SEIZIÈME SIÈCLE
Më PIE III
Désordres à Rome et en Italie. — Les cardinaux se rassemblent en conclave. — Élection de Pie 111. — Sa Sainteté prend parti
contre les Français. — Mort du pape.
Le seizième siècle est sans contredit l'un des plus remarquables par l'importance des événements , cl en même temps le plus funeste pour l'Église catholique, par les développements que prit la réforme religieuse. Toutes les questions de morale, de dogmes et de culte sont audacieusement abordées par Luther, par Mélanchtiion, par Zwingle et par Calvin; la parole puissante de ces grands hommes ébranle jusque dans ses fondements l'édiiice pontifical si laborieusement construit pendant quinze siècles ; des sectateurs nombreux embrassent avec enthousiasme les nouvelles doctrines, et, après seize cents ans d'esclavage , les peuples se révoltent et osent proclamer l'ém^incipation intellectuelle du genre humain.
Rome, il est vrai, ne contemplera pas cette lutte avec indifférence; elle armera les bras des fanatiques, elle fera couler des torrents de sang ; elle allumera les bûchers de la terrible Inquisition, elle préparera ses chevalets et ses instruments de tortures ; les moines et les prêtres aiguiseront leurs poignards, les rois armeront des cohortes d'assassins, les papes dresseront des gibets et des échafauds; tous les oppresseurs des peuples enfin se réuniront pour anéantir l'hydre aux mille tètes qui doit les dévorer, la Réforme ! La Réforme sortira victorieuse de toutes les épreuves.
Des milliers de victimes périront dans les flammes, d'autres seront englouties dans les fleuves, d'autres encore expireront sur des grils ardents ou sur des roues ; des peuples entiers seront anéantis en Allemagne, en Espagne, en Flandre et en France; et malgré les massacres et les boucheries du cruel François I", du sanguinaire Philippe II , du féroce Pie V et de l'exécrable Charles IX, qui, à l'envi l'un de l'autre, et semblables à des tigres afl'araés de sang et de carnage, se disputeront dans une lutte horrible la gloire d'exterminer l'humanité entière, la Réforme grandira triomphante et sortira victorieuse du milieu des ossements calcinés de ses martyrs!
Pendant cette période, les peuples, fatigués d'être rançonnés par des prêtres dépravé», secoueront enfin le joug de la papauté, et se sépareront si violemment de l'Eglise romaine, que les papes, entraînés par là marche des événements, seront forcés d'abdiquer l'omnipotence religieuse pour se faire monarques; de piètres ils deviendront rois, et défendront les armes à la main contre les peuples révoltés leur existence politique.
.Vprès la mort de l'exécrable Alexandre VI, son fils César Rorgia avait eu soin de garnir les abords du \'atican de soldats et de bandits i|ui hii étaient
dévoués, pour se luottre à convoit do la venf;eance de ses ennemis, les tÀilonna et les Oisini , qui avaient conservé de nonilueux partisans dans Uiimc. S.I prévoyance le servit udmiraMeiuent ; car ceux-ci n'eurent pas plutôt appris la mort du pape et la maladie de César, qu'ils accoururent à la tète d'une multitude de soldats et se jetèrent dans la ville sainte. Tous les petits princes italiens qui avaient été dépouillés de leurs Ktats par les Borgia suivirent leur exemple; le duc d'Urbin reprit ses villes, François- Marie de la Rovère rentra dans ses immenses domaines ; les seigneurs de Pesaro, de Giunerino , de Città di Castello et de Piombino firent de même ; Baglioni, Louis d"Orseno, le comte Petigliano el Alviano enlevèrent Pérouse et chassèrent les trou]ies de César des pays environnants ; INIalatesta fut moins heureux que ses amis, et les Etats de Rimini restèrent sous la domination de Borgia.
Dans ce conflit général, les cardinaux qui étaioni à Rome, au nombre de trente-sept, comprirent 1>\ nécessité de montrer de la vigueur alin d'arrêter les désordres ; ils levèrent alors des troupes, chassèrent de la ville les Golonna et les Orsini, et contraignirent même le duc de Valentinois à quitter le Vatican et à se faire transporter dans le ch.îteau Saint Ange ; ensuite ils se formèrent en conclave pour élire un pape. Trois partis également jiuissants divisaient les membres du sacré collège ; les Français appuyaient
le cardinal d'Amboiseleur compatriote; Iton/alve de tlonloue voulait imposer un Espagiiol, le cardinal lieniardin ('.arvajal; enlin Julien de la Rovère, le plus riche des cardinaux, briguait pour son propre compte la papauté. Après trente-cinq jours de luttes, surgit une quatrième faction qui l'emjiorta sur les trois autres; elle cardinal de Sienne, François Piccolomini, fut proclamé souverain pontife sous le nom île Pie III.
Si l'on en croit l'abbé de Rellegarde, ce pape était d'une vie exemplaire et de mœurs irréprochables ; sa nouvelle dignité ne lui inspira aucun sentiment d'orgueil et n'altéra en rien les habitudes de sa conduite; il eut seulement le tort d'exprimer son désir de travailler à la réforme de l'Eglise et surtout à celle des ecclésiastiques romains, dont les débordements étaient de continuels sujets de scandale pour l'Europe entière; il eut le tort plus grand d'exposer ses plans de réforme dans une a?.semblée de cardinaux , el de déclarer qu'étant résolu à bannir le luxe et la débauche de sa cour, il voulait immédiatenieni décréter de> mesures énergiquss en rapport avec la grandeur du mal.
Dans la soirée du même jour, Pie III, après son dîner, sentit dans ses entrailles un mal inconnu ; et malgré les remèdes les plus actifs, il expira dans d'affreuses convulsions. Cet événement eut lieu le mardi 13 octobre 1503, vingt-six jours après son élévation sur le trône pontifical.
JULES H
Eialtation de Jules II. — Caracl're ilc ce pontife. — .\mba>sades des souverains au nouveau pape. — Sa Sainteté permet au prince de Galles d'épouser la veuve de son frère. — Bulles sur les élections des papes. — Ligue formée par le saint-père contre les Vénitiens. — Jules II fait de grands préparatifs de guerre. — Il reprend l'érouse et Bolot;ne. — Fourberies du saint-père.
— Il excommunie les Vénitiens. — Il force la Scré^iissirae Républii|ue à se soumettre au sainl-siége. — Louis XII se laisse indignement tromper par le pape. — Accord entre Jules II et les Vén'tiens. — Le pontife déclare la guerre au duc de Ferrare.
— Il assiège la Mirandole et monte lui même à l'assaut, le cas |ue en tête et l'épée au poing. — Sa Sainteté accorde l'investiture du royaume de Naplesà Ferdinand le Catholique — Maximilion songe à réunir en sa personne l'autorité spirituelle des papes et la puissance temjiorelle des empereurs. — Les Bolonais brisent les statues du saint-père. — Assassinat du cardinal de Pavie.
— Les cardinaux convoquent à Pise un concile pour déposer Jules II. — Le pape appelle à son .secours le roi d'Espagne. — Lettre des cardinauv de Pise à ceu.v de Rome. — Origine de la ligue ainte. — JourmJe de Ravenne. —Le pape est suspendu par le concile de Pise. — Jules met le royaume de France en interdit. — Intrigues du pape — Concile du Latran. — Sa Sainteté veut publier une croisade contre les Espagnols. — Mort de Jules II.
Dès que les funérailles du vertueux Pie III furent terminées, les cardinaux s'occupèrent de nommer un nouveau pape ; et les mêmes partis qui avaient intiigué l'irs de l'élection du cardinal Piccolomini se remuèrent pour faire triompher leur candidat; seulement, au lieu de trois factions il y en eut cinq; César Borgia, qui avait recouvré ses forces, prenait part aux électicms; et de leur côté, les Orsini s'agitaient pour faire nommer un pontife de leur choix. Mais le cardinal de Saint-Pierre aux Lions, Julien de la Rovère, intrigua si habilement et sut répandre si à propos l'or, les menaces et les promesses , qu'il se déclara pape lui-même avant que les cardinaux se fussent asseml)lés au Vatican, attsndu, disait-il effrontément, (ju'il avait acheté toutes les voix d'i sacré collège; en etfet, il ftitproclainé chef de l'Eglise sous le nom deJides II, quelques heures après la formation du conclave. Le lendemain , il subit les épreuves de la chaise percée, et immédiatement après il s'assit sur la chaire de saint Pierre comme vicaire de Dieu, pon'ifc infaillible et souverain père des fidèles.
\'arillas rapporte que Julien de la Rovère, pour mettre César Borgia dans ses intérêts, lui avait déclaré qu'il était sou véritable père, et qu'il lui avait montré de fausses lettres de Rosa Vanozza confirmant cette singulière confidence; qu'il s'était engagé à le traiter comme son fils , s'il parvenait à la papauté ; qu'enfin il lui avait promis la charge de gonfalonnier de l'Église et de généralissime des troupes du saint-siége. Or, soit que le duc de Valentinois eiit été convaincu de la vérité des assertions du cardinal de la Rovère, et qu'il eût voulu protéger son père, soit qu'il se fiit laissé séduire par l'espérance de posséder les deux plus hautes dignités de la cour de Rome , toujours est-il qu'il ordonna aux prélats de sa faciion de reporter leurs voix sur le cardinal de Saint-Pierre. En outre, Julien delà Rovère gagna à son parti le cardinal d'Ascagnc en s'engagetint par un traité à rétablir les Sforza dans Milan , et le cardinal Carvajal en lui promettant de maintenir le royaume de Naples sous la domination de Ferdinand le Catholique ; quant aux autres élec-
HISTOIUE r»ES PAPES
teui-s, ïvi Siiinteto, ajoute riiistorioii, les avail aclictès à boaux titMiiers fomptanis.
Si l'on ou croit Erasme l't Hadrien, le nouveau jiape avait vU- batelier, comuie son oncle Sixte IV; et Baudel aftiruie qu'il se vantait même d'aroir couru la mer sur une barque de pécheur, non, comme saint Pierre, j^our ]irendre du poisson, mais en forban, pour enlever de jeunes lilles ([u'il vendait aux Turcs, ou pour piller les navires marcliands.
D'un caractère turbulent, audacieux et vindicatif, Julien de la Uovère ne s'était fait connaître à Rome que par ses haines implacables, par son incroyable duplicité et par sa soif de domination ; aussi regarda-t-on son élection comme une calamité publi(jue.
Qu'importait à ce prêtre l'amour ou la haine des hommes? 11 était pape, et pouvait faire servir à la réussite de ses projets toutes les armes spirituelles et temporelles de l'Eglise, c'est-à dire le fanatisme. la fourbeiie, la trahison, le fer et le feu.
Aussitôt (pie la nouvelle de l'élévation de .Tules II sur la chaire ponlifîcale fut connue en Europe, les souverains des différents royaumes s'empressèrent de lui envoyer leurs ambassadeurs pour le féliciter. Les rois d Angleterre et d'Espagne lui firent demander en même temps des dispenses pour le mariage du prince de Galles, qui fut depuis Henri VHI, avec Catherine d'Aragon, veuve du prince Arthur. Sa Sainteté, qui désirait vivement obtenir l'appui de ces deux monarques, déclara, au mépris des canons, qu'une femme pouvait épouser successivement Us deux frères; et sans avoir égard à la décision des cardinaux, (jui lui était contraire, Jules H ])niilia la bulle de dispense le 26 décembre 1503. Ensuite il s'occupa de mettre à exécution ses projets d'envahissements, et commença par sommer son prétendu fils César Boi-gia de lui livrer les châteaux et les places qu'il possédait dans la Romagne. Comme le duc de Valentinois hésitait à obéir, il le fit arrêter dans son palais, et ne lui rendit la liberté qu'après la remise de toutes ses forteresses au saint-siége.
César, comprenant que son règne était passé, quitta Rome et vint demander aide et secours à Gonzalve de Cordoue ; mais ce général, aussi perfide que Ferdinand le Catholique, son maître, trahit le duc de Valentinois, et au lieu de le faire passer en France, comme il s'y était engagé, au moment même où César s'embarquait pour Marseille, il le fit arrêter et l'envoya en Espagne, où il fut enfermé, par ordre du pape, dans le château de Médina del Campo. Après deux ans de captivité, César réussit à s'échapper, et vint à la cour de Jean d'Albret, roi de Navarre, son beau-frère, qui combattait alors contre les Castillans; il voulut prendre part à cette guerre, et périt misérablement d'un coup d'arquebuse devant la petite ville de Viane.
Telle fut la triste fin de celui qui avait été sur le point de couvrir son front du diadème des empereurs, et qui avait tenu dans ses mains le sort du monde entier! A rpioi avaient abouti tant de ruses, tant d'assassinats, tant de crimes? A venir recevoir le coup de la mort sur une terre étrangère, comme un soldat mercenaire !
Jules II ne voulut pas suivre l'exemple d'Alexandre VI et proscrire les grandes familles de Rome; I
au contraire, il chercha à les attacher à son parti, et dans ce but il maria sa fille Félicie à Jourdain des Ursins, et il donna à Antoine Colonna une autre de ses filles, nommée Lucrèce, qu'il avait eue de ses amours incestueux avec Lucine, sa soeur. Quant aux petits jirinces de la Romagne, il ne crut pas devoir user des mêmes iijénagements ; d'abord il somma les Hentivogii de lui restituer Bologne; et sur leur refus, il les déclara aiiathématisés, autorisa les fidèles à piller leurs biens, à ravager leurs terres, et môme à les massacrer, promettant des indulgences plénicres et la rémission des ]iliis grands crimes à ceux qui pourraient tuer un des membres de celte famille. Ensuite il revendiqua la ])Ossession des dilVérentes provinces qu'Alexandre A 1 avait enlevées , et il commanda aux seigneurs de Pesaro, de Camerino, de Piombino, de Città di Castello, et aux autres ]U'inces qui s'étaient réinstallés dans leurs domaines depuis la mort de Roderic Borgia, de lui remettre immédiatement les villes et les forteresses de leur dépendance. Tous refusèrent d'obéir à Sa Sainteté; ils firent valoir que leurs terres avaient été séparées canoniquemcnt des Etats ecclésiastiques par les cardinaux rnênies d'Alexandre, et qu'ils n'étaient tenus qu'à )iaver un tribut annuel à l'Église. Venise surtout se montra récalcitrante ; la Sérénissiine République signifia au pape qu'elle ne rendrait pas une seule des villes qu'elle avait conquises, et qu'elle ne payerait pas un seul Jules d'or à titr* d'impôt ou de tribut ou sous quelque prétexte ({ue ce fût.
Devant une opposition aussi formidable, le saint- ])èrc comprit que les armes spirituelles seraient insuffisantes, et il résolut d'appeler à son aide les souverains de l'Europe, et d'employer leurs armées à soumettre les Vénitiens. Comme plusieurs d'entre ces princes avaient des traités avec la République, et qu'il était à craindre qu'il ne leur répugnât de fausser leurs serments, Jules II excommunia les Vénitiens, et déclara frappés de nullité tous les engagements contractés avec eux ; il interdit le feu et l'eau à Lorédan, leur doge, au sénat, au conseil des Dix et au peuple; il les accabla de malédictions, les dénonça à la colère des autres peuples comme coupables de lèsepapauté, comme païens, comme membres gangrenés de l'Eglise ; il autorisa tous les fidèles à s'emparer de leurs biens sur terre et sur mer, et à vendre leurs femmes et leurs filles. Dans sa bulle d'excommunication il enjoignait aux Vénitiens d'avoir à lui rendre, à jour fixé, les villes de Faenza, de Rimini, de Ravenne, de Cervio et leurs dépendances, sous peine d'interdit. Au lieu d'obéir, le sénat de Venise prit des mesures énergiques pour empêcher les porteurs de bulles de pénétrer sur le territoire de la Républiipie, et en même temps il appela des violenc<;s du pape à Dieu et au futur concile général. Jules II lança aussitôt l'interdit contre Venise, pressa les armements de ses alliés, et se prépara à la guerre, chose qu'il aimait fort, ajoute GuilLiume Budé, qui dans ses ouvrages appelle constamment le pontife un chef sanguinaire de gladiateurs.
Sa Sainteté ouvrit la campagne en ])ersonne et marcha sur Pérouse, résidence df Baglioni, le plus faible de ses ennemis; quoique cette ville fût défendue par une nombreuse garnison et par de liantes
JULES II
niuraillea, elle fui obligée de capitul.M- devant des forces supéneures ; Baglioni remit les clés de ses villes, promit de se conformer à toutes les exigences de la cour de Rome, et donna ses deux enfants comme otages et en garantie de l'exécution de ses engagements. Jules II se dirigea ensuite sur Bologne, le casque en tète, la lance au poing. Bentivoglio n'osa pas résister, et lui ouvrit les portes de sa ville à la première sommation ; le pape lui ordonna de se retirer iuunédiatement dans le duché de Milan, et le lendemain de son départ il lit son entrée dans Bologne en véritable triomphateur; puis il s'occupa de changer la forme du gouvernement établi, et de remplacer les magistrats par ses créatures. « Après ces faciles conquêtes, le saint-père, dit l'historiographe de Louis XII, tout rébarbatif dans son harnais, se croyait aussi redoutable que Tamerlan, et voulait guerroyer contre toutes les puissances ; et ce matamore de soixante et dix ans , auquel les travaux de la guerre convenaient aussi bien que la danse à un moine, se déclara contre les Français, qui étaient encore des ennemis redoutables, malgré les revers qu'ils avaient éprouvés en Italie. »
Jules II, dans sa présomption, se croyait supérieur à l'empereur et au roi de France par la force de son gén:e de même que par la grandeur de sa dignité; aussi ne se faisait-il point faute de déclarer ([u'il voulait les mener à la baguette, et après les avoir détruits l'un par l'autre, les chasser à jamais de l'Italie. Il est vrai de dire que ces princes avaient mérité ces indignes traitements par leur condescendance pour le )iape, et qu'ils avaient contribué à exaller son orgueil par leurs lâchetés mêmes. Quoique portant une égale haine à l'Allemagne et à la France, Sa Sainteté s'acharna contre ce dernier pays, sans doule pour reconnaître l'iiospilalité généreuse (jui lui avait été accordée pendant six années.
Non-seulement Jules II paraissait avoir entièrement oublié les faveurs dont l'avait comblé l'imbécile Louis XII, mais encore il poussait l'ingratitude jusqu'à parler ouvertement de son bienfaiteur en termes outrageants, et jusqu'à dire qu'il lui avait voué une haine implacable et qu'il ne serait content que lorsqu'il l'aurait renversé de son trône.
