CALIXTE III
des Roldats, ils cxplon'Tcnt Imites les provinces, toutes les villes, toutes les bouigades, rançonnèrent les habitants, les femmes surtout, leur vendirent des indulgences, des absolutions, et en tirèrent des sommes si énormes, (|ue les caves du Vatican n'étaient plus assez vastes pour les contenir.
S'ir ces entrefaites apparut une comète qui jiorta l'etïioi dans tous les esprits; Sa Sainteté prolita encore de cette panicpe superstitieuse pour vendre de nouvelles et spéciales indulgences. Enfin, lorsqu'il jugea ijue lii raine était épuisée, il rappela ses moines auprès de lui ; et en retour de tout l'or qu'il avait pris aux fidèles, il donna l'iiistilution de l'Angolus, qui 'consiste à réciter l'Oraison dominicale et la Salutation angélique, le matin, à midi et le soir, au tintement des cloches. Platine affirme gravement que les chrétiens ont dû à l'ellicacité de ce,s prières plusieurs victoires, entre autres celle que le célèbre Jean Corvin Huniade, vayvode de Transylvanie, remporta sur les musulmans devant Belgrade.
Outre l'impôt volontaire des indulgences, Calixtc voulut encore prélever l'impôt forcé des décimes ; mais sa bulle rencontra une vive opposition en .Allemagne et en France, où le parlement de Paris intervint pour maintenir lesimmunités du royaume. Déjà cette assemblée, dans une circonstance précédente, s'était montrée hostile à la cour de Rome, et avait fait saisir les biens de Guillaume de Maletroit, évêque de Nantes, parce qu'il avait appelé au saintsiége d'une ordonnance de Charles \ïl. A cette occasion, la docte chambre avait rendu le décret suivant :
« Déclarons le prélat coupable d'avoir violé les lois fondamentales de l'Etat, qui défendent d'interjeter des appels en cour de Rome ; considérant que le roi ne tient sa couronne que de Dieu, et qu'il ne relève en matière temporelle d'aucune puissance sur la terre; quoique le saint-siége ait le droit d'excommunier canoniquement le prince, nous déclarons qu'il n'a pas le pouvoir de le priver de ses Etats, ni du les donner au premier ambitieux qui voudra s'en emparer, ni même de relever ses sujets du serment de fidélité; nous décidons enfin que les droits du souverain ne peuvent être plaides que par-devant sa cour ; que les prélats ne peuvent pas faire casser ses ordonnances par h'S papes, et qu'ils ne peuvent même sortir du royaume sans son autorisation. »
L'Université s'éleva également avec énergie contre la bulle des décimes; et malgré les flatteries (|ue le saint-père prodiguait aux Français sur leur courage militaire, il l'ut décrété qu'aucun seigneur ne prendrait les armes contre lesTurcs avant la révocation de l'inqiôt.
En .Vllemagne, les plaintes soulevées par l'avidité de Calixle furent encore plus vives. Tous les électeurs de l'empire réclamèrent en corps auprès de Frédéric pour c[u'il fît exécuter dans toute sa teneur le concordat (fui protégeait la nation contre les violences des officiers du fisc apostolique.
En Es[)agne même, ses exactions irritèioni pareillement le roi d'Aragon ; et comme la domination d'.Vlplionse se trouvait affermie en Italie par le double mariage de ses petits-fils, le prince de Capoue et la jirincesse Êléonore, avec le fils et la fille de François Sforce, duc de Milan, il menaça de se retirer de l'obédience de Rome.
.\u lieu de chercher à rentrer dans les bonnes grâces du roi d'Aragon, l'ambitieux Calixte, qui rêvait la couronne de Naples pour son neveu Pierre Borgia, s'appliqua à traverser les projets d'Alphonse, et lui refusa l'investiture du royaume de Sicile, que le prince demandait pour Ferdinand, son fils naturel, et les vicariats de Terracine et de Béuévent, qu'il demandait pour deux autres de ses bâtards.
Les choses s'envenimèrent à un tel point que le prince écrivit à Sa Sainteté une lettre ([ui est parvenue jusqu'à nous, et dans laquelle Alphonse flétrit en termes énergi([ues l'infamie des nnuurs de Calixte et sa cupidité insatiable ; il lui rejiroche la bassesse de sa naissance et les moyens honteux auxquels il a eu recours pour s'élever; il dévoile les horribles mystères de lubricité qui se passaient dans sa famille; il l'accuse d'entretenir des relations réprouvées des hommes avec ses neveux, qu'il prétend être le fruit d'un inceste avec sa sœur; et il termine en lui jurant une haine implacable. En effet, Alphonse commença à intriguer contre le pape, et envoya solliciter Henri le Faible, roi de Castille, et les autres princes des Espagnes, d'abandonner la communion de l'infâme Borgia.
Pour prévenir les suites fâcheuses de ces démarches, Calixte s'empressa de faire partir pour Madrid un légat et trois moines chargés de complimenter Henri de la victoire qu'il venait de remporter sur les Maures, et de lui offrir un casque rehaussé de ciselures d'or et une épée dont la poignée était ornée de riches pierreries. Cette ambassade arriva à la cour de Castille la veille de Noël, et présenta immédiatement au prince des lettres remplies d'adulations serviles et de magnifiques prédictions. Henri, vain et superstitieux comme le sont d'ordinaire les rois, accueillit les flatteries des prêtres romains avec une joie extrême, et commanda pour le lendemain un service solennel à sa cathédrale, afin de remercier Dieu des victoires qu'il lui- annonçait par son vicaire; mais son bonheur fut de courte durée, et les événements vinrent bientôt donner au pape un éclatant démenti Pendant la célébration de la messe, un courrier apporta au prince des dépêches qui lui apprenaient la déroute complète de l'armée castillane, et la captivité de son général, le comte de Casianeda.
En France, l'indignation contre Calixte éU'if à son comble, et le clergé même s'était mis en hostilité avec la cour de Rome, depuis la publication d'une bulle qui accordait aux moines mendiants le droit de confesser les fidèles au rabais, et leur permettait d'établir une concurrence redoutalile avec les curés pour la vente des dispenses. L'Université de Paris se mêla de la dispute, prit parti pour les prêtres, et défendit aux moines de se prévaloir de la bulle du pape et de confesser. Ceux-ci ayant refusé d'obéir à cette injonction, ils furent exclus du sein de l'Université; alors ils en référèrent à Calixte, ipii cassa les décrets et les procédures des docteurs. Malgré la décision du pape, l'Université persista dans sa conduite, et obtint une ordonnance du roi qui portait défense aux moines mendiants de confesser les fidèles, s'ils ne voulaient être chassés comme îles gueux du royaume. Force leur fut bien de se soumettre.
yuant à l'Allemagne, c'était inutilement qu'elle
faisait oiitondre ses iTclamations contiv lo saintsié£;e; FroJéric laissait piller ses sujets afin de parlaçer leui-s dépouilles avec Calixte; toutefois ces plaintes tirent comprendre à Sa Sainteté qu'il était inipoliliipie de prendre autant d'art^ent sous prétexte d'un armement contre les Turcs, et de ne faire en réalité aucun jiréparatif de guerre; en conséquence Calixte arma onze galères, qu'il mit sous le commandement du patriarche d'Aquilée. Les instructions c!e l'amiral portaient défense expresse de compromettre la sûreté de sa lloltille ; aussi le prudent marin se contenta de faire un voyage à l'île de Rhodes, ([ui était une dépendance du saint siège.
Ou lit grand bruit en Europe de cette ridicule expédition ; les légats prétendirent qu'elle avait épuisé les ressources du trésor apostolique, et demandèrent aux rois une seconde levée de décimes, en ollVant de partager avec eux les produits de ce nouvel impôt. Une proposition semblaljle ne pouvait qu'être agréable aux oppresseurs des peuples ; aussi Henri de Castille, Christiern de Danemark, le roi de France, l'empereur d'Allemagne et les autres monarques qui retenaient alors, s'empressèrent- ils d'ouvrir l'entrée de leurs États aux collecteurs de Calixte; le roi d'Ara<ron seul refusa d'autoriser les exactions des émissaires de la cour romaine.
Ce prince poursuivait toujours ses projets de vengeance contre Calixte, et avant de marcher sur Rome il faisait une guerre cruelle aux petites Républiques, qu'il voulait détacher de la cause de son ennemi. M.iis les Borgia ne lui laissèrent pas le temps d'exécuter ses mauvais desseins, ils lui firent servir un cer-
tain vin. et le prince mourut empoisonne sous les murs de la ville de tièncs, dont il taisait le siège.
Dès que relie mort fut connue à Rome, le pape publia une bulle «[ni déclarait le saint-siège dis|)ensateur absolu de la couronne de Naples, attendu iiui^ le testament d'.Uphonse, (|ui disposait de ce royaume en faveiu- de Ferdinand, son lils naturel, devait être fra]ipé de nullité, comme attentatoire aux lois divines et humaines. 11 terminait ce singulier décret en donnant l'investiture des Etats napolitains à Pierre Rorgia, son neveu, qu'il avait créé déjà duc de S|)0lette, et en défendant à Ferdinand de prendre le titre de roi, sous ])eine d'excommunication.
Au lieu d'oix'ir à Sa Sainteté, le nouveau roi de Naples se disposa à lever une armée et à marcher sur Rome pour faire déposer son ennemi; il se fit précéder par un manifeste violent, dans lequel il s'exprimait ainsi : « Je respecte la dignité de pape, mais je méprise la personne de Calixte; je ne redoute ni ses anathèmes, ni ses poisons, ni ses armes ; je tiens lo royaume de Naples par les bienfaits de mon père, par le consentement des seigneurs, par celui des villes et des peuples, et je le garderai.... »
Une guerre furieuse paraissait imminente, lorsque la mort du pontife vint fort heureusement changer le cours des événements; le 6 août 1458, Calixte succomba à une attaque de goutte, et laissa ses immenses trésors à ses infâmes neveux, Pieri'e Borgia et Roderic, son frère, qui plus tard s'en servira pour acheter la tiare et se faire nommer pape, avec l'aide du pigeon Saint-Esprit, chargé parle Père éternel d'inspirer les vieux crânes du conclave !
PIE n
Lettre erotique dû saint-père. — Élection de Pie II. — Histoire d'.€néa< Sylvius avant son pontificat. — Sa Sainteté ordonne des levées de décimes sous prétexte de la guerre contre les Turcs. — Le pape donne l'investiture du royaume de Nnples à
Ferdinand. Concile de Mantoue. — Querelles du saint-père avec les Français. — 11 appelle le célèbre Scanderberg à son
aide contre les Français. — Décret du pape contre les appels au concile. — Différents entre Pie li et les rois d'Europe, relativement à la collation des bénéfices. — Ambassades aux souverain?. — Abolition de la iiragmatique-saiiction en Fiance. — Lettre du pape à .Mohammed II. — Lettre de Louis XI au saint-père. — Réponse du pontife. — Fourberies de Louis XI et de Pie II. — Lâche rétractation du saint-père. — Mort de Pie II.
« Trouvez-moi dans l'univers une chose plus répandue que l'amour? Quel est le royaume, la ville. le bourg, où l'on ne connaisse pas l'amour? Dans les palais comme dans les chaumières, les jeunes filles et les adolescents ne se livrent-ils pas au.\ doux jeux de l'amour? Existe-t-il une seule personne de l'Age de trente ans qui n'ait pas commis de crime en faveur de l'amour? Pour moi, j'avoue que j'ai distribué de nombreux coups de ma dague à des vierges timides et à de voluptueuses beautés, et je rends grâces à Dieu de m'avoir fait échapper raille fois aux embûches qui m'étaient dressées par des pères vigilants ou par des maris jaloux. En cela j'ai été plus heureux f[ue le dieu Mars, car jamais je n'ai été pris avec ma Vénus dans les filets d'un Vulcain. » C'est ainsi qu'écrivait et agissait le cardinal .Enéas Sylvius Piccolomini, qui succéda à Calixte sur la chaire de saint Pierre, sous le nom de Pie II.
Dès que les funérailles du pape furent terminées, vingt et un cardinaux entrèrent en conclave au palais de Saint-Pierre; mais avant de commencer les opérations du scrutin, ils prêtèrent serment, sur l'autel, que celui d'entre eux qui parviendrait à la papauté n'accorderait point, sans le consentement de la majorité du sacré collège, le droit délevcr aux églises cathédrales et collégiales, ou de conférer des monas-
tères et d'autres bénéfices à aucun prince ni prélat, de quelque condition ou de quelque qualité qu'ils fussent, impériale, royale, ducale, archiépiscopale ou abbatiale; iju'il révoquerait les bulles accordées précédemment à ce sujet, entre autres celle qui avait été rendue par Nicolas V en faveur du duc de Savoie. Cela fait, les brigues commencèrent, et après une lutte de douze jours, .Enéas Sylvius finit par l'emporter sur ses concurrents, et fut proclamé pape le 27 août 141,8.
Bessarion , qui avait été l'un des adversaires les plus hostiles à .^ncas Sylvius, et qui redoutait les suites d'une vengeance sacerdotale, essaya de conjurer l'orage en lui adressant un discours de félicitations : « Saint-père , lui dit-il, nous ressentons tous une joie sincère de votre exaltation; si nuus nous sommes opposé dans le principe à votre élection, c'était l'intérêt de votre santé qui dictait nos paroles, et le désir de vous éviter les fatigues qui acciinipagnent la suprême dignité. Il nous semlilalt qu'au milieu des périls où se trouve l'Église, il i'allait sur le trône de l'.Vpôtre un prêtre actif, jeune et vigoureux, plus capable de supporter les fatigues des camps que de présider un concile. Vos infirmités seules nous empêchaient de vous donner nos suthages; actuellement qu'il a plu à l'Esprit saint de vous
HISTOIUK DES PAPES
coiffer do la liarc. nous espérons qu'il vous aura donué en môme teuiiis la force néci-ssaire pour en soutenir le poids; et nous vous supplions de rejeter sur l'intérêt que nous prenons à votre personne la faute (jue nous avons faite en soutenant un autre candidat (|ue vous. » .Euéas Svlvius répondit à ce discours : « A'ous nie jugez trop favoraldement , mou frère, puis(|ue vous ne me reprocliiv. i[ue des inlirmités corporelles; quant à moi, je reconnais que je suis indigne de riionneur qui m'a éU' accordé, et si je ne craignais point d'oflenser l'Esprit saint qui a manifesté sa volonté en réunissant sur moi les deux tiers des voix du sacré collège, je refuserais la souveraine jiuissance de l'Eglise: mais puisque Dieu lui-même m'a donné la tiare, je laccepte; ne conservez plus d'inquiétude; je connais la pureté de vos intentions, et soyez assuré que je traiterai tous les cardinaux selon leurs mérites. » Ces paroles, qui pouvaient avoir un double sens, ne rassurèrent pas entièrement les cardinaux de la faction ennemie, néanmoins ils furent obligés de s'en contenter.
D'après l'historien des conclaves, la joie que causa l'élection d'.Enéas Sylvius fut si grande à Rome, que le peuple, qui était dijisé en deux eanqis et qui se battait dans les rues la veille de la nomination, déposa les armes comme par enchantetnent. « La cité apostolique, ajoute-t-il, ressemblait quelques heures auparavant à une place de guerre livrée au pillage; tout à coup elle prit un aspect de fête qui tenait du prodige. Au lieu de sang, c'était le vin qui coulait à Ilots dans toutes les rues ; des tables étaient dressées sur les places publiques ; le cliquetis des épées et les cris de guerre étaient remplacés par le son des instruments de musique; la population entière se livrait à des danses. Cet enthousiasme n'éclata pas seulement à Rome; les autres villes d'Italie, et Sienne surtout, dont ^Enéas était évêque, manifestèrent une joie qui approchait du délire. »
.Enéas Sylvius Piccolomini était Toscan d'origine et fils d'un malheureux proscrit, qui gagnait sa vie à la sueur de son front. On rapporte qucVittoria Forteguerra, sa mère, étant enceinte de lui, eut un songe dans lequel son enfant lui apparut la tète couverte d'une mitre. Comme c'était la coutume d'alors de conduire les clercs au supplice en leur plaçant un bonnet de papier sur la tète, elle en augura que son fils serait la honte et le déshonneur de sa famille. Les désordres de sa première jeunesse ne firent que confirmer l'opinion de sa mère; car /Enéas s'adonna tout enfant aux pratiques honteuses de la sodomie et devint le mignon de tous les prêtres du voisinage.
Ce qui devait le perdre fut précisément la cause de sa fortune ; parmi ses corrupteurs, il rencontra un abbé qui le prit en grande ail'eclion et le fit entrer dans son couvent. /Enéas Sylvius se voua dès lors à -l'étude des lettres, et s'éleva par son génie au rang des hommes les plus savants de son siècle. Plus tard, le cardinal Dominique Capranica rattacha à son service et l'emmena avec lui au concile de Bàle, où i! remplit la charge de secrétaire pendant dix années entières avec une habileté et un courage remarquables. Toutes les mesures énergiques qui furent prises contre les papes étaient présentées par /Enéas Sylvius. qui ne prévoyait pas alors que lui-même oc-
cu]ierait un jour la cliaire île saint Pierre, et qu'il aurait à défendre cette exécrable théocratie qu'il attaquait si vigoureusement. Après la dissolution du concile de Râle, le pape Félix V le prit pour secrétaire, et lorsqu'il eut abdiqué,. Frédéric III lui offrit le même enqiloi au)n'ès de sa personne; dans la suite, l'erajM'reur le lit son conseiller intime, l'Iionora de la coulonno poéliipic et lui confia plusieurs ambassades. Enfin Nicolas V le promut au siège de Sienne, et Galixlc III lui donna le chapeau de cardinal.
Son avènement au ponlilicat fut accueilli do diverses manières jiar les ctiurs de l'Eurojie ; la France, l'Ecosse, le Danemark, la Pologne, la Hongrie, ainsi que les Républiques de\'enise et de Florence, désapprouvèrent l'élection d'/Enéas Sylvius ; au contraire, l'empereur d'Allemagne, les ducs de Milan, île Modènc et Ferdinand de Sicile, en témoignèrent leur satisfaction et envoyèrent des ambassadeurs à Rome pour com|)limenter le nouveau pontife.
Pie II commença l'exercice de son autorité en vendant l'investiture du royaume de Naples au bâtard du roi Alphonse, au préjudice de René d'Anjou et de son fils Jean, duc do Calabre, moyennant une somme de six cent mille écus d'or, et la concession du duché d'Amalfi pour .\ntoine Piccolomini, son neveu, auquel Ferdinand donna en outre une de ses sœurs en mariage et l'intendance générale de la justicedans tous les États de Naples et de Sicile. Après avoir solidement établi la fortune de son neveu,' il songea à marcher sur les traces de ses prédécesseurs pour rem|)lir le trésor apostolique, qui avait été entièrement vidé par les Borgia à la mort de leur oncle. Le prétexte dont il se servit pour rançonner les peuples fut encore l'annonce d'une croisade contre lesTurcs. Il convoqua un concile général à Mantoue, pour le 1" juin 1459, et invita tous les rois à s'y trouver, particulièrement Charles ^'II, qu'il appelait le défenseur de la religion chrétienne. Ses bulles de convocation furent remises aux princes chrétiens par des légats habiles, qui surent leur arracher l'autorisation de lever des décimes sur les peuples soumis à leur domination.
Tous ces préliminaires terminés. Sa Sainteté quitta Rome le 1 8 lévrier, laissant le gouvernement du spirituel de la ville au cardinal de Cusa, et le commandement du temporel au prince Colonna, avec un conseil de cardinaux, d'auditeurs de rote et d'avocats, pour former la cour apostolique, comme s'il eût été présent, et afin que les affaires ne souffrissent pas de son absence. Il rendit même un décret qui interdisait au sacré collège de se réunir autre part qu'à Rome, si Dieu disposait de sa vie pendant son voyage ; ensuite il prit la route de Mantoue, où se trouvaient déjà réunis des ambassadeurs, des prélats, des princes et des rois.
Sa Sainteté ouvrit le concile par un long discours où elle exposait pathétiquement la décadence de la religion chrétienne en Orient ; elle fit une longue ènumération des provinces ((ue les infidèles avaient enlevées aux chrétiens, et termina par cette allocution: « Si les calamités publiijues ne touchent pas vos âmes, princes et rois, redoutez au moins les maux qui vous menacent personnellement ; songez à vous garantir par une sainte ligue, de l'opprobre, de
PIE II
Les désordres de la première jeunesse du cardinal Maéus Sylvius
la servitude et. de la mort, dont cliacun de vous est menacé dans son isolement. N'ouljliez pas que vous avez à combattre un ennemi formidable, dont l'audace est exaltée par de nombreuses victoires. Chacun de vous est trop faible pour se mesurer avec lui ; mais si vous unissez vos forces, vous le renverserez, parce que Dieu bénira les glaives des chrétiens. Rappelez-vous les glorieux exploits des fidèles sur la terre do Syric^ que le courage des anciens piiux vous anime ; abatulonncz vos palais, vos femmes, vos enfants; ne crai.,'nez point de donner vos trésors et de verser voti e sang pour assurer le triomphe de la foi ! Honte aux làclics et aux indolents ([ui refusent de combattre ! Princes, quel est celui d'entre vous qui se présente pour être le clief de cette guerre sacrée; pour relever la croix et renverser le croissant ; pour rétablir dans l'Orient le Ghri-t détrtiné par le prophète? Qu'il s'avance!... » Et comme chacun gardait le silence , il continua : « Vous êtes donc tous des
lâches ! Eh l)ien, ce sera moi (pii guiderai les croisés ; je prendrai l'étendard sacré d'une main, le Christ de l'autre, et je me mettrai à la tète des légions. Si le ciel ne m'accorde pas la victoire, mon sang du moins apaisera la colère du Dieu des armées! » De nombreuses acclamations retentirent alors dans le concile et couvrirent la voix du belliciueux pontife : X Nous vous acceptons iiourchef, cria-t-on de toutes parts; marchons contre les infidèles I » Un instant Pie II craignit d'avoir dépassé le but qu'il s'était proposé d'atteindre, et de se voir obligé de partir pour la croisade. HeuieusemenI )iour lui, ceux-là même qui avaient a|iplaudi à ses paroles avec le plus d'enthousiasme n'étaient nullement disposés à le suivre dans une semblable entreprise ; et de part et d'autre on se borna à traiter de la levée de nouveaux décimes. Quelques souverains d'Orient, étrangers aux fourberies de la cour de Rome, prirent seuls la chose au sérieux , David, empereur de Trébizonde,
Uzuii-Hassan, roi d'Arinéiiio, et Cieorjios, qui sepiélendait roi ilo Perse, s'engagèrent à iournir pour la croisiide des troupes de cavalerie et d'infanterie, et une flotte bien équipée.
Ajirès la séance publique, les ambassadeurs de Charles \l\ demandèrent à être reçus jiar le pape ou audience jiarliculière, ce qui leur fut accordé inimédiateincnt. Le bailli de Rouen rappela à Sa Sainteté les services que les rois de France avaient rendus à ses prédécesseurs ; il se plaignit amèrement qu'elle eût oublié que le frère Je suint Louis avait reçu autrefois l'investiture du royaume de Xaples de la cour de Rome, et par conséquent qu'il n'était pas permis de le vendre au bâtard d'Alphonse; il termina ses remontrances en menaçant Pie II de la vengeance du roi, s'il ne révoquait sa première décision. A cela, le pape répondit qu'il n'avait agi que par le conseil des cardinaux, et qu'il ne pouvait, sans les consulter, casser une délibéra ti-jn du sacré collège; ensuite, pour cacher l'embarras où il était de donner des excuses valables de sa conduite, ill'eignit d'être pris par un accès de toux, et congédia les ambassadeurs. Le bailli de Rouen ne fut pas dupe de cette fourberie ; dès que le saint-père fut bnis de la salle d'audience, il se répandit en injures contre lui en présence de ses officiers, et jura qu'il saurait se venger du traître qui avait vendu sa conscience aux ennemis de la France.
Ces menaces furent immédiatement transmises à Pie II, qui, de son côté, songea à créer des embarras à Charles Vil pour le mettre dans l'impuissance de lui nuire. Il abolit la pragmatique sanction qui était observée dans le royaume, et demanda que les Français fournissent une armée de cent mille hommes pour comltattre les infidèles. Grâces à l'énergique opposition du bailli de Rouen, qui démontra qu'il était impossible au roi de France de mettre sur pied un nombre aussi considérable de troupes tant qu'il serait en guerre avec la Grande-Bretagne, le saint-père fut obligé de se relâcher de ses prétentions, et de se contenter d'une taxe de six cent raille florins d'or pour les frais de la croisade. Le bailli de Rouen ne put rien faire rabattre sur cette somme ; en vain il fit observer aux cardinaux que la France était ruinée, et que depuis six années le saint-siége ne cessait de prélever des décimes sur les provinces ; toutes ses réclamations furent inutiles. Et comme sa harangue prenait le ton de la menace. Pie II l'interrompit brusquement, et lui déclara qu'il saurait réduire à l'obéissance un royaume rebelle, qui trouvait des ressources pour faire la guerre à des chrétiens, et qui n'était pas capable de faire le moindre sacriGce pour venger la religion. « Redoutez ma colère, ajouta-t-il, car si je le veux, dans un mois, Gênes, Modène, Florence, Naples même, se soulèveront contie les Français et Icschasseront del'Italie. »
Pour réaliser cette prédiction, le pontife appela en Italie le célèbre roi d'Albanie, Georges Castriot, surnommé Scanderberg, sous prétexte de faire rentrer dans le devoir les Napolitains, qui étaient en pleine révolte contre le roiFerdinand, l'avaient chassé de sa capitale, et s'étaient rangés au parti du duc d'Anjou, à la tête duquel se trouvait toute la noblesse napolitaine, et mêmeMarcien, son beau-frère.
duc de Sauguesa, et .\ntoine Caldora, duc do Tarente. Docile aux ordres de Sa Sainteté, Scanderberg débarijua à Raguse, et se dirigea par terre, à marches forcées, sur Rarlette, au secours du roi Ferdinand, (jui était étroitement bloipié dans la place. A l'approche de ce redoutable ennemi, les Français levèrent le siège et vinrent camper sous les murs de Nocéra ; le roi d'.\l))anic poursuivit les fuyards, les atteignit dans une vaste plaine et les accula au pied du mont Ségian. Alors s'engagea une bataille terrible entre les Albanais et les troupes de René d'Anjou; celles-ci furent taillées en pièces, et les espérances du i);u'ti angevin se trouvèrent pour jani-iis anéanties. Toutes les villes, toutes les provinces du royaume do Naples qui tenaient encore pour les Français lirent immédiatement leur soumission, et Ferdinand rentra triomphant dans sa capitale.
Pie II voulant profiler de la prépondéiance que cette victoire lui donnait en Italie pour affermir sa domination sur les peuples, décréta que les papes étaient au-dessus de tous les princes de la terre, et que leur omnipotence s'étendait même sur les conciles, qui dans aucun cas ne pouvaient ni juger ni déposer le chef suprême des fidiiles.
« Il s'est glissé parmi nous, disait le saint-])ère dans sa bulle, un abus exécrable, celui d'appeler des jugements et des actions du joontife romain aux conciles généraux. Ceux qui approuvent de semblables mesures oublient ou veulent ignorer que le vicaire du Christ a seul le pouvoir de lier et de délier sur la terre et dans le ciel; qu'il ne peut être jugé que par Dieu , et que, pendant sa vie, il peut à son gré disposer des trônes, des richesses, de la liberté et de la vie des hommes.
« Voulant donc éloigner de l'Église le dangereux poison de ces opinions lelieiles, de l'avis et du consentement de nos vénéi'ablcs fi-ères les cardinaux, au nom de notre autorité infaillible, nous condamnons les appels aux conciles, nous les réprouvons comme inutiles, erronés et dangereux, et nous ordonnons qu'à l'avenir il sera défendu d'interjeter appel des décisions de notre siège, ou de citer un pape devant une assemblée de prélats.
« Si quelqu'un, après la publication de cette bulle, contrevient à nos décrets, qu'il soit empereur, roi, prince, évoque ou simple la'ique, nous le déclarons excommunié jusqu'à sa mort. Les mêmes censures, les mêmes anathèmes sont également encourus par les universités et les collèges. »
Lorsqu'on eut connaissance eu France de cet édit, on jugea que le saint-père n'avait d'autre intention que de s'en servir pour mettre l'interdit sur le royaume. Immédiatement le conseil du roi chargea Jean Dauvet, procureur général du Parlement, de décréter une protestation contre les empiétements de la cour de Rome, et de sommer Pie II d'avoir à révoquer sa bulle sur les appels, comme subversive des anciens canons et de la pragmatique sanction ; et dans le cas où il persisterait dans ses détestables doctrines, de le menacer de la colère du roi et de la convocation d'un concile œcuménique.
Quelques jours après la promulgation de cette ordonnance, Pie II songea à dissoudre le synode de Mantoue ; mais préalablement il résuma dans un long
PIE II
discours les négociations entamées pour la croisade .iveclesdilTéreiits peuples de la clirétienté, et réclama de nouveaux subsides pour mener à bonne lin la guerre contre les inlidèlcs.
« Saclipz, mes frères, disail-il en terminant sa harangue, que Tempercur d'Allemagne promet une armée de quarante-deux mille hommes; le duc de Bourgogne, six mille soldats aguerris ; le clergé d'Italie, à l'exception toutefois de celui de \'enise, de Gènes et de Florence, s'engage à donner le dixième de ses biens; les laïques sont imposés au trentième de leurs revenus; les juifs au vingtième ; la ville de Raguse seule donne deux galères ; l'île de Rhodes en fournit quatre; et nous espérons même voir se rallier à notre sainte entreprise la France, la Castille, le Portugal, l'Aragon, l'Angleterre, l'Ecosse, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Pologne et la Bohème, qui nous avaient refusé jusqu'à ce jour des secoursd'homraes ou d'argent. Ainsi donc, mes frères, allez en paix dans vos demeures, racontez les grandes choses qui se sont faites dans ce sacré concile, et n'oubliez pas surtout d'expédier à notre chambre apostolique les décimes pour la croisade. »
De Mantoue, Sa Sainteté se rendit à Sienne, où elle reçut une ambassade solennelle des patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, et une autre do plusieurs villes du Péloponnèse, qui offraient de se soumettre à Pie II, s'il consentait à tenir des garnisons chez eux pour les défendre contre les Turcs.
Enorgueilli par tous ses succès, le pape supposa que rien ne devait lui résister, et il donna carrière à son ambition. D'abord il nomma aux évêchés de Gustille et de Pologne des prélats italiens ses créatures, sans même consulter les souverains de ces deux pays ; et comme ceux-ci voulaient lui présenter des observations, il les excommunia et passa outre. Ensuite il prit le chemin de Rome, escorté par une armée de bandits recrutée dans la haute Italie, et dont il voulait se servir pour mettre à la raison les habitants de la ville sainte, ([ui avaient proclamé la République et traîné son étendard dans la boue.
Pie II n'eut pas de peine à vaincre une population dénuée d'armes et de vivres. Après huit jours de tranchée ouverte, il força une des portes de Rome, et vint s'installer au ^'atican ; ensuite Sa Sainteté procéda au massacre des insurgés. Par ses ordres, les jeunes gens des écoles et un nombre prodigieux de citoyens furent amenés pieds et poings liés en sa présence et inqiitoyablement égorgés; tous leurs biens furent conllsqués au profil du saint-siége, et leurs familles exilées. Parmi ces martyrs de la liberté, on cite Tiburce, fils du généreux Massian, un de ceux que Nicolas \ avait fait pendre à lu porte du Capitole avec le tribun Porcario.
Ges exécutions terminées, Rome redevint calme, et se reposa dans le silence de la mort de ses agitations passées. Quant au saint-père, il continua le •. cours de ses infamies; il excommunia le duc d'Autriche et Sigismond Malatesta : le premier, parce qu'il avait Cuit emprisonner le cardinal de Cusa, qui voulait percevoir des dîmes sans son autorisation; le second, parce qu'il avait formellement refusé de payer le cens à l'Eglise romaine. Il usa des mêmes moyens de rigueur contre Dichter, métropolitain de Mayenco,
qui ne voulait point payer les annales de son archevêché. Mais les bulles ne produisirent aucun effet; les trois princes .excommuniés ne délièrent pas les cordons de leur bourse, et appelèrent des anatlièmes du jjape au futur concile.
Pie II ayant échoué de ce côté, renouvela ses tentatives sur la France, et fit solliciter par le cardinal d'Albi, auprès du roi Louis XI, qui venait de succéder à tJharles VII, l'abolition de lu pragmatique sanction. L'évêi[ue La Ralue , alors tout-puissant sur l'esprit du monar([ue, s'opposa à l'adojition de cette mesure, et représenta au nonce, en termes énergiques, i(u'il était honteux pour Sa Sainteté qu'elle cherchât à renverser l'œuvre élevée par ses mains, puisque la pragmatique sanction n'était que l'exju'ession des sentiments tpii animaient le concile de Râle, et que Pie II l'avait rédigée, soutenue et défendue contre Eugène lY. Son indignation l'entraîna même jusqu'à dire que si le pape osait renouveler la moindre tentative à ce sujet, il le ferait déclarer schismatique, et dévoilerait aux yeux de toute la chi'étienté « que la papauté transforme les plus saints prélats en tyrans fourbes, avares, cruels et implacables. »
Désespérant de vaincre par des paroles l'opposition deLaBalue, le rusé cardinal entreprit de le corrompre, et lui offrit une somme considérable avec le chapeau rouge. L'évèque , ([ui aimait l'argent et les honneurs, changea aussitôt de langage; de défenseur qu'il était de la pragmatique sanction il en devint un des plus fougueux détracteurs; il représenta à Louis XI, qu'après avoir profondément étudié la question, il avait reconnu qu'on ne pouvait pas donner le titre de loi à des règlements décrétés par une assemblée irrégulière; il menaça le roi bigot de l'excommunication du saint-siége, et lui arracha la promesse de révocation.
Mais quand il se présenta au Parlement jiour la faire enregistrer, le procureur général Saint-Romain s'y opposa, et déclara qu'il perdrait la vie avant de consommer une trahison qui devait amener la ruine du royaume. L'Université de Paris adiessa également des remontrances à Louis XI, et le supplia de ne pas autoriser l'abolition des décrets qui étaient conformes aux plus pures constitutions de l'iîjglise. Malheureusement tout fut inutile; le cardinal d'.\lbi affirma au roi que la révocation de la pragmatique ne préjudicierait en rien aux libertés du clergé gallican ; que le ponlife entretiendrait const;imment un légat à Paris pour conférer les provisions et les bc'uélices , sans c[ue les Français fussent tenus d'envoyer de l'argent à Rome.
Enfin, Louis XI, convaincu par ces raisons, et alléché par la promesse d'être soutenu par le saintsi(''gc pour recon(|uérir le trône de Naples au duc d'Anjou, signa l'ordonnance ipii plaçait le cleigé de France, corp^ et biens, sous la juiidiction absolue de la cour de Rome. Il est vrai qu'en dédommagement, révè((ue La Baluo reçut le chapeau de cardinal, et le roi une épéu bénite la veille du jour de Noël. Ge fut tout ce que le lâche monanpu' obtini du pape, car celui-ci ne voulut jamais ratifier l'engagement pris par son légat relativement à la couronne de Na])les. De son côté, Louis XI ne se mit pas en peine de faire exécuter ses crdr ; contir la
HISTOIRE DES l'.VPES
prairinaliqnc. qui, pn ri-alité, fui observée pendant luulc la liuii'o lie son ri'gne.
Ainsi, il était évident que ces deux despotes faisaient assaut de fourberies, et cberchaient nnituelloluent à tromper les peuples. Ce ([ui contribua surtout ù démasquer la cour de Rome, el à éclairer les chrétiens sur la politiipie machiavéliiiue du pontife, fut la publication d'une lettre (pi'il avait adressée à Moliammeil II. En rapportant ce fait, riiistorien Duplessis s'écrie : » Non, jamais l'ambition exécrable des prêtres ne s'est révélée aussi clairement (pie dans cette épîlre, où un pape, qui se prétend le vicaire de Dieu sur la terre, olïre à un musulman de le reconnaître empereur d'Orient et d'Occident, s'il veut lui envoyer une armée pour anéantir ses ennemis! •• Voici le texte même de la lettre du saintpère: « Mohammed, si tu étais baptisé, nous invoquerions le secours de .ton t;laive terrible contre ceux (jui nous disputent notre patrimoine. El comme nos prédécesseurs Etienne, Adrien et Léon appelèrent à leur aide l'epin et Gbarlemagne , et les couronnèrent empereurs pour les récompenser d'avoir exterminé les ennemis de l'Eglise, de même nous te ferions le plus grand roi du monde pour payer les services 1 » Comment ne pas être saisi d'indignation en voyant un pape proposer à un mulsuman de lui vendre le baptême , et lui ofl'rir pour prix de son apostasie la couronne impériale!
Pendant que le saint-père entreprenait la conversion de Mohammed II, il pressait la levée des décimes pour la croisade, et voulait obliger la France à lui fournir dix raille hommes de troupes ou l'équivalent en argent. Mais il trouva une vive opposition à la cour de Louis XI, qui ne lui pardonnait pas de maintenir Ferdinand sur le trône de Naples ; le roi lui écrivit même une lettre très-irrespectueuse : « J'ai aboli la pragmatique , disait-il à Pie II ; je vous ai juré une obéissance entière; je vous ai soutenu contre ceux qui voulaient convoquer un concile et vous déposer; tout cela dans l'espoir d'obtenir votre protection pour ma famille. Aujourd'hui je reconnais ma faute, et j'apprends à vous juger ; je suis donc résolu à rompre ouvertement avec votre siège, et à rappeler nos ambassadeurs de Rome. Quant à l'argent que vous demandez, il est en lieu sûr dans notre trésor; passez votre chemin, et quêtez ailleurs. »
Celle missive de Louis XI parvint à Rome au moment où les envoyés de Scanderberg apportaient la copie d'un Iraitéd'alliance que leur maître avait conclu avec les Turcs. Sa Sainteté lit ratifier le traité par le sacré collège ; et pour éviter que celle démarche ne fût interprétée par les fidèles comme une renonciation à la croisade, ce ((ui aurait nui singulièrement à la levée des décimes. Pie II rassembla en consistoire public les cardinaux, les principaux citoyens de Rome elles ambassadeurs de toute l'Europe, et, en présence d'une foule immense accourue à cette solennité, il déclara qu'un zèle ardent l'animait pour la défense de la religion. « Pour arrêter les Turcs, s'écria-t-il, je suis résolu , malgré mon grand âge et mes infirmités, à m'embarquer avec mes cardinaux ; moi-même j'irai assiéger Constantinople; mais il me faut de l'argent pour équiper une flotte; il m'en faut pour acheter des vivres, des armes, des vêtements; il
m'en faut pour soutenir notre pauvre maison; il m'en faut peur soutenir nos moines, pour nos cardinaux. Apportez donc do l'argent, mes chers fils; qu'une sainte émulation s'empare do vous; approchez-vous tous de notre trône, el ([uo chacun y dépose son oIVrande; de l'aigent, de l'argent, de l'argent. »
Pie 11 leriuina sa harangue eu fulminant un décret contre ceux qui refuseraient de payer les décimes pour la guerre.
Cette cérémonie cul un résultat bien funeste pour Sa Sainteté; l'excitation qu'elle s'était donnée fit déclarer une lièvre violente et augmenta ses accès de goutte à tel point que les médecins conseillèrent de faire transporter le pontife à Sienne pour y prentlre les eaux, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Avant de ([uitter Rome, il voulut se conduire en véritable chef de l'Église, el fil publier la palinodie suivante: « Nous avons failli au concile de Bàle en combattant l'infaillibilité pontificale ; nous n'étions qu'un homme alors, el nous avons erré <comrae tous les hommes; nous avons péché par séduction comme saint Paul, el nous avons persécuté l'Église de Dieu par ignorance. Aujourd'hui nous imiterons le bienheureux Augustin, qui dans sa vieillesse a rétracté les opinions de sa jeunesse. Nous confessons que tous nos écrits sont hérétiques, parce qu'ils sont opposés à la suprême puissance du saint-siége ; maintenant que nous sommes {lape, nous reconnaissons que la chaire de saint Pierre est le premier trône du monde, et qu'il suffit de placer la tiare sur le front d'un homme pour le rendre infaillible , lors même qu'il eût été précédemment parjure , voleur, sodomite , meurtrier, et marqué du sceau de la bête. Par le seul fait de l'exaltation d'un pape, un grand miracle s'accomplit; l'Esprit saint l'illumine, il devient pur et grand comme Dieu; il est Dieu lui-même! Méprisez donc mes dialogues, mes lettres, mes opuscules ; rejetez-les comme les œuvres d'un homme, et croyez au contraire à cette bulle qui émane du vicaire du Christ ; condamnez iEnéas Sylvius et glorifiez Pie II. »
Cependant les souffrances du saint-père, au lieu de diminuer, augmentèrent d'intensité, et l'on dut renoncer à l'espoir de le sauver ; bientôt il sentit luimême les approches de la mort, et fit appeler les cardinaux autour de son lit pour les exhorter à lui donner un successeur vraiment animé de l'esprit pontifical ; ensuite il demanda l'exlrême-onction. Laurent Roverella, évêque de Ferrare, voulut lui représenter que l'Église n'autorisait à donner ce sacrement qu'une seule fois, et que l'ayant déjà reçu à Bâle lorsqu'il avait été attaqué de la peste, il s'exposait à la damnation éternelle ; mais le moribond répondit : « Je le veux. — Eh bien donc, soyez damné, saintpère ! " réjdiipia Roverella, el il lui administra l'extrêrae-onction. yEnéas Sylvius mourut quelques heures après, le 14 août 1464. ■*
Platine affirme que le pontife était un ennemi implacable, el qu'il joignait à son amour immodéré de domination une cupidité et une avarice insatiables. Mézerai dit de lui : " Jamais homme n'avait plus travaillé à réduire la puissance des pontifes qu'.^néas Sylvius, et jamais pape ne s'elTorça plus de l'étendre au delà du droit et de la raison que Pie II. »
Dupin donne une notice détaillée des nombreux
PIE II
Scanderbcrg, roi d'Albanie, allié du pape
écrits de ce pape. Nous nous contenterons de rapporter le titre de ses principaux ouvrages, parmi lesquels il faut placer l'Histoire des Bohémiens, depuis leur origine juscju'à Tannée 1458; les Mémoires des séances du fameux concile de Bàle, depuis la suspension d'Eugène jusqu'à l'élection de Félix V; un poëme sur la jassion du Christ ; des traités sur la cosmographie, sur la grammaire, sur la rhétorique, sur la topographie de l'Allemagne; (pielques brochures fort scandaleuses sur les filles d'aïuour, sur les mignons, sur les différentes manières d'aimer. Dans ces derniers ouvrages, le saint-père raconte des aventures fort piquantes dont il est le héros, et où il se plaît à énumérer les qualités pliysiques des dames
dont il avait obtenu les faveurs; il parle de leurs charmes secrets, entre même à ce sujet dans des détails obscènes qu'il est difficile de traduire.
