I.ÉON X
fulmina une sentence terrible d'anatlièrae contre Alphonse d'Esté, mit l'interdit .sur ses Etals, et ordonna à ses généraux de recruter de nouvelles troupes pour reprendre l'offensive et écraser son ennemi.
Déjà la guerre embrasait la liaute Italie ; d'un côté, Charles-Quint, appuyé par les Anglais et par le pape, réclamait la possession du duché de Milan comme fief de l'empire, ainsi que le comté de Bourgogne, qu'il prétendait avoir été frauduleusement réuni à la France par Louis XI ; d'un autre côté, François I", aidé des Suisses et des Vénitiens, demandait la restitution de la Navarre espagnole, et menaçait de faire valoir ses prétentions sur Naples. ■Mais les Français, inférieurs en nombre à leurs ennemis, éprouvèrent plusieurs échecs et furent contraints d'abandonner la plupart des villes qu'ils avaient récemment conquises, et de se retirer dans INlilan.
Cette nouvelle causa un tel saisissement de joie à Léon X, affirment plusieurs chroniques du temps, que le sang afflua au cœur et l'étouffa. D'après une autre version, le saint-père mourut empoisonné ; du reste, les historiens ne désignent pas les auteurs du crime, et disent seulement que Charles-Quint sut faire tourner cet événement à son profit. Néanmoins
le coup fut si prompt, qu'on ne put administrer le viatique au saint-père; il mourut le 1" décembre 1521, âgé de quarante-(piatre ans, après avoir occupé le saint-siége huit ans liuit mois et vingt jours.
Bossuet a essayé de justifier Léon X des accusations portées contre lui par les historiens; il a prétendu i[uo le saint-père était animé des meilleures intentions, qu'il avait toujours eu le projet de faire! cesser les abus qui existaient dans le clergé, et qu'il eût arrêté les progrès de l'hérésie de Luther, s'il n'eut été enlevé trop tôt à l'Église. Ces assertions du célèbre prédicateur sont autant de mensonges auxquels les faits donnent le plus éclatant démenti ; car il est prouvé par le récit des actions de Léon X, et par les témoignages des auteurs du temps, par ceux mêmes qui étaient les plus dévoués à la cour de Home, que Sa Sainteté avait des goûts de luxe et des passions désordonnées qui l'empêchaient de donner ses soins aux affaires de la religion ; nous ajoute rons (|ue d'ailleurs, en eût-il été autrement, lorsqu'il parvint au trône de saint Pierre, il n'élait dt\jà plus au pouvoir d'un homme d'arrêter l'explosion des haines qu'avaient soulevées chez toutes les nations les vices honteux des pontifes souverains.
lllSTOIUl-J DES TATES
£locliûn d'Adrien VI. — Sod liisloire avant son pontifical. — Kntrce de SaSainlelû à Rome. — Adrien veut introduire des réfornu s dans le clergé. — Son opinion sur ses prédécesseurs et sur l'inl'uillibilité pontificale. — Diète do Nuremberg. — Charles-Quint oblige le pape à lui accorder différents privilèges. — Haine du clergé romain contre le saint-père. — Il est empoisonné par les prclres. — Singulier éloge du pontife par un cardinal.
Après la mort de Léon X, les troupes ponliliLales f|uiuèieiit Tarmée de Gharles-Quint ; ce qui affaiblit .si l'ort les Espagnols que, sans aucun doute et malgré leurs revers, les Français auraient pu reprendre 1 oITensive et rétablir leurs affaires en Italie, si, au moment où ils. rouvraient la campagne, un chanceliei romain, appelé Morone, n'eût fait soulever les pojmlatioQS fanatiques par les prédications d'un moine augustin. A la voix du religieux, les Italiens se levèrent en masse, vinrent se ranger sous la bannière de JNIorone, et forcèrent les Français à repasser les .\lj>es. Les cardinaux s'empressèrent de mettre à [irofit les circonstances oîi ils se trouvaient pour former le conclave sans crainte d'être inquiétés ; et, pour plus de sécurité, ils donnèrent le commandement des troupes à Constantin Commin, duc de Alacédoine; ils conférèrent le gouvernement de Rome à Vincent Caraffa, archevêque de Naples, et la garde du pala's à Annibal Ramigo, prélat de Spolelte. Néanmoins la vacance du saint-siége paraissait devoir se prolonger, soit à cause des brigues des différents compétiteurs, soit à cause de l'absence des cardinaux de Médicis, de Gortone, de Ferrier, de Cornaro et de Cibo; enfin ces prélats arrivèrent successivement les uns après les autres, et portèrent le nombre des membres du conclave à trente-neuf. Alors le scrutin fut ouvert, et pendant huit jours il
y eut ballottage entre les cardinaux Farnèse, de Médicis, Jaconocci et Wolsey, ministre du roi d'Angleterre, qui n'épargnait ni les promesses ni l'argent pour se faire élire. Au neuvième scrutin, surgit une nouvelle faction en faveur du cardinal Adrien Florent d'Estrusen, évêque de Tortosc, aui[uel personne n'avait paru songer. Un membre du conclave, dévoué à l'empereur, voyant que ses collègues étaient fatigués de toutes les luttes, proposa de choisir pour pajie le cardinal Adrien, qui habitait l'Espagne, et lit valoir habilement les avantages (jui résulteraient pour eiHi de l'exaltation de l'ancien précepteur de Gharles- Quint. Le cardinal de iSaint-Sixte appuya la proposition et lui donna sa voix ; treize prélats, dont les votes avaient été achetés à l'avance, suivirent son exemple et en entraînèrent d'autres, en sorte que l'élection devint si unanime, qu'elle )jassa pour miiaculeuse dans l'esprit des simples, (jui ignoraient avec quelle habileté celle cabale avait élé menée.
Cependant l'élection d'Adrien ne reçut pas l'approbation des Romains, qui voulaient un pape italien ; le peuple poursuivit même les cardinaux à la sortie du conclave, en les accablant de huées et d'insultes; tous les prêtres italiens se déchaînèrent également contre cette élection; le chanoine Berni, écrivain burlesque, fit même à cette occasion une satire contre les caidinaux, qu'il appelait traîtres, ânes,
ADRIEN VI
voleurs ; il les envoyait au diable pour avoir choisi un pape étrangiT, et il invoquait Mahomet, alin qu'il débarrassât l'Italie du saint-père et de son sacré colléf^e.
Rien ne justifiait cette haine contre Adrien, si ce n"est que le nouveau pape était trop vertueux pour gouverner un tler;;é corrompu, simouiaciue, adonné à toutes sortes de vices et d'impuretés.
