CHACUN, CHACUN POUR TOUS
Clément VII, toujours renfermé dans le château Saint-Ange, foudroyait les ennemis qui osaient s'approcher des murailles; et Benvenuto Gellini, célèbre sculpteur, chargé de diriger les batteries, s'acquittait si bien de ce soin, que grâce à lui un nombre considérable d'Espagnols restèrent sur le carreau. On croit même ([u'il tua le duc de Bourbon, et f[ue ce fut un canon pointé par lui qui blessa le prince d'(3range et coupa en deux un colonel espagnol que le; pontife était occupé à regarder pendant qu'il caracolait sur son cheval. Benvenuto Gellini, dans une relation qu'il nous a laissée de ce siège, dit que le saint-père, charmé de son adresse, le fit appeler pour le complimenter ; mais qu'ignorant ce que Sa Sainteté pouvait avoir à lui dire, il se jeta aux genoux d« Clément VII pour le supplier de l'absoudre des homicides qu'il était obligé de commettre pour son service. « A cette demande, ajoute le célèbre sculpteur, le bon pape Clément leva les mains, et m'ayant tracé une grande croix sur la ligure, nonseulement il me bénit pour les meurtres que j'avais commis, mais encore il me promit les indulgences plénières si je continuais à faire aussi bien et à occire les impériaux. »
L'habileté du sculpteur Cellini comme pointeur suffit pour éloigner les assaillants du château Saint- Ange, sans toutefois arrêter les massacres dans la ville. Enfin la peste se chargea de mettre un terme aux boucheries en faisant périr un bon tiers des vainqueurs et un grand nombre de vaincus.
« Gharies-Quint reçut la nouvelle du sac de Rome par son armée, dit Mézerai, le jour même où l'impératrice accouchait d'un fils qui fut depuis Philippe II; il feignit d'éprouver une profonde douleur de la position fâcheuse du pape; il poussa l'hypocrisie jusqu'à défendre (pi'on allumât des feux de joie pour fêter l'heureuse délivrance de sa femme; il prit le deuil, et ordonna de faire des processions publiques pour demander à Dieu la liberté du pape, en même temps qu'il expédiait l'ordre de le conduire prisonnier en Espagne aussitôt ([u'il aurait capitulé. » Le nonce, qui n'était point dupe de ces démonstrations, se présenta couvert de vêtements lugubres et suivi de dix archevêques pour supplier l'empereur de faire retirer ses troupes de Rome et de rendre la liberté à Clément VII. L'hypocrile (Hiarles-Quint leur répoiidil qu'il désirait plus qu'eux-mêmes voir la tianquillit('' rétablie dans Rome, mais qu'il ne pouvait prendre aucune décision sans consulter ses généraux. Alors le duc d'Albè, ainsi qu'il avait été convenu entre eux, prit la parole . « Non, seigneur, il ne faut point faire grâce au pajie ; il est temps cpie ce piètre apprenne à ne pas se mêler des alïaires temporelles de l'Eu-
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HISTOIHK DES PAPK8
L' prince d'Orange
rope ; et jiius il jeûnera dans son château Saint- Anf,'e. plus il deviendra sage; il faut donc le réduire à un tel état, qu'il n'ait jilus envie de troubler la puix du monde. » Sa Sainteté était en effet réduite à jeûner faute de vivres ; et pour surcroît de malheur, la peste commençait à sévir dans la forteresse.
Clément Vil comprit qu'il ne lui restait d'autre parti à prendre que de mourir misérahlement ou de capituler; il prélvra traiter avec ses ennemis, et demanda à entrer en pourparlers avec Lanoy, vice-roi de Xaples, qui était catholique. Cette satisfaction lui fut encore refusée; l'armée n'ayant pas confiance dans le vice-roi, refusa d'accepter un traité qui ne serait pas consenti par le prince d'Orange; et le saint-père se vit contraint de rocevoii' la loi d'un liérétique! La capitulation portait entre autres articles, « que Sa Sainteté jiayerait à l'armée quatre rent mille ducats, savoir ; cent mille comptant, cin-
quante mille dans deu.x jours, et le reste à un délai de deux mois; que ])ourle payement de cette rançon Clément frapperait un impôt extraordinaire sur tons les Etats ecclésiastiques ; ((u'en outre il remettrait entre les mains de l'empereur le château Saint-Ange, Civitta-Vecchia, Città di Castellana, Parme, Plaisance et Modène ; qu'il resterait prisonnier dans une des tours du château avec les treize cardinaux de sa suite, jusqu'au moment où il aurait payé les premiers ceni cinquante mille ducats; qu'ensuite il serait conduit à Naples ou dans la ville de Gaéto, et qu'il y attendrait les ordres de Charles-Quint; qu'enfin il absoudrait les Colonna de toutes les censures prononcées contre eux, et qu'il nommerait un légat pour gouverner l'Eglise pendant son absence, de concert avec le tribunal de la Rote. >• Ces articles ayant été signés et approuvés par Clément, un capitaine espagnol, nommé Alarçon, le même ((ui avait
GLÉiMENT VII
'l'it
Anne de Boleyn, deuxième femme de Henri VIU, roi d'Angleterre, décapitée par ordre de son maii
élt' chargé de la garde de François I", entra dans le châleau Saint- Ange avec six compagnies d'Espagnols et d'Allemands pour remplir l'emploi de geôlier auprès du pnpe et des cardinaux.