On a encore de lui un recueil de (juatre cent trentedeux lettres, dont les plus remarcjuables forment des traités ex professa sur des matières de théologie ; la cent trentième est un dialogue entre des hérétiques sur la communion catholique ; la cent quatre-vingtliuitième traite longuement des devoirs du pape et des ofhciers de sa cour; )ilusieurs ne sont que des discouis sur l'excellence du chrislianisrae comparé à l'islamisme; enfin, on lui attribue deux panégyriques sur Alphonse d'Aragon, un Traité de l'Empire romain, et plusieurs volumes de poésies erotiques.
s-^K^Ck
Ebction de Paul II. — Sa Sainteté prend l'engagement solennel d'observer divers règlements qui lui sont imposés par les cardinaux. — Histoire de Paul II avant son pontificat. — Il refuse de tenir le serment qu'il avait fait aux membres du sacré collège. — Il s'empare des décimes destinés à la croisade contre les Turcs. — Le saint-pi-re devient odieux aux Romains. — Rupture entre le pape et le roi Ferdinand. — Affaires de Hongrie, de Bohème et de Castille. — Jeux publics à Rome. — Guerre des Florentins. — L'empereur vient à Borne. — L'historien Plaline est condamné aux tortures de la chambre chaude. — Démêlés entre le pape et Louis XI. — Querelle entre le saint-père et le roi de Pologne. — Mort du pontife.
Après la mort de Pie II, les cardinaux se rendirent à Rome, et s'assemblèrent au Vatican au nombre de vingt ; Pien-e Barbo, Vénitien, cardinal du titre de Saint-Marc, ayant réuni les deux tiers des suffrapes, fut proclamé souverain pontife.
Toutefois, avant de le revêtir de la cliape et de lui faire subir les épreuves de la chaise percée, les cardinaux exigèrent qu'il s'engageât par serment à continuer l'exploitation des décimes et à en partager les profits avec eux ; ils lui firent promettre de ne point élever au cardinalat des jeunes gens de moins de trente ans ; de ne donner le chapeau qu'à Un seul de ses parents, et de no jamais dépasser le nombre de vingt-quatre cardinaux. Ils lui firent jurer qu'il soumettrait les promotions et les dépositions des prélats à la sanction du sacré collège: qu'il n'aliénerait aucune terre des patrimoines de l'Église ni des revenus du saint-siége ; qu'il laisserait aux ecclésiastiques de la cour pontificale la liberté de faire leurs testaments ; qu'il n'entreprendrait aucune guerre et ne ferait aucun traité de paix avec les princes où avec les Républiques, sans l'approbation des cardinaux ; qu'il ferait prêter serment aux gouverneurs des places et des châteaux, de les remettre au pouvoir du sacré collège lorsque le saint-siége viendrait à vaquer; que les places importantes ue seraient point gouvernées
par ses parents ; que l'armée de l'Église ne serait jamais commandée par sa famille, et que dans les bulles faites sans l'approbation du collège il ne mettrait point cette clause : « Du conseil de mes frères. » En outre, ils lui imposèrent la condition de lire chaque mois cette même constitution en plein consistoire, pour qu'il en conservât la mémoire ; et ils demandèrent que Sa Sainteté leur accordât par avance l'autorisation de s'assembler deux fois chaque année, afin déjuger si tous les articles de leur marché avaient été strictement observés.
Toutes ces conventions ayant été acceptées et signées par le nouveau pontife, le premier diacre ouvrit la fenêtre du conclave, et montrant la croix au peuple, il publia l'élection de Pierre Barbo, cardinal de Saint-Marc. Suivant l'usage, on demanda au saintpère quel nom il voulait prendre ; d'abord il choisit celui de Formose ; mais sur l'observation qui lui fut faite que les Romains pourraient Taccuser de puérile vanité en prenant un nom qui en langue vulgaire signifiait « le Beau, » il consentit à renoncer au nom de Formose et se décida pour celui de Paul II.
Pierre Barbo était fils de Polyxène Condelmère, sœur du pontife Eugène IV ; il avait déjà embrassé la carrière du commerce, lorsqu'il apprit l'exaltation de son oncle; aussitôt il changea de vocation et s'ap-
PAUL II
pliqua à l'étude des Écritures sacrées sous la direction de professeurs liiibiles. Eugène IV l'éleva successivement à l'arcliidiaconat de liologne, à l'évèclié de Servie, à la charge de protonotaire apostolique, et enfin an cardinalat. Sous Nicolas V il avait conservé un grand crédit.
On raconte qifil était doué de la singulière faculté (le verser des lurnies, quand il voulait persuader son auditoire et faire adopter quelque mesure politique; ce qui est le sublime de l'hypocrisie : Pie II le nommait plaisamment Notre-Dame de pitié; il avait la manie de se croire médecin, et sa principale occupation était de composer des collyres et des pilules qu'il envoyait à ses amis lorsqu'ils étaient malades.
Dès qu'il fut sacré souverain pontife, Paul II, au mépris de ses serments , voulut gouverner despotiqucment, sans prendre même conseil de ses cardinaux ; il conféra les principales dignités et bénéfices de l'Église à ses créatures, et décréta plusieurs lois ([u'il présenta pour la forme à la ratification des membres du sacré collège ; car il les prévint qu'il déposerait immédiatement ceux qui refuseraient de lui obéir. Presque tous souscrivirent aux volontés du pontife sans faire d'observation; mais .Jean de Garvajal, cardinal espagnol, lui résista courageusement, l'appela traître, parjure, simoniaque, et fit si bien, qu'une espèce d'émeute éclata dans le consistoire. Paul II, comprenant la nécessité de la dissimulation dans un moment où son autorité n'était pas encore bien affermie, ieignit de céder aux représentations des cardinaux, et essaya de ramener les récalcitrants en les comblant de faveurs; il leur donna le privilège de porter des mitres de soie semblables à celle des papes; il leur permit de couvrir leurs chevaux avec des housses écarlates, au lieu de housses violettes dont ils s'étaient servis jusqu'alors; et il nomma immédiatement une commission de trois d'entre eux pour établir des taxes sur les royaumes , toujours sous le prétexte de la guerre contre les Turcs. En vain les ambassadeurs des puissances voulurent s'opposer à cette mesure arbitraire; leurs doléances furent repoussées, et tout ce qu'on leur accorda fut de répartir eux-mêmes sur chacune des provinces des différents Etats le chiffre des sommes respectives qu'elles devaient payer au saint-siége. Ces contributions forcées servirent à augmenter le faste de la cour romaine, et à ramener la concorde entre le pape et ses complices, les cardinaux.
Paul reçut ensuite une ambassade du roi de Naples, qui envoyait prier Sa Sainteté de faire bénir par son légat le mariage de son fils avec Hippolyle, fille de François Sforce, duc de Milan. Comme le pape redoutait les conséquences de cette alliance , qui menaçait de rendre Ferdmand le maître absolu de l'Italie, il fit valoir des prétextes de parenté entre les deux fiancés et se prononça contre le mariage. Alors les ambassadeurs ajoutèrent adroitement qu'ils étaient .chargés de prévenir le saint-père que ISIohammed II avait offert à leur maître, pour son fils, huit cent mille écus d'or et une de ses filles ; qu'il ne mettait pour condition à cette union que la promesse de l'aider à faire la conquête de Venise; mais que Ferdinand n'avait pas été ébloui par cette offre brillante, et ([u'il n'avait pas voulu donner de réponse défini-
tive avant de connaître l'opinion de la cour de Rome. Placé dans l'alternative de voir Ferdinand contracter une alliance avec un ennemi du nom chrétien ou avec un |>rince italien, il se décida pour celle qui lui paraissait la moins redoutable ; il fit taire tous ses scrupules relativement aux degrés de parenté, et consentit au mariage du fils du roi de Naples avec la princesse Ilippolyte. Il refusa toutefois de bénir leur union ou de la faire consacrer par un légat, et se contenta de donner la rose d'or aux jeunes époux lorsqu'ils passèrent à Rome.
Presipic à la même épofjuc , les armes de Ferdinand éprouvèrent plusieurs échecs dans la Pouille, où le parti des Angevins s'était maintenu sous la conduite du duc de Lorraine; mais le roi reprit sa revanche, et avec l'aide des troupes du duc de Milan, il remporta une grande victoire près de la ville de Troja. Cette déroute força les seigneurs de la faction angevine et le duc de Lorraine lui-même à se retirer dans l'île d'Ischia, d'où ils repassèrent en France. Paul, qui avait contribué pour sa part à l'expulsion des ennemis du roi de Naples, réclama à son tour de son allié l'appui d'une armée pour exterminer les fils du comte Éverse, qui dévastaient les États ecclésiasti([ues; Ferdinand lui accorda immédiatement le secours qu'il demandait; et grâces à l'activité des généraux napolitains, Sa Sainteté se vit délivrée, en moins de quinze jours, d'une famille qui avait lutté contre les trois papes Eugène , Nicolas et Galixte, et n'avait jamais pu être vaincue.
Ferdinand, qui s'atlrijjui.it à juste droit un succès aussi inespéré , demanda qu'en récompense de cet important service la cour de Rome lui fît la remise des tributs échus qui n'avaient point été payés, et qu'on lui diminuât les redevances ordinaires. Ce n'était point le compte de Paul II, qui avait un amour démesuré pour l'argent; il refusa d'accéder aux désirs du prince, et prétexta même une grande gène pour lui réclamer le payement immédiat des arrérages de ses droits. Il s'ensuivit tout naturellement une brouille entre le roi de Naples et le chef de l'Église.
A celte époque Sa Sainteté avait aussi une querelle avec Pogebrac, prince de Rohême. Voici à quelle occasion : Un riche seigneur, appelé Zdencon, après avoir échoué dans une tentative de révolte contre le prince, s'était réfugié dans la ville d'Araste, d'où il continuait à menacer son souverain. Pogebrac se décida enfin à punir le rebelle, et vint l'assiéger dans sa retraite; Zdencon, après une courageuse résistance, en était réduit aux dernières extrémités et allait être obligé de se rendre , lorsqu'il imagina , pour échapper au danger, de se mettre sous la protection du saint-siége. Paul, qui avait reçu une somme considérable pour prendre sa défense, le déclara aussitôt inviolable, et menaça des anathèmes de l'Église ceux qui oseraient continuer le siège d'Araste. Sans s'inquiéter d(!S censures ecclésiastiques, le roi de Rohême pressa le siège, enleva la place, et fit passer au fil de l'épéc tout ce qu'il y trouva.
Rlessé dans sa vanité, le saint-père adressa immédiatement des lettres à tous les princes d'.Mlemagne, et les fit |irier par ses légats do ne point s'opposer à l'exécution du jui;eiuent tpi'il allait prononcer contre le souverain de Rohême; ensuite il releva les peu-
[lies du seniu'iit de lidi-liti" ot lit pii-cliorune rioisudo iMUtre Po^i'lirac ; il lo déclara parjure, sacrilège et hérétique, le déposa du trône et le déféra aux tribunaux do la sainte Inquisition. Enlin Paul II oITrit sa couronne à Casimir, roi de Polof^ne, qui eut la générosité de la refuser; puis à "Matthias de Hongrie, (jui fut moins scruinileux et qui lit une guerre terrihlc au malheureux excommunié.
Plus tard, sans doute par reconnaissance do ce (pi'il l'avait aidé dans sa vengeance, le pape montra une indulgence extrême pour ce dernier roi, et ne le 1 unit pas d'un sacrilège qu'il avait commis en frappant au visage rèvèc[ue Nicolas, nonce du saint-siège, qui s'était rendu coupable d'une simple calomnie sur la reine.
Du reste , avec de l'argent , au rapport même de Galeatus IMarlius, il était facile d'acheter la protection du saint-père , et ce fut ce moyen qu'employa Henri IV, roi de Ciistille, pour obtenir des seiilences d'anathème contre ses sujets, qui l'avaient détrôné. Paul prit la défense de ce prince débauché, qui avait prostitué la reine à un de ses mignons ; il le déclara absous de tous les crimes qu'il avait commis, ordonna à ses sujets de lui obéir, et fulmina contre son frère Alphonse , qui avait été nommé roi à sa place , les jilus terribles excommunications. Antoine ^'el■nier, èvèque de Léon, fut chargé de porter à la cour de Madrid la bulle du pontife; mais il ne put s'aci]uilter de sa commission ; Alphonse refusa même de voir le légat romain, cl lui fit dire ({u'il eût à quitter immédiatement le royaume, s'il ne voulait courir risque de la vie; que Sa Sainteté n'avait rien à voir dans les affaires politiques des États, et qu'il appelait au futur concile de toutes ses tentatives usurpatrices.
Pusillanime et lâche comme le sont tous les prêtres lorsqu'on leur résiste, révêi|ue de Léon n'osa point |)ubher sa bulle, et se hàla de retourner à Rome. Un nouvel affront l'allendait dans la ville sainte; Paul lefusa également de le recevoir, l'accusa de trahison, i'I 4ui fil transmettre l'ordre de rentrer en Castille, <le menacer les rebelles de toutes les calamités de la justice divine, et de se défaire du roi qu'ils avaient couronné. Cette fois, le pape fut obéi ; le légat revint à Madrid; un mois après, le jeune Alphonse mourut empoisonné, et Henri remonta sur le trône.
En signe de réjouissance et pour célébrer dignemint !e triomphe de son protégé, le saint-père donna des jeux publics aux Romains comme du temps des empereurs païens ; il y eut des courses en char, des courses à cheval, des courses à pied; « et l'on se crut un instant, dit le cardinal de Pavie, aux beaux jours du paganisme. »
Pendant que Rome retentissait de chants d'allégresse, Florence était plongée dans la constfernation ; l'is Médicis et les Pitti se disputaient la souveraineté de la ville, et se faisaient appuyei' par les ducs de Milan et de Modène, qui ravageaient les campagnes, tantôt en criant vive Pierre de Médicis ! tantôt en criant vive Luc Pitti!
Gomme les malheurs de Florence ne touchaient ])')int aux intérêts directs de la cour aj)Ostolique, Paul ne s'en inquiéta pas; il est juste de dire qu'il n'avait pas un instant à lui, et qu'il était sérieusement occupé à faire des réformes parmi les officiers du
saint -siège, et à casser les abréviateurs pour vendre leurs charges à d'autres titulaires.
Platine rapporte qu'ayant voulu présenter au p;qie quelques observations sur la promesse qu'il avait liile, lors de son élection, de ne prendre aucune détermination imjiortante sans consulter Ir sacré colli'ge, il lui répliqua : « Ainsi vous nous appelez devant des juges ! No savez -vous pas encore que toutes les lois sont renfermées dans le coffre de ma ]ioitrine ? La décision que j'ai prise est immuable et sacrée; que m'importe que les abréviateurs en soient réduits à tendre la main et à vivre de la charité des fidèles; telle est ma volonté! Je suis pape, il m'est permis d'abolir ou d'approuver les actes de mes prédécesseurs, selon mon bon plaisir. »
Ces malheureux protestèrent avec énergie contre l'acte arbitraire de Paul, et annoncèrent qu'ils allaient solliciter de tous les souverains de l'Europe la tenue d'un concile général pour décider la question entre eux et le saint-siège. Platine, qui était fidèlement attaché au pape et qui redoutait les consé- (juences de ces démarches , prit la liberté de lui adresser une lettre circonstanciée pour l'éclairer sur le scandale ([ui se préparait.
\u lieu d'être touché de cette marque de dévoueuienl, le pontife déclara celte lettre un acte de félonie; il fit arrêter Platine et le fit jeter dans une tour, où l'infortuné passa quatre mois entiers exposé à toutes les rigueurs de l'hiver, presque sans vêtements et sans pain. Enfin, grâces aux prières du sacré collège et aux leprèsentations énergiques des magistrats et des corps de métiers, il fut rendu à la liberté; mais ce fut pour peu de temps ; Paul, qui avait résolu sa perte, soudoya de faux témoins qui l'accusèrent de conspirer contre son autorité avec le célèbre Gallimachus , et plusieurs savants que le pape voulait envelopper dans la même proscription.
Pendant une nuit, la maison de Platine fut entourée par des soldats, ses meubles furent pillés, ses papiers enlevés, et lui-même fut arraché de son lit et amené chargé de chaînes devant son persécuteur. Sa Sainteté procéda immédiatement à son interrogatoire, et le fit appliquer à la question ; par ses ordres, on dépouilla le patient de ses vêtements , et on le conduisit dans une salle voûtée, séparée en deux par une cloison de verre.
Dans une des chambres se tenaient le pape et ses conseillers mêlés aux bourreaux; dans l'autre , on avait placé préalablement des brasiers ardents qui entretenaient en ébullition d'immenses chaudières pleines d'eau , ce qui en rendait le séjour insupportable. Au milieu se trouvait un poteau de trois ])\('x\s d'élévation, dont le sommet se terminait en jjointe de diamant; à la vonic étaient fixées cinq cordes. Le sup- lice auquel présidait le saint-père était celui de la chambre chaude.
Platine fut lié par les quatre membres et par les reins, et élevé au-dessus du pieu, dont la pointe lui fut introduite dans l'anus; puis l'on tendit les cor- ■ des de manière qu'il fût courbé à demi et que tout f le poids du coips reposât sur l'axe du poteau; on rapprocha du patient les brasiers ardents, et l'on plaça devant lui une glace qui réfléchissait toute cette horrible scène, et qui doublait en quelque sorte son supplice.
PAUL II
La Térésa Kulgora, maîtresse du cardinal Pierre de Riario, Ijilard du pape
Paul, entouré de ses mignons et de ses lavoris, continuait , à travers le vitrage , l'interrogatoire de Platine, et ne s'interrompait que pour faire de cyniques allusions sur le pal qui déchirait si cruellement les entrailles de sa victime. Malgré les souffrances atroces qu'il éprouvait, le patient n'ayant rien voulu avouer, on fut obligé de le retirer de cette étuve, et le pape fit prendre sa place à d'autres accusés. Tous subirent d'épouvantables tortures, ut aucun n'ayant chargé Platine , il fallut bien alors abandonner l'accusation de crime d'État, et chercher un autre prétexte pour se défaire de l'imprudent censeur du pape. Sa Sainteté l'accusa d'hérésie, et ordonna aux bourreaux de renouveler les supplices pour ■forcer les coupables à convenir de ce nouveau crime.
Presque tous ces malheureux expirèrent sur les chevalets, après avoir été déchirés avec dus ongles de fer ou roués à coups de barre ; l'historien Platine seul , grâce à l'énergie morale et à la forte constitution dont il était doué, délia la rage des bourreaux
et survécut à ces horribles tortures. Il recouvra même plus tard la liberté, sur la demande expresse de l'empereur Frédéric, qui était venu à Rome pour recevoir du saint-siége sa portion dans la levée des décimes.
Paul se montra tout à la fois le Narcisse et leLucullus des papes ; comme Narcisse, il était amoureux de sa personne; et comme LucuUus, il voulait que sa table fût toujours couverte des mets les plus recherchés ; aussi mourut-il victime de son inlcmpéranco.
Enfin, pour cacher son ignorance, il affectait d'être l'ennemi des savants, et déclarait hérétiques ceux qui se livraient à l'étude. Sous son pontificat il était défendu aux Romains d'envoyer leurs enfants à l'école, attendu, disaii-il, (|ue les prêtres seuls devaient savoir lire et éci ire. Une de ses maximes favorites était celle-ci : « La religion doit anéantir la science, parce que la science est l'ennemie de la religion! »
Il mourut dans la nuit du 29 juillet 1481, des suites d'une indigestion, pour avoir mangé deux melons après son diner, et bu outre mesure.
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IIISTOIUE DES PA1M:S
Élection de Sixte IV. — Son histoire avant son pontificat. — Il décrMe que les bâtards des papes seront princes par droit de aissance. — 11 continue la levée des décimes en Europe sous prétexte de croisades. — Légation du cardinal Roderic Dorgia en Espagne. — Itéorganisalion des tribunaux de l'Inquisition en Castille. — Les peuples refusent de payer les décimes. — Sa Sainteté se rejette jur la publication d'un jubilé pour se procurer de l'argent. — Ambassades de France et d'E^pagne. — Le saint-père autorise la consécration d'un enfant de si.\ ans à un siège épiscopal. — 11 dirige des persécutions contre les Florentins. — Extorsions du pape. — Sa mort. — Bref de Sa Sainteté autorisant la famille du cardinal de Sainte-Lucie à pratiquer l'acte de sodoniie pendaut les trois plus chauds mois de l'année. — Sixte IV établit k Kome de très-nobles lupanars.
Quatorze jours après la mort de Paul II, les cardinaux élurent pour lui succéder Francesco d"Al- Lexola, qui prit le nom de Sixte lY.
Le nouveau pape était originaire de la petite ville de Cella, dans la rivière de Gênes , à cinq milles de ijavone. Son père était un pauvre pêcheur chargé d"une nombreuse famille, et lui-même, dans les premières années de sa jeunesse, avait exercé cette profession. Sa gentillesse le fil remarquer par le seigneur délia Rovère, qui en fit d'abord son mignon, et le confia ensuite à d'habiles professeurs. Francesco d'Albexola sut prendre un tel ascendant sur l'esprit de son protecteur, qu'il le décida à lui donner son nom et à l'adopter.
Dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, Francesco vint à Sienne, oîi il obtint le grade de docteur et la permission de professer lui-même à Bologne et à Florence; enfin, après avoir passé successivement par tous les degrés de l'ordre des cordehers, le fils du pauvre pêcheur se trouva cardinal.
Ses prétentions au trône de l'Apôtre furent vivement appuyées par les cardinaux Romain des Ursins, par Gonzague de Mantoue et par Roderic Borgia, qui avait déjà dans toute l'Italie la réputatiim d'être le plus infâme de tous les cardinaux romains, reconnus alor» pour les hommes les plus épouvantables
qui existassent sous les cieux ; grâces à leurs intrigues et à leurs menées, Francesco d'-Albexola fut proclamé souverain pontife et chef suprême de l'Eglise.
On doit rendre cette justice à Sixte IV, qu'il ne se montra pas ingrat envers ceux qui l'avaient protégé; Sa Sainlelé, pendant son règne, combla ces trois cardinaux d'honneurs et de bénéfices, et leur abandonna généreusement une partie des dépouilles des fidèles.
Onuphre, Machiavel et Pierre Volaterran aflirment que le saint-père avait eu une conduite fort orageuse étant cardinal ; qu'il avait défloré tour à tour chacune de ses sœurs, et qu'il poussait même la lubricité jus- (ju'à faire servir à de monstrueuses débauches deux jeunes eniants, les fruits d'un commerce incestueux entre lui et sa sœur aînée.
c< Non, jamais les villes de Sodome et de Gomorrhe, ajoutent ces historiens, n'ont été le théâtre de semblables abominations I Et comme si le scandale n'eût pas été assez grand. Sixte IV eut l'impudence de puijlier une bulle qui déclarait que les neveux et les bâtards des papes seraient de droit princes romains. »
En conséquence de ce décret, Pierre et Jérôme de Riai-io, ses deux bâtards, prirent rang parmi les princes italiens. Pien-e obtint en outre le chapeau de cardinal et une pension annuelle de un million cinq
SIXTE IV
cent mille écus d'or, somme énorme pour le temps, et qui cependant lui suffisait à peine pour soutenir le luxe Je la courtisane Térésa Fulgora, sa maîtresse. Heureusement pour les peuples, cette femme dépravée, qui s'abandonnait aux caresses de tous les débauchés de Rome, prit un mal terrible dont elle infecta son amant; et après deux ans de soulTrances atroces, Pierre mourut, le corps couvert de plaies hideuses et la fij^urc rongée d'ulcères épouvantables. Jérôme, ([ui avait été créé par le saint-père jirince de Forli et d'Imola, fut plus heureux que son frère dans ses amours ; et après une année passée en débauches, il épousa la fille naturelle du duc de Milan.
Non content de tous les honneurs et de toutes les richesses dont son père l'avait comblé, Jérôme songeait encore à s'élever plus haut, et il avait jeté les yeux sur Florence et sur les petits États limitrophes pour s'en faire une principauté indépendante. Sa Sainteté approma les projets de son bâtard, et s'occupa des moyens de se défaire des Médicis, qui gouvernaient Florence et qui étaient les seuls obstacles . à la réussite de leurs tentatives.
Une vaste conspiration s'organisa dans le palais du Vatican; de Rome, elle s'étendit jusqu'à Florence; l'archevêque Salviati eut la promesse d'un chapeau de cardinal et entra dans le complot; un prêtre appelé Stephano et la famille des Pazzi reçurent Je l'argent et s'engagèrent à poignarder les Médicis; enfin, lorsque tout fut prêt, le cardinal de Saint- Georges, Raphaël Riario, neveu de Jérôme, quitta la ville sainte et vint s'entendre avec les conjurés pom' fixer le lieu et le jour Je l'exécution.
Honte éternelle sur le pontife qui dirigea cette exécrable entreprise ! Le lieu fixé pour l'assassinat fut l'église Sainle-Réparade; le jour, un dimanche; le moment, celui de la célébration de la messe; le signal, l'élévation de 1 hostie, afin que les meurtriers pussent poignarder les deux frères Laurent et Julien de Médicis sans qu'ils eussent le temps de se mettre en défense, et pendant qu'ils courberaient leurs fronts devant la majesté de Dieu 1
Ce jour-là, l'archevêque Salviati, qui avait l'ambition de gagner son chapeau de cardinal, voulut officier lui-même; et au moment où il élevait le calice au-dessus de sa tête, les prêtres qui portaient des armes cachées sous leurs surplis, se ruèrent sur les Médicis ; Julien tomba frappé de onze coups d'cpée ; Laurent, son frère, quoique perdant son sang par trois blessures, eut la force de fuir dans la sacristie, d'en barricader la porte et d'attendre des secours. Le peuple , qui avait été averti par le tumulte de ce qui se passait , envahit la basilique et fit main basse sur tous les conjurés ; Salviati fut pendu avec ses vêtements épiscopaux; les prêtres et les diacres Poggio, Pietro, Stephano et Jean subirent le même supplice; le cardinal de Saint-Georges, qu'on avait dé- ■•couvert dans les caves de son palais, aurait sans nul doute reçu le juste châtiment de sa félonie, malgré Bon titre de prince de l'Église, si Laurent de Médicis n'eût demandé aux citoyens la grâce du coupable; on l'obligea seulement à confesser à haute et intelligible voix qu'il n'avait rien fait dans toute cette affaire qui n'eût été ordonné par le souverain pontife ; •ensuite on le chassa de la ville.
Dès que Sa Sainteté eut connaissànee du mauvais succès de la conspiration, elle entra dans tme fureur extrême et proféra d'horrildes menaces contre les Florentins; elle fit même sommer la Sérénissime République d'avoir à lui livrer pieds et poings liés Laurent de Médicis , sous peine d'anathème et d'interdit ; et sur son refus d'obéir à cette sommation , Sixte IV excommunia la ville de Florence, déclara tous les habitants inl'âmes , hérétiques, et les voua à Satan comme enfants de perdition et rejetons d'inirpjilés. Ses foudres impuissantes n'excitèrent que la risée, et il fut obligé de remettre à un autre temps la vengeance qu'il comptait tirer do Florence.
Quoique le saint-père eût pour Jérôme une excessive tendresse, il n'oubliait pas pour cela ses autres parents et travaillait à leur fortune. Un de ses neveux, nommé Julien, fut créé cardinal; un autre fut élevé à la dignité de prince de Sorre et de Sénégalia, et il lui fit épouser la fille de Frédéric de Montefalco, duc d'Urbain ; un troisième neveu, Léonard Riario, fut investi du gouvernement de Rome, et il le maria avec la fille naturelle de Ferdinand, roi de Naples. Enfin le scandale de ses prodigalités pour sa famille devint tel, que pour y mettre un terme, les cardinaux vinrent en corps lui adresser des remontrances, et le supplier d'apporter plus de réserve dans ses actions.
En traduisant ce passage de la vie de Sixte IV, l'historien Duplessis Mornay ajoute par ironie : « Les cardinaux avaient tort de dire qu'il poussait le népotisme plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs; car ce n'étaient pas ses neveux qu'il protégeait, mais bien ses mignons et ses bâtards. » Et ce qui contribue à confirmer l'exactitude de son assertion, c'est que Sixte IV ne faisait rien poiu- les enfants de ses frères, pendant qu'il comblait d'honneurs et de richesses les fils de ses sœurs.
Néanmoins, à force de prendre dans le trésor apostolique pour enrichir sa nombreuse famille, il finit par l'épuiser et par se trouver sans argent; alors il songea à exploiter la crédulité humaine, cette mine d'or si féconde pour les prêtres , et il publia une bulle de convocation d'un concile à Saint-Jean de Latran, sous prétexte d'aviser aux moyens de faire la guerre aux Turcs. Il donna la légation de Franco au cardinal Bessarion , celle d'Espagne au cardinal Roderic Borgia, celle d'Allemagne au cardinal Marc Barbo, avec mission d'obtenir des rois l'autorisation de prêcher la croisade et de leur offrir le partage des décimes. Sa Sainteté envoya préalablement des légions de mqines qi>i se répandirent dans toutes les directions et rançonnèrent impitoyablement les royaumes; les Juifs furent imposés au vingtième de leurs biens, les fidèles au trentième; et quand cette première contribution eut été perçue, le pape ordonna une seconde Levée de décimes pour la vente des indulgences, des absolutions, des dispenses, des
permissions Après quoi, les légats partirent
pour leurs destinations respectives.
Roderic Borgia fut accueilli en Espagne avec des acclamations qui tenaient de la frénésie; lorsqu'il arriva près de Madrid, le clergé et la noblesse s'avancèrent à sa rencontre à plus de trois lieues de la ville ; le roi le reçut en personne à l'une des portes de sa ■ capitale, et le conduisit au palais qui lui était destiné,
on marchant à sa gauche, ce qui était la phis grande marque de respect qu'pn put donner à un homme.
A peine le légal fut-il installé dans la (."lustillo, Hu'il s'occupa de réunir les évèques et les abbés du royaume, sous prétexte de ]M-endre avec eux les mesures les plus favorables au rétablissement do la paix entre les différents Etats de la péninsule, mais en réalité pour les asservir au saint siège. En effet, il ne fut question dans le concile que do contributions ecclésiastiques et do percejitions d'impôts qui furent réglées minutieusement, malgré l'opposition de quelques prélats qui prétendaient, avec juste raison, que les peuples déjà ruinés par les guerres et par les dernières missions ne pouvaient plus rien payer sans être réduits à la dernière misère. Henri le Faible, qui devait partager le produit des décimes, ne tint aucun compte des représentations de ses évèques, et appuya de toute son autorité les demandes de la cour de Rome. En conséquence des ordres et de la volonté du roi, les Espagnols furent décrétés taillables, et le clergé fut soumis au despotisme pontifical. Il est vrai que les prêtres de la péninsule ue méritaient guère do considération , à cause de leur immoralité; ils étaient tous ignorants et débauchés; la plupart ne comprenaient même pas les oraisons qu'ils récitaient en latin; les uns passaient les nuits et les jours dans les tavernes ou dans les lupanars ; les autres vendaient publiquement, sans scrupule et sans honte, les bénéfices et les immunités; d'autres encore pratiquaient l'usure avec plus de rapacité que les Juifs; enfin ils étaient tellement démoralisés, qu'il n'y eut de leur part aucune résistance sérieuse pour empêcher Roderic Borgia d'accomplir l'œuvre de destruction des privilèges et des libertés de l'Église d'Espagne.
Après s'être servi du roi Henri pour affermir la domination du saint-siége dans la Castille, le légat se tourna contre lui et se déclara en faveur de sa sœur Isabelle et de Ferdinand d'Aragon, qui cherchaient à le détrôner; il fît en outre des traités secrets avec le duc de Bourgogne et Edouard d'Angleterre, et vendit à ces deux princes la protection du saint-siége au détriment de la Castille et de la France. Toutes ses ruses et toutes ses fourberies ayant été découvertes, Henri le fit chasser honteusement de Madrid ; mais qu'importait à Roderic Borgia la honte d'un affront? Il partait avec les honneurs de la guerre, et il avait réglé avec Ferdinand le Catholique les bases d'une constitution religieuse qui soumettait les Espagnes à l'exécrable tyrannie de la cour de Rome. Quelques années après, le cardinal Médina Cœli continua l'œuvre de l'infâme Borgia, et agrandit encore l'autorité déjà si puissante de l'Inquisition. A son instigation, le cupide Ferdinand , devenu roi d'Aragon et de Séville depuis la mort de Henri le Faible, décréta l'odieux tribunal en permanence, et accomplit l'iniquité la plus révoltante de ce siècle, l'extermination des Juifs de ses États. Ces hommes laborieux se trouvaient alors en possession de toutes les industries , par le seul fait de leur religion , qui glorifie le travail; tandis que les chrétiens, lâches et paresseux, adonnés à la vie contemplative ou à la profession des armes , étaient devenus presque tous débiteurs des Israélites. La mauvaise foi d'une part,
le fanatisme de l'autre, déterminèroni Ferdinand le Gatholi([uo à mettre les Juifs hors la loi, et dans moins do huit jours, plus de dix mille de ces infortunés furent impitoyablement massacrés par les soldats du roi. Celto boucherie ne fit ([u'accroître la rage de rim)ilacable tyran , et comme il n'osait poursuivre seul l'exécution de ses sanguinaires projets, dans la crainte de soulever le peuple contre lui, Ferdinand établit à Séville un tribunal suprême qui prit le nom de saint-oflice, et il le fit présider par le prieur du couvent dos dominicains, Tiiomas do Torquemada, grand inquisiteur général.
A cette époque, on comptait dans le royaume du gracieux monarque plus do cent cinquante mille i'amilles juives, c'est-à-diro près d'un million et demi d'individus de cette nation ; Torquemada s'engagea à les convertir tous ou à on purger le sol des Espagnes, et il tint parole. Les familiers du saint-office le secondèrent si bien, et surent employer si à propos les chevalets, les brodequins, les roues, les gritïes, enfin tous les instruments de supplice , que les Juifs sortiront par bandes de l'Aragon et vinrent chercher un refuge dans les terres du duc de Médina Sidonia, du marquis de Cadix, du comte d'Arcos et de quelc{ues autres seigneurs. Néanmoins la fuite ne put les garantir des poursuites du redoutable inquisiteur ; car Torquemada avait ordonné aux gouverneurs de toutes les villes de faire main liasse sur les émigrés et de les .'"aire reconduire à Séville , sous peine d'excommunication, ce qui fut exécuté ponctuellement; de sorte que ces malheureux se trouvèrent ramenés de force en Aragon et en Castille, entassés par milliers dans les cachots des inquisiteurs, et appliqués à d'épouvantables tortures.
Pendant neuf mois entiers , les prisons du saintoffice se remplirent et se vidèrent jusqu'à onze fois; mais au lieu d'assouvir ces tigres à face humaine, l'odeur de chair rôtie et la vue de membres pantelants les rendirent plus féroces. Dès qu'ils virent diminuer le nombre de leurs victimes, ils s'empressèrent de chercher de nouveaux coupables , et à cet effet, Ferdinand le Catholique publia un décret, appelé édit de grâce, par lequel Sa Majesté enjoignait aux hérétiques qui étaient sortis du royaume , de se constituer volontairement prisonniers du saint-office leur promettant solennellement, sur le corps du Christ, de leur rendre la liberté à cette condition, et de les réintégrer dans leurs biens.
Un grand nombre de ces infortunés, pleins de confiance dans ces promesses, vinrent se livrei d'euxmêmes à leurs bourreaux; et ils apprirent, mais trop tard, que les hommes ne doivent jamais croire aux serments des rois ; ils furent tous brûlés vifs.
Ce moyen de repeupler les cachots de l'Inquisition se trouva bien vite usé ; et comme il ne se présentait plus de victimes, Torquemada eut recours à la délation. Dans l'espace de six mois, plus de dix-neuf mille hérétiques furent dénoncés aux inquisiteurs, et jugés par le terrible tribunal. Enfin le nombre des condamnés au supplice du feu devint si considérable, que Torquemada imagina, pour aller plus vite en besogne, de faire élever sur la place des exécutions quatre immenses statues creuses, dans lesquelles on renfermait les patients ; au jour des exécutions, on
SIXTE IV
construisait un liûcher autour des statues, et les victimes mouraient consumées dans une épouvantable agonie ! C'était ce que les prêtres appelaient des autoda-fé ou actes de foi ! I !
Ces premiers exploits des. inquisiteurs augmentèrent énormément le trésor de Ferdinand le Catholique, et le déterminèrent à régulariser l'action des tribunaux de l'Inquisition. Il créa en conséquence un conseil royal de l'Inquisition, qu'il appela Conseil de la suprême; Torqucmada en fut président de droit, et il lui adjoij^nit quatre ecclésiastiques poiu' conseillers; ces derniers n'avaient voix délibérative que dans les(iuestions civiles; les questions religieuses étaient entièrement soumises à la volonté du grand inquisiteur.
Sixte IV donna des bulles d'autorisation pour l'établissement de cette institution, et permit à Torqucmada de convoquer une junte de tous les inquiteurs d'Espagne , qui décrétèrent l'horrible code inquisitorial. Ce monument de la férocité sacerdotale étaitdiviséen vingt-huit articles principaux. Les trois premiers concernaient les règlements à suivre pour l'installation des tribunaux, et les difîérentes manières de procéder pour obtenir des dénonciations. Le quatrième article interdisait formellement aux juges de donner des absolutions définitives, même lorsque les accusés ge convertissaient, afin qu'ils fussent obligés d'acheter des indulgences à la cour de Rome. Par le sixième article, il était spécifié que le nouveau chrétien, quoique réconcilié avec Dieu, se trouvait privé de tout emploi honorifique : et il lui était défendu de porter sur ses vêtements ni or, ni argent, ni perles, ni soie, ni laine fine; la cour de Rome pouvait seule vendre des réhabilitations pour ces peines. Les articles septième et huitième imposaient une punition pécuniaire aux accusés qui avaient fait une confession volontaire, et déclaraient leurs biens confisqués au profit du roi. Les articles suivants étaient relatifs aux peines portées contre les accusés convaincus d'hérésie, et la plus légère était la détention perpétuelle dans des cachots affreux. Les douzième et treizième articles autorisaient les inquisiteurs à condamner comme faux pénitents les nouveaux convertis dont ils regardaient la repentance comme simulée. Le quatorzième portait que l'accusé qui persisterait à se dire innocent, serait condamné comme hérétique obstiné, et qu'il serait appliqué à différentes tortures, dont on devait augmenter la violence jusqu'à ce qu'il eut fait l'aveu de son hérésie. Et dès qu'il se sera reconnu coupable, était-il dit, on le fera monter sur le quemadero, qui était l'échafaud où se trouvaient les quatre statues destinées aux condamnés Ainsi, de toutes manières, innocent ou coupable, on ne pouvait échappa- à la justice de ces terribles inquisiteurs.
Deux articles étaient consacrés aux formes de la procédure; il était défendu aux juges de communiquer aux prévenus les témoignages portés contre eux, même de les confronter avec leurs accusai jrs ; ils devaient seulement les interroger et recueillir leurs aveux pendant qu'on les appliquait à la question. Le dix-neuvième et le vingtième article condamnaient comme hérétique tout accusé qui ne s'était pas présenté devant le saint office api es avoir été assign{'' dans les for.'ues ; et ils portaient même que s'il était
l'enduisons ordonn eus par la sainle Inquisition
proiiYo par ilos écrits ou |i;ir des téiuoign;igi'i« qu'uno pcrsouuo ili'jà morte eût vW ontaclu-e J'iiérésio, son €mdavr« Jo\ait j-lre exhume, jugé, cond.iranê et brûlé, et SCS biens conlis(jués, moitié au profil ilu prince, moitié au prolit îles inquisiteurs. Les quatre derniers articles étaient relatifs aux procédés que les inquisiteurs devaient ohserver entre eux et envers leurs subordoiuiés.
De nombreuses et cruelles additions furent annexées daus la suite à ce code infernal, qui seul suflit pour démontrer cette vérité, que de toutes les religions, celle qui s'est montrée la plus intolérante, la plus cruelle, la plus sanguinaire, c"est la religion chrétienne ! Dans tous les siècles passés, chez les peuples les plus barbares, jamais le fanatisme ou la cupidité des prflres n'a fait immoler autant de victimes humaines cpie dans le christianisme ; et aucune des atrocités dont le souvenir nous a été légué par les historiens de l'antiipiité ne peut approcher des horribles supplices inventés par la sainte Inquisition ou par les pontifes de Home.
PenJaut que toutes ces choses se passaient en Espagne, le cardinal Bessarion déhbérait toujours à Rome , pour savoir s'il se rendrait à la cour de Louis Xr, dont la fourberie lui inspirait de justes craintes. Enfin il se décida à hâter son arrivée à sa cour, après que le roi lui eut écrit qu'il le recevrait comme s'il eiàt été le pontife lui-même.