Bientôt se présenta pour le pape une occasion importante d'exécuter ses menaces, et il ne la laissa pas échapper. Gènes venait de se soulever contre le despotisme de ses nobles, et le peuple se. trouvait aux prises avec l'arislocratie : Jules envoya aussitôt des agents qui (irent dégénérer la sédition en révolti' ; et Gènes, qui était devenue possession française depuis 1499, lors de la conquête du Milanais par liOuis XII, se déclara ville libre, chassa les officiers français d s postes qu'ils occupaient au nom du roi, nomma huit tribuns, et chargea du pouvoir exécutil' un teinturier appelé Paul de Nove, homme courageux et déterminé qui exécrait les rois.
Louis XII accourut à la tète d'une armée pour ré primer la révolte de ses nouveaux sujets, ce qui ne fut pas difficile, les malheureux Génois se trouvant isolés etsans défense par suite de l'abandon du ])a])i>. Cependant cette invasion ne laissa pas que de porter ombrage à Jules II; et comme il craignait qu'il ne prît fantaisie au roi de châtier le véritable fauteur
des troubles de Gènes, il envoya à l'empereur Maximilien des agents habiles qui surent adroitement exciter sa défiance et lui faire comprendre que Louis XII était un ambitieux. (|ui voulait asservir rilalie afin d'élever sur le trône de saint Pierre le cardinal d'Amboise, ipii en échange lui avait promis la couronne irapéiiale.
Maximilien tomba dans le piège, et assembla une diète à Constance pour l'aire décréter des armements foiniidables contre Louis XII; celui-ci, qui pouvait avec ses troupes exécuter facilement les intentions que lui prêtait Jules II, appréhendait tellement d'irriter le pape et l'empereur, qu'il licencia immédiatement son armée. Malgré cette mesure, ou précisément à cause de cette concession, l'erajereur n'en pressa pas moins ses préparatifs de guerre ; et quand il eut rassemblé un corps d'armée de trente raille hommes, il annonça son intention d'entrer en ItaUe et de venir à Rome pour être sacré par les mains du pape. En conséquence, il fit demander passage sur les terres de \'enise pour lui et pour ses troupes, oITrant en outre à la Sérénissirae République de former une ligue offensive contre la France.
Les Vénitiens, qui craigna ent que ce grand déploiement de forces ne fiit dirigé contre eux-mêmes, repoussèrent les pro[)Ositions de Maximilien, et répondirent à ses délégués qu'ils consentiraient à former des alliances défensives, mais non offensives; et que si l'empereur ne songeait réellement qu'à se faire couronner par Jules II, il était fort inutile pour lui de se faire accompagner par une armée de trente mille hommes.
Cette réponse des "N'éniliens était dictée en partie par le soin de leur propre conservation, et par la crainte de la France, qui leur avait fait signifier que ses armées franchiraient immédiatement les Alpes, si Maximilien entrait sur le territoire de la République. Venise se trouvait ainsi placée de manière à ne pouvoir éviter la guerre, et le saint-père attendait avec confiance les conséquences de la position difficile qu'il avait faite à ses ennemis. Or, il arriva simplement que Maximilien voulant forcer le passage, s'enfonça, enseignes déployées, dans la vallée de Trente, où il rencontra Bartbélemi l'Alviano, général de la République, qui tailla en pièces son avantgarde de six mille hommes, et le força à signer une trêve d'une année.
Jules II voyant s'évanouir l'espérance de réduire ces fiers républicains et de recouvrer les villes qu'il avait revendiquées, se détermina à frapper un grand coup. Pour un instant il mit décote ses liaints contre le.s rois, et forma une ligue entre les piinces et les l-.tats qu'il jugea les plus faciles à tromper pour écraser la République de Venise. Tout nalurellementrorgueilleux Maximilien, l'inepte Louis XII, les rois J'.Vragon et dp IL aigrie, le duc de Ferrare, le mar- (|uis de Mantoue et la Républi pie de Florence firent partie de celle conféiiéralion, connue dans l'histoire sous le nom de Ligue de Cambrai, ville où elle fut formée. En exécution de ce traité, les Français envaliirent les Klats de la Ré])ubliipie du côté de laLombarJie; les Allemands et les Espagnols entrèrentpar la vallée de Trente ; les troupes du saint-père, commandées par Jules II en personne, suivirent les côtes
'^'SCIif
JULES II
de l'Adriatique et emportèrent d'assaut la citadelle de Ravenne, dont la garnison l'ut passée au fil de l'épée.
Louis XII, qui avait sous ses ordres les maréchaux de Chaumont et de Trivulce, le duc de Bourbon, la Trimouille et le comte Dunois, remporta sur les Vénitiens la célèbre victoire d'Agnadello, qui mit la Répulilique en danger de perdre toutes ses possessions de terre ferme. Alors le doge se détermina au seul parti ([ui lui restait à prendre devant une coalition aussi puissante, celui de désintéresser le pape et de lui rendre les [villes qu'il réclamait pour son siège.
En effet, dès que Jules II eut obten\i de la Sérénissime République la reddition des cinq villes en litige, il cessa de faire partie de la confédération, il releva les Vénitiens des censures qu'il avait prononcées contre eux; iiien ])lus, il épousa leur cause conlir ses propres alliés ; il ilécl;ira la lit,'ue de Cambial impie et sacrilège, et lulniina des aiiallièmes contre Alphonse, duc de Ferrare, qui refusait de rompre avec les Français. Il le déclara fils rebelle, enfan! d'iniquité et de perdition, et c( mme te' iléclui de ses dignités; il releva les sujets du duc du serment de iidélité qu'ils lui avaient prêté, et ordonna que la sentence lïit afficliée dans toutes les parties du monde. Ensuite il envoya un corps d'armée pour s'emparer
(kOà
de SOS Etats, et luenaça les Français do ses plus lor ril>les aiiatliôinos, s'ils osaient lui jirftor secours.
Louis \ll, toujours faible et pusillanime, obéit au pape, reprit lo chemin de la Franco, et eut même ['insigne lâcheté de conclure un traité avec la cour de Rome, par loipiol Sa Majesté se reconnaissait tenue de défendre le saint-siége contre tous ses ennemis. Le roi concédait, en outre, à Jules II le droit de nommer à tous les évêchés vacants dans son royaume.
Tous ces actes de condescendance ne firent qu'aus^menter l'audace du souverain jiontife et son acliaruemeul contre le roi ; Sa Sainteté nomma pour gouverner les diocèses des prélats qui lui étaient vendus et cpii étaient prêts à trahir le prince à son premier commandement. " Ensuite, dit Mézerai, le pape souleva les Suisses contre Louis XII, par l'entremise de Matthieu Schiner, orateur fougueux, dont les harangues agitaient ce peuple rusticpecommelo vent agite les Ilots; il excita également l'ambition du jeune Henri YIII d'.Vngloterreen lui oSVant l'investiture du royaume de Louis XII; enlin il intrigua à la cour de Gastille et à celle d'Allemagne pour les entraîner dans une ligue contre la France. » Ses tentatives auprès de ces deux princes échouèrent ; Ferdinand n'osa prendre ouvertement le parti du pontife, et l'empereur, qui venait de reconquérir ses anciens domaines avec le secours des Français, refusa de rompre avec Louis XII; d'ailleurs, il était assez occupé de ses propres affaires, par suite d'une défaite qu'il avait éprouvée sous les mui-s de PaJoue, et de la nécessité où il se trouvait de ralli'. r son armée, que les Vénitiens avaient taillée en pièces. Malgré ces deux échecs. Sa Sa'intetii n'abandonna pas entièrement ses projets de former une ligue contre Louis XII, comme elle avait fait contre les Vénitiens ; elle en regarda seulement l'exécution comme retardée.
Ou s'étonne réellement de cette inimitié de Jules II contre la France, et on cherche à l'expliquer par la Laine qu'il portait au cardinal d'Amboise, son compétiteur, qui l'avait menacé de le faire déposer comme simoniaque, empoisonneur, voleur, adultère, incestueux et sodomite ; mais après la mort de ce prélat, son ressentiment parut plus violent encore, et le pape n'ayant plus rien à craindre de ce redoutable concurrent, ne mit plus de bornes à sa fureur guerrière. Quoiqu'on fût au milieu de l'hiver, il vint prendre le commandement de son armée, qui avait commencé ses opérations contre le duc de Ferrare; lui-même mit le siège devant la Mirandole, pressa les travaux, excita le zèle des soldats par la promesse du sac de la ville, endossa la cuirasse et visita les batteries, armé de pied en cap, la dague au poing, sans s'inquiéter du scandale qui résultait de cette conduite. <.' 11 délaissa la chaire apostolique, dit Guicciardini, pour montrer dans ia tranchée sa triple couronne persique, pour dormir en échauguette et pour chevaucher à travers champs comme le plus acharné des bretteurs. » Après avoir battu la ville en brèche avec son artillerie, il donna le signal d'un assaut général, et lui-même monta sur les remparts, afin de jouir du spectacle de maisons incendiées, de femmes violées, d'enfants et de vieillards égorgés, enfin de toutes les horreurs, de toutes les abominations qui ont lieu d'ordinaire dans les cités oii pénètrent des soldats.
Pendant que Sa Sainteté dirigeait en personne les iVpérations de ses troupes contre les allit's de la France, elle coulinuail à intriguer en Allemagne et on Espagne, pour soulever ces puissances contre Louis XII ; et sachant combien Ferdinand le Catholi([ue désirait l'investiture du royaume de Naples, elle lui proposa de la lui accorder aux conditions qui avaient été consenties par les Aragonais, en ajoutant seulement au traité ([ue les rois de Gastille tiendraient trois cents hommes d'armes à la disposition dusaintsioge, pour servir l'Eglise à la première réquisition qui leur en serait faite par les souverains pontifes. L'intention de Jules était d'employer immédiatement ces troupes contre les Français dans la guerre de Ferrare, et d'amener une rupture entre Louis XII et Ferdinand V. Le rusé Castillan eut l'air de tomber dans le piège; il signa le traité et accepta l'investiture; aussitôt le saint-père réclama le secours convenu de trois cents hommes d'armes, et fil dire au prince qu'il lui donnerait l'investiture du royaume de Naples i son retour de l'armée, ce qu'il n'avait nulle intention de faire. Ferdinand envoya immédiatement Fabrice Colonna, avec les troupes que le pape demandait, jusqu'aux frontières des Etats de l'Eglise; mais là, elles firent une halte, et le général fit signifier à Sa Sainteté qu'il avait ordre de ne pas aller plus loin avant qu'elle eût proclamé Ferdinand le Catiiolique roi de Naples. Or, le pape, placé entre deux ennemis également redoutables, ayant d'un côté les Français qui poursuivaient leurs conquêtes dans le nord de l'Italie, de l'autre les Espagnols qui menaçaient d'envahir le midi, se trouva pris dans ses propres filets, et fut obligé de souscrire aux volontés du Castillan.
Louis XII comprit enfin qu'il était le jouet de la cour de Rome, et il menaça de se venger par la voie des armes, si le décret d'investiture du royaume de Naples en faveur de Ferdinand n'était immédiatement révoqué. Ses menaces et sa colère n'excitèrent que la risée, et au lieu de répondre à ses réclamations, Jules II le somma de lui rendre les villes dont il s'était emparé; il fulmina contre lui un anathème terliblc, mit la France en interdit et la donna à celui qui pourrait s'en emparer; il excommunia également tous les princes qui soutenaient le parti du roi, et donna leurs terres et seigneuries au premier occupant. Un envoyé du duc de Savoie qui voulut faire à ce sujet quelques représentations au saint-père, fut arrêté comme espion, appliqué à la torture et plongé dans les cachots infects du château Saint-Ange, malgré les réclamations énergiijues du duc de Savoie.
L'inepte Louis XII ne pouvant plus se faire illusion sur les sentiments hostiles du pape, et n'osant pas encore prendre les armes contre le saint -siège, convoqua un synode national dans la ville de Tours, pour se faire autoriser à repousser les attaques de Jules II. Non-seulement les évèques français décidèrent que le roi ne ferait qu'user de son droit en réprimant l'insolence du pape, mais encore ils conjurèrent Sa Majesté de prendre la défense ues petits princes opprimés par la cour de Rome; et ils citèrent Jules II à comparaître àPise, devant un concile général, pour se voir déposer du pontificat. Il en résulta que neuf cardinaux, jiarmi lesquels se trouvait le cardinal es-
JULES U
pagnol de Sainte-Croix, ahandonnèvent immédiatement la coiir du souverain ponlife pour se joindre aux ('•vèijucs fran(;ais et coopérer à la réforme de l'Ej^lise. Le cardinal do Sainte-Croix, avec l'approbation de Ferdinand, lit même alTiclier les lettres do convocation dans les villes de Parme, de Plaisance, de Modène, de Bologne et de Rimini. Mais, pendant que le roi d'Espatrne écrivait au roi de France qu'il était prêt à soutenir l'entreprise des prélats opposés à l'infâme Jules IL il protestait secrètement à Rome de ses bonnes intentions pour Sa Sainteté, et demandait même la déposition des cardinaux qui s'étaient séparés du siège apostolique.
Quelque habile que fut colle politi(pie de l'Espagnol, elle ne réussit qu'à demi; Louis XII ayant ou connaissance de ce qui se tramait contre lui, se détacha de Ferdinand et proposa à l'empereur de former entre eux une alliance offensive et défensive. Maximilien accueillit d'autant plus volontiers les ouvertures de la France relativement à la déposition de Jules II, qu'il avait résolu de briguer la papauté pour lui-même, ainsi que le témoigne une lettre adressée à sa fille Marguerite d'Autriche, qui lui avait conseillé de se remarier. « Nous ne jugeons pas qu'à notre âge on doive contracter une nouvelle union, à moins de raisons politiques, écrivait-il à cette princesse; et dans la position des affaires, ce serait détruire nos projets d'ambition, qui tendent à réunir sur notre tête la double couronne des empereurs et des papes. Ds^à notre secrétaire, l'évêque de Gurck, est parti pour Rome, afin de proposer à Jules II de choisir entre notre inimitié et notre admission au partage de la papauté ; de cette manière, après sa mort, nous serions assuré de posséder seul le trône de saint Pierre. Tenez-vous donc pour avertie, ma chère Marguerite, que vous serez forcée de nous adorer à deux genoux, ce qui sera certainement fort bizarre; cette idée seule provoque déjà notre hilarité. Il en sera ainsi cependant, car le peuple et les nobles de Rome, qui portent une haine égale aux Espagnols, aux Français et aux Vénitiens, se sont ligués au nombre de vingt mille, et nous ont fait dire qu'ils nommeraient un pape d'origine allemande, aussitôt que Jules II aurait laissé le saint-siége vacant; ce qui ne peut tarder. Sa Sainteté étant couverte de pustules et d'ulcères, suites de ses débauches. En •conséquence, j'ai déjà fait des ouvertures aux cardinaux italiens, et leurs suffrages me coûteront environ deux à trois cent mille ducats. Ferdinand V nous affirme également que ses ambassadeurs ont ordre d'appuyer notre élection. — Écrite de la main de votre bon père Maximilien, futur pontife. »
Pendant ([ue l'empereur intriguait pour arriver à la papauté, Jules II quittait encore son métier de pape pour celui de capitaine uventurioi-; il abandonna son palais du Vatican, laissa à Michel-Ange le soin de diriger les travaux de la nouvelle basili- ,que de Saint-Pierre, dont les fondations s'élevaient déjà au-dessus du sol de l'ancien parvis ; et reprenant le casque et l'épée, il se dirigea avec une simple escorte vers la ville de Modène, où se trouvaient campées les troupes pontificales. Déjà Sa Sainteté avait atteint Bologne, lorsque le maréchal de Chaumont, que la France avait envoyé au secours d'Al-
phonse, duc de Forrare, et qui était lui-même dans les environs de la place, eut avis de ce qui se passait par Bentivoglio, et vint, pendant la nuit, cerner Bologne a^•oc sa cavalerie. Le matin, la consternation fut grande parmi les gens de la maison pontificale, et leur frayeur était d'autant j)lus fondée, que d'une part il était impossible de sortir de la ville sans tomber entre les mains des Français, et que d'autre part les Bolonais, qui n'avaient jamais été dévoués au saint-siége, semblaient vouloir se révolter, et parlaient déjà de livrer le pape au maréchal de Chaumont.
Dans cotte extrémité, les cardinaux se réunirent aux ambassadeurs espagnols et vénitiens, et vinrent supplier Jules II de traiter avec les Français. A cette ouverture, le pontife entra dans un accès de colère inou'i; il déchira ses vêtements, blasphéma le nom de Dieu, arracha de sa tête la tiare, et la foulant à ses pieds, il s'écria : « Périsse donc avec cet impuissant emblème une religion de mensonges et de fourberies, et qu'avec elle soient écrasés les abominables suppôts qui conseillent à leur pape une lâcheté!
« Pour vous, dit-il en se tournant vers l'ambassadeur de Venise, où sont les renforts que vous m'aviez promis au nom de votre République ? Je les attendrai jusqu'à demain, et s'ils ne sont pas arrivés, oui, je traiterai avec ces exécrables Français ; mais ce ne sera que pour leur faire brûler Venise, et avec votre ville tous les marchands qui la gouvernent.
« Quant à vous, ajouta-t-il en se tournant du côté de l'ambassadeur d'Espagne, qui m'avez joué si indignement, en me faisant donner l'investiture du royaume de Naples en échange de troupes que votre infâme souverain ne m'enverra jamais, je vous ferai pendre demain à la pointe du jour. » Puis, saisissant sa crosse à deux mains, il se jeta sur les cardinaux et les ambassadeurs et les chassa de sa chambre en les frappant à coups redoublés.
Néanmoins, lorsque cette grande colère fut apaisée, Jules II comprenant que ses violences n'éloigneraient pas les dangers qui le menaçaient, fit appeler les magistrats de Bologne et les chefs des corps de métiers; il leur représenta qu'il s'était confié à leur religion et à leur fidélité en venant dans leur ville, et les supplia de faire prendre les armes au peuple pour sa défense, en leur promettant la remise de tous les impôts et toutes les indulgences qu'ils voudraient.
Ses instances ne changèrent rien aux dispositions des habitants, et les choses restèrent dans le même état pondant la journée entière. Vers le soir, on reçut la nouvelle de l'approche des Espagnols; la menace de la potence avait produit son effet. L'ambassadeur de Ferdinand avait fait pai'venir un exprès à Fabrice Colonna, qui s'était décidé à faire un mouvement en avant. Le maréchal de Chaumont, n'ayant que peu de troupes avec lui, se replia devant les Espagnols ^t céda le champ de bataille.
Jules II, ainsi délivré des Français, se répandit en invectives contre Louis XII; il no parla plus que de sièges et de batailles rangées; et quoiqu'il souffrît beaucoup des ulcères honteux qui lui avaient déjà rongé |)resque entièrement les organes de la virilité, il voulut se faire porter devant Ferrare pour bombarder cette place. 11 assista en otTot aux premier;
HISTOIUi: DES PAPES
travaux du siogo; mais on lui bientôt obligé de le rarufuer à lîologne, les médecins ayant déclaré que le mal vénérien était arrivé à son dernier période, et que Sa Sainteté n'avait que quehjues semaines ou même seulement quelques jours à vivre.
