Dieu n'a pas d'holocauste qui lui • soit plus agréable que le sang de ses ennemis I Frappez avec le glaive, et lorsque votre bras ne pourra pas atteindre les coupables, employez le poison ; embrasez toutes les villes de la Biihême, afin que le feu purifie cette terre maudite; transformez les campagnes en steppes arides, et que les cadavres des hérétiques se balancent aux arbres plus nombreux que les feuilles des forêts ! >•
Pendant que le cardinal-légat cherchait à exécuter les ordonnances sanguinaires du pape et réorganisait une nouvelle année, le duc de ^lilan, de sou côté, se trouvait arrêté dans ses conquêtes par le général Canuiniola, et forcé d'entamer des négociations avec les Vénitiens et les Florentins.
Sa Sainteté lui vint fort heureusement en aide et lit partir pour Venise le cardinal Nicolas Albcrgati, sous prétexte de s'entendre avec les parties belligérantes sur les moyens de pacilier l'Itiilie supérieure; mais en réalité pour que sou allié eût le temps d'assembler de nouvelles troupes et de reprendre l'ollcnsive. On conclut une espèce de traité par lequel il demeura convenu que le duc rendrait les villes de lîrescia, de Bergami, de Crémone, et plusieurs autres places dont il s'était emparé, et que les Républiques seraient dédommagées de leurs pertes commerciales. Philippe-Marie N'isconti parut accéder à toutes les propositions jusqu'au moment de l'exécution ; alors il fit naître de nouvelles dilficultés qui amenèrent une rupture; et enfin la guerre recomlucni^'a avec plus de fureur qu'au])aravant.
Du haut de la ciiaire apostolit[ue, Martin animait tous les combattants, et à la faveur des désordres il affermissait sa domination. Bientôt il ne se contenta plus de lutter contre les hérétiques, il s'attaqua aux prélats orthodoxes et mit en accusation Henri Cliicliley, métropolitain de Cantorbéry, parce qu'il s'était opposé à l'abolition d'un décret du Parlement contraire aux prétentions de la cour de Rome, et qu'il avait traité le saint-père d'avare et d'ambitieux.
Ce prélat, redoutant les conséquences qui pouvaient résulter pour lui des censures de TEglise, s'empressa d'écrire à Rome en protestant de la pureté de ses intentions et de la régularité de sa conduite, et s'engageant pour l'avenir à se montrer l'un des plus zélés défenseurs des privilégiés du saintsiége. Martin, qui connaissait parfaitement la valeur d'une promesse de prêtre, lui répondit : « C'est par l'efficacité de vos actions et non par vos lettres d'excuses qu'il faut réparer le scandale de votre conduite. Nous avons appris que loin de vous repentir de ce que vous avez fait, vous sollicitez en secret les membres du Parlement de maintenir l'arrêt qui attente à nos privilèges, sous prétexte fpie nous n'en demandons la révocation que dans un Lut d'avarice, et pour dépouiller le royaume d'Angleterre. Nous sommes trop habile dans l'art de la politique pour ne pas avoir démêlé les motifs qui vous font agir; nous vous ordonnons donc de proclamer hautement, que nous î-erions coupable envers Jésus-Christ, si nous ne revendiquions pas les droits qu'il a donnés de sa propre bouche à notre siège, et que les Pères ont reconnus dans tous les temps. Prenez bien garde que nous ne nous apercevions d'une nouvelle perfidie de votre part, car notre vengeance serait terrible. »
Martin osa également reprocher à Wladislas, roi de Pologne, d'avoir donné l'évêché de Posnaiiie au vice-chancelier de son royaume, au mépris de ses ordres; il fit plus, il déclara le protégé du roi inhal)ile à posséder aucune charge ou bénéfice ecclésiastique, et nomma à sa place le prévôt de Gnesne, une de ses créatures. Cette affaire aurait eu des suites terribles, si l'un des deux concurrents n'était venu à
mourir fort à propos ; le saint-père consentit alors à donner son approbation à la promotion du vicechancelier, moyennant une somme considérable.
Sa Sainteté s'occupa ensuite des diiïérends cpii s'étaient élevés entre Jean I", roi de Portugal, et quekpies prélats de son royaume, au sujet des impôts. Ce prince avait la singulière prétention de vouloir que les charges de l'Etat fussent également supportées par tous ses sujets, clercs ou laïques, et que les prèlres, jias plus (juo les aulies hommes, ne s'écartassent du respect dû aux lois du pays; ce qui faisait que ses officiers avaient imposé les riches domaines du clergé, et que ses juges prenaient connaissance des crimes de concussions, d'incestes, de sodomie et de meurtres commis parles jirêtres; enfin, il voulait commander seul dans ses États, et J conséquemment il avait défendu aux prélats, sous 1 peine du dernier supplice, de publier des ordres de la cour de Rome sans son autorisation. Martin ne pouvait tolérer de tels abus dans un royaume chrétien ; aussi, lorsqu'il eut appris que ses lettres et ses mandements ne produisaient aucun effet sur Jean I", il lui envoya des ambassadeurs chargés de lui transmettre l'ordre de se rendre en Italie , pour s'entendre déposer du trône s'il refusait de courber son front devant la majesté de la tiare; en même temps il fit signifier à l'archevêque de Braga qu'il eût à convoquer un synode provincial, dans le but d'aviser aux déterminations à prendre pour réprimer l'audace du prince.