■< Mais il s'en fallut bien que les choses se passassent ainsi, dit Brantôme; ce long et magistral personnage, qui portait le titre de métropolitain de JNicée et le nom de Bessarion, commit la faute de se vendre auprès du duc de Bourgogne avant de se présenter à la cour de Louis XL Aussi, lorsqu'il parut devant notre gracieux monarque, celui-ci le prit par sa longue barbe, en lui disant : ^Monsieur le révérend, je m'étonne que (Jiiarles le Téméraire ne vous ait pas fait raser, car il sait que je n'aime pas les barbes de capucin ; et sans lui rien dire autre, il lui tourna les talons et refusa de lui donner audience, ni même de recevoir les dépèches du saint-père. Bessarion en conçut un chagrin si vif, qu'il en tomba malade d'une lièvre chaude, dont il mourut à son itïtour à Rome. »
La légation d'Allemagne n'eut pas un meilleur ■succès. Les peuples, fatigués de payer les décimes ■d'une prétendue cioisade contre les 'Turcs, qui n'était en réalité (ju'une croisaile apostolii(ue contre leui' argent, refusèrent dans la j)lupart des villes de recevoir les délégués du saint-siége. En Angleterre on •s'opposa également à la levée du denier de saint l'ierre, et les évèques se montrèrent parmi ceux qui «Uaient le plus opposés aux exactions de la cour de Rome. Stilington, prélat de Balh, fit même enfermer «lans un cachot de son abbaye le protonotaire Prospcr, qui voulait passer outre et lever les décimes sur les Eglises de son diocèse.
iSa Sainteté fut plus henreuse en Ecosse que dans la Grande-Bretagne, grâce à la protection que trouvèrent les collecteurs romains auprès de Graan, le nouvel évêque de Saint-André. Aussi, pour reconnaître ses services, s'empressa-t-elle de le nommer primat du. royaume, avec le titre de légat perpétuel. Celte nouvelle marque de faveur augmenta le zèle
du prélat pom- la cour de Rome, et il se mit luimême ù la tète des exacteurs pour régulariser la perception de l'impôt de la croisade. Un cri général d'inilignatiiMi s'éleva de toutes les parties du royaume, et Jacquis III, qui régnait alors, se vil obligé de le suspendre de ses fonctions. Graan, sans s'inquiéter des ordres de son souverain, se rendit imnu'diatement à Edimbourg, cl produisit ilevant les étals assemblés les bulles eu vertu desquelles Sixte IV l'autorisait à percevoir les dîmes sur l'Ecosse et lui donnait pleins pouvoirs d'anathémaliser Ions ceux qui s'opposeraient à l'exercice de l'autorité discrétionnaire du légat.
Jacques, craignant d'e\ciler des trouijles, feignit de se soumettre aux ordres du pontife, et permit au métropolitain de Sainl-.\ndré de piller ses sujets. Mais ce ne fut pas pour longtemps ; le roi, furieux de n'avoir aucune part dans ces dilapidations, résolut de supplanter le prélal auprès du saint -père; et il envoya des ambassadeurs à Rome pour obtenir, moyennant une forte somme, des bulles apostoliques et l'autorisation de décréter le légat de prise de corps, de le dépouiller de son archevêché, de confisquer ses biens et même de le faire décapiter. Comme les sommes offertes par Jacques III étaient considérables et dépassaient de beaucoup celles que lui promettait le primat, Sa Sainteté donna l'autorisation qu'on lui demandait, et l'infortuné métropolitain fut plongé dans un cachot, où il mourut de misère.
Henri de Spoiule fait remarquer que ce fut une heureuse affaire pour la couronne d'Ecosse, attendu que depuis ce moment, et grâce au pouvoir que lui avait concédé le pape, Jacques III put nommer aux évêchés et aux abbayes de son royaume, et les donner à ses favoris. Malgré l'extrême habileté qu'il déployait dans l'art d'extorquer l'argent des fidèles, le saint-père se trouvait toujours au dépourvu, par suite des prodigalités de ses bâtards et de ses sœurs, qui engloutissaient les recettes des indulgences, les ventes de bénéfices et même les taxes des absolutions. Sixte se trouvant à bout de ressources, imagina d'exhumer un décret de Paul II, qui réduisait à vingt-cinq ans la période qui séparait les jubilés, et que cet abominable pape avait promulgué dans l'espoir d'en tirer pour son propre compte d'énormes bénéfices. Comme la mort était venue le frapper dans l'intervalle, il se trouvait avoir travaillé pour son successeur ; celui-ci en fit l'objet d'un nouveau décret, et il fixa définitivement les époques des jubilés à chaque quart de siècle.
En conséquence, des circulaires furent adressées à tous les souverains de fEurope, pour leur annoncer que cette solennité rémunératrice serait célébrée à Rome l'année 1475, dans laquelle on entrait; et la superstition était encore si grande à cette époque, qu'en dépit des guerres qui désolaient la France, l'Angleterre, l'Jîspagne, la Hongrie et la Pologne, un nombre considérable de pèlerins de ces différents royaumes se rendirent dans la ville sainte pour faire leurs dévotions aux tombeaux des apôtres, et afin de gagner les indulgences promises par le ))ape. Ceux que des empêchements légitimes retenaient dans leurs provinces furent rançonnés par des légions de moines qui portaient le titre de collecteurs du saint-siége.
Tous les rois ou princes chrétiens envoyèrent à
SIXTE IV
Koiue de riches présents et des ambassades solennelles pour méiiter l'absolution de leurs péchés. Ferdinand, roi de Naples, le roi de Bosnie et sa femme, ainsi que Cliarloltc, reine de Chypre, vinrent à la cour du pontife couverts du manteau des pèlerins, les uns pour demander juirdon de leurs crimes, les autres pour faire pénitence de leurs amours ; Louis XI lui-même, malgré sa haine pour le saint-siège, envoya acheter des indulgences et des reliques à Home ; mais dès que l'année du jubilé fut expirée, il recommença la guerre contre Sa Sainteté, et publia un décret où il était dit, qu'en vertu des canons du concile de Constance, qui reconnaissaient aux rois le droit de convoquer des conciles nationaux, il enjoignait aux prélats français qui étaient hors du royaume de se rendre immédiatement à leurs sièges respectifs, et de se disposer à venir au synode, qu'il convo(juait à un délai de sit mois, pour régler les affaires ecclésiastiques de ses États. Il ordonnait en outre aux prêtres qui venaieni de Rome de soumettre à l'inspection de ses ûiliciers placés sur la frontière, les lettres, les bulles et les autres papiers dont ils seraient chargés, pour éviter qu'ils n'apportassent quel({ucs bulles apostoliques qui fussent préjudiciables aux libertés de l'Église gallicane; enfin il fit défense, sous la menace des peines les plus graves, au clergé régulier et sécuHer d'assister à aucune assemblée hors du royaume, sans une autorisation formelle et écrite de sa main.
L'Italie était alors travaillée par des idées d'émancipation que propageaient des hommes courageux qui, ne désespérant point du salut des peuples, voulaient renverser la tyrannie. De ce nombre étaient trois jeunes IMilanais, Olgiati, Lampugnani et Visconli, qui poignardèrent bravement Galéas Sforza, l'oppresseur de leur patrie, à la face du soleil et au milieu d'une fête solennelle. « C'était un cruel tyran que Galéas Sforza, dit la chronique italienne, à en juger par un de ses divertissements favoris, qui était de faire enterrer ses malheureuses victimes vivantes, la tète hors du sol, et de prolonger leur agonie en les nourrissant d'excréments humains. Heureusement il se trouva trois jeunes hommes qui se dévouèrent pour le salut de tous, et délivrèrent la terre de ce monstre. » Voici comment ils exécutèrent leur sublime projet : Le lendemain de Notl de l'année 1478, Galéas, était sorti de son palais pour se rendre à la basili-
. que de Saint-Ambroise et ftiire ses dévolions; il assistait à la messe entre l'ambassadeur de Ferrare et celui de Mantoue. Au milieu même de la céiémonie, Jean-André Lampugnani accourut avec ses deux amis, écarta la foule de courtisans qui entouraient le prince, en criant qu'il avait à lui remettre une dépèche pressée ; quand il fut près de lui, il porta sa main gauche à sa toque , mit un genou en terre comme s'il eût voulu lui présenter une requête, et en même temps de la main droite il le frappa au ventre de bas en haut avec un poignard qu'il tenait caché dans sa manche; Olgiati le frappa à la gorge' et à la poitrine, \ isconti à l'épaule et au milieu du dos; et tout cela fut si rapide, que Sforza tomba défaillant entre les bras des deux ambassadeurs qui étaient
! à ses côtés, sans qu'ils pussent se rendre compte
-' de ce qui s'était passé. Mais les co\n'tisans, qui
avaient eu le temps de se remettre de leur première
surprise, s'aperçurent bien que le duc avait été assassiné; les uns prirent la fuite, les autres tirèrent leurs épées et se mirent à la poursuite des conjurés. Lamiuignani, en voulant sortir de l'église, se jçta nialcncoutreusement dans un groupe de l'emmes qui étaient à genoux; leurs habits s'engagèrent dans ses éperons, il tomba à terre et fut atteint par un des écuyers de Galéas, qui le cloua sur place. Yisconti fut arrêté un ]ieu plus loin, et fut également tué par les gardes. Olgiati seul était parvenu à s'échapper; mais sa fuite ne lit que retarder Fliorrilile sujiplice que lui préparaient les séides de Louis Slorce, frère du tyran.
Ce courageux jeune homme nous a laissé une relation touchante de cet épouvantable drame , dont il est à la fois l'historien et le héros. « Je n'avais pas osé me présenter chez mon père, dit-il, pour ne j»as le compromettre, et je m'étais retiré chez un ami. Malheureusement, le matin même du jour que j'avais fixé pour faire une tentative en faveur de la liberté, j'entendis les vociférations de la soldatesque ([ui traînait dans la boue le corps de Lampugnani, et qui s'approchait de ma retraite. Je compris alors que j'avais été vendu; cependant je n'eus pas la force de fuir, l'horreur dont je fus saisi glaça mon sang dans mes veines et me priva de la faculté de voir et d'entendre. » Là s'arrête le récit d'Olgiati. « Les soldats, ajoute la chronique, ces ennemis naturels des peuples, saisirent le courageux apôtre de la liberté et le traînèrent par les cheveux jusqu'au palais des inquisiteurs, en l'accablant de coups et et d'insultes. »
Olgiati fut condamné à être tenaillé avec des pinces ardentes et coupé vivant par morceaux. Au mihea de ces tortures atroces, les prêtres, qui remplissaient les fonctions de bourreaux, l'exhortaient à se repentir et à demander pardon à Dieu de son crime.
« Non, jamais, répondait-il, suppôts des tyrans; je ne me repens point; si Dieu m'avait donné dix vies au lieu d'une, j'en disposerais de la même manière, dusséje périr dix fois dans les mêmes tourments! » Lorsqu'on en vint à lui arracher la peau du crâne et de la figure, il poussa un cri de douleur. <' Tu implores donc miséricorde? cria un des prêtres. — Non, reprit le martyr, je demande seulement qu'oE laisse à ce misérable corps assez de force pour ([ue je puisse crier sur l'échafaud : Meurent les rois ! meurenl les prêtres! vive la liberté! vive la République! »
Ainsi périt Olgiati, à l'âge de vingt-deux ans, victime de son amour pour la liberté! Puisse sa noble action trouver des imitateurs, et puisse le sort de Galéas faire trembler les despotes sur leurs trônes f
Gomme Louis XI trouvait son intérêt à fomenter des désordres en Italie, il ne se faisait pas faute d'encourager les rébellions; ainsi il envoya Philippe de Comines avec un corps de troupes pour soutenir les Florentins^ qui s'étaient déclarés en révolte ouverte contre le saint-siége; et il en vint même à faire signifier à Sa Sainteté, par l'organe de son ambassadeur Guy d'Arpajon , vicomte de Lautrec, qu'elle eût à lever l'excommunication prononcée contre le.-i Florentins, et à convoquer un concile général, si elle ne voulait se trouver en guerre avec la France.
Sur le refus de Sixte IV d'accéder aux désirs du roi, l'ambassadeur déclara alors, en présence de toute
la cour romaine , que Louis XI allait assembler un synode national pour rolalilir ofliciellemont la pragmatique sanction, et il enjoignit aux cardinaux fr;in- <;ais ainsi qu'aux niélropolitains de rentrer immédiatement dans leur i>atrie.
Ferdinand chercha à intervenir entie Sixte IV et la Séiènissime République; mais l'intraitable pontife ne voulut accoi"der que des coudiiious humiliantes pour Florence, et ses elTorts pour arrêter la gnene furent inutiles. Pendant ([uc Tltalie était en fou el que les peuples s" enir' égorgeaient pour soutenir les querelles du pape et pour asservir une Hépublii(Uf florissante à son iufiime neveu, Sixte IV continuait le cours de ses spoliai ions. Ainsi il vendait l'évéché d" Aragon à Ferdinand , et donnait le gouvernement de cette Eglise à un bâtard de six ans, lils du roi de Naples et d'une prostituée espagnole; ainsi il vendait une dispense de mariage au vieux roi de Portugal, Alphonse V, pour qu'il pût épouser la princesse Jeanne sa prociie parente ; et presque immédiatement après l'expédition de cette bulle sacrilège qui autorisait un inceste, il la révoquait, parce que Ferdinand de Naples lui donnait le double de la somme pour empêcher cette alliance. Enfin, d'après le témoignage d'un historien contemporain, il demeura prouvé qu'il avait voulu traiter avec les Turcs et leur vendre l'Itaiie; mais que Mohammed II ayant rejeté ses offres, il s'était vu obligé de faire la paix 'avec les Florentins, ijui avaient déjà remporté plusieurs avantages sur les troupes du saint-siége.
Néanmoins les musulmans n'avaient pas renoncé à leur projet do s'emparer de l'Italie inférieure ; et quoique forcés de lever le siège de Rhodes, ils s'étaient rabattus sur Otrante, qui était tombée en leur puissance après une résistance énergique. De cette ville, le pacha Achmet put impunément faire des courses sur toutes les côtes de l'Adriatique, et il poussa même jusqu'à l'église Notre-Dame de Lorette, dont les immenses richesses étaient un objet de convoitise pour ce mécréant. Naples, Venise, Florence et Rome réunirent enfin des troupes pour repousser ces redoutables ennemis et les chasser de l'Italie; ils n'eurent pas du reste beaucoup de peine à exécuter leurs projets ; car au moment où les armées confédérées se mettaient en marche, on apprit la nouvelle que Mohammed II venait de mourir, et que les musulmans avaient abandonné Otrante pour se mêler aux dissensions sanglantes qui avaient éclaté entre les fils du kalife.
Sa Sainteté profita de ce répit pour renouveler les guerres intestines en Italie ; elle fulmina des anathèmes terribles contre les Vénitiens et contre les Florentins, et ordonna aux princes italiens de se croiser contre ces deux Républiques, sous le prétexte qu'elles devenaient trop puissantes et qu'elles menaçaient de détruire l'équilibre qui était la garantie de l'existence de chaque principauté. «Pendant ces guerres d'extermination, dit Varillas, les neveux des pontifes s'emparèrent de nombreux domaines, et il ne restait plus à Jérôme de Riario pour achever la conquête de Florence, qu'à mettre le pied dans l'Umbrie, d'où il lui était facile de s'étendre dans la Romagne et dans
la Toscane, lorsque fort heureusement l'argent vint à mancjuer au saint-père. Pour s'en procurer. Sixte mit en vente les offices de la chancellerie el de la cour apostoliipu' ; il augmenta le nombre des emplois, et créa cinq collèges pour les expéditions des aiVaires de la daterie. Gomme il ne trouvait pas d'acheteurs pources charges, il doubla les auciens impôts, en établit de noi;veaux, et décréta une lovée extraordinaire de décimes, sous prétexte d'une croisade contre les Turcs. »
Tous ces moyens, qui autrefois lui avaient si bien réussi, ne jirodiiisirenl que peu d'argent, et après trois années d'incendies, de pillages et de massacres, il fut obligé de. demander la paix à Florence et de renoncer à mettre une couronne sur la tète de son bâtard. Le saint-père en conçut un chagrin si violent, qu'il tomba malade el mourut le 13 août IkBii.
Uq fait assez singulier, (jui précéda de peu de jours la mort de Sixte, est raconté par un historien. << Le pape apprit un matin que deux soldats devaient se battre à mort hors des portes de Rome ; il les fit arrêter et commanda qu'on les amenât sur la place de Saint-Pierre, afin d'y vider leur querelle sous ses yeux. Au moment où le pape parut à son balcon, ceux-ci tirèrent leurs épées, s'agenouillèrent pour recevoir sa bénédiction, et commencèrent une lutte acharnée. Sixte les regardait faire, et applaudissait lorsque ces malheureux se portaient de beaux coups; il resta jusqu'à ce que tous deux tombèrent, l'un tué raide sur la place el l'autre blessé mortellement. »
Quelques auteurs catholiques ont affirmé cpie Sixte IV s'était montré généreux protecteur des lettres, parce qu'il avait enrichi la bibliothèque du Vatican de manuscrits précieux et rares que les Grecs fugitifs lui vendirent à vil prix. « Afin de mieux apprécier la protection qu'il accordait aux écrivains, il suffit, dit Bayle, de rapporter gue le pauvre Théodore de Gaza, qui avait passé sa vie entière à traduire la Zoologie d'Aiistote, lui en présenta un exemplaire enrichi d'ornements d'or et orné de pierreries. Sixte le reçut et lui demanda ce que pouvait valoir la reliure; l'auteur lui en ayant déclaré le prix, il le lui fit remettre, sans ajouter ni denier ni maille. Théodore de Gaza jeta dans le Tibre l'argent du saintpère et se laissa mourir de faim. »
Par compensation, si le pontife n'était pas pbn généreux pour les gens de lettres, il se montrait l'ardent protecteur des prostituées de Rome, et Corneille Agrippa raconte très-gravement que Sa Sainteté fonda ])lusieurs nobles lupanars qui étaient sous sa protection, et où chaque fille publique était taxée à un Jules d'or par semaine. « Cet impôt rapportait plus de vingt mille ducats par année, ajoute Ihistorien ; les prostituées étaient placées dans ces repaires de dépravation par les prélats de la cour apostolique, qui prélevaient encore un droit fixe sur leurs produits; et c'était un usage si univcrselleii.ent admis à cette époque, que j'ai souvent entendu des évoques faire le compte de leurs revenus et dire : J'ai deux bénéfices qui me valent trois mille ducats par an, une cure qui m'en donne cinq cents, un prieuré qui m'en vaut trois cents, et cin([ putains dans les lupanars du pape qui m'en rapportent deux cent cinquante. »
Troubles à Rome après la mort du pape. — Élection d'Innocent VIII. — Son origine. — Commencements de son pontificat. — Innocent renouvelle l'eiploitation de la croisade contre les Turcs. — Guerres entre le saint-siége et le roi de Naples. — Il lance une liuUe d'excommunication contre Ferdinand. — Afl' aires d'Angleterre. — Innocent confirme le mariage de Henri VII avec Elisabeth d'Vork et déclare légitime la succession de la maison de Lancastre au trône d'Angleterre. — Innocent conclut la paix avec Venise. — Le siint-père fait assassiner Bucolini. — Persécutions contre les Vaudois. — Le pipe excommunie pour la seconde fois Ferdinand do Naples . — Opposition du parlement de Paris à la levée des décimes. — Traité entrn le pape et le sultan Bajazet. — Le prince Zidm, frère de Rajazet, se réfugie à la cour pontificale. — Innocent entame des négociations avec le sultan et se charge d'empoisonner Zizim. — Paix entre les cours de Rome et de Naples. — Mort d'Innocent VUI.
L'historien des conclaves raconte sur la mort de Sixte IV des particularités fort remarquables. Il prétond que son cadavre était devenu si noir qu'on ne pouvait le regarder sans horreur, et qu'il répandait une puanteur insupportable dans la basilique de Saint-Pierre, où il se trouvait e.\posé suivant la coucoutume, à ce point que personne, ni prêtre ni moine, no voulut rester pour prier auprès du corps.
Dès que la nouvelle de sa mort fut connue, le peuple se porta en foule au palais de Jérôme de Riario, afin d'assouvir sur le bâtard la haine qu'il avait pour le pape; mais Jérôme s'était déjà enfui de la ville sainte avec ses pierreries et tout ce qu'il avait pu emporter de ses richesses. Sama;.^nifique demeure tut mise au pillage; les colonnes de porphyre et les statues de marbre qui étaient autant do chefs-d'œuvre de la statuaire, furent brisées à coups de marteau ; on déracina même les arbres séculaires qui ombrageaient SCS splendides jardins. On courut ensuite à son château du Jubilé, ainsi nommé parce qu'il avait été acheté avec les offrandes des pèlerins au dernier jubilé; toutes ses fermes furent ravagées et livrées aux flammes ; les magniliques greniers de Sainte-Marie la Neuve, qui lui appartenaient, furent entièrement viàés, et les provisions distribuées aux pauvres. Ces
actes de justice terminés, la tranquillité se rétablit dans la ville, le peuple retourna à ses ateliers, et les cardinaux purent former le conclave.
Sur vingt-six suffrages, le cardinal de Saint-Marc on obtint seize le soir même de la réunion des électeurs. Alors le cardinal de Saint-Pierre aux Liens lui offrit de lui apporter trois voix s'il voulait lui donner un palais qu'il possédait près du château Saint-Ange ; le marché n'ayant pu se conclure, celui-ci en conçut un violent dépit, et cabala pendant la nuit avec le vice-chancelier en faveur de Gibo, cardinal de Melfe. Ils éveillèrent successivement les prélats qui s'étaient retirés dans leurs cellules ; ils proposèrent à Savelli de leur vendre sa voix, mo)'ennant le château de Monticelli et la promesse de la légation de Bologne ; ils offrirent à Go'onna le château Cépérani avec la légation du patrimoine de Saint- Pierre, une rente de vingt-cinq mille ducats, et l'engagement de lui donner encore un bénéfice de sept mille ducats de rente ; ils signèrent au cardinal des Ursins une vente en bonne forme du château de Serveterre, et un traité qui lui as.-urait la légation de la marche d'Ancône, ainsi que les titres d'intendant général du palais et de trésorier du saintsiége; ils promirent à Martinusius le château Capraniquc et
INNOCENT VIII
l'évèché (l'Avignon ; ils abandonnèrent au lils du roi d'Aragon, en toute propriété, la ville de Pontecorvo ; lis garantirent au cardinal de Parme la jouissance du palais de Saint-Laurent in Lucina, avec les revenus qui y étaient attachés ; ils promirent au cardinal de Milan de le nommer archiprêtre de Saint-Jean de Latran et de lui donner la légation d'Avignon; enfin, le cardinal de Saint-Pierre aux Liens se réserva pour lui-même le domaine deFano avec ses vastes dépendances, cinq terres voisines, et le grade de généralissime des armées du saint-siége.
De cette manière le cardinal de Melfe réunit la majorité des suffrages, et, avec ou sans la participation du pigeon Saint-Esprit, fut proclamé sous le nom d'Innocent VllI.
Jean-Baptiste Cibo était né à Gênes, de parents grecs qui l'avaient placé, dès son enfance, dans la maison du roi de Sicile. Comme le jeune Cibo était doué d'une très-belle figure, les gens d'Alphonse l'avaient promptemenl initié à d'affreuses débauches. Plus tard il était passé au service du cardinal Philippe Calendrin, qui en avait fait son mignon ; et, grâces à l'appui de ce nouveau protecteur, il s'était élevé peu à peu, sans autre mérite que sa dépravation, aux plus hautes dignités ecclésiastiques.
Innocent VIII avait seize bâtards lorsqu'il parvint au souverain pontilicat. A l'exemple de son prédécesseur, son premier soin, aussitôt qu'il eut été installé au Vatican, fut de pourvoir sa lignée de bénéfices, d'évèchés et de principautés : aux uns, il donna des duchés, des comtés ; aux autres, des provinces entières ; il voulut même s'emparer d'une partie de l'Abruzze, dépendance du royaume de Naples, pour son bâtard François. Cette inconcevable prétention du saint-siége irrita Ferdinand, qui réclama d'abord en termes respectueux contre cette mesure : mais ensuite, lorsque le pape lui eut fait répondre insolemment par ses ambassadeurs, qu'un souverain avait toujours le droit de dis])oser de ses États malgré son l'eudataire, le roi de Naples leva des troupes; et déclara ([u'il repousserait à main armée les envahissements du saint-siége. En effet, il se mit à guerroyer tous les seigneurs soupçonnés d'intelligence avec la cour de Home , et il défendit immédiatement à ses sujets de payer les tributs qu'il avait consentis lors de l'investiture de son royaume.
Comme il fallait au nouveau pontife des sommes considérables pour soutenir cette guerre, il chercha à s'en procurer en suivant la route tracée par son prédécesseur. Il multiplia les emplois ecclésiastiques et les adjugea au plus offrant; il ajouta vingt-six secrétaires à ceux que Sixte avait déjà créés, et cinquante-deux scelleurs de bulles; il exploita également les décimes de la croisade contre les Turcs, et ses nombreux légats inqjosèrcnt encore une fois les juifs et les chrétiens, les uns au trentième de leurs biens meubles et immeubles, et les autres au vingtième.
En France, on réclama avec force contre les exactions des agents du saint-siége; et les étals-généraux s'étant assemblés à Tours, Jean de Retz, chanoine de Notre-Dame de Paris, au nom du clergé, supplia le roi Charles VIII, qui venait de succéder à Louis XI, de prendre pitié de l'Eglise gallicane, et de la garantir des atteintes des vautours romains. Le tiers-
état s'éleva également contre les énormes transports , d'argent que les légats du saint-siége lésaient passer t hors du royaume, et adressa même à ce sujet d'éner- f giques réclamations. Mais les prières du peuple ainsi que les représentations des prélats furent inutiles; Charles, qui avait des jirojels sur la conquête de rilalie, et qui voulait se ménager l'alliance du saintpère, écouta de préférence les réclamations que la cour pontificale lui adressait, relativement au refus (|u'avaient fait les magistrats de la Provence de payer les décimes de la croisade. Toutefois, ce bon accord fut de courte durée ; le traité de paix que venait de conclure le pape avec le roi de Naples apporta du refroidissement dans les relations diplomatiques de Charles et d'Innocent, ([uoique Sa Sainteté eût bien spécifié dans son traité, qu'elle se réservait la faculté de fournir des vivres, et de livrer passage aux Français sur les terres de l'Église, lorsqu'ils voudraient recouvrer le royaume de Naples.
Cette paix honteuse, consentie seulement par Ferdinand pour gagner du temps, et pour se remettre des défaites qu'il avait éprouvées, augmenta encore la haine implacable qu'il portait au pape ; aussi chercha-t-il tous les moyens de le renverser de la chaire pontificale. A cet effet, ses agents semaient des divisions dans Rome, employant tour à tour l'or, les promesses et les menaces, pour faire entrer les cardinaux dans son parti, et répandant en Italie des écrits qui mettaient à nu les turpitudes du saintpère. Ferdinand s'était même allié secrètement avec les Florentins, avec le duc de Milan et avec plusieurs princes ennemis d'Innocent; enfin lors([u'il jugea qu'il était en position de reprendre l'ofiénsive, il déclara nettement au pape t(u'il n'avait jamais eu l'intention de remplir les conditions du traité conclu avec la cour apostolique, et il chassa les collecteurs romains (jui se trouvaient dans son royaume. Innocent lança aussitôt contre lui une bulle d'excommunication ; il le déposa du trône, comme bâtard et usurpateur, et donna la couronne de Naples au roi de France, comme au seul légitime souverain. Ferdinand, pour soutenir la lutte avec le pape,. avait eu le soin de se réconcilier avec les grands de son royaume, et avait même rendu la liberté au comte et à la comtesse de Montfort ; de plus, il avait entretenu des semeuses de rébellion dans les États du pape, afin qu'ayant de l'occupation dans Rome, son ennemi ne pût diriger toutes ses forces contre la Campanie. Éii outre, à son instigation, son gendre Matthias, roi de Hongrie, envoya sommer Sa Sainteté de révoquer les censures injustes qu'elle avait prononcées contre Ferdinand; et sur son refus d'obéir, Matthias fit arrêter, comme coupables du crime de lèse-majesté, les prélats de son royaume qui étaient soupçonnés de favoriser la politique de la cour de Rome.
Pendant que le saint-père travaillait à renverser le roi de Naples, qu'il appelait usurpateur, par une contradiction qui n'a rien de surprenant pour ceux qui connaissent les rouages politiques de la cour de Rome, il confirmait au duc de Lancastre, vainqueur de Richard 111, la possession du trône que ce prince s'était assuré par son mariage avec Elisabeth d'York, fille d'Edouard IV. Des présents et de l'or avaient décidé le jiape à légitimer celte usurpation, et à au-
toriser un mariajre regardo comme incestueux jiar l'Eiilise, vu le degiv de parenté des deux rpoux.
S;i Sainteté déclara que. pur la pléuitudo de son pouvoir apostoliipie, elle réi^ulariserait tout ce qui pouvait être entaché d'irréirularité dans la nouvelle dynastie, et qu'elle rendait léj^iliraes tous les enl'anls nés ou à naître de cette union. Elle enjoii;naità toui: les citovens de la Grande-Hn-tagne d'oliéir à leur nouveau souverain, sous peine d'anallièiiio. et comblait de bénédictions, de grâces et d'indnlvrences ceux qui l'assisteraient contre ses ennemis.
.Vprès avoir expédié les bulles sollicitées p:ir les ambassadeurs de Henri VII, le saint -père recommença la guerre contre Ferdinand, afin d'assurer une partie des Etats de ce prince à son bâtard François. Pour atteindre )ilus facilement son but, il chercha li'abord à rétablir la paix dans l'Italie supéiieure, en faisant lui-même avec les Vénitiens une alliance offensive et défensive pour vingt-cinq années; et il ménagea également un accord entre Venise et le duc d'Autriche. Il fut moins heureux dans ses négociationsavec un chef d'aventiuiers nommé Bucolini ; ce seigneur, après avoir ravagé une partie de la Roniagne à la tète de quelques bandits, s'était établi dans la ville d'Osimo, place importante de la marche d'Ancône, d'où il faisait des courses fréquentes sur les États romains. Le saint-père savait que IJucolini était lié avecBajazet, et qu'il avait promis à ce sultan de lui soumettre le littoral de l'Adriatique, et même de conquérir l'Italie, s'il pouvait faire débarquer di.x mille Turcs sur les côtes de la Roraagne, ])rojet qui inquiétait sérieusement la cour de Rome. Alin d'en empêcher la réalisation, Innocent se détermina à faire investir la retraite de ce forban par le général Jacques Trivulce et par le cardinal Julien. Ceux-ci vinrent attaquer Osimo à la tète de douze mille cavaliers, au.xquels Louis Sforce et le cardinal la Balue avaient joint huit mille hommes de pied ; mais l'habileté et le couiage delà garnison surent triompher des assaillants, et après sept mois de combats, les généraux du pape se trouvèi-ent forcés de lever honteusement le siège. Innocent, qui n'était jamais en peine de prendre un parti, écrivit à ses lieutenants que s'il était impossible de vaincre l'ennemi, il fallait l'acheter, et qu'il saurait bien faire rendre l'argent qu'on aurait donné, dès que les bandits seraient hors de k place.
Des pourparlers eurent lieu alors entre les assiégeants et Bucolini ; l'évêcpie d'Arezzo lui offrit sept mille écus d'or pour la reddition d'Osimo et pour la rupture de son traité avec Bajazet. L'imprudent accepta le marclié, sortit de la ville, licencia ses soldats, et se retira à Milan avec l'argent du saint-père. Deux jours après son arrivée, on le trouva pendu à sa croisée ; on fit courir le bruil que luirnème avait attenté à ses jours; la vérité est que, pendant la nuit, une prostituée, aidée par des sbires, l'avait étranglé pour faire recouvrer à Sa Sainteté les sept mide écus d'or qu'elle avait donnés.
A tous ses vices , Innocent joignait un naturel sanguinaire et une férocité qui se révélaient jusque dans les brefs qu'il adressait à l'évêque de Brescia et à l'inquisiteur de Lombardie, afin de les engager à poursuivre les hérétiques et à publier la croisade contre les Vaudois de la vallée de Loyse.
^'oici en quels termes Pcrrin raconte cette perse - <'ntion: ■> Alliert, archidiacre de Crémone, ayant été envoyé en France par Innocent Mil ]iour exterminer les Vaudois, obtint du roi l'autorisation de procéder contre eux sans formesjtuliciaires, et seulement avec l'assistance de Jacques de Lapalu, lieutenant du roi, et du conseiller maître Jean Rabot. Ces trois scélérats, le légat, le lieutenant du roi et le conseiller, se rendirent au val de Loyse à la tête d'une bande de farouches soldats pour en exterminer les habitants; mais ils n'y trouvèrent personne: à leur approche, les malheureux héréli(]ues s'étaient enfuis avec leurs enfants dans les montagnesqui couronnent cette vallée fertile, et s'étaient blottis au fond de nomlireuses cavernes naturelles qui .se rencontrent lréi|uemnjent sur ces sommets à pic. Alors l'archidiacre et ses deux acolytes se mirent à leur poursuite, comme ils eussent fait pour une chasse au renard; et chaque fois qu'ils découvraient une cavité souterraine dans laquelle se cachaient les infortunés Vaudois, ils en fermaient l'entrée avec des fascines de paille ou de bois sec et y faisaient mettre le feu. De cotte manière les malheureux étaient asphyxiés par la fumée, ou s'ils essayaientde sortir de ces cavernes qui devaient leur servir de tombes, ils étaient reçus à coups de piipies par les soldats, et repoussés dans les flammes.
« La terreur qu'inspirait ce suppli^'c devint tejle, que la plupart des Vaudois ijui avaient jusque-là échappé aux recherches des envoyés du pape,s'enlretuèrent d'eux-mêmes ou se jetèrent dans les abîmes de la montagne pour éviter d'être rôtis vivants, (^uand les bourreaux n'avaient pas de bois pour enfumer les victimes de cette horrible chasse, ils se contentaient de fermer l'entrée des cavernes avec des quartiers de rochers, ou de murer les citernes; de sorte que plus tard, après le départ du légat, lorsqu'on lit des fouilles dans les montagnes, on trouva plus de huit cents cadavres de petits enfantsj étouffés dans leurs berceaux ou dans les bras de leurs mères, mortes comme eux par le feu et la faim.
« Les bourreaux firent si bien la besogne, ((ue de six mille Vaudois qui peuplaient cette vallée fertile, il n'en resta pas six cents pour pleurer la mort de leurs frères. Tous les biens de ces malheureux furent partagés entre Jacques de Lapalu, l'archiprêtre de Crémone, et maître Jean Rabot; en outre, chacun d'eux reçut des marques de la munificence du souverain, et le légat obtint même du pape Innocent la dignité d'évêque , comme récompense de ce ipi'il avait rempli ses intentions avec vigueur et énergie. »
Quoi(jue occupée de persécutions contre les hérétiques, Sa Sainteté n'en poursuivait pas moins la guerre contre le roi de Naples; et pour venir plus facilement à bout de ses desseins, elle avait organisé une vaste conspiration dans les États de Ferdinand. Malheureusement pour le pape , un traître découvrit le complot; et tous les prélats napolitains qui avaient trempé dans la conjuration furent massacrés dans un festin auquel le prince les avait conviés. Ferdinand fit jeter les cadavres dans la mer pour cacher leur mort; et afin d'éviter une révolte du peuple, ses agents répandirent le bruit (|u'ils étaient seulement prisonniers dans une forteresse. D'abord, sur la nouvelle de cette arrestation, le pape réclama
INNOCENT VIII
Iniutcmpnt au prince la mise en liberté des ecclésiustiijues; et sur son relus de se soumettre à ses inionctions, il l'excommunia pour la deuxième fois; ensuife, lorsqu'il connut toute la vérité et qu'il fut assuré du massacre des évoques de sa faction, il ne garda plus de mesures dans ses violences; il a])pela sur la tète ilo l'usurpiiteur toutes les malédictions divines, il publia une croisade contre lui, et envoya supplier Cliarles VUIde hâter son passage en Italie, pour venir le venger de son implacable ennemi
Comme le rui de Franco était déjà en guerre avec l'eraperour ?klaxiiuilien, et se trouvait ainsi dans l'impossijjilité de disjioser de ses troupes pour seconder les projets du saint siège, Innocent, qui dans toute autre circonstance aurait entretenu la division de ces princes, s"interj)osa entre les deux parties belligérantes et leur lit signer une suspension d'hostilités. D'un autre cùlé, le saint -père sollicita le secours des armes de Ferdinand et d'Isabelle; mais ce fut sans résultats favorables. Ces deux souverains prétextèrent que leurs guerres avec les Maures ne leur permettaient point d'atTaiblir leurs armées. Innocent ne fut pas plus heureux dans la levée extraordinaire de décimes qu'il avait ordonnée en France ; le parlement de Paris s'opposa courageusement à la perception de cet impôt, et représenta avec fermeté à Charles VIII, qu'il était odieux et impolitique de permettre que le clergé romain s'emparât de toutes les richesses du pays ])our les exporter en Italie. Force fut au souverain d'écouter ces remontiances ; l'argent n'alla pas à Rome, mais les peuples n'y gagnèrent rien; Charles fit continuer les levées des décimes et se les appropria, afin, disait-il ironiquement, de montrer sa déférence à messieurs du Parlement, qui ne voulaient pas que le numéraire sortit du royaume.
Les affaires du saiut-père prenaient une assez mauvaise tournuie, et il songeait déjà à se réconcilier avec le roi de Naples, lorsque survint un événement qui fit pencher la balance en sa faveur et augmenta considérablement soninlluence en Europe. Gomme nous l'avons vu, après la mort de Mohammed II, ses deux fils Bajazet et Zizim s'étaient disputé le trône des kalil'es et avaient fait couler des fleuves de sang; enfin Zizim avait été vaincu et forcé de se réfugier en Egypte, d'où il était passé à Rhodes et ensuite eu France. Plus tard, le grand maître de Rhodes, vendu à la cour de Rome, lui persuada qu'il serait plus en siïreté en Italie que dans les États de Charles VIII, et il le détermina à se mettre sous la protection d'Innocent MIL
Zizim vint on elïel dans la ville apostolique, accompagné du grand prieur de l'ordre des chevaliers de iSaint-Jeau de Jérusalem ; il lut présenté à Sa Sainteté en consistoire public, oîi, suivant l'usage, le maître des cérémonies le fit avertir par l'interprète qu'il eût à donner le salut au pontife en lui baisant les pieds; ce (pie le prince musulman refusa de ■ faire, jurant, par la barbe de Mohammetl, qu'il ne foucherait point un aussi sale magot. Le drogman ne jugea pas prudent de traduire l'imprécation de Zizim; il annonça seulement que le jeune prince demandait à être dispensé du cérémonial avilissant du baiscment des |)ieds. Innocent passa sur cette formalité, et sa joie d'avoir eu son pouvoir le prince
musulman était si grande, qu'il lui promit tout ce qu'il demanda, et qu'il s'engagea môme, jjar un serment solennel, sur toutes les carcasses des saints, à le rétablir sur le trône de Conslantinople.
Innocent avait bien compris tout le parti qu'il pouvait tirer de son prisonnier ; d'abord il s'en servit pour extorquer à Bajazet un tribut annuel, en le menaçant de soulever l'Occident en faveur d'.^ son frère, et il l'obligea à conclure un traité par lequel la sublime Porte était tenue de fournir des troupes au pape toutes les fois qu'elle en serait requise; ensuite il prit le prétexte d'une croisade contre les Turcs, pour arracher aux peuples de nouveaux subsides; et pendant que ses émissaires entamaient des négociations avec le sultan pour lui vendre la paix, il envoyait dans toutes les cours de l'Europe des légats chargés d'annoncer aux rois et aux Républiques la convocation d'un concile général à Rome, pour le jour de r.\nnoncialion de la Vierge de l'année 1489.
De toutes parts les ambassades affluèrent, et chaque royaume, char[ue province, chaque ville un peu im])ortante s'y trouva représentée par des députés ou par des évè(jues. On décréta dans ce synode que tous les chrétiens, selon leurs ressources en argent, en armes ou en denrées, seraient obligés de contribuer aux frais de la guerre contre les inli • dèles, et que le saint-père recevrait l'autorisation de lever en toute liberté les annates, les décimes; défaire des collectes, de vendre des indulgences, des dispenses et des privilèges , autant qu'il le jugerait convenable dans les intérêts de la croisade. Innocent ne se fit pas faute d'user de l'autorisation du concile, et il récoUa une si riche moisson en France, en Allemagne, enEspagne, dans la Hongrie, dans la Bohème, en Pologne et en Angleterre, qu'il fut obligé d'annexer plusieurs bâtiments aux chambres du trésor apostolique pour renfermer les tonnes d'or et d'argent envoyées par ses collecteurs. Jamais ses prédications pour les croisades n'avaient été si productives; et cela grâce à la présence du jeune prince Zizim à Rome, qui donnait une apparence de vérité aux projets du saint-père. Pour surcroît de bonheur, ses négociations en Orient avaient eu le même succès que ses prédications en Occident; et le sultan Bajazet, qui redoutait l'exécution des menaces d'Innocent, s'était déterminé à lui payer le tribut qu'il demanilait ; et pour preuve de son amitié, il lui envoyait de riches présents en or, en argent et en pierreries ; il avait même eu soin de faire accompagner ses ambassadeurs par trente belles esclaves de Circassie que Sa Ilautesse donnait généreusement au pape et aux cardinaux romains. Les ambassadeurs du sultan furent accueillis avec distinction parles officiers du saint-siége, qui vinrent à leur rencontre jusqu'à un mille hors des murs de la cité.
Eu outre dece tribut et de ces magnifiques présents, B.ijazel fit don au saiut-père d'une somme de cent soixante mille écus d'or, pour le défrayer des dépenses qu'il était obligé de faire pour la table de Zizim. Quel([ues jours après. Sa Sainteté reçut une nouvelle ambassade du Soudan d'Egypte, qui envoyait offrir à Innocent pour la rançon de Zizim quatre cent mille ducats, et l'abandon de la ville de Jérusalem, qu'il laissait en toute propriété aux chrétiens; de
HTSTOIUE BKS PATHS
plus, il |Hf>n;iit l"ontn«goment soleiini'l tle iL'uidtii'au ppe toutes li's i-oiuiuètcs qu'il forait sur Hajazi't, même la ville de Conslaulinople.