Aussitôt les cardinaux commencèrent leurs brigues pour la papauté, et cabalèrent elïronlément dans la chambre même du moribond. Toutefois ils ne furent pas longtemps à s'en repentir, car Jules II, qui était doué d'une constitution très-vigoureuse, revint à la vie. Son premier soin fut d'assembler les cardinaux en consistoire public; il les accabla de menaces et d'outrages; il les appela larrons, sodomites, simoniaques ; il les accusa de vendre leur honneur, leur conscience et même leur corps; enfin, il termina la séance en rendant un décret relatif à l'élection des papes, dans lequel Sa Sainteté déclarait nulle de plein droit toute nominalion entachée de simonie, soit du côté de l'élu, soit du côté des électeurs, proclamant hérétiques, et punissables par le supplice du feu, les pontifes qui seraient promus par de tels moyens, ainsi que tous ceux qui auraient concouru à leur élection.
Dès que le pape eut recouvré assez de forces pour soutenir le mouvement d'une litière , il songea à reprendre les hostilités contre le duc de Ferrare, et se mit eu route pour rejoindre ses troupes. Le chevalier Rayard, qui faisait alors les guerres d'Italie, instruit de la marche du pape, résolut de l'enlever, et vint s'embusquer avec cent hommes d'armes dans les environs de la petite ville de Saint-Félix, où il savait que Sa Sainteté devait passer avant d'arriver au camp. Malheureusement ce jour-là, une heure environ après le départ de l'escorte, il tomba une pluie abondante qui obhgea le pontife à rebrousser chemin pour se mettre à l'abri. Bayard, qui s'aperçut de ce mouvement , se découvrit alors et vint fondre sur les cardinaux ; comme il se trouvait à une grande distance, Jules II eut le temps de sortir de sa litière et de monter sur un vigoureux cheval avec lequel il échappa à ses ennemis. Les cardinaux imitèrent son exemple, et Bayard ne put saisir que les vieux évêques qui étaient en litière, quelques domestiques qui étaient à pied, et les mulets qui portaient les Jjagages.
En même temps que les Français faisaient une rude guerre à Sa Sainteté, ils négociaient avec le roi d'Espagne pour le déterminer à se réunir à Louis XII et à Maximilien, qui avaient convoqué un concile à Pise pour faire déposer le pape. Mais Ferdinand, qui trouvait ses intérêts dans les discordes interminables, se contenta de jouer le rôle de médiateur, et après de nombreux débats, il proposa d'assembler un congrès de plénipotentiaires à Mantoue pour traiter d'un accommodement entre toutes les puissances. Jules II se rendit à Ravenne pour surveiller les délibérations de cette assemblée, et essaya de gagner à sa cause les représentants des princes. Il écrivit même à ce sujet au vénérable évêque de Gurck, délégué de l'empereur, pour qu'il vînt le trouver, afin de s'entendre avec lui sur les moyens de pacifier l'Italie.
Le prélat se rendit à l'invitation de Sa Sainteté ; mais quand il vit que le pontife n'avait d'autre inten-
tion que d'acheter sa conscience avec un chapeau de cardinal, il reprit immédiatement le chemin de Mantoue. Gomme l'avait prévu Ferdinand le Catholique, la réunion des ministres des grandes i)uissanccs n'amena aucun résultat, et la guerre recommença avec plus de fureur qu'auparavant.
Trivulce, qui avait succédé au maréchal de Ghaumont dans le commandement de l'armée d'Itahe, ouvrit la campagne en s'emparant successivement de Goncordia et de Bologne; dans cette dernière ville se trouvait la statue de bronze de Jules II, lui des chefsd'œuvre de Michel-Ange. L'orgueilleux pontife était rc))résenté debout, dans une attitude guerrière, et élevant la main droite au ciel comme pour invoquer le Ghrist en faveur du peuple qu'il venait de punir. On raconte même à cette occasion une anecdote assez curieuse : « Les cardinaux, dit la chronique, ayant rapporté à Sa Sainteté que les habitants ne regardaient qu'en tremblant cette terrible statue, et demandaient si elle levait le bras pour les bénir ou pour les maudire, Jules leur répondit : « C'est pour « l'un ou pour l'autre, suivant que les Bolonais seront « soumis ou rebelles. » Aussi, dès que les Français furent entrés dans Bologne, le peuple s'empressa-til de briser cette statue; le métal fut acheté à la ville par Alphonse d'Esté, qui en fit faire une pièce d'artillerie qu'on nomma la Julienne.
Sans aucun doute, le maréchal Trivulce aurait pu s'emparer de toute la Romagne sans coup férir, s'il avait poussé la guerre; malheureusement il en fut empêché par Louis XII, qui s'effrayait de ses victoires sur le pape, et voulait attendre la décision d'un concile cju'il avait convoqué à Pise.
Quant à Jules II, il restait toujours renfermé dans Ravenne, et ne laissait pas que d'être fortement inquiet de la tournure que prenaient les affaires ; pour surcroît de. malheur, la division éclata dans sa famille; le duc d'Urbin, qui était à la fois son neveu et son bâtard, accusa le cardinal de Pavie, le mignon de Sa Sainteté, d'avoir vendu Bologne aux Français; celui-ci, à son tour, lui reprocha devant d'autres cardinaux d'avoir cherché à le supplanter dans les bonnes grâces du pontife, et en même temps de conserver des intelligences avec le duc de Ferrare, dont il avait épousé la nièce pour s'en faire un protecteur après la mort du pape. Le duc d'Urbin, furieux de voir ses intrigues démasquées, en conçut une haine violente contre le cardinal, et le lendemain de cette discussion, il le poignarda en pleine rue. Jules II eut une si grande douleur de la perte de son mignon, que ne pouvant le venger sur son propre fils, il résolut de quitter la ville qui avait été témoin de l'assassinat, et de retourner à Rome, malgré les dangers qu'il pouvait y courir.
Deux jours après son arrivée dans la ville sainte, il convoqua un concile au palais de Latran, pour l'opposer au synode de Pise, où il avait été cité pour s'entendre déposer.
Dans ses lettres de convocation. Sa Sainteté établissait en droit que le privilège de former des assemblées générales d'ecclésiastiques appartient exclusivement au pape; il concluait ainsi : « C'est pourquoi, de la plénitude de notre raison infaillible, nous déclarons nulle et vaine l'indiction du concile
IIISTOIUK DKS l'Al'ES
de Pise, ainsi (|ue tous les l'crits |uiblii's contro nous par les jirocurtnu-s, au uoiu de l'empereur Maxiuiiïien et du roi Louis do France, les réprouvant, les rèviKHiant et dcfeudant, sous peine d"excoiuiuunicalion et de malédiction éternelle, à toute ]iersonne, de i]uel([uc dignité (pfellc soit, ecclésiasti(|ue ou séculière, de favoriser leur projwjîation-. »
Ensuite le saint-père fulmina des Inilles contre Louis XII et le meuai;a de faire rompre son mariage scandaleux avec Anne de Bretagne ; puis il se retourna vers TEspagne, et fit offrir l'investiture de la Navarre à Ferdinand V, s'il voulait armer en sa faveur. Cette proposition convenait d'autant mieux au roi de dastille, que depuis longtemps il cliercliait à dépouiller Jean d'AUiret de sa priacipauté de Navarre. Ferdinand é«]uipa une flotte nombreuse dont le but apparent était de faire une descente en Afrique, mais qui en réalité était destinée à débarquer une armée en Italie pour surprendre les Français.
Louis XII, averti de ces ])réparatifs de guerre, se hâta de lever des troupes ; l'empereur en fil autant, et tous les peuples de l'Europe se trouvèrent en armes et prêts à s'entr' égorger pour soutenir la (]uerelle d'un pape sodomite, voleur et assassin. De leur côté, les cardinaux qui s'étaient éloignés de la cour pontificale et qui se trouvaient à Pisc n'en procédèrent pas moins à l'ouverture du concile qui devait déposer le pontife; et si l'assemblée n'agit pas en cette circonstance avec l'énergie dont elle avait fait preuve jusqu'alors, il faut en cbercber les raisons dans le caractère lent el irrésolu de Maximilien ; ce prince n'osa pas seulement obliger les prélats de son ro\-aume à ])araître au synode. D'autre paît, le roi de France eut la faiblesse de céder aux conseils de sa femme, et n'envoya que seize évêques avec quelques procureurs des uoiversités. Il en résulta que cette réunion n'étant comjjosée que d'un petit nombre de prélats, perdit par cela même de son influence ; et ce fut après bien des difficultés que les Florentins, auxcfuels appartenait la ville de Pise, fee décidèrent à permettre l'ouverture des sessions.
Enfin la première séance eut lieu le 29 octobre 1511, sous la présidence du cardinal Sainte-Croix; Odetde FoLx était le gardien du concile, et Philippe Dèce, excellent jurisconsulte, remplissait les fonctions de rapporteur. Dès que la nouvelle en parvint à Jules II, il excommunia pour la seconde fois les cardinaux et tous ceux ((ui faisaient partie de cette assemblée; mais tant de coups le frappaient à la fois, que luimême crut qu'il n'y survivrait pas ; il lui prit une fièvre violente, accompagnée de vomissements et suivie de longues syncopes pendant lesquelles il ne donnait aucun signe de vie.
« Alors le saint-père parut faire un retour vers le bien, dit l'bistorien de la ligue de Cambrai ; il fit venir les cardinaux auprès de lui; il s'accusa devant eux d'avoir commis de grands crimes et d'avoir publié des excommunications iniques ; il leur fit dresser une bulle pour les révoquer, en défendant néanmoins de la publier avant sa mort, parce que s'il recouvrait la santé, il ne voudrait pas, disait-il, avoir accompli un acte de justice nuisible à sa dignité.» Cet excès de prudence ne fut pas inutile ; car la fièvre l'ayant quitté, les médecins déclarèrent qu'il était
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bors de danger, et bientôt il vint présider sonne les séances du consistoire.
Pendant sa convalescence, le pape s'occupa de cimenter une alliance offensive et défensive entre lisaint-siége, la Suisse, Venise et Ferdinand le Catholique, (jui se déclara enfin l'ennemi de la Fiance. Par un étrange abus des mots, cette coalition sacrilège fut appelée la sainte ligue, et la conduite des opérations fut abandonnée à l'infatigable Jules II. Il est vrai aussi que Sa Sainteté resta seule chargée des frais de l'entreprise ; néanmoins, par compensation, ses alliés lui permirent d'utiliser leurs tr(Uij)es pour mettre à la raison le peu])le de Rome, qui avait eu l'audace de chasser les prêtres de la ville apostolique et de vouloir recouvrer sa liberté. En moins de huit jours, grâce à ce puissant secours, l'autorité du pape fut rétablie ; et après le massacre de douze à quinze mille citoyens, tout rentra dans l'ordre.
Si les habitants de la ville sainte étaient hostiles à la cause pontificale, il n'en était pas de même à Pise, où une armée de prêtres et de moines avaient exalté le peuple dévot; des troubles éclatèrent, et la population prit les armes non contre le pape, mais contre le concile qui s'occupait de le déposer. Les désordres devinrent si graves, que dès la troisième session, les Pères furent obligés de se retirera Milan pour continuer leurs séances. Sa Sainteté en eut une grande joie, qui fut cependant troublée par la nouvelle que les Français avaient taillé en pièces l'armée des confédérés sous les murs de Ravenne.
Cette victoire jeta la terreur dans les États ecclésiastiques : à Rome surtout, les esprits furent dans la consternation ; les cardinaux coururent au Vatican pour supplier le pontife d'avoir pitié de lui-même et du sacré collège, et de transporter sa cour en Espagne. Ils lui représentèrent que la position était d'autant plus grave que les barons romains devaient se joindre aux Français, et que même son propre bâtard, le duc d'Urbin, avait promis d'envoyer aux ennemis deux cents lances et quatre mille hommes de pied pour augmenter le nombre de soldats que Pompée Colonna, Robert des Ursins, Antoine Savelli, Pierre Margano el Laurent Mancini s'étaient engagés à fournir. Malgré son excessif orgueil, ces considérations avaient fait impression sur l'esprit de Jules II, et il paraissait pencher pour le parti de la retraite, lor.sque survinrent les ambassadeurs de Ferdinand le Catholique et de Venise ; ils combattirent les raisonnements des cardinaux, et firent comprendre à Sa Sainteté que le danger n'était pas aussi imminent qu'on avait pu le supposer, parce que l'armée française, quoique victorieuse, était comme un corps sans âme, son général, Gaston de Foix, duc de Nemours, ayant été tué le jour même de la bataille.
Cette nouvelle détermina Jules II à retarder de quelques jours son projet de fuite ; et bientôt une lettre du cardinal de Médicis le lui fit abandonner entièrement et lui rendit toute son audace. Ce prélat, qui avait été fait prisonnier sur le champ de bataille, où il combattait armé de toutes pièces, écrivait à Sa Sainteté « qu'il était parvenu à s'emparer de l'esprit des soldats, el qu'il les avait tellement effrayés par des prédications sur l'enfer, qu'ils désertaient par bandes avec armes et bagages, pour
JULES II
sauver leurs âmes et se racheter des anathèmes qu'ils avaient encourus; qu'en outre, on pouvait être sans in([uit'tude pour Rome, attondu que la superstitieuse Anne de Brelagni; avait un conlesseiir entièrement dévoué au saint-siéye ; que par l'inlluence de cette princesse on saurait bien empêcher Louis XII de renforcer son armée d'Italie, et que d'ailleurs Maximilien, qui voyait les affaires de la Fiance en mauvais état, paraissait vouloir se détacher de sa cause pour entrer dans la sainte ligue. '^
Quoi([ue la fortune parùl eu effet devoir se ranger du parti du saint-père, l'assemblée de Milan n'en continua pas moins ses travaux, et dans la septième session, elle prononça la suspension de Jules II des fonctions [lontificales. La sentence était conçue en ces termes : « Au nom de la Tiinité sainte, le sacré concile général représentant l'Eglise universelle, après avoir pris en considération les maux de l'Église, déclare qu'il est nécessaire de travailler à la réforme des abus; et comme il importe par-dessus tout à la religion ([ue le chef de l'Eghse donne 1 exemple des vertus chrétiennes, qu'il ne soit pas un objet de scandale par ses adultères, par ses vols et par ses meurtres, les Pères ont décidé d'un accord unanime qu'il fallait renverser Jules II du tiùne de l'Apôtre ; car Isa'ie a dit : « Otez de la voie de mon peuple « tout ce qui peut causer sa chute; «et l'apôtre saint Paul : « Retranchez tout germe de mal du milieu de « vous, car un peu de levain aigrit toute la pâte. »
« Puisqu'il faut retirer le peuple des mains de Goliath et des Philistins, qui le pervertissent et l'oppriment, le sacré concile exhorte les cardinaux, les patriarches, les archevêques, les évoques, les abbés, les prévôts des cathédrales, les chapitres des collégiales, les rois, les princes, les ducs, les marquis, les comtes, les barons, les universités, les communautés, les vicaires de l'Eglise romaine, les vassaux, les gouverneurs, les feudataires, les sujets réguliers et séculiers, enfin tous les fidèles, quelles que soient leurs dignités et leurs professions, à ne plus reconnaître comme pape Julien de la Rovère, qui s'est élevé sur le saint-siége par une infâme simonie.
« Défense d'obéir à ce corsaire, à ce gladiateur souillé du sang chrétien, à cet incestueux, à ce sodomite couvert de plaies honteuses, qui a infecté l'Église de sa corruption ! »
Ce décret fut reçu en France, et la publication en fut permise par lettres patentes de Louis XII, malgré la vive 0])position d'Anne de Bretagne, qui, par les conseils de son confesseur, en vint même à refuser au prince de partager sa couche. Du reste, Jules II ne parut guère s'en émouvoir ; il se contenta de réunir quel(jues évoques italiens à Saint- Jean de Latran , et fit décréter par ce conciliabule des anathèmes contre ses adversaires. Par les ordres de Sa Sainteté , les prélats qui siégeaient à Milan furent déclarés hérétiques, délégués de l'Antéchrist ; et, comme tels, il fut permis aux fidèles de s'emparer de leurs biens, de leurs bénéfices, de leurs dignités, voire même de les tuer. Le concile de Latran conllrma en même temps les censures prononcées contre Louis XII, auquel on enleva son titre de roi très-ciirélien. Le dernier article de la condamnation avait été dicté par Ferdinand le Gatliolique,
qui exigea en outre que le roi de Navarre fût compris dans la sentence. Fléchier, dans une de ses oraisons funèbres, blâme lui-même la conduite du pape. « Jules II, dit-il, abusant du pouvoir qu'il prétendait tenu- de Dieu, a fait servir la religirfn à ses passions criminelles, et a porté une main sacrilège sur la couronne des rois. Jean d'Albret, l'une des victimes de l'exécrable politique de ce pontife, s'était vu excommunié en vertu d'une bulle qui avait été sollicitée par Ferdinand V ; et il arriva que la princii)auté de Navarre se trouva envahie par les troupes espagnoles avant même que Jean d'Albret eût seulement songé à se mettre en défense.... »
Pendant que les créatures de Jules II fulminaient des anathèmes contre la France et contre ses alliés, les Pères du concile de Milan quittaient précipitamment celte résidence, pour éviter la vengeance implacable du pape, et se réfugiaient à Lyon; ce qui valut à cette ville d'être mise en interdit et dégradée de son rang de métropole. D'un autre côté, les bandes de la sainte ligue, renforcées des troupes espagnoles, reprirent leur revanche sur les Français, et s'emparèrent l'une après l'autre de toutes les villes qui tenaient encore contre le pape.
Pour comble do disgrâces, le roi d'Angleterre, Henri VIII , qui jusqu'alors était resté spectateur impassible de la lutte, se joignit aux confédérés et entraîna la désertion de Maximilien. Toute l'Europe se trouvant ainsi liguée contre Louis XII, la guerre recommença plus terrible qu'auparavant ; les AUemand's, les Suisses et les Espagnols pénétrèrent en Italie de trois côtés à la fois; les troupes île Jules II envahirent la Romagne et emportèrent d'assaut Bologne et Ravenne.
Pressés de toutes parts et accablés par le nombre,' les Français furent contraints de céder le terrain et de mettre bas les armes ; presque tous furent lâchement assassinés, poignardés ou pendus, au mépris des lois de la guerre, et quoiqu'ils eussent obtenu des capitulations honorables.
