‹ Histoire des papesChapitre 32 sur 37 · PAUL · texte numérisé non relu

PAUL

cardinaux l'kircnt pour vicaire du Cluist ci-lui qu'ils avaient voué à la haine des peuples comme sodomite, incestueux, assassin et athée!

Alexandre Farnèsc était né en Toscane , dans la ville de Carin, de Piene-Louis Farnèsc etde Janelle 'iaétan. Dans sa jeunesse il avait été confié aux soins de Pomponius La-tus, un des plus savants hommes de l'Italie, ([ui Tinit-ia à la connaissance des auteurs anciens; Albert Pig^lius lui Enseigna les mathématii[ues et lui donna jnème des notions d'astronomie, d'astrologie judiciaire et de magie noire. Farnèse excellait à taire des vers latins; ses lettres à Érasme et ses épitres au caidinal Sadolet sont remarquables par la vigueur du style et par la profondeur des pensées. Devenu pape, il se montra si perfide , que Mendoza dit dans plusieurs lettres adressées à Giiarles-Quint , c]u"il n'aurait pas voulu i-onlier un lévrier sur la parole de Paul III. Il allait toujours l'erré à rebours, ajoute l'Espagnol, alin qu'on s'imaginât qu'il marchait en avant , tandis i|u'il rebroussait chemin. Il se couvrait du mai eau de la piété lorsipi'il avait un crime à commettre, et se servait de spadassins corses pour se défaire de ceux qui s'opposaient à ses projets. Il réglait toutes ses démarches sur les conjonctions des jjanètes , qu'il consultait même pour les actions les plus insignifiantes ; et lorsque les événements ne justifiaient pas ses prévisions , il entrait dans des accès d'une colère affreuse et proférait d'horribles blasphèmes. Le saint-père poussait l'impiété jusqu'à affirmer cpie le Christ n'était autre que le soleil , adoré par la secte mithriaque, et le même dieu que Jupiter- Ammon, représenté dans le paganisme sous la forme du bélier ou de l'agneau. Il expliquait les allégories (le son incarnation et de sa résurrection par le parallèle que saint Justin avait fait du Christ et de Mitlira, que l'Évangile comme les livres sacrés des mages font naître au solstice d'hiver, c'est-à-dire au moment où le soleil commence à revenir vers nous et à accroître la durée des jours. Il disait que l'adoraiion des mages n'était autre chose cjue l'imitation de la cérémonie dans laquelle les prèties de Zoroastrc offraient à leur dieu , l'or, l'encens et la myrrhe , les trois chcses affectées à l'astre de la lumière; il objectait f|ue la constellation de la '\'ierge , ou plutôt d'Isis , qui corres] ond à ce solstice et ([ui présidait à la naissance de Mithra , avait été également choisie comme allégorie de la naissance du Christ; ce qui, d'après le pape, suffisait pour démontrer que !Mithra et Jésus étaient le même Dieu. Il osait dire que l'on n'avait aucun document d'une authenticité irrévocable ([ui prouvât l'existence du Christ comme homme, et <|ue pour lui sa conviction était que jamais il n'avait existé. Enfin il n'était pas jusqu'à la tiare qu'il ne prétendît une imitation de la coiffure des sacrificateurs persans, ce eu quoi il se montrait d'accord avec tous les savants.

«Ainsi ce pape abominable, qui cependant était revêtu d'un caractère d infaillibilité, se proclamait même prêtre du soleil et glorifiait le sabéisme ! »

Nous n'accompagnerons ce passage de la correspondance de Mendoza d'aucun commentaire ; nous laisserons les esprits libres de suivre les opinions de l'ambassadeur espagnol et de condamner Paul III,

ou d'adopter les croyances du pape et d'abjurer avec Paul III la religion chrétienne !