Adrien était né à TJtrecht eu 1459; son i)ère se nommait Florent Boyens, et, au rapport de Valère André, c'était un honnête ouvrier charpentier en barques; d'autres historiens prétendent i[u'il était tisserand; d'autres lui donnent la j)rofession de bi'asseur de bière ou de tapissier. Quel que soit le métier qu'e.\erçait Florent Boyens, il est certain que sa pauvielé ne lui permettant pas de faire donner de l'instruction à son fils, il sollicita et obtint pour lui une bourse au collège des Porciens, à Louvain, où on admettait un certain nombre de pauvres écoliers. Le jeune Adrien fit des progrès surprenants dans les sciences et parLicuhèrement dans la philosophie et dans la théologie ; mais il ne montra aucun goût pour l'étude de ré!o([uence et de la poésie, ne se souciant pas, disait-il, de débiter des mensonges avec élégance. Son assiduité, ses talents et sa bonne conduite lui valurent une cure assez importante, sans même qu'il eût besoin de la demander; plus tard, il obtint le bonnet de docteur, et il fut successivement chanoine de Louvain, professeur de théologie, doyen de Saint-Pierre dans la même viUe, et vice- chancelier de l'Université. Il coni^ut alors le projet de réformer les mœurs des ecclésiastiques ■ dépendants de son doyenné, et les prêcha longtemps de paroles et d'exemple. Son zèle fut impuissant pour arrêter le mal et faillit même lui devenir fatal; une dévote, qui était la maîtresse d'un chanoine, lui versa un breuvage empoisonné, et il ne dut la vie qu'à la promptitude des remèdes qui lui furent administrés. Eu 15Û7, il fut nommé précepteur de Charles-Quint. Après la mort de Ferdinand, il fut élevé au siège de Tortose et nommé régent du royaume de Castille avec le cardinal Ximénès, ce qui lui valut le chapeau de cardinal; plus tard, le renvoi de Ximénès laissa Adrien seul au timon des affaires.
Dans cette haute position, il ne resta pas au-dessous de sa renommée d'habile administrateur; il réprima des factions dangereuses qui menaçaient de bouleverser l'Espagne ; il repoussa diflérentes invasions de François I", et recouvra plusieurs villes que les Français avaient conquises dans la Navarre ; enfin, lorsqu'il quitta les afl'aires pour remettre l'exercice de l'autorité souveraine entre les mains de (Charles-Quint, il mérita de recevoir des peuples des témoignages éclatants de regrets et d'admiration.
Tel était le vénérable prélat que les intrigues de l'empereur avaient élevé sur le saint-siége, non pour reconnaître les grands services qu'il en avait reçus, mais afin de se servir de lui pour arriver à la domination universelle, le but constant de tous ses efforts.
Malgré les usages consacrés dans l'Eglise, le nouveau pape ne voulut jioint changer de nom à son avènement au trône pontifical, et il se fil consacrer sous le nom d'.\drien VI; ensuite il s'embarqua à Tarragone, et vint à Gênes, qu'il trouva ruinée par
suite du jiillage qu'elle avait souffert lorsque Charles- Quint s'en était rendu maître. Le sénat fit au saintpère une réception aussi magnifique que le permettaient les circonstances, et dont il se montra très-satisfait. Néanmoins lorsque François Sforzn, le nouveau duc de Milan, Prosper Colonna et le marquis de Pescairc vinrent lui baiser les pieds et le prier de les absoudre d'avoir commandé le sac de Cènes, le pontife les repoussa de la main et leur répondit sévèrement : « Je ne le peux, ni ne le dois, ni ne le veux. »
De Cènes, Sa Sainteté se rendit à Livourne, où l'attendaient plusieurs prélats toscans, entre autres ;\Iédicis, Ridolli, Salviati, le caidinal de Cortone , Petrucci et Piccolominl ; le vénérable pontife les reprit doucement de ce qu'ils portaient la barbe et les moustaches à la mode espagnole; il les engagea à quitter leurs costumes mondains, à ne point se montrer dans les bals et dans les spectacles avec une épée au côté et un poignard à la ceinture ; ce qui ne convenait, ajoutait-il, qu'aux bretteurs et aux soldats. Enfin, api es avoir visité Livourne et Givilta-Vecchia, le saint-])ère remonta le Tibre avec huit galères et fit son entrée au Vatican.
Dès le jour de son arrivée, on suspendit par ses ordres les travaux de décoration destinés pour le jour de son couronnement; il défendit qu'on élevât en son honneur des arcs de triomphe, et en fit même abattre un t[ui était fort avancé et pour lequel on avait dépensé plus de cinq cents ducats d'or. Le vertueux Adrien déclara à ses cardinaux qu'il voulait que l'argent du peuple fût ménagé, et que Dieu l'ayant choisi pour gouverner l'Église en qualité de père des fidèles, il n'en serait jamais l'oppresseur. Les cérémonies du sacre eurent heu dans la basilique de Latran, sans aucune pompe ni solennité; et immédiatement après il convoqua les membres du sacré collège en consistoire, pour remédier aux maux de 1 Eglise. C'était une mesure d'autant plus urgente, que de toutes parts la chaire pontificale se trouvait atla((uée par des ennemis formidables ; les finances du saint-siège étaient épuisées; l'état ecclésiastique était dans une anarchie effroyable; la simonie, la débauche, le vol et le meurtre avaient passé dans les mœurs du clergé ; le patrimoine de saint Pierre était menacé d'une invasion par les ducs de Ferrare et d'Urbin, et par la maison Malatesta ; l'Italie était à la veille d'un embrasement général par suite des guerres qui s'étaient rallumées entre l'empereur et François I"; et l'Allemagne ainsi que la Suisse s'étaient tout à fait séparées de la communion de Rome.
Au milieu de circonstances aussi désastreuses , Adrien comprit qu'il devait couper le mal dans sa racine, et attaquer les abus qui avaient attiré sur l'Église catholique la colère des peuples: il s'associa dans celte grande œuvre de réforme Jean-Pierre Garafl'a et Marcel Gaétan de Thiène, deux prélats dont les lumières et les talents étaient honorés de tous. Ils commencèrent par enlever aux frères mineurs le privilège de prêcher les indulgences; ensuite ils supprimèrent le scandaleux trafic dt:s charges et des ollices de la cour romaine; ils diminuèrent les taxes de la daterie; ils abolirent les coadjutoreries et les régies, et ils installèrent une commission chargée de distribuer
IIISTOIUH OKS l'Al'KS
les lii'iu'licos vacants aux cccli'siasîtinnes doiil lu conduite aurait étc jugée cxoniplaire , avec ilélense il'accorder |>lus d'un oflice au même titulaire. !Sa îSainteto donna l'exemple de robservance rigoureuse de cette règle, en refusant pour son propre neveu une charge oonsiilérable <|iii lui était olVerte, lu-éteudant qu'on devait donner les hommes aux bénélices et non les bénétices aux hommes ; que d'ailleurs il trouvait son neveu suflisamment riche avec un revenu de soixante-dix ëcus d'or.
Malgré les etïorts du pontife pour opérer une réforme utile dans le deigé, les choses demeurÏMent dans le même état , l'éxecution de ses ordres étant sans cesse contrariée par les cardinaux et par les principaux ofliciers de sa cour, qui cherchaient à lui persuader que les temps apostoliques étaient passés jionr l'Eglise; que le père des fidèles devait exercer son autorité temporelle sur ses Etats, dans toute sa plénitude, et renoncera la domination spirituelle ; cju'en conséquence il devait s'appuyer sur la corruption , base de tout gouvernement monarchique ; (ju'enliu c'était vouloir anéantir l'Eglise que de persévérer dans une voie de réforme qui nécessairement uieltrait au grand jour les plaies hideuses du corps ecclésiastique.
Adrien '\'I, accablé par la vérité de ces remontrances, suspendit pour un instant l'exécution de ses projets ; puis la réflexion venant à lui montrer dans quel abîme de maux l'humanité se trouvait plongée ])ar suiie des désordres des papes et des prêtres, il fut pris d'un mouvement de sublime indignation, et voulut abjurer une religion qui 'était si fatale aux nations. Il convoqua immédiatement les cardinaux en consistoire, et leur déclara qu'ayant reconnu son impuissance comme chef de l'Église pour faire le bien des hommes, il était résolu à se rendre en Allemagne pour étudier les doctrines de Luther ; et que dût-il perdre la tiare, il se convertirait aux croyances nouvelles et travaillerait avec le réformateur à renverser l'édifice théocratique et à ramener dans l'Église le culte de la véritable religion du Christ.