Clément resta plus de six mois gardé à vue et soumis à des traitements ignominieux; enfin, comme le pontife n'apercevait pas le terme de sa captivité, il se décida à se réconcilier avec les Golonna, et avec leur aide il parvint à s'échapper de sa prison, déguisé en marchand forain. De la ville d'Orviette, où il s'était retiré, Clément VII écrivit au maréchal de Lautrec qu'il ne voulait pas exécuter un traité dont les conditions lui avaient été imposées le poignard sur la gorge, et qu'il le suppliait de prendre sa défense. Mais déjà l'empereur avait renoncé à son projet de tenir le pape en prison ; maître de ses places fortes
et de ses trésors, le saint-père n'était plus pour lui un adversaire redoutable, et il avait même envoyé un ordre d'élaigissenient, lorsque Clément vint à s'échapper de Rome. Ce retour de Charles-Quint à des sentiments pacifiques avait un Lut, car le monar([ue espagnol n'était pas homme à pardonner les fourberies des autres, sans (juelquo grave motif.
\'oici ce dont il s'agissait : Henri VIII, roi d'Angleterre, fatigué de Catiierine d'Aragon, tante de Charles-Quint, avait résolu de rompre un mariage qui lui était devenu odieux, parce que sa femme était stérile, et surtout parce que cette union l'empêchait de posséder une jeune fille, la belle Anna Boleyn, qui lui avait inspiré une violente passion. Ce projet de divorce avait pour antagoniste naturel l'empereur, qui comptait gouverner le royaume d'Angleterre sous
le nom de sa tante, si Henri \'IIl mourait sans enfants. Le nionaniue espagnol olieri'liail donc à se réconcilier avec le paju' pour le taire entrer daii« ses vues : à cet etiet, il lit sortir ses troupes de la ville pontiticale, et il permit à Clément \'II de s'installer j ins le Vatican, de pressurer les peuples imbéciles, «t de reprendre l'exercice de son autorité.
&i Sainteté était rentrée ilans son palais depuis quelques jours à peine, lorsqu'elle roijut deux ambassadeurs auiîlais, Casali et Kiiiijlli, qui venaient au nom de Henri Vlll le supplier de casser le iuariai,'e du roi avec Catherine d'Aras^on ; dès le lendemain , arrivèrent à leur tour des députés de l'empereur ijui signifièrent au pape que s'il osait autoriser le divqrce tlu roi de la (îrande-Hretagne, les armées impériales envahiraient iniinéilialcinenl les terres de lE^'lise.
Clément \'I1. placé entre deux rivaux (pi'il redoutait de mécontenter, et n'osant pas accéder à la demande de Henri VIII, ni désobéir à Charles- Quint, prit le parti de temporiser, et réiiondil aux ambassadeurs anglais iju'il donnerait au prince l'autorisation de divorcer, si préalahlemenl il Taisait déclarer son premier mariage nul jiar le clergé de la (irunde-Bre- ■tagne. Ceux-ci répondirent ipie leur maître n'avait nullement besoin d'une semljlable déclaration , et «|ue si le saint-père n'avait pas d'autre réponse à faire, ils devaient le prévenir que le roi de la Grande- Bretagne romprait toutes relations avec la cour de Rome et lui l'crait une guerre teriilile.
iLe paj e répliqua que l'atlaire dépendait entièrement du souverain d'.Vngleterre, puisqu'il lui suffisait de procéder par l'autorité du légat premier ministre Wolsey, et de lui faire rendre une sentence de divorce. <> Il n'existe point de théologien qui puisse résoudre mieux qu^ le roi votre maître, ajouta-t-il, si son mariage est illégitime. Aussitôt que la sentence aura été prononcée, nous autoriserons notre cher fils Henri VIII à se remarier ; en même temps il s'adressera à notre siège pour faire ratifier les actes accomplis, et nous ne manquerons point de laisons pour justifier sa conduite. Ensuite un de nos cardinaux, celui que désignera le roi, partira pour Londres et ratifiera tout ce qui aura été exécuté.»