Le nouveau pontife, dans son système politique, parut entièrement opposé à la marche qu'avait suivie son prédécesseur ; au lieu de reculer devant la convocation d'un concile, il affecta d'être plus empressé ([ue les protestants eux-mêmes à l'adoption de cette mesure; et pour mieux tromper l'Europe, il assembla le sacré collège en consistoire en présence des ambassadeurs des différentes cours. Il représenta que dans l'état de désordre, de dissolution où était la chrétienté, la tenue d'une assemblée œcuménique ne pouvait plus être différée, et il en fixa l'ouverture au 16 octobre de l'année courante 1534; il nomma même une commission de cardinaux pour régler les préparatifs de cette imposante réunion, et pour élaborer préalablement les différentes questions qui devaient être agitées. Enfin il adressa de sévères remontrances aux prélats et aux officiers de sa cour, pour qu'ils eussent à réformer leurs mœurs et à s'abstenir des débauches qui scandalisaient les fidèles. On ne fut pas longtemps à comprendre que le saint-père avait voulu se jouer des luthériens; lorsque l'époque tpi'il avait fixée pour l'ouverture du concile approcha , Paul III trouva des prétextes pour le remettre à l'année suivante; il prétendit qu'avant toutes choses il devait travailler à réconcilier les princes chrétiens, qui étaient en guerre , ou du moins obtenir d'eux qu'ils suspendissent les hostilités pendant la durée du synode. En etTet, il envoya des nonces pour traiteravec les cours de France, d'Espagne et d'Angleterre, et afin de les prévenir qu'il avait choisi la ville de Maiitoue pour le lieu des conférences.

En l'absence de ses légats, Paul ne prit pas plus de souci de la réforme que si l'Eglise eût été dans ses jours de paix et de prospérité ; il songea à établir ses bâtards, et poussa le népotisme plus loin que n'avaient fait Sixte IV, Alexandre VI et Léon X. Il donna le chapeau de cardinal à Guy Ascagne-Sforce de Santa-Fiore, adolescent de seize ans, né des amours de Sa Sainteté et de sa fille Constance; il accorda la même faveur à Alexandre Farnèse , qui atteignait à pciae sa quatorzième année, mais qui était l'enfant de Pierre-Louis Farnèse, à la fois le bâtard et le mignon de Paul III; et comme plusieurs de ses officiers se récriaient sur ce que les nouveaux cardinaux, vu leur jeune âge, ne pouvaient connaître les devoirs de leur dignité, le pape répliqua par une allusion cynique, « que son expérience était grande, et qu'il saurait les initier à tout ce qu'ils ignoraient encore. » En effet, dès le soir même, l'un et l'autre devinrent ses mignons.

Peu de jours après, Paul créa sept autres cardinaux; cette fois Sa Sainteté choisit des personnages d'un mérite réel. « Ce n'est pas pour eux, mais pour moi que je les nomme, dit-il à cette occasion à sa fille Constance , qui se plaignait l'e voir de vieux barbons préférés, pour le cardinal;. t, à ses pages et à ses favoris ; je veux anéantir la religion réformée, parla force ou par les négociations, et pour cela j'ai besoin de l'aidé d'hommes habiles. » Paul III avait compris le danger (pii menaçait le trône de saint Pierre, et était ré olu à employer tous ses efforts pour le conjurer. C'était une entreprise difficile, car depuis

Charles-0ui2it, eiripercur d'Allemagne

la paix de Nuremberg, le Danemaik, la Suède et la Norwége, l'Allemagne el la Suisse, s'étaient déclarés en pleine réforme et avaient chassé les légats du saint-siége ; de plus, les quinze princes électeurs et les députes qui avaient été envoyés par trente villes protestantes à Smalkalde, avaient signifié aux nonces apostoliques qu'ils n'accepteraient qu'un concile lilire, tenu dans leur province, composé de toutes les classes des fidèles, et où leurs théologiens auraient voix délibérative, sans être soumis au pouvoir du pape; enfin qu'ils se réservaient de juger le poniit'e romain et de le déposer s'il était condamné.

Les luthériens n'avaient pas seulement acquis une influence comme secte religieuse, mais encore comme parti politique; et depuis leur résislancc à Gharles- ^Juint, les souverains de l'Europe recherchaient leur alliance. François !"■ leur fit faire des propositions d'alliance par son ambassadeur Guillaume du Beliav

de Langey, et fit dire à ?tIélancfiton , à Pontanus, à Slui-mius, et aux autres théologiens protestants, qu'il élait prêta se convertir à leurs doctrines, s'ils se déclaraient de son parti. L'ambassadeur affirma que Sa Majesté ne croyait pas au purgatoire; qu'elle ne reconnaissait d'autre caractère à la papauté que celui d'une inslitution humaine; qu'elle était décidée à abolir les vu'ux monastiques dans ses iilats, à faire marier les jirêtres et à rétablir la communion sous les deux espèces. Le roi d'Angleterre leur donnait les mêmes assurances de contribuer de tout son pouvoir à la propagation des nouvelles doctrines et à l'abolition de la papauté j s'ils consentaient à se prononcer CMiverteinent contre Charles-Quint.