Dès que cette détermination se fut répandue, de toutes parts s'éleva un concert de malédictions contre Adrien ; les prêtres romains, presque tous simoiiiaques, athées, usuriers etsodomites, se montrèrent les plus hostiles au saint pontife; et comme ils ne pouvaient l'empêcher de publier des bulles, ils résolurent d'en arrêter l'efl'et par un assassinat. Une première tentative échoua; le meurtrier, qui était un prêtre de Plaisance nommé Marins, fut arrêté dans le Vatican, au moment où il tirait son poignard de sa robe pour frapper le pape. Une seconde tentative , quoique mieux combinée que la première , n'eut pas un meilleur succès ; la voûte de la chapelle pontificale, qui devait s'écrouler sur le saintpère lorsqu'il viendrait célébrer sa messe, n'écrasa que six ou sept Suisses qui le précédaient. Plusieurs cardinaux de sa suite, restés en arrière, osèrent témoigner lein-s regrets de ce (pie la Providence paraissait avoir pris .Vdrien VI sous sa protection.
Pour ameuter le peuple contre le vénérable pontife, on répandit des satires ignobles, où les prêtres rimailleurs cherchaient à le tourner en dérision , l'accusant d'avarice sordide, lui reprochant de res-
treiiulio ses dépenses à douze écus par jour, de boire de la bière au lieu de vin, de ne demeurer qu'une demi-heure à table, de manger de la merluche à cause du bon marché de ce poisson, de n'avoir pas plus de goût pour le choix de ses mets que de jugement pour l'administration de l'Eglise; endn d'être adonné à la magie; de s'enfermer tous les jours dans un réduit du Vatican pour travailler à ladécouverle do la jiierre philosophale.
Cha(|ue jour les statues de Pasquin et de Marforio étaient bigarrées de vers des poètes bouft'oiw qui avaient perdu leur Mécène dans la personne de Léon X, et qui accablaient son successeur de leurs éi)igranimes. Leurs injures devinrent si violentes cl si audacieuses, que le pontife voulut, pour les faire cesser, qu'on jetât les deux statues dans le Tibre. Mais le duc de Sessa, ambassadeur d'Espagne, l'eu dissuada : « Croyez-vous donc, saint-père, lui dit-il, que les prêtres rimailleurs ne coasseront plus lorsque les deux statues seront dans le Tibre? Détrompe/.vous; les pasquinaderies que ces deux pierres ne pourront plus nous transmettre seront répétées par toutes les bouches vivantes. »
Les statues restèrent sur leurs stylobates; Adrien cessa de s'occuper des calomnies de son clergé et porta tous ses soins vers la réalisation de ses projets de réforme; préalablement il releva le duc d'Urbin des censures dont l'avait frappé Léon X , et lui donna l'investiture de son duché; il admit également à sa communion Alphonse d'Esté, et lui reconnut la légitime possession des États de Feriare, ainsi que des bourgs de Saint-Félix et de Final, avec leurs appartenances et dépendances, dont ce prince s'était emparé pendant la vacance du saint-siége.
Ensuite Sa Sainteté envoya en qualité de légat François Cheregato, évèque de Teramo, pour assister à la diète de Nuremberg, convoquée par Ferdinand d'Autriche, pour le dernier jour de novembre de l'année 1522, et qui devait s'occuper de la question de la réforme. Adrien remit en même temps à son ambassadeur une lettre ainsi conçue, adressée aux membres de la diète :
« Je déplore comme vous, mes frères, la situation difficile où nous ont amenés les crimes du clergé et la corruption des mœurs des pontifes romains. J'avoue que la confusion qui règne dans l'Eglise n'est due qu'à la dissolution des ecclésiastiques ; car depuis quelques années on ne trouve plus qu'abus, excès et abominations dans l'administration des choses spirituelles; la contagion a passé de la tête aux membres, des pontifes aux prélats, de ceux-ci aux simples clercs et aux moines ; de sorte qu'il serait difficile de trouver un seul prêtre qui fût exempt de simonie, de vol, d'adultère et de sodomie. Cependant, avec l'aide de Dieu, j'espère réformer cet état déplorable et régénérer la cour romaine; j'en prends l'engagement solennel. Mais le mal est si grand, que je ne puis que marcher pas à pas dans la voie de la guérison. »
^Malheureusement le légat ne se conforma pas aux sages instructions qu'il avait reçues. Dès le premier jour de son arrivée à Nuremberg, il montra tant d'orgueil, qu'il se fit chasser de l'assemblée. Ferdinand d'.Vutriche et les autres princes qui assistaient
ADRIEN VI
à la diète ne s'iiiquiélèrent )ias ilavaiitage de la cour de Rome; ils priiciit plusieurs décisions importantes sur la grande question de la rél'orme, et décrétèrent que runi([ue remède aux abus était la convocation d'un concile a?cuniéni([ue en Allemagne.
Cette l'ois encore l'insolence d'un ]ir(''kit vint détruire les es])éi'ances d'Adrien, qui avait compté sur son esprit de tolérance jtour ramener le bon accord dans l'Église d'Allemagne. Les luthériens se déchaînèrent contre les prétentions audacieuses de l'évêque de Teramo; et leurs prédications véhémentes, appuyées sur des faits qui étaient à la connaissance de tous, entraînèrent un nombre prodigieu.v de fidèles dans la nouvelle doctrine. Semblable à un immense incendie, la réforme couvrit l'Allemagne, la Suisse, le Danemark, la Suède, elle pénétra en Flandre et jusque dans le cœur de la France; j)artout on vil des moines ipiittcr leurs couvents, jeter le froc aux orties, et se marier pour devenir pjres de l'amille ; des prêtres renonçaient à leurs œuvres d'iniquités pour embrasser des professions ou des états qui ne les rendaient plus à charge à la société; des évèques même abandonnuient les impuretés do leur célibat jiour les joies de la famille.
Les décisions de la diète de Nuremberg, ((ui ne contenaient pas moins de cent griefs contre la cour de Rome, et qui reproduisaient dans tout son contenu la lettre où le saint-iièie rejetait les causes du schisme qui troublait l'Europe sur les désordres du clergé, exaspérèrent les cardinaux contre Sa Sainteté, et les portèrent à l'accuser de vouloir l'anéantissement de la religion, et de travailler à cette œuvre d'iniquité jiour soumettre Rome à l'empire et le trône de saint Pierre à celui de César.
Ces reproches, que rien ne justifiait en réalité, avaient cependant des apparences de vérité; car
,\drien \l, bien difïérent de Jules II et de Léon X, ((ui faisaient servir les rois aux desseins de leur politique, était lui-même, sans le savoir, le jouet de Charles-Quint. Ce prince s'était fait octroyer une bulle qui afl'eclait à perpétuité à la couronne de Castille l'administra lion de l'ordre de Calatrava et des autres ordres établis dans rEs))agiu", et rendait la charge de grand maître héréditaire. Eu outre il avait obligé le pape à se déclarer ouvertement contre la France, et à faire juger comme coupable de lèsemajesté le cardinal Soderini, soupçonné d'entretenir des intelligences en Sicile pour introduire les Français dans cetteîle. Enfin le saint-père, toujours à linsligatioiide l'empereur, avait publié ditl'érents décrets qui investissaient les rois d'Espagne d'une autorité exorbitante.