Bandel, Forcadelle et plusieurs autres historiens rapportent que Jules II inventa alors une fable dont le but était de rendre odieuse la mémoire de Gaston de Foix, duc de Nemours, et de porter au phis haut point le fanatisme des peuples de l'Italie contre les Français. Il fit affirmer, par de nombreux témoignages, qu'ayant ouvert le tombeau de ce prince, on n'avait trouvé dans son cercueil iju'un hoirible serpent qui s'était envolé dans les airs au miUeu d'une fumée é|)aisse et infecte. Forcadelle dit encore que Sa Sainteté distribua des sommes considérables à des poètes affamés, pour qu'ils fissent des satires contre Louis XII ou contre Anne d(^ Bretagne, et qu'il accorda la remise do la peine capitale à un grand criminel ([ui avait fait un distique latin contre les Français.
Deux mois, s'étaient à peine écoulés depuis l'expulsion des Français de l'Italie, que Jules II songeait déjà à rompre la sainte ligue et à se débarrasser de ses alliés, qui avaient l'audace de revendiquer une ]iart des dépouilles. Avant de mettre ce projeta exécution, il voulut s'assurer de la possession du duché de Ferrare ; et à cet effet, il écrivit au duc Alplionse de Ferrare, mari de l'infâme Lucrèce Borgia, qu'il consentait à le réconcilier avec l'Eglise, et qu'il exi-
geait seulement qu'il vînt à Rome pour recevoir l'absolutioa, selon les formalités ordinaires; il lui adressa même un sauf-conduit signé de sa main, pour lui donner plus de conliance en ses promesses.
Mali^ré les protestations d'amitié du saint-père, Alphonse craignit un piège, et répondit qu'il ne se hasarderait à venir à Rome que sur la garantie solennelle des Colonna et des ambassadeurs d'Espagne et de Florence. Ceux-ci lui écrivirent aussitôt (pi'ils prenaient l'engagement de s'opposer à toute entreprise contre sa personne ; alors il n'eut plus rien ù objecter, et se mit en route pour la ville sainte.
Jules II, dit un historien, l'accueillit avec de grandes démonstrations de joie, et cherclia à lui persuader, comme il avait fait précédemment auprès de César Borgia, que Lucrèce était sa propre (ille et non celle d'Alexandre VI. Cette princesse vivait alors en grand honneur à la cour de son mari, entourée de poètes, d'artistes et de peintres; plus tard, lorsque la vieillesse eut chassé tous ses amants, elle bâtit des couvents de filles en expiaticm de ses adultères et de ses incestes, et mourut en odeur de sainteté I
D'abord, Jules II promit au duc de Ferrare de le traiter comme son gendre et le retint au Vatican ; puis, lorsqu'il supposa qu'il pouvait parler en maîti e, "il le fit comparaître devant le consistoire et le somma de lui rendre sa ville de Ferrare comme dépendance de l'Eglise; en outre il lui réclama le payement d'un tribut de quatre mille florins d'or qu'il devait envoyer à Rome chaque année comme feudataire du saintsiége; enfin il lui défendit d'expédier les produits des salines de Comachio dans la Lombardie, pour ne point établir de concurrence avec les salines du saint-siége.
Alphonse comprit que Jules n'attendait qu'un prétexte pour le faire arrêter ; aussi se garda-t-il de contester l'équité des réclamations du saint-père ; il demanda seulement qu'on lui accordât jusqu'au lendemain pour prendre une décision. Pendant la nuit il s'enfuit de Rome et regagna ses Etats par des chemins détournés. Dès que Jules eut connaissance du départ de son prisonnier, il entra en grande colère ; il accusa les ambassadeurs florentins d'avoir favorisé l'évasion d'.\lphonse, et, pour se venger, il donna ordre au cardinal Sion de commencer immédiatement les hostilités contre Florence.
Cardonne, général espagnol, se joignit aux troupes pontificales, s'empara de Prato, et força la République à recevoir les conditions qu'il plut au pape de lui imposer. Sa Sainteté rétablit les Médicis à la tète du gouvernement.
A Milan, une restauration semblable venait de s'accomplir, et Maximilien Sforce reprenait sa couronne ducale. Ainsi tous les événements politiques concouraient à assurer le triomphe du pape ; il ne lui restait plus qu'à purger l'Italie des Allemands et des Espagnols. Pour atteindre ce but. Sa Sainteté offrit à l'empereur de l'autoriser à faire la conquête des États de Venise, sous la condition qu'il chasserait les Espagnols de l'Italie inférieure. Maximilien I" accéda à cette proposition et envoya immédiatement à Rome l'évêque de Gurck pour en arrêter les bases. Le pontife accueillit le plénipotentiaire allemand avec
de grandes démonstrations d'amitié, et parut avoir oublié entièrement leurs luttes précédentes ; il le défraya libéralement des dépenses de son ambassade, ([uoiqu'il eût trois cents personnes à sa suite, et lui prodigua les honneurs (jui ordinairement n'étaient rendus qu'aux empereurs.
Toutes les conditions de cette sacrilège alliance furent arrêtées dans la même journée ; l'évêque de Gurck, au nom de Maximilien, s'engagea à proléger la cour de Rome contre les entreprises de l'Espagne et de la France, et à lui prêter le secours de ses troupes pour réduire le duché de Ferrare. En retour de ces avantages, Jules sacrifia les Vénitiens ses alliés, et promit de les excommunier s'ils refusaient de se soumettre à l'Allemagne, et de transiger aux conditions que le prince voulait leur imposer.
Dès que le traité eut été ratifié, Jules II laissa éclater sa joie ; il commanda pour le lendemain un service solennel pour célébrer la réussite de ses négociations, et à la suite de la cérémonie, il se rendit avec tout son clergé sur la rive gauche du Tibre. Là, en présence des ambassadeurs de toutes les puissances et d'une foule innombrable, il jeta les clés de saint Pierre dans le fleuve, en s'écriant : " Désormais, les papes n'auront plus besoin que de l'épée de saint Paul. »
Enfin Sa Sainteté, de retour au Vatican, fit comparaître les ambassadeurs espagnols et leur ordonna, sous peine des censures les plus terribles, de faire retirer des terres de l'Église les bandes de pillards qui combattaient avec ses troupes. Gomme ceux-ci voulurent s'excuser sur la nécessité de terminer les opérations commencées, Jules II s'emporta contre eux en paroles outrageantes et les chassa de sa présence.
Aussitôt il négocia avec les cantons suisses pour en obtenir trentejmille hommes de troupes qui devaient l'aider à chasser les Espagnols de l'Italie inférieure et à faire la conquête du royaume de Naples. Déjà le marché était signé et la guerre allait se ranimer avec une nouvelle fureur, lorsque Dieu prit l'Italie en pitié et délivra la terre de cet abominable pape, le 23 février 151 3.
Selon quelques auteurs, Jules II mourut des suites d'un accès de colère; suivant d'autres, il succomha au mal honteux qui sévissait en Europe ; tous s'accordent à dire que le cardinal chargé de lui administrer les derniers sacrements lui ayant demandé ce qu'il décidait relativement aux prélats qui l'avaient déposé, le moribond répondit : « Gomme homme, je leur pardonne ; comme pape, je les maudis ! » Celte parole suffit pour démontrer que la papauté est dans son essence une institution vicieuse et exécrable, puisqu'elle commande la haine et défend l'oubli des injures.
On attribue au savant Érasme une sanglante satire dans laquelle Jules II se trouve en scène avec le prince des apôtres ; celui-ci refuse au pape l'entrée du royaume des cieux et lui reproche tous ses crimes, il l'accuse d'inceste avec sa sœur et sa fille ; de sodomie avec ses bâtards, ses neveux et plusieurs cardinaux ; il le nomme parjure, simoniaque, ivrogne, voleur, meurtrier, empoisonneur, et enfin il lui déclare que les portes du ciel ne sont pas ouvertes à ceux qui sont infectés du mal de Naples !
LEON X
Désordres à Rome. — Élection de Léon X. — Couronnement du pontife. — Politique du saint-père. — Louis XII fait sa soumission au pape. — Léi-n s'oppose à la pacification de l'Europe. — Décret du concile de Latran sur la nature de l'âme. — Impiété du pape. — Il fait achever la basilique de Saint-Pierre. — Le pape marie son frère avec la princesse Pliiliberle de Savoie. — François I" envahit l'Italie. — Entrevue du roi et du pape à Bologne. — Intrigue entre le pape et une dame de la cour de France. — Concordat entre Léon X et François I". — Le pontife dépouille le duc d'Urbin. — Conspiration contre le pape. — Décimes d'Espagne. — Bassesses de François I" pour gagner l'amitié du pape. — Trafic des indulgences. — Martin Luther et sa doctrine. — Bulle de Léon X contre Luther. — Édit de l'empereur Charles-Quint contre le réformateur. — Traité entre l'empereur et le pape contre la France. — Mort de Léon X.
Dès que Jules II eut terminé son exécrable vie, une révolution éclata dans Rome; le peuple, longtemps comprimé sous la main de fer du pontife, courut aux armes, pilla les monastères et les églises, et massacra un grand nombre de prêtres et de moines A la suite de ce mouvement, les masses populaires se scindèrent en deux factions puissantes, celle des Colonna et celle de la famille des Urbins, qui toutes deux cliercliaient à proliter de la confusion générale pour s'emparer de la souveraineté de la ville. Il en résulta un désordre effroyable ; le sang coula par torrents, et Rome n'offrit plus à la vue que cadavres et maisons en feu ; enfin les citoyens, fatigués de carnage, comprirent qu'ils n'étaient que des insLrumcnts entre les mains des seigneurs ambitieux qui se disputaient le pouvoir; ils déposèrent les armes, et le calme succéda à l'affreuse tourmente qui avait passé sur la cité apostolique.
Les cardinaux se hâtèrent de profiter de celte apparente tranquillité pour entrer en conclave ; préalablement ils rédigèrent un acte qui limitait l'autorité pontificale, et qui établissait d'une manière précise les privilèges des membres du sacré collège ; tous jurèrent sur l'Évangile d'en observer les règlements,
et immédiatement après les brigues commencèrent entre les candidats pour la papauté.
Parmi les membres du conclave, Jean de Médicis était, sans contredit, celui qui se montrait le plus avide de l'héritage de Jules II. Voici en quels termes Varillas parle de ce cardinal : « Il n'y avait pas encore trois mois que Jean de Médicis était réinstallé dans son palais de Florence, lorsque arriva la mort de Jules II; aussitôt il con(,'ut le dessein de se faire élire souverain ])onti('e, et il se mit en route pour Homo, quoiqu'il fi'il atteint du mal auquel le pape avait succombé, et qu'il etit deux énormes abcès qui l'empêchaient de marcher et même de se tenir à cheval. Il lit le voyage couché dans une litière et les mules allant au ]ias, afin d'éviter le moindre cahot; de celte manière il put arriver jusqu'à la ville sainte; mais les obsèques de Jules étaient terminées et le conclave commencé , cependant Jean de Médicis se fit ouvrir les portes du Vatican et prit place avec les autres cardinaux. Déjà les membres du sacré collège, jeunes et vieux, avaient cabale pour faire réussir l'élection de leius candidats, et paraissaient si obstinés dans leurs choix respectifs, (ju'on était menacé d'une longue vacance, lorsqu'un événement fort bi
UlSTltlUE DES l'APES
zarre vint lout à oonp chiuii;or la direction des fi^piils el niellre lin aux Inigucs. Jean de Médicis, (luoiquo toujours malade et tourniento de douleurs aiguës, se donnait beaucoup de mouvement pour se créer des partisans; or, il arriva qu'à la suite d'une journée plus laborieuse ([ue les autres, ses abcès s'ouvrirent et donnèrent passage à des humeurs viciées ([ui répandirent dans tout le conclave une puanteur infecte. Les vieux cardinaux craignant de ne pouvoir résister aux impressions funestes de cet air corrompu, consultèrent les médecins sur les moyens de se préserver du danger qui pouvait résulter pour leur santé d'un séjour forcé dans la même salle que le malade. Ceuxci répondirent qu'ils n'avaient rien autre à laire que d'attendre la mort de Médicis, qui ne pouvait tarder d'un mois. Cette condamnation prononcée par les docteurs fit une révolution dans le conclave ; les brigues cessèrent aussitôt, et les cardinaux, d'un consentement unanime, donnèrent la tiare à Jean de Médicis, qui l'ut proclamé souverain pontife à làge de trente-six ans, sous le nom de Léon X. »
Précisément l'ouverture des abcès sauva Jean de Médicis d'une mort certaine ; les humeurs corrompues sortirent par les plaies, et il guérit de son mal.
Le nouveau pape était lils de Glarice des Ursins et de Jjaurent de Médicis, celui-là même auquel Savonarola avait refusé l'absolution. Depuis l'âge de treize ans, il avait été élevé au cardinalat par Innocent VIII ; ce qui n'empêchait pas que son éducation n'eiit été mondaine. Selon Paul Sarpi, il n'avait aucune teinture des idées religieuses ; il affectait même une impiété lidicule , disant ouvertement que la religion était bonne seulement pour maintenir le peuple dans l'obéissance, et ne devait jamais gêner les actions des puissants et des riches.
Aussi orgueilleux , aussi ambitieux que son prédécesseur, Léon X était capable Je commettre tous les crimes pour arriver à son but; mais, plus habile que Jules II, il apportait dans ses relations avec les souverains moins de rudesse et de brusquerie.
Sa Sainteté voulant attendre le retour de ses l'orces, retarda la cérémonie de son exaltation jusqu'au 1 1 avril, anniversaire de la bataille de Ravenne, où il avait été fait prisonnier par les Français. Au jour indiqué pour le sacre, Léon X, revêtu d'habits chargés de diamants et de rubis, la tète couverte d'une tiare si éblouissante de pierres précieuses , qu'il était impossible au regard d'en soutenir l'éclat, se rendit à la basilique de Latran avec une escorte si nombreuse et si brillante , que, suivant les historiens du temps, jamais empereur ni roi n'avaient dû déployer tant de magnificence dans leurs journées triorapiiales. Le clergé romain, la noblesse, la magistrature, les différents ordres de moines noirs, gris et bhincs, les corps de métiers, les chefs de milices, tous chargés d'armures étincelantes , formaient un cortège immense; partout, sur le passagedu pontife, de jeunes vierges et des enfants vêtus de blanc jetaient des palmes et des fleurs. Léon X s'avançait monté sur un coursier arabe, ayant à ses côtés les membres du sacré collège et ses parents , parmi lesquels on distinguait le commandeur de Médicis , armé de toutes pièces. Ce cortège n'avait pas encore franchi les murailles de la ville lorsqu'un courrier vint ap-
))orler la nouvelle delà mort de Riqihaèl Pueci , archevêque de Florence; Léon X, après avoir ouvert la dépêche, se tourna vers son cousin, et sans interrompre sa marche il lui dit à haute voix: " Beau parent, je vous annonce que dès demain vous quitterez la profession des armes pour recueillir la succession de Raphaël Pucci et devenir archevêque. » Ce qui eut lieu en effet , quoi([ue le commandeur fût aussi étranger au métier de prêtre que pouvait l'être un capitaine de guerre, qui toute sa vie n'avait fait que piller, voler, violer ou égorger.
.Vprès la célébration de la messe pontificale, Léon X vint s'asseoir, suivant la coutume usitée lors des élections, sur les chaises percées, alin de montrer aux assistants les jjreuves de sa virilité; mais comme il n'était pas entièrement débarrassé du mal de Naples, le jeune diacre chargé de s'assurer par le contact que le pape était bien réellement un homme, refusa Je remplir son oflice et se retira au milieu des diacres en donnant Jes marques d'effroi et de dégoût. Il est nécessaire d'observer qu'à celte épo- (jue on croyait que cette honteuse maladie se propageait par un simple attouchement. Sa Sainteté fut profondément affectée de cette circonstance, et pour ne pas exposer ses successeurs à une semblable humiliation, elle résolut d'abolir les épieuves des chaises percées ; en effet, depuis le règne de Léon X , cette cérémonie cessa entièrement d'être pratiquée dans l'intronisation des papes. Enfin un autre diacre s'avança vers le saint-père , le revêtit de ses ornemonts pontificaux, un cardinal replaça sur sa tête la triple couronne, après quoi le saint-père donna sa bénédiction au peuple et reprit le chemin du 'Vatican, où l'attendait un festin digne des LucuUus et des Apicius. On compte que la dépense de cette fêle se monta à plus de cent mille écus d'or.
Dès qu'il fut installé sur le saint-siège , Léon X donna l'essor à ses goûts Je luxe et Je Jébauches ; il appela à Rome les artistes et les écrivains Je l'Italie, et bientôt sa cour devint la plus brillante de l'Europe. Toutefois on doit lui rendre cette justice qu'il en bannit la débauche brutale pour la remplacer par la galanterie, sorte de corruption moins ignoble, et plus dangereuse, en ce qu'elle déprave la société pour ainsi dire traîtreusement , sans qu'il soit possible d'appeler sur elle la réprobation générale. La cour de Rome devint une école de matérialisme et d'athéisme philosophique, du sein de laquelle un pontife-roi dirigea les affaires politiques Je l'Église. D'abord Léon X songea à l'agrandissement de sa famille; il plaça son frère Pierre à la tête du gouvernement de la Toscane, et réserva à son autre frère, Julien le Magnifique, la couronne de Xaples, qu'il était décidé à enlèvera Ferdinand V; mais il ne fit rien païaîtie de ce dernier projet, voulant attendre que les circonstances lui offrissent des chances certaines de succès. Ensuite il s'occupa d'étendre l'autorité du saint-siége et de lui conserver son indépendance ; à cet effet il refusa de conclure un tiaité avec FerJinanJ le Catlioli([uo, et pareillement il ne voulut aJhérer à aucune proposition de paix avec les Français, dans la crainte de les voir rentrer de nouveau en Italie. Sa Sainteté ne ratifia même qu'en partie les engagements pris avec les
LÉON X
Suisses par son prédécesseur, parce qu'elle avait reconnu l'inconvénient de faire la guerre avec des soldats mercenaires qui se mutinaient dès qu'ils ne touillaient ])as leur paye à jour lixe, ou qui s'enrôlaient sous la banuière des ennemis s'ils trouvaient une augmentation de solde. Le pape ne voulut [las davantage se liguer avec Maximilien Sforce, duc de Milan, qu'il regardait comme un fardeau pour le saint-siége ; ni avec l'empereur, qui était un ami inconstant et dangereux, et qui avait même déclaré, depuis qu'il s'était vu obligé de renoncer à la papauté, que les États de l'Église appartenaient à l'empire d'Occident, et que le destin l'avait désigné pour rendre au titre d'empereur son ancienne splendeur; enfin le saint-père refusaavec plus déraison encore de s'allier avec les Vénitiens, qui avaient traité avec Louis XII. Iséanmoins il envoya un ambassadeur nommé Cinthio à la cour de France, pour rassurer le roi sur ses véritables intentions et pour protester des sentiments respectueux de la maison des Médicis pour Louis XII; le légat était également chargé d'exposer à Sa Majesté qu'à sou avènement au trône pontifical, Léon X ayant trouvé le saint-siége engagé dans une voie d'hostilité déclarée contre la Fiance, il serait imprudent de changer immédiatement de poHtique ; qu'eu conséquence il suppliait le roi de n'imputer à aucun mauvais vouloir les dispositions qu'il était contraint d'adopter pour traverser ses projets de conquête sur le Milanais; qu'il le suppliait en outre de ne point s'oilénser s'il l'exiiortait par un bref à ne rien entreprendre contre l'Italie, sous peine d'anathème, d'interdiction et de déposition; ce qui, au dire de Ciiilliio, ne diminuerait on rien la constante affection de Sa Sainteté pour sa personne. Il l'avertissait charitablement qu'à sa sollicitation, Henri VIII d'Angleterre préparait une descente en France; que bien malgré lui , et pour obéir au sacré collège, le pape se voyait contraint d'engager Maximilien I" à attaquer ses frontières vers le Rhin, pendant que les Suisses envahiraient la Bourgogne; qu'enfin il était obligé de permettre à Ferdinand le Catholique de poursuivre ses conquêtes dans la Navarre, attendu que ce roi en avait acheté l'autorisation quarantedeux mille écus d'or à son prédécesseur.