L'iutenlion Ju soudan était do mettre Zizim à la tète do ses troupes, et de détrôner le sultan, qui était son plus redoutaLile ennemi. Innocent acco[ita l'artrent des Égyptiens, promit de renvoyer le jeune prince au Caire dès qu'il lui serait possible de le faire sans inconvénients, et les congédia.
(Quoique ces négociations eussent été tenues secrètes, il en transpira néanmoins qneliiue chose. Le chef de l'ambassade tunpie apprit (pie Sa Sainteté avait promis de rendre la liberté à Zizim moyennant le payement d'une énorme ian(;on ; alors il résolut de renchérir sur les Egyptiens, et il ofl'rit au pape six cent mille écus d'or pour qu'il lui permît d'empoisonner le frère du sultan.
Innocent VIII, disent les auteurs, était capahli; de commettre tous les forfaits pour de lor; aussi se garda-t-il de repousser cette odieuse proposition. Il prit les six cent mille écus et donna la permission demandée, en exigeant cependant qu'on lui fît part des moyens qu'on emploierait pour mettre le projet à exécution. Il l'ut dit à Sa Sainteté qu'un officier de son palais, appelé Christophe Macrin, déjà gagné à la cause de Bajazet, avait promis de mêler du poison à l'eau que l'on servait sur la table du prince, « Innocent, dit Raynaldi, approuva tout ; l'ambassadeur fit remettre le jour même du poison à l'assassin. Mais le saint-père , qui retirait des sommes considérables de l'existence de son prisonnier, n'avait nulle envie de s'en défaire. Dans la soirée , Christo])he Macrin fut arrêté par les gardes du pape et immédiatement appliqué à la question. Le malheureux avoua son crime, et lut condamné à être déchiré avec des tenailles ar-
dentes, et à être écurtelé en place publiipie. Après le supplice, ses membres furent cloués aux portes de la ville. Celle insigne fourberie, ajoute l'iiislorien, rompit les négociations; et dès le lendemain les ambassadeurs s'embarquèrent pour Constuntiuople, publiant partout ([ue le pape était un eil'ronté voleur. '>
De son côté , Innocent répandit le bniil que leur colère provenait de ce qu'il avait refusé l'alliance de Bajazet. Ses légats propagèrent cette opinion dans tous les royaumes, et ils s'en servirent pour activer la levée des décimes. Les soins et les peines que le saint-père se donnait )iour grossir ses trésors n'absorbaient pas cependant toute son attention, et ne l'empêchaient point de poursuivre ses projets sur le royaume de Naples ; ses nouvelles rentrées lui permirent au contraire de rassembler une armée formiilable et de reprendre l'offensive. Dans cette extrémité, Ferdinand comprit qu'il n'avait rien de mieux à faire que de se soumettre au pape, et de lui abandonner les domaines que Sa Sainteté voulait ériger en pricipauté pour son bâtard. Le roi d'Aragon consentit à être le médiateur entre Ferdinand et le saint- " siège; et la paix fut conclue à Rome au mois de février de l'année 1491.
Ainsi l'infâme Innocent triomphait de son ennemi, et l'aîné de ses bâtards était reconnu prince. Mais la justice divine avait marqué le terme de ses ciimes, de ses attentats, et le 25 juillet 1491, il mourut à la suite d'une allaijue d'apoplexie. Etienne Inl'essura prétend que le saint-père, dans cette dernière maladie, essaya de ranimer les sources de la vie au moyen d'un affreux breuvage composé, par un médecin juif, avec le sang de trois jeunes garçons de dix ans qu'on avait égorgés à cet effet ; Onuphre et Giaconius rapportent le même fait, qu'ils placent aune époque antérieure
ALEXANDRE VI
Tab'ciu doi «aturnales de la cour romaine. — Histoire du curdiiKil Borgia. — Sa vie d'étudiant, il'avocat et do militaire. — Ses débaucties avec une dame espagnole et ses deux filles. — li continue ses relations scandaleusoî avec Rosa Vanozza, la plus jeune des filles de sa maîtresse. — Roderic Borgia est rappelé à Rome pai Calixte III, son oncle. — Il établit Rosa Vanozza à Venise avec ses cinq enfants. — Hypocrisie du cardinal R odiiric Borgia. — Ses lettres à sa msîiresse, — Rosa Vanozza vient à Rome. — Immoralité des cardinaux. — Borgia acbèie la papauté. — Fêtes magniiques de son couronne.r.ent. — Le pontife jette le masque ot montre au grand jour .ses horribles vices. — Il accumule les dignités et les richesses sur la tfite de ses bâtards. — Ses luttes contre les petits princes d'Italie. — Il oblige le roi de Naples à donner sa fille en mariage à l'un de ses fils, Guifry Borgia. — il lève encore des décimes, sous prétexte d'une croisade contre les Turcs — P.irliga des Indes orientales et occidentales entre les Espagnuls et les Portugais. — Horribles incestes entre le saint-père, sa fille Lucrèce Borgia et ses deux frères François et César Borgia. — Mme Lucrèce épouse J'.an Sforce, seigneur de Pesaro. — Sa Sainlelé préside au coucher des deux époux, et à la cousommalion du mariage. — Histoire de Giulia la belle, l'une des concubines du .saintpère. — Orgies et débauches de la famille pontilicalc. — Lucrèce préside en co-stume de bacchante le con.'ei! des cardinaux et s'assoit sur la chaire de saint Pierre. — Singulières délibérations agitée* dans cette assemblée. — Divertissements de Mme Lucrèce; histoire des étalons et des juments. — Bajazet offre à Sa Sain'elé une somme énorme pour empoisonner son frère. — Charles VUI propose u ne forte rançon au pape pour lui céder Zizim. — Sa Sainteté trouve le moyen de gagner son argent des deux côtés; elle livre le prince musulman au roi de France, reçoit la rançon promise, et huit jours après Zizim meurt empoisonné. — César Borgia cardinal. — Son caractère odieux. — T rahison du pape envers Charles VIII. — Simonie, vols, meurtres et empoisonnements commis par le pontife ot pir ses fils. — François Borgia e>t nommé prince de Bénévent. — Son frère César l'assassine par jalousie. — Alexandre VI reporle son exéc rallie am our sur César, et lui accorde l'autorisation de quitter l'éiat ecclésiastique. — Une chisse à Ostie. — César gouverne l'Église. — Sa cruauté. — Il s'exerce à tuer des hommes par passe-temps. — Assassinat del 'archevêque de Coscnza. — Alexandre VI veut faire jeter par les fenêtres du Vatican des ambassadeurs qui viennent lui faire des remontrances. — Histoire de Jérôme ^^avonarole. — César Boivia h la cour de France. — Il envoie à son père trois beaux enfants pour lui servir de mignons. — La foudre tombe dans la ch^m bre du pape. — Peifidies, trahisons et crimes de César Borgia. — Voyage .scandaleux do la famille pontificale. — Le pape dote les bâtards fruits de ses incestes avec sa fille. — Troisième mariage de Lucrèce. — Orges qui eurejit lieu à cette occasion. — Cimpiante courtisanes sont amenées dans une salle du Vatican, et se livrent à d'horrible- scènes de luxure avec les cardinaux, en présence du pape et de sa fille. — Sa Sainteté autorise par une bulle Pierre Meruluzze à prendre pour Ganymcde son [u-opre fils. — Alexandre et César Borgia forment le projet d'empoisonner deux riclies cardinaux pour hériter do leurs biens. — Ils sont pris dans leur propre piège et s'empoisouneat eux-mêmes. — Mort de l'infàmj Alexandre VI.
Nous sommes arrivi's à une époque do lliistoifo <les pontifes romains ([ui peut èlie coDsidt'iéf comme celle oti les luraiùies cuiumeucent à lemplacei l'ignorance sur le siège de saint Pierre ; et nous devons dire aussi que cette époque est celle oîi la corruption du clergé parvient à un degré qu'elle n'avait pas encore atteint. Avant le règne d'.\le.\andre W, les chefs de l'Église négligeaient di^à le soin de leur tiuii-
peau; mais depuis ce pape, nous les verrons abandonner tout à l'ait les discussions religieuses pour se jeter dans les liitles ]iûliliques, et pour s'occuper de stratégie , de finances , d'organisation d'armées , de fortifications et d'autres sciences mondaines, qui seules pouvaient les maintenir sur la ch-uire déshonorée de saint Pierre. Pour eux, il n'e.xiste qu'un Dieu , c'est l'or ! son culte , c'est la déLauche
msTOTRE DES PAPES
Le sullan Bajazel
et le meurtre ! Ils n'ont plus ni croyances ni religion; peu leur importe rpie les peuples croient à la Bible, à l'Evanfrile on au Koran : ils les (h'pouillent tous, qu'ils soient juifs, chrétiens ou turcs; ce n'est plus par fanatisme qu'ils condamnent les hérétiques au bûcher, mais ))ar avarice; ils massacrent indifféremment les riches dont ils convoitent la fortune , et les citoyens pauvres dont ils redoutent l'énergie.
Enfin nous entrons dans une époque où la théocratie parvient à son apogée de puissance , et oîi , bien loin de cacher dans l'ombre ses perfidies, sa corruption et ses cruautés, elle les étale au grand jour et s'en fait, en quelque sorte, des titres de gloire.
Sans coniredil, le pape qui a le mieux compiis cette nouvelle phase du ponlilicat, c'est le successeur d'Innocent VIII, l'cxécraide Roderic Borgia.
Il descendait par sa mère de la maison espagnole des Borgia, ([ui avait déjcà occupé le trr'jne aposto-
lique en la personne de Calixte III. Quelques futcurs prétendent tju'il devait le jour à un commerce incestueux entre le sainl-père et sa sœur Joanna, qui était mariée à un certain Godefroi Lenzuolo de Valence: et ([ue Sa Sainteté voulant lui léguer son nom, obligea son beau-frère à quitter le nom de sa famille pour celui de Borgia.
Dès son enfance , Roderic fut entouré de soins assidus et placé sous des inailies habiles, qui développèrent son intelligence et en linnit un avocat remarquable. Mallieurcusement, devenu homme, il prit une dil^ction tout à fait opposée au bien, et employa son adiflirable talent à défendre les causes immorales et scandaleuses. Bientôt même sa profession lui devint insu]iporlable, parce qu'elle l'obligeait à une certaine retenue dans ses mieurs; et il se jeta dans la carrière des armes, en se faisant nommer officier d'une com])agnie franche, alin de pouvoir
Lucrèce Borgia, fille du pape Movanrlrc V!
!5ii
IIISTOIUI: DES PAPES
se livrer plus facilement à ses goûts de ilobauclies. Ou suppose ((ue ce fut à ce moment qu'il contracta des liaisons iutimes avec une ilame espagnole d'une i-emarquable beauté, qui était restée veuve avec deux tilles. Roderic, après avoir séduit la mère, viola les eufauts et les initia à d'horribles voluptés; puis, comme sa maîtresse vint à mourir, il se débarrassa de l'aînée de ses lilles en la nietlaiil dans un couvent, et garda auprès de lui la plus belle et la plus jeune, qu'on nommait Rosa Yanozza. Il en eut cin([ enfants, François, César, Lucrèce, Guifry, et un autre dont aucun historien ne parle, "peut-être parce qu'il mourut fort jeune.
Roderic scandalisait l'Espagne par ses débauches depuis près de sept ans, lorsqu'il apprit rélévution de son oncle Calixte au trône de saint Pierre ; entrevoyant aussitôt l'immense fortune que cet événement lui promettait, il se hâta d'envoyer à celui qu'il savait être son véritable père, une lettre de félicitations, dans laquelle il priait Sa Sainteté de lui conserver ses bontés allcciueuses. Gali.xle répondit à sou neveu qu'il eût à se rendre immédiatement à Rome, où l'attendait un poste important dans le gouvernement de l'Kglisc; et dans son message, il lui adressa un bref qui l'investissait d'un bénéfice de douze mille écus de revenu annuel. Cette somme, ajoutée aux trente mille ducats de rente qui provenaient de ses biens de lamille, lui permettait de tenir une maison de prince; aussi n'hésita-t-il point à obéir aux ordres de son oncle; mais comme il ne voulait pas se séparer entièrement de sa dièie Yanozza ni de ses enfants, et que cependant il comprenait la nécessité de cacher ses intrigues pour le nouveau rôle qu'il voulait jouer, il se détermina à les envoyer à Venise, où il espérait pouvoir les visiter quelquefois sans exciter les soupçons.
Il partit seul pour Rome, s'installa dans un magnifique palais, et devint l'un des courtisans les plus assidus du saint-père ; ce qui donna lieu aux bruits les plus étranges sur la nature de leurs relations. Néanmoins la rigidité de mœurs qu'il affichait, et le masque d'hypocrisie dont il savait se couvrir, en imposèrent à lu masse; et il acquit même la réputation d'un saint peisonnage, en dépit de ses ennemis ou j.'lutôt de ceux qui l'avaient deviné. Roderic Borgia était doué d'une éloquence si entraînante, et il exposait ses doctrines avec tant d'art et d'habileté , qu'il captait les es|irit-i qui lui étaient le plus opposés; aussi n'avait-il pas eu une grande difficulté à se rendre maître des volontés de Calixte. Tout en cachant ses projets ambitieux sous les apparences de l'humilité, il s'était l'ait nommer archevêque de Valence, vice chancelier de l'Église, et enfin cardinal, diacre de Saint-Nicolas « in carcere Tulliano, » avec une pension de vingt-huit mille écus d'or; ce qui, avec les bén fices de sa métropole et de son titre de vice -chancelier, rendait sa fortune l'une des plus considérables de Rome.
A pai tir de ce moment, Roderic , l'étudiant débauché de ^'alence, l'avocat des voleurs et des assassins, le soldat jiillard et incendiaire, l'amant incestueux de Rosa Vanozza, songea sérieusement à se frayer un chemin au trône apostolique. Dès lors, il affecta le genre dévie d'un véritable anachorète; il
ne ]xu-ul plus en public (|ue les mains en croix sur la poitrine, le regiird fixé vers la terre; ses paroles devinrent onctueuses et traînantes; il visita les églises, les hôpitaux et les demeures du pauvre, répandant partout d'abondantes aumônes, et publiant qu'à sa mort les malheureux seraient ses héritiers; enfin il montra un si profond lui'pris des richesses et un amour si grand jKuir la religion et la morale, que le peuple romain, habitué depuis tant de siècles à être trompé par les prêtres, se laissa prendre à ses dehors hypocrites , et le proclama un Salomon pour la sagesse, un Job pour la patience, et un Moïse pour la publication de la loi do Dieu. M
Dans li's occupations de sa charge, il se montrait 11 infatigable au travail : jamais il-ne manquait aux consistoires ni aux audiences; il se conformait toujours aux sentiments des autres , et cherchait tous les moyens de faire ressortir leurs qualités. Tour à tour grave, léger, sérieux et badin, il faisait le charme des réunions du Vatican, et se créait des partisans parmi les cardinaux, les ambassadeurs et les seigneurs italiens qui fréquentaient la cour du saint-père. Jamais homme ne sut mieux que Roderic cacher ses passions sous un masque impassible, et ne montra plus que lui de la constance et de la ténacité dans ses projets.
Pendant qu'il se jouait habilement de la crédulité des hommes, il entretenait avec sa maîtresse une correspondance qui est parvenue jusqu'à nous, et où lui-même donne les motifs de la comédie qu'il représentait à Rome : " Rosa, ma bion-aimée , imite mon exemple, demeure chaste jusqu'au jour où il me sera jiossible de venir te retrouver pour confondre notre amour dans des voluptés infinies. Jusque-là, qu'aucune bouche ne profane tes charmes, qu'aucune main ne soulève ces voiles qui cachent mon souverain bien; encore un peu de patience, et celui ([u'on nomme mon oncle me laissera pour héritage la chaire de saint Pierre. En attendant , prends un soin extrême de l'éducation de nos enfants, car ils sont destinés à gouverner les peuples et les rois. »
Malgré la profandeur du jugement de Roderic Borgia, ses prévisions ne se réalisèrent pas à la mort de Calixte ; sa jeunesse , et peut-être même la rigidité qu'il avait afl'ectée dans ses mœurs, empêchèrent les suffrages de se porte)' sur lui ; et Pie II obtint la tiare. Pendant ce pontificat , il n'exerça aucune influence sur le gouvernement de l'Eglise; il s'appliqua seulement à faire fructifier les immenses richesses que son oncle avait laissées et dont il s'était emparé.
Pie II mourut; Paul II lui succéda; Sixte IV vint ensuite. Sous ce dernier règne, Roderic acheta la riche abbaye de Subiacco et la légation d'Aragon et de Gastille. Mais il était à bout de ses efforts, et ne pouvant souffrir jjlus longtemps la contrainte qu'il s'était imposée, il reprit son train de vie de capitaine aventurier, et commit tant de meurtres et de viols, q l'il se fit chasser d'Espagne par Henri le Faible, 1 oi de Castille.
A son retour à Rome, le cardinal Roderic Borgia, (|ui n'avait plus rien à ménager, fit venir jjrès de lui Rosa Vanozza et ses cinq enfants. Seulement, pour ] sauver les apparences , il leur donna un palais dans '^ un quartier reculé, et sa maîtresse prit le titre de ' comtesse Ferdinand de Castille, du nom de son in- -
ALEXANDRE VI
tendant, qui passait pour être son mari. Chaque soir, sous prétexte de visiter le genlilliomme son compatriote, le cardinal se dirigeait vers la demeure de sa concubine, où il passait, dit-on , les nuits entières dans des orgies avec la Vanozza, et, honte éternelle ! avec Lucrèce, sa lillc, et avec ses fils Francesco et César Borgia 1
Sixte IV mourut; Innocent VIII lui succéda sans que Roderic Borgia eût rien changé à son infâme conduite; et il est vrai que ses débauches passaient inaperçues au milieu des saturnales de la cour pontificale. Rome était devenue un immense lupanar, au sein duquel s'agitaient cinquante mille prostituées; les rues et les carrefours étaient peuplés de filous et d'assassins, les routes étaient infestées de bandits; si bien qu'à la mort d'Innocent, lorsque les cardinaux voulurent se réunir en conclave, ils furent obligés préalablement de placer des soldats dans leurs palais, et de pointer des canons aux avenues, pour préserver du pillage leurs somptueuses demeures. Dès que le conclave fut formé, on garnit de troupes à pied et à cheval les rues des faubourgs qui avoisinaient le Vatican, et on ferma toutes les issues avec des poutres énormes.
Ces précautions prises, on procéda à l'élection du pape ; d'abord on proposa comme candidat l'évêque de Pampelune ; mais Roderic , qui avait déjà acheté les suffrages de plusieurs cardinaux, fit tramer les choses en longueur , et s'arrangea de manière à s'assurer la majorité des suffrages. Il donna aux uns des palais, aux autres des châteaux, des terres et de l'argent ; le cardinal Orsino lui vendit sa voix pour Icschàteaux de Monticelli et de Sariani; Ascagne Sforce exigea la vicechancellerie de l'Eglise; le cardinal Colonna demanda pour son vote la riche abbaye de Saint-Benoit, ainsi que tous les domaines et le droit du ] atronage pour lui et sa famille à perpétuité; le cardinal de Saint-Ange réclama l'évêché de Porto et la tour qui en dépendait, avec une cave pleine de vin; le cardinal de Parme se fit donner la ville de Népi; Savelli reçut le gouvernement de Citta-Castellana et de l'église de Sainte-Marie Majeure; un moine de Veijise, qui venait de parvenir au cardinalat, lui vendit son vote cinq mille ducats d'or, et la promesse de passer une nuit avec Lucrèce, fille de Borgia, ce à quoi il consentit ! Roderic ayant ainsi acheté tout le sacré collège, fut proclamé souverain pontife, sous le nom d'Alexandre VI.
« Enfin,' s'écria-t-il, je suis donc pape ! le vicaire du Christ sur la terre !
— Oui, saint-père, répondit Sforce; vous l'êtes très-canoniquement, et nous espérons par votre élection avoir donné le repos à l'Église et la joie à la chrétienté, parce que vous avez été choisi par l'Esprit saint, comme le plus digne de tous nos frères. »
Roderic répli(jua : « Quoique le fardeau dont nous sommes chargé soit accablant , nous espérons que Dieu nous accordera, comme à saint Pierre, la force de le soutenir glorieusement. Nous ne doutons pas non plus de l'.ippui que nous trouverons dans le concours de vos lumières et surtout dans voire obéissance, qui sera telle, nous l'espérons, que nous n'aurons jamais à vous rap]ieler que le troupeau du Christ doit avoir une soumission aveugle, une obéissance passive, pour le prince des apôtres. »
Ensuite il se revêtit dos ornements pontificaux, et se saisit de la tiare avec tant d'empressement, f(ue le cardinal deMédicis, qui suivait de l'œil les mouvements de Roderic, ne put s'empêcher de dire à Lorenzo :
«Je crains bien, monfrère, quenousnenous soyons livrés au loup le plus vorace qui soit au monde ; et sans aucun doute il nous dévorera, si nous ne prévenons ses morsures par une prompte fuite. »
Dès que les cérémonies de l'intronisation et de la chaise percée eurent été accomplies, lé nouveau pontife donna sa bénédiction au clergé et rentra triomphalement au palais. Sur son passage, toutes les rues avaient été tapissées de riches tentures et couvertes de fleurs; les places publiques avaient été pavoisées de drapeaux, et la foule stupide faisait retentir l'air de ses acclamations.
Dans les différentes cours d'Europe, on partagea l'engouement des Romains, et tous les princes chrétiens envoyèrent des ambassades solennelles au pape pour le complimenter sur son exaltation.
Ferdinand, roi de Naples, fut le seul qui pressentit les infamies de ce règne , et qui s'abstint d'aucun acte de déférence envers Alexandre VI. Il avait malheureusement prévu ce qui devait arriver; car Roderic Borgia, devenu pape, ne mit plus de frein à ses passions; il foula aux pieds toutes les lois divines et humaines; il dévoila le mystère de ses monstrueuses amours ; il installa audacieusement dans le Vatican sa maîtresse, sa fille Lucrèce et ses autres enfants; enfin il se montra tel qu'il était, avare, fourbe, inplacable, débauché, cruel ou plutôt féroce; car Paul Langius affirme qu'il transforma Rome en abattoir. Qu'avail-il à redouter? Ne venait-il pas d'être proclamé Père suprême des fidèles , roi des rois, vicaire de Dieu sur la terre, pontife infaillible ! 1...
Ce qui dominait dans l'esprit d'Alexandre VI, c'était une ambition démesurée pour l'élévation de ses bâtards. A peine assis sur le trône apostolique, il les combla d'honneurs et de richesses; Francesco, l'aîné de ses enfants, fut créé duc de Candie et prince de Bénévent; il nomma cardinal et archevêque de Valence en Espagne, César, son second fils, cpi était après Lucrèce l'objet de sa plus tendre sollicitude, et dont les caresses infâmes avaient le pouvoir de faire tressaillir le cœur gangrené du vieux pape. Mais ces distributions de titres et de dignités n'étaient pour Sa Sainteté que les préliminaires d'un immense projet qu'il avait conçu. Son ambition convoitait pour ses bâtards la souveraineté de Naples , de Venise, de Florence, de l'Italie entière; aussi ne rêvait-il ([ue victoires et conquêtes, et cette pensée l'avait déterminé à prendre le nom d'Alexandre, qui lui rappelait le plus grand conquérant de l'antiquité.
L'Italie, cette magnifique contrée si bien partagée du ciel, quoique dégénérée et déchue de son antique splendeur, étivit encore le but constant de la convoitise de tous les souverains de l'Europe, qui y multipliaient des troubles sans fin et des divisions intestines. Il est vrai que la situation du pays se prêtait merveilleusement à prolonger les luttes incessantes et les guerres civiles qui surgissaient de tous les côtés au moindre froissement d'amour-propre entre les petits princes ou les Républiques italiennes.
Du besoin de maintenir l'indépendance respective
HISTOIRE DK6 l'A P ES
Jo i-hai|uo Ktat, il l'iait résullé une politiiiur lalliiu'e t|ui enlaçait l'Italie et faisait plier les peuples sous un joug iiisupportalilo. \'enise se distinguait entre toutes les villes par son gouvernement (ilii;arclii([ue, luèlé lie nobles et de commerçants; son conseil des Dix avait poussé si loin l'art de tromper les peuples, el de faire servir les hommes à la satisfaction et au liien-ètro d'une caste privilégiée, que depuis, ni avant, personne ne peut dire les avoir surpassés dans l'art de duper les hommes; et pour caractériser cette époque, il suffit de dire qu'elle vit fleurir Machiavel, cet abominable précepteur des tyrans.
La Sérénissime République de Venise avait, cuninie le saint-père , des vues ambitieuses, des projets à réaliser; ses regards se tournaient sans cesse vers la Roniagne, dont elle possédait déjà une grande parlie, el vers le duché de Milan, fief de l'empire, gouverné alors par le faible Jean Galéas, sous la lulelle de son oncle, l'ambitieux Louis Sforce; elle songeait i\ lui enlever les Etats de Parme, de Plaisance el celui de Gènes, placés sous la dépendanc;' dos Milanais; et même, quûi(|ue sans l'avouer, elle prévoyait le moipent où la République de Florence, l'aiiguée «l'obéir aux Médicis, viendrait se réunir à Venise. D'autre part, le royaume de Naples, qui seul, par son importance , eût pu exercer une salutaire inllucnce sur les autres Etats, se trouvait dans la position la plus critique, par suite de la haine nationale dont son roi était l'objet. Ainsi, de tous les côtés l'Italie menaçait ruines, et Venise, la souveraine de l'Adriatique, espérait bientôt orner son diadème des fleurons des autres couronnes. Rome même ne lui portait pas ombrage, et elle regardait tranquillement s'agiter dans la ville pontificale les successeurs de l'Apôtre et leurs processions de mignons, de bâtards et de courtisanes.
Cependant la papauté devait apprendre aux Vénitiens, si orgueilleux de leur grandeur, que Dieu se joue des combinaisons des hommes; et ce cjui semblait devoir amener iqlailliblement la ruine des papes, ce double caractère de roi et de prêtre qu'ils avaient réuni en leurs personnes , devint entre les mains d'Alexandre VI un levier puissant dont il se servit pour abattre l'édifice formidable de cette République.
Peu à peu, Roderic Borgia, sans avoir même besoin de recourir aux armes temporelles ni aux foudres spirituelles, et par le seul fait de sa marche prudente et machiavélique, triompha de Venise et rétablit la prépondérance du saint-siégc en Italie. On doit convenir pourtant qu'il eut fort à faire; car le long séjour des papes dans Avignon, les tentatives multipliées de révolte 3u peuple romain, les concessions obtenues par les barons-vicaires du saint-siége, soit des empereurs , soit des pontifes , avaient considérablement diminué les domaines de l'Kglise et les revenus du trésor apostolique. Alexandre apjjliqua d'abord tous ses soins à rétablir l'intégrité des États pontificaux, et il y parvint avec une administration ferme et active. Ensuite il songea à renverser l'autorité des petits princes ses voisics, parmi lesquels on distinguait lesBentivoglide Bologne; lesMalatesta de liimini ; les Manfiedi de Faenza ; les Golonna d'Ostie ; les Montefelti i d'Uibin: enfin les Vitelli, les SavelU et plusieurs encore qui possédaient de riches provinces.
Toutefois, avant de couimenci'r la lutte contre toutes ces familles, le ]iape voulut se créer des a]i])uis redoutabloseiu'ontractanl desalliances avec (les princes puissants. 11 s'adressa d'abord à Ferdinand, souverain de Naples, et prolitant de la terreur que lui inspiraient les armements du roi de France J qui se jiréparait à envahir son royaume, il lui fit offrir le secours d'une armée , sous la condition que son fils .Vlphonse, duc de Galabre, donnerait sa fille en mariage au plus jeune des bâtards du saint-père, avec un douaire dans le royaume de Naples. Sa proposition ayant été ropoussée en termes insultants, Alexandre tourna ses vues d'un autre côté, et forma une ligue défensive avec le tuteur de Jean Galéas, duc de Milan, et la Sérénissime République, trélait une atVaire difficile à conclure qu'une alliance entre Rome et Venise ; cependant , grâce à l'habileté des négociations d',\lexandre, les résistances furent vaincues, et le traité fut signé entre la République, la cour de Rome et le duché de Milan.
Alphonse de Galabre el Pierre de Médicis, eflVayés dcsconsé(juences d'une ligue qui menaçait l'existence politique des autres Etats, cherchèrent à la détruire; dans ce but, ils accueillirent avec joie les propositions do Fabricio Golonna, de Prosper, son frère, et du cardinal de Saint-Pierre aux Liens, ennemis déclarés du pontife, qui s'engageaient à livrer Rome, à l'aide du parti des Guelfes et de la faction des Ursins, si l'armée d'Alphonse pouvait dans trois jours se présenter sous les murs de la ville sainte.
Le vieux roi Ferdinand , dans sa prudente prévision , s'était prononcé contre ce projet , et voulait même faire la paix avec Alexandre à quelque prix que ce fût ; malheureusement la mort vint le surprendre au moment où il renouait des négociations avec le pape. Sans aucun doute, Sa Sainteté se fût montrée très-peu exigeante pour un nouveau traité, puisf{ue déjà les intérêts opposés des parties contractantes avaient amené de graves discussions entre la cour de Rome et les Vénitiens. Plus tard, lorsque le nouveau roi de Naples eut été informé que la France était entrée dans la ligue, il voulut réparer la faute qu'il avait faite, et reprit les négociations commencées par Ferdinand avec la cour de Rome; seulement les conditions n'étaient plus les mêmes; et son orgueil, qui précédemment s'était révoltéii l'idée de donner la main de donna Sancia, sa fille, au jeune Guifry Borgia, fut obligé de se plier aux exigences de sa position, et il envoya ofl'rir au saintpère de consentir au mnriagc projeté, de donner aux jeunes époux la principauté de Squillace et le comté de Cariati, de faire à César une riche dotation en bénéfices, et à François, duc de Candie , une pension de cinq mille ducats, avec l'expectative d'occuper une des premières charges du royaume el de prendre le commandement des armées. Ces offres du roi furent acceptées par Sa Sainteté, qui demanda préalablement dix mille ducats, dont elle avail le plus pressant besoin.
Des fêtes et des réjouissances publi(|ues eurent lieu à Rome à l'occasion du mariage de (iuifry Borgia; et le saint- père déploya une telle magnificence en celle circonstance, qu'il mit entièrement à sec le trésor de l'Église. Alors il eut recours aux expédients
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qu'emploient d'ordinaire les papes et les rois pour remplir leurs rolVres ; il nuu:iuciita les impôts et pressura les niallieureux peuples; ensuite il essaya d'une nouvelle publication de croisade; et ce qui paraîtra incroyable, c'est ipi'après avoir été volés pendant quarante années jiar les papes, sous le prétexte de guerres contre les Turcs, (pii n'avaient jamais eu d'exécution, les chrétiens stupides apportèrent encore des sommes énormes au Vatican, et vinrent alimenter le luxe fastueux des bâtards d'Alexandre el de sa chère Lucrèce.
Ce fut Hi cette époque, dans l'année l^g^i, (pi'eut lieu un événement extraordinaire, la découverte d'un nouveau continent par le célèbre Christoplie Colomb; el presque en même temps le Portugais \'asco do Gama, continuant les découvertes de Henri le Navigateur, de Covcllas et de Barthélémy Diaz, doublait le cap de Bonne-Espérance, touchait aux Indes par le canal Mozambique, et changeait entièrement la inavche et la forme du commerce du monde.
Les Portugais avaient suivi de près les Espagnols sur le continent découvert par Colomb, et leur disputaient cette riche proie les armes à la main. Cependant, comme l'intérêt leur faisait une loi de ne point donner trop d'éclat à leurs querelles, le roi de Portugal Jean II et Ferdinand V le Callioliifue convinrent de s'en rapporler au jugement du pape ))our établir les limites de leurs nouveaux empires.
Alexandre VI consentit à être le médiateur de la paLx entre les deux parties; il traça une ligne qui passait par les îles des .\çores en joignant les doux pôles; et il décréta, en vertu de son omnipotence universelle, que tous les pays qui seraient en deçà de cette ligne, c'est-à-dire les Indes occidentales ou l'Amérique, appartiendraient au roi d'Espagne, et ceux qui seraient au delà, c'est-à-dire les Indes orientales et les côtes d'Afrique, appartiendraient au roi de Portugal. Sa Sainteté ne mettait d'autre condition à ce magnifique don que le payement immédiat d'une forte somme d'argent, et l'engagement pour les Espagnols et pour les Portugais de convertir, de gré ou de force, les habitants au christianisme. Soixante ans après la publication de cette bulle les exécrables missionnaires espagnols avaient égorgé quinze millions de victimes dans le Nouveau- Alonde pour obéir au pape !
Dès qu'.Vlexandre eut réparé les pertes de son trésor avec les produits de la croisade, il s'occupa de faire conclure le mariage de sa fille avec Jean Sforce, seigneur de Pesaro; et comme elle avait été fiancée dès son enfance avec un gentilhomme aragonais, il la releva de ses serments, en vertu de son pouvoir apostohquc, qui lui permettait de délier comme de lier.
« Pour ce mariage il y eut des fêles et des orgies dignes de madame Lucrèce, dit Jitienne Infessura. Le soir, Sa Sainteté, le cardinal Borgia, le duc de Candie, quelques courtisans el plusieurs nobles dames firent un souper où parurent des histrions et des •danseuses qui représentèrent des comédies obscènes, à la grande joie des convives.
« Sur le matin, Alexandre VI conduisit les jeunes époux dans la chambre nuptiale, au milieu de laquelle avait été élevé un lit sonqjtueux sans courtines. Là, ajoute l'historien, il se passa des choses tellement ré-
voltantes, qu'on no peut les traduire en aucune langue. Le saint-père remplit les fonctions de matrone auprès de sa lille; Lucrèce, celte Messalineciui, avant même d'èlre femme, avait été initiée aux plus horribles débauches par son père et par ses frères, joua l'innocence pour prolonger les obscénités de cette comédie, et le mariage se consomma eu jjrJsence de la famille pontilicale I ! ! »
Alexandre avait consenti à marier sa fille parce qu'il était alors dominé par une nouvelle passion pour une jeune lille nommée Ginlia la Belle, sœur d'Alexandre l'^arnèse, que ce misérable lui avait prostituée pour acheter le pardon d'un crime de faux. Plus lard, Farnèse obtint le chapeau de cardinal ; et nous le verrons occuper à son tour la chaire de l'Apôtre, sous le nom de Paul III. Telle est l'origine de la grande fortune des Farnèse, avec lesquels s'allièrent les premières familles souveraines do l'Europe.
Après son mariage, madame Lucrèce refusa de suivre le seigneur de Pesaro dans sa principauté, et habita comme par le passé le palais du Vatican. « Elle ne (juitta plus la chambre du saint-père, tant de jour cjue de nuit,» ajoute Burchard, le maître des cérémonies d'Alexandre, qui enregistrait' naïvement, heure par heure, historien lidèle, tout ce qui se faisait à la cour pontificale.
Alexandre VI accordait à sa fille chérie non-seulement toutes les grâces qu'elle demandait, mais encore il lui avait donné la surintendance du gouvernement de l'Eglise. C'était Lucrèce qui assistait à l'oiiverture des lettres, à l'expédition des affaires; c'était elle qui convoquait le sacré collège; et souvent, à la suite d'une orgie, elle présidait le conseil des cardinaux en costume de bacchante , la gorge nue, le corps à peine couvert d'un vêtement de mousseline. Dans cet état, elle mettait en délibération des sujets de luxure, et n'avait pas honle de donner et de recevoir devant eux des caresses tellement impudiques, que Burchard lui-même, habitué à voir tant de choses, s'écrie en rapportant ce fait : << Horreur ! ignominie ! scandale ! ! I »
Dans un autre passage de son journal il raconte le trait suivant : « Aujourd'hui, le saint-père, pour réjouir madame Lucrèce, a fait conduire dans la petite cour du palais, près de la porte d'entrée, plusieurs juments chargées de ramées, et il a été donné ordre qu'on lâchât après elles des étalons de ses écuries, libres de tous freins et licols. Ceux-ci se sont rués sur les juments en hennissant d'une manière épouvantable, et après une lutte terrible à coups do dents et à coups de pieds, les malheurenRcs juments ont été teri'assées et saillies aux applaudissements de madame Lucrèce et du saint-père, qui contemplaient ce spectacle de la fenêtre d'une chambre à coucher, placée au-dessus de la porte du palais. Après quoi le pape et sa fille se sont retirés dans l'intérieur de l'appartement, et sont restés enfermés une heure!... « Burchard n'ajoute aucune réllexion à la suite de ce récit, et nous suivrons son exemple.
Bientôt après arrivèrent à Rome des ambassadeurs musulmans chargés par le sultan l'ajazet de faire au saint-père des ouvei'tures relativement à un projet d'empoisonnement sur le prince Zizim. La lettre de l'empereur ottoman était ainsi conçue :
ALEXANDRE VI
« Le suUiiu Bajazet, par la grâce de Dieu, trèsjj;rand loi el kalile des deux coulineufs d'Asie et d'Europe, à l'excellent seif^ueur Alexandre, père de tous les chrétiens par lu Providence, et très-digne pontife de l'Église romaine, révérence, bienveillance et sincérité.
« Jusqu'à ce jour, seigneur, j'ai très-exactement payé à \ otrc Sainteté quarante mille ducats chaque année pour la pension de mon i'rère Zizim ; mais comme il m'a été dit qu'Innocent VIII, votre prédécesseur, en même temps qu'il recevait de moi des sommes considérables pour garder ce prince ambitieux, écoutait encore les propositions du Soudan d'Egypte, et acceptait sou argent pour rendre Zizim à la liberté, je dois craindre qu'un jour votre successeur ne fournisse des troupes à mon frère pour me disputer le trône.
« Vos envoyés ont parfaitement compris le sujet de mes appréhensions, et m'ont conseillé de m'adresser directement à- vous pour rendre à mon esprit la tranquillité dont il a si grand besoin, et pour faire disparaître la cause de mes alarmes. Ils m'ont fait espérer même que vous écouteriez mes propositions d'une oreille favorable.
« Or donc, je m'engage à donner trois cent mille ducats, plusieurs villes et la tunique de Jésus-Christ, si Votre Sainteté veut ôter le sultan Zizim de ce monde, de la manière qu'elle jugera le plus convenable. Elle rendrait ainsi un àervice signalé à son prisonnier lui mèiue. car, selon le prophète, il doit préférer la mort à la servitude; et vous, très-illustre g seigneur, ne commettriez pas de crime selon votre religion, puisqu'il est ordonné aux chrétiens d'exterminer les hérétiques et les infidèles. »
Il ne nous reste aucun document authentique sur la réponse que fit le pontife ; seulement, Comiues prétend qu'il accepta les oftres du kalife ; et ce qui semblerait confirmer cette opinion, c'est qu'on eut connaissance un peu plus tard d'un traité secret conclu entre les cours de Rome et de Constantinople, par lequel Bajazet s'engageait à fournir au saint-siége six mille cavaliers de vieilles troupes et autant de fantassins pour combattre les Français, qui se préparaient à envahir le royaume de Naples.
Charles VIII, en effet, ne tarda pas à faire son entrée en Italie, à la tète d'une armée de trente mille hommes, soutenue par une artillerie de cent quarante pièces de campagne ; et ses progrès furent si rapines, qu'il avait déjà conquis la Lombardie avant qu'Alexandre eût pu songer aux moyens de lui résister. Dans cette extrémité, le saint-père voulut employer la voie des négociations; et il adressa des ambassadeurs au roi de France pour lui enjoindre de suspendre sa marche. Charles VIII passa outre, sans s'inquiéter de la défense du pape, et continua sa route vers Rome, où l'avaient déjà précédé des députes chargés de de nander à Sa Sainteté linvestiture ■ du royaume de Naplis pour leur maître.
Non-seulement Alexandre avait répoadu que jamais il n'accéderait à leur proposition, et qu'il s'opposerait de toutes ses forces au passage des Français dans ses Etats, mais encore, lorsrpie le chef de l'ambassade voulut lui représenter que Cliarles étant allié de l'empereur Maximilien, il dépendait de sa volonté
de lui enlever la tiare, soit par la force des armes, soit en le faisant juger par un concile, comme pape simoniaque, adultère, incestueux, voleur et meurtrier, Alexandre ne voulut faire aucune concession, et s'emporta même en termes injurieux contre Charles VIII, en présence du ministre du roi de Naples, de Lopez, son dataire, et du prince d'Anhalt, délégué de l'empire. Il eut l'audace d'accuser Id roi de France d'avoir formé le projet ambitieux de placer sur son front la couronne impériale, et de vouloir renverser Maximilien du trône.
« Pour ujoi, ajouta-t-il, lors même que ce Charles me mettrait une épée nue sur la gorge, je m'opposerais encore à son exécrable ambition. Et vous, piince d'Anhalt, dit-il en s'adressant à l'ambassadeur d'Allemagne, il est de votre devoir de faire connaître à votre maître les desseins de la France, afin qu'en sa qualité de protecteur de l'Église, il se joigne aux autres princes chrétiens pour défendre notre siège et pour conserver les droits de l'empire et la liberté de toute l'Italie. »
Comme on s'y était attendu, son énergie faiblit devant le danger; et lorsque le roi de France se présenta sur les confins de l'Etat ecclésiastique, le pape n'osa lui en disputer l'entrée; enfin quand il fut sous les murs de Rome, Sa Sainteté lui envoya son maître des cérémonies, son secrétaire apostolique, et le doyen de la rote, pour recevoir sesordres. Charles VIII se fit immédiatement ouvrir les portes de la ville sainte, et il entra dans la cité, armé de toutes pièces, la lance sur la cuisse, enseignes déployées, trompettes sonnant, escorté de ses troupes qui marchaient en colonnes serrées, suivies d'une immense cavalerie et de sa formidable artillerie.