Dès que Henri eut connaissance de la réponse du pontife, il devina les motifs secrets (jui le faisaient agir, et pour le foicer à se déclarer entre lui et Charles-Quint, il le fit menacer de nouveau de se séparer «le l'Eglise romaine, s'il persistait encore à lui lefuser la bulle de divorce. Clément, poussé dans ses derniers retranchements, et voyant d'ailleurs ([ne les aflaires de la ligue sacrée prenaient une mauvaise tournure, se décida à rompre avec le roi de la Criande- Bretagne. « Eh bienl dit-il aux ambassadeurs qui le pressaient de leur donner une réponse catégori(]ue, puisque je me trouve entre l'enclume et le marteau, je Vous déclare que j'ai fait ]iour Henri VIII plus •jjue je ne devais, en lui permettant de prendre pour juges dans sa cause deux légats tpii lui étaient dévoués; et que jamais je ne consentirai à lui sacrifier •ouvertement l'empereur, l'archiduc son père, Catherine d'Aragon et les intérêts du saint-siége. »
Cette réjonse éclaira les dé|]Ulés anglais et leur -fit comprendre qu'ils n'obtiendraientpas de nouvelles
concessions de Clément \Il, et (|nc' lo roi devait se contenter de faire prononcer son divorce par les légats. Copondanl ils firent une dernière tentative avec les ambassadeurs de ^'cuise, de France et de Florence ; tous représentèrent au pape ipi'il était de sa dignité et de son intérêt de s'unir franchement avec eux, et de lancer les foudres de l'Église contre Charles-Quint. Sa Sainteté, qui avait obtenu des agents espagnols la promesse de faire passer la Répnlili(|ne di" Fforencesous la domination do sa famille, se garda bien de suivre le ccmseil des ambassadeurs de la ligue ; elle s'excusa sur une résolution prise par le sacré collège, de renoncer à toutes les affaires temporelles pour no plus s'occuper que de la réforme de l'Église et dcl'extinclion des nombreuses hérésiesqui s'éluiont élevées en .Vlleniagne et en France. Clément donna aux Floi'entins en particulier l'assurance formelle qu'il ne voulait en aucune manière se mêler de leur gouvernement ; qu'il désirait seulement que la République le reconnût comme pape et non comme prince temporel, el qu'il demandait - comme grâce qu'on laissât les armoiries de si s ancêtres sur les monuments ipi'ils avaient fait élever.
Malgré les assertions si positives du pajie de son désistement à toute autorité sur Florence , le soir même Antoine de Lève arrivait à Rome, muni des pleins pouvoirs de l'empereur, et lui faisait signer un traité tlont voici les principaux articles :
« Sa Sainteté se rendra imméiliateinent avec sa cour à Bologne pour y couronner solennellement Charles-Quint. — Après la cérémonie du couronnement. Sa Majesté Impériale enverra une puissante armée devant Florence, et forcera la Sérénissime République à reconnaître Alexandre de Médicis, le bâtard (le Clément MI, ]iour souverain. — Alexandre de Médicis prendra l'engagement d'épouser Marguerite, fdle naturelle de l'empereur, aussitôt qu'elle aura atteint l âge de la nubilité. — Les villes de Cervia, de Ravenne, de Modène, de Reggio et de Rubiei a seiont rendues au saint-siége. — Le duc de Ferrare sera abandonné à la clémence du paj^e , ainsi que le duc de Milan. — De son côté. Sa Sainteté fournira huit mille hommes pour assiéger Florence, conjointement avec les impériaux; elle accordera à l'empereur et à ses descendants à perpétuité le droit de nomination et de présentation aux huit archevêcnés du royaume de Naples, Brindes, Lanciano, Matera, Olrante, Reggio, Salerne, Trani et Tarante, ainsi qu'à seize évêchés ; elle conférera l'investiture du royaume de Naples à Charles -Quint, en exigeant pour tout droit de suzeraineté l'envoi cbatjue année d'une liaipienée blanche richement harnachée, et portant une bourse île six mille ducats ; enfin, elle donnera le droit de passage aux armées impériales sur les terres de l'Eglise, et accordera l'absolutio'.i à tous ceux qui ont participé directement ou indirectement au saccagement de Rome. »
Après la ratification de ce traité, le pontife ordonna les préparatifs de son départ , et publia un décret qui enjoignait aux cardinaux de s'assembler à Rome et non ailleurs pour lui donner un successeur, s'il venait à mourir pendant son voyage. Clément VII quitta la ville sainte, accompagné de seize cardinaux, de trente-six évêques, des officiers de sa