Ces mesures ne lui ayant pas mieux réussi que ses épîtres véhémentes, il jeta l'interdit sur le Portugal, et appela sur le royaume toutes les malédictions de Dieu. Gela fait , le saint-père reporta ses regards vers un projet très-important, qu'il désirait mener à bonne fin ; c'était d'arriver à l'expulsion de l'antipape Clément VIII. Son légat, Alphonse Borgia, cardinal de Foix, s'était maintenu dans l' Aragon, où il était abreuvé d'outrages; à son tour il prit sa revanche; il sema l'or, prodigua les promesses, ourdit des intrigues, et parvint à ramener une grande partie des villes contre Alphonse d'Aragon ; bientôt même les évêques et les nobles se séparèrent du roi, et menacèrent de le proclamer schismatique, s'il persistait danssarévoltecontrele saint siège.
Effrayé du développement que prenait la conjuration sacerdotale, Alphonse se détermina à la soumission ; il invita le cardinal à se rendre à sa cour, et arrêta avec lui les articles d'une convention secrète, portant que le roi travaillerait efficacement à ramener au giron de l'Église l'antipape de Peniscola ; et que si Clément VIII persistait dans le schisme, il le livrerait au pontife pour en faire ce qu'il lui plairait. De plus , il s'engageait à permettre aux collecteurs romains de recevoir en toute liberté les fruits, les biens et les droits du saint-siége ; il s'obligeait également à rétablir les ecclésiastiques d'Aragon dans leurs anciens privilèges, libertés et franchises, et à rendre les prélatures et les prébendes aux évêques et aux prêtres qui en avaient été dépouillés; enfin, il promettait formellement de cesser la guerre qu'il avait entreprise contre le royaume de Naples.
D'autre part, il fut convenu quelepapedonneraitau roi une momie, le corps de saint Louis deGonzague;
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qu'il lui ferait remise entière des arrérages dus à la chambre apostolique, et que le tribut annuel serait remplacé par l'envoi d'un manteau d'or à chaque péiiode de cinq ans. Il fut arrêté que les provisions des prélatures, des cathédrales et des abbayes vacantes appartiendraient a\i roi; qu'il pourrait nommer à son choix deux cardinaux; qu'il lui serait accordé un secours de troupes de terre et de mer pour défendre la Sicile contre les infidèles ; qu'il lui serait alloué cent cinquante mille florins à titre d'indemnité pour les dépenses qu'il aurait faites afin d'arriver à l'extinction du schisme; et qu'il lui serait accordé une absolution générale pour tout ce qu'il avait fait contre le saint-siége pendant la guerre.
Alphonse Borgia partit aussitôt pour Rome afin de soumettre ces articles à la sanction du pape et pour obtenir la ratification du traité. Il trouva Sa Sainteté dans des dispositions d'autant plus pacifiques, ([ue ses alïaires prenaient une mauvaise tournure eu Italie. Le cardinal Albergati venait de quitter la ville apostolique pour entamer de nouvelles négociations entre les Républiques et Philippe-Marie Visconti , qui, pour la deuxième fois, était réduit à la dernière extrémité , ayant perdu ses plus habiles généraux et dépensé tous ses trésors. Non-seulement Martin n'avait pu asservir ni Venise ni Florence, mais sou autorité même se trouvait compromise dans plusieurs villes de ses propres domaines, par suite des révolutions dont elles avaient été le théâtre. Aussi, le légat était-il muni de pleins pouvoirs pour conclure une paix solide, qui permît au pontife de '.ourner toutes ses forces contre la Romagne et contre la ville de Bologne, où le peuple avait remplacé la bannière papale par l'étendard de la liberté.
Un traité d'alliance fut signé à Ferrare, et dès le lendemain Martin s'empressa de lancer des anathèraes contre les Bolonais; toutefois aucun de ses officiers n'osa se charger de porter la bulle aux insurgés, et il fut obligé d'avoir recours à un pauvre dominicain d'un esprit borné, qui consentit à remplir cette dangereuse mission, dans l'espoir de gagner le martyre. Le moine pénétra en eft'et dans la place, attacha la bulle à l'extrémité d'une pique et ï'éleva au-dessus de sa tête , en criant : « Anathème sur Bologne ! Maudits soient ses habitants ! » Il n'avait pas fait dix pas que la multitude s'était déjà jetée sur lui et avait lacéré la bulle du pape; quant au pauvre fanatique , on le chassa seulement de la cité, quoiqu'il ne cessât de crier qu'il voulait subir le supplice des Machabées. Martin, ne pouvant vaincre l'obstination des Bolonais, rassembla une armée dont il confia le commandement à un de ses généraux nommé Antonio Bentivoglio; et après plusieurs mois de luttes et de combats, il reprit toutes les places qui s'étaient réunies à la ville rebelle, et Bologne elle-même.