Ses fourriers marquèrent à la craie les logements des compagnies; ses prévôts placèrent des sentinelles dans tous les quartiers , ordonnèrent des rondes et des patrouilles, firent planter des potences, des estrapades, et publièrent les édits et les ordonnances du prince à son de trom]ie, comme s'il eirt été dans Paris. Quoi(|ue maître absolu dans Rome, le roi n'avait pu voir encore Alexandre VI, qui se tenait enfermé avec sa famille dans le château Saint- Ange. Un grand nombre de prélats, parmi lesquels se trouvaient Ascagne Sforce , vice chancelier de l'Église, les cardinaux Julien de la Rovère, Gurcii, Saint-Séverin, Savelli et Colonna, proposaient au roi de mettre le pape en jugement, et de le déposer, s'il refusait de se soumettre. Deux fois même l'artillerie avait été tournée contre le château Saint- Atige pour effrayer Alexandre et pour vaincre son obstination; mais, dit Comines, le prince refusa d'en venir à ces extrémités. Enfin le pape se rendit aux observations de son fils César Borgia, qui lui représenta comme imminente la ruine de leur famille, et il consentit à donner audience à Chirles VIII. La première entrevue se passa assez singulièrement. Alexandre, poui éviter d'embrasser le roi, ainsi que le voulait le cérémonial, feignit un évanouissement et se jeta dans un fauteuil ; de son côté, Charles alla se placer sur un siège près de la fenêtre, pendant (|u'on faisait respirer des sels au saint-père; ensuite la conférence commença, et ils arrêtèrent les conventions suivantes : Alexandre s'engageait à vivre en paix avec ses cardi-
iiaui, & leur payer les droits de lours chape;iux, à remettre au roi les villes de Viterbe, de Civita-Yocchia, de Terraciiie et deSpoletto; à ne conférer aucune légation sans son autorisation, il donner le eliapoau de cardinal à deux capitaines de gceire de Cha'les \'lll, et à lui livrer le sultan Zi/iiu ; Sa Sainteté lui accorda en outre l'investiture du royaume de N'aples, et lui donna même son fils bien-aimé, le cardinal Borgia, en otage, comme garantie de l'exécution de ses promesses. Charles prêta alors le serment d'obédience au pape cl paya la rançon de Zizim; cela fait, ihjuitta llonic avec toutes ses troupes et se dirigea sur Naples. Il était depuis huit jours à peine hors du territoire de l'Eglise que l'infortuné Zi/im rendait le dernier soupir; le pape avait religieusement reinidi ses promesses ; il s'était engagé à livrer son jirisonnicr à Charles VIII, c'est ce qu'il avait fait ; seulement il le lui avait remis déjà empoisonné. De celte manière il gagnait la rançon qui était déjà payée par la France, et trois cent mille ducats qui lui avaient été offerts par le sultan de Constantinople.
Dès le lendemain, César Borgia, au mépris du serment qu'il avait fait de rester avec Charles VIII. s'échappa du camp français à la faveur d'un déguisement, et retourna à Rome, où. le pape le reçut avec les démonstrations de l'amour le plus outré. Il est bien de savoir que César était l'objet de la prédilection d'Alexandre, et réellemeut il méritait cette préférence par la conformité de son caractère avec celui du saint-père. Comme lui sans honte et sans pudeur, il se livrait à tous les dérèglements de ses passions ; comme lui opiniâtre dans ses projet^, implacable dans ses vengeances, il érigeait le crime en système politique et ne reculait devant aucune atrocité ; comme lui ambitieux et égoïste, il rapportait tout à sa personne, sacrifiait tout à ses intérêts ; la morale et la religion n'étaient dans ses mains que des instruments qu'il faisait servir à la réussite de ses projets, et qu'il brisait dès qu'ils lui devenaient inutiles. Ces deux hommes, si bien faits pour s'entendre, ne s'étaient cependant pas compris sur un point; Alexandre voulait léguer la papauté à son fils, et César convoitait une couronne impériale et l'Italie entière pour royaume. César était prince de l'Eglise, et il eîit donné tous ses honneurs ecclésiastiques pour l'un des titres séculiers dont son frère aîné, le duc de Candie, se trouvait si abondamment pourvu; aussi le cardinal avait-il conçu contre son frère une haine secrète, une jalousie implacable, dont les résultats ne se firent point attendre.
Cette fuite de César Borgia et l'empoisonnement de Zi/.ira courroucèrent grandement Charles VIII, et il jura de tirer vengeance de la famille pontificale ; comme ses intérêts ne lui permettaient pas de retourner immédiatement à Rome, il remit la punition du pape à un temps plus éloigné, et poursuivit rapidement sa marche sur Naples. A son apiirochc, le lâche .Mphonse s'enfuit en Sicile, abdiipiant la royauté en faveur de Ferdinand, son fils, auquel il laissait le soin de défendre sa capitale. Malgré les efforts du jeune prince, Naples fut emportée d'assaut, et les diverses provinces du royaume furent conquises avec une si merveilleuse facilité, qu'Alexandre disait que
les Français avaient l'ail la guerre avec des éperons de bois, et n'avaient marque leurs logements qu'à la craie, voulant exprimer par ces paroles qu'ils ne resteraient pas longtemps maîtres de Niples. Du reste, il pouvait d'autant mieux faire des ]iro]ihélies à cet égard, qu'il s'était assuré les moyens de les faire réussir, en formant une ligne formidable do tous les princes chrétiens contre le roi de France. La Républiijue de Venise, le duc de Milan étaient entrés dans cette confédération; î'erdinand le Catholique, Ilenii VU, roi d'.Vnglelerre, l'archiduc Philippe et son fils Maximilien I", s'étaient également ralliés au saint-père.
Charles comprit aussitùl le danger dont il était menacé; et pour conjurer l'orage, il voulut effrayer ses ennemis par un coup hardi; laissant donc une partie de ses tro\qies dans son nouveau royaume, sous lu commandement du duc de Montpensier, qu'il ava I créé vice-roi de Naples, il marcha sur Rome avec neuf mille soldats d'élite pour châtier le pape. Celuici s'était bien gardé de l'attendre, et avait fui jusqu'à Orviéto avec sa famille ; le roi ne resta que trois jours dans la ville sainte et se porta rapidement en Toscane, et de là dans le duché de Parme, où quarante mille confédérés s'étaient rassemblés pour lui disputer le passage.
Alexandre, de son côté, était rentré dans Rome dès qu'ilavait eu connaissance du départ de Charles; et comme il se croyait assez puissant, grâce à ses alliés, pour lui dicter des lois, il envoya des ambassadeurs chargés de lui signifier que les conventions précédemment acceptées par eux étaient cassées et » annulées comme ayant été imposées par la force; qu'en outre il lui ordonnait de sortir immédiatement de l'Italie avec toutes ses troupes, et de rappeler les garnisons qu'il avait, laissées dans les places de la Rouille et de la Calabre, sous peine d'être assigné à comparaître devant la justice pontificale pour s'entendre excommunier, interdire et déposer. Les commissaires du pontife atteignirent Charles VIII à Turin le jour même de la bataille de Fornoue, où dix mille Français avaient culbuté une armée de quarante mille hommes. Le prince était encore tout couvert de sang et de poussière, quand les légats vinrent le sommer de venir à Rome jiour rendre compte de sa conduite au souverain ponlife. C'était ajouter le sarcasme à une odieuse peifidie : « Je me rendrai à l'invitation du saint-père, répondit Charles VIII aux députés, et j'espère qu'il voudra bien m'atlendre, afin que j'aie l'honneur de lui baiser les pieds, ce dont j'ai été privé à mon dernier passage à Rome. «
Celte repartie du monarque fit comprendre aux ambassadeurs qu'il ne leur restait qu'à partir au plus vite, s'ils ne voulaient courir le risque d'être traités en ennemis. Malgré sa victoire, Charles fut obligé de rentrer en France, et le royaume de Naples repassa sous la domination de Ferdinand II en moins de temps qu'il n'en avait fallu aux Français pour le conquérir.
Alexandre, débarrassé de son redoutable ennemi, tourna toutes s(?s pensées vers l'accomplissement de ses projets d'élévation pour sa famille, et il employa tour à tour la trahison, la simonie, le vol et les
assassinat;:, qui forment irortlinaire le cortège des papes et ilesroi^". D'abord, sous prétexteque les barons romains avaient Iralii leurs serments de fidélité en se soumettant aux Français, le pape les déclara déchus de toute autorité, et il chargea son fils aîné, le duc de Giindie, qui avait été nommé général de l'Eglise, de les attaquer l'un après l'autre dans leurs forteresses et de s'emparer de leurs domaines ; la plupart voyant l'inutilité de la résistance, se livrèrent d'euv-nièmes et furent lâchement poignardés; les Orsini seuls refusèrent d'obéir, -se défendirent vigoureusement, et disputèrent pied à pied la Romagne.
Sa Sainteté s'occupa en même temps de réparer le mauvais étal de ses finances, et elle procéda avec son second fils, le cardinal César, d'une façon i|ui fit voir combien était grand le génie des Borgia. puisqu'ils venaient de surpasser tous les prédécoi^seurs d'Alexandre, en inventant un nouveau moyen de remplir les trésors du Vatican. Ils publièrent une loi qui rendait le saint-siége héritier de droit des membres du sacré collège ; puis ils vendirent le cardinalat aux plus riches romains, et ils les empoisonnèrent pour en hériter. Alexandre fit en outre un commerce en grand de crucifix, de reliques et d'indulgences qui lui rapportèrent des sommes considérables ; et il lit vendre également par le dataire Jean-Baptiste Ferrera, cardinal de ^lodène , les charges et les bénéfices ecclésiastiques, sans s'inquiéter qu'ils fussents vacants ou occupés par les titulaires; seulement, dans ce dernier cas, le poison ouïe poignard faisait justice du prélat qui refusait de donner sa place à celui ([ui l'avait achetée. A son tour, Jean-Baptiste Ferrera, le ministre d'iniquités, l'instrument du despotisme pontifical, reçut le châtiment de ses crimes et fut empoisonné par César Borgia, qui convoitait les immenses richesses qu'il avait amassées dans l'exercice de sa charge.
Pendant que Sa Sainteté et son fils faisaient et défaisaient les cardinaux, suivant le besoin de leur poHtique ou de leurs intérêts, le duc de Candie continuait à guerroyer contre les Orsini dans la Romagne, rasant les châteaux, détruisant les forteresses, pillant les vil es et forçant les peuples à se soumettre au saint-siége. Néanmoins ses atrocités finirent par exaspérer les peuples ; de toutes parts les citoyens s'armèrent, et il se vit obligé de battre en retraite.
Alexandre appela alors à son secours Gonzalve de Cordoue, qui se trouvait en Italie avec une armée formidable pour faire la conquête du royaume de Nap'.es ; mais au lieu de combattre les Orsini, le général espagnol traita avec eux, et contraignit le le saint-père à ratifier ses engagements. Pour se venger de ce qu'il appelait une trahison, le pape voulut se défaire de Gonzalve de Cordoue, et il le chargea de chasser les Français d'Ostie, dans l'espoir qu'il y trouverait la mort. En eflet , l'ennemi était si fortement retranché dans cette position qu'il semblait impossible qu'on le pût débusquer; cependant en moins d'un mois, après des efforts incroyables et des prodiges de valeur, les Espagnols se rendirent maîtres d'Ostie, et fionzalve revint à Rome pour supplierle saint-père de lui permettre de terminer la guerre de Xaples, et de remplir les volontés du roi Ferdinand le Catholique. Alexandre, qui ne pouvait
lui pardonner la nouvelle gloire qu'il venait d'acquérir, lui refusa sa demande, et s'emporta en injiu-es grossières contre Ferdinand et Isabelle, qu'il prétendait être ses débiteurs de sommes considérables (lu il leur avait prêtées pour mener à bonne fin leurs conspirations contre le feu roi de Castille. « .\insi donc, pape de Satan, répliqua Gonzalve, tu refuses d'obéir à des souverains dont lu étais le sujet avant que tu occupasses le trône jiontifica! par leur protection'? Tremble, vieillard insensé, qu'ils ne tirent une vengeance éclatante de ton insolence ! » Gel?, dit, le général espagnol brandit son épée, sortit brusquement de la salle d'audience, rejoignit son armée et marcha sur Naples.
Peu de temps après, on reçut à Rome la nouvelle de l'entière expulsion des Fiançais de l'Italie et de la mort du roi Ferdinand. Par cet événement, la couronne de Naples revenait de droit à l'oncle du prince, nommé Frédéric, qui s'empressa d'envoycrdes ambassadeurs à la cour de Rome pour solliciter l'investiture du royaume. Avant de décider la question relativeà cette couronne, le ))ontil'e, qui avait toujours en vue l'élévation de sa famille, exigea que le consistoire rendît un décret qui investissait le duc de Candie de la principauté de Bénévent, et le mettait en jiossession d'un tribut de trois cent mille écus d'or que les rois de Castille et de Portugal payaient chaque année au saint-siége. Garsia-Las, ambassadeur d'Espagne, s'opposa énergiquement à cette mesure, et protesta, au nom de Ferdinand et d'Isabelle, contre les envahissements du pontife; et ce qui surprit le plus les cardinaux , fut de voir les réclamations de l'Espagnol appuyées par le cardinal ^'alentin. En dépit des efforts réunis de Garsia-Las et de César Borgia, le décret passa, et François, fils aîné du pape, obtint la principauté de Bénévent, avec les comtés de Terracine et de Ponte-Corvo.
A cette occasion le duc de Candie vint à Rome pour recevoir l'investiture de ses nouveaux États, et fit son entrée dans la ville sainte, monté sur un magnifique ■ coursier tout étincelant d'or et de pierreries, et entouré d'une escorte de riches seigneurs, de barons et de princes, comme s'il eiit été lui-même l'empereur ou le pape. Tous ces honneurs éveillèrent la jalouse fureur de César Borgia, et Lucrèce ayant eu l'imprudence de prodiguer ses caresses incestueuses à Francesco, saus paraître faire attention à son autre frère, la mort du nouveau prince de Bénévent fut résolue; un soir, à la soi lie d'un souper qu'il avait fait chez la Rosa Vanozza, sa mère, il fut attaqué par quatre hommes masqués, percé de neuf coups de poignard, et son cadavre fut jeté dans le Tilire.
Dès le lendemain, le cardinal César Borgia se mit en route pour Naples, où il avait mission de couronner Fréiléiic d'Aragon. Ce départ précipité et la disparition de Francesco le firent accuser de fratricide. '• Mais le pape cherchait à se faire illusion, dit Burchard, et il nous envoyait à la recherche de son fils dans tous les lupanars de la ville sainte. »
Quelques jours après, le cadavre de Francesco fut trouvé dans le Tibre jiar des pêcheurs; Alexandre crut d'abord que les ennemis de sa famille l'avaient assassiné, et ne sachant à qui s'en prendre, il fit appliquer à la question plusieurs des notables de Rome,
ALEXANDRE M
clioisisau hasard, et ne s'arrêta qu'après avoir ac(]uis la cortiliule (jue le crime avait rté commis par son fils chéri. «Alors, dit Rurchard, il essuya ses larmes et se consola dans les bras de madame Lucrèce, une des causes du meurtre.»
Lorsque Cosar Borgia supposa que l'on ne songeait plus à Rome à l'assassinat du duc de Candie, il revint de Naples et se pn-senla devant Sa Sainteté, comme si rien d'extraordinaire ne se fût ])assé en son absence. Ale.\andrele reçut avec les mêmes démonstrations do tendresse qu'auparavant, et sur sa demande il consentit à le reU'Vcr de ses vœux ecclésiasti<iucs, alin qu'il jiùl embrasser une carrière ])lus conforme à ses goûts et à ses habitudes. Ainsi César Borgia, par l'autorité du pape, se trouva hériter des litres et des principautés qu'il enviait depuis si longtemps à son frère, et de cardinal il l'ut transformé en capitaine de guerrre.
Pour céléi)rer sa réconciliation avec son père, César voulut lui donner le divertissement d'une chasse, et tous deux partirent pour Oslie, accompagnés, suivant leur coutume, d'un grand nombre de courtisans et de prostituées, de mignons et de baladins, et escortés par cinq cents cavaliers et six cents fantassins, qui les mettaient à l'abri d'une tentative d'enlèvement. «lis passèrent quatre jours entiers, dit Tlioraaso Thomasi,au milieu des bois d'Ostie, prenant ])laisir à surpasser en déi)auches et en luxure tout ce que peut inventer l'imagination la plus dépravée; après quoi ils rentrèrent dans cette Rome dont ils avaient fait une caverne de brigands , un sanctuaire d'iniquités. Il serait impossible, ajoute l'historien, de raconter tous les meurtres, les viols et les incestes qui se commettaient cha (ue jour à la cour du pape; et c'est à peine si la vie d'un homme suffirait à transcrire les noms des victimes poignardées, empoisonnées ou jetées vivantes dans le Tibre. »
Au milieu de toutes ces abominations, les cardinaux se prosternaient devant Alexandre VI et applaudissaient aux incestes du père et des enfants ; mais ce qui était le comi)le de la dégradation dans cette cour, où chaque prélat se disputait le prix de l'infamie, c'est le concert de louanges et de flatteries dont ils accueillaient l'arrivée de César, lorsqu'il se présentait dans le consistoire. Il est vrai que la terreur fiu'inspirait ce monstre entrait pour beaucoup dans les marques de soumission qu'on lui prodiguait ; car chacun savait que César Borgia, autant par avarice que par cruauté, songeait toujours à abattre des tètes. « Et c'était une si grande jouissance pour lui de voir couler le sang, dit Burchard, qu'à l'exemple de l'empereur Commode, il s'exerçait à tuer pour entretenir sa rage de tigre. Un jour même, il lit fermer avec des paHssades la place de Saint-Pierre, ordonna à ses gardes d'introduire dans l'enceinte des prisonniers de guerre, hommes, femmes et enfants; ensuite, il commença un horrible combat avec ces infortunés, eux garrottés, lui arme de toutes pièces, monté sur un coursier fougueux; il tua les uns à coups de fusil, il hacha les autres à coups de sabre, il les renversa sous les pieds de son cheval, et en moins d'une demi heure il caracolait seul dans une marc de sang et au milieu des cadavres, pendant que Sa Sainteté et madame Lucrèce prenaient leurs ébats
sur un balcon en assistant à cette iiorriiiie scène.» Ces détails ne sont pas les plus ailioux ipie nous ait transmis le maître des cérémonies ; il en est d'autres ([ue nous sommes forcés de supprimer à cause de leur monstruosité !
Quelque temjis après, Ferdinand le Catholique et Isabelle adressèrent d'énergi([iies réclamai ions à la cour de Rome, relativenie.it à une permission que le pape avait accordée à l'héritière de la couronne de Portugal, de sertir du couvent oîi elle était renrermée et d'épouser un fils naturel du feu roi Jean II ; cette autorisation compromettait gravement les intérêts du roi de Castille, qui avait des prétentions plus ou moins bien fondées sur ce royaume.
Comme César Borgia songeait ii contracter une alliance avec Charlotte, fille de Frédéric, roi de Naples, proche parente de Ferdinand d'Aragon, il craignit que ce prince n'apportât (pielque obstacle à son projet d'union, pour se venger de ce (jue son père lui avait suscité un compétiteur dangereux au trône de Portugal; et il résolut de parer à cet inconvénient en rejetant la faute sur un autre. Cette détermination prise. Sa Sainteté rassembla le consistoire, et en présence de l'ambassadeur espagnol, elle accusa le secrétaire des brefs, Florida, archevêque deCosenza, d'avoir traîtreusement forgé une dispense pour la princesse de Portugal, et de la lui avoir expédiée à son insu. Il donna l'ordre à ses gardes de l'arrêter séance tenante, et il procéda immédiatement à son interrogatoire.
D'abord, l'infortuné prélat parut anéanti et put à peine balbutier Cfuelques mots pour sa défense; ensuite il se remit peu à peu de la secousse qu'il avait éprouvée, il protesta de son innocence, et raconta avec l'accent de la vérité les ordres détaillés qui lui avaient été donnés à ce sujet.
Alexandre ne lui laissa pas le temps de poursuivre sa justification; à un signe du pape, quatre sbires se jetèrent sur Florida, le bâillonnèrent et l'emportèrent dans le château Saint- Ange, (ilet infortuné fut plongé dans une basse-fosse, dépouillé de ses vêtements, les pieds nus, ayant de la vase juscpi'aux genoux. On lui laissa seulement un crucifix de bois, un Bréviaire, une Bible, deux livres de pain, un baril d'eau, une fiole d'iiuile et une lampe; et on le prévint qu'on ne renouvellerait ses provisions ([u'une fois par semaine.
Après deux mois d'intolérables souffrances, lorsque César Borgia jugea que l'énergie de l'archevêque devait être suffisamment abattue par ce jeûne piolongé, il lui envoya Jean Mérades pour lui faire la proposition de ])rendre sur lui la faute dont le jiape était coupable. Dans le cas où il refuserait d'obéir, le sicairc devait le menacer d'une prison perpétuelle; et au contraire, s'il accédait aux désirs du pape, et s'il consentait à signer de sa main la déclaration que lui seul avait délivré à la princesse de Portugal la dispense de mariage, il devait lui promettre non-seuloraent sa liberté et sa réinstallation dans ses charges et dans ses bénéfices, mais encore la faveur de Sa Sainteté et l'amitié de son fils, auquel sa condescendance rendrait un service in p Mtant. Le pauvre archevêijue, qui ne voyait pour lui aucun autre moyen de salut , se confessa coupable en présence de plu-
HISTOIUK DES PAPES
sieurs tiinoiiis, l'I sij;iui la déclaialiou que le jKipe l't son lils lui lirent pri'senler.
l'iu' fois uiaitri' ilo jnouvcs ocritos, h sainl-père proci'ila contre Florida dans un consistoire (jui se tint à cet eiïet ; et en présence du gouverneur de Rome, de l'auditeur de la chambre apostoliciue, de
I "avocat et du procureur fiscal, il prononça une sentence (jui privait de tous ses biens et dignités l'arclievèiiue de Coseuza, le dégradait de ses ordres, et livrait sa personne aux magistrats civils, pour subir la peine portée contre les faussaires. Tous les articles de la sentence furent ponctuellement exécutés, moins le dernier. César Borgia avait promis sa protection au malheureux Florida; il tint parole, et le fil empoisonner dans son cachot pour lui éviter la potence. On répandit le bruit qu'il était mort tle désespoir; et Alexandre put sans inconvénients mettre en vente les biens et les bénéfices du coupable.
Enfin, les crimes et les abominations des Borgia excitèrent une telle indignation, que les princes de rEuro]ie chargèrent leurs ambassadeurs d'interpeller le pontife en plein consistoire, èl de le sommer de mettre un terme au scandale de ses incestes et de ses infamies, s'il ne voulait se voir condamné par un concile général et déposé du saint-siége. En conséquence des ordres qu'ils avaient reçus, les ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne, des rois de France, d'Angleterre, de Castille et de Portugal, profitèrent d'un jour d'audience solennelle pour notiher au pape les volontés de leurs souverains ; mais Alexandre prit fort mal la chose, il fit envahir la salle par ses gardes, et les menaça de les faire jeter par les fenêtres, s'ils osaient se permettre de lui adresser des admonitions.
II déclama avec violence contre les rois, et ajouta avec dérision : « Il leur sied bien à ces despotes de me reprocher mon élévation sur la chaire de saint Pierre, et de m'imputer à crime quelques vols et ([uelques assassinats; eux qui lèguent des royaumes à leurs enfants comme on lègue des métairies, et qui égorgent des millions d'hommes dans leurs querelles ! Allez, valetaille, retournez auprès de ceux qui vous ont envoyés, et dites-leur que j'ai encore beaucoup à faire pour les égaler en scélératesse ! «
« Que doivent penser les peuples de leurs tyrans, s'écriait frère Jérôme Savonarola dans un de ses discours, si un Alexandre VI juge les rois plus infâmes que lui ! » Ces paroles hardies coûtèrent la vie à celui qui les avait prononcées.
Jérôme Savonarola était prieur du couvent de Saint-Marc à Florence, sous le pontificat d'Alexandre VI. Entraîné par un amour ardent pour l'humanité, disent les historiens du temps, ce moine courageux s'était déclaré le défenseur des peuples, et appelait sans cesse les Italiens à la conquête de la liberté et à l'anéantissement du despotisme ; la pureté de ses mœurs, l'élévation de son âme et l'éloquence de ses paroles étaient telles , ajoute la chronique, que Jérôme Savonarola, le religieux de Saint- Marc, en imposait même à Laurent de Alédicis, le tyran de Florence.
Savonarola annonçait publiquement aux hommes qu'une ère nouvelle de liberté et de foi succéderait au règr.e de fange et de boue qui pesait sur l'Italie, et qu'une République uniforme balayerait de la terre
jusi[u'au dernier des rois et des tyrans. Malgré cette liaiue profonde pour les oppresseurs des peuples, sa réputation de sainteté était si bien établie, que Laurent de Médias, à son lit de mort, le lit appeler pour recevoir les sacrements de sa main, comme du seul juste, disait-il, (jui existât dans l'ilalio; mais Savonarola no voulut point absoudre le tyran qui, même prêt à paraître devant Dieu, refusait de renoncer au pouvoir qu'il avait usurpé.
Dès le lendemain de la mort du prince, !(■ prieur de Saint-Marc prêcha devant les seigneurs et devant les citoyens de Florence, et il exposa dans un magnifuiue discours de sublimes théories qui témoignaient combien il avait une connaissance parfaite des hommes, de la religion et du gouvernement. Sa dissertation était divisée en quatre parties; il traitait de la crainte de Dieu, de l'amour de la République, de l'oubli des injures passées, et de l'égalité des hommes devant la loi. Par sa mâle éloquence, il entraîna tous les suffrages, électrisa les esprits de ses auditeurs, et en descendant de la tribune, les citoyens, d'une commune voix, l'investirent du pouvoir de reconstituer la République de Florence. .Vlors Savonarola travailla à son œuvre de régénération, et commença par attaquer la papauté, cette institution fatale qui donnait à un seul homme le privilège d'asservir ses semblables, de les corrompre, de les dépouiller, de les massacrer.
Une semblable direction donnée aux esprits ne faisait pas le compte d'Alexandre VI, le vice-Dieu sur la terre, le vicaire infaillible de Jésus-Christ; Sa Sainteté prit alors ses mesures pour perdre Savonarola ; d'abord ses agents ameutèrent contre le religieux les seigneurs et les prêtres de Florence; ensuite elle fulmina contre lui un anathème terrible, et prit à sa solde des moines fanati({ues qui outragèrent le réformateur jusque dans le sanctuaire pendant qu'il prêchait une religion épurée. Un moine franciscain, nommé frère François de Pouille, annonça même publiquement qu'il était prêt à entrer dans un bûcher ardent pour convaincre Savonarola d'imposture , et pour soutenir qu'Alexandre VI était le plus saint et le plus religieux des pontifes. Ce singuber défi fut relevé par Dominique de Pescia , partisan de Savonarola, qui offrit à son tour de subir la même épreuve pour justifier le prieur de Saint-Marc ; le combat accepté, l'exécution en fut fixée au dimanche suivant. De toutes les villes voisines on accourut à B'ioreuce pour assister à ce spectacle; malheureusement, au moment où les deux champions se préparaient à entrer dans les bûchers qui avaient été dressés sur la grande place, survint une pluie violente qui éteignit les flammes et força les deux moines à remeltre la partie à un autre jour.
Dans l'intervalle, les agents du pontife, qui ne se souciaient point de voir le résultat du défi , accusèrent Savoiiaiola d'avoir employé le secours du démon pour faire tomber des torrents d'eau et éviter ainsi la terrible épreuve; et ils ameutèrent si bien la population fanatique, que des rassemblements se formèrent devant le monastère de Saint-Marc, en arrachèrent le prieur et l'amenèrent garrotté au grand inquisiteur. Savonarola fut appli([ué à la torture ordinaire et extraordinaire, pour avoir à se reconnaître coupable de crime de sorcellerie. Gomme sa grande âme sa trou-
ALEXANDRE VI
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valt dans un corps fai})le et maladif, il ne put résister aux affreuses douleurs de la que.-tion, et signa tout ce f[ue ses bourreaux lui présentèrent ; mais à peine eut-il été détaché du chevalet, qu'il rétracta les aveux que les tourments lui avaient arrachés; alors on le mil de nouveau à la torture , et il signa une autre déclaration de culpabilité , qu'il rétracta encore lorsqu'il eut été relevé de l'estrapade. Jusqu'à sept fois les bourreaux renouvelèrent ses tortures sans obtenir autre chose que des aveux pendant le supplice, et des rétractations lorsqu'il était retourné dans son cachot. Pour en finir, Alexandre envoya de Rome deux inquisiteurs qui instruisirent le procès du réformateur , et le condamnèrent à être brûlé vif avec deux de ses disciples ; la sentence reçut son exécution le 23 mai Hés, et les cendres des martyrs furent jetées dans l'Arno. Tel fut le sort de ce glorieux apôtre de la liberté, qui mourut, comme le Christ, victime de son amour pour les hommes, en prêchant la fin de l'esclavage des peuples et le règne d'une Républiijue universelle !
Pendant que Florence assistait au terrible autoda-fé de son défenseur, Alexandre VI célébrait à Rome par des orgies le baptême d'un nouveau bâtard que venait de lui donner Cîiulia la Relie ; à celte occasion, le pape fil placer dans une ciiapelle qui est à gauche du maître autel do la basili((ue de Sainte- Marie del Popolo, et qui avait été choisie pour la cérémonie du baptême, un magnirK[ue portrait de Rosa Vanozza, qu'il exposa à la vénération des fidèles au lieu du portrait de la Vierge. Ensuite il cassa l'union de Lucrèce et de Jean Sforce, sous ])rélexte d'impuissance, quoiqu'il eût vu le mariage se consommer sous ses yeux; et il lit épouser à sa fille
cliérie le jeune Alphonse, duc de Bisaglia, fils naturel d'Alphonse II, duc d'Aragon , alliance qui augmentait considérablement son influence en Italie.
Sa Sainteté voulut également profiler do la mort de Charles VIII pour obtenir la main de la fille do Frédéric, qui était à la cour du roi de France, pour son fils César Borgia; et en cela il se trouvait d'autant mieux appuyé par le nouveau roi, que Louis XII cherchait à rompre son mariage avec Jeanne, fille de Louis XI, pour épouser Anne de Bretagne. Le pape vendit au prince les bulles de dispense, et César Borgia se chargea de les apporter à la cour de Franco, afin de ne point laisser à d'autres le soin de sa fortune. Rien n'égalait en magnificence le cortège du bâtard du pape, disent les mémoires du temps; tous ses pages étaient revêtus de tunif[ues d'or et de scie; leurs souliers étaient rehaussés de perles fines, les housses de leurs chevaux étincelaient de pierreries, et à leurs cols pendaient des colliers d'émeraudes et de saphirs , merveilles d'orfèvrerie.
A son entrée dans Paris, César fit mettre à ses mules des fers en or si négligemment, qu'à cha([ue pas ils se détachaient d'eux-mêmes. Louis XII le reçut avec de grandes marques de déférence; et pour reconnaître les services du pape, il lui donna le duché de ^■ah'ntinois, le commandement d'une compagnie de cent lances, et une pension de vingt raille livres.
César Borgia ne fut pas aussi heureux auprès de la fille de Frédéric; cette fière princesse repoussa ses ofïics de mariage, et lui déclara ([u'elle n'épouserait jamais le bâtard d'un prêtre. Pour adoucir le ressentiment que devait faire naître une semblable insulte, Louis XII lui fit épouser la lillc de Jean d'AIbret, roi de Navarre, et mit à sa disposition deux
mille clievaux ot six luillo fantassins, alin (|u'il in'il exécuter ses projets de coni|uète. César accepta tout co qu'on voulut lui donner, mais n'abandonna pas l'espoir de se venger. Dès qu'il fut de retour en Italie, il commença une guerre d'extermination contre les petits princes de la Romaine; il enleva à la maison do Riario les villes d'iraola, de Forli et de Césène; il s'empara do Pesaro et des autres domaines de Jean Slorce, le premier mari de Lucrèce; il chassa Pandolfe Malatesla de la ville de Rimini, el assiégea la ville de Faénza, défendue par Astore ManfreJi, jeune homme de seize ans qui était doué d'une beauté renianpiable. Après plusieurs assauts, la place se rendit, en stipulant pour condition de sa soumission, que César Borgia conserverait la vie sauve et ses biens au jeune prince. Qu'importait au bâtard d'un pape la religion du serment ; son père ne pouvait-il pas, suivant son bon plaisir, lier ou délier sur la terre? Aussi, dès que César fut maître de Faénza n'eut-il rien de plus pressé (jue de changer les garnisons des forteresses et de prendre possession de la principauté. Quant au jeune Manfredi, dont la beauté avait éveillé les ardeurs de sa lubricité, il en fit son mignon, et quand il en fut fatigué, il l'envoya au saintpère avec son frère naturel et un autre enfant qui servirent tor.s les trois aux débauches du pontife, et furent ensuite jetés dans le Tibre 1
La Romagne conquise, le duc de Valentinois vint à Rome pour en recevoir l'investiture des mains du souverain pontife et pour accomplir un nouveau crime qu'il avait médité avec son père. Depuis sou alliance avec la maison de France, César songeait à pousser Louis XII dans une guerre contre le royaume de Naples, afin qu'à la faveur d'un embrasement général il pût conquérir les unes après les autres les petites Républiques de l'Italie; mais le mariage de Lucrèce avec le duc de Bisaglia était un obstacle à leurs projets, et il fallait le rompre. Gomme les Borgia n'étaient jamais embarrassés de se défaire d'un ennemi ou d'un ami, ils arrêtèrent que Sa Sainteté écrirait au prince de venir à Rome pour assister aux fêtes du jubilé, et qu'on l'égorgerait dans le Vatican. La chose eut lieu ainsi; le soir raê.Tie de son arrivée, au moment oiî il entrait seul dans le palais du saintpère, des assassins se jetèrent sur lui, le frappèrent de cinq coups de poignard et se sauvèrent croyant l'avoir tué; celui-ci, qui était d'un tempérament vigoureux, eut encore la force de se traîner jusque dans l'intérieur des appartements et d'appeler au secours. Sa Sainteté, informée par le bruit, de ce qui se passait, accourut auprès du blessé et lui fit administrer tous les soins que réclamait son état. « Les médecins, ajoute Burchard, qui prenaient au sérieux les lamentations du pape, eurent tant de .soins du blessé, qu'ils le sauvèrent; et déjà don Alphonse marchait vers sa convalescence, lorsqu'une nuit des hommes masqués entrèrent dans son palais et l'étranglèrent. »
Alexandre s'occu])a ensuite de donner audience aux ambassadeurs cle Ladislas, roi de Hongrie, qui avaient ordre de lui demander pour leur prince l'autorisation de divorcer d'avec Béatrix d'Aragon, fille du vieux Ferdinand de Naples ; ainsi qu'aux députés du roi de Portugal, qui venaient supplier Sa Sainteté d'accorder une dispense pour que le prince put
épouser la siïur de sa première femme. Comme les uns et les autres appuyaient leurs réclamations de riches présents et de sommes d'argent, le pape accorda au roi de Hongrie l'autorisation de répudier sa femme légitime, et au roi de Portugal la permission de contracter un mariage incestueux. Lorsque la séance fut terminée, Alexandre rentra au palais et se dirigea, suivant son habitude, vers l'appartement du duc de Valentinois, qui était absent ; il y trouva trois prélats qui attendaient son fils. Pendant que le pontife s'entretenait avec eux des moyens de grossir les produits du jubilé, un orage éclata tout à coup, la foudre tomba dans la chambre, défonça le j)lafond, et tua les trois évê(|ucs; le pape seul survécut à cette calastroi)he, les poutres et les solives ayant formé une sorte de dais au-dessus de sa tète ; toutefois il reçut de fortes contusions et fut retiré expirant du milieu des décombres.
Malgré la gravité de ses blessures, Alexandre fut bientôt en état de reprendre le gouvernement des all'aires ; et pour célébrer sa convalescence, il publia une nouvelle croisade contre les Turcs, et imposa toute la chrétienté au dixième des revenus. Pour apprécier l'importance des sommes qu'il arracha aux dévots fanatiques, il suffit de constater que dans le seul territoire de Venise, ces taxes lui rapportèrent sept cent quatre-vingt-dix-neuf livres pesant d'or. Ces richesses, ajoutées à celles que lui avait produites le jubilé, mirent César Borgia en position d'équiper de nouvelles troupes et de continuer la guerre; toutefois, pour en venir plus tôt à son but, il appela en Italie l'imbécile Louis XII, qui, à son insu, servait la politique du pontife et venait de former à son instigation une ligue offensive et défensive avec Ferdinand le Catholique, pour le partage du royaume de Naples.
En moins de quatre ans, les armées confédérées firent la conquête des Etals de Frédéric ; et dans le même intervalle, César Borgia fit passer sous sa domination la principauté de Piombino, qui appartenait à Jacques d'Appiano, ainsi que le duché d'Urbin, et la ville de (ilamerino; les seigneurs de ces deux dernières villes furent étranglés, ainsi ((ue leurs enfants ; c'était du reste le sort que le duc de Valentinois réservait à tous ceux dont il convoitait les dépouilles ; ni l'âge ni la beauté ne pouvaient trouver grâce devant ses yeux ; la seule faveur qu'il accordait aux jeunes filles était de les faire servir à ses débauches pendant quel(jues jours; ensuite il les faisait jeter dans le Tibre. Alexandre et son fils marchaient toujours à leur but, qui était l'asservissement de l'Italie; implacables dans leur politique, renversant tous les obstacles, écartant tous leurs ennemis, employant tour à tour le fer et le poison, suivant que l'exigeaient les circonstances; formant des alliances avec les puissants pour anéantir les faibles, et écrasant ensuite les puissants, il semblait alors que rien ne diît leur résister, et ([ue l'univers entier dût finir par subir leur domination.
Du reste, tous les princes obéissaient à cette espèce de fascination qu'exerçait César Borgia, et venaient d'eux-mêmes lui apporter leurs fortunes et leurs vies; ainsi, sous prétexte d'une ligue contre Florence, il enjoignit aux seigneurs suzerains de
ALEXANDRE VI
l'Italie de joindre leurs troupes à celles du pape, qui se trouvaient aun;ment''os di'jà d'un corps de six mille cavaliers (jue lui avait fourni l'inopte Louis XII, et à l'aide de celte armée il commença par sommer Jean Bentivoglio, qui avait été l'un de ses alliés, de lui livrer Bologne; cette manière d'agir indi({uait aux autres princes ce qu'ils devaient attendre du pontife et de son bâtard. Aussi voulurent-ils immédiatement rompre la ligue et se réunii contre l'ennemi commun ; Guiduhaldo se retira dans la ville d'Urbin; Jean de Varano se jeta dans Camerino ; les Orsini, les Vitelli, les seigneurs de Pérouse, de Fermo, de Sinigaglia, de Sienne, qui tous faisaient le métier de condottieri, formèrent un seul corps d'armée de toutes leurs bandes, et s'engagèrent par serment à se défendre contre les Borgia. ÎNIais il était trop tard pour faire réussir un semblable projet; le pape et son fils, qui avaient conservé parmi eux des agents et des espions, semèrent la division dans le camp ennemi. On elïraya les uns. on acheta les autres, et deux mois après la ligue se rompit, et les condottieri restèrent au service du saint-siége. Avec leur aide, César Borgia contraignit Guiduhaldo et Jean de \'arano à s'enfuir de nouveau de leurs jitats; il emporta d'assaut Sinigaglia, qui appartenait à François-Marie de la Rovère ; et le jour même delà victoire, il fit arrêter dans son camp les condottieri, dont il n'avait plus besoin; par ses ordres, Vitellozzo Vitelli, seigneur de Gitta di Gastello, Oliveroto, seigneur de Fermo, Paul Orsini, le duc de Gravina, et François de Todi, furent égorgés ou pendus.
De son côté, le pape procédait aux mêmes exécutions à Borne contre les fils ou les parents de ces ikmilles, afin qu'il ne prît à aucun d'eux la fantaisie de venger la mort de leurs frères ou de leurs pères, et pour que personne ne vînt revendiquer la possession de leurs domaines. Il ne resta vivant que deux condottieri, Jean-Paul Baglioni etPandolfe Petrucei, qui, plus prudents que leurs collègues, avaient refusé de se rallier au parti de César; ils abandonnèrent toutefois les villes de Pérouse et de Sienne, où ils s'étaient réfugiés, et la Romagne entière fut soumise au bâtard du pape. Sa Sainteté quitta aussitôt Rome avec ses courtisans, ses mignons et ses maîtresses, pour visiter les nouvelles conquêtes de César, qu'il songeait sérieusement à déclarer roi. Partout sur son passage, Alexandre répandit des largesses, donna des fêtes, et chercha à réveiller l'enthousiasme par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Dans l'ile d'Elbe, il voulut même se mêler aux divertissements du peuple, et fit venir les plus belles fiUesdans son palais pourqu'clles exécutassent les danses du pays. « Ces réunions, dit l'historien Gordon, ne pouvaient manquer, avec un Borgia, de dégénérer en orgies; aussi la licence fut bientôt portée à ses dernières limites, et dans les soupers ne se fit-on aucun siruj)ule de manger de la viande quoi- •qu'on iïilen carême; seulement Sa Sainteté baptisait les volailles et le gibier du nom de turbot ou d'esturgeon, au milieu de cérémonies grotesques. »
Alexandre retourna ensuite à Rome avec le duc de Valentinois pour se concerter avec lui sur les dernières mesures qu'il convenait de prendre avant de le proclamer solennellement roi de la Romagne,
de la Marche et de l'Ombric Un coup d'État de cette nature demandait en effet qu'on se ménageât de puissants allii's, et comme leurs ressources financières se trouvaient épuisées, ils résolurent préalablement de remplir leurs trésors et de lever de nouvelles troupes pour -se tenir prêts à tout événement, d'ailleurs Sa Sainteté désirait également établir ses autres enfants avant de frapper le grand coup, afin de n'avoir plus à s'occuper (jue de son cher fils. Le pape donna le gouvernement do Spolette à Lucrèce, et le duché de Sermona à un bâtard nommé Roderic d'.\ragon, que sa fille avait eu de ses incestes avec lui; il donna le duché de Nepi à un autre de ses bâtards appelé Jean Borgia; eniin il procéda au troisième mariage de Lucrèce avec Alphonse d'Est, lils d'Hercule de Ferrare.