Les cardinaux prirent occasion de ces actes de faiblesse pour rendre le pontife odieux aux Romains, et pour préparer le peuple à recevoir avec joie la nouvelle de sa mort. Un malin on apprit dans la ville sainte que le pape était malade, et trois jours après, le 14 septembre 1523, qu'il venait d'expirer. Les prêtres ne prirent pas même la peine de dissinmler les causes de cette mort si prompte ; et dans la nuit ils suspendirent des guirlandes et des couronnes à la porte de son médecin, et tracèrent en gros caractères ces mots explicatifs : « Au libérateur de la patrie! 3>
Voici l'éloge singulier que le cardmal Pallaviciui a fait du pape Adrien : » C'était un homme pieux, savant, désintéressé, et qui voulait sincèrement le bien de la religion; néanmoins, c'était un fort médiocre pape; car il ne connaissait pas les souplesses de l'art de régner, et ne savait pas s'accommoder aux mœurs de la cour romaine. Un pontife comme celui-là, ajoute-t-il, qui avait oublié le sang et la chair, ne pouvait que mal diriger l'Eglise! »
Élection du cardinal Julien de Médicis, liStard de Julien, duc de Métiicis. — Son histoire avant son pontificat. — Clément VII veut étouffer l'hérésie de Luther. — Il exhorte l'empereur et le roi d Angleterre à la paix, en même temps qu'il excite secièle ment le roi de Fiance à la guerre. — Les ruses de Sa Sainteté sont découvertes. — Krançois 1" est vaincu par harles-Quint sous les murs de l'avie. — Clément VII se réconcilie avec l'empereur. — Indignation de Charles-Quint. — Etat du luthéranisme en Europe. — Perfidie des Colonna et vengeance du saint père. — Nouvelles brouilles entre l'empereur et le pape. — ?ac de Rome par les Espagnols. — Détail des cruautés exercées dans \\ ville sainte. — Capitukit'on du pape. — Clément VII est fait prisonnier. — Il s'évade du chûleau Saint-Ange. — Divorce de Henri Vin,roi d'Angleterre. — Nouveau traité entre Clément VII. cl Charles-Quint. — Négociations de Bologne. — Prise de Florence par les armées confédérées de l'empereur et du pape. — Origine des ducs de Toscane. — Suite de l'affaire du divorce du roi d'Angleterre. — Proposilion de concile g'néral. — Mariage de la nièce du pape, l'in'Sme Catherine de Médicis, avec Henri, fils du roi de France. — Entrevue do Clément VII et de François 1". — Anecdote graveleuse sur le saint-^ière et sur trois belles dames de la cour de Fiance. — L'Église anglicane se sépare de la communion romaine. — Mort du pontife.
Aussitôt que les obsèques d'Adiien i'urenl tcniiinées, les cardinaux entrèrent en conclave au nombre de trente-six. Pendant six semaines les suffrages se partagèrent entre Médicis et Colonna; après mille intrigues renouées et rompues, Julien do Médicis aclicta le désistement de son compétiteur pour le titre de vice-chancelier de l'Église, lui donna, comme dédommagement, la proiiriété de son palais, l'un des plus magnifiques de Rome, ainsi qu'une forte somme en ducats d'or; et il fut proclamé souverain pontife. Sa Sainteté prit le nom de Clément MI, (juoique déjà un pape eût porté ce nom dans lu ville d'Avignon lors du grand schisme d'Occident.
Julien de Médicis était un bâtard posthume de Julien de Médicis, duc de Florence, assassiné par l'ordre de Sixte IV, dans la conspiration des Pazzi, et d'une jeune fille appelée Floretta Gorini. Son oncle, Laurent de IMédicis, échappé aux poignards des assassins, l'avait pris dans sa propre maison, ainsi que sa mère, dont il avait fait sa maîtresse. Destiné d'abord à la profession des armes, le jeune
Médicis avait été nommé chevalier de Rhodes; lorsque ensuite Léon X, son cousin, eut été élevé sur la chaire de saint Pierre, il quitta le casque et l'épée pour suivre la carrière ecclésiastique ; et comme sa naissance entachée d'illégitiiuité était un obstacle à son entrée dans le sacré collège, il paya de faux témoins qui affirmèrent, sous serment, que Floretta n'avait cédé à son séducteur qu'après avoir obtenu de lui une promesse de mariage, ce qui, suivant la coutume de l'iJglise romaine, suffisait poui- légitimer un bâtard.
Sous le règne d'Adrien ^'l, le cardinal de Médicis était parvenu, à force d'intrigues, à s'emparer de la direction de toutes les affaires et à supplanter le cardinal Soderini dans la confiance du pape. Comme il était maître absolu au Vatican lors de la mort du pape, on peut rejeter sur lui, sans crainte de frapper un innocent, la plus grande part à l'accomplissement d'un crime ijui lui frayait le chemin du trône pontifical.
Après les cérémonies de son sacre, qui eurent
CLEMENT VII
Le sac de Rome par les troupes de Cliarles-Quint
lieu avec, une pompe et une magnificence vraiment extraordinaires, Clément Vil s'ocxupa de la grande ([uestion de la réforme, qui bouleversait l'Allemagne et menaçait d'arracher la moitié de l'Europe au joug pontifical. Sa Sainteté essaya d'empêcher la tenue d'une nouvelle diète qui avait été fixée à un délai de trois mois dans la ville de Nuremberg, et où les princes électeurs devaient prendre des mesures décisives contre la cour de Rome. Elle ofl'rit même de donner quelques satisfactions aux hérétiques, sous
la condition qu'ils ne lui contesteraient pas son droit de juridiction sur les Eglises, et (ju'ils ne troubleraient pas ses agents dans la perception de ses revenus. Tous les efforts de Clément VII lurent inutiles : les AUcmandspersistèrent dans leur projet de diète, et comme le jour de l'ouverture des séances aj proehalt, il se décida à envoyer un légat à Nuremberg, pour prévenir ce qu'il craignait plus que toute chose au monde, la convocation d'un concile général. Son ambassadeur, le cardinal Laurent Campeggio,
iiistoirj: dej? pai'Eï^
élait uu des plus habiles iliplomatos de sa coiii'. Le saint-père lui avail reeomiuaiulé d'alTecter un grand désir de remédier aux abus (jui avaient été signalés dans les cent articles du mémoire envoyé prcoédemment à la cour de Rome, en c* qui concernait le clergé leutonique. et de bien se gua-dei de discuter sur un plan de réforme généi-ale.