Sans s'inquiéter de ces menaces, les Français, sous le commandement de Louis de ]a Trimouille, pénétrèrent en Italie , se joignirent aux Vénitiens et recommencèrent les hostilités. Le Milanais fut reconquis pour la troisième fois; et Gènes passa encore sous la domination de la France. Malheureusement Anne de Bretagne vint entraver la marciie des affaires, et fit écrire à la Trimouille par l'imbécile monarque « de ne point trop avancer en besogne. »
Voici en quels termes Mézerai s'explique à ce sujet « Le plus grand ennemi du roi était, sans contredit, madame la reine, à cause de ses scrupules de conscience ; plie l'accusait de vouloir sa damnation en combattant les papes et en assemblant des conciles contre eux; et comme elle lui rompait perpétuellement la tête de ses lamentations, le pauvre sire n'avait d'autre moyen de ramener la paix dans son intérieur que de suspendre la guerre au moment oîi il était victorieux, et quand il était sur le point de mettre le pape à la raison. >
Cette excessive condescendance de Louis XII pour sa femme faillit lui coiîter la couronne, car les ennemis de ce prince attribuant l'inaction de son générd à la faiblesse ou à un manque d'habileté, en reprirent de l'audace. Les Suisses, (jui étaient à la solde de Léon X, marchèrent contre les Français, les taillèrent en pièces devant Novare, et c'est à peine si la Trimouille put ramener en France (piel(|ues milliers d'hoiimies. Presque au même instant l'Anjou était cnvaiii par les Anglais, la Navarre par les Es- ])agnols, la Bourgogne ]jar une seconde armée de Suisses, et les provinces limitrophes du Rhin par Maximilien Sforce, duc de Milan.
Dans cette extrémité, le roi fut obligé d'avoir recours à la clémence de Léon X ; il envoya immédiatement à Rome des ambassadeurs avec des lettres patentes, scellées de son sceau, souscrites par lui et expédiées de son mandement. A leur arrivée dans la ville sainte, les envoyés de la France furent soumis à un cérémonial des plus humiliants ; on les introduisit dans le consistoire que présidait le pa|)e, revêtu d'ornements étincelants d'or et de pierreries; on les contraignit de se prosterner le front contre terre, en présence des ambassadeurs des cours étrangères, des cardinaux et des nombreux officiers de l'Église, et alors ils implorèrent avec humilité le pardon de leur maître, promettant en son nom de ne donner à l'ayi-enir aucune assistance aux ennemis du siège apostohque, et de les combattre même à main armée, sans fraude ni dissimulation. Ils déclarèrent que le roi désapprouvait formellement le concile de Pise, qu'il détestait les décisions arrêtées dans cette assemblée de schismatiques et d'hérétiques, qu'il s'engageait à poursuivre les prélats qui avaient fait partie de cette assemblée, à les chasser de la ville de Lyon, du royaume, et de toutes les terres ou seigneuries placées sous sa dépendance , à les livrer enfin à la sainte Inquisition s'il parvenait à les faire prisonniers ; en outre, ils signèrent une adhésion au concile de Latran , déclarant le reconnaître comme seul régulier, et approuvant tous les décrets qu'il avait déjà rendus ou qu'il rendrait par la suite.
Louis XII fit la paix avec Ferdinand V, en lui promettant sa fille Renée de France pour un de ses petits fils et en lui abandonnant la Navarre; il obtint l'évacuation des provinces rhénanes occupées par Maximilien en lui abandonnant le Milanais; pour faire cesser ses démêlés avec Henri VIII, comme il se trouvait veuf d'Anne de Bretagne, morte depuis quelques mois, il demanda en mariage la jeune Marie d'Angleterre, qui lui fut accordée; quant aux Suisses, avec de l'or il acheta leur neutralité. Ces arrangements, qui mettaient fin aux o])éi'ations de la sainte ligue, n'obtinrent pas l'approbation de Léon X, qui s'était promis de prolonger la guerre entre les différents princes,, afin que Louis XII, occupé à sa propre défense, ne songeât pas à reparaître en armes au delà des Alpes; et Sa Sainteté se disposait à ranimer les discordes, à lever des troupes, et à lancer de nouveaux anathèmes contre la France , lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort du roi.
Il en résulta un moment de calme dont le pontife profita pour continuer les travaux du synode de Latran. Sa Sainteté reçut dans une session solennelle
les Pères du concile de Pise, qui vinrent faire amende honorable de leur conduite passée; les promoteurs de ci-lte réunion, les cardinaux de Sainte-Croix et de Saint-Séverin, furent obligés do coiuparaitre devant le pape couverts des habits de simples prêtres, et d'avouer quils avaient été justement dégradés par Jules II, parce qu'un ecclésiastique ne devait jamais s'élever contre le chef de l'Eglise.
Dans la même séance, Léon X lit publier le décret relatif à liumiortalité de rame. « Nous ordonnons à tous les philosophes ipii professent dans les universités, de combattre les sentiments et les doctrines (\\xi s'écartent de la foi enseignée par l'Église, en établissant que l'âme est mortelle comme le corps, et que le monde est éternel. »
Martin Luther affirme dans ses ouvrage que Léon X niait )iosilivement l'immortalité de l'âme; et qu'un jour, après avoir écouté deux habiles docteurs qui discutaient sur celte question fondamentale du dogme chrétien, il termina la dissertation par cette singuhère conclusion : « Les raisons que vous donnez pour l'affirmative me paraissent profondément pensées; mais je préfère la négative, parce qu'elle est déterminante pour nous engager à soigner notre corps, et pour acquérir de l'embonpoint. »
On rendit dans l'assemblée de Lalran un nombre considérable de décrets sur différents sujets de controverse religieuse; ils oflVent trop peu d'intérêt pour que nous les rapportions dans leurs détails. Au milieu des débats politiques, Léon X poursuivait ses projets d'embellissements pour Rome et faisait continuer, sous la direction de Julien de San Gallo, la construction de la célèbre basilique de Saint-Pierre, dont les dessins avaient été faits sous le pontificat précédent par François Lazzari Bramante, célèbre architecte sorti des rangs du peuple, comme presque tous les grands artistes.
On doit rendre cette justice à Jules II, qu'il savait encourager les arts; et quoique les travaux qu'il commanda pendant son règne, aient eu pour résultat de faire surgir des monuments inutiles aux hommes, il n'en est pas moins vrai que ce fut à lui que Rome dut l'exécution du projet formé par Nicolas 'V, d'élever à la place de l'ancienne église de Saint-Pierre une basilique qui n'eût jamais d'égale dans aucune ville du monde. Bramante soumit à Sa Sainteté différents plans, parmi lesquels s'en trouvait un représentant une cathédrale avec deux corps d'églises et deux clochers; ce fut ce plan qu'adopta le pape. II nous en reste encore une médaille gravée par le fameux artiste Corodasso. Des ouvriers au nombre de plus de huit mille furent employés à la démolition de l'ancienne basilique; Bramante jeta les fondements du nouveau monument, et poussa les travaux avec une telle célérité, qu'il était facile de comprendre que l'artiste voulait avoir seul la gloire de mener à sa fin un projet gigantesque qui demandait la vie de plusieurs hommes. Il renversa impitoyablement les colonnes magnifiques de l'ancienne église , et les remplaça par quatre grands arcs qui reposaient sur des massifs énormes; il détruisit les anciens tombeaux des papes et les mosaïques précieuses qui les décoraient. Hardi et ingénieux dans ses conceptions, Bramante faisait les voûlei de son édifice en un seul jet, avec
une composition de chaux et de poussière de marbre délayée dans de l'eau, de manière que les voûtes paraissaient décorées de mosaïques représentant des caissons et des rosaces.
Malheureusement ces grands ouvrages , exécutés avec tant de précipitation, manquaient de solidité, et les voûtes s'écroulèrent peu d'années après la mort du célèbre arciiitecte. Ceux qui reprirent ces travaux gigantesques, Julien de San tlallo, Peruzzi et Michel- Ange, ne conservèrent que les arcs qui portaient le tour du dôme, et firent disparaître toutes les autres constructions.
Léon X continuait toujours à présider les séances du concile de Latran ; à la dixième session se présentèrent deux faits remarquables : la publication d'un décret en faveur du prêt à usure, et la promulgation d'une bulle contre la liberté de la presse. Dans le premier décret, le saint-père décidait que les monts-de-piélé ou bureaux de prêts sur nantissements étaient autorisés à prélever sur les malheureux un intérêt plus fort que le taux ordinaire, à la condition que ces établissements verseraient dans les trésors du pape la moitié de leurs bénéfices; calcul odieux et qui doit exciter d'autant plus l'indignation, que, sous une apparence de philanthropie, il achevait de dépouiller les pauvres de leurs dernières ressources. Dans le deuxième décret, le pontife, après avoir énuraéré longuement les inconvénients qui résultaient pour la religion de ''ette fièvre d'instruction qui s'était emparée des esprits, et que l'invention de l'imprimerie tendait à propager, arrêtait dans sa sagesse que les travaux des savants seraient soumis à des censeurs, et qu'aucun livre ne pourrait être imprimé qu'il n'eût reçu l'approljation du vicaire du pape et du maître du sacré palais , pour les fidèles qui habitaient les États de l'Église; et des évêques diocésains ou des inquisiteurs de districts, pour les autres pays; et cela, sous peine d'être excommuniés et jugés comme hérétiques, c'est-à-dire d'être brûlés vifsl Malgré les menaces de Léon X, celui que de serviles historiens appellent le restaurateur des lettres, et qui cherchait à épaissir les ténèbres qui enveloppaient le monde , l'imprimerie triompha et rien ne put maîtriser cette puissance qui venait briser les trônes absolus et renverser les autels de la superstition. Seulement les temps n'étaient pas venus pour les peuples de s'affranchir entièrement de ce joug odieux, et les papes ainsi que les rois devaient encore peser sur les nations.
Sa Sainteté poursuivit ses projets d'agrandissement pour sa famille, et fit épouser à son frèi'e Julien la jeune princesse Philiberte de Savoi', sœur du duc Charles et de Louise, mère de François I", qui venait de succéder à Louis XII. Le nouveau monarque profita de cette circonstance pour faire de nouvelles tentatives auprès du saint-siége dans l'intérêt de ses prétentions sur l'Italie, et il envoya à Léon X d-'ux ambassadeurs, Guillaume Budé et Antoine Pallavicini, seigneur milanais, sous prétexte de le complimenter sur le mariage de son frère; mais en réalité pour lui proposer l'abandon du duché de Milan ni échange d'une principauté pour Julien de Médicis. qui serait composée des États de Parme, de Plaisance, de Modène et de Reggio, et dont le frère du
jiontifc soi-ait investi comme ft-udataire du sainlsiiga. Cette proposition , quoique très-conforme aux T.ies de Sa Sainteté, ne fut pas accueillie, parce que déjà rem|>ereur Maximilien avait lait des otVrrs ]>lus brillantes.
François 1", furieux de se voir éconduil et soiipçoKnant lexistence d"une nouvelle coalition contre lui, résolut de surprendre ses ennemis avant qu'ils se fussent réunis; il franchit les nioiils et pénétra jusqu'aux portes de Milan avant que les armées du jiape et de ses alliés eussent opéré leur jonction ; les unisses seuls avaient eu le temps de descendre de leurs montagnes et se trouvèrent prêts à disputer le ])assag« aux Français. Ils étaient au nombre de plus de 'quarante mille, c'est-à-dire éfjaux en forces à leurs eiinetnis; et ils avaient de plus que ceux-ci l'avantace de <"ombattre dans un pays ami, et, en outre, ils étaient animés par le souvenir de leur victoire de Novare.
Lorsque les Suisses se trouvèrent en face des Français, ils firent une manœuvre habile pour les surprendre avant qu'ils fussent rangés en bataille ; d'abord ils chargèrent sur l'artillerie , qu'ils trouvèrent vigoureusement défendue, et qui leur lit essuyer une grande perte d'hommes : ensuite ils lire t attaquer les troupes de pied, et ils avaient déjà rompu les premiers rangs, lorsque la cavalerie française venant à déboucher d'un ravin, tomba sur leurs bataillons et en fit un carnage horrilde. De part et d'autre on combattit toute la journée avec une fureur égale; le lendemain la bataille recommença, et pendant quatre heures encore la victoire resta indécise ; enfin les Suisses, désespérant d'enfoncer l'ennemi de front, eurent l'imprudence de changer leur ligne de bataille pour l'attaquer en flanc, et laissèrent entre leur aile gauche et le centre de l'aimée un espace vide que les gendarmes français occupèrent immédiatement. Le sort de la journée fut décidé; les Suisses, après des efforts prodigieux de courage, laissèrent le champ de bataille au pouvoir de leurs adversaires, et battirent en retraite après avoir perdu quinze mille hommes ; la perte des Français fut évaluée à cinq ou six mille soldats. Cette victoire, qui depuis fut appelée la journée de Marignan, rendit François I" maître du Milanais. Maximilien Sforce fut contraint d'eu faire la cession au vainqueur ; il obtint en échange une résidence en France et une pension considérable. Un début aussi brillant frappa l'Iialie dépouvante; Gènes se bâta de faire sa soumission ; le pape lui-même envoya une amljassade pour complimenter le jeune roi sur un succès qui le remplissait de rage. François l", vain et présomptueux comme le sont tous les rois, se crut invincible, et négligeant les conseils des hommes sages, il conclut un traité avec le nonce . apostolique, et concéda de grands avantages à la famille des Médicis.
Par une nouvelle ruse, le pape ne parut pas empressé de ratifier les engagements pris par son légat ; et lorsqu'il s'y décida, ce fut sous la condition que François I" se rendrait à Bologne pour discuter avec lui de l'abolition de la pragmatique sanction ; le roi accorda l'entrevue, et se rendit à la ville désignée'par le saint-père avec une escorte de six mille lansquenets et de douze cents hommes d'armes. Le
pontife avait déjà jjris les devants et attendait François I"; de sorte qu'à son entrée dans Bologne le roi fut reçu par vingt-quatre cardinaux, tous revêtus de chapes rouges; ensuite on le conduisit, au son des cloches et des instruments, au palais pontifical. Léon X accueillit le jeune vainqueur avec cette politesse obséquieuse qui caractérise les prêtres de toutes les époques, et l'accabla d'éloges outrés.
« Ce qui captiva le plus François I"', dit un chroniqueur, ce fut la manière gracieuse avec laquelle Sa Sainteté disait la messe ; le monarque ne pouvait pas se lasser de l'admirer pendant l'ultice, et il voulut même lui servir de caudalaire, quoi qu'on pût lui dire pour empêcher qu'il ne s'avilît à ce point. » Aussi le pontife eut-il bon marché de son hôte; il eut l'air de céder à ses sollicitations eu rendant au duc de Ferrare les villes de Modènc et de Reggio, dont le saint- siège revendiquait la possession; et en retour il exigea que François I" abandonnât le duc d'Urbin, son allié, dont les États étaient à la convenance de Julien de Médicis, attendu que leur réunion à ceux de Florence devaient lui constituer une souveraineté, qui s'étendrait, depuis la mer de Toscane jusqu'au golfe de 'N'enise ; enfin il arracha au faible monarque la promesse d'abolir la pragmatique sanction, sous la condition secrète que le pape lui faciliterait les moyens de conquérir le royaume de Naples après la mort de Ferdinand le Catholique.
Hamelot de la Houssaye laconte plusieurs aventures scandaleuses sur quelcpies daines de la cour qui avaient eu la permission de venir à Bologne pendant l'entrevue des deux souverains, et entre autres sur une des maîtresses du roi, nommée Marie Gaudin, qui était d'une beauté remarquable. Il paraîtrait que cette dame avait fixé l'attention de Sa Sainteté, et que, par un accord entre François 1" et Léon X, elle avait répondu à la passion du pape, qui lui donna, comme souvenir, une bague de grand prix, qui fut conservée précieusement dans la maison de Sourdis, avec la dénomination de diamant Gaudin.
Le pontife et le roi de France se séparèrent satisfaits l'un de l'autre, le premier parce qu'il avait gagné un royaume à sa famille, le second parce qu'il avait eu l'honneur de porter la queue de la robe du pontife. Cet accord apparent entre les cours de Rome et de France mécontenta si vivement l'empereur Maximilien, qu'il se répandit en injures contre Léon X, disant « qu'on ne pouvait attendre rien de bon des papes, et que si celui-ci ne l'eût pas trompé, il eût été le seul qui eût montré de la bonne foi dejiuis saint Pierre. » 11 ne s'en tint pas à des récriminations ; et pour se venger du saint-père, il entra immédiatement en Italie, à la tète d'une puissante armée qui remporta plusieurs avantages sur les Français.
Sa Sainteté voyant que la fortune abandonnait ses nouveaux alliés, se tourna du côté du plus fort, se réconcilia secrètement avec l'empereur, et lui envoya deux cents hommes d'armes sous la conduite de Marc-Antoine Colonna. Non-seulement le saintpère refusa de fournir au connétable de Bourbon, gouverneur du Milanais pour le roi, le secours de cinq cents lances et de trois mille Suisses, ainsi qu'il s'y était engagé, mais encore il poussa l'outre-
LEON X
cuidance jus([u"à l'aire servir ses troupes à ses projets sur le duclu' d'Ui'bin dont il fit la conquête en vingtdeux jouis. Puis, encouragé même par rinipunilé, il forma une conspiration avec les bannis de Milan, avec le cliancelier Moron et avec les Colonna, pour faire de nouvelles vêpres siciliennes et égorger tous les Français qui se trouvaient dans le duché. Fort iieureuseiueut le connétable de Bourbon eut connaissance de ce complot, et il en instruisit immédiatement le roi, en lui demandant l'autorisation de châtier le pape. François I'''' répondit qu'il fallait ramener Sa Sainteté par les voies de douceur, et ne piint en venir à de fâcheuses extrémités.