CLEMENT VII
cour, et précéda du saiiit-sacicment, qu'il faisait porter ea tète du coiti'ge ])ar un pirlal lovùlu des ornements sacerdotaux. L'empereur lit son entrée dans Bolo.i;ne quelcfucs jours après, et se rendit aussitôt à la l)asili(|ue de Saint-Pierre, où rallcnduit le pape. Dès qu'il l'ut entré dans ré|,'lise, le monarque hypocrite alla s'ai,'enouilk'r devant ^a Sainteté, et par un mélange de Lassesse et de superstition, il voulut baiser les pieds de celui qu'il avait retenu prisonnier contre le droit des gens; ensuite les deux despotes firent entre eux un échange de présents. Gharles-Quinl donna au saint-père de riches cassettes d'argent remplies de médailles d'or du poids de douze livres ; et en échange il reçut un aigle d'or massif, d'un poids énorme, et rehaussé de pierres précieuses.
Dans cette première entrevue, le prince parla de la nécessité d'assembler un concile œcuméni([ue en Allemagne, pour arrêter le progrès de l'hérésie, en réglant les raiiports des Eglises de cette contrée avec le saint-siége, et en réformant les mœurs du clergé.
«Non, jamais, lui répliqua le pape, nous ne convo({uerons un synode dans un lieu où les délibérations pourraient être indépendantes; et nous sommes surpris qu'un prince aussi habile et aussi grand politique, sollicite une réunion dont les décisions pourraient tout à la fois briser votre trône et renverser la papauté. Nous nous intitulons vous empereur et nous pa))e de droit divin; nous ne devons donc pas soumettre l'examen de nos prétendus droits et privilèges aux hommes, parce qu'ils pourraient nous demander à en vérifier les titres, et en vérité, ni vous ni nous ne saurions les montrer.
« Soyez assuré que les électeurs et les peuples d'Allemagne n'ont embrassé l'hérésie que pour s'em- ]iarer des biens ecclésiastiques placés sous notre dé- 1 endance et pour s'att'ranchir ensuite de votre domination. Ce n'est point l'excellence de la nouvelle religion qui les attire dans le parti de la réforme, c'est un besoin ardent de liberté. N'espérez donc pas arrêter les désordres en permettant aux luthériens de discuter dans un concile les doctrines nouvelles.
«Que nous importent, après tout, les dogmes? Ce qu'il nous faut, c'est une obéissance passive; ce que nous devons désirer, c'est que les peuples soient éternellement soumis au joug des prêtres et des rois ; et pour arriver à ce but, pour prévenir les révoltes, pour arrêter ces élans de liberté qui ébranlent nos trônes, il faut employer la force brutale, faire des bourreaux de vos soldats ; il faut allumer les bûchers; il faut tuer, incendier ; il faut exterminer les savants ; il faut anéantir limpiiinerie ! Soyez sûr alors i|ue vos sujets rentreront dans l'orthodoxie et adoreront à genoux Votre ^lajeslé Impériale. >■
La justesse des représentations de Clément A'II parut frapper l'empereur, et la question du concile fut abandonnée. Ils convinrent seulement d'assembler à Augsbourg une diète générale des Etats de l'empire, alin de tenter un dernier effort jiour réunir les luthériens et les catholiques. Le pontife procéda ensuite au couronnement de Charles-Quint ; et immédiatement après les deux alliés marchèrent sur Florence, pour réduire la République sous la lyrannie du bâtard des Médicis.
Les Florentins ne sachant à quelle puissance avoir
lecours pour sauver leur liberté, eurent la sin;.,'uiièr(^ idée de nommer Jésus-Christ gonfaloniei' de justice et de se mettre sous sa protection. On avait même agité la question de savoir si on ne le déclarerait p;is roi; et sur la pro])osition de Nicolas Capponi, on avait ouvert un scrutin pour son élection ; cependant les citoyens avaient tant de répulsinn pour li' nom de roi, que sur mille votants, plus de neuf cents se prononcèrent contre le céleste candidat. Aussi, soit que Jésus-Christ voulût punir les F'iorcntins de leur irrévérence, soit plutôt qu'il fût impossilde à une pojnilation attacjuée à l'improvisle, et manquant d'approvisionnements, de se défendre contre deux armées formidables, la ville fut obligée de se rendre.