D'^rès ses instructions, le rusé cardinal se présenta devant les électeurs, en demandant au nom de Sa Sainteté qu'oa procédât aux réformes du Ijas clergé ea Alleiuafirne , et qu'on remédiai le plus promptement qu'il se pourrait aux graves abus qui existaient dans les difl'éreuts sièges et dans les couvents : quant aux Eglises, soit de Fiance, soit d'Italie ou d'Angleterre, il n'en parla point. Et comme le prince de Saxe voulait faire observer que l'intérêt de la-religion appelait surtout une prompte répression des désordres du clergé romain, le légat lui imposa silence et déclara que la simple énonciation d'une semblable proposition constituait le crime d'hérésie. Cette étrange restriction du cardinal Cainpeggio ouvrit les yeux des moins clairvoyants; on comprit quelles étaient les intentions secrètes de l'astucieux pape, et, séance tenante, rassemblée, à la presque unanimité de ses membres, prit ses conclusions qui furent publiées le 18 avjLl dans un décret ainsi conçu :
« Nous décidons que l'empereur et le pape auront à s'entendre pour assigner la tenue d'un concile dans le plus bref délai ; car la nécessité d'une assemblée oeouméniqae se fait sentir de jour en jour davantage, pour arrêter les désordres qui boukrersent la chrétienté, et alin de sauver l'ordre social de l'abîme dans lequel menacent de le plonger des catholiques infâmes, un pape abominable, des prêtres débaucbés et des novateurs dangereus. i>
D faut le dire, la fièvre de la réforme était telle, qu'elle avait fait surgir de bonnes et de mauvaises doctrines. A côté de Luther et de Mélancbthon, qui les premiers avaient aj-boré le drapeau de l'émanci- ])ation des peuples, des extravagantB s'occupaient de disputes ridicules sur les dogmes. Les sacramentaires niaient la présence réelle du Chiisl dans l'Eucharistie, et pour une semblable puérflité ils s'étaient séparés des luthériens : d'autres enthousiastes, Nicolas Storck, Marc Stubner, Thomas Muntzer et Balthazar H ubmayer, prêchaient les anciennes doctrines des donatistes, des pélagieas et des catharins; ils niaient l'efûcacilé du baptême donné aux enfants, et soutenaient qu'il fallait administrer ce sacrement aux adultes, ce (jui les fit appeler anabaptistes; mais, en même temps, ils enseignaient des doctrines sublimes, l'égalité absolue, réelle et naturelle , ainsi que la communauté des biens et l'émancipation des femmes.
Cette dernière secte avait pris un accroissement formidable surtout dans la Souabe. Cinquante mille paysans, convertis par Thomas Muntzer, s'étaient levés en masse pour faire triompher leur croyance, et avaient commis des massacres effroyables, jusqu'à ce qu'enfin ils eussent été exterminés par les luthériens, par les sacramentaires et par les catholiques.
Clément VII, loin de se montrer affligé de la situation déplorable où se trouvait l'Allemagne, et d'accéder à la juste demande des électeurs relativement à la convocation d'un concile, prit des mesures
i|ui Jovaieut accroître les désordres, et refusa de réunir les évoques en assemblée; il prétexta que c'était un crime de lèse-divinité de donner des juges à un paj)e, et de soumettre ses actes à l'examen des hommes. Son opinion se trouva appuyée par les cardinaux, qui redoutaient autant que Sa Sainteté la réforme des mœuis ; et les membres du sacré collège se formèrent en consistoire permanent pour traiter les questions d'urgence ; ils cassèrent les décisions de la diète de Nuremberg, et décrétèrent que des lettres seraient adressées à l'empereur pour le supplier de mettre à exécution ses édits de Worms contre Luther et contre ses adhérents; qu'en même temjis les rois de France, d'Angleterre et de Portugal seiaient sommés d'avoir à roinpre tout commerce avec les villes libres de l'intérieur de l'Allemagne, si elles refusaient d'obéir à la cour de Rome ; que le légat du saint-siége, Laurent Campeggio, engagerait les princes catholiques à empêcher l'assemblée qui devait être tenue à Sjiire, ou tout au moins qu'il leiu- enjoindrait de protester contre ses délibérations, afin de maintenir les droits du pape; qu'à l'égard de la convocation d'un concile, Sa Sainteté déclarerait qu'en vertu de son omnipotence elle regardait cette mesnre comme pei-nicieuse et funeste, qu'tm conséquence elle s'y opposerait formellement; enfin, que rélatÏTement aux redressements des giiefs présentés par" les Allemands, les décrets du concile de Latran y avaient fait droit et que, s'ils n'étaient pas sul'fisants, il y serait pourvu par une oongrégatÎMi nommée spécialement pour cette aJïaire.
Pendant que Clément YII cherchait par mille expédients à éviter la tenue d'un synode , l'empereur faisait avec Henri YllI un traité pour écraser la France sous les forces réunies de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Angleterre; cependant l'imminenoe du danger obligea le pontife à suspendre sa lutte contre la réfoime pour s'occuper de metti-e des entraves aux projets de Charles-Quint, dont l'ambition était pour lui un sujet de graves appréhensions; il lui adressa un ambassadeur chargé d'une lettre où il représentait à Sa Majesté Catholique qu'elle dev«it se contenter de ses immenses Étals, et laissar à François 1" le duché de Milan, qui lui appartenait de droit. Ses exhortations ne produisirent pas l'effet qu'il en attendait ; tout ce que le légat put obtenir fut d'être reconduit jusqu'à la frontière avec les honneurs dus à son rang, sans avoir eu la satisfaction d'être reçu en audience. Alors Sa Sainteté fit avertir secrètement le roi de France de ce qui se tramait contre lui, et l'engagea à marcher sur l'Italie à la tète d'une armée pour prévenir son ennemi, et mettre en déroute les impériaux avant qu'ils eussent fait leur jonction avec les Anglais. François I"' suivit le conseil du pape, réunit une armée en moins de six semaines, franchit les Alpes et se présenta, devant Milan, qui se rendit sans combattre; ensuite il vint assiéger Pavie, qui était défendue par Lanoy et Pescaire, deux généraux de l'armée impériale. Ceux-ci se voyant pris à l'improviste et n'ayant aucun espoir d'être secourus à temps par l'empereur, proposèrent de signer une trêve de cinq années avec la France, et de lui reconnaître par un traité la possession légitime du Milanais. Ces conditions furent malheu-
CLEMENT VII
icusement repoussées par k' rui, ([ui cédait en cela à la fatale inlîuence de l'amiral Bonnivet, un Je ces courtisans qui sont les lléaux des peuples.
Les lioslilités continuèrent entre les Français et les impériaux; mais comme François I" gagnait cliaquc jour du terrain, le pape eut l'espérance de le voir bientôt commander en maître dans l'Italie, et il songea à s'assurer sa protection par un traité d'alliance. II lui fit promettre de secourir le saint-siége contre tous ses ennemis, de protéger la maison de Médicis et i'ÊUit de Florence; réciproquement Clément VII s'engageait, ainsi que les deux Médicis. Alexandre et Hippolyte, tous deux bâtards et les seuls rejetons de sa famille., à ne donner aucun secours aux impériaux pendant toute la vie du roi, et sans qu'il fût nécessaire de confirmer cette transaction, même après la conquête du duché de Milan. En outre, Sa Sainteté promettait de livrer passage aux armées de François I" qui devaient traverser ses j)rovinces pour attaquer le royaume de Naples.
En exécution de ce traité , François I" détacha de son armée \\n corps de troupes qui pénétra dans les Etats de l'Eglise, pendant que lui-même poussait avec vigueur le siège de Pavie; malheureusement la place opposa une résistance plus longue qu'il ne l'avait supposé, ce qui donna lu temps au connétable de Bourbon, prince français qui commandait les impériaux, de venir au secours des assiégés. Alors les troupes du roi se trouvèrent bloquées à leur tour entre une ville ennemie et une armée qui leur était supérieure en nombre.