Toutes ces causes déterminèrent le saint-père à donner son approbation aux articles proposés par Alphonse, et il renvoya le cardinal de Foix à Barcelone pour signer définitivement le traité. Dès que celui-ci eut obtenu la ratification du prince, il se rendit sous les murs de Peniscola, pour signifier à Clément VIII qu'il eût à abdiquer son vain titre de pape. « El le bonhomme Gilles Munoz , dit Maim-
bourg, qu'on avait travesti en pontife, fit bien voir qu'il n'avait jamais été attaché à cette dignité, par la joie qu'il manifesta en y renonçant. » En récompense de sa soumission , il fut promu à l'évêché de Majorque, et le cardinal de Foix obtint pour son compte le riche évèché de Valence.
Ainsi se termina, le 26 juillet 1429, le grand scliisme d'Occident, qui avait commencé le 21 septembre de l'année 1378, et qui avait bouleversé tous les royaumes chrétiens pendant plus de cinquante ans. Cette époque de l'histoire de l'Eglise est une de celles qui oHVent le plus d'épisodes curieux, en ce qu'elle permet de pénétrer derrière le théâtre pontifical et d'observer les rouages qui font mouvoir les décors théocratiques. Tous les auteurs sacrés quittent leurs masques spirituels et se montrent avec leurs figures terrestres, ambitieux, avares, vindicatifs, débauchés, cruels; uniquement occupés à duper les hommes, et à changer l'eau bénite en pluie d'or.
Devenu , par cette cession , tranquille possesseur de la chaire de saint Pierre, Martin s'occupa de regagner la prépondérance qu'il avait perdue, et il profita de ce qu'un congrès s'était assemblé à Lucko, en Pologne, pour engager Wladislas à prendre une détermination rigoureuse contre les bussites, ses plus redoutables adversaires. Voici la lettre qu'il adressa au prince sur ce sujet : « Les grandes actions que vous avez accomplies depuis votre baptême, seigneur, et le zèle que vous avez montré pour notre sainte religion, en imposant vos croyances aux nations idolâtres, nous donnent l'espérance que vous persisterez dans la même voie, et que vous ramènerez au bercail de l'Eglise les chrétiens de la Bohème , que l'abominable hérétique Jean Hus a entraînés dans le schisme. Songez que l'intérêt du saint-siége et celui de votre couronne vous fout un devoir d'exterminer les hussites. Rappelez-vous que ces impies osent proclamer des principes d'égalité; ils soutiennent que tous les chrétiens sont frères, et que Dieu n'a pas donné à des hommes privilégiés le droit de commander aux nations; ils prétendent que le Christ est venu sur la terre pour abolir l'esclavage ; ils appellent les peuples à la liberté , c'est-à-dire à l'anéantissement des rois et des prêtres. Pendant qu'il en est temps encore, tournez vos forces contre la Bohème; briàlez , massacrez, faites partout des déserts, car rien ne tar.urait être plus agréable àDieuetplus utile à la cause des rois que l'extermination des hussites. »
En conséquence des ordres de la cour de Rome, une nouvelle croisade fut prèchée contre les Bohémiens, avec promesses d'indulgences pour ceux qui prendraient les armes ; mais celte expédition , qui était la sixième entreprise dans le but d'éteindre le hussisme, ne fut pas plus heureuse que les précédentes; l'armée catholique fut taillée en pièces, et la liberté religieuse triompha !
Cetle fâcheuse nouvelle parvint au saint-père pendant (]u'il s'occvqiait déjà de la nomination d'un légat (pi'il voulait envoyer à Bàle pour présider un concile général et faire h', procès aux hérétiques ; le dépit et la colère qu'il en éprouva furent si violents qu'il tomba frap])é d';q)0|ilexie foudroyante. Sa mort eut lieu le 20 février 1431, après un règne de quatorze ans.
lliS'l'OIHK DES PAPES
Election d'Eugène IV. — Son histoire avant son ]iontificat. — Ses tentatives pour rétablir sa dominalion en Italie. — Borne se soulève contre Eugène. — Affreux supplice ordonné par le saint-père contre le moine Masius. — Concile de Bâle.— Politique de la cour de Rome. — I.e duc de Milan déilare la guerre au pape. — Eugène est chassé de Rome. — 11 est protégé par la reine de N'ajiles. — Le pape veut transférer à Ferrare le concile de Bâle, — L'assemblée se divise et forme deux conciles qui sanathématisent réciproquement. — Eugène est déposé par le concile de Bâle. — Amédée, duc de Savoie, est élu pape sous le nom de Félix V.
Avant de proctider à l'élection d'un nouveau pontife, les membres du sacré collège, s'étant réunis en conclave, firent le serment solennel ffue celui d'entre eux qui serait élevé à la papauté souscrirait à l'avenir les bulles apostoliques avec cette formule : « Du consentement des cardinaux; « ils convinrent également que le pape ne pourrait donner la pourpre à aucun ecclésiastique sans leur autorisation, et qu'il partagerait avec eux tous les revenus du patrimoine de l'Église. Après quoi, le notaire recueillit les suffrages, et Gabriel Condelraère, cardinal du titre de Saint-Clément, fut proclamé canoniquement successeur de l'Apôtre.
Ce prélat était un bâtard du pape Grégoire XII et d'une religieuse bénédictine ; son père l'avait élevé successivement au diaconat, à la prêtrise, à l'épiscopat, enfin il lui avait donné le cbapeau rouge à l'âge oii les autres clercs prennent seulement les premiers degrés dans les ordres.