« Cette union fut célébrée, dit Burchard, par des saturnales dont on n'avait pas encore eu d'exemples. Sa Sainteté soupa avec ses cardinaux et avec les grands dignitaires de sa cour, chacun ayant à ses côtés deux courtisanes qui avaient pour tous vêtements des manteaux de mousseline et des guirlandes de fleurs; lorsque le repas fut terminé, ces courtisanes, qui étaient au nombre de cinquante, exécutèrent des danses lascives, d'abord seules, ensuite avec les cardinaux ; enfin, à un signal de -madame Lucrèce, les manteaux tombèrent, et les danses continuèrent entre ces femmes et les convives, aux grands applaudissements du saint-père.
« Puis on procéda immédiatement à d'autres jeux; sur l'ordre d'Alexandre VI, on plaça symétriquement dans la salle du festin douze rangées de candélabres chargés de bougies allumées, et madame Lucrèce jeta sur le parquet des poignées de châtaignes, après lesquelles couraient ces courtisanes entièrement nues, en marchant sur les pieds et sur les mains, le corps plié en deux ; les plus agiles reçurent de Sa Sainteté des robes de soie et des bijoux. Enfin, comme il y avait eu des prix pour les joutes, de même il y en eut pour la luxure, et les femmes furent aussitôt traitées charnellement au bon plaisir des assistants ; cette fois ce fut madame Lucrèce qui, d'une estrade élevée d'où elle présidait à ces combats avec le pape, distribua les récompenses aux plus ardentes et aux victorieux ! «
Il est impossible de récuser l'authenticité de ces faits, ([ui sont tous rapportés fort au long par le maître des cérémonies d'.\lexandre ^I, l'historien Burchard, (jui les consignait heure par heure dans le journal qu'il nous a laissé des actions du saint-père. C'est encore à cet auteurquenous devons la connaissance d'une dispense fort singulière accordée par le pape à Pierre Mendozze, cardinal de Valence, qui demandait à Sa Sainteté l'autorisation de prendre pour mignon un de ces bâtards qui portaitle nom de Zannet.« Il faut être bon prince, dit à cette occasion Alexandre VI ;' et en conscience, nous ne pouvons pas refuser à nos sujets une autorisation que nous nous sommes tant de fois accordée. »
Après le mariage de Lucrèce, le pontife s'occupa des moyens de réunir de l'argent pour le couronnement de César; ce n'était pas chose facile, car toutes ses ressources commençaient à s'épuiser; la vente des bénéfices, des privilèges, des charges ne rap-
Francesco Borgia est égorgé par ordre de Céssr, son frère
portait presque rien; les croisades contre les Turcs ne produisaient pas davantage; les peuples ne voulaient plus acheter ni absolutions ni indulgences ; il ne restait donc qu'un seul parti à prendre, celui d'empoisonner les riches ecclésiastiques de la cour pontificale, afin d'hériter de leurs biens. Ce projet ne laissait pas que d'être d'une exécution difficile, car depuis longtemps les prélats redoutaient les dîners du Vatican. Le pape comprit que la plupart des cardinaux trouveraient des prétextes pour ne pas se trouver à
son invitation s'il leur proposait de dîner dans son jialais; il prit alors un détour, et pria le cardinal Corneto de lui prêter sa vigne pour un grand festin qu'il désirait donner à ses amis, le priant de se charger lui-même des apprêts du repas et de lui en réserver seulement la dépense. La chose léussil à merveille, et les invitations furent toutes acceptées.
Dès le matin du jour choisi pour le festin, ,\lexandre envoya son maître d'iiûlel à la vigne du cardinal Corneto pour oidonner le seivice; et en même temps
ALEXANDRE VI
il lui donna doux houtuilles d'un vin parfunu' qu'on appelait dans l'Italie le vin des Borgia ; il lui lecommanda très-expresséraent de les mettre à part, alin qu'il pût parfaitement les prendre lorsqu'il lui ferait signe de verser à boire à ses convives. Aucun ne manqua à l'appel du pa]H'; et quand Sa Sainteté arriva à la vigne avec son lils, elle put calculer déjà ce tpie lui rapporterait le dîner qu'elle otl'rait si généreusement. On était alors au mois d'août, et il faisait une chaleur extrême; Alexandre et César, qui étaient venus à pied, se plaigniient de la fatigue et demanderont quelque ralVaîcliissement ; aussitôt un domestique courut à l'office, et comme le maître d'hôtel était absent, il prit une bouteille de vin et s'empressa d'offrir à boire fi Sa Sainteté; Alexandre, suivant son habitude, vida son verre d'un seul trait; César versa de l'eau dans son vin et but également le verre entier ; à peine avaient-ils remis les verres sur le plateau, que tous les deux se trouvèrent pris de douleurs d'entrailles ; ils étaient empoisonnés ! L'officier de bouche leur avait servi du vin que le maître d'hôtel avait mis à l'écart ; bientôt le saint-père fut pris de convulsions épouvantables, et l'on fut obligé de le transporter au palais où il expira dans la nuit, sans que les médecins pussent trouver aucun remède pour adoucir ses souffrances. Cet événement eut lieu le 18 aoi'it 1503. Alexandre VI était âgé de soixantedouze ans, et il en avait régné onze.
Quant à César Borgia, soit que le poison mélangé d'eau eût perdu une grande partie de son énergie, soit que la vigueur de son tempérament fût plus forte que le mal, il échappa à la mort, et il en fut quitte pour une maladie de dix mois. Néanmoins, au milieu des souffrances atroces occasionnées par les remèdes violents qu'on lui administrait pour lui faire rejeter le poison, il conserva son admirable présence d'esprit ; par ses ordres, des messagers se succédaient sans intervalles de son appartement à celui du saint-père, pour lui donner des nouvelles de l'état du malade; et dès qu'il eut appris qu'.\lexandre VI était mort, il fit aussitôt fermer les portes du Vatican par don Micheletto, capitaine de ses gardes; ensuite il fit enlever de force au cardinal trésorier les clés du trésor apostolique, et s'appropria l'or, l'argent et les pierreries qui s'y trouvaient.
Dès le lendemain, lorsqu'on connut la mort du pontife, il y eut à Rome des cris d'allégresse et des transports de joie; chacun voulut contempler le ca-
davre de celui qui, pendant onze années, avait fait trembler les plus ])uiïsants seigneurs; en un instant la basilique de Saint - Pierre, où avait été déposé Alexandre VI, fut envahie par une foule innombrable. « C'était un spectacle dégoûtant, dit Raphaël Volaterran, que la vue de ce cadavre noir, difforme, prodigieusement enffé, qui exhalait une odeur infecte ; une bave noirâtre couvrait ses lèvres et ses narines; sa bouche était ouverte démesurément, et sa langue, gonffée par le poison, pendait jusque sur le menton. .\ussi ne se trouva-l-il ni dévote ni fanatique qui se hasardât à lui baiser les pieds ou les mains, comme c'était la coutume »
Vers les six heures du soir, l'infection était telle dans l'église, que le cardinal chargé du soin des funérailles fut obligé de donner l'ordre d'ensevelir le pape. Aucun prêtre, ni cardinal, ni officier, ne voulut assister à la cérémonie de l'inhumation, et le cadavre fut abandonné à des ouvriers charpentiers et à des portefaix, qui le placèrent dans un cercueil trop court, où ils l'enfoncèrent en s'aidant des pieds et en le frappant à coups de marteau. Après cette horrible scène de profanation, ils le jetèrent dans la tombe qui lui avait été préparée à la gauche du maître-autel.
Ainsi se termina l'abominable règne d'Alexandre VI, le dernier pontife du quinzième siècle.
Alexandre VI est du nombre de ces papes que les adorateurs de la pourpre romaine et de l'infaillibilité pontificale n'osent pas justifier, du moins en ce qui concerne le scandale de leurs turpitudes ; toutefois ils disent que le règne de Roderic Borgia fut l'un des plus heureux pour l'Église, en ce que la Providence ne permit pas qu'il y eût ni schisme ni hérésie à combattre. Et si Dieu a voulu, ajoutent-ils, qu'il y eût parfois sur la chaire vénérée de l'Apôtre des papes incestueux, sodomites et assassins, c'est pour montrer aux hommes que la conservation du catholicisme ne dépend pas des vertus ou des crimes de ses minstres ! Conclusion bien digne de ces prêtres éhontés qui cherchent à couvrir leurs débordements par de véritables sophismes. Pour nous, qui déduisons des conséquences rigoureuses des vérités de l'histoire, nous dirons qu'une institution comme celle de la papauté est une monstruosité dans la religion, précisément parce qu'elle donne à des scélérats un pouvoir exorbitant, qui leur permet de l'aire servir à leurs passions ce qu'il y a de plus sublima dans le cœur des hommes, l'amour de la Divinité!
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HISTOIRE rOLITIUUE DU \T SIECLE
,t, g>a. oW. crxK àw. .tV:
Manuel Palôologup, empereur d'Orient. — Il s'6chappo des prisons de Bajazet. — Le sultan force Manuel à as. ocier Andronic Palcoiopue i l'empire. — Guerres entre Bajazet et Tamerlan. — Bajazet est enfermé dans une cage de fer. — Amuratli assiège Constantinople. — Mort de Manuel Paléologue. — Son fils Jean lui succède. — L'empereur recherche l'appui des princes de l'Occident. — Mort de Jean Paléologue. — Constantin Dracosès parvient à l'empire. — Mohammed II assiège Constantinople.
— Prise de Constantinople par lesT^ircs. — Mort de t'Ionstantin Dracosès. — Fin de l'empire d'Orient. — Empire d'Occident.
— Albert II, empereur d'Allemagne. — y est condamné à mort par le tribunal véhémique. — Frédéric II lui succède. — Cruautés, perfidie et lâcheté de cet empereur. — Mort de Frédéric H. — Charles Vil, roi de France. — Son caractère et ses mœurs. — Intrigues de la raine avec les seigneurs d'i la cour. — Histoire de Jehanne Darc, surnommée la Pucelle d'Orléans.
— L'arbre des fées. — Apparitions de l'archange Michel. — Jehanne quitte son village et vient trouver le roi. — La reine, assistée de matrones, s'assure de la virginité de Jelianne. — Entrée triomphale de la Pucelle dans Orléans. — Jehanne fait sacrer le roi à Reims. — Elle tombe au pouvoir des Anglais. — Charles VII abandonne lichement sa libératrice à ses ennemis.
— Procès de Jehanne. — Supplice de la Pucelle. — Charles VII se laisse mourir de faim pour ne pas être empoisonné par son fils. — Caractère odieux de Louis XI. — Superstition, avaiice et politique de ce roi. — Crimes de Louis XI. — Sa CDort. — Jacques Coylhier, Olivier le Daim et Tristan l'Hermite. — Charles VIII succède à son père Louis XI, sous la tutelle d'Anne de Beaujeu. — Déba jches de la régente. — Incapacité de Charles VIII. — Guerre d'Italie. — Mort île Charles VIII. — La couronne passe à la maison d'Orléans. — Louis XII, roi de France. — Il fait prononcer son divorce d'avn- Jeanne, fille de Louis XI. — II épouse Anne de Bretagne. — Caractère de la nouvelle reine. — Sa cruauté. — Mort d'Anne de Bretagne. — Louis XU épeuse Marie d'Angleterre. — Crimes de Louis XII, le père du peuple. — Il meurt à la suite d'excès libidineux. — Conclusions de l'histoire politique du quinzième siècle.
L'importnnce des événements politiques qui s'accomiilissent pendant le quinzième siècle, le dernier de l'histoire du moyen âge, donne un grand intéièt aux règnes des souverains de l'Orient et de l'Occident qui ont présidé à ces révolutions.
En Orient, les successeurs de Constanlin cherchent en vain à retenir le sceptre qui échappe à leurs mains ; Dieu a marqué la fin de leurs règnes sanguinaires. En Occident, au contraire, les rois non moins cruels, non moins perfides que les empereurs de'Byzance, mais soutenus par des prêtres infâmes, lèvent leurs fronts orgueillcu.\ et écrasent les nations sous leur insupportable tyrannie ; l'heure de la vengeance n'était point encore venue pour les peuples!
Après la mort de Jean Paléologue I''"', son fils Manuel, déjà associé à l'empire, devint seul maître de Constantinople. Ce prince, peu d'années auparavant, avait essayé de secouer le joug humiliant des Turcs, et s'était déclaré en révolte avec les provinces
de Thessalonique; mais celle tentative d'affranchissement avait été promptement réprimée par Jean Paléologue lui-même, qui pour apaiser la colère de ses redoutables alliés leur avait Hvré le coupable. Amurath , qui gouvernait alors le puissant empire des Ottomans, se contenta de renvoyer Manuel après lui avoir adressé une simple admonition, comme un maître à son serviteur.
Après la mort d'Amurath, son fds Bajazet, qui connaissait le caractère entreprenant du jeune Grec, le fit revenir à sa cour, oii il le garda comme otage. Néanmoins, dès qu'il eut connaissance de la mort de son père. Manuel Paléologue s'échappa furtivement pour venir prendre possession d'un trône vermoulu et qui menaçait de tomber en poussière. Il était à peine installé dans son palais, que le sultan, furieu.\ de son évasion, envoya contre lui trois armées formidables. Manuel, comprenant l'inutilité delà résistance à des forces aussi supérieures, envoya deman-
RttlS. RKI.\I']S. KM PEU K uns
der des secours en Europe ; mallicincusement ses démarches n'aboutirent à lien. QueUpies aventuriers répondirent seuls à son appel, et vinrent se taire battre par les inlidèles près de Nicopolis.
Alors, se trouvant sans défense et sans armée, il se décida, pour sauver Gonstantinople, à demander la paix à IJajazet, et il acce])ta les conditions qu'il plut au vaini|iu'ur de lui imposer. La piemière était d'associer à l'empire son neveu Andronic Paléologue, (pii était un des mignons du sultan.
Dès que le blocus de sa capitale fut levé , Manuel se rendit en Occident pour solliciter des princes chrétiens quel([ues secours en hommes et en argent. Mais le fanatisme des croisades était éteint, et Manuel fut contraint de retourner dans ses États comme il en était venu, et ayant perdu l'espérance de pouvoir jamais secouer le joug des infidèles.
Tout à coup la face des choses parut devoir changer en Asie; du fond de la Tartarie accourut le redoutable Tamerlan, renversant les villes, détruisant les empires; et semblable à une avalanche formidable, ne laissant partout sur son passage que ruines et solitudes. Bajazet voulut défendre ses États contre ce terrible conquérant, et vint lui présenter la bataille dans une vaste plaine auprès du mont Stella, entre la Bithynie et la Galatie. Le choc des deux armées fut terrible ; après sept heures de carnage la victoire demeura à Tamerlan, et Bajazet tomba au pouvoir de l'ennemi. Tamerlan le traita d'abord avec une grande douceur: mais ensuite il le fit enfermer dans une cage de fer pour le punir des grossières injures avec lesquelles il recevait ses marques de bonté ; le sultan, dans un accès de rage, se brisa le crâne contre les barreaux de sa prison.
Manuel profita du bouleversement survenu dans l'empire turc pour reconquérir une partie des places dont Bajazet s'était emparé, et pour éloigner son neveu du gouvernement des affaires. Cet état de choses n'eut guère de durée ; après la mort du redoutable Tamerlan, les Turcs , sous la conduite du sultan Mousa, reparurent sous les murs de Gonstantinople, et forcèrent l'empereur à renouveler les anciens traités.
Sous le règne de Mohammed, qui avait renversé du trône son frère Mousa , l'empire de Manuel éprouva quelques années de calme et de tranquillité. Après lui, Amurath II, son successeur, déclara de nouveau la guerre aux Urecs, et vint assiéger Gonstantinop'e. Pour la première fois les Turcs se servirent de canons, et ils battirent si vigoureusement en brèche, que la ville, réduite aux abois, allait être obligée de capituler, lorsque le sultan fut contraint lui-même de lever son camp pour défendre son propre royaume contre son fière Mustapha, qui lui disputait le trôtie et venait de se rendre maître de Nicée.
Quelque temps après mourut l'empereur Manuel, à l'âge de soixante-dix-sept ans ; son fils aîné Jean, ((ui était déjà associé à l'empire, lui succéda. D'abord .Tean acheta la paix au sultan en s'obligeant à lui payer un tribut annuel de trois cent mille aspres, et en abandonnant aux Turcs les villes qui lui restaient dans la Morée ; ce qui diminuait considérablement l'étendue et l'importance de ses l'^lats ; ensuite il chercha les moyens de rétablir ses afl'aires en s'appuyanl sur les rois d'Occident. A cet effet, il envoya
I phisieurs amliassades au pontife Eugène IV pour lui deniandur des secours, et bientôt il se rendit luimême en Italie, et assista au concile de Ferrare, où il fut reçu avec des honneurs extraordiuaircsi. Jean Paléologue fit son entrée dans la ville sous un idais niagnifi(fuc porté par des princes souverains, etisurvi d'un norabi-eux cortège d'évêques, d'aiclievêque-s et de savants grecs qui devaient discuter devant l'assemblée les conditions de l'acte de réunion dus deux Eglises. Toutes ces tentatives n'aboutirent cependant à aucun résultat avantageux pour l'empire grec, et 1 empereur fut obligé de s'en retourneràGoiist<mlinople sans avoir obtenu autre cliosc i[ue de vagues promesses; bien plus, son clergé désapprouva la conduite qu'il avait tenue en Italie, ainsi que les concessions qu'il avait faites au pape, et cassa l'acte de réiuiion des Eglises grecque si latine. Pour surcroît de malheurs, la division s'était jetée dans la famille impériale pendant son absence; un de ses frères, Constaiilin Dracosès, s'était emparé des domaines du jeune I)emétrius, son autre frère, qui l'accompagnait en Italie: de sorte qu'à son retour Déraétrius, qui n'avait pu obtenir justice, ni être remis en possession de ses biens, leva l'étendard de la révolte, rassembla une armée d'aventuriers, et vint assiéger Gonslan'.innple ; mais comme il n'était pourvu d'aucune artillerie et ne pouvait songer à l'emporter d'assaut, il ravagea tous les environs de la ville et chercha à l'aiTainor. Jean conçut un tel chagrin de la ' discorde qui s'était élevée entre ses frères, qu'il en tomba malade et mourut le 13 octobre 1448. Après lui, Constantin Dracosès, aidé par '.'impératrice mère, et appuvé par le clergé, par le sénat et par le peuple, prit les iiènes du gouvernement. Sans aucun doute ce prince aurait relevé le trône des empereurs d'Oiient par sa sagesse et par ses talents, s'il eût été au pouvoir d'un homme de le faire; malheureusement tout contribua à en accélérer la ruine. Il voulut contracttr une alliance avec les Vénitiens en épousant la fille du doge, et les Grecs s'y opposèrent; il voulut renouer des négociations avec les peuples de l'Occident, et ses sujets l'en empêchèrent encore.
Pendant qu'il luttait contre ses propres sujets, Mohammed II montait sur le trône des sultans. D'abord il ratifia solennellement les traités consentis par Amurath, son père; mais dans la suite l'empereur ayant eu l'imprudence de menacer Mohammed de rendre la liberté à Mustapha, l'un de ses oncles, celui qui s'était précédemment révolté contre Amurath, et c[ui se trouvait prisonnier à Gonstantinople, s'il, ne lui payait pas exactement une pension pour le nounii-. le sultan rompit la paix et envoya trois armées contre Gonstantinople.
L'empereur comprit que la dernière heure de son règne était arrivée et qu'il ne lui restait plus ((u'à mourir ; il voulut toutefois donner au monde un grand exemple, et "s'apprêta à une résistance vigourouKe. Pai ses ordres, on remplit de vivres et de munitions des magasins immenses; deux mille Génois, com-
1 mandés par le brave Justiniani, furent appelés au secours de la capitale, et formèrent avec huit ou neuf mille hommes recrutés dans le peuple, un corps d'élite qui fit des prodiges de valeur. Mohammed II
^ n'avait pas moins de quatre cent mille soldats ])iiui
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IlISTdlRK 1>KS PAPES
assiéger CAinstanlinoplc ; il alta(iua d'aboiil la jioilf lie Saint- iloiuain avec îles eanons île i;ros calilirc, et foudroyacette partielle la ville pendant neuf jouis; ensuite, coiuuie ses elVoi ts étaient impuissants pour entamer la tour de Siiint-Romain, il éleva une autre tour de bois pour la battre en ruine et pour protéger ses mineurs.
Mais l'intréiide Diacosès ne lui donna pas le temps de faire jouer ses batteries; il se mit à la tète d'un corps de troupes, incendia la tour, éventa les mines, et refoula les assiégeants jusqu'aux avantpostes de leur camp. 11 semblait que le courage de l'empereur eût décuplé les forces de cette population ; car le jour mènie où les Grecs reniporlaient cette victoire sur leuis ennemis, quatre vaisseaux de leurs alliés traversaient la flotte turque et entraient à pleines voiles dans le port pour ravitailler la place, sans que les vaisseaux ennemis pussent les poursuivre, l'entrée du |)ort ayant été immédiatement fermée avec d'énormes chaînes de fer. Enlin Mohammed conçut (t exécuta en une nuit le dessein gigantesque de faire porter ses vaisseaux par terre jusque dans le port de Gonslantinople; de sorte qu'au point du jour les Grecs apercevant la flotte turque entre les murs de leur ville, perdirent entièrement courage et parlèrent de se rendre. Constantin Dracosès rallérniit encore le courage des siens, repoussa les conseils de la lâcheté et courut aux remparts ; son attitude et le bruit qu'il avait fait répandre adroitement parmi les Turcs, qu'on attendait dans la même journée une flotte amie sous la conduite de Jean Corvin Hunlade, imposa à Mohammed II; et déjà le sultan se préparait à eflectuer sa retraite, lorsqu'un de ses viziis vint se jeter à ses pieds et le supplier de donner un dernier assaut. Il y avait alors cinquante-cinq jouis que durait le siège de Gonstantinople. Le sultan résolut de faire un nouvel effort; tous les derviches et les fakirs parcoururenl les rangs des soldats turcs, exaltèrent leur courage en promettant à ceux qui succomberaient dans la mêlée les joies infinies d'un paradis peuplé de ho.uris, et à ceux qui survivraient le pillage de la ville.
Constantin, de son côté, ne négligea pas l'emploi des momeries religieuses pour exciter le courage de ses soldais; el surmontant les craintes qui l'agitaient, il se rendit avec l'élite de ses guerriers à la cathédrale pour recevoir solennellement la communion ; ensuite il s'élança sur les remparts.
Déjà les Turcs s'avançaient en colonnes serrées pour donner l'assaut; les premiers qui osèrent s'approcher des murailles pour appliquer les échelles furent renversés par les Grecs; ceux parmi les plus intrépides qui arrivèrent jusqu'à la hauteur des remparts furent assommés à coups de haches d'armes; enOn les musulmans à trois reprises différentes avaient tenté inutilement de culbuter les assiégeants, et la victoire semblait devoir rester aux Grecs, lorsque par malheur, au quatrième assaut, Justiniani, le brave capitaine Génois, fut mit hors de combat. Dès ce moment les assiégés perdirent leur énergie , peu à peu la résistance failjlit, l'audace des infidèles s'en accrut, et dans un dernier effort les janissaires forcèrent plusieurs brèches et entrèrent dans la ville en poussant des cris de joie et de fureur. Constantin,
n'écoulant que son courage, rallia autour de lui les débris de ses troupes et chargea encore l'ennemi; mais cet effort désespéré ne put arrêter les terribles janissaires; toute sa vaillante milice tomba sous le cimeterre des musulmans, et lui-môme perdit la vie dans la mêlée. Comme il avait eu soin d'i'ter son manteau de pourpre dans la crainte d'être fait prisonnier, on ne reconnut son cadavre qu'aux aigles d'or qui décoraient ses brodequins. Ainsi périt Constantin Dracosès, le 29 mai 1435, après un règne de trois années et ((uclques mois.
Sans contredit, l'une des causes principales de la ruine de l'empire d'Orient était l'ambition des papes; ces miséraiiles tonsurés avaient sacrifié l'intérêt des nations à leur soif insatiable d'honneurs et de richesses ; et pour arriver à la réalisation de leurs projets de domination universelle, ils avaient suivi une politi((ue exécrable qui devait infailliblement amener la chute du ])uissant empire de Constantin.
Du reste, cette tendance de la cour de Rome s était révélée sous les règnes de Sergius I", de Grégoire II et de leurs successeurs, jusqu'à l'anéantissement de l'exarchat de Ravenne par les Lombards; plus tard, les papes reportèrent sur les Lombards la haine qu'ils avaient pour leurs anciens maîtres, et ils armèrent les Franks contre ceux qu'Us appelaient hypocritement leurs libérateurs; enfin les Franks, à leur tour, après avoir été mis en possession de l'empire d'Occident dans la personne de Charlemagne, sévirent poursuivis par les pontifes comme ennemis de l'Eglise. Sous le règne d'Anastase III, le diadème impérial fut enlevé aux Carlovingiens et donné aux rois de la Saxe. Suivant leur habitude, les papes se servirent de leur influence sur les nouveaux princes pour les armer contre les ennemis du Saint-Siège et pour extorquer de riches dotations; et lorsqu'ils n'eurent plus rien à espérer d'eux, ils entrèrent en lutte avec leurs bienfaiteurs. Il s'ensuivit des guerres terribles entre l'autel et le trône; les papes triomphèrent encore, et la dignité d'empereur d'Occident devint élective.
Ce n'étaient plus les empereurs qui confirmaient les nominations des iiontifes, comme du temps de Charlemagne ou d'Othon le Grand; c'étaient, au contraire, les évèques de Rome qui sanctionnaient les élections des empereurs d'Occident. Aussi la couronne impériale était tombée dans un tel degré d'avilissement, que Clément IV ne put trouver aucun roi de l'Europe qui consenlît à la recevoir, et qu'il fut même obligé de se rejeter sur un prince de la maison de Habsbourg. Un siècle et demi après, le sceptre passa dans la maison d'.\utriche, et le titre d'empereur reprit quelque éclat sous Sigismond.
Albert II, beau-père de ce prince, lui succéda; dans les commencements de son règne il continua les magnifiques projets de réforme civile et religieuse que Sigismond avait entrepris; il fit de nouvelles lois p ur assurer le repos et la liberté des citoyens, et supprima les annales, les réserves, les expectatives, pour affaiblir l'autorité ecclésiastique. Malheureusement, comme il n'est pas au pouvoir d'un homme de résister aux séductions de l'autorité suprême, Albert se repentit bientôt du bien qu'il avait fait, cassa tons ses décrets, et fit peser sur les peuples un joug de fer. Mais bientôt il reçut le juste châtiment de sa
ROIS, REINES, EMPEREURS
CNJl/C
Bajazet fait prisonnier par Tameilan
tyrannie; les cours véhémiqucs ou tribunaux secrets de la .Westplialie, dont la puissance terrible et mystérieuse atteignait tous les ennemis delà liberié, déclarèrent l'empereur coupable de lèse-luuuanité, et détendirent aux peuples de lui prêter assistance; de sorte qu'il se trouva sans moyens de défense pour repousser l'invasion des Turcs, qui étaient descendus jusfpie dans la Hongrie. A la ]ireniière rencontre, le corps d'armée qui lui était resté fidèle fut culbuté par les musulmans; et l'empereur blessé et mourant
fut abandonné dans un petit village, oii il expira 1 ■ 24 octobre 1439.
P^édéric II succéda au prince Albert, et vint sj faire sacrer à .Vix-la-Chapelle par l'arebevêque de Cologne. Toutes les actions de ce règne sont empreintes d'un caractère de lâcheté ou de perfidie qui donne de l'empereur une opinion très- défavorable; toujours battu par ses ennemis ou luuniiié par ses vassaux, il ne montra de l'énergie (pie dans ses tentatives d'usurpation cortre Ladislas, son ] u]iille, <t
IIISTOIUK DES l'Al'KS
l'ontro Albcrl de Haviôir, son goiulre, qu'il voulait ilépouillcr l'un l't l'autre Ji> leurs Etats. Il mourut après avoir rogné cint|uanto-trois années, et laissa son Irîiue à son lils Maxiniilieu l".
En France, les rois continuent à marquer leur passijge dans l'histoire de l'humanité par de nouveaux crimes; toulel'ois cette période du quinzième siècle présente un tait étrange dans la politique des Capets : les rois de cette race, (jui d'abord s'étaient appuyés sur les nobles pour écrasw les peuples, vont s'appuyer à l'avenir sur les communes, sur la plèbe des villes, pour anéantir la puissance féodale, qui luttait sans cesse contre la monarchie.
Les gibets. jus([u'alors le partage presque exclusif des malheureux serfs, se dressent enlin pour les opjiresseurs, et la hache du bourreau abat les tètes des nobles aussi facilement que celles des vilains; la justice de Dieu commençait à s'appesantir sur les puissants, sur les nobles et sur les princes de l'Eglise!
Charles ^'II régnait sur la France, de nom seulement : car l'infàmo Isabeau de Bavière, sa mère, avait vendu le royaume; et Paris, la capitale, obéissait au jeune duc de Bedford, frère du roi anglais Henri V. A cette époque, de lugubre mémoire , les Anglais exerçaient de tels ravages dans les provinces, que les villes étaient devenues des solitudes et les campagnes d'immenses déserts; ils avaient un si grand mépris pour le nouveau roi, qu'ils le nommaient par dérision le roi de Bourges : et en effet Charles VII n'était point fait pour inspirer d'autre sentiment; d'un caractère bas et cruel, de mœurs dépravées, il se montrait en toutes choses le digne fils d'Isabeau de Bavière. Sa femme, Marie d'Anjou, non moins dissolue que lui, recevait dans la couche royale les capitaines illustres du temps, sans que Charles en prît aucun ombrage ; c'était pourlui un moyen facile et peu coûteux de payer les services de guerre dont il n'eût pu s'acquitter autrement. Après tout, la lidélité dans le mariage n'est qu'un préjugé vulgaire dont le Sirène s'inquiétait guère, lui qui osait dire qu'un roi devait faire passer les intérêts de sa couronne avant tous les sentiments.
Il est vrai que Charles VII, le fds incestueux de la reine Isabeau et du duc d'Orléans, frère de Cliarles VI, ne devait pas regarder comme un incident fâcheux l'introduction des bâtards dans la famille régnante. Il couvrit et approuva les désordres de sa femme.
Pendant le cours de sa vie, ce prince se montra constamment allié perfide, ennemi lâche, tyran insupportable, et mérita d'être placé parmi les plus mauvais rois. L'auréole de gloire dont quelques historiens ont environné son nom appartient à ses généraux et surtout à .Tehanne la Pucelle. Cette fille était née, suivant les chroniques du temps, au village de Domremy , situé entre Neufchâteau et Vaucouleurs, dans un riant vallon arrosé par la Meuse; ses jiarents étaient de simples cultivateurs qui possédaient pour toutes richesses quelques brebis et un champ. Dans sa première enfance , Jehanne Darc semblait déjà marquée du doigt de Dieu, disent ses biographes ; et entre autres prodiges, ils racontent que les oiseaux du ciel venaient se poser sur les épaules de la jeune bergère et manger dans sa main lorsqu'elle les appelait. Tous les auteurs conviennent qu'elle fut élevée comme on l'était à cette époque
dans les villages, c\ ([u'elle ne savait ni lire ni écrire; cette ojiinion se trouve confirmée par des lettres authentiques ([u'elle a dictées, et où l'on trouve en tète ])our suscription une ou deux croix mal formées qu'elle apposait au lieu de signature. Jehanne, ajoutent les chroniqueurs, accompagnait son père et ses frères aux champs et se livrait avec eux aux occupations rusliipies; en été, elle sarclait les mau-» vaises herbes, brisait les mottes de terre, et ramassait les épis au temps de la moisson ; dans l'hiver, les soins du ménage la retenaient à l'habitation paternelle ; alors elle s'occupait à coudre ou à filer le chanvre, et le soir elle récitait à haute voix les prières que sa vieille mère lui avait enseignées.
Ces détails d'une vie pastorale et religieuse ne remplissaient pas tous les instants de la vie de Jehanne, dit Edmond Riclier; la jeune fille se rendait mystérieusement chaque dimanche à une chapelle située à une demi-heure du chemin de Domremy, au-dessus d'une forêt appelée le Bois-Chenu, près de la route qui mène à Neufchàleau , pour l'aire ses dévotions. A côté de cette chapelle s'élevait un vieux hêtre, que les gens du pays nommaient Beau-mai, l'arbre des dames, ou l'arbre des fées, et où la marraine de Jehanne, qui était une bonne et vertueuse femme, prétendait avoir vu les fées former des danses. Quelcjucfois la jeune bergère y conduisait ses compagnes et faisait avec elles des guirlandes de Qcurs qu'elles suspendaient à une statue de la Vierge placée dans la chapelle. Un jour, Jehanne s'endormit, el il lui sembla voir en songe un ange qui lui commandait de quitter ses brebis et la quenouille, pour revêtir la cuirasse et marcher contre les ennemis de la France. A son réveil, elle reprit toute jiensive le chemin du village; mais elle écarta bientôt ces idées étranges. Peu de jours après, la môme vision se renouvela, et successivement toutes les nuits elle vit des personnages merveilleux, conduits par l'archange saint Michel, qui venaient lui annoncer qu'elle avait été choisie par Dieu pour sauver la France. D'autres fois, elle entendait les voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite, qui lui parlaient en français et lui ordonnaient de se rendre auprès de Robert de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, pour qu'il l'envoyât au roi de France. Jehanne obéit enfin aux ordres qu'elle recevait des esprits invisibles et vint à \in\couleurs. liOrsque le capitaine Robert de Baudricourt eut écouté les confidences de la jeune villageoise, il lui répondit par des sarcasmes, l'appela insensée et la congédia. Sans être découragée par une semblalile réception, Jehanne se présenta quelques jours après chez le gouverneur et renouvela sa demande d'être menée au roi; sur son refus, elle lui déclara qu'elle ferait le voyage seule et à pied, dûtelle user ses jambes jusqu'aux genoux, parce que Dieu l'avait choisie pour délivrer le royaume. « J'aimerais mieux, ajoutait Jehanne en versant des larmes, rester auprès de ma pauvre mère ; mais il faut que j'aille parce que mes voix l'ordonnent. » Enfin, la candeur de son visage, la na'iveté de ses expressions, la persévérance de ses démarches , agirent puissamment sur l'esprit de Robert de Baudricourt, et il se décida à la faire conduire à la cour du roi Charles, m Ghinon, en disant : « Advienne <\\n' pourra' »
iU)lS, REINES, EMPEREURS
Il esl dillicile de concevoir aujourd'liui coinmenl hi pensée de sauver la France est venue précisément à une jeune lille simple et candide, et l'on a peine à croire aux prodiges de celle héroïne. Cependant, si l'on se reporte à ces époques de luîtes et de combats continuels, on comprendra que la passion de la guerre, qui était dans tous les cœurs, ail pu exalter une imagination ardente, nourrie de superstitions religieuses, et transformer Jehanne la villageoise en guerrière intréjjide.
Arrivée à Ciiinon , la Pucelle fut présentée à la cour sous le costume d'une bergerelle, dit le seigneur de Gaucourt; quoiqu'elle n'eût jamais vu le roi et qu'il eîit changé de vêtements avec un de ses officiers, la jeune fille vint droit à lui, et, s' agenouillant selon l'usage, elle lui embrassa les jambes en disant : « Dieu vous donne bonne vie, gentil roi. — Je ne suis point le roi, répliqua Charles; c'est le seigneur que vous voyez sur son trône. — Non, repartit la jeune inspirée, c'est vous que Dieu m'ordonne de secourir; j'ai mission de notre divin Maître de faire lever le siège d'Orléans et de vous mener à Reims. Donnez -moi des armes et des soldats, n
Plusieurs courtisans refusèrent de croire à la mission de Jehanne, d'autres la déclarèrent sorcière; et, dans ce conflit d'opinions diverses, il fut décidé qu'on la ferait examiner sur sa foi et sur ses visions par des docteurs ecclésiastiques. La jeune villageoise fut donc conduite à Poitiers , devant une assemblée de prêtres, et soumise à de minutieux interrogatoires; entre autres questions absurdes, un chanoine qui était Limousin lui ayant demandé quel était l'idiome dans lequel s'exprimaient les esprits invisibles, elle lui répondit vivement : «Dans un idiome meilleur que le vôtre, mon Père. »
Jehanne, victorieuse de toutes ces ridicules épreuves, en eut à subir une dernière qui ne fut pas la moins humiliante, celle de sa virginité. La reine elle-même, l'impudique Marie d'Anjou , procéda avec des matrones il l'examen, et vint annoncer à la cour assemblée que la jeune villageoise était une sainte pucelle. Gharh'S lui donna alors un état de maison comme à un chef de guerre et l'arma chevalier; sa bannière représentait un champ blanc semé de fleurs de lis, sur lequel on avait brodé la figure en pied du Sauveur tenant un globe à la niam, et ayant de chaque côté deux anges à genoux; sur le revers on avait écrit les mots : « Jésus-Maria. »
Pour son coup d'essai dans la carrière militaire, la Pucelle força les retranchements des Anglais qui assiégeaint Orléans, et fit entrer un convoi de vivres dans la place; ce secours était d'autant plus important que la ville se trouvait réduite aux dernières extrémités, et que sa perte ciît entraîné infailliblemen la ruine de toutes les places qui tenaient encore pour le roi. Ce beau fait d'armes ne coûta pas un seul soldat à Jelianne ; soit que les Anglais eussent Subi les impressions superstitieuses qui attribuaient à la Pucelle un ])ouvoir magique ; soit qu'ils préférassent voir l'élite des capitaines français se renfermer dans Orléans pour en finir d'un seul coup avec eux, toujours est-il ([u'ils laissèrent forcer leurs retranchements par la jeune héroïne, qui marchait à la tète de six mille guerriers. Jehanne fit son entrée
dans Orléans le 30 avril 1429, montée sur un magnifi(pio cheval blanc, et escortée par le chevalier de la Ilire, par Ambroise de Lore, par les maréchaux de Sainte-Sévère et de Rayz, ])ar l'amiral de Culan, ])ar le seigneur de Gaucourt, et par une loule d'autres chefs illustres.
Trois jours après son arrivée, la Pucelle fit une sortie avec les troupes , et dirigea ratta(|ue contre les .\nglais avec tant de bravoure et d'iiabileté, que les ennemis furent obligés de se repliei' derrière leurs lignes de défense, yuoique Jehanne servit de point de mire aux arbalétriers anglais, il semblait qu'elle ne soupçonnât pas même le danger qu'elle courait, et dans son noble enthousiasme elle se jetait dans le plus fort de la mêlée, criant aux siens : « Que chacun eût bon cœur et bonne espérance en Dieu, attendu que le temps approchait où les ennemis devaient être vaincus. » En efl'et, après cinq jours de combats acharnés, la Pucelle emporta les bastilles et les boulevards élevés par "les Anglais, et les contraignit à lever le siège. Cet événement eut lieu le 8 mai 1429.
Ainsi se trouva délivrée par Jehanne la Pucelle cette ville bloquée par une armée formidable, et qui depuis sept mois entiers défiait les efforts réunis des meilleurs capitaines du temps. Le duc d'Alençon, qui n'avait pu prendre part à ces combats, mais qui avait visité les ruines des redoutes anglaises quelques jours après la levée du siège , affirma qu'elles avaient été prises par une permission toute particulière de Dieu et non par la force des armes. La première partie de la mission de la Pucelle se trouvait remplie, la délivrance d'Orléans ; il lui restait encore à conduire le roi dans la ville de Reims pour son sacre ; le lâche monarque , qui redoutait pour sa personne les chances d'une entreprise aussi audacieuse, refusa de quitter son château de Chinon et la belle Agnès Sorel, et fit répondre à Jehanne qu'il ne se mettrait en route qu'après l'expulsion des Anglais des places qu'ils occupaient sur les rives de la Loire. En quinze jours, la Pucelle enleva les villes de Meaux, de Jargeau, de Beaugency, et conduisit son armée victorieuse dans les plaines de Patay, où le comte de Salisbury était campé avec les nouvelles troupes qui lui avaient été envoyées pour consommer l'invasion de la France. Malgré l'ascendant qu'exerçait l'héroïne sur les soldats, le comte de Richement, qui commandait l'armée, hésitait à attaijuer en bataille rangée des troupes supérieures en nombre aux siennes, et voulait qu'on se contentât de harceler l'ennemi: «Non, non, s'écria la Pucelle, qu'on aille hardiment contre les Anglais; ils seront vaincus, car Dieu nous a envoyés pour les exterminer. » En effet, les Français remportèrent une éclatante victoire, et s'emjiarèrent sans coup férir des villes d',\uxerre., de Troyes, de Cliâlons, et en dernier lieu de Reims, où Charles \\l se rendit le 1 7 juillet 1429, pour être sacré roi de France, ainsi que le lui avait annoncé Jehanne la Pucelle.
Pendant cette cérémonie imposante, l'iu'roïne se tenait à la droite de l'autel, son étendard à la main, et conservait l'altitude d'une humide villageoise. Lorsque le prince eut reçu l'huile sacrée sur le front, elle s'approcha de son trône, et embrassa ses genoux
HISTOIUi: DES PAPES
en versant dos larmes : <> Gentil roi, lui dit-elle, maintenint es-t accomplie la volonté de Dieu, et ma mission est finie ; laissez-moi retourner près de mon père et de mes frères. » Le monarque égoïste, qui ne voulait pas se priver d'un tel appui, prétendit que If royaume avait encore besoin d'elle , et refusa de la laisser partir. Jehanne resta à l'armée pour obéir au roi, mais à partir de ce jour conimeni;a à baisser le saint enthousiasme qui l'avait renduesi redoutable. Néanmoins la terreur qu'inspirait son nom suffit pour lui soumettre Laon, Neufcliàtel,Crespy, Compiègne,la Ferté- Milon, Cliâteau-Tliierry ; les Fran(;ais remportèrent encore la bataille de Mont-Piloer, près de Senlis, s'emparèrent de Saint-PierrelelNIoustier, et taillèrent en pièces les troupes du célèbre Frani|uet d'Arias.