Dans cette extrémité, François I" réunit son conseil et demanda à ses capitaines quel était le parti qu'on devait prendre; si l'on devait battre en retraite ou livrer bataille : les vieux généraux représentèrent <{uc, dans les circonstances où ils se trouvaient, une seule défaite suffirait pour anéantir la puissance des Français en Italie, et qu'on ne devait pas se dissimuler qu'on avait à combattre des adversaires redoutables, nombreux, bien disciplinés et commandés par un capitaine auquel, malgré sa trahison envers la patrie , on ne pouvait refuser de grands talents militaires; qu'en conséquence ils opinaient pour la retraite de l'armée.
Aussitôt ([ue l'amiral Bonnivet, qui était l'ennemi personnel du connétable, entendit vanter son rival, il se leva de son siège, prit la parole, s'étendit longuement sur la honte qui s'attacherait au nom de François I" si on fuyait devant l'ennemi; il rappela les combats dans lesquels la valeur avait suppléé au nombre, et conclut en suppliant le roi de repousser les conseils de la pusillanimité et de livrer bataille.
Cet appel à la vanité do François I'"' produisit le résultat que l'amiral en attendait. Son avis prévalut; les deux armées en vinrent aux mains le 24 février 1525, jour de saint Matthias; jour néfaste! car les Français furent taillés en pièces et laissèrent plus de six mille morts sur la place.
Les deux auteurs de cette désastreuse journée reçurent la punition de leur faute ; Bonnivet fut tué et le roi fut fait prisonnier. On dit que le connétable de Bourbon, en voyant le cadavre de l'amiral, s'écria : " Malheureux 1 tu as causé la perte de la France et la mienne ! « François I" fut immédiatement conduit
en Espagne, où il traita de sa rançon avec Charles- Quint, en lui payant une énorme rançon et en lui aJjandonnant les plus belles provinces du royaume.
Cette défaite eut les conséquences que les vieux généraux avaient prévues ; dès que la nouvelle s'en fut répandue en Italie, les villes qui tenaient encore pour les Français ouvrirent leurs portes aux vainqueurs; Clément VII lui-même abandonna son allié, envoya l'évêque de Gapoue pour complimenter le connétable sur la journée de Pavie, (!t lit immédiatement proposer à l'empereur un traité d(^ paix, où il imposait pour condition à Charles-Quint de reconnaître François Sforce comme légitime duc de Milan, lui offrant en échange une somme de cent mille écus à prélever sur la ville de Florence. En outre , Sa Sainteté se réservait le droit de vendre les produits de ses salines dans le Milanais, à l'exclusion de tous les autres sels et suivant les tarifs de Léon X; de plus, elle exigeait la reddition des villes deReggio et de Rubiera, qui appartenaient au duc de Ferrare, ainsi que la libre disposition des bénéfices ecclésiastiques du royaume de Naples.
Charles-Quint était trop irrité de la dernière trahison du pape pour accéder à ses propositions; il reçut fort mal l'ambassadeur et le congédia, en lui disant d'informer son maître que l'heure de la justice était venue, et qu'il saurait punir ceux qui s'étaient lâchement tournés du côté de ses ennemis dans les temps d'épreuves.
Cette menace enleva au pontife tout espoir de se réconcilier avec Charles-Quint, et le détermina à former une ligue contre lui, afin Je se mettre à couvert de sa vengeance ; à cet effet, il entama des négociations secrètes avec différents princes italiens qui avaient en égale haine les Espagnols et les Français. Il s'adressa d'abord à Ferdinand-François d'Avalos, marquis de Pescaire, qui était au service de l'Espagne, et lui offrit la souveraineté de Naples s'il consentait à tourner ses armes contre Charles-Quint; ce que François d'Avalos accepta. Ensuite, il fit entrer dans la ligue le duc de Sforce, la République de Venise et la régente de France. Tout allait pour le mieux , lorsque le marquis de Pescaire fut pris d'une terreur panique et dénonça le complot à l'empereur. Charles-Quint lui ordonna de dissimuler encore, de mettre des garnisons dans les villes du Milanais; quand celui-ci eut pris tons les arrangements nécessaires à la réussite de leurs projets, il envahit le Milanais à main armée, poursuivit Sforce de place en place, et le contraignit à s'enfermer dans le château de Milan. Toutefois, la trahison ne profita pas au marquis de Pescaire; il tomba dangereusement malade, fut obligé de quitter son camp et mourut au bout de deux mois.
Quoique le secret de la ligue eût été découvert, les Vénitiens n'en persistèrent pas moins dans leur résolution de combattre l'empereur, et ils déclarèrent qu'ils préféraient être ensevelis sous les ruines de leur ville plutôt que Je consentir à une lâcheté en abandonnant leur allié le duc Sforce. Si Clément Vn eût 'montré la même fermeté, il est probable que Charles-Quint eût été obligé Je proposer un accommodement avantageux aux confédéi-és; mais l'astucieux pontife voulut suivre la politique tor-
HISTOIHK DES PAPKS
tueuse du saint -sio-je, et fut encore la ilupe du monarq'ie espat^nol. Tout en paraissant approuver 1 ononîitpie résolu! ion des ambassadeurs de France et de N'enise , il envoya le cardinal Salviati à Madrid pour traiter avec l'empereur; et dès i[u'il eut reçu la nouvelle que les principaux articles qu'il avait proposés à Sa Majesté Catholique étaient acceptés, il rompit les conférences avec les 'N'énitieus et les Fran(;ais, et ne voulut plus entendre parler de la li- 1,'ue. Le pape ne fut pas longtemps à se repentir de sa précipitation; car lorsque le duc de Sessa , délé j;ué de rKspaijne à la cour de Homo , lui eut présenté la copie du traité pour en obtenir la ratilication, il reconnut qu'on l'avait cliargée de ternies tellement équivo(]uçs , qu'il était facile de comprendre ([non voulait se réserver de les interpréter de dilVérenles manières, suivant les circonstances. Clément refusa de signer le traité, et témoigna son élonncmcnt ([u'on eût apporte si peu de soin dans la rédaction ; le délégué parut éprouver la même surprise, et protesta que ce ne pouvait être que l'ellet du hasard et de l'ignorance du copiste; cpie du reste Sa Sainteté jiouvait en faire dresser un autre , et (juil prenait rengagement solennel d'obtenir la signature de l'empereur avant deux mois, pourvu que pendant cet intervalle la cour de Rome évitât tout rapprochement avec la France et Venise. Ce délai était nécessaire à Cliarles-Quint pour mènera bonne fui un Irai té qu'il voulait faire accepter à François I"', et par lequel son prisonnier reconnaissait la France tributaire de l'empire.
Cependant les choses ne tournèrent pas précisément comme il l'espérait, et cela par sa propre faute : au lieu de renvoyer son prisonnier sans rançon, il stipula pour sa liberté un piix énorme, qui lui donna la réputation d'avare, et qui éloigna de lui tous les princes d'Allemagne; au lieu de conserver des relations affectueuses avec le ministre anglais, le célèbre Wolsey, cardinal d'York, qu'il avait l'habitude d'appeler son père ou son cousin dans les lettres qu'il lui écrivait de sa main, il eut Tirapi-udence, après la victoire de Pavie, de cesser sa correspondance et de lui envoyer des lettres rédigées par des secrétaires ; ce qui déplut au cardinal d'York et le détermina à se rapprocher de la France. Il mécontenta également le duc de Bourbon en lui refusant la main de sa sœur, qu'il lui avait promise d'une manière formelle ; celui-ci quitta la cour de l'empereur, retourna dans le Milanais, sut prendre de l'ascendant sur les troupes qu'il commandait, et songea à s'emparer du royaume de Naples pour son propre compte. Enfin sa duplicité le rendit suspect à toute l'Europe; et ses alliés, prenant exemple sur lui, rompirent les traités qu'ils avaient faits dès que leuis intérêts furent rais en jeu.