Dès qu Eugène IV eut été sacré, il assembla dans une salle du Vatican les ambassadeurs des principales villes de la haute Italie, et leur déclara qu'il était résolu à mettre un terme aux guerres civiles, et à excommunier les princes qui essayeraient de s'opposer à sa volonté.
Philippe-Marie Visconti, dont l'ambition se trou-
vait comprimée par cette détermination, fut seul à désapjjrouver les vues pacifiques d'Eugène ; pour se mettre en état de lui résister, il forma une ligue avec les habitants de Sienne et de Lucques, lova à la bâte des compagnies franches, et menaça de marcher sur Rome et de passer toute la population au fildel'épée, si le pape osait fournir des secours aux républicains de Venise et de Florence.
Des deux côtés la guerre recommença alors avec une fureur nouvelle, et vint compliquer la situation ]olitique; car les Romains, éjirouvant pour Eugène une sorte de répulsion parce qu'il n'était pas de leur ville, n'attendaient qu'une occasion pour faire éclater leur haine, et rejetaient sur lui la cause de leurs désastres. On se racontait qu'une éclipse de soleil avait eu lieu le jour même de la mort de Martin V; et qu'au premier consistoire public tenu par Eugène, lors des cérémonies de la chaise percée, les galeries de la basilique s'étaient affaissées et avaient écrasé dans leur chute un grand nombre de personnes, signe bien évident, se répétait-on, « que Dieu désapprouvait l'élévation d'un bâtard sur la chaire de l'Apôtre. » Les choses s'envenimèrent encore davantage par suite des visites que le saint- père fit faire dans les palais d'Antoine, prince de Salerne, d'Edouard, comte de Calani, et du cardinal Prosper, tous
EUGÈNE IV
trois de la famille des Colonna et parents de Martin V ; ces mesures avaient été conseillées par les Ursins, leurs ennemis, qui les accusaient d'avoir volé une grande partie des trésors du pape défunt.
Furieux de se voir l'objet de soupçons odieux et injustes, les Colonna organisèrent une conspiration contre Eugène, et résolurent de s'emparer du château Saint-Ange. Ils avaient déjà fait entrer dans leur complot le moine Masius, qui devait leur livrer les clés d'une dos portes dont il avait la garde, lorsque, malheureusement, la veille de l'exécution, le pape, instruit de ce qui se tramait' contre lui, fit aussitôt investir les conspirateurs dans leurs forteresses. Les Colonna, pris à l'improviste, eurent à peine le temps de s'échapper de Rome; leurs magnifiques palais furent livrés au pillage et rasés jusqu'à fleur de sol; tous' leurs biens furent confiscjués, et eux-mêmes condamnés à la perte de leurs honneurs et dignités. Ensuite le saint-père procéda au supplice du moine Masius, et épuisa sur cet infortuné tous les genres de cruautés.
Par ses ordres, le patient, condamné à l'écartèlement, fut tiré des cachots de la redoutable Inquisition, où il avait déjà subi les deux questions ordinaire et extraordinaire, et porté tout sanglant sur le parvis de Saint -Pierre, où était placée une estrade en bois, élevée de trois pieds au-dessus du sol; là, il fut dépouillé de ses vêtements, puis étendu sur l'estrade, le visage tourné vers le ciel et assujetti avec des cercles de fer, qui entouraient son cou, sa poitrine et ses reins, et qui se vissaient à l'échafaud, afin qu'il offrît plus de résistance aux chevaux. Après quoi le supplice commença ; à' l'aide de tenailles dentelées et ardentes, les tourmenteurs lui arrachèrent des lambeaux de chair aux bras et aux cuisses, et versèrent sur ces horribles plaies un mélange de plomb fondu, d'huile bouillante, de poix résine, de cire et de soufre; enfin, lorsque tout son corps fut corrodé et raccorni, ils lui attachèrent des cordes aux jambes, depuis les genoux jusqu'aux pieds, et aux bras, depuis les épaules jusqu'aux poignets; ensuite, les extrémités des cordes furent solidement réunies par trois nœuds aux palonniers de quatre étalons vigoureux. On fit d'abord marcher les chevaux par petites secousses ; puis les bourreaux les animèrent de la voix et du geste, et les firent tirer de toutes leurs forces; mais les membres étaient liés avec une telle solidité aux cordes qu'ils ne se détachèrent point du tronc; seulement les bras et les jambes se disloquèrent et ac(juirent une longueur démesurée.
Après une heure d'épouvantables efforts, Sa Sainteté, qui assistait à ce spectacle, eut pitié des quatre chevaux, qui, tout couverts de sueur, perdaient haleine et s'abattaient sur le pavé de la place, et elle fil donner l'ordre aux bourreaux d'en finir avec le patient. Ceux-ci lui firent aux jointures des entailles avec leurs poignards; aussitôt les membres se séparèrent avec d'affreux déchirements, et l'infortuné Masius expira. Les lambeaux du cadavre furent portés sur un bûcher et les cendres jetées au vent.
Ce supplice produisit un effet bien ditïérent de celui que Sa Sainteté en attendait; elle espérait que la vue des souffrances de sa victime remplirait d'etïroi tous les esprits, et empêcherait une nouvelle tenta-
tive de rébellion; au contraire, il arriva que l'indignation l'emporta sur la crainte; le peuple reconduisit Eugène à son palais en l'accablant de huées et de malédictions; ses gardes mêmes proféraient des menaces terribles contre lui, et le soir, un de ses domestiques glissa du poison dans ses aliments. Néanmoins des remèdes furent appliqués à temps, et le pontife échappa à cette tentative d'assassinat.