Dans la capitulation, le saint-père s'engagea à traiter ses concitoyens avec tendresse et affection; il promit solennellement de pardonner toutes les offenses que les Florentins ]iourraient avoir faites à luimême ou aux siens. Mais dès qu'il se vit maître de Florence et appuyé par ses troupes victorieuses, l'infâme pontife ne se contenta pas de changer le gouvernement i-épublicain ; au mépris du traité qu'i avait signé, il fit arrêter ceux ipii lui avaient été dénoncés comme hostiles à ses projets ambitieux, et les lit périr dans les supplices. Le vénérable Père Benoît de Foiano, dominicain, qui s'était constam ■ ment montré sur les remparts pour exciter l'enthousiasme des assiégés, fut l'une des premières victimes de sa cruauté, et fut appliqué à des tortures effroyables en expiation de son admirable dévouement.
Lorsque Clément ^'II fut rassasié de vengeances, il procéda au couronnement d'Alexandre de Médicis, et nomma grand-duc de Florence ce bâtard qu il avait eu de ses amours avec une servante d'auberge, dont il partageait les faveurs avec un muletier, et qui devint ainsi la souche de la puissante maison des ducs de Toscane. Nouvel exemple qui confirme cette vérité déjà établie, qu'il n'existe presque aucune famille de rois, de ducs ou de nohles qui ne doive ses î]t.its ou ses titres à l'infamie et à la jiroslitution. Charles-Quint, après avoir aidé le ])ontil'e à asservir Florence, quitta l'Italie pour se rendre à la diète cpii devait se tenir à Augsbourg le 8 avril de cette même année 1530.
Cette assemblée présenta au monanpie une profession de foi extrêmement remarquable qui avait été rédigée par Mélanchton, sous l'inspiration de Luther, et qui devint le symbole du protestantisme. Elle contenait vingt et un articles sur la Divinité, sur le péché originel, sur l'incarnation, sur la justification, sur le ministère évangélique, sur l'Eglise, sur l'administration des sacrements, sur le baptême, sur 1 Eucharistie, sur la confession, sur la pénitence, sur l'usage des sacrements, sur la hiérarchie ecclésiastique, sur les rites, etc. , et se])t articles sur les abus de 1 Eglise romaine dans la communion, dans le mariage des prêtres, dans la messe, dans la confession auriculaire, dans la distinction des mets, dans les vœux religieux, et dans la juridiction religieuse; les protestants concluaient en demandant la convocation d'un concile général pour terminer les différends qui divisaient la chrétienté. Le cardinal légat Campi'ggio. (|ui assistait à la diète au nom du pajie, fit d'inutiles efforts pour ramener les lutln'riens à l'orlhodoxie, et
comme il lui l'Iait devenu impossible de se leluseï' aux vivux lie l'assemblée, il déclara que le jiajie adliérait à la convocation d'un concile œcuménique, à la condition néanmoins que l'époque en serait laissée à sa volonté, et que l'empereur prendrait l'eniragonient formel de défendre l'autorité pontificale contre ses ennemis par le fer et par le feu.
Sa Sainteté, tout en ayant l'air de faire une concession, s'était réservé le moyen de reculer indéliniluent la réunion qu'elle redoutait ; et dans l'intervalle Clément se proposait d'as;iravec tant de rij^ueur qu'il espérait (|ue ju'rsonne n'oserait réclamer l'exécution de sa promesse. 11 jiublia d'abord un décicl portant l'orilre au trrand inquisiteur de la foi à Ferrare et à Modène. qui était en même temps général des jaco- . bins, de poursuivre à outrance les partisans des idées de réformes que les Allemands avaient répandues en Italie dans les dernières guerres; ensuite il écrivit à l'empereur pour lui représenter les dangers auxquels ne manqueraient pas de les exposer des discussions publiques sur les dogmes qui étaient la clé de voûte de l'édifice catholique tliéocralique, et qui empêchaient les hommes d'entrer dans l'examen des causes qui les soumettaient à l'autorité des papes comme à celle des rois; il lit valoir à ce sujet des raisons si puissantes, que Gharlcs-Quint résolut d'en finir avec les protestants, et publia un édit en vertu duquel Sa Majesté Impériale ordonnait à tous ses officiers de rétablir le culte et les rites catholiques dans les provinces de l'.'Mlemagne, et enjoignait à tous ses sujets de croire à la présence réelle et aux vertus de la célébration de la messe, sous peine d'être poursuivis comme hérétiques. Le prince ordonna en outre de baptiser les enfants, de les confirmer, d'administrer lextrême-onction aux mourants, d'allumer des cierges dans les temples en l'honneur des saints, de restituer aux couvents et aux Eglises les biens qui leur avaient été enlevés, soit qu'ils provinssent de donations ou de legs pieux et sans qu'on eût à s'inquiéter du tort qu'eu éprouvaient les familles; enfin Sa Majesté terminait son décret par la menace de l'exil et de la confiscation pour les prêtres qui s'étaient mariés et qui ne se sépareraient pas immédiatement de leurs femmes et de leurs enfanls.