François I'"', à peine sorti de captivité, oublia les serments qu'il avait faits à Charles-Quint de ne point prendre les armes contre lui. Il se rendit à Cognac, et vint renforcer la ligue sacrée, dont faisaient partie Jes Républiques de^'enise et deI'"lorence,la Suisse et l'Angleterre. La guerre se ranima en Ilalie avec une nouvelle vigueur ; et les armées confédérées du saint-père et des Vénitiens ouvrirent la campagne en attendant les renforts que devaient envoyer la France et la Grande-Rretagne.
Charles-Quint, redoutant les conséquences d'une guerre générale, s'attacha alors à rompre la ligue; et comme il n'osait pas se déclarer ouvertement contre le pape, il se servit de la haine qiu' les Colonna portaient à Clément ^'I1 pour lui susciter de graves embarras. Par ses ordres, le gouverneur de Naples oiïril à Pompée Colonna , qui avait été exilé par Sa Sainteté , de le rétablir à Rome dans ses honneurs et dignités, s'il parvenait à contraindre le pape à sortir de la ligue sacrée.
Le cardinal accepta la proposition ([ui lui était faite, et marcha immédiatement sur Rome, à la tète de huit cents chevaux et de trois mille hommes de pied. A l'aide des intelligences qu'il avait conservées dans la place, il se rendit maître de trois portes; et tout cela fut exécuté si rajiidement , que le saintpère eut à peine le temps de se retirer au château Saint-Ange. Sans désemparer. Pompée Colonna lit investir cette forteresse, et en pressa le siège si vigoureusement, que Clément, qui n'avait avec lui que fort peu de troupes, et qui manquait à la fois de munitions et de vivres, se liouva réduil à la dernière extrémité et demanda à capituler.
]\loucade, d'après les instructions f|u'il avait reçues de Charles -Quint, se posa alors comme médiateur, et vint lui-même conférer avec le saint-père. Il lui représenta que s'il voulait sauver Rome du pillage, il ne lui restait qu à se donner un protecteur en abandonnant la ligue |)our traiter avec l'empereur. Clément \[]. consentit à signer une trêve de quatre mois , et s'engagea à faire un voyage à Madrid pour s'entendre avec Charles-Qnint sur les conditions d'une alliance durable.
Les cours de France et d'Angleterre voulurent s'opposer à cette dernière convention. Les ambassadeurs représentèrent à Clément VII qu'il exposait sa liberté ou même sa vie à de grands dangers en se livrant au perfide Charles-Quint; et ils le déterminèrent à renoncer à son voyage , moyennant le don de trente mille ducats d'or que le jjape voulait employer à lever de nouvelles troupes pour se venger des' Colonna. Il excommunia tous les membres de cette famille; il déclara Pompée Colonna déchu de sa dignité de cardinal ; il fit ravager leurs terres par ses bandes, et il ordonna même au comte de Vaudemont, général en chef de son armée, de pousser jusqu'aux frontières du royaume de Naples, afin de faire soule\er les partisans de l'ancienne faction angevine en faveur de François I"'.
Malgré les succès apparents de ses troupes, le pontife ne laissait pas que de concevoir de graves inquiétudes sur les progrès des impériaux dans l'Italie supérieure; il craignait surtout qu'il ne prît fantaisie à Charles-Quint de prendre Rome et d'assembler un concile pour le déposer. Ses terreurs devinrent encore plus vives lorsqu'il eut connaissance d'une circulaire que l'empeieur adressait aux membres du sacré collège, et qui était ainsi conçue :
« En se mettant à la tête d'une ligue, le pontife a troublé la paix qui s'était rétablie entre notre royaume et la France ; ce qui n'a pu se faire qu'après une mûre délibération et des conférences entre le pape et les cardinaux.
« Ainsi vous avez commis une faute bien grave ,
Les grands réfoiaialcurs
mes Pares; et pour de saints prélats, nous trouvons votre conduite par trop mondaine. Comment se fait-il i]ue vous ayez eu l'audace de proférer des menace» contre nous , qui sommes si atTectionné au saint-siége, et (|\ii avons constamment refusé de croire aux accusations portées contre les ecclésiastiques uttramontains à la diète de AVorras? N'est-ce pas nous qui avons également empêché la tenue d'une diète à ï-'pire, parce que l'A Uemapne voulait mettre en accusation lu cour romaine et se séparerde sacoiiimunioo?
'* U est vrai que Sa Sainteté a oublié tous les services que nous lui avons rendus; cependant, comme notre 'wngtance vous frapperait aussi bien que votre pape, nous »ous engaiieons à changer ses sentiments à notre ég;ird; autrement, s'il ne cédait pas i» vos sages remontrances . nous nous verrions contraint de coovoqiier un concile pour sauver la religion, et d'user de tous les remèdes que nous jugerons nécessaires pour arrêter les progrès du mal. »
Cette circulaire ne produisit pas une grande seasatioD à Home. Cependant, comme le pape se fatiguait d'entretenir deux armées qu'il fallait payer à jour Soie, ce ipi l'obligeait à faire des emprunts onéreux, il eatama des négociations avec le vice-roi de Naplee pour obtenir une trêve de huit mois. Celuici mit pour condiiioa première , que Clément VII donnerait soLvante mUlê ducats au connétable de Bourboi&r et une somme égale à Frondsberg, le chef des bandias qui avaient commis des cruautés horribles sur le» catholiques de la Lombardie , et qui avaient iaiâsé partout sur leur passage des marques de leur férocité. Ce fei'ouche guerrier portait à l'arçon de sa selle un cordon de soie et d'or qui devait servir, disait-il, à étrangler le pape. Ses soldats, digni's de marcher sous ses ordres, portaient en guise de collier les organes virils qu'ils avaient coupés aux prêtres ultramonlain*,. et disaient hautement qu'ils aUaient à Rome pour manger le saint-père.
Maigi'é l'imminence du péri! , Clément VII, retenu par son avarice, hésitait à conclure le traité à des conditions aussi onéreuses; cnlin. lorsque vaincu par les instances des cardinaux , il se décida à publier la trêve, il n'était plus temps : Frondsberg, il est vrai, était mort d'apoplexie; mais le duc de Bourbon avait pris le commandement des troupes impériales ; et comme Charles-Quint le laissait manquer d'argent pour alfaiblir son influence, il avait résolu de conduire ses soldats à Rome et de leur en abandonner le pillage. Secondé par le» Goloiina, le connétable se porta rapidement sur la ville sainte, la fit investir immédiatement, et montïi lui-même à 1 assaut. Au moment où il s'élançait sur la brèche, un coup de feu l'étendit raide mort.
Cet événement eut lieu le 6 mai 1527. Le prince d Orange, qui avait le commandement eu second de l'armée, cacha la mort du connétable de Bourbon, et fit continuer rattaf[ue avec tant de vigueur, que malgré le canon du château Saint-Ange , qui faisait un feu terrible sur les impériaux, la place fut enlevée. Clément VII. au lieu de s'échapper de Rome par la porte du Vatican, qui était encore au pouvoir des siens, courut se renfermer au château Saint- Ange, avec ses cardinaux, les ambassadeurs de France et de Venise, et quelques troupes d'élite.