Quoiqu'ils eussent échoué une fois, ses ennemis n'abandonnèrent pas leur projet de se défaire de lui; et une révolution était même sur le point d'éclater, lorsque l'empereur Sigismond vint dans la ville sainte pour recevoir la couronne impériale des mains d'Eugène. Sa présence apaisa momentanément les troubles, et le saint^père put s'occuper d'affermir son autorité en Italie. Après les cérémonies du sacre, le pontife nomma le cardinal Juliano Césarini son légat à Bàle pour assister à l'ouverture du concile, qui était fixée au 23 juillet 1431 .
Dès la première session, les Pères qui composaient l'assemblée discutèrent une proposition tendant à établir la supériorité des conciles sur les papes, et par conséquent à enlever aux successeurs de l'Apôtre leur privilège d'infaillibilité. Eugène, effrayé de la disposition des esprits, envoya aussitôt à son légat l'ordre de dissoudre le synode et de le transférer à Bologne pour qu'il pût le présider en personne; en même temps il écrivit à l'empereur pour lui notifier cette translation. Mais le cardinal Juliano Césarini refusa d'obtempérer aux décrets du pontife, et lui fit dire qu'il renoncerait à sa légation plutôt que de se rendre le complice des mesures arbitraires envers les prélats réunis à Bâle ; et que d'ailleurs il était appuyé dans sa résistance par Sigismond, qui avait déclaré que les Pères continueraient leurs assemblées.
Eugène lança une bulle préventive contre le concile, et déclara nuls tous les décrets, procédures ou citations qui seraient formulés en son absence ; toutefois, comme il craignait qu'on ne prît quelque parti extrême, il se relâcha de sa rigueur, et envoya à Bâle des cardinaux qui lui étaient dévoués pour diriger les délibérations. Cette démarche ne lui réussit pas; les Pères, exaspérés contre le pape, refusèrent de les recevoir, et publièrent une protestation dans laquelle Eugène était accusé de prévariquer envers les conciles, qui seuls avaient le pouvoir législatif de l'Église; ils menacèrent même les légats d'user de leurs droits dans toute leur étendue, et de déposer le pontife, si les décrets et les bulles de la cour de Rome n'étaient révoqués avant le délai de soixante jours.
Ainsi le saint-père se trouvait à la fois en butte à la haine du peuple romain, à la colère de tous les prélats de l'Europe, et à celle de Philippe-Marie Visconti. Trop fail)le pour résister à tant d'ennemis, il prit le parti de temporiser, et fit des concessions au concile. Ildécjara dans une bulle que sur les instances de l'empereur, et d'après le conseil de ses cardinaux, il consentait à approuver les décisions des Pères, afin qu'on pût travailler sans trouble à extirper les hérésies et à réformer les mnnirs des ecclésiasli(]ues.
Rassuré de ce côté, Eugène voulut prendre des mesures énergiques pour résister au duc de Milan, (jui avait réuni des troupes nombreuses sous les or-
IIISTOIUK DES PAl'FS
IHlUFflTliVA.
~^ SZju^r.
Religieuse bénédictine, maîtresse du pape Grégoire et mère d'Eugène IV
dres de son gendre, François Sforce, et d'un capitaine aventurier nommé Nicolas Forcebras, qui marchait sur la ville de Rome, ravageant les domaines de l'Eglise, pillant les cliâteaux, incendiant les fermes, et massacrant les cultivateurs. Cette fois, le peuple resta sourd à ses exhortations, et refusa de prendre les armes pour repousser l'ennemi. Dans sa fureur, le saint-père lança une bulle d'excommunication sur la ville, fit fermer les églises, et ordonna aux prêtres d'interrompre partout le service divin. Ce remède violent, au lieu d'apaiser les troubles, augmenta la confusion; les citoyens se soulevèrent, coururent au Vatican, en firent le siège et l'emportèrent d'assaut, après avoir égorgé tous les soldats. Eugène eut à
peine le temps de quitter son palais pour courir jusqu'au Tibre où il trouva une barque qui le conduisit hors de Rome, n'ayant avec lui qu'un moine ; il gagna ensuite Florence, et s'installa dans le palais patriarcal. De celte ville , Sa Sainteté écrivit aux Pères du concile de Bàle et à l'empereur Sigismond pour réclamer leur intervention dans sa (juerelle avec le duc de Milan, et pour les prier de contraindre Viscontià rendre la paix au saint-siége et de forcer les Romains à le recevoir dans la cité apostolique. Les prélats, qui supposaient à î]ugène des sentiments conformes à ceux qu'il exprimait dans sa dernière bulle, intercédèrent eux-mêmes eh sa faveur auprès de Sigismond et des autres princes de l'Europe. Philippe-Marie Viscontt,
Imp MJrd, Parti.
EUGÈNE IV
Alphonse d'Aragon fait la conquête du royaume de Naples
menacé par toutes les puissances, fut obligé de se réconcilier avec le pape et de rappeler ses troupes dans \c duciié. Grâces encore aux sollicitations des l'ères du concile, Eugène obtint de la reine de Naples, Jeanne II, des secours en hommes et en argent, qui l'aidèrent à faire triompher son parti dans Rome.