(Jette réponse indigna tellement le connétable, qu'il se démit sur l'heure de son commandement, et qu'il écrivit au prince, « qu'il savait bien que des astrologues avaient prédit que Léon X ferait son frère Julien roi de Naple's, et son neveu Laurent duc do Milan, mais qu'il n'avait jamais supposé que le roi de France laisserait accomplir la prophétie, et surtout qu'il servirait de marchepied aux Médicis pour les élever sur ces trônes. »
Depuis ce moment, François I" fit tant de fautes, qu'il semblait réellement qu'il prit plaisir à ruiner ses alTaires pour renforcer le parti de ses ennemis. Il autorisa le chancelier Duprat à régler avec Léon X ce fameux concordat qui détruisait toutes les libertés de l'Eglise gallicane; il consentit à l'abolition de la pragmatique sanction, il rétablk le payement des annates, non d'après la taxe ancienne, mais suivant la valeur réelle des bénéfices ecclésiastiques, ce qui augmentait encore les revenus du pape. En vain le parlement de Paris, les chapitres, les universités, la Sorbonne même, réclamèrent contre la violation des élections canoniques, le monarque refusa de céder aux représentations de ses sujets, et contraignit le Parlement à enregistrer le concordat.
De son côté, Léon publia au concile de Latran une bulle pour abroger la pragmatique, pièce extrêmement curieuse, à cause du ton superbe que le chef de l'Église affecte dans son langage, et par les prétentions qu'il émet ouvertement sur la domination universelle, aussi bien temporelle que spirituelle de son siège. Il déclare que les conciles sont inférieurs aux papes; que tous les fidèles doivent avant tout obéissance absolue au saint-siége; que le pape a le pouvoir de bilTer et de lacérer tous les décrets rendus par les assemblées ecclésiastiques, par les rois ou par les parlements, en faveur de la pragmatique, et que ceux qui refuseront de se conformer à son décret seront excommuniés, déchus de leurs honneurs, de leurs dignités, et que leurs terres seront mises en interdit.
A la dernière session du concile, Léon eut soin de faire voter par ses cardinaux une imposition extraordinaire de décimes, ijui fut prélevée sous prétexte •d'une croisade contre les Turcs. Pendant que Sa Sainteté était occupée à réparer le désordre de ses finances avec les dépouilles des peuples, Ferdinand V languissait sur un lit de douleur, atta([ué d'une hydro)usie. Toujours fourbe et hypocrite jusque dans les bras de la mort, le vieux roi se fit revêtir d'un habit de moine pour feindre l'huraililé; enfin il rendit à l'enfer son âme exécrable. Ce monstre avait mérité le surnom de Gatholiq\ie à cause de sa cruauté
envers les hérétiques; sous son règne, l'Inquisition condamna près de cent mille personnes qui avaient le malheur d'être trop riches ou trop vertueu-ses; et un historien ajoute que pour peindre ce tyran en peu (le mots, il suffit de dire (|u'il avait l'âme de Louis XI et le cœur de Néron.
Aju'ès la mort de Ferdinand 'V, le saint-père, au lieu de remplir la promesse (ju'il avait faite à François I" relativement au royaume de Naples, en revendiqua la possession pour sa famille ; et afin d'assurer le succès de ses projets, il investit solennellement son neveu Laurent de Médicis des Etals du duc d'Urbin; il déposséda le cardinal Petrucci et ses deux frères Borghèse et Fabius, de la ville de Sienne ; il dépouilla plusieurs cardinaux de leurs biens; et enfin, par sa tyrannie, il souleva contre lui une haine si violente, que Petrucci et Bandinelli de Sauli voulurent s'en servir pour organiser un complot contre sa vie. Ils firent des ouvertures à plusieurs de leurs collègues sur leur projet de se défaire du pape, et gagnèrent même un médecin qui traitait Sa Sainteté pour une fistule à l'anus, et qui avait promis de l'empoisonner dans un clystère; malheureusement Léon conçut quelques soupçons et changea de médecin. Cette détermination fit craindre aux conjurés une trahison, et plusieurs quittèrent Rome; mais comme il n'en était rien, quelques-uns reprirent courage, et Petrucci se détermina à poignarder Léon X de sa main pour en finir.
Il eut le tort de s'en ouvrir à quelques cardinaux et d'écrire aux autres conspirateurs pour convenir du jour de l'exécution; le saint-père, prévenu à temps, plaça des espions chez plusieurs de ses ennemis, intercepta les correspondances, et eut bientôt entre ses mains les fils du complot. Selon son habitude, il dissimula pour se venger; il combla de caresses les cardinaux qu'il redoutait le plus ; il rappela Bandinelli à sa cour, et promit même de rétablir Petrucci et sa famille dans la ville de Sienne; à cet elïet il adressa à son ennemi un sauf-conduit pour qu'il vînt discuter les conditions de sa réinstallation avec lui, et jura sur l'Évangile qu'il n'avait à redouter aucune tentative contre sa personne.
Petrucci tomba dans le piège et vint à Rome. Au moment où il entra au Vatican, des shires l'étrano-lèrent; les autres conjurés qui étaient hors de la ville sainte furent condamnés à l'exil, privés de leurs biens et de leurs honneurs. Sa Sainteté pubha ensuite qu'elle consentirait à recevoir en grâce ceux qui offriraient au saint-siége une somme d'argent en expiation de leur crime et en rapport avec l'énormité du délit. Plusieurs cardinaux eurent l'imprudence d'ajouter foi aux promesses du pape et vinrent pour traiter de leur rançon; sans autre procédure, le souverain pontife les fit arrêter; les uns furent empoisonnés dans leurs caihots, les autres furent décapités, quelques autres furent écartelés ; enfin le cruel Léon X n'ayant voulu épargner aucune de ses victimes, il en résulta qu'il fut obligé de faire une promotion de trente et un cardinaux pour remplacer les vides qu'il avait faits dans les rangs du sacré collège.
Ce n'était pas seulement en Italie (|ue le pape trouvait une formidalde opposition; en Franco, tous les gens de bien faisaient éclater leur indignation
HISTOIRK DES l'Al'J'>
Le palais Médicis à Rome
cjnlre la bulle qui anéantissait la pragmatique sanction; le Parlement résistait ouverlenaent au roi et r.'fusait d'enregistrer le concordat; l'Université de Paris protestait avec la même vigueur, et le recteur faisait afficher dans tons les carrefouis de la capitale un mandement qui défendait aux libraires et aux imprimeurs de distribuer ou d'imprimer un seul exemplaire du concordat, sous peine d'être retranchés du corps universitaire; bien plus, les docteurs se réunirent en assemblée consultative et formulèrent un acte d'appel à un futur concile, déclarant le syn(jde de Latran un conciliabule de simoniaques. Ils di-'crétèrent que le pape n'était ni impeccable ni infailible, et qu'il était du devoir des fidèles de lui résister lorsqu'il commandait des actes injustes. Quelques prédicateurs, animés parles mêmes sentiments, tonnèrent dans leur chaire contre le pontife, contre le chancelier Duprat et contre François I'', qu'ils signalèrent comme un tyran exécrable, qui non content d'écraser la nation d'impôts, voulait encore opprimer les consciences. Sa Majesté ordonna immédiatement au premier président Olivier de meltre en jugement les prêtres qui osaient s'attaquer à la personne royale; mais la réprobation était telle contre le lâche monarque, que le Parlement refusa d'obéir.
En Allemagne, en Espagne, en Angleterre, et même en Suisse, on protesta avec plus de violence encore contre les abus de la cour de Rome, et on accusa publiquement Léon X d'être ambitieux, débauché et despote , plus que ne l'avaient jamais été ses . prédécesseurs.
Sa Sainteté voyant grandir chaque jour la déconsidération qui s'attachait à la papauté, résolut de relever l'éclat de la tiare en faisant de la cour pontificale la première cour du monde pour le luxe, la splendeur et la magnificence. Mais des dépenses prodigieuses engloutirent bientôt les trésors amassés dans les caves du Vatican ; et les ressources ordinaires devenant insuffisaates, Léon X fut obligé d'avoir recours aux moyens extraordinaires; d'abord, il exhuma l'ancienne taxe des crimes, dressée par Jean XXII, qui était ensevelie dans les archives de la chancellerie; il y changea quelques articles, en ajouta d'autres, et la fit imprimer à une multitude d'exemplaires qu'il répandit dans toute l'Europe, afin de faire connaître aux chrétiens que le pape vendait l'absolution du viol, de l'adultère, de l'inceste, de la sodomie, de la bestialité ou de l'assassinat, et que pour de l'argent il pardonnait tous les crimes, même le parricide I 1 1
LEON X
Eusuile Sa SaliUcU'' publia une eroisaili' coiitro les Turcs, alia de lever des décimes; ce dernier moyen, qui avait été pour ses prédécesseurs la source de bénéfices incroyables, ne lui réussit pas; le nonce envoyé en Espaj:;uo lut lionteusement cliassé par le cardinal Ximenès, régent du royaume. Les autres agents disséminés dans les différents pays revinrent également les mains vides.
Léon X comprit que ce moyen était usé et ipTil devait trouver un nouvel expédient pour accélérer des rentrées d'argent; ce qui devenait d'autant plus
urgent, ijue ses créanciers menaçaient de faire uh grand scandale. C'est alors (ju'il organisa sur une vaste échelle l'exploitation des indulgeilces ; dans chaque province, il nomma des fermiers généraux qui tenaient leurs com])loirs dans les églises ou dans les monastères, et vendaient des indulgences [jOur lis vivants et pour les trépassés; et afin que pas un village ni un hameau n'échappât à sa rapacité, il lira des couvents de l'ordre des dominicains des légijns de moines qui parcouraient les villes et les champs armés de ses bulles, et qui rançonnaient les habi-
Comptuir (l'Arcembold, délégué du saint-siégo, en Saxe, pour la vente des indulgences
tants. Voici la teneur d'une de ces singulières formules d'absolution délivrée par Arcembold, l'un des fermiers généraux de Léon Xpour la Saxe : « ^ue Notre Seigneur Jésus-Christ vous absolve par les mérites de sa passion ; moi, par son autorité et par celle des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, et par celle de notre très-saint Père, je vous absous de toutes les censures ecclésiastii]ues que vous pouvez avoir encourues, de tous les péchés, délits ou excès que vous avez commis ou que vous commettrez par la suite, quelque énormes qu'ils puissent être; je vous fais participants à tous les mérites spirituels qui sont ou qui seront acquis à l'Eglise militante ou à ses membres, et je vous rends aux saints sacrements, à l'unité des fidèles, à la pureté de l'innocence, comme l'enfant nouveau- né qui vient de recevoir le baptême, alin que la porte des peines de l'enler
ÎIISTOIUE DE. S PAPES
vous soit tevairi', l'I qui' lullos Ju juuadis dos di'lices vous soient ouvertes à l'article de la mort. Amen ! >> Ruile délivrée au nom do notre sainl-iièro le |>a])e.
Jeau Tetzcl, un autre buUisto qui opérait également en Saxe, poussait l'impudence jusqu'à répandre des circulaires obscènes, où il cncliérissait sur ses collègues, afin d'accaparer les dupes; il entrait dans les détails les plus cyniques sur les forfails dont il pouvait absoudre, et terminait par celte siii- ^lière allocution : « Oui, mes frères, Sa Sainteté m'a conféré un pouvoir si grand, que les portes du ciel s'ouvriraient à ma voix , même devant un pécheur qui aurait violé la sainte A'iergo el qui l'aurait rendue mère. " Ce misérable suppôt du pape accordait des indulgences appelées personnelles , moyennant lesquelles un chrétien pouvait mériter quatrevingt-dix-neuf fois par an la rémission des crimes de dix personnes à son choix. Il vendait la faculté de pouvoir délivrer autant d'àraesdu ])urgatoire qu'on pouvait entrer ou sortir de fois d'une église pendant les vingt-quatre heures qui s'écoulaient entre le premier et le second jour du mois d'août de chaque année. Pour une légère somme il diminuait quarantehuit mille ans de peines dans le purgatoire à ceux qui visitaient une église consacrée à saint Sébastien, et quatre mille ans à ceux qui se rendaient à certaines époques dans les basiliques dédiées à la ^'ierge; enfin il vendait pour une somme plus élevée le pouvoir de contraindre la mère du Sauveur à venir en personne annoncer aux fidèles le jour et l'heure de leur mort. Mais ce qui, sans contredit, rapportait le plus d'argent au saint-siége, c'était une bulle en vertu de laquelle Léon X avait décrété que les bandits pourraient s'arranger avec les commissaires pontificaux ou avec leurs délégués, en donnant une partie de leurs vols, afin d'obtenir l'autorisation de jouir en repos du fruit de leurs rapines. Sa Sainteté leur accordait absolution pleine et entière , soit qu'ils eussent spolié la veuve et l'orphelin , ou même extorqué les biens des hospices et les legs pieux destinés à doter les jeunes filles pauvres, soit encore qu'ils se fussent emparés des héritages des familles à l'aide de faux titres ou de faux testaments, soit enfin qu'ils eussent pillé les biens des égUses et des monastères ; le pape n'avait excepté que les vois commis au préjudice du saint-siége.
Les dominicains, porteurs des bulles apostoliques, s'acquittaient à merveille de leur mission, et annonçaient aux fidèles qu'il valait mieux mourir de faim en ce monde que de manquer l'occasion d'acheter son salut éternel dans l'autre. Quant à eux, ils menaient joyeuse vie, passaient les journées à jouer aux dés ou aux cartes, et les nuits à se gorger de vin dans les lupanars publics. « Ces hâbleurs, ces courtiers d'absolutions, de reliques et de rogations; ces cafards, qui exploitent les visages des saints et les images de l'Agneau ; ces fripons qui flattent les dupes pour voler les bourses et qui dépouillent les simples jusqu'à la chemise, disait le fervent catholique Olivier Maillard, je les ai entendus se vanter d'avoir tiré des plus mauvais bourgs jus([u'à mille écus pour les indulgences, sans compter cent écus de pol-de-vin qu'ils avaient payés aux curés. »
Frère Thomas . que Florimond de Raymond cite
dans ses ouvrages comme un des plus saints et des j)lus orthodoxes personnages du temps, exj)rimait ainsi son opinion sur les buUistes dans ses sermons : " Regardez ces voleurs envoyés par le pape, voyez comme ils pipent le pauvre peuple; ils vont par monts et par vaux dépouillant les simples de leur dernière obole; et afin de les écorcher à leur aise,ils pactisent avec les prêtres. — " Nous portons des u indulgences, disent-ils; curé, assemble tes ouail- « les, nous les plumerons ensemble et nous ferons « bonne chère à la barbe de ces imbéciles. » — Et ces prêtres infâmes, ces curés concubinaires , ivrognes et mercenaires, pour mieux remplir leur ventre et pour nourrir leurs ribaudes, s'entendent avec ces porteurs de bulles, extonpicnl, pillent et volent les idiols qui ouvrent leurs bourses pour les âmes du purgatoire. Ensuite ils prennent ensemble leurs ébats et se disent : « Donnons-nous du bon temps, usons « de la paillarde et faisons bombance; une bulle « payera tout. » — 0 mon Dieu! qui pourrait raconter les horreurs que ces dominicains commettent dans cet odieux trafic des indulgences!... »
Cependant la mesure du scandale fut comblée; un cri universel d'indignation se fit entendre contre le saint-siége; de tous les côtés on attaqua le colosse aux pieds d'argile ; des hommes courageux crièrent aux peuples : « Arrachez-vous à la domination des papes, de ces larrons éhoutés qui ont fait du temple du Christ une caverne de voleurs. » Parmi les réformateurs qui surgirent alors, un d'eux se fit remarquer par la hardiesse de ses déclamations , par la mâle vigueur de son esprit, par la profondeur de ses pensées, par son opiniâtre persévérance dans ses luttes; il se mit à la tête du mouvement religieux, et fit éclater le schisme qui devait disputer un jour l'empire du monde à la papauté ; ce réformateur était Martin Luther.
Cet infatigable ennemi des papes était né en Saxe, le 10 novembre 1484, à Eisleben, dans le comté de Mansfeld, d'une famille de pauvres ouvriers; son père travaillait dans les mines, et lui-même l'aida dans ses rudes travaux.
Bientôt le jeune Luther , cédant à une impulsion surnaturelle, quitta le toit ]ialernel et vint à Eisenac, où il suivit des cours publics. Matthieu Dresser dit que le pauvre étudiant, dénué de ressources, travaillait avec ardeur toute la journée, et mendiait le soir ou cherchait à exciter la compassion des fidèles en chantant des cantiques. Enfin son énergie triompha des obstacles; son aptitude au travail lui fit faire de rapides progrès dans les sciences, et à l'âge de dixhuit ans il put aspirer aux honneurs du doctorat.
Martin Luther était à la veille de passer ses examens pour sa réception dans le grade d'avocat, lorsqu'un événement terrible changea sa destinée. Pendant qu'il se promenait avec un de ses condisciples f(ui suivait la même carrière , un orage éclata , et la foudre vint frapper son ami à ses côtés. Cet accident agit puissamment sur sa jeuneimagination; ille regarda comme un avertissement de Uieu.quilui ordonnait de renoncer au monde. Dès le lendemain il se fil admettre dans un cloître des .\ugustinsàErfurt, d'où plus tard il fut envoyé à Wiltemberg pour étudier la théologie. Dans cette dernière ville, ses talents le firent
LEON X
kl\t
choisir comme professeur. En 1510, Liitlier fut déj)uté pour les alTaires de son ordre à la cour de Jules II. « Je fus témoin de tant de scandales, dit-il dans un de ses ouvrages , qu'à partir de ce jour, je pris la résolution de travailler toute ma vie à la ruine de la papauté et à la réforme des abus qui avaient été introduits dans la religion par des |irètres cupides ou par des pontifes dépravés. »
Une imagination ardente, un esprit nourri de profondes études, une éloquence naturelle que rendait plus entraînante encore l'enthousiasme religieux, une voix sonore, une poitrine infatigable, un caractère impétueux, un corps r.)buste, tels étaient les principaux traits qui caractérisaient l'apôtre de la réforme. « C'est la trompette ou plutôt le tonnerre, disait Calvin, c'est la foudre qui a tiré le monde de sa léthargie. Ce n'était pas Luther qui parlait, mais Dieu lui-même qui foudroyait le pape, les cardinaux, les évêques et l'infâme clergé catholique par sa liouche. >^
Voici comment Luther emboucha la trompette d'alarme contre la cour de Rome à son retour de la ville sainte :
« Peuples, écoutez! Je viens au nom du Très- Haut signaler à votre exécration le pontife abominable qui vous pressure; je viens au nom de Jésus- Clirist vous commander de ne lui faire aucune merci, de lui enfoncer un poignard dans le sein, et de traiter tous ses adhérents comme des brigands, qu'ils soient rois ou empereurs. Ah ! si j'étais chef de 1 empire, j'aurais bien vite fait un ballot du pape et de ses cardinaux, pour les jeter tous ensemble dans le Tibre. Ce bain les guérirait des maladies honteuses qui les rongent; j'y engage ma parole, et je donne notre Sauveur pour caution.... »
Ce début annonçait pour l'avenir une lutte acharnée, qui fut soutenue de part et d'autre, par les prêtres catholiques comme par les réformateurs, avec une opiniâtreté dont jusqu'alors on n'avait pas encore vu d'exemple. Luther, partant de ce principe , que Dieu seul avait le droit d'imposer des lois aux hommes, attaquait le pouvoir monstrueux que s'étaient attribué les papes en se déclarant infaillibles ; il mettait au grand jour les rouages de leur politique ; il arrachait de leur visage le masque d'hypocrisie et d'imposture qui avait dérobé aux yeux des lidèles les hideuses rides que les débauches avaient empreintes sur leurs fronts : il tonnait contre la paresse, et appelait la réprobation sur les légions de moinesquicouvraient l'Italie, la France, l'Angleterre, la Suisse et l'Allemagne. Dédaignant toutes les formes apprêtées du langage, Luther se lit une éloquence populaire, employant très-souvent des expressions vulgaires, triviales et même cyniques, qui avaient l'avantage de rendre parfaitement ses idées et d'émouvoir les masses. Du reste, on ne doit pas oublier que ce langage âpre, mordant, incisif, était celui qui convenait le mieux à son auditoire, et que le réformateurne faisait que suivre la méthode des plus célèbres prédicateurs de l'époque.