Enlin le terme des triomphes de Jehanne était arrivé; dans une sortie qu'elle commanda sous les murs de Compiègne , la Pucelle fut trahie par les nobles , devenus jaloux de sa gloire ; presque seule, acculée entre la rivière et les fossés du boulevard devant
Jehanne la pucelle devant l'arbre des Dames à Domrémy
les murs de la place, obligée de lutter contre une multitude d'assaillants, elle était parvenue à se frayer un chemin avec sa hache d'armes jusqu'aux boulevards du pont; mais arrivée là, l'infortunée vit qu'elle était lâchement sacrifiée par ces nobles qu'elle avait sauvés de l'opprobre. Guillaume de Piavy, gouverneur de Compiègne, avait fait fermer les ponts-levis sur l'héroïne.
Du haut des remparts, les citoyens, qui voyaient les efforts de la Pucelle, descendirent aussitôt pour
lui porter secours; malheureusement ils ne purent briser les portes de fer; et alors se consomma sous leurs yeux un des plus lâches attentats que nous aient conservés les annales de la noblesse française, si fécondes en traits de félonie et de couardise. Jehanne^ épuisée de fatigue et non vaincue, cessa de se dé fendre et tomba au pouvoir de Lionel, bâtard de Vendôme, qui la remit à Jean de Luxembourg, général en chef des Bourguignons ; toutefois Dieu ne permit pas que le trailie qui avait vendu la libéra-
ROIS, REINES, EMPEREURS
trice du peuple , l'exécrable Guillaume de Flavy, reçût la récompense de sa trahison; le lendemain, sa l'emrae luit lit couper le cou par son barbier ; et comme la mort ne ■venait pas assez vite au gré de son impatience, elle-même ouvrit la plaie avec ses ongles.
Dès que les Anglais eurent connaissance de cette cajjture importante , ils sont^èrent à l'enlever aux Bourguignons, pour éviter qu'ils ne traitassent de sa rançon avec le roi de France, et afin de pouvoir exercer sur elle l'épouvantable vengeance qu'ils avaient juré d'en tirer, celle de la l'aire brûler vive comme coupable de maléfices et de sortilèges.
Ne pouvant exécuter seuls cet horrilile complot, ils s'adjoignirent l'homme qui convenait le mieux à de pareilles exécutions, Pierre Gauclion, évèque de Beauvais. A l'instigation du roi d'Angleterre, ce prélat écrivit au duc de Bourgogne que Jehanne ayant été prise dans son diocèse, il exigeait, on vertu de son autorité ecclésiasti(jue, qu'on la lui livrât, comme ln-rétique et magicienne, sous jjeine d'anathème et d'interdit, afin qu'il instruisit son procèsetla l'itmonter sur le bûcher comme sorcière.
Dans Paris, les prêtres, qui étaient fous vendus aux .\nglais, allumèrent des feux de joie, et chantèrent un Te Deum dans la basilique de Noire-Dame, en réjouissance de la captivité de Jehanne ; les membres de l'Université eux-mêmes, tant était grande l'influence du clergé, adressèrent des représentations à Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et lui persuadèrent que la loi catholique serait en péril si la Pucelle n'était point condamnée au supplice du léu, et si elle n'était point
Entrée de Jehanne Darc à Orléans
remise à l'évèque île lîeaiivais, son jupo iialmol. PliililHie le Bon hésitait encore à livrer sa prisonnière, lorsque Pierre Ckiuchon se iléciJa à soiuiuer le duc d'avoir à lui remeltro la Pucelle moyennant le payement dune rançon de dix mille livres, ainsi i]ue le portait son traité avec le roi d Angleterre, par lequel Henri VI s'était réservé le droit de racheter à ce ])rix tous les prisonniers faits à la guerre, fût-ce le roi Charles»\'II lui-même.
Pendant ces pourparlers , le monarque français continuait ses débauches avec Airnès Sorel, sans s'inquiéter du sort de sa libératrice. Eiilin Jehannu l'ut livrée à l'évèque de IJeauvais , conduite à l\o\u'n , dans la grosse tour du château, et attachée dans une cage en fer, tant on redoutait ([u'elle échappât à ses gardiens. Jean de Luxembourg, qui avait vendu la Pucelle, vint la voir un jour dans sa jjrison, et lui annonça ironiquement qu'il voulait la racheter. « Non, seigneur, répondit l'infortunée Jehanne, vous ne venez pas à moi avec de telles intentions; je sais bien que TOUS m'avez vendue pour de l'or aux Anglais, et qu'ils espèrent après ma mort asservir la France ; mais fussent-ils encore sur le sol de ma patrie des millions, ils seront tous chassés du royaume comme des chiens. »
Jehanne s'exprimait de la sorte eu présence de plusieurs seigneurs qui accompagnaient Jean de Luxembourg. L'un d'eux eut la lâcheté de tirer sa dague pour en frapper la jeune fille ; et sans aucun doute il ciJt exécuté cet assassinat, s'il n'en eût été empêché par le comte de Warwick. Enfin le procès de i'héro'ine commença sous la présidence de l'évèque Cauclion, qui était vendu aux Anglais. Le tribunal appelé à la juger était composé de six docteurs de l'Université de Paris, du vicaire de l'Inquisition, de plusieurs assesseurs, de trois notaires apostoliques et du promoteur Jean d'Estivet. C'était chose si connue que les membres de ce conseil étaient payés par les ennemis, que ceux-ci ne manquaient pas de dire, lorsqu'ils étaient mécontents de la tournure des interrogatoires, q .e les maîtres et les clercs ne gagnaient pas leur argent. On suivit dans la marche du procès tantôt les formes de l'Inquisition, tantôt les formes des procédures ordinaires, parce cpi'il ne s'agissait au fond ni de venger la religion, ni de détruire une hérésie dangereuse, mais simplement de sacrifier une des plus nobles gloires de la P'rance à la haine jalouse de l'Angleterre.
Nous n'entrerons pas dans les détails obscènes des nouvelles épreuves auxquelles ses ennemis soumirent Jehanne pour constater sa virginité, et que présida la duchesse de Bedford; nous citerons seulement quelques-unes de ses réponses aux interrogatoires qu'on lui fit subir, a Que préfériez-vous dans les combats, lui demanda Pierre Cauchon, votre étendard ou votre épée? — Beaucoup plus mon étendard, répondit Jehanne, parce que je le portais moi-même quand j'attaquais les ennemis, et alors je ne tuais personne. — Ne disiez-vous pas à vos soldats d'être sans crainte, que vous aviez le pouvoir de détourner les flèches des Anglais? — Non, je leur disais que les hommes ne doivent point redouter la mort pour sauver la patrie. — Ne vous êtes-vous pas trouvée en des lieux oii des Anglais prisonniers avaient été mas-
sacrés? — Eh, mon Dieu ! ipii do nous n'a pas vu les horreurs de la guerre? De si tristes choses, il faut parler avec honte et à voix basse. — Dieu haitil les Anglais? — Religieusement parlant, je n'en sais rien; mais je sais bien qu'ils seront tous chassés de France, excepté ceux qui y mourront. »
Dans tout le cours de cette alTreuso ])rocédure, les juges ne lui épargnèrent aucun outrage, et jusque dans sa prison elle fut exposée aux violences impudiques des nobles anglais qui étaient chargés de sa garde. Eu dépit de leurs menées et de leurs intrigues, les ennemis de Jehanne n'étaient parvenus cependant ([u'à la faire condamner à une prison perpétuelle, attendu qu'elle avait signé une abjuration de sortilège. Comme cet arrêt ne satisfaisait pas la vengeance des Anglais, le comte de Warwick convoqua de nouveau h tribunal, fit recommencer les procédures contre Jehanne, sous prétexte que la Pucelle avait repris ses habits d'homme, au mépris de ses engagements ; ce qu'elle avait fait en réalité, pour mieux défendre sa pudeur contre les soldats qui entraient de jour et de nuit dans son cachot. A prix d'or il acheta la conscience des juges, et le 28 mai 1431 l'infortunée Jehanne fut déclarée hérétique relapse, et condamnée à être brûlée vive.
Deux jours après, c'est-à-dire le 30 mai, on dressa un bûcher sur la place du Vieux-Marché de Rouen, vis-à-vis deux estrades destinées aux juges, aux assesseurs et aux évêques : à midi, Jehanne sortit de sa prison, accompagnée de l'appariteur Massieu et d'un prêtre nommé Martin l'Advenu, tous deux chargés de la réconforter au supplice ; elle prit place sur un quadrige, couverte d'une longue robe de deuil, et coiffée de la mitre de l'Inquisition, où étaient écrits les mots d'apostate, d'hérétique et de sorcière. Ce char funèbre était entouré de prêtres, de moines, et de plus de huit cents hommes de guerre armés de haches, de glaives et de lances.
Arrivée au lieu du supplice, la Pucelle monta sur le bûcher, et l'évèque de Beauvais lui lut à haute voix la sentence qui la condamnait à être brûlée vive; elle écouta la lecture de son arrêt sans faire paraître la plus légère marque d'émotion, et se contenta de demander un crucifix qu'elle appuya sur ses lèvres, et qu'elle tint entre ses bras tout le temps que Jean Massieu la prépara à mourir. Quelques Anglais, ennuyés d'attendre la représentation de cet horrible drame, ou trouvant que l'ecclésiastique n'allait pas assez vite au gré de leur impatience, lui crièrent : « Eh bien ! prêtre de malheur, as-tu donc juré de nous faire dîner ici? Allons, bourreau, fais ton office! » Le prêtre descendit alors du bûcher, l'exécuteur des hautes œuvres attacha Jehanne au poteau avec une chaîne de fer; à ce moment, l'évèque de Beauvais descendit de son siège à la tête du clergé, fit le tour du bûcher et y mit le feu lui-même. « Hélas ! s'écria l'infortunée , que vous ai-je fait , évêque Cauchon, pour me traiter si cri,ellement? Rouen, malheureuse ville, j'ai bien peur que tu n'aies à souffrir de ma mort I » Ce furent les dernières paroles qu'on entendit ; les flammes, s'élevant de quatre côtés à la fois, la cachèrent sous un voile de fumée, et son âme s'envola dans l'éfernité.
Pendant que Jehanne la Pucelle expirait sur un
ROIS, REINES, EMPEREURS
Lùcher ;i Tàge de vingt et un ans, l'assassin du duc de Bourgogne , le bâtard d'isabeau de Bavière , Charles VII enfin, celui qui devait sa couronne à l'héroïne de la France, consumait ses jours dans la mollesse et dans les débauches, sans s'inquiéter du sort de la villageoise de Domreray. Il laissa instruire son procès pendant une année entière, sans tenter le moindre effort pour la sauver, sans même faire aucune ouverture pour la racheter, ni aucune menace pour empèciier ((u'on la condamnât à mort. N'est ce pas la coutume des rois et des piinces de payer le dévouement par l'ingratitude? Qu'importait à Charles VII l'existence d'une fille du peuple? Tout le bien qu'il attendait d'elle se trouvait accompli; l'impulsion était donnée, il recueillait les fruits de la victoire sans avoir à récompenser l'instrument dont il s'était servi.
Ainsi que la Pucelle l'avait prédit, les Français remportèrent d'éclatants succès sur leurs ennemis, reprirent Paris, et enfin cliassèrent pour toujours les Anglais du territoire.
Quelques historieuvs ont exalté la mémoire de Charles VII à cause des événements importants qui eurent lieu sous son règne, sans se rendre compte qu'il dut ces iieureux résultats à d'habiles généraux et surtout à l'héroïque Jehanne Darc, car il ne fit jamais rien par lui-même de grand ni d'utile pour ses peuples.
Après la mort d'Agnès Sorel, que le dauphin avait empoisonnée, Cliarles, ne pouvant changer ses habitudes molles et efl'éminées, prit pour nouvelle maîtresse la baronne de Villequier, nièce d'.\gnès, qui pilla les trésors de l'État, disposa des emplois et des bénéfices, et fit tout ce que les prostituées royales^ ont l'habitude de faire.
Le dauphin, impatient de régner, se révolta alors contre son père; et sous prétexte du bien public, il forma une ligue avec les plus puissants seigneurs, et couvrit les provinces d'incendies et de massacres. Ce monstre préludait ainsi aux crimes qu'il méditait, et faisait présager ce que serait un jour le dauphin devenu Louis XI.
Une paix apparente succéda aux tourmentes des guerres civiles, et le fils rentra en grâce auprès du père. Mais Charles VII ayant eu connaissance d'un projet d'empoisonnement dont il devait être victime, préféra se laisser mourir de faim plutôt que d'être empoisonné par son fils. Charles VII expira le 22 juillet UGl, à l'âge de cinquante-huit ans.
Sous son règne, en l'i'iO, Jean de Cmttemljerg, aidé de Jean Fauste et de Pierre Schœffer, avait découvert l'imprimerie, celte rédemption intellectuelle du genre humain. Dès l'an 1450, après plusieurs essais, ils avaient fait des ouvrages entiers ; d'abord en se servant de ])lanches fixes, ensuite avec des caractères mobiles de bois, et enfin avec des caractères de fonte qu'inventa Sciio'fi'er.
Louis XI le parricide prit en main les rênes du gouvernement le jour même de la mort de son père. C'était déjà un tigre pour la cruauté, dit l'historien NicoUe Gilles: ni femme, ni enfants, ni maîtresses ne pouvaient donner une émotion de tendresse à cette âme profondément atroce. Le P. Daniel, un jésuite, qui ne peut être suspecté de partialité contre
les rois, parle également de Louis XI en termes très-sévères et même irrévérencieux.
« Sa prudence, dit -il, n'était qu'une basse finesse qui fut constamment |)réjudiciahle à la France, parce que tous ceux qui traitaient avec le roi savaient qu'il cherchait à les tromper. Il est vrai que nul ne le surpassait dans l'art de dissimuler; mais il attachait trop d'importance à ses fourberies, et il mettait trop souvent en usage sa maxime favorite : Dissimuler c'est régner. Sa politique consistait à manquer de foi, à violei' les traités les jtlus solennels, à préférer ses intérêts à l'honneur, et à se ravaler jusqu'à la plus ignominieuse bassesse lorsque les circonstances l'exigeaient. Voilà toutes les quahtés qui ont fait regarder Louis XI comme le plus habile politique de son siècle. »
Quelques historiens prétendent, mais à tort, qu'il était d'une ignorance extrême; Jean Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine; Philippe de Coraines, dans ses Mémoires; Jean de Troyes et Monstrelet, affirment au contraire que Louis XI avait fait de bonnes études pendant son si'Jour à Genape, près de Philippe de Bourgogne; ils disent qu'il connaissait à fond la langue latine et les mathématiques, qu'il avait appris l'astronomie avec Jehan CoUéraan ; ils lui attribuent même deux ouvrages, les Cent Nouvelles nouvelles et le Rosier des guerres, qui est Wrminé par une Histoire de France qu'il dédia à son fils. Il est donc constantque ce prince avait développé par l'éducation ces facultés intellectuelles qui ont fait de lui le plus exécrable des rois.
Peifide, despote, cruel, avare et superstitieux, Louis XI passa une grande partie de son règne entouré de bourreaux ou d'astrologues ; d'une énergie sauvage dans le crime et d'un caractère faible dans les actions ordinaires de la vie, il commandait des assassinats et en demandait ensuite pardon à une Vierge de plomb attachée à son bonnet. On conserve encore à la Bibliothèque un énorme volume in-folio qui contient les récépissés des offrandes qu'il faisait porter à toutes les églises où l'on invoquait quelque saint pour la guérison de ses maladies et pour la rémission de ses péchés.
Ses guerres avec les grands suzerains ses anciens alliés témoignent de son ingratitude pour ceux qui l'avaient fidèlement servi ; la violation des traités de Conflans, de Bouvines, d'Amiens, de Vervins, et la rupture de la trêve de Londres, sont autant de preuves de son caractère fourbe et hypocrite. « X ces défauts, déjà si grands pour un roi, dit Monstrelet, il joignait un amour immodéré de pouvoir, si bien que peu de jours après son avènement, il fit abattre dans toute l'île de France les bêtes fauves et les oiseaux chez les nobles et chez les vilains, sans qu'il en fût épargné aucun, afin que nul ne chassât à courre ou au vol, cxceiité lui, qui éprouvait un trèsgrand ])laisir à tuer les animaux de sa main. » Il était jaloux à tel point de son autorité, qu'étant malade, et après un accès de délire pendant lequel ses officiers avaient eu beaucoup de [)eine à 1 empêcher de se précipiter j)ar les fenêli'es de son ]ialais, il voulut les faire tous décapiter parce (pi'ils avaient porté la main sur lui ; cependant il leur fil grâce de la vie à cause de l'intention, et se contenta de les exiler de la cour.
Louis XI no prenait l'avis de personne pour i,'ouverncr le royaume. i> Tout mon conseil est dans nui tête, 01 je n'ai rien à faire de vos doléances, >> répondait-il à ceux qui lui adressaient quel([ucs remontrances. Semblable à un lif^re altéré de sang, jamais il ne marchait (pi'escorté de ses bourreaux et accompagné du célèbre Tristan l'Hermile, l'exécuteur dus hautes œuvres. Le nombre des victimes qu'il fit empoisonner, pendre ou décapiter, est incalculable ; Aiinès Sorel, la maîtresse de son père, le duc de Guyenne, son propre frère, la dame de Montsoreau, concubine de ce dernier, périrent empoisonnés par son ordre; le duc d'Alençon et le duc de Nemours furent exécutes en place publique ; le comte d'Armag;nac fut traitrcusement assassiné; enfin, tous les nobles qui lui portaient quelque ombrage vinrent expier dans les ca<,'es de fer de la Bastille le tort d'avoir dt'plu au maître. Louis XI ne se contenta ])as d'abattre les puissants; et pour que le peuple n'eût pas à se plaindre d'être oublié du monarque, il fit décapiter cent bourgeois de Reims pris au hasard, fit mettre le feu à la ville de Tournai, et commanda le sac de la ville d'Arras.
Sous son règne, ajoute Jean de Troyes, ni bourgeois ni prince ne pouvait être sûr de son existence; car sous le plus léger soupçon, le tyran faisait enlever ses ennemis pendant la nuit, et ils disparaissaient pour toujours dans les cachots ou dans les oubliettes de ses forteresses.
Son avarice était tellement sordide, que malgié qu'il eût des trésors entassés dans les caves de ses palais, il portait des vêtements troués. Bordin nous apprend qu'on trouva à la chambre des comptes une note portant la dépense de 20 sous pour deux manches neuves mises au vieux pourpoint de Louis XI, et un autre article de 15 deniers, provenant de l'achat d'une boîte de graisse pour conserver ses bottes. Voici une liste fort curieuse des différents serviteurs qui étaient attachés à sa personne, avec l'indication du traitement Cfu'ils recevaient :
« Deux cliajjelains, à 10 livres par mois.
« Un clerc de chapelle, à 5 livres.
« Un valet de chambre, à 90 livres par an.
« Quatre écuyers de cuisine, à 620 livres par an.
« Un cuisinier, à 10 livres par mois.
" Deux galopms de cuisine, à 8 livres par mois.
« Un hasteur, un potager, un saucier, un sommelier d'armures et deux valets de sommiers, à 10 livres par mois chacun.
« Un porteur, un pâtissier, un boulanger et deux charretiers, à 60 livres par an chacun.
« Un palefrenier et ses deux aides, à 24 livres par mois.
'< Un maréchal de forge, à 600 livres par an.
'■ Un maître de la chambre des deniers du roi, à 1200 livres par an.
« Un conlrôleur, à 500 livres. »
L'état de la dépense marque 50 sous pour les robes des valets, et 12 livres pour les manteaux des clercs, notaires et secrétaires royaux. Enlin, la dépense totale de la maison royale ne s'élevait qu'au chiffre de 37 000 livres.
Quelque avare que fût Louis XI, il savait dépenser l'argent pour enrôler des Suisses et des Ecossais,
aliii de s'en servir contre son peuple ; il savait encore lu dépenser pour payer des trahisons et se défaire de ses ennemis. Ainsi, la politique si vantée du souverain se réduisait à |)ressurer les peuples pour en obtenir les moyens de payer des assassins ou des séides. Lui-même en fournit la preuve dans un discours qu'il prononça devant les étals-généraux de Tours.
« Un roi, dit-il aux assistants, ressemble à un propriétaire qui posséderait de inagnin([ues jardins remplis de beaux arbres portant de bons fruits; si ses terres sont bien cultivées, elles lui rapporteront de grands ])rolits; s'il laisse croître au contraire de mauvaises herbes, des ronces, des orties et des épines, il doit s'attendre à voir ses champs dépérir. De même, le roi doit se débarrasser de ceux qui gênent la marche de son gouvernement, afin de pouvoir tailler son royaume comme il lui convient et accumuler des trésors dans son épargne. »
Si l'on analyse l'une après l'autie toules les actions de ce prince, on verra constamment percer ce caractère perfide et sanguinaire iju'il semblait tenir de son aïeule Isabeau de Bavière.
Ce fut lui qui le premier se fit appeler Majesté, titre qui n'avait jamais été pris par les rois de France.
Lorsqu'il se rendit à Reiras pour se faire sacrer, Louis XI avait eu soin de n'admettre dans son cortège qu'un très- petit nombre de seigneurs, afin de n'avoir pas à faire quelque serment f|ui eût arrêté les projets de vengeance qu'il méditait. Il ne put empêcher toutefois que Philippe le Bon, qui, en sa qualité de pair du royaume, assistait à la cérémonie, se jetât à ses pieds pour le supplier de pardonner aux serviteurs de son père qui avaient eu le malheur de lui déplaire pendant qu'il était dauphin. Louis XI promit de faire grâce à ses ennemis, excepté à sept personnes qu'il ne nomma point, afin de tenir dans une perpétuelle appréhension ceux qui l'avaient offensé. Il commença par frapper les capitaines dont il redoutait les talents; les Dunois, les la Trémouille, les Brézé, les Ghabannes. furent destitués de leurs emplois et renvoyés dans leurs terres, comme suspects de n'avoir aucun attachement pour sa personne. Il déposa le chancelier des Ursins, l'amiral, le grand chambellan, les maréchaux de France, les officiers civils et militaires, et les principaux directeurs des finances; enfin, dans sa haine pour les grands vassaux, il les chassa tous de sa cour, et éleva aux plus hautes dignités des hommes obscurs qui l'avaient aidé dans ses intrigues ou dans ses complots contre son père. Son barbier devint ambassadeur, son tailleur fut nommé héraut d'armes, et son médecin remplit les fonctions de chancelier.
Quoiqu'il prît ses ministres dans les rangs du peuple, Louis XI n'en avait point pour cela plus d'attachement pour ses sujets, comme il parut du reste par l'accroissement des impôts. Les habitants de Reims, qui avaient été témoins, lors du sacre du roi, du serment qu'il avait fait d'alléger les provinces, éprouvèrent une telle indignation en apprenant qu'il avait triplé les gabelles de la ville, qu'ils se soulevèrent contre les agents du fisc et en massacrèrent quelques-uns. Louis XI, qu'une semblable révolte contrariait d'autant plus qu'elle menaçait ses plus cher» intérêts, prit aussitôt des mesures pour soumettre
Jehanne Darc, irat.ie, livrée par les nobles, condamnée par les prêtres, abandonnée par le roi, est brûlée sut
los insurgOs; par ses ordres, une Irouiie de soldats déiiuisos en paysans pénétrèrent dans la ville et s'en emiiarèivnt; le chef de la rébellion fut écartelc eu place publique, cent des notables bouri;eois furent décapités, et la tranquillité fut rétablie. Le même expédient fut employé dans les villes d'Angers, d'Alon- 1,'on, d'Anrillac, où s'étaient manifestés des troubles semblables; et pour enlever aux autres cités la fantaisie de se révolter, Sa Majesté doubla les im])ôls des provinces insurgées et les couvrit de soldats.
Avec l'or du peuple, Louis XI leva des troupes pour attaquer les grands vassaux; d'abord il jugea prudent de les ruiner avant de les combattre, et il établit sur leurs domaines les mêmes gabelles que sur ses propres Etats; ensuite il envahit les teries de François II, duc de Bretagne ; il obligea ce prince à ne plus s'intituler duc par la giàce de Dieu, à ne point battre monnaie eu son nom, à ne faire aucune levée d'hommes sans son autorisation, et à n'exiger aucun serment de ses sujets. François, qui n'était pas préparé à la guerre, l'ut contraint d'en passer par toutes ces conditions humiliantes pour sauver son duché; mais en secret il forma des intrigues, se lia avec la plupart des grands vassaux, leur fit comprcndie i[ue s'ils ne prévenaient l'ennemi commun, tous deviendraient successivement ses victimes. Il parvint ainsi à former une ligue redoutable dans laquelle se trouvaient les ducs de Lorraine, de Calabre, de Bourbon, de Nemours, de Bourgogne, et il y fit même entrer le duo de Bcrry, frère du roi. Ces princes réunirent leurs forces et remportèrent plusieurs avantciges sur les troupes royales; néanmoins leur confédération fut dissoute par Louis XI, qui eut l'air de céder aux exigences de ses ennemis, et qui signa à Conilans un traité de paix qu'il savait bien ne devoir pas être observé longtemps. Il accorda la Normandie à son frère, une partie de la Picardie à Philippe le Bon, le comté d'Étampes à François II, et donna l'épée de connétable au comte de Saint-Pol.
X peine ces seigneurs étaient-ils rentres dans leurs domaines, que Louis XI, qui avait conservé son armée sur pied, protestait contre un traité qu'il prétendait lui avoir été arraché par la force, et déclarait hautement qu'il ne consentirait jamais à ce que la Normandie lût démembrée du royaume pour en faire un apanage au duc de Berry ; immédiatement après, il marcha avec ses troupes sur la province; les places qui essayèrent de résister furent enlevées de vive force ; Rouen surtout devint le théâtre d'actes de barbarie incroyable; les femmes furent violées, les enfants égorgés, et presque tous les notables furent brûlés vifs. Le duc de Berry parvint à s'éi;happer de sa capitale et se réfugia aujjrès du duc de Bourgogne.
Louis XI convoqua aussitôt les états-généraux à Tours; il exposa devant l'assemblée les griefs dont il accusait son frère, et lit décréter que la Normandie ne ])ouvait pas être séparée de la France. Pour arriver à son but, l'astucieux monarque avait préalablement fait la promesse de nommer une commission de vingt personnes, afin de réformer les abus dont se plaignaient vivement les bourgeois; lorsqu'il eut obtenu ce qu'il désirait, il ne donna pas suite -à sa proposition, et tout resta dans la même position qu'auparavant.
Les étals-généraux terminés, le roi se mit à la tête de son armée et envahit la Bretagne; heureusement pour le duc de celte province, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, qui avait succédé à Philippe le Bon, accourut à son secours et barra le chemin à l'armée royale. Louis XI, ipioiquc siq)érieur en nombre, n'osa pas accepter le combat, et se retira lâchement devant ses ennemis en leur payant vingt mille écus d'or pour les frais de la guerre.
Plein de confiance dans son habileté diplomatique, le roi résolut de négocier eu personne avec Charles le Téméraire, afin de le détacher du parti des ducs de Bretagne et de Berry, et il eut l'imprudence de fixer le lieu de l'entrevue à Péronne, ville placée sous la dépendance du duc de Bourgogne. Louis XI s'y rendit avec un sauf-conduit et une suite nombreuse; le prince, de son côté, voulut ré|iondre à la confiance que lui montrait le monarque, et le traita magnifiquement. Ce bon accord ne fut pas de longue durée; Charles le Téméraire ayant reçu la nouvelle que les Liégeois s'étaient révoltés contre lui à l'instigation de la France, et qu'ils proclamaient hautement leur alliance avec Louis XI, interrompit les conférences, fitle roi prisonnier, et l'enferma dans la même tour oiî était mort Charles le Simple, prisonnier du comte Herbert de Vermandois. Ce fut en vain que le roi jura par la Pâque-Dieu, son jurement ordinaire, qu'il n'était pour rien dans l'alVaire des Liégeois, et que si Mgr de Buurgogne le voulait, il irait mettre le siège devant leur cité.
Pendant trois jours Charles le Téméraire réiléchit sur ce qu'il devait faire du tyran qui avait déjà commis tant de crimes ; tantôt il voulait élever le duc de Berry sur le trône de France, tantôt il songeait à y monter lui-même ; enfin le quatrième jour, grâce à l'intervention de l'historien Comines, qui était vendu à Louis XI, le duc de Bourgogne se décida à laisser vivre le roi de France; il vint le trouver dans sa prison, et lui demanda d'un ton brusque si son intention était toujours de l'accompagner à Liège. Louis répondit qu'il était prêt à faire tout ce (jui serait agréable au duc; et immédiatement les deux souverains renouèrent les conférences, qui avaient failli se terminer d'une manière tragique. Le roi se soumit lâchement à toutes les conditions qu'il plut à Charles le Téméraire de lui imposer; et il jura sur la croix de Charlemagne de les observer.
Aussitôt que le traité eut été signé de part et d'autre, Louis XI se mit en route avec l'armée bourguignonne, dont il prit les couleurs, pour punir les Liégeois de leur rébellion. Après un siège de plusieurs mois la ville se rendit, ou plutôt les habitants, manquant de vivres et de munitions, l'aliandonnèrent pour se réfugier dans les bois; et la malheureuse cité de Liège fut détruite de fond en comble sous les yeux du monarque qui l'avait poussée à la révolte.
Enfin, après avoir essuyé tous les genres d'humiliation, Louis XI obtint de Charles le Téméraire la permission de revenir en Fiance pour faire enregistrer par le Parlement les traités de Péronne; mais dès qu'il se vit à l'abri de la vengeance du duc de Bourgogne, il refusa de ratifier les promesses qu'il avait faites, et défendit même qu'on prononçât jamais le nom de Péronne. On raconte à ce sujet que des
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bourgeois de Paris qui avaient appris ce nom fatal à des pies, furent inipitoyableiucnt égorgés, ainsi que leurs oiseaux.
Peu de temps après son arrivée dans sa capitale, le roi découvrit que le cardinal de la Balue avait entretenu des intelligences avec le duc de Berry ; pour l'en punir, il le fit enfermer au château de Loches, dans une cage de fer, où il resta pendant onze années sans qu'on instruisit son procès, à cause des contestations que le saint -siéfie élevait sur les formes delà procédure. Ce retard sauva la vie au cardinal. L'arrestation de la Balue détermina toutefois le- duc de Berry à traiter avec Louis XI, au grand regret de Charles le Téméraire ; le prince accepta pour apanage la Guyenne au lieu de la Champagne et de la Brie, que les traités de Péronne lui avaient assignées. Les deux frères eurent à ce sujet une entrevue à Saintes, qui se passa assez singulièrement ; ils se parlèrent à travers des barreaux de fer, dans la crainte que l'un des deux ne fit assassiner l'autre.
Malgré la haine (jue Charles portait à son frère, comme il se voyait héritier direct de la couronne, Louis XI n'ayant pas d'enfant mâle, il consentit à la plupart des conditions que le roi voulut lui imposer, et prit le titre de duc de Guyenne. La naissance d'un dauphin vint bientôt changer ses dispositions pacifiques ; il s'abouciia de nouveau avec le duc de Bourgogne, et forma une ligue contre Louis XI pour le renverser du trône. La frayeur que la découverte des nouvelles tentatives de son frère inspira au monarque fut si grande, qu'il se décida à d'énormes sacrifices d'argent pour détacher Charles le Téméraire de la ligue ; en outre il s'engagea à ne point secourir les comtes de Nevers et de Saint-Pol, ses ennemis personnels, quoiqu'il eût précédemment fait serment de les défendre contre les entreprises du duc de Bourgogne, et cela sous la condition que Charles abandonnerait également les ducs de Bretagne et de Guyenne, et qu'il ne prendrait aucunement leur parti dans la guerre qu'il se préparait à leur faire. Cependant telle n'était pas l'intention de Louis XI ; il lui en aurait trop coûté pour lever des armées; il trouvait plus avantageux de ne point vider son épargne et d'en finir simplement par un meurtre avec le turbulent duc de Guyenne. Personne mieux qu'un prêtre n'était propre à une semblable expédition; Louis XI chargea Faure de \'ersois, abbé de Saint-Jean d'Angély, aumônier de son frère, de l'inviter à dîner avec la dame de Montsoreau, sa maîtresse. Sur la fin du repas, l'abbé leur offrit une pèche magnifique que la dame partagea avec son amant; mais à peine en eutelle mangé, qu'elle fut prise de vomissements et de convulsions au milieu desquelles l'infortunée expira. Le prince, qui était d'un tempérament robuste, ne mourut que deux mois après.
Le duc de Bretagne fit arrêter l'aumônier du duc de Guyenne et un de ses écuyers de bouche nommé Laroche ; et par ses ordres on procéda à leur interrogatoire ; leurs premières déclarations ayant chargé le roi de France, Lescun, ministie du duc de Bretagns, les fit transférer dans les États de son maître, afin que le procès fût solennellement informé et débattu en présence des commissaires de Louis XI. Tout faisait espérer que l'exécrable monarque allait être
enfin convaincu d'un fratricide, lorsqu'un matin on trouva Faure de Versois étranglé dans son cachot; celui de Laroche était vide, soit ([u'on l'eût fait évader, soit qu'on eût fait disparaître son cadavre. Sans s'inquiéter davantage de ce procès, Louis XI fit marcher des troupes contre la Guyenne, que voulait lui disputer le duc de Bourgogne.
Dans son manifeste de guerre, Charles le Téméraire appelait le roi de France traître et assassin; et pour ne pas être en reste avec le duc, Louis XI accusait son ennemi d'avoir envoyé un Bourguignon nommé Hardi pour le poignarder; et il condamna ce malheureux à être écartelé, pour faire croire à la culpabilité du prince.
La guerre se ralluma avec une fureur extrême entre les deux pays; le duc de Bourgogne ravagea la Normandie et la Picardie, et s'empara de toutes les villes, à l'exception de Beauvais, d'où il fut repoussé par une nouvelle héroïne, Jeanne Hachette, sortie des rangs du peuple. De leur côté, les généraux de l'exécrable Louis XI exercèrent dans la Flandre et dans la Bourgogne les plus sanglantes représailles.
Enfin une trêve vint suspendre les boucheries, et le roi de France put diriger ses forces contre le roi d'Aragon, qui refusait de lui rendre trois cent mille écus qu'il lui avait empruntés, et pour lesquels le prince avait donné en gage le Roussillon. Louis XI, qui désirait recouvrer son argent et garder la province, envoya des troupes pour expulser le monarque aragonais, qui s'était établi dans Perpignan.
Comme les frontières de la province du Roussillon n'étaient pas fortifiées, les Français n'eurent point de peine à eu faire la conquête ; et ils se livrèrent sur les malheureux habitants à des actes inouïs d'atrocité. Du reste, il leur était ordonné par le roi d'en agir ainsi : « Je vous donne les dépouilles de tous ces révoltés, écrivait Louis XI à son général Bonfils, à condition que vous eu ferez un tel massacre, que d'ici à vingt ans il ne puisse se trouver un homme dans le Roussillon. » Cette affreuse guerre fut terminée par un traité qui fit rentrer dans les coffres de Louis XI une partie des sommes qu'il avait prêtées, et conserva à la couronne de France les provinces engagées. Après quoi, il envoya le cardinal Jeoffroy avec un corps de troupes pour assiéger la ville de Lectoure , où s'était renfermé le comte Jean Y d'Armagnac , un des seigneurs qu'il avait dépouillés de leurs domaines, pour les punir d'avoir porté les armes contre lui.
Enfermé dans cette place, qui était réputée imprenable, le comte d'Armagnac paraissait se jouer de la puissance de Louis XI, lorsque le perfide monarque se ravisa, et comprenant l'inutilité de ses efforts pour prendre la \ille, il changea de tacti(|ue et eut recours à la trahison. Par ses ordres, le cardinal proposa à Jean un traité de paix qui lui était fort avantageux; et pour mieux le tromper, il communia solennellement et rompit une hostie consacrée dont il lui offrit une moitié comme garantie de la sincérité de ses serments. Puis, quelques jours après, piolitanl de ce que les assiégés négligeaient de défendre leurs remparts, il introduisit un corps de troupes dans la ville de Lectoure et arriva sans rencontrer d'olistacle jusqu'au palais du comte; l'infortuné Jean fui percé
Philippe le Bon, duc de Bourgogne
(le vingt et un coups de poignard, dans les bras de sa femme, Jeanne de Foix, qui était enceinte; ellemême ainsi que les femmes de sa domesticité furent di^pouillées de leurs vêtements et violées sur le cadavre du comte d'Armafj^nac; la ville lat abandonnée au pillage, livrée aux llammes, et tous les babilants lurent passés an fil de l'épée.
Un des soldats, nommé Gorgias, qui avait porté le premier coup à Jean V, et qui avait le premier assouvi sa brutalité sur la pauvre comtesse, reçut en ri'compense du viol et de l'assassinat une tasse d'argent remplie d'écns d'or, et il fut en outre nommé arcber de la garde. Quant à Jeanne de Foix, elle fut
enfermée dans le château de Burzet, et empoisonnée avec l'enfant qu'elle portait dans son sein.
Charles d'Armagnac, dont le seul crime était d'être le IVère de Jean V, fut enveloppé dans cette proscription. Par ordre du roi on le chargea d'énormes chaînes, que les bourreaux nommaient par une cruelle plaisanterie les fillettes du roi; en cet état on le conduisit dans les prisons de Paris, et il fut envoyé au Parlement, qui avait reçu l'ordre d'instruire son procès. Ensuite, comme le tyran craignit qu'on ne le déclarât innocent, il le fit enlever de la Conciergerie, et le confia à la garde de Philippe l'Huillier, gouverneur dB la Bastille. Ce scélérat, qu' était le
ROIS, REINES, EMPEREURS
Le cadavre île Charles le Téméraire tué sous les murs de Nancy
digne ministre des cruautés de Louis XI, le tint pendant quatorze années au fond d'un cachot infect, où il lui faisait éprouver les plus cruels tourments.
Enfin, il semblait que tout dût réussir à ce roi, car au moment où le plus redoutable de ses adversaires, le duc de Bourgogne, venait de s"allier avec Edouard IV d'Angleterre pour asservir la France, des bandes de jiaysans suisses descendaient des montagnes de l'Helvétie et anéantissaient les armées de Charles le Téméraire. La nouvelle de cette défaite refroidit singulièrement Edouard pour son allié ; et le politique Louis XI, profitant de cette disposition d'esprit du monarijue anglais, fit jouer tous les ressorts. Il combla de présents les ministres et les conseillers du prince; il fil faire des distributions de vivres et de vin au.\ soldats ennemis ; il donna même à Edouard cinquante mille écus d'or en cadeau; il promit do lui payer chaque année une somme sem- ' blable, et de marier le daupliin avec une princesse anglaise. Il prit encore d'autres engagements qu'il n'avait nullement l'intention de tenir, car il disait qu'en pareille circonstijnce, un roi, pour sauver sa couronne, devait donner ce (ju'il n'avait pas et promettre ce qu'il ne pouvait pas donner. Il prit si bien ses mesures, que l'armée anglaise, qui était peut-
être la plus redoutable ([ui eût jamais débarqué sur les côtes de France, reprit la mer pour retourner dans la Grande-Bretagne sans avoir livré une seule bataille.
Après le départ d'Edouard IV, le roi de France eut bon marché du duc de Bourgo,;,'ne. Celui-ci fut contraint de conclure avec Louis XI une trêve, qui était la septième depuis quatorze ans. Tous deux se sacrifièrent réciproquement leurs amis et leurs ennemis; le roi abandonna le duc de Lorraine à la vengeance de Cliarles le Téméraire ; en retour, Charles le Téméraire livra au roi le connétable de Saint-Pol, qui eut la tête trancliée en place de Grève, le 19 décembre 1475. Quel([ue temps après, Charles r(\'ut la juste punition de son ingratitude et de ses perfidies; il fut tué devant Nancy, en voulant défendre cette ville contre le duc de Lorraine, ([ui l'assiégeait avec une armée suisse, 'et qui s'était déjà emparé des remparts, à l'aide du Napolitain Campobasso, un de ses généraux, qui était vendu à la France.
Dès que Louis XI eut été informé de la mort de Charles le Téméraire, il envoya une armée dansl'.-Vrtois, dans la Picardie, dans la Bourgogne, pour s'emparer en son nom des petites villes qui étaient dégarnies de troupes; et pour éteindre la suzeraineté du comté de Boulogne, il la conféra de son autorité
UlsrolUK DES PAPES
à la sainte \'iiTi;e. ;ilin ^[ue iiiioi t[u'il ariivàt. de l'Artois, IJoiilomie ne lïil plus dans sa muuvance.
Pcnilant que ses soldats lui conquéraient l'iiérilat^o de Charles le Téméraire, i|ni n'avait laissé qu'une liile, Marie de Bourgogne, le roi de France célébrait par des réjouissances pubHipus la mort de son ennemi; et malgré son avarice, il donnait de somptueux festins à ses ol'liciers, douiilail la solde dos troupes, et faisait la dépense d'une balustrade d'argent pour le tombeau de saint Martin de Tours.
Comme Sa Majesté craignait que ses géncranx n'exécutassent pas assez ponctuellement l'ordre qu'elle leur avait donné île tout exterminer dans la Flandre et dans la Picardie, elle envoya des bourreaux à la suite de l'armée avec des instructions secrètes. Aussi, soit par crainte pour eux-mêmes, soit par simple cruauté, les généraux fran(jais ne laissèrent échapper aucune occasion de ré|>andre le sang. Dans toutes les villes qui furent prises d'assaut, les notables et les bourgeois furent impitoyablement égorgés ; dans Arras, la soldatesque poussa la barbarie jusqu'à égorger les femmes, les enfants et les vieillards ; et Louis XI, pour punir la cité d'avoir voulu rester lidèle à sa légitime souveraine, partagea entré ses ofiiciers les riches domaines des habitants, et changea son nom d'Arras en celui de Franchise. Les villes d'.\vesnes, de Coudé et de Mortagne furent de même abandonnées au pillage et mises à feu et à sang.
Marie voyant que toutes ses villes devenaient l'une après l'autre la proie de Louis XI, lui envoya son chancelier liugonet et le brave Imbercourt ou d'Humbercourt pour connaître les conditions qu'il voulait lui imposer pour la paix, et en même temps afin de le supplier d'arrêter la marche de ses troupes, dont quelques agitateurs profitaient pour soulever des trouilles dans ses provinces.