Mais au lieu d'intimider les esprits et d'affaiblir le parti de la réforme, cet édit tyrannique acheva d'exaspérer les luthériens; le danger leur fit sentir la nécessité de se réunir, et bientôt eut lieu à Smalkalde en Franconie une assemjjlée des princes et des électeurs protestants, dans laquelle il fut décidé que tous se prêteraient mutuellement secours pour résister aux attaques de l'eiupeieur.
Ce résultat, que Charles-Quint était loin de prévoir, lui fit regretter d'avoir suivi les conseils du pape, et devint le sujet de reproches qui amenèrent de la mésintelligence dans leurs relations. Bientôt même un nouvel événement envenima les choses et prépara une rupture entre les cours de Rome et de Madrid. Le grand maître de l'ordre des chevaliers de Malte avait présenté un Italien nommé frère Thomas Bosio pour occuper le siège épiscopal, devenu vacant par suite de la mort du titulaire; et Clément 'VII, faisant droit à cette recommandation, avait écrit à l'empereur pour demander le décret d'investiture en
faveur du protégé du grand maître. Charles-Quint lit répondre par son ambassadeur qu'il s'occuperait de cette affaire, et peu de temps après il envoya en elTet son consentement à la promotion de Thomas Bosio. Mais dans l'intervalle. Sa Sainteté, soit qu'elle eut été oITonsée de l'irrévérence de l'empereur, soit qu'elle eût changé d'idée, avait nommé à l'évêché de Malte le cardinal tlhinucci. Lors([ue Bosio vint à Rome pour recevoir l'anneau et la crosse, insignes de sa dignité, il apprit avec un grand étonncment la nouvelle élection faite par le pape, et il en 'donna immédiatement avis au grand maître. Comme celuici redoutait de se trouver enveloppé dans un conilit entre (Jharles-Quint et Clément Vil, et qu'il avait un égal intérêt à ménager ces deux souverains, il n'osa point se décider dans la question, et porta seulement à la connaissance de l'empereur le nouveau choix du pape. ,\ussitôt l'ambassadeur d'Espagne reçut ordre d'adresser des représentations à ce sujet à la cour de Rome, et de faire révoquer la nomination du cardinal de Ghinucci. Sa Sainteté refusa d'obéir, et répondit insolemment à l'ambassadeur : « 'Votre maître doit savoir que c'est à nous qu'appartient la nomination des évoques de Malte, depuis que l'île est passée sous un autre gouvernement que le sien. D'ailleurs cette leçon lui fera connaître (|ue nos demandes dans de semblables circonstances sont des ordres. »
François I", informé de cet incident, écrivit immédiatement à SOS délégués qu'ils eussent à faire jouer tous les ressorts de la politique pour déterminer une rupture entre les deux alliés, et afin de lever tous les obstacles, il fit demander la main de Catherine de Médicis, nièce de Clément VU, pour son fils Henri, duc d'Orléans. Cette alliance, à laquelle Sa Sainteté n'aurait jamais osé prétendre, et qui dépassait tous les rêves de son ambition, la décida sur l'heure à quitter le parti de l'empereur pour embrasser les intérêts de la couronne de France.