Nous citerons même quelques passages des sermons du cordelier Thomas et d'Olivier Maillard, deux saints et ortliodoxes ecclésiastiques du temps, afin de donner une idée exacte des mœurs du clergé et de l'indignation qu'en ressentaient les hommes
vertui'ux. " .... Juscpies à quand serons-nous scandalisés par vos adultères et par vos incestes, prêtres indignes':' s'écriait le moine Thomas sur le jubé de la cathédrale de Bordeaux ; quand donc cesserezvous de remplir vos gros ventres de volailles et do vins fumeux ? Quand cesserez-vous de voler l'argent du pauvre monde, d'avoir la ribaudo dans votre lit, la grosse mule à l'étable, le tout par le méiite du goupillon, par la grâce du crucifix et pour avoir pris la peine de dire : « Dominus vobiscum ? »
« Je sais bien que vous répondrez qu'il vous importe peu que les pauvres tombent de faim à vos portes; cependant, n'avez-vous point honte de vendre, les sacrements, et de dévorer les biens des veuves et des orphelins, sous prétexte de soulager les âmes du purgatoire ? Malédiction sur vous, ministres de Satan, quiséduisezlesjeunes filles et les femmes mariées, et qui apprenez d'elles à la confession les moyens de les entraîner au péché ! Malédiction survous, prêtres de Lucifer, qui osez vous servir de l'ascendant que vous donne votre caractère sur des esprits crédules, pour initier les adolescents à de sales voluptés ! Honte sur vous, qui faites de vos presbytères des maisons d'infamie, où vous élevez de jeunes filles et de jeunes garçons à pot et cuillère! Honte survous, qui ne craignez pas de montrer à vos amis les mystères de ces nouveaux sérails, et de vous gorger avec eux de vins, de viandes et de luxure ! N'ai-je pas entendu de mes oreilles le curé Jacques se vanter devant une société d'infâmes ecclésiastiques, de jouer, de jurer, de boire et de forniquer avec filles ou garçons mieux qu'aucun d'eux?... «
Maillard, qui avait été le prédicateur de Louis XI, tonnait avec encore plus de force contre les désordres des prêtres. <> Je vois, disait-il, des abbés, des prêtres, des moines et même des prélats, entasser trésors sur trésors, accumuler les prébendes et les bénéfices, et piper les chrétiens comme des tireurs de laine. Je vois la soutane, le froc et le pallium entrer dans les lupanars de jour et de nuit pour y faire la débauche. Des chanoines ou des clercs élevés en dignités dirigent eux-mêmes ces lieux de prostitution; ils y vendent du vin et tiennent à gages des souteneurs de filles. J'en vois d'autres qui se promènent insolemment déguisés en soldats, ou bien ipii s'habillent comme des petits-:iiaîlres, la barbe à la mode, et conduisent sous leurs bras des filles d'amour. Je connais un évêque qui chaque soir se fait servir à souper par de jeunes filles entièrement nues, vierges ou non, pour se mettre en appétit ; j'en sais un autre qui tient un sérail de petites filles encore dans l'enfance, qu'il appelle des prostituées en mue; et chaque fois que le prélat a besoin d'elles pour de iiouteuses voluptés, il secoue sa bourse pleine d'argent, au son duquel son troupeau s'empresse d'accourir.
« Cependant, si abominables que soient toutes ces choses, il en existe d'autres encore plus infâmes. Les évêques ne donnent plus les bénéfices vacants que par la voie des femmes, c'est-à-dire lorsque la mère, les sœurs, les nièces et les cousines du candidat en ont payé le prix avec leur honneur.
« Parlez, évêques et prêtres infâmes, l'ICvangile dit-il : Bienheureux les simoniaques ! bienheureux les concubinaires! bienheureux les ivrognes et les sou-
IIISTOIUE DKS PAl'ES
toncurs lie filles ! bienheureux les enlreHietleurs qui gagnent les ordres en rendant de sales services '/Allez au diable, iufànies! A l'heure <le votre mort, oserez vous bien vous présenter devant le Christ, ivres de vin, et tenant à la main l'or que vous aurez volé, et sous le bras les prostituées que vous avez hantées, ou vos servantes maîtresses, ou vos nièces, qui sont le plus souvent vos bâtardes et vos concubines, ou les lilles à qui vous laites gai^ner leur dot par votre impureté, ou les mères à ([ui vous avez acheté la virginité de leurs lilles? Allez à tous les diables, cohortes de larrons et de paillards !
•• Je sais qu'en flétrissant vos crimes, je cours risque d'être assassiné, comme il est déjà arrivé ;i ceux qui ont vouhi réformer les chapitres et les monastères ; mais la crainte de vos poignards n'enchaînera pas ma langue et n'arrêtera pas les élans de mon indignation; je dirai toute la vérité. Paraissez donc, femmes qui abandonnez vos corpsà messieurs de l'oflicialité, aux moines, aux prêtres et aux évoques. Paraissez, vous qui portez des chaînes et des robes à queue, et ([ui dites quand je blâme votre luxe : « Mon père, nous avons vu d'autres femmes i' encore mieux parées que nous ne le sommes, et " elles ne sont ni plus riches ni plus nobles que « nous. Du reste, quand nous n'avons pas assez " d'argent, les prélats nous en donnent autant que >< nous en méritons à la sueur de notre corps. »
« Paraissez, ivrognesses, voleuses, prêtresses de Vénus, qui osez dire : « Si un prêtre me fait un •■ enfant, je ne serai pas la seule. » — Paraissez, nonnes et béguines, qui peuplez les citernes et les viviers des couvents de cadavres de nouveau-nés. Quelles effroyables accusations n'entendrions-nous pas si tous ces enfants, jetés aux cabinets ou dans les puits, pouvaient nommer leurs bourreaux ou leurs pères? Est-ce que la pluie de feu qui dévora jadis les villes de Sodome et de Gomorrhe ne tombera pas sur ces couvents ? Est-ce ([ue tous ces piètres et ces évoques ne seront pas engloutis comme Coré,Dathan et Abiron? Si, mes frères; le temps approche où Dieu fera justice de toute cette engeance de paresseux, de chiens muets, d'ignares, de courtisans, de paillards, de voleurs et de meurtriers. »
Ces textes nous montrent où en était l'éloquence sacrée à cette époque, et nous prouvent que le réformateur devait nécessairement employer un langage énergique en harmonie avec l'éducation de ses auditeurs.
Dans les premières années de son professorat, Luther lit paraître des thèses contraires aux croyances reçues dans l'Église sur la pénitence, sur le purgatoire et sur les indulgences; Jean Tetzel, le grand inijuisiteur de Saxe, qui recevait sa part dans le produit des indulgences, prit naturellement la défense du paje. publia à Francfort un libelle contre le réformattm-, et brûla publiquement les thèses de Luther. A son tour, Martin Luther, qui se sentait appuyé par l'académie de Wittemberg et par l'électeur de Saxe, usa de représailles et brûla le libelle de son adversaire. Aussitôt les dominicains se rangèrent du parti de l'inquisiteur, et firent plusieurs tentatives pour faire assassiner leur ennemi. Gomme il était sur ses gardes, ils durent renoncer à ce projet, et se con-
tentèrent d'écrire à Uorao pour supplier Léon X de faire comparaître l'hérétique à son tribunal. Le pape manda immédiatement à l'électevu'de Saxe ([u'il voulait interroger Martin Luther sur ses doctrines, et (|u'il le priait de le mettre entre les mains du cardinal tjaëtan, son légat on Allemagne.
L'électeur répondit qu'il no consentait pas à la demande du saint-père , attendu que le réformateur pouvait être interrogé dans sa patrie aussi bien tpi'à Home. Léon X, obligé di! désigner une ville des Etats d'Allemagne pour faire instruire le procès de son redoutable adversaire , arrêta son choix sur celle d'Augsbourg, et envoya dans celte cité les plus savants docteurs de sa cour pour assister son légat.
Luther ne recula pas devant une occasion aussi solennelle de professer sa doctrine ; il eut soin seulement de se munir d'un sauf-conduit de l'empereur, et il se rendit à Augsbourg. Dès le lendemain de son arrivée, le tribunal ouvrit ses séances sous la présidence du cardinal Gaétan ; d'abord on chercha à le séduire par des offres brillantes, on lui proposa des honneurs et des richesses, s'il voulait abandonner ses croyances; ensuite, comme il paraissait inaccessible à la séduction, on chercha dans une autre séance à l'intimider par des menaces, et on le somma d'abjurer ses erreurs, sous peine des plus effroyables tourments. Luther protesta de l'orthodoxie de ses croyances ; il prouva que ses paroles et ses sentiments étaient l'explication simple et naturelle des textes des Ecritures et des livres saints, et rejeta sur les abominations du saint-siége les causes du scandale qui affligeait la chrétienté.
Une telle résistance convainquit le légat qu'il ne lui restait qu'une chose à faire pour éteindre le schisme: c'était l'arrestation de Luther. Heureusement celui-ci se rappela le sort de Jean Hus et de Jérôme de Piague, arrêtés au mépris du droit des gens, condamnés et brûlés vifs ; il s'enfuit d'Augsbourg et évita le bûcher.
Toutefois la méchanceté de ses ennemis , loin de l'intimider, augmenta son audace; il continua la guerre contre la papauté avec une énergie nouvelle, il consacra tous ses jours à des prédications et toutes ses nuits h des travaux contre le saint-siége; sa prodigieuse é .mdité multiplia sa pensée sous toutes les formes, et d inonda l'Europe entière de ses ser-i mons, de ses brochures, de ses ouvrages.
Ulrich Zwingle , curé de Zurich, enhardi par l'exemple de Luther, prêcha de son côté, en Suisse, sur les vœux monastiques, sur les saints, sur la hiérarchie ecclésiastique , sur le despotisme pontifical, sur les sacrements et particulièrement sur celui de la pénitence, et il attaqua même la présence réelle de Dieu dans l'Eucharistie, dogme qui, le mit plus tard en dissidence avec le réformateur allemand. Ce fut au milieu de ces circonstances qu'arriva en Suisse un capucin milanais, appelé frère Sanchu, chargé de vendre des indulgences : en dépit des prédications véhémentes de Zwingle, ce religieux trouva encore des dupes, tant la superstition était enracinée dans les esprits ; il rapporta de sa tournée plus de cent vingt mille ducats.
Cependant les Suisses ne furent pas longtemps à revenir de leur engouement pour les grâces spiri-
LKON X
rfiic//o". i.c/t,;rc;i se.
Les exécutions sommaires ordomiées par le cruel Christiern à Stockholm
luelles, et ils se prirent à regretter l'or que I;i cour romaine avait arraclié à leur crédulité.
De tous côtés, les indulgences étaient un objet de scandale pour les lidèles; mais qu'iraiwrtait à Léon X le blâme des gens vertueux? Il lui fallait de l'or pour ses goiits désordonnés de luxe; il lui en fallait pour ses intrigues politiques; il lui en fallait pour SCS débauclies, et la vente des absolutions était un véritaljle l'actole qui cbarriait dans ses trésors tout l'or de la chrétienté; seulement, comme il re-
doutait que les prédications des réformateurs no vinssent à arrêter dans ((uekpie pays l'enthousiasme pour les indulgences, il publia un nouveau décret portant (pie l'Église romaine était la mère de toutes les P^glises; que le souverain pontife, en sa qualité tle successeur de saint Pierre et de vicaire de Jésus- Glnist, avait le pouvoir irrécusable de remettre, en veitii de ses clés, la coulpe et la p.eine des péchés; (pi'il remettait la cnulpe par le sacrement de pér..ti'nrc, et la peine Icnipijreilc [lav le moyeu des indiil-
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HISTOIRE DES l'Al'KS
^■uces, i-eprvsiBiitant la surabondance des mérites de •lèsus-Glirist et des saints. Le pape ajoutait que la croyance à ces articles était indispensable pour êlre clii-ètien orthodoxe, et que ceux qui croiraient ou enseigneraient une doctrine coiilraii-e seraient rctraniliés de h communion de l'Eglise calliolique; il les déclarait anatlu'-inatisés et il les déférait, comme hérétiques, aux inquisiteurs, ainsi que tous leurs adhérents ou ceux qui leur accorderaient asile et protection, pour êtie condamnés et brûlés vifs.
Ce décret maladroit eut un elïet bien dift'érent de celui que Léon X en attendait; une réprobation i,'énérale accueillit les bulles do la cour romaine. Luther publia un libelle terrible contre le pape; il attaqua l'infaillibilité pontilicale, et prouva que les successeurs de r.\p6lre n'étaient point exempts des imperfections communes, puisque saint Pierre lui-même avait erré et avait été réprimandé par saint Paul de ce qu'il faisait abus de son autorité et opprimait les lidèles; qu'ainsi il appelait de toutes les poursuites de Léon X à un concile général légitimement assemblé et représentant l'Eglise universelle ; il protestait également contre toutes les excommunications, interdits ou dispositions, jus(ju'au jugement prononcé par les Pères.
Malgré la violence des attaques de Lutlier, l'aveuglement était tel à la cour de Léon X, que personne ne s'occupa de répondre au réformateur; Sa Sainteté ne changea même rien à sa manière d'agir, et poursuivit ses projets d'agrandissement pour sa famille. Julien de ^lédicis venait de mourir à Florence des suites d'une maladie qu'il avait gagnée dans les camps, et ne laissait pour héritier de son immense fortune qu'un bâtard appelé Hippolyte; le pape le iit venir immédiatement à Rome et l'éleva dans le palais pontilical comme un fils de roi. Quant à Laurent de Médicis, son neveu, il l'envoya à la cour de François I", pour épouser la jeune Madeleine de la Tour d'Auvergne, ainsi qu'il avait été convenu entre Sa Sainteté et le roi de France, lors des traités de Fribourg et de \oyon.
Ce mariage, qui devait être si funeste à la France, puisque de l'union des deux époux naquit l'infâme Githerine de Médicis, fut célébré à Paris par de grandes réjouissances que le pauvre peuple paya, suivant l'habitude. Neuf mois après, Madeleine de la Tour d'Auvergne mourut en donnant le jour à une lille qu'on norami Catherine; Laurent de Médicis ne survécut que peu de jouis à sa femme, et expira le •28 avril 1519. Cette mort affligea profondément le pontife, qui se trouvait ainsi le seul descendant légitime en hgne masculine de la "branche aînée des Médicis, et qui se voyait contraint de renoncer à ses espérances de conquêtes et d'agrandissement.
Dieu s'était joué des calculs de l'ambitieux Léon, et avait permis que de cette puissante famille des Médicis il ne restât que des rejetons de la branche cadette, que le pape exécrait, et quelques bâtards de la branche ainée. Cet affreux accident était d'autant plus terrible pour Sa Sainteté , qu'elle était à la vaille de recueillir les fruits de sa politique, et qu'elle voyait une couronne impériale, le but constant de tous ses eflbrts et de tant d'années de fourberies, échapper à sa famille, au moment oi'i elle u'av^'t plus qu'à
étendre la nuiiu pour la prendre et la placer sur le front d'un Médicis.
Maximilien I" venait de mourir à W'els, près de Lintz, en Autriche, sans héritier mâle, son (ils Philippe étant mort quelques années auparavant; et sa succession allait se trouver disputée par dilTérenls compétiteurs.
Les rois de France et d'Espagne se mirent les premiers sur les rangs, et cherchèrent à gagner les électeurs à leur cause en promettant des avantages considérables. Mais Léon, qui redoutait également ces deux princes, dont la puissance menaçiiit la sienne et pouvait détruire sa prépondérance en Italie, Charles possédant déjà le royaume de Naples, et François I" le duché de Milan, délcrniina par ses conseils les électeurs, qui eux-mêmes ne se sentaient bien disposés ni pour le roi de France ni pour le roi d'Espagne, quoique ce dernier fût de race allemande et qu'il eût des terres en Autriche, à porter leurs suffrages sur Frédéric, duc de Saxe, le plus ardent protecteur de Luther. Ce prince, qui avait été initié par le grand réformateur aux théories sublimes du gouvernement républicain, refusa le trône qui lui était offert; il prononça un magnifique discours dans l'assemblée des électeurs, et chercha à démontrer que les peuples n'avaient pas besoin de maîtres, et que l'Allemagne devait se former en République. Malheureusement les idées de progrès n'avaient pas encore suffisamment pénétré les esprits, et Frédéric dut renoncer à l'espoir de faire partager ses opinions aux électeurs. Alors il se prononça entre les deux candidats, et déclara que si l'Allemagne devait choisir un empereur, il était préférable de prendre l'archiduc Charles, roi d'Espagne, petit-fils de Maximilien, et de rejeier le roi de France, que son despotisme et son luxe rendaient un véritable fléau pour les peuples; en outre, il fit décréter qu'on ne donnerait la couronne à Charles d'Espagne qu'après avoir limité sa puissance. Jusqu'à cette époque, les États n'avaient exigé du chef suprême do l'empire qu'une promesse vague et générale de maintenir les privilèges du corps germanique; celte fois, avant de se prononcer pour le roi d'Espagne, ils firent signer à ses ambassadeurs une capitulation que le prince s'empressa de confirmer; ensuite il lut proclamé empereur sous le nom de Charles-Quint.