Il sembla du reste que Dieu voulait punir cette reine de ce qu'elle avait contribué à faire rentrer le peuple sous la tyrannie du pape, car le jour même qu'Eugène s'installa dans le palais de Latran, elle perdit son lils adoptif, Louis II d'Anjou, et son favori liarracciolo ; elle-même mourut peu de temps après, laissant son royaume à René, duc d'Anjou.
Dès que la nouvelle de la mort de Jeanne II fut connue à Rome, Eugène envoya signifier aux seigneurs du royaume de Naples ([u'ils eussent à s'al)stcnir provisoirement de procéder à l'élection d'un souverain, et presque immédiatement il chargea Jean Vitteleschi, évêque de Recanati et patriarche d'Alexan- 'drie, qui passait pour un homme de tète et de main, de prendre possession de Naples en son nom. Mais les habitants, qui redoutaient jjIus que toute chose au Uionde d'être gouvernés par le pape, refusèrent de recevoir son légat, et prirent la détermination d'envoyer une députation à René d'Anjou pour lui offrir la couronne, en le priant de venir à Naples prendre
possession du trône. Le prince accueillit les ambassadeurs avec une grande joie ; et comme il ne pouvait quitter son duché parce qu'il était prisonnier sur parole de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, il leur donna ses deux enfants et Isabelle, sa femme, pour gouverner le royaume en son nom.
Dès qu'Isabelle fut arrivée à Naples, elle prit en mains les rênes de l'État, et essaya de réprimer les factieux qui excitaient des désordres dans sa capitale et cherchaient à soulever le peuple. Parmi ces fauteurs de séditions, les agents du roi d'.\ragon, qui étaient les plus ardents et les plus redoutables, parvinrent même à s'emparer de la ville de Capoue. Ce succès faillit les perdre, car dans l'enivrement de leur triomphe, ils envoyèrent prévenir Alphonse, qui tenait la mer sur les côtes de Sicile, qu'il pouvait opérer son débarquement en toute sécurité, et que les populations se lèveraient en masse à son approche pour le proclamer roi de Naples. A cette nouvelle, le prince lit avancer sa flotte pour effectuer une descente sur les terres de Labour en vue du port de (laéle; malheureusement pour lui, ses agents avaient mal pris leurs mesures; il rencontra sur sa route des vaisseaux génois, alliés du duc de Milan, qui revendiquait également la souveraineté de Naples; une lutte .terrible s'engagea entre les deux flottes ; presque
tous les bàtiiuenls d'Alphonse fiirenl coiili's à l'ond ; celui t|u'il moulait avec sa famille et qui s'était tenu lilcheiueut hors du combat, fut pris et conduit triomphalement à Gènes ; et Alphonse fut livre au duc de Milan, ainsi que le roi de Navarre et les infants d'Aragon. Ce revers devint par la suite la cause de la fortune du roi d'Araj;on ; il sut si bien captiver son compétiteur, que Piiilippe-Marie Visconti consentit à lui rendre la liberté et à lui céder ses droits au royaume de Naples, moyennant une rançon et un tribut : il s'engasea même à le secourir de ses armes et de sa flotte contre h» duc d'Anjou et contre le pape, si ce dernier persistait dans ses ridicules prétentions sur l'Italie inférieure.
Déjà Eugène ne songeait plus à disputer la possession des États de Naples pour son siège; il s'était entièrement rangé dans le parti de René d'Anjou, afin d'obtenir de ce prince l'autorisation de prélever des décimes sur les lidèlesde ses provinces, et aussi, ce qu'il n'avouait pas encore, pour se créer un protecteur qui l'aidât à annuler dans l'avenir les décrets du concile de Bàle.
Cette assemblée ne laissait pas que d'être en effet un sujet de craintes sérieuses pour le saint-père. Depuis quatre ans les prélats qui la composaient s'étaient déclarés en permanence, et continuaient à formuler des décrets pour la réforme de l'Église dans son chef suprême et dans ses ministres. Entreautres décisions, ils avaient publié celle-ci contre les abus de la simonie : « Le concile général, légitimement assemblé et représentant l'Eglise universelle, ordonne au nom du Saint-Esprit, relativement à ce qui concerne en cour roiuaine les élections, admissions, présentations, pro^•isions, collations, dispositions, postulations, institutions, installations, investitures, dignités, bénéfices, offices ecclésiastiques, ordres sacrés, bénédictions, et concessions du pallium, qu'à l'avenir il ne sera plus exigé de rétributions à raison des bulles du sceau, des annales communes, des menus services des premiers fruits, ou sous quelque autre titre ou prétexte que ce soit. Si quelqu'un enfreint ce canon en exigeant, donnant ou promettant quelque présent ou salaire, il encourra la peine portée par les saints canons contre les simoniaques, fût-ce le pape lui-même ! »
Ensuite les Pères déclarèrent obligatoire la constitution de Grégoire X, relative à l'organisation du conclave pour les élections pontificales; ils s'occupèrent également de la question grecque et reçurent les ambassadeurs de Jean VI Paléologue, qui venaient offrir en son nom de se réunir à l'Église latine, si les rois d'Occident consentaient à fournir des troupes pour refouler les musulmans dans les déserts de l'Arabie. Le concile décréta des indulgences pour tous les chrétiens qui travailleraient à la réunion des deux Églises, et ordonna qu'on procéderait immédiatement à un armement pour secoiu-ir Gonstantinople. Jean Paléologue de son côté s'empressa de nommer des plénipotentiaires qu'il envoya au concile pour abjurer !e schisme.