Alors Charles-Quiut ne garda plus de ménagements envers le pape, et tant pour se mettre à couvert des trahisons du saint-siége que pour réparer les fautes que lui avait fait commettre son imprudent décret contre les luthériens, il signa avec les princes allemands coalisés un traité de paix, qui fut appelé le traité de Nuremberg, par lequel Sa Majesté reconnaissait aux protestants le droit de professer leurs doctrines avec une entière liberté jusqu'à la décision d'un concile général ; ce qui mettait le pape dans l'alternative ou de renoncer au gouvernement de l'Eglise d'Allemagne, ou de soumettre son autorité à l'examen d'un concile œcuménique. Clément VII voulut essayer de son influence sur Charles-Quint pour faire rompre la paix de Nuremberg, et sollicita de lui une entrevue; l'empereur consentit à sa demande et se rendit à Bologne, ville désignée pour le lieu des conférences. Cette démarche du saint-père n'eut aucun résultat favorable, et toute son éloquence n'aboutit qu'à raffermir Charles-Quint dans sa résolution de rassembler un concile général : « Attendu, répétait le monarque à chacune des objections du pontife, que je préfère voir s'abîmer la chaire de saint Pierre plutôt que le trône de mes ancêtres. »
Un autre événement également funeste pour le pape venait de s'accomplir en Angleterre : le roi
CLEMENT Vil
Henri VIII, fatigué d'attc-ndic sa bulle de divorce, s'était décidé à chasser les légats romains de ses Etats, et même à renvoyer son premier ministre Wolsey, pour en finir avec la cour de Rome; de plus, il avait épousé secrètement Anne de Boleyn, et avait fait rendre une loi par les deux chambres du Parlement pour enlever aux pontifes les droits d'annates, de pallium et d'investitures d'évèchés qu'ils prélevaient dans le royaume. Clément fulmina contre ce prince un bref terrible; il le somma d'avoir à reprendre Catherine d'Araijon, et de se séparer de sa concubine Anne de Boleyn, sous peine d'analhèmc, d'interdit et de déposition. La guerre étant ainsi engagée entre la cour de Rome et la Grande-Bretagne, la réponse ne se fit pas attendre. Henri VIII, cpii était d'un caractère Gxtrèmemcnt violent, lacéra la bulle pontilicale en plein Parlement, et rendit un édit par lequel il défendit à tous ses sujets, sous peine de mort, de reconnaître, soit en paroles, soit par écrits ou par actions, l'autorité de Rome, et déclarait l'Église anglicane indépendante. Le Parlement approuva ce décret, et ordonna que les collecteurs des deniers de saint Pierre seraient chassés du royaume ; iju'à l'avenir le métropolitain de Cantorliéry conférerait les évêchés de la Grande-Bretagne, et que le clergé payerait au roi, chaque année, la somme de cent cinquante mille livres sterling poujla défense de l'État. \
Pendant que ces choses se passaient en Angleterre, le souverain pontife conduisait en France sa nièce Catherine de ÎNIédicis, qui, à peine âgée de quatorze ans, était déjà initiée aux plus infâmes débauches. François I", accompagné de son fils Henri et de toute sa cour, vint recevoir Sa Sainteté à Marseille, et le mariage du fils du roi fut célébré immédiatement. On raconte ([u'après les cérémonies nuptiales, Clément VII donna sa bénédiction aux époux et leur dit : « Allez et multipliez ! » Hélas ! le ventre de Catherine ne fut que trop fécond!...
Brantôme, l'iiistoriea des anecdotes galantes, raconte une aventure fort piquante ((ui eut lieu pen-
dant le séjour du pape à Marseille, et que nous rapportons ici pour donner une idée de la licence qui régnait dans les cours de cette époque. " Les dames de Chàteaubriant, de Chàtillon , et la baiUive de Caen, dit l'historien , présentèrent une requête au duc d'Albanie, grand dignitaire de la cour apostolique, pour obtenir la jiermission de ne point se priver de chair pendant le carême. Ce seigneur feignit de ne pas avoir bien compris leur demande, et les introduisit immédiatement auprès de Sa Sainteté, en disant : « Très- saint Père, je vous présente trois " jeunes dames qui désirent avoir la fréquentation « des hommes pendant le carême; elles vous supi^ plient de faire droit à leur requête. » Clément VII les releva aussitôt, baisa leurs belles joues, et leur dit en souriant : « Ce que vous me demandez n'est « pas très-édifiant; cependant, je vous autorise à en « user trois fois la semaine; c'est assez, clières mite gnonnes, pour le ])éché de luxure. » Les dames se récrièrent en rougissant, et représentèrent à Sa Sainteté qu'elles n'avaient soUicité que la dispense de manger de la chair en carême. Sur quoi le pape rit beaucoup, passa les mains sur leurs belles formes arrondies, et les baisa encore, puis les congédia. »
Avant de quitter le sol de la France, le saintpère exigea du roi la promulgation d^ordonnances qui reconstituaient les tribunaux de l'Inquisition, et qui devaient' surtout frapper les réformés. Les deux alliés concertèrent encore entre eux diverses mesures qui devaient aider à la ruine de la puissance de Charles-Quint. Enfin, après avoir reçu de magnifiques présents et une somme d'argent suffisante pour le défrayer des dépenses , Clément VII reprit Is route d'Italie. De retour à Rome, le pape se sentit attaqué de violentes douleurs dans l'estomac ; il languit plusieurs mois, et s'éteignit le 25 septembre 1534, à l'âge de cinquante-six ans. Quelques auteurs ont accusé les cardinaux d'avoir empoisonné le pontife, parce qu'ils redoutaient les conséipienres de son caractère cruel et de sa profonde dissimulation ; mais rien ne justifie cette assertion.