Au lieu (le répondre immédiatement aux ambassadeurs de l'héritière du duc de Bourgogne, le perlide monarque leur demanda quelques jours de réflexion ; et pendant qu'il les amusait par des lenteurs, Olivier le Daim, son conlident, distiibuait de l'or aux bourgeois de Gand, et cherchait à faire éclater une révolte. Enfin, liugonet et Imbercourt, fatigués d'attendre le bon plaisir du roi, retournèrent auprès de leur souveraine; malheureusement le but que s'était proposé Louis XI était déjà atteint ; ces fidèles serviteurs trouvèrent les états en pleine insurrection, et la princesse Marie prisonnière dans son propre palais.
Un conseil, entièrement composé de chefs à la solde du roi de France, gouvernait au nom de la fille de Charles le Téméraire, et ne prenait aucune mesure pour s'opposer à la marche conquérante des Français. Cependant les Gantois s'émurent lorsqu'ils eurent connaissance de l'approche de Louis XI; et redoutant quelque perfidie de sa part, ils lui adressèrent, du consentement de la princesse, une députation chargée «le traiter avec lui de la paix, et de le faire expliquer sur ses véritables intentions.
Les amliassadeurs se présentèrent devant Louis XI comme mandataires de leur souveraine, et autorisés par elle à dire au monarque qu'elle était prête à accepter toutes les conditions raisonnables qu'il voudrait bien dicter. Le roi les interrompit au milieu de leur harangue , et leur rejjrocha de vouloir le trom-
per. Comiiu' ceux-ci se récriaient contre une semblable imputation, il tira de son pourpoint des lettres de la princesse Marie, dans lesquelles elle suppliait le roi de France de n'accorder créance qu'aux paroles du chancelier Hugonet et do son féal Imbercourt, attendu que ses états étaient en révolte contre son autorité, et qu'elle se réservait d'en fiiire décapiter tous les membres dès que la tr;ui({uillilé serait rétablie dans la Flandre.
Les députés retournèrent aussitôt à Gand, accusèrent liugonet et Iinbercourl de trahison, et les firent condamner à mort. Bientôt on eut les preuves de la perfidie de Louis XI et de l'innocence des malheureux accusés; mais il était trop lard, leurs têtes étaient tombées sous la hache du bourreau. Gomme le roi de Franco menaçait de faire j asser la Flandre sous sa domination, les états se décidèrent à marier l'héritière du duc de Bourgogne à l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur d'Allemagne. De là vinrent ' ces guerres terribles entre la France et l'empire, qui ne cessèrent que sous le règne de Charles Mil.
Pendant que les ministres de Louis XI s'occupaient des préparatifs de guerre contre l'archiduc, le tyran poursuivait de sa haine implacable la malheureuse famille des .\imagnac. Il ne restait plus qu'un seul seigneur de ce nom, Jacques, duc de Nemours, qui était parvenu à se maintenir dans son château de Cariât. C'était trop d'un ennemi vivant pour le'monanpie ;^ par ses ordres, le sire de Beaujeu vint assiéger Jacques dans sa dernière forteresse , l'emporta d'assaut, et arracha l'infortuné aux embrassements de sa femme, qui était en couches et qui mourut de sdôuleur trois jours après.
Jacques fut conduit avec ses jeunes enfants dans la forteresse de Pierre-Cise, à Lyon, et de là transféré à la Bastille, où on l'enferma dans une cage de fer. En vain il chercha à émouvoir le monarque par les supplications les plus touchantes, le cruel Louis XI resta inflexible. Il fit accuser le duc de Nemours de trahison ; et afin d'obtenir plus sûrement une condamnation, il partagea d'avance ses dépouilles entre les juges qu'il lui avait donnés.
Toutes les circonstances de ce procès inique sont empreintes de cette cruauté froide qui caractérisait ce roi barbare. Non content d'avoir fait condamner son ennemi à la peine de mort, il voulut que Jacques d' -armagnac, avant de marcher au supplice, se confessât dans une chambre tendue de noir; ensuite il le lit conduire sur un cheval couvert de son linceul jusqu'au pied d'un échafaud neuf qu'on avait dressé exprès sur la grande place des Halles.
En cet endroit, Sa Majesté le roi de France, qui s'entendait à torturer ses ennemis, avait ménagé au duc de Nemours un spectacle plus cruel mille fois que tous les supplices qu'il avait déjà subis. Sachant combien le père aimait ses enfants et combien les enfants chérissaient leur père, l'exécrable Louis XI avait eu soin de les faire placer sous les planches de l'écliafaud, couverts de longues robes blanches, pour que Jacques d'Armagnac pût conlemjiler ses cinq enfants pendant qu'il placerai sa tète siu' le billot, et pour que les enfants pussent voir la hache du bourreau s'abat ti-e sur la tête de leur père ! • ■
.•\pres l'exécution, les cinq oriihelins, ayant leurs
ROIS, 1U;IXES, KMl'KIlKrus
longues robes inondées de sang, fuient niracnos ;\ la Bastille, et eni'cnnés diius des cachots en forme de hottes pointues par le fond. Les détails des tourments qu'ils y éprouvèrent seraient incroyables, s'ils n'étaient consignés dans une requête adressée aux étals-gtnéraux, après la mort du tyran, par le plus jeune des cinq enlantx, (pii seul avait survécu à tuutes ces tortures. « Louis XI, dit-il, nous faisait frapper de verges plusieurs fois par semaine en sa présence, et de trois mois en trois mois il nous faisait arracher une dent; aussi mon frère aîné, ne pouvant souH'rir de si grandes douleurs, est devenu l'ou ; mon secontl frère en est mort ainsi que mes deux sœurs: et moi seul, depuis l'âge de cinq ans, j'ai vécu et" grandi dans un cachot pointu, dans leipiel je ne pouvais me tenir ni assis, ni couché, ni même debout, mais seulement accroupi. »
La guerre continuait toujours entre Louis XI et Maximilien, et les deux tyrans faisaient assaut de barijarie ; l'archiduc ayant fait pendre un officier frani;ais qui, à la tète d'une seule compagnie, avait résisté courageusement pendant trois jours aux efforts de toute son armée, le roi, par représailles, donna l'ordre au prévôt Tristan de choisir ciminanlo prisonniers des plus considérajjles, et il en fit pendre dix sur la place où l'oflicier avait été exécuté, dix devant Douai, dix devant Saint-ûraer, dix devant Lille, et les dix autres devant Arras.
Peu de temps après, les deux princes, fatigués de tuer et voyant leurs trésors à sec, conclurent une trêve pour avoir le loisir de mettre ordre à leurs affaires et de frapper de nouveaux impôts sur leurs sujets.
Ce fut à son retour de cette campagne que Louis XI éprouva une première attaque d'apoplexie qui jjorta une grave atteinte à sa santé, et l'avertit que la mort ne fait ))oint grâce aux rois. Il se renferma alors dans son château du Plessis-lez-Tours, défendu par un fossé large et profond garni de longues piques de fer, qui faisaient ressembler la résidence royale à la cage d'un tigre. Quatre cents archers veillaient jour et nuit sur les remparts; ils avaient ordre de tirer sur tous ceux qui approcheraient sans un permis de passe, tant l'esprit inquiet et soupçonneux du tyran redoutait la trahison. Comme il ne voulait pas qu'on s'aperçût de sa maladie à l'altération de son visage, il ne se montrait plus que de loin et magnifiquement habillé. Olivier le Daim son barbier, Tristan l'Hermile et sou médecin Coyiliier étaient les seuls qui l'approchassent. Pour se faire illusion à lui-même, il publiait chaque jour de nouvelles lois, lançait des ordonnances, enlevait ou donnait des emplois, créait des ciiargfs, et adressait à ses ministres, à ses ambassadeurs et au Parlement des lettres impérieuses.
Une seconde attaque d'apoplexie vint redoubler ses terreurs; dès lois sa défiance devint extrême; il ciiangea tous ses domesti([ues; il doubla le nouibre de ses gardes ; et afin de ranimer une vie qu'il sen- ' tait à chaque instant lui échapper, il chercha à tromper la nature, tantôt en s'adressant aux astrologues, tantôt en invoquant les secours de la religion ; il fit rechercher les nécromanciens de toutes les parties du royaume et les fil amener à sa cour pour lui appliquer leurs remèdes; en même temps il commanda des prières publiques et des processions générales
pour arrêter le veut de bise, qui lui était insu|)portable. 11 se coiivi-it de reliques aciietées à grands frais dans les pays étrangers; on lui apporta même dans sa chambre la sainte ampoule, qui n'était jamais sortie de Reims; et comme rien ne le soujageait, ni les piières des fidèles, ni les conjurations des magiciens, il voulut essayer des saints vivanls(|ui étaient en ré|uilation, et il aciieta cinquante mille écus d'or au jiape Sixte IV une bulle qui enjoignait à François de Paule de se rendre au château du Plessis-lez- Tours pour essayer d'alléger ses souffrances.
Le pieux moine ne réussit pas mieux i(ueles autres à arrêter les progrès du mal; ce qui mécontenta si fort Louis XI, qu'il le fit chasser de son palais. Alors le roi se remit entre les mains de son médecin Coythier, homme avide qui savait exploiter les terreurs de son maître au profit de sa fortune. Déjà cet empiri((ue s'était l'ait donner quatre-vingt-dix-huit . mille écus de gratification, outre son traitement qui était de dix mille écus par mois. « Je sais bien: disait-il au roi, que vous m'enverriez à la potence comme vous faites pour tant d'autres, si vous n'aviez tant besoin de moi ; mais, par la croix de Saint-Lô, vous ne seriez plus de ce monde huit jours après ma mort. » Cette menace, qu'il répétait au monarque chaque fois qu'il voulait en obtenir une faveur , lui valut successivement la place de premier président de la cour des comptes, la seigneurie de Poligny, sa patrie, et pour son neveu, qui était dans les ordres, l'évèché d'Amiens.
• Cependant Louis XI sentait chaque jour la mort gagner sur lui , et il comprenait que tous les remèdes étaient impuissants pour l'arrêter; alors, dit Robert Gaguin, il prit l'humanité en exécration, et, ne pouvant voir l'agonie du dernier homme, il voulut se donner la satisfaction d'entendre les gémissements des victimes qu'il avait condamnées. On transféra la chambre de la question dans une salle située audessous de sa chambre à coucher, afin que les cris des malheureux appliqués de jour et de nuit à la torture pussent le réjouir jiar cette affreuse pensée qu'ils mourraient avant lui. Ce monstre faisait égorger de jeunes enfants pour prendre des bains de sang humain; et trois fois par jour son médecin saignait de jeunes filles pour faire boire leur sang àLouisXI. Malgré ces exécraliles remèdes, le mal empira, et une troisième atfaipie d'apoplexie délivra la France de ce roi le 30 août USS.
Des trois personnages qui avaient été les favoris de Louis XI, et qui s'étaient acquis une si triste célébrité sous son règne, son médecin Jac(jues Coythier, son grand prévôt Tristan l'Heruiite, et Olivier le Daim son barbier, deux échappèrent au supplice qu'ils avaient mérité : Jacques Coythier en donnant cinquante mille écus à l'Etat, le grand prévôt en payant le double doucette somme. Sans contredit, Tristan rilermite était le j)lus féroce de ces trois misérables; insirument docile de toutes les persécutions et de toutes les cruautés du tyran, il marchait toujours à la suite de son maître ipii. en raison de ses services, l'admettait dans sa familiaiité la plus intime et l'appelait son compère. Un mot, un geste du roi lui suffisaient pour exécuter les ordres les jdus sanguinaires; et si par une erieur fatale il venait à se trom-
per de vii'limo. il n'en è^roiwaU (l'autro ilt's;ii;ri'iiu'iit tjiie celui de rocominencor la besogne. Ainsi, un jour ([ue Louis XI lui avait donné ordre de dépêcher un oflicier, Tristan prit le ciiange et fit périr un prêtre; le lendemain. Sa Majesté lui dit que riioinme i|u'il croyait mort venait d'être rencontré galopant sur la route d'Arras : « Eh bien, ré])ondit Tristan, je puis vous assurer, compère, que ce sera sur la roule de Ilouen ([u"on pourra seulement le voir, car de ce pas jo coui-s le jeter à la rivière dans un sac. » Ce genre lie supplice était celui (jue Tristan atVectionnait de préférence ; et plusieurs historiens affirment (|u'il iil périr de celte manière plus de quatre raille personnes. Titt exécuteur des hautes œuvres fut maintenu dans les rangs de la noblesse et vécut jusqu'à un âge fort ivancé : en mourant il laissa de grands Liens à sa ùiiuille, entre autres la principauté de Mortagne, en Gascogne. Olivier le Daim, ou le Diable, qui de pauvre l)arbier était devenu comte de Meulan, capitaine d'i château de Loches, gouverneur de Saint - (Quentin et de plusieurs autres villes, ne put obtenir irràtc de la vie; il fut arrêté par ordre du procureur général de Tours, et condamné à être pendu pour avoir violé des femmes et des jeunes filles dont il avait étranglé les maris ou les pères.
Charles VIII était âgé de treize ans et quel([ucs mois lorsque Louis XI mourut; il fut immédiatement proclamé roi de France et placé sous la tutelle de la dame de Beaujeu, fille aînée du monarque défunt. Si l'on en croit du îlaillan, le jeune prince était un enfant supposé ; ce qu'il y a de constant, c'est que la reine refusa toujours de le reconnaître pour son fils ; et le seul moyen de le rattacher à la dynastie des Capets, dont la filiation est si prodigieusement entachée d'illégitimité, c'est de le déclarer bâtard de Louis XL Quoi qu'il en soit, le gouvernement de k France et la garde du nouveau souverain avaient été confiés à la dame de Beaujeu par son père, malgré la vive opposition du duc d'Orléans.
En politique habile, Anne de Beaujeu chercha à temporiser avec le duc, que soutenait la noblesse du royaume ; elle fit quelques concessions aux princes du sang; elle les associa aux actes de son gouvernement, leur donna entrée au conseil royal, et chercha même à gagner Louis d'Orléans en lui accordant la lieutenance de la Champagne, de l'Ile de France et de Paris. Au lieu de se trouver satisfait de ces marques de déférence, le duc d'Orléans en devint plus exigeant, et s'enhardit jusqu'à former une vaste coalition avec le comte de Dunois, son cousin, et avec les autres seigneurs qui voulaient remettre les choses comme du bon temps du roi Charles VI, c'est-à-dire pour qu'il leur fût permis de piller à leur aise les villes et les campagnes en couvrant la France de massacres et de ruines. La dame de Beaujeu se trouvait placée dans une position d'autant plus difficile, que si les nobles d'un côté prétendaient faire revivre les anciens abus, d'une autre part les peuples, que le règne de Louis XI avait réduits au désespoir, faisaient entendre des murmures, et menaçaient de se soulever contre l'autorité de la régente; celle-ci essaya de sortir d'embarras en sacrifiant à la vindicte publique quelques mauvais conseillers de son père ; elle délivra de leurs fers ou rappela d'e.xil ceux qui avaient
été condamnés pour des causes politiques; elle ren- V lya les Suisses, dont le service blessait l'orgueil national et grevait le trésor ; enfin elle diminua les dépenses, supprima quel(pies charges, et remit aux sujets le ((uart des impôts ordinaires.
Toutes ces concessions furent inutiles pour conserver à la dam :' de Beaujeu roiunipotence sur le royaume; et pour éviter de plus graves désordres, elle se vit obligée de convoquer les états-généraux; ce qui eut Heu dans la ville de Tours. L'assemblée se composait de deux cent quarante six députés des trois ordres; tous décidèrent (pie le roi se trouvant majeur en vertu des ordonnances de Charles V, il était seulement nécessaire d'établir un conseil royal pour diriger le jeune prince dans l'administration des alVaires d'Etat, et ils no conservèrent à la dame de Beaujeu que la garde de la personne du roi. L'impérieuse fille de Louis XI, quoique dépouillée du pouvoir exécutif, n'en continua pas moins à régner sous le nom de son frère, qui était si inepte, qu'à l'âge de quinze ans il ne savait ni lire ni écrire ; elle dirigea son éducation de manière à lui inspirer un éloignement invincible pour le gouvernement de son royaume, et à développer chez lui ces goûts de luxe et de débauche qui coûtèrent plus tard tant d'or et de sang à la France.
•Après la tenue des états-généraux, Anne de Beaujeu procéda au sacre de son frère, et déploya pour la cérémonie une pompe jusque-là sans exemple. Pour accompagner Charles ^'III à Beims, elle lui composa une escorte magnifique, où se trouvaient le duc d'Orléans, les comtes d'Angoulême, de Foix, de Vendôme, le duc de Lorraine, plusieurs princes étrangers, des capitaines, des chevaliers et les douze pairs de France. L'archevêque Pierre de Laval vint recevoir le roi à la tête de son clergé, et l'accompagna jusqu'à l'église, où il fut sacré solennellement ]e 30 mai 1484. Charles VIII retourna ensuite à Saint- Denis pour recevoir la couronne déposée dans l'abbaye, selon la coutume des rois de France ; puis il reprit la route de Paris.
Anne de Beaujeu envoya à sa rencontre toute la cour, le Parlement, la prévôté de la ville, la chambre des comptes, les autres chambres et leurs officiers, les échevins et les chefs des corps de métiers, tous revêtus des ornements de leurs dignités et des costumes de leurs charges ou de leurs états. Cette députation était chargée de présenter à Charles VIII les clés de la porte Saint-Denis.
Sa Majesté, le bâtard de l'exécrable Louis XI, était montée sur une haquenée blanche magnifiquement caparaçonnée. Les vêtements du roi étincelaient de pierreries ; et au lieu de son armet d'honneur, qu'un page portait triomphalement devant lui, Charles VIII avait sur le front une couronne d'or ornée d'escarboucles et de diamants d'un prix inestimable. Quatre seigneurs à cheval soutenaient un dais de drap d'or au-dessus de sa tête ; les princes du sang et les premiers seigneurs du royaume l'accompagnaient armés de toutes pièces, montés sur leurs chevaux bardés de fer et parés de banderoles de raille couleurs; après eux suivaient les rois d'armes et les hérauts, tous portant les armoiries de leurs maîtres ; venaient ensuite les gentilshommes et tous les nobles attachés à la cour, en
ROIS, REINES, EMPEREURS
nombre si cousiilérable, que le cortège employa plus (l'une heure à déliler par la porte Saint-Denis.
Partout sur le passage du roi on avait tendu les rues de riches tapisseries et jonché la terre de palmes et de fleurs; les fenèties étaient pavoisée.s de drapeaux, et la soldatesque répandue à dessein dans la foule hurlait des eris de Noél. Charles VIII se rendit d'abord à Notre-Dame, et fut reçu sur le parvis par les évêques de Paris, de Nevers, de Meaux et de Xarbonne, en tète du chapitre de la cathédrale et des doyens, qui étaient tous revêtus de riches chapes '•t de dalmatiques de brocart. Avant de franchir le seuil du tein]jle, le roi prêta serment sur les saints Evangiles, en présence des prêtres et des seigneurs, <le maintenir l'intégrité de la foi catholique dans son royaume, et de conserver à l'Église toutes ses liberlés, immunités et privilèges ; il s'engagea également à conserver aux nobles, aux cultivateurs et aux artisans toutes les franchises établies par les coutumes; il promit en outre de faire rendre avec impartialité iajustice aux petits et aux grands, et de défendre l'E'at contre ses ennemis. Cela fait, les portes de l'église lui furent ouvertes, et il entra dans le sanctuaire à la lueur de plusieurs milliers de cierges. Pendant que le clergé entonnait le Te Deum, Charles vint se prosterner devant le maître-autel, qui resplendissait d'or et de pierreries, et eut l'air d'écouter une courte allocution que lui fit l'archevêque, en latin, langue dont il ne connaissait pas un seul mot.
Enfin, Sa Majesté retourna au Louvre, où l'attendait un splendide festin que la bonne ville de Paris payait à son roi, et qui dura une partie de la nuit.
C'était avec de semblables représentations que la dame de Beaujeu cherchait à occuper l'esprit puéiil et vaniteux de son frère. Quant à elle, le soin de ses débauches remplissait tous ses instants, et elle ne désirait conserver l'autorité suprême que pour satisfaire ses passions effrénées. Sensible à la bonne raine et à la jeunesse du duc d'Orléans, elle avait fait comprendre à ce prince qu'il lui serait facile de partager son autorité, et elle eut même l'impudeur de lui rappeler les amours de son aïeul avec Isabeau de Havicre ; mais le duc, qui voulait gouverner seul, repoussa ses avances et dédaigna ses faveurs. Il s'ensuivit tout naturellement entre eux une guerre sourde qui se trahissait dans leurs rapports journaliers. Aux tendres agaceries, la vindicative fille de Louis XI fit succéder les marques de son mépris, et ne lui épargna même pas les alTronts, car on raconte qu'un jour, pendant qu'il jouait à la paume avec le jeune roi, la dame de Beaujeu prit parti pour Charles VIII dans une discussion où son frère avait tort, injuria le duc et l'appela bâtard; celui-ci, emporté par l'indignation, riposta par des insultes obscènes, suivant les habitudes de cette époque grossière, lui reprocha ses amours scandaleux, et dans sa colère, osa attaquer la naissance illégitime du roi.
Après une semblable sortie, il comprit qu'il ne lui restait qu'un parti à prendre pour se soustraire à la vengeance d'une femme outragée dans son orgueil, celui de la fuite; il quitta précipitamment la cour, et se retira auprès du duc d'Alençon. La guerre s'alluma aussitôt, et des milliers d'hommes s'entr'égorgèrent sur les champs de bataille pour venger une
Les exécutions sous le roi Louis XI
IIISTQIRE DES PAPES
prostitiico et pnir litu-uirf un ji'iino ainhitiinix. La dame de Beaiijeu triompha du duc d'Orléans, qu'elle lit prisonnier eti|u\'llc conserva deux années entières captif dans la tour de Bourges. >< 11 est vrai, dit Li-antônie, que l'obstiné duc était la seule cause de cette grande rigueur, en refusant de répondre à l'amour de madame Anne de France. »
Tout cola n'empêchait pas qu'elle n'eût de norabi-euses intrigues avec des seigneurs, des écoliers, voire même iivec des femmes de la cour, ce qui scandalisait fort riiistorien Philippe de Gominos; et comme il eut l'imprudence do lui reprocher ses galanteries, is dame l'envoya au château de Loches, où il fut x-enfermé dans une cage de fer. Enfin, les désordres furent poussés si loin, que Charles VIII sentit la nécessité d'y mettre un terme et de prendre le gouvernement des affaires. Il signifia à sa sœur qu'il voulait être roi; et pour faire l'essai de son autorité il se rendit à la prison du duc d'Orléans, détacha ses fers et le ramena à Paris. Depuis cette époque, la dame de Beaujeu perdit tout le crédit qu'elle avait à la cour de France, et n'exerça plus aucune influence dans l'État.
Presque au même instant mourut François II, duc de Bretagne, laissant une jeune princesse âgée de quatorze ans pour unique héritière de ses États. ÎMaximihen d'Autriche, veuf de la duchesse de Bourgogne, se hâta d'épouser Anne de Bretagne par procureur, afin d'ajouter ses riches domaines à son empire; mais Charles VIII, qui revendiquait la possession de la Bretagne, traversa ses projets et voulut épouser l'héritière de François II, quoiqu'il fût luimême fiancé à une fille de Maximilien, qui demeurait à la cour de France en attendant la célébration du mariage. La princesse autrichienne fut renvoyée . à son père, et le duc d'Orléans reçut l'ordre d'entrer eu Bretagne à la tète d'une armée nombreuse pour conquérir une' femme à Sa Majesté. Anne de Bretagne ne trouva pas d'autre moyen pour conserver la souveraineté de ses Etats que d'accepter pour époux le stupide Charles VIII ; mais, dit la chronique, le duc d'Orléans dépassa les ordres du roi en deux choses : d'abord il se fit trop aimer de la reine; ce qui donna lieu aux courtisans de dire que le prince était un bon serviteur qui frayait tous les chemins à son maître; ensuite il fit ajouter au contrat la clause, que si le roi venait à mourir sans enfants, Anne de Bretagne serait forcée d'épouser son successeur; ce qui donnait à penser que le duc d'Orléans prévoyait le cas où Sa Majesté lui laisserait sa couronne.
Charles VIII, après avoir consommé son mariage avec l'héritière du duché de Bretagne, songea à conquérir le royaume de Naples, et conclut des traités de paix avec ses ennemis, afin de n'avoir plus à s'occuper que de ses préparatifs d'invasion; il reconnut les droits de ]\Iaximihen au duché de Bourgogne, et rendit même au roi d'.\ragon la Sardaigne et le RoussiUon sans exiger de lui l'entière restitution des sommes dues à la France.
Enfin, après avoir réuni une armée formidable et une artillerie qui était la plus belle qu'on eût encore vue, il franchit les Alpes et traversa triomphalement ritalie. D'abord tout plia devant lui; Florence, Rome et Naples même se soumirent à ses armes. Ensuite
les Italiens prirent loin- revanche ; une ligue puissante, dirigée par les Borgia, se forma contre le roi de France, et c'est à peine s'il eut le temps de rebrousser chemin et de regagner ses États, en laissant aux ennemis ses canons, ses trésors et ses meilleurs soldats prisonniers.
De retour en France, Charles 'N'III s'oicu|ia des moyens de faire une nouvelle invasion en Italie, et il avait déjà levé des troupes pour cette entreiirise, lorsque la mort vint le surprendre, à l'âge de vingtsept ans, dans son château d'Amboise, le 7 août \k9S. Personne ne sait comment il mourut ; les historiens ne font même à ce sujet aucune conjecture ; ils disent seulement que la ligne directe des rois de France descendus de Philippe de Valois se trouvait brisée de cette manière, et que la couronne, tombant en ligne collatérale, échéait à son cousin le duc d'Orléans!
Parvenu au trône de France par un événement si inattendu, le nouveau roi Louis XII s'occupa immédiatement de faire rompre son mariage avec Jeanne, sa femme, quoiqu'il eût déjà Irenle-six ans et (|u il vécût depuis plus de vingt ans avec elle, afin d'i'pouser la jeune veuve de Charles VIII, Anne de Bretagne, celle dont il avait si étrangement abusé avant qu'elle fût reine, et dont il s'était réservé la possession par une mesure de prévoyance dont un prince d'Orléans seul était capable.
En 'conséquence, Sa Majesté envoya des ambassadeurs à la cour de Rome pour obtenir des bulles de divorce; et comme le pape Alexandre VI avait un grand besoin d'argent, il les accorda immédiatement contre le payement d'une somme de trente mille ducats, et la promesse formelle que les Français faideraient à réduire les villes de la Romagne. Sa Sainteté exigea en outre pour son bâtard César Borgia une compagnie de cent lances, une pension énorme, une princesse pour femme et un duché pour apan.age. Alors Louis XII commença un procès scandaleux contre la reine devant le 'parlement de la ville de Tours, pour faire déclarer nul son mariage, conformément à l'autorisation qui lui était donnée par le saint-siége.
Sa Majesté présentait quatre causes principales de divorce : la parenté au quatrième degré ; l'affinité spirituelle, puisqu'il était filleul de Louis XI, le père de Jeanne; la violence qu'il prétendait avoir été exercée sur lui par le roi Louis XI, enfin la non consommation du mariage.
Jeanne, assistée de ses conseils, répliqua avec raison que la parenté au quatrième degré et l'affinité spirituelle n'étaient point des empêchements suffisants pour faire annuler un mariage, et que d'ailleurs le pape leur avait vendu précédemment les dispenses nécessaires; que l'on n'avait point usé de violence pour amener cette union, puisque le contrat porlait expressément que Louis XI, à la prière de Marie de Clèves, duchesse d'Orléans, avait bien voulu accorder la main de madame Jeanne de France à monseigneur Louis, duc d'Orléans ; enfin que relativement à la non consommation du mariage, rien n'était plus mensonger, Jeanne déclarait qu'elle avait cessé d'être vierge.
De ces contestations, il s'ensuivit tout naturelle ment la demande deTa part du roi d'une commission
UOlS, UKINES, EMPEREURS
d'enquête, cl voici le curieux procès-verbal dressé par les commissaires : « Nous, Philippe, cardinal de Luxembouri,', êvèque du Mans ; Louis, prélat d'Alby ; et Férand, évèrjue de Ceuta, déclarés commissaires par le pape jiour examiner les causes de séparation du mariage de Louis XII et de Jeanne de France; vu par les dépositions d'un grand nombre de témoins (pie le roi, n'étant encore que duc d'Orléans, fut contraint et forcé, par les menaces du tyranniquc Louis XI, de consentir à cette alliance; en o\itre, que ladite Jeanne est impuissante à donner des héritiers à la couronne; déclarons cette union nulle et sacrilège, et autorisons Sa Majesté à en contracter une nouvelle. » Après la jtublication de cette pièce, Louis XII se rendit à Tours, ainsi que la reine Jeanne, poui' défendre leur cause devant les juges nommés à cet effet par Sa Sainteté Alexandre VI.
Le roi Louis XII, en pleine séance, déclara « que la reine, à cause de ses défauts corporels, n'était point apte aux relations intimes des époux; que chez elle l'organe de la pudeur était entièrement oblitéré et dévié de sou siège ordinaire; ce dont il était facile pour les juges de se convaincre, en ordonnant une inspection de Jeanne par des matrones expertes, assistées de médecins et de commissaires spéciaux. » La reine répliqua incontinent que son seigneur et roi la calomniait ; qu'elle savait bien ne posséder ni la beauté ni la taille élégante de la plupart des femmes, mais qu'elle n'en était pas moins apte à donner des rois à la France. Louis XII, qui connaissait la timidité de sa femme, insista pour qu'elle fût soumise immédiatement à l'inspection des matrones; Jeanne répondit que sa pudeur s'opposait à ce qu'elle permît un semblable outrage; que d'ailleurs c'était cliose inutile, puisqu'elle pouvait prouver que son mariage avait été consommé à ditïérenles reprises; elle offrait même de s'en rapporter au serment du roi, ajoutant qu'il ne pourrait, sans aucun doute, alléguer ipi'il eût été i'oicé d'accomplir ses devoirs d'époux. La reine objectait encore que son mari était venu maintes fois au château de Lignières, où elle faisait sa résidence; qu'il y avait passé déjà jusqu'à dix ou douze jours, vivant maritalement avec elle et couchant dans le même lit. Elle proposait en outre de produire des témoins devant lesquels son mari avait eu l'indiscrétion de dévoiler Ifes mystères de leurs voluptés, et de dire qu'il avait passé des nuits seul à seul avec la reine, sans chemise ni l'un ni l'autre; elle oiVrail encore de prouver qu'tin malin en sortant de sa chambre, son mari avait dit devant plusieurs seigneurs de sa maison : « J'ai fait de grandes prouesses amoureuses cette nuit, messeigneurs ; donnez-moi à boire pour me réconforter, et versez-moi autant de rasades que j'ai livré de doux combats à dame ^'énus; » qu'ensuite il s'était iàit remphr trois l'ois sou verre; « ce n'était point une vanlerie du prince, mais bien la vérité, » ajouta la reine en rougissant et en baissant les yeux. Jeanne avait seulement changé les expressions dont s'était servi son mari, parce qu'elles ne pouvaient être ra]iportées textuellement, à cause de leur obscénité.
A ces raisons convaincantes, la reine en joignit d'autres également concluantes; elle arguait (|ue son maii u'avail ]ioint réclamé' contre son mariage aux
états-gi'néraux deTours, qu'il ne pouvait pas alléguer qu'il eût été retenu parla crainte, puisqu'il s'était plaint du mavivais gouvernement de Louis XI en présrnce du Parlement, de l'Université et des dé'putalions des villes; que pondant le règne de Charles VIII et même depuis qu'il était sur le trône, leurs relations intimes avaient continué ; qu'en conséquence elle demandait ((ue son mariage fût déclaré bon et valable.
Dans sa réplique, le roi employa des faux-fuyants ijui n'en imposèrent à personne; il déclara qu'il avait montré de la déférence pour sa femme par dissimulation et pour conserver la paix dans l'intérieur de sa maison ; mais qu'il n'avait jauîais eu de relations d'époux avec elle. Jeanne persista à demander (|ue le serment lui fût déféré, espérant qu'il serait arrêté par la crainte de commettre un saciilége ; son attente fut trompée, le roi, qui avait consulté les légats du pape sur ce cas de conscience, et qui en avait reçu la promesse d'être absous pour quelques milliers d'écus d'or, jura sur l'Évangile que les faits allégués par sa femme et par les témoins étaient faux, et (pie jamais il n'avait consommé son mariage avec la fille de Louis XI. Dès lors, rien ne s'opposa plus à la séparation des deux époux ; le divorce fut prononcé, et l'infortunée Jeanne se retira dans la province du Reri'y, qu'on lui assigna pour douaire ; elle renonça entièrement au monde, réduisit la dépense de sa maison, et distribua aux pauvres d'abondantes aumônes. Cette princesse, que la beauté de son âme dédommageait amplement du manque d'agréments extérieurs, était d'une douceur, d'une bonté parfaites; les mauvais procédés de Louis n'avaient même pu diminuer l'attachement qu'elle lui portait. Mais son dévouement, son amour et sa résignation n'avaient pu vaincre l'égo'isme de Louis XII.
Dès que le divorce eut été prononcé, l'indigne monarque contracta un nouveau mariage avec la veuve Je Charles VIII, Anne de Bretagne, son ancienne maîtresse.
Rien dilïérente de Jeanne, celte princesse était avare, ambitieuse, vindicative, cruelle et despote; elle aimait le luxe et la représentation. C'est à elle que l'on dut en France l'usage des dames et des filles d'honneur de la reine, qui plus tard prirent le nom d'escadron volant, et qui se signalèrent en tous temps par leur libertinage; c'est encore elle qui la première attacha à sa cour des gardes d'honneur, des gentilshommes. Pendant toute sa vie elle intervint dans les aftaires de l'Etat et de l'Eglise, et donna en son nom des audiences aux ambassadeurs. Elle était si orgueilleuse, qu'elle disait que la couronne de France n'était pas digne d'elle; et sans cesse elle rappelait à son mari (ju'elle avait dû épouser l'empereur Maximilien.
Quelques historiens ont exalté les vertus d'Anne de Bretagne et son attachement pour son mari, parce qu'ellç resta près de lui lors d'une maladie (pi'il lit à Blois en 1505. On comprit plus tard que sa sollicitude n'était en réalité tpi'une jiarade de sensibilité ([u'elle joua devant la cour. Il est vrai qu'elle ne donna ni bals ni fêtes tant qu'elle jugea le roi à l;i dernière extrémité, et que dans sa feinte douleur elle annonça la résolution de se retirer du monde et de vivre en Bretagne ai)rès la inoit de son mari. C'était,
ROIS, REINES. EMPEREURS
Louis XU
sans nul douti', pour nictlre ce projet à e.\('culion ([lie celle femme cupide et avare Taisait charger sur la Loire quatre grands bateaux de meubles précieux, de bijoux de prix, de pierreries et de diamants; mais le maréchal de Gié, qui croyait entrevoir dans la conduite de la reine le dessein de s'approprier des ricliesses qui appartenaient à la couronne de Frauce, voulut empêcher cette spoliation, et (it arrêter les bateaux entre Semur et Nantes.
Comme le roi ne mourut pas, il en résulta ipie le maréchal, pour avoir l'ait son devoir, fut exilé dans ses terres. Ensuite l'implacable Anne de Rretagne le lit accuser du crime de péculat et de lèse-majesté, ce qui valut à ce vieux et loyal serviteur du roi d'être conduit, les fers aux pieds et aux mains, d'Oiléans à Chartres, de Chartres à Dreux et de Dreux à Paris, où il fut mis en jugement devant le Parlement. Les membres de cette assemblée refusèrent de se rendre les complices d'un assassinat juridi(|ue; et sans
avoir égard aux conclusions du procureur général, qui demandait la tète de l'accusé, ils déclarèrent le maréchal de Gié innocent des crimes ([ui lui étaient reprochés et le mirent hors de cause.
L'exécrable rapporteur de cette atVaire, qui était vendu à la cour, obtint que le procès serait do nouveau jugé devant le parlement de Toulouse, qui semblait plus facile à corronqire. Cependant, malgré toutes ses intrigues, la reine ne put oblerir un arrêt de mort; le malheureux (jié l'ut simplement dépouillé de tous ses emplois, suspendu de fcs l'onelions de maréchal de France pendant cinq ans, et gardé en prison jusfpi'à l'expiration de la sentence. Les chroniques rapportent que cet infortuné languit tout ce temps dans un cachot infect, et ([u'on lui donna pour geôliers les faux témoins ((ui avaient déposé contre lui, et qui poussaient la cruauté jusqu'à l'rapiier ce vénérable vieillard.
.\nne de Hretagnc avait également vou('' une liainv
implacable à Louise de Savoie, duchesse d'Augoulèrae et mère de Fraiii^-ois I", parce que celle princesse, aussi infâme tpi'elle, avait ose la railler d'afficher une grande douleur de la perte de Charles Vill, pendant qu'elle songeait à contracter un nouveau mariage avec Louis XII. Aussi s'opposa- t-elle constaïunient à l'union de la princesse Claude, sa fille, avec le lils de la duchesse, quoiqu'il dût en résulter un avantage réel pour sa faïuillc, puis(iue le jeune duc était l'héritier présomptif du trône.
Enfin Anne de Hretagne, a]irès avoir augmenté les maux de la France autant qu'il fut en sou pouvoir de le faire pendant vingt-deux ans, mourut à lîlois, le 9 janvier 1514, à l'âge de trente-huit ans. Une année après, Louis XII se remaria avec la sœur de Henri VIII , roi d'Angleterre, jirincesse alors iiancée avec l'archiduc Charles, qui plus tard devint le célèbre Charles-Quint. La jeune Marie d'Angleterre \ictime de la politi(|ue de son frère, fut arrachée des bras de Qiarles Sufl'oîk, son instituteur et son amant, pour être livrée aux caresses d'un vieillard dissolu. « Ce bon roi, dit l'historien de Bayard, aimait tant sa jeune femme, qu'il changea toute sa manière de vivre. Il avait riiabiludede dîner à huit heures, pour lui complaire il dîna à midi ; au lieu de se coucher à six heures du soir, selon son usage, il se mit à veiller jusqu'à minuit, et à courir les bals el les festins. »
Tel était le roi Louis XII, auquel un prêtre, le chanoine Bricot, décernait le nom de Père du peuple, au moment où ce monarque imbécile, subjugué par Anne de Bretagne, consultait les étaf-s-généraux pour leur faire approuver son traité avec l'infâme Ferdinand V, roi de Casiille, envers lequel il avait pris l'engagement de donner sa fille aînée au jeune Charles de Luxembourg, en lui assurant pour dot la Bretagne et le Milanais; ce qui plaçait la France sous le joug de l'Autriche.
Un prêtre seul était capable de nommer père du peuple un roi qui pendant le cours de sa vie avait donné le scandale de basses intrigues, un roi qui s'était fait le protecteur de la famille des Borgia, un roi qui avait fait massacrer des milliers de Français dans ses guerres contre l'Autriche et contic l'Espagne, un roi qui s'était associé à Ferdinand le Catholique, le plus fourbe des princes, et à Jules II le forban, un des papes les plus cruels qui eussent occupé la chaire de l'Apôtre.
Combien de temps encore les peuples conserverontils un engouement stupide pour ces rois couverts de sang humain, pour ces tyrans inexorables, qui sacrifient tous les hommes à leur bien-être personnel et à leur égoïsrae monstrueux?
n est vrai que Louis XII diminua les tailles et les
gabelles d'un tiers ; mais pour combler le vide du trésor il mit à l'encan les charges publi(|nes ; il est vrai encore qu'il rétablit la discijiliiie militaire, mais ce fut pour organiser une force imposante tlans l'intérêt même de la monarchie.
Sous le règne de ses prédécesseurs, les soldats en temps de paix se divisaient en bandes connues sous le nom de compagnies blam lies, de compagnies noires ou d'écoreheurs ; ils ravageaient des inovinces entières, brûlaient des villes, rançonnaient les camjiagnes, tuaient, massacraient, si bien que personne, ni cultivateur, ni bourgeois, n'était en sûreté; et par suite de ces désordres, l'indiisliie et l'agriculture périssaient, el les trésors du roi restaient vides. Louis XII organisa ces bandes en milice régulière el leur donna une solde; mais il avait pour tous les soldats un mépris si profond, qu'il dit un jour à des Suisses qui réclamaient une augmentation de paye : « Il est étonnant, misérables montagnards, vous qui connaissiez à peine de nom l'or et raigent avant que mes prédécesseurs eussent acheté votre chair, que vous prétendiez faire la loi à un roi de France. »
Il est vrai qu'il abolit les juges d'épée ])our confier à des magistrats lettrés l'administration de la justice; mais il renforça également la cohorte des procureurs, des greffiers, des huissiers el des avocats, afin de retirer plus d argent de la vente de toutes ces charges.
Heureusement ce père du peuple mourut le 1 "janvier 1515, deux mois après la célébration de son mariage avec Marie d'Angleterre, « des suites des plaisirs amoureux qu'il avait pris avec si gentille épousée, » dit Brantôme.
Pendant le quinzième siècle, les efforts des Français pour recouvrer leur liberté sont entièrement comprimés par la royauté, qui sort pour ainsi dire tout année du cerveau de Louis XI. Dans les siècles suivants, nous verrons la monarchie continuer sa marche envahissante, opprimer le peuple, écraser les provinces, employer tour à tour le fer et le feu pour étouffer les plaintes des malheureux ; nous verrons les richesses de la nation s'engoutTrer dans les trésors d'insolents monarques, et servir à payer la proslitution et la lâcheté; nous verrons des rois ravager des provinces entières, traîner à leur suite le fanatisme, le pillage, l'incendie, le viol et le meurtre, et faire des déserts sur leur passage.
Maliieur ! mille fois malheur à l'homme courageux qui, dans ces époques de désastres, osait faire entendre un murmure contre la tyrannie; il n'existait pas de cachots assez profonds, de tortures assez cruelles pour lui faire expier le crime énorme d'avoir maudit la royauté !