Eugène, informé de la tournure que prenaient les négociations, voulut s'opposer ù ce qu'on continuât les armements destinés aux Grecs ; il prétendit qu'à lui seul appartenait le pouvoir exécutif; que le con-
cile de Râle empiétait sur ses attributions; et que, non content de s'attribuer l'initiative dans les règlements do discipline ecclésiastique, il s'arrogeait encore le droit de juridiction absolue sur les fidèles, droit qui avait appartenu de tout temps aux papes. Il n'osa pas toutefois ordonner aux Pères de rompre les conférences, et il se contenta de les traverser dans l'alVaire de la réunion des tarées. A. son instigation, Jean Paléologue demanda que le concile ipii devait déterminer avec ses envoyés les clauses de la réunion fût moins éloigné de Rome que de la ville de Râle, aliu que le pontife pût assister aux délibérations de la sainte assemblée.
Pour satisfaire aux désirs du prince, les évèqucs envoyèrent deux ambassadeurs à Sa Sainteté, en la faisant prier de venir en personne à l'assemblée ou de transférer le concile, soit à Avignon, soit dans une ville de la Savoie. Eugène repoussa cette propo ■ sition, et chargea ses légats de représenter aux Pères qu'il exigeait que leurs décisions prises dans les dernières sessions, et qui touchaient aux privilèges de la papauté, fussent révoquées, ou qu'autrement il ne paraîtrait pas au milieu d'eux. Tous les prélats refusèrent de se soumettre à ces honteuses conditions, et déciétèrent que l'assemblée continuerait ses délibérations en l'absence du pape, et qu'on enverrait une ambassade à l'empereur grec pour le prévenir qu'il devait accepter la ville de Bàla comme le lieu des conférences, ou renoncer aux secours qui lui avaient été promis. Lorsque les députés arrivèrent à Gonstantinople, ils trouvèrent qu'Eugène les avait déjà prévenus, et que ses agents s'étaient si complètement emparés de l'esprit de Paléologue, qu'il leur fut impossible de décider l'imbécile monarque à choisir une autre viUe que Ferrare.
Eugène profita de la sotte ci'édulité de l'empereur grec pour ordonner aux Pères du concile de Bàle de se rendre à Ferrare. Il espérait qu'il lui serait d'autant plus facile de casser les décrets attentatoires à son autorité, lorsqu'il présiderait les délibérations, qu'il se trouvait en paix avec Philippe-Marie Visconti, avec les Génois, les Vénitiens et les Florentins, ^lalheureusement Alphonse d'Aragon vint déranger tous ses plans ; ce prince, par une suite de victoires, était parvenu à reconquérir toutes les places fortes du royaume de Naples, et même à chasser de la capitale la reine elle légat du saint-siége; ce qui lui permettait de se venger à son tour de la trahison du pape envers lui. Aussi ne se fit-il point faute d'augmenter le nombre des ennemis d'Eugène. Il pubha un édit qui enjoignait à tous les évêques de ses États de Naples, de Sicile et d'Aragon, de se rendre immédiatement au concile de Bàle pour y provoquer la mise en jugement de Gabriel Gondelmère, bâtard de l'antipape Grégoire XII.
Il ne fut pas difficile aux prélats espagnols d'ob tenir du concile, qui déjà était fort mal disposé pour le pape, qu'on lui signifiât l'ordre de venir à Bàle pour rendre compte de sa conduite, et pour répondre de l'indigne usage qu'il faisait de l'autorité suprême dont on l'avait investi.
Dans la lettre qui fut envoyée à Rome à cette occasion , le concile faisait l'énumération des luttes qu'il avait soutenues contre le saint-siége depuis six
EUGÈNE IV
années pour opérer la réforme du clergé , et pour faire disparaître les honteux désordres qui existaient dans l'Eglise et qui scandalisaient la chrétienté. Les Pères rejetaient tout le mal sur Eugène; ils l'accusaient d'avoir encouragé la simonie , d'avoir protégé la luxure, et de s'être montré le jilus corrompu parmi les prêtres de sa corn' , au lieu de donner l'exemple des vertus chrétiennes. Ils terminaient en ordonnant aux cardinaux de se rendre dans la ville de Bâle, pour prendre avec eux les mesures nécessaires au bien de la religion. Enfin, après avoir attendu le délai fixé par la citation, ils prononcèrent une sentence qui condamnait Eugène IV comme contumace, et le suspendait des fonctions sacerdotales.
De son côté, le pontife ne resta pas inactif; il convoqua un concile à Ferrare jiour le 8 janvier 1 438 : au jour dit, le cardinal de iJainte-Croix en fit solen- 1 ellement l'ouverture en son nom, malgré l'absence des ambassadeurs grecs, et quoiqu'il s'y trouvât à peine une vingtaine de prélats. Le cardinal déclara emphatiquement, que tous les actes rendus par le conciliabule de Bâle étaient entachés d'hérésie, et cassés comme attentatoires à la liberté de l'Eglise romaine.; cette décision fut notifiée à toutes les puissances de l'Europe.