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Élection de Paul III. — Histoire du pape avant son pontificat. — Caractôre de Pierre-Louis Farnèse, bSlaid du pape. — Paul III ëlôve ses petits-fils au cardinalat. — Négociations pour la tenue d'un concile. — Excommunication de Henri VIII. — Mis-ion du nonce Vergerius. — Paul se rend le médiateur de la paix entre Cliarles-Quint et François I". — Calvin et ses doctrines. — Projet de convocation d'un concile à Wanlouc. — Conférences entre le pape, le roi de France et l'empereur. — Sa Sainteté marie son petit-fils. Octave Farnèse, avec la fille illégitime de Charles-Quint. — Détauclies de Pierre-Louis Farnèse, bâtard du pape. — Il fait violence à un jeune évêque dans ses habits pontificaux. — Histoire d'Ignace de Loyola, fondateur de la société des jésuites. — Nouvelles conférences entre le pape et l'empereur. — Concile de Trente. — Mort de Luther. — Perfidie du pape. — Il eicommunie l'archevêque de Cologne. — Ligue contre les protestants. — Querelles entre le pape et l'empereur. — Bulle du pape sur l'Inquisition. — Translation du concile. — Extravagances et impiétés du pape. — Lettre du Paul 111 aux PérCî du concile de Trenter — Mort du souverain pontife.
Les cérémonies des lunéfailles de Clément VII n'étaient point encore terminées, que déjà Alexandre Farnèse, cardinal de Tusculura, avait acheté la presque totalité des voix du sacré collège; mais le cardinal Trivulce, le cardinal de Lorraine et quelques autres de leurs partisans, qui avaient l'intention de se vendre à Charles-Quint plus cher qu'ils supposaient qu'Alexandre Farnèse ne ]ii"it les payer, cabalèrent contre son élection et faillirent la laire manquer. Ils répandirent des libelles contre Farnèse et contre son fils Pierre-Louis; ils les accusèrent d'être plus infâmes que les Borgia dans leurs mœurs , de s'adonner aux plus honteuses débatiches, de pratiquer la magie, de professer publiquement l'astrolopie et la nécromancie, et de se glorifier de ne point croire à Dieu ni aux saints.
Les adversaires de Farnèse lui reprochaient encore sa gloutonnerie, f(ui était telle, que dans ses orgies, lorsqu'il avait l'estomac chargé de viandes et de vins, il provoquait des vomissements, et soupait ainsi jusqu'à trois fois; ils l'accusaient d'avoir fait de sa fdle Constance sa maîtresse, et d'avoir commis un autre inceste avec sa sœur Giulia, celle qu'il avait
prostituée au pape Alexandre VI pour se racheter du gibet. Ils ajoutaient encore que le cardinal, alliant la cruauté à l'infamie, avait fait tuer cinq gentilshommes romains qui partageaient avec lui les faveurs de sa fille et de sa sœur. Enfin les cardinaux concluaient en ces termes : « Maintenant si après avoir pris connaissance des crimes reprochés au cardinal Farnèse, ceux de . nos collègues qui se sont laissé séduire par cet homme abominable, persistaient à lui donner leurs voix, nous ne craignons pas de le dire , ils mériteraient d'être conspues par toute la chrétienté. »
Malgré la violence de ces attaques, les agents de Farnèse l'emportèrent ; ils représentèrent aux récalcitrants que leur candidat était âgé de soixante-six ans ; qu'il avait une mauvaise santé , et qu'on ne pouvait lui refuser une habileté politique qui contribuerait puissamment à raffermir le trône pontifical; enfin ils offrirent à Trivulce et au cardinal de Lorraine quatre palais dans Rome, meublés richement, garnis de leur vaisselle d'or et renfermant cinquante raille ducats. Dès lors toute opposition cessa, et au premier tour de scrutin, tien te -quatre