La ville sainte se trouva alors livrée à la merci des vainqueurs, et lo sac commença. Il est difficile & l'imagination de concevoir le» scènes de barbarie et de férocité dont fut témoin cetle malheureuse cité pendant deux mois entiers. Les catholiques espagnols et les luthériens allemands, dont se composait l'armée de Charles-Quint, semblèrent s'être donné le défi de se surpasser en cruautés. D'abord ils pillèrent las palais des cardinaux et des ambassadeurs ; ils dévastèrent les églises et les monastères, ils s'abattirent sur les maisons des citoyens riches et des simples artisans ; ensuite ils arrachèrent les religieuses de leurs retraites, les traînèrent sur les places publiques entièrement nues, et assouvirent sur elles leur lubricité. Les femmes et les jeunes filles qui avaient cherché un abri dans les temples furent violées jusque dans le sanctuaire ; les jeunes garçons même servirent aux horribles voluptés de la soldatesque de l'enapereur ; les lioraimes furent soumis à des tortures plus affreuses enc«e'; oe le» f«fiidit par les pieds et on alluma au-desaoua de. leur tête des brasiers qui les consumaient lentement ; on le» déchira avec des lanières plombées; on leur arracha les oreilles, le nez, les yeux; on leur enfonça dan» les chairs des milliers de pointes acérées et rougie» au feu. Et toutes ces atrocités, commises par les Ifepagnols sur des chrétiens, avaient pour but de forcer les victimes à leur découvrir les endroits ofi elles avaient caché des trésors qui n'existaient que dans l'imagination des bourreaux. La terreuE qu'inspiraient ces séides du roi catholique était si grande, que les habitants se jetaient par les fenêtres ponr ne pas tomber vivants entre leurs mains.
Quand les impériaux n'eurent plus rien à piller dans les maisons, ils fouillèrent les tombeaux, et, semblables à des hyènes, ils arrachèrent les cadavres des cercueils pour s'emparer des bijoux qui étaient ensevehs avec eus, et dévastèrent toutes les tombes des églises. Ce fut surtout contre les sépulcres des papes que s'acharnèrent les luthériens allemands ; ils les fouillèrent, en enlevèrent tous les ornements qu'ils renfermaient, et jetèrent les cada.vres sur les dalles. Ils ouvrirent également les châsses des saints, jusqu'à celles des apôtres saint Pierre' et saint Paul, et se servirent de leurs crânes en guise de boules, sans respect pour ces pieuses reliques. Es transformèrent la chapelle pontificale en écurie, firent la litière dc leurs chevaux avec les bulles des papes et les livres d'église ; et enfin, comme si ce n'eût pas été d'assez grands sacrilèges, cette soldatesque, ivre de vin et de luxure, osa faire servir les vases- sacrés auxvusages les plus immondes, et commettre des viols sur de jeunes vierges et sur des adolescents dans le sanctuaire, dans le saint des saints, sur l'autel même où les pontifes officiaient solennellement !
Puis, fatigués d'égorger, les luthériens passèrent à d'autres scènes de profanation ; ils se revêtirent des ornements sacerdotaux, se travestirent en prêtres; en évêques, en cardinaux, coiffèrent l'un d'entre eux d'une tiare arrachée h. un cadavre, le firent monter sur un âne et le conduisirent dans les rues, montés pareillement sur des ânes, tenant à leurs mains des saints ciboires remplis de vin, et hurlant des chants bachiques en l'honneur de leur pape ; après quoi ils
CLEMENT VII
leiitièrHiit au Vatican, s'assemblèrt'iit en conclave et proclamèrent Luther souverain pontife, avec des acclamations si bruyantes, qu'elles furent entendues de Clément VII, qui, du iiaut des tours du château Saint-Ange, contenq)lait froiduinent les di'sastres qu'il avait attirés sur Rome.
Du reste, la ville sainte n'était pas le seul théâtre où s'entretuaient les malheureux humains. Pavie venait d être emportée d'assaut par les Français sous le commandement de Lautrec ; et celui-ci, par représailles et pour venger les Romains, faisait tuer, piller, violer, incendier, comme si les tortures des uns devaient adoucir les souffrances des autres, et comme si le déshonneur des femmes de Pavie eùl dû rendre leur virginité aux jeunes filles flétries par les impériau.x à Rome.
En Allemagne, c'était pis encore; les réformistes, égarés par le fanatisme religieux, poursuivaient à outrance la secte des anabaptistes, et exerçaient envers ces infortunés des cruautés tellement efl'royables, que les cheveux se dressent Bur la tète lorsqu'on lit les récits qu'eji ionl les historiens. Loin d'être intimidés pai' les tortui-es, ces nouveaux martyrs se livraient d'eux-iBêmes à leuit» bourreaux; on les voyait monter sur les bûchers en chantant les louanges de Dieu ; les lemnaes les plus délicates recherchaient les tourments les plus cruels pour faire preuve de leur foi : les jeunes vierges marchaient au supplice plus gaiement qu'elles n'eussent fait pour se rendre à la cérémonie nuptiale ; les hommes ne laissaient point paraître le moindre signe de crainte en contemplant les terribles instrameuts de torture; ils chantaient des psaumes pendant que les bourreaux les tenaillaient ; lors même qu'ils avaient le corps à demi consumé par le feu, les membres rompus, la peau du crâne arrachée et tombant sur les épaules, ils exhortaient encore les assistants à se convertir à leurs croyances. Jamais aucune secte n'avait montré une constance aussi extraordinaire dans les persécutions; aussi l'admiration qu'inspirait le courage des anabaptistes entraina-t-elle un nombre prodigieux de catholiiiues et de luthériens dans leurs rangs.
Si l'excellence d'une religion se prouvait par le témoignage et par le nombre des martyrs, ainsi que le prétendent les prêtres catholiques, sans contredit la secte des anabaptistes serait supérieure à la religion chrétienne, car elle eut dans l'espace de moins d'une année cent cinquante mille martyrs, c'est-à-dire plus que n'en comptent les martyrologes durant les plus longues persécutions des empereurs païens.
Malgré ces sanglantes exécutions, les anabaptistes se relevèrent ; pendant de longues années ils furent encore persécutés, tantôt pur les catholiques, taniôt par les luthériens, et finiront par succomber. Malheureusement il ne nous est resté aucun ouvrage de ces sectaires sur leurs principaux dogmes, soit qu'ils n'aient rien écrit , soit ([u'ils se contentassent de prèciier, de combattre et de mourir. Les seules notions que nous ayons sur eux nous ont été transmises par leurs ennemis ; entre autres choses, ceux-ci ies accusaient de vouloir établir la communauté des femmes, allégation (pie nous devons d'autant plus révo([uer on doute qu'elle vient de leurs bourreaux, et qu'il est à reniarf|iier que les cathoUques ont cons-
tamment renouvelé cette accusation contre les sectes qui voulaient remplacer le mariage indissoluble par des unions libres et temporaires, en harmonie avec les lois de la nature, et ayant pour règles les sympaliiies et les convenances récipro(pies. Ils voulaient établir également la communauté des biens, et enseignaient que la terre appartient à tous les hommes, et non à quelques-uns qui s'intitulent propriétaires. Ils avaient adopté cette belle devise, qui deviendra un jour la loi de l'humauité, tous pouk