Exaspérés par cette nouvelle insulte , les prélats réunis à Bâle déjiosèrent le pape, et lancèrent les loudres de l'excommunication contre le synode de Ferrare. A son tour , Eugène fulmina des anathèmes contre ceux qui avaient eu l'audace de le déposer; il déclara déchus de leurs dignités et privés de leurs ])énéfices les évoques récalcitrants, et excommunia les rois, les seigneurs et les peuples qui ne s'armeraient pas pour exterminer les Pères du concile de Bâle.
Telle était la situation des choses, lorsque la peste vint interrompre les travaux de l'assemblée de Ferrare, et obligea Eugène à transférer le concile à Florence. Ce fut dans cette ville que se rendirent également les ambassadeurs grecs ; et tous , réunis en conciliabule, décrétèrent une constitution ainsi conçue :
« Eugène, dominateur suprême de l'Église universelle, pour léguer à la postérité un témoignage perpétuel de la foi de son cher fils en Jésus-Christ, .lean Paléologue, illustre empereur des Grecs, affirme que par son influence les fidèles de l'Orient professeront à l'avenir les dogmes et le culte formulés dans ce sacré diplôme.
« Que les cieux et la terre se réjouissent, puisque les murailles qui divisaient les Eglises d'Orient et d'Occident se sont écroulées dans l'abîme ; puisque la concorde s'est relevée sur la pierre angulaire de la religion; puisque tous les fidèles de la terre sont unis en Jésus -Clirist, après des siècles de ténèbres et de deuil ! Que l'Eglise, cette Mère divine, se réjouisse de porter dans son sein tous ses fils réunis, et ceux-là mêmes qui l'avaient déclarée si longtemps par leurs sanglantes divisions.
« Que l'Orient et l'Occident tressaillent d'allégresse ; qu'ils confondent leur amour dans un embrassement spirituel , et que leurs âmes s'unissent dans des voluptés infinies. >
Après cet exorde bizarre, il continuait ainsi :
« Au nom de la sainte Trinité, nous définissons que la vérité de la foi orthodoxe consiste à reconnaître que le Saint-Esprit est identique au Père et au Fils, et qu'il jirocède d'eux éternellement, comme d'un principe et d'une action unique. Nous déclarons que les Pères et les docteurs (pii affirment que l'Esprit saint ne procède pas immédiatement du Père, établissent, malgré la contradiction apparente de leurs paroles, que cette procession est simultanée, et reconnaissent que le Fils est comme le Père la cause ou le princijie du Saint-Esprit. Nous décidons conséquemmcnt que les paroles <> Filioque >. ont été légitimement ajoutées au symbole de Nicée jmur définir cet article de foi.
« Nous déclarons que le corps de Jésus-Christ est véritablement présent dans l'hostie consacrée, que la nature de la pâte soit azyme ou levée. Nous reconnaissons que les âmes des véritables pénitents morts dans la charité de Dieu , sans avoir confessé leurs fautes, sont admises à contempler éternellement la face elle dos du Christ, mais seulement après avoir été purifiées dans les flammes du purgatoire. Nous confessons que la durée de leurs peines peut être abrégée par les bonnes œuvres des vivants. Nous confessons que les âmes des fidèles qui n'ont pofnt péché depuis leur baptême, ou celles qui ont été purifiées dans leurs corps par les sacrements rémunérateurs, après avoir dépouillé leur prison terrestre, parviennent aussitôt dans le royaume du Christ, et voient de dos et de face la Trinité sainte, quoique à des degrés différents, suivant les mérites des uns et des autres. Nous confessons que ceux qui sont morts en état de péché mortel ou sans avoir reçu le baptême, descendent immédiatement aux enfers poury être brûlés, rôtis, consumés éternellement. »
Telle est la fameuse définition de foi que les députés grecs approuvèrent. Un historien contemporain prétend cependant <jue le pontife acheta leur consentement à l'admission du purgatoire une somme de cinq mille ducats ; qu'il en donna dix mille pour obtenir la procession du pigeon Saint-Esprit, et qu'il alla jusqu'à vingt mille pour faire admettre la communion sous uneseule espèce. On signa de part et d'autre la présente constitution, et les ambassadeurs retournèrent à Constantinople avec l'argent de Sa Sainteté, et sa bénédiction dont ils ne se souciaient guère.
Trois jours après leur arrivée , l'acte de réunion des deux Églises fut annulé par les prélats orientaux, et le nom du pape latin devint plus que jamais en exécration aux Grecs.
Pendant qu'Eugène se berçait d'illusions, l'assemblée de Bâle agissait ; d'abord elle déclara le pontife simoniaque, parjure, dissipateur des biens de l'Eglise, administrateur dangereux, schismatique, incorrigible; ensuite elle nomma trois de ses membres, Thomas, abbé de Donduces, Jean de Ségovie et Tiiomas de Corcellis , avec la mission de former un collège de vingt-neuf prélats , et de procéder à l'élection d'un pape suivant les anciennes coutumes. Les évêques qui furent désignés entrèrent en conclave le 30 octobre 1439, et nommèrent souverain pontife Amédée, duc de Savoie et abbé du couvent de Ripaille.