Sa Sainteté n'ayant pu empêcher l'élection, voulut au moins faire oublier l'opposition qu'elle avait faite contre le roi d'Espagne; elle envoya une ambassade au jeune empereur, et lui fit demander son amitié et son appui pour l'aider à éteindre la nouvelle hérésie qui avait envahi toute l'Allemagne. Le pape l'engagea également à envoyer des secours au cruel Christiern, roi de Danemark, beau-frère de Charles-Quint, pour soumettre les Suédois , qui avaient eu l'audace de battre les troupes de leurs ennemis et de chasser Trolle, archevêque d'Upsal, qui avait voulu les vendre à Christiern. Cette audace des Suédois et surtout l'or du roi de Danemark avaient déterminé le saintpère à fulminer une bulle d'excommunication contre eux. Christiern se sentant appuyé par une telle autorité, rassembla alors de nouvelles troupes et vint mettre le siège devant Stockholm; mais il éprouva une résistance encore plus vigoureuse que la pre-
LÉON X
luière fois; Sténon Sture, adminislrateur des Etals du Suède, défit son armée et lu chassa liontcusemenl (lu territoire.
Une troisième fois, grâce aux secours en hommes et en argent que lui envoya Gharles-Quint, le roi de Danemark se vit en état de reprendre les hostilités ; au lieu de s'exposer à la chance des combats, il sui- ; vit les conseils des nonces apostoliques qui l'accompas^naient, et eut recours à la perfidie, l'arme ordinaire des rois ; il fit demander une entrevue à Sténon Sture, et promit do s'y présenter presque seul, si on voulait lui donner des otages qu'il désigna lui-même, it parmi lesquels se trouvait Gustave Wasa. La pro- [losition de Christiern fut acceptée. Dès que le monarque félon eut entre ses mains les otages, qui tous appartenaient aux premières familles de Suède, il les Ht garrotter, et envoya dire à l'administrateur des Etats qu'il eût à rendre Stockholm, s'il ne voulait que ses prisonniers fussent pendus en vue de la ville ; pour appuyer celte menace, il fit avancer ses troupes et poussa le siège de la capitale avec vigueur. Les Suédois opposèrent d'abord un courage supérieur à celui de leurs ennemis, et leur firent essuyer des ]iertes terribles ; mais ensuite l'héro'ique Sténon Sture ayant été tué dans une sortie, le découragement remplaça l'enthousiasme, et la place capitula.
Christiern fit son entrée dans Stockholm en triom- ])hateur, et traînant à sa suite les infortunés dont il s'était traîtreusement emparé; le lendemain, il convoqua en assemblée les prélats et les sénateurs, se fit reconnaître par un acte authentique roi héréditaire <le Suède, et se fit couronner solennellement par l'infâme TroUe. Après la cérémonie du sacre, il donna aux chefs de son armée des fêtes qui durèrent un mois entier, et pendant lesquelles tous les officiers et les soldats de son armée eurent permission de violer les filles et les femmes des Suédois.
Comme de semblables désordres ne pouvaient mancjuer de soulever la population, les nonces du pape et l'archevêque conseillèrent au roi, pour effrayer les citoyens, un acte de barbarie atroce ; c'était tout simplement de massacrer la noblesse et la bourgeoisie. Les nonces, le prélat Trolle, le confesseur du roi et son barbier, proposèrent différents moyens d'exécution ; l'avis du barbier prévalut, et voici de quelle manière le prince organisa son odieux coup d'Etat. En vertu de la bulle d'excommunication fulminée par Léon X, toute la Suède étant déclarée hérétique, le roi dressa une liste de proscription de tous ceux dont il redoutait l'inlluence sur les masses, et sous prétexte d'obéir aux ordres du pape, il les fit arrêter et juger sur l'heure même par une commission de prêtres et d'inquisiteurs. Au jour fixé pour le supplice, des soldats garnirent les rues de Stockholm et empêchèrent les habitants de se montrer à leurs portes ou à leurs fenêtres; les prisonniers furent amenés sur la grande place, et quatre-vingt-quatorze têtes de nobles tombèrent sous la hache du bourreau. Cette première boucherie n'était que le prélude d'atrocités plus grandes ; le lendemain, on dressa des potences, et un nombre double de bourgeois et de nobles furent lancés dans l'éternité; le troisième et le quatrième jour, les exécutions continuèrent ; seulement les supplices étaient changés : le premier
jour on avait décapité, le deuxième on avait pendu, le troisième on écorcha les patients, le ([uatrième on les écartela, et le cinquième on les brûla vifs ; enfin, lorsque la grande place fut encombrée de cadavres et d'ossements, et fpie la population eut été décimée à plus d'un cinquième de ses habitants, Christiern (pùtta Stockholm pour visiter les autres villes de la Suède, où se renouvelèrent les mêmes scènes de barbarie. Partout il laissa des marques sanglantes de sou passage, égorgeant les femmes, les enfants, les vieillards, et jusqu'à ses séides eux-mêmes, lorsqu'ils laissaient paraître des sentiments de pitié pour les infortunés qu'ils étaient contraints de torturer.
Quelque épouvantables que soient ces exécutions conseillées par la cour de Rome, elles n'approchent pas, ni pour le nombre des victimes, ni pour les raffinements dans les supplices, des cruautés exercées dans le Mexique par les )irètres espagnols, qui égorgeaient plusieurs millions d'Indiens au nom d'un Dieu de paix, pour les convertir au catholicisme, et cela en vertu d'une bulle de Sa Sainteté Léon X !
Pendant que les fanatiques et cruels E.spaguols conquéraient un nouveau monde à la religion catholique, les doctrines de Luther pi-éparaient l'émancipation de l'Allemagne. Ce n'était pas seulement l'électeur de Saxe qui protégeait l'illustre réformateur; il se trouvait soutenu par de puissants seigneurs, par des généraux illustres, par des capitaines renommés, par les nobles, qui revendiquaient la possession des biens dont les couvents et les églises s'étaient emparés ; par les bourgeois et par les peuples, qui tous étaient fatigués de voir leurs dépouilles passer dans les mains des agents du pape ; chacun suivait avec entliousiasme les prédications de Luther sur la liberté religieuse, sur le despotisme des évêques de Rome, sur le faste de la cour pontificale, sur la corruption du clergé et sur les débordements des moines et des nonnes.
Léon X comprit enfin, par les progrès rapides que faisaient les idées i-éformatrices, que la lutte était sérieuse, et qu'il n'avait pas un instant à perdre pour arrêter le mal et frapper un grand coup ; alors il écrivit à Gharles-Quint qu'il eiit à faire arrêter le prédicateur Martin Luiher, pour être jugé et condamné par la sainte Inquisition. Mais la chose n'était point aussi facile que le pape se l'était imaginé ; l'empereur répondit qu'il serait imprudent à lui d'attenter, sans motifs, à la liberté d'un citoyen en Allemagne ; qu'il n'en était pas de même en ce pays qu'en Espagne ou en Italie; que d'ailleurs il n'avait pas encore reçu la couronne impériale, et qu'il ne pouvait en conséquence exercer aucune juridiction. Il promit n'anmoins qu'aussitôt son couronnement terminé, il convoquerait une diète générale pour juger le réformateur, et il s'engagea à le faire condamner et à le livrer aux officiers de rinijuisition. Gharles-Quint pria le pape de fulminer préalablement une nouvelle bulle d'anathème contre les doctrines de Luther, afin de frapper d'épouvante l'esprit des seigneurs allemands, et pour rendre la condamnation encore plus certaine. Sa Sainteté suivit le conseil de l'empereur, et publia la fameuse bulle qui commence par ces paroles du psalmiste : « Levezvous, mon Dieu ! défendez votre cause ; repoussez les
lllSriUUK i)F,S PAPES
injures que l'insensé vous jette ! Punissez les blasphèmes de vos ennemis, et soyez favorable à nos l'iières de vengeance, parce que les renards ravagent la vigne dont vous avez élu le pressoir!... >.
Après cet e.xorde, le pape s'adressait aux apôtres Pierre et Paul pour leur demander leur appui, et il terminait par cette allocution aux fidèles : « Un hérétique enragé nous déchire à belles dents et blasphème contre les saints pontifes nos prédécesseurs; comme le serpent, il répand dans ses morsures le venin de la calomnie; en sorte que les faibles, dont il a aveuglé l'esprit par ses mensonges, ne veulent plus croire à l'Évangile du Christ, et se sont rangés du parti de ce novateur, ou plutôt se sont enrôlés sous les bannières du diable; c'est pourquoi nous avons Jugé qu'il importait au salut de la chrétienté de condamner formellement quarante et une propositions tirées des écrits de ce réprouvé, comme étant hérétiques, fausses, scandaleuses, contraires aux vérités catholiques et capables de séduire les simples. En conséquence nous défendons, sous peine d'excommunication et de privation dus sacrements, de croire à ces propositions, de les soutenir, de les prêcher, et de tolérer que d'autres les enseignent directement et indirectement, en public ou en particulier, tacitement ou en termes exprès; nous ordonnons également de faire dans toutes les provinces une entière et exacte perquisition des hvres qui les contiennent, et de les briiler solennellement en présence du clergé et devant tout le peuple, sous peine des plus terribles censures de l'Église. » Dans sa bulle, Léou X faisait la définition des propositions condamnées, et relatait, dans tous leurs détails, les eflorts qu'il prétendait avoir faits pour ramener Lu-
ther à la véritable lumière et pour l'arracher de l'abîme où il était plongé.
Celte bulle fut un sujet de controverses et de critiques de la part des hommes lettrés ou politiques de l'Europe, non-seulement à cause de sa forme judiciaire, mais encore pour son style obscur et prolixe ; car Sa Sainteté n'avait pas craint de faire des phrases qui contenaient plus de quatre cent cinquante mots.
Tout impuissant et ridicule qu'était le décret du pape, le réformateur pénétra ses intentions, et dès lors il ne garda plus de mesure dans ses prédications. Il se déchaîna contre le pontife et contre ses adhérents ; il appela sur eux la malédiction des peuples ; et non content de soulever l'Allemagne par sa parole puissante, il inonda l'Europe entière de ses écrits satiriques ; enfin, dans un prêche public, il osa lacérer la bulle du saint-père; il l'appela une exécrable production de l'Antéchrist; « et de même que Satan m'excommunie, dit-il, je l'anathématise à mon tour; et comme on brûle mes écrits à Rome, je livre aux llarames les bulles et les décrétales de ce prince des ténèbres ; et j'adjure tous les hommes de me venir en aide pour jeter dans le même bûcher Léon X et la chaire pontificale, a^ec tout le collège des cardinaux. » En même temps il se fit apporter un brasier et brûla la bulle du pape.
Ainsi, la démarche du saint-père n'eut d'autre résultat que de montrer aux nations ([uels immenses progrès avait laits la réforme, puisqu'un simple moine anéantissait pubhquement les bulles d'un pape, acte d'une audace inouïe, et t(u'aucun empereur n'avait jamais osé ac'coraplir.
Léon X cependant ne se regarda pas comme vaincu ; Charles-Quint venait de convoquer une diète àWorms
LÉON X
Luther brûle solennellement la bulle du pape
pour faire condauinei Luther; et le légat Jérôme Aléandre, chargé de soutenir l'accusation, avait promis de prendre les mesures telles, que leur ennemi, dans aucun cas, condamné ou absous, ne pourrait leur écliapper.
Malgré les supplications de ses disciples, qui tous le conjuraient de ne point se rendre à Worms, l'intrépide réformateur persista à demander un saufconduit à l'empereur, afin qu'il put comparaître devant l'assemblée; et comme ses amis lui objeclaient
que les dangers qu'il avait déjà courus à AugsLour^' devaient lui faire redouter une nouvelle trahison, il répondit : " Quand je serais assuré de trouver à Worms autant de démons (pi'on voit de tuiles siules maisons, je suis résolu de les afiVonler. » Toutefois, il conse'ntit à ce que cent gentilslionunes, armés de toutes pièces, lui servissent d'escorte. 11 entra avec eux dans Worms, monté sur un char, et suivi d'un prodigieux concours de peu])le que sa réputation avait altiré. Dès le lendemain de son arrivée, l.i dit te
HISTOIRE DKS PAl'KS
ouvrit ses séances, et le lt'i;;it roinniii procéda i"i l'inleri-ogatoiie île Luther. Celui-ci répoiulil à toutes les questions avec une force de logique écrasante, s'avoua l'auteur des ouvras;es incriminés, et oflVit de défendre ses opinions en conférence ]nibli(pie.
A cotte proïKisition, le cardinal Jérôme Aléandre se récria ; il prétendit que le scandale était déjà assez i;rand, que les débats devaient être secrels, et que l'accusé n'aurait à parler que devant ses juges. IjulUer répliqua qu'il était venu sans crainte au milieu de ses ennemis, pour se justifier à la face du soleil des accusations portées contre lui, et non pour défendre lâchement sa doctrine dans l'ombre et le mystère. Kn vain le légat et Charles-Quint lui-mêmeessayèi-ent de le gagner à la cause du pape, en lui offrant d'énormes bénéfices, un évêché cl le chapeau de cardinal ; tout fut inutile. Alors ils le firent metti-eau ban de l'empire; et n'osant l'arrêter au milieu d'une population enthousiaste pour la réforme, ni attenter à sa vie, ils lui donnèrent vingt et un jours pour sortir des Etats d'Allemagne. Cependant Lutlier ne quitta pas sa patrie ; il se réfugia dans le château de Warthourg, près d'Eisenac, où l'électeur Frédéric le cacha neuf mois entiers.
L'empereur publia un édit dans lequel, après avoir exposé qu'il était de l'iulérêt des rois de protéger le catholicisme et d'étouffer les hérésies, il ajoutait (pe «pour satisfaire à ses obligations envers Dieu et envers le pape, du consentement des électeurs , des princes et des États de l'empire, et en exécution de la bulle de Léon X, il déclarait et tenait IMarlin Luther ])Our hérétique, et commandait qu'il !Yit reconnu comme tel par tous les sujets placés sous son obéissance; leur ordonnant, sous les peines les plus sévères, de le saisir, de l'emprisonner et de poursuivre ses complices, adhérents et fauteurs : défendant en outre d'imprimer, de transcrire, de lire ou de garder aucun de ses livres ni les abrégés publiés en diverses langues, et proscrivant pareillement les estampes où le pape, les cardinaux et les prélats étaient représentés avec des habits ridicules ou dans des postures cyniques ; enfin, le prince faisait la défense formelle d'imprimer aucun livre en matière de religion, sans qu'il eût été soumis préalablement à l'ordinaire ou censeur du saint -siège. »
Cet édit de Charles- Quint n'eut pas plus d'inlluence sur les esprits que la bulle de Léon X, et ne ralentit pas un seul instant le progrès de la réforme; bien plus, cette nouvelle persécution fit surgir des milliers d'apôtres qui s'associèrent à la grande œuvre de l'émancipation religieuse ; et bientôt le papisme eut à combattre des ennemis d'autant plus redoutables, qu'ils avaient fait le sacrifice de leur vie à la cause des peuples, et qu'ils étaient déterminés à renverser le colosse pontifical, dussent-ils être écrasés sous ses débris. Alors, de toutes parts le clergé poussa un cri d'alarme ; de l'orient à l'occident, du nord au midi, les rois, les nobles, les moines, les prêtres, les évêques, les cardinaux promenèrent les torches du fanatisme, s'armèrent de poignards, et se préparèrent à lutter contre l'ennemi qui menaçait de détruire pour jamais leur exécrable pouvoir. Tous accusèrent le pontife de faiblesse, de pusillanimité, d'incapacité; tous lui reprochèrent sa vie fas-
tueuse de plaisirs nioiulains, de chasses, de sjiectacles, de concerts, de baïupiels, de saturnales, tous ajipelèienl les malédictions de Dieu sur le l)ape, qui avait laissé la porte du saiicluaire ouverte aux ennen)is du catholicisme, et qui n'avait pas su défendre l'édifice théocralique.
. En cela, Léon X n'élail point exemiil de blâme; et l'énergie que Sa Sainteté avait déployée dans les commencements de son pontiliiat s'était prodigieusement modifiée de])uis la mort de son frère et de son neveu. N'ayant plus à songer à l'agrandissement de sa famille, le pape s'était occupé de ses plaisirs; la cliasse surtout était, au rapport de Paul Jove, un de ses exercices favoris ; il en connaissait les lois mieux ([ue celles de l'Ecriturç. Il punissait du fouet, dit l'historien, ceux qui par imprudence ou par maladresse laissaient échapper la bête; et il était d'une humeur tellement violente lorsque la chasse n'avait pas été heureuse, que ses mignons et ses maîtresses n'osaient pas même lui jiarlcr. Mais ijuand ses coups avaient atteint le gibier, quand Sa Sainteté avait tué des cerfs de haute taille ou de vigoureux sangliers, sa joie ressemblait à du délire, et jamais il ne lui arriva, dans ces moments, de refuser les faveurs et les bénéfices qu'on lui demandait.
Les nuits s'écoulaient en d'interminables festins, où le luxe des lumières et du service de table surpassait tout ce qui existait dans les cours opulentes de l'Europe et de l'Asie. Aucun eippercur, roi ou pape, ne porta la recherche des mets aussi loin que Léon X ; aussi obtenait-on les plus hauts emplois pour l'invention d'un ragoût nouveau. Sa Sainteté avaitf[uatre maîtres en bons morceaux occupésàcomposer des plats inconnus ; c'est à leurs soins que l'humanité est redevable des saucisses farcies de filets de paon ; et en retour de cette utile invention les fidèles n'avaient à payer que sept millions chaque année pour la table du pape.
Dans les fêtes du Vatican, de nombreux bouffons étaient chargés d'égayer les convives par des saillies rimées, auxquelles Léon X répondait, afin de montrer la verve de son esprit, cl luttait avec eux de cynisme dans les mots et de frivolité dans les idées. De jeunes filles et de beaux adolescents, vêtus des costumes orientaux, et experts dans l'art delà débauche, avaient ordre de répondre aux caresses des conviés; et presque toujours les festins se terminaient par des orgies qui ne le cédaient en rien à celles des Borgia.
Néanmoins, au nîilieu de ses fêtes, le pontife n'oubliait pas entièrement les intérêts du trône de l'Église, et suivait la politique de ses prédécesseurs ; car, en même temps qu'il vendait à François I" l'autorisation de faire la conquête de Naples, il demandait six mille ducats à Charles -Quint pour lui accorder le droit de s intituler roi de Naples et empereur d'Allemagne, malgré Its bulles des pontifes qui avaient défendu la réunion des deux couronnes sur la même tête. Il poursuivit également ses conquêtes dans la Romagne, emporta d'assaut les villes de Modène et de Heggio, et songea à enlever Ferrare, capitale des Ktats d'Alphonse d'Esté. Cette dernière tentative échoua; un complot qu'il forma pour faire assassiner le duc n'eut pas un meilleur succès ; alors il eut recours aux foudres spirituelles, il