Mais comme il est dans l'essence de la royauté d'être constamment fourbe et hypocrite, au moment où les deux souverains de France et de la Grande- Bretairne s'humiliaient devant les luthériens d'Aile-

PAUL m

Pierre Farnèse, le bàtaril du jap;, est nommé gonfalonier de l'Église

magne, François I" publiait des arrêts de proscription contre les réformés de France, et le barbare Henri VIII, schisinatique lui-même, poursuivait les luthériens de son royaume avec une cruauté telle, que les historiens prétendent qu'il avait surpassé Charles-Quint le sanguinaire. Ses fureurs religieuses ne purent cependant le mettre à couvert de la vengeance de Paul III , qui , pour le punir de s'être retiré de son obédience , fulmina contre lui une bulle terrible; il releva tous les Anglais de leurs serments de fidélité, enjoignit aux ecclésiastiques de sortir du royaume, et ordonna à la noblesse de prendre les armes contre le roi. Sa Sainteté déclara Henri VIII déchu du trône, donna ses États au premier occupant, mit l'interdit sur la Grande-Bretagne, et défendit sous les peines les plus sévères aux autres nations d'avoir ni commerce ni relations avec les Anglais ; enfin il cassa tous les traités que les princes souverains avaient conclus avec Henri VIII ; il condamna tous les enfants, nés ou à naître de son union avec Anne de Boleyn, comme infâmes et bâtards, et permit aux fidèles de courir sus à lui et aux siens. Cette bulle ne suscita pas au roi de la Grande-Bretagne le plus léger emu

barras; les peuples méprisèrent les menaces du pape, et les choses allèrent comme précédemment.

En Allemagne les otl'res brillantes et les séductions de tous genres, qui étaient mises en œuvre pour gagner Luther au parti de la cour romaine , n'eurent pas plus de succès. La papauté avait perdu son prestige, son temps était passé. En Italie même , dans la ville sainte , Paul III avait à se défendre contre les atla([uesdes membres de la commission nommée pour examiner les causes des abus qui s'étaient introduits dans l'Église. Les cardinaux Garalïa , Sadolet , Pôle, Gontarini et Thomas BaJia, maître du sacré palais, avaient osé publier le rapport de leurs délibérations et rejeter sur l'extension démesurée de la puissance pontificale tous les mimx qui affligeaient la chrétienté; en outre, ils accusaient les papes d'avoir érigé leurs volontés en lois, et d'avoir substitué les caprices de leur imagination aux dogmes du christianisme, et aux anciennes traditions de l'Evangile.

Parmi les abus que flélrissaient ces prélats , et qu'ils avaient divisés en de\ix catégories, les uns concernant l'administration religieuse , au nombre de vingt-quatre, les autres touchant à l'administration

HISTOIRE DES PAl'ES

civile, au nombre de quatre, ils signalaient à l'inilignation dos lidMes le cumul des places, la iiluruliîé des bcuèlices, la vente îles expectatives, des dispenses, des indulgences, le nii'pris cpie l'on faisait des anciens canons, l'ignorance et la dépravation des prêtres do Rome, le luxe des cinijuanle rjiille courtisanes ipii habitaient la ville sainte, la prodigieuse ipiantlté do monastères de lilles qui avaient été transformés en autant de sérails au service des ])rélats (jui les dirigeaient, et les habitudes infâmes des cardinaux, ((ui entretenaient publiqueuieut de beaux adolescents dans leurs palais, à titre de mignons ou de pages.

Au lieu de prendre en considération les remontrances qui lui étaient faites, le pape ordonna brutalement aux membres de la commission de cesser immédiatement leurs séances , et les menaça de toute sa colère, s'ils osaient faire entendre le moindre blâme; mais le coup était porté; les protestants, qui avaient déjà reçu des copies du rapport des cardinaux, et qui attendaient la décision de Paul pour juger de la sincérité de ses premières manifestations, n'eurent pas plutôt connaissance de ce nouveau revirement dans ses idées, qu'ils éclatèrent en injures violentes contre le pontife. Ils proclamèrent Paul III le plus lâche et le plus fourbe des hommes; ils dénoncèrent sa félonie à toutes les nations, et chassèrent ignominieusement de Smalkalde son légat Vergerius. Celui-ci, à son arrivée à Rome, trouva un dédommagement des avanies qu'il avait essuyées ; il reçut l'investiture de l'évèché de Capo d'Istria , sa patrie; et immédiatement après il repartit pour Xaples, afin d'obtenir de l'empereur , qui se trouvait dans cette ville, qu'ilvînt à Rome pour conférer avec Sa Sainteté sur les moyens de faire rentrer l'Allemagne sous sa domination.

Charles-Quint céda aux sollicitations de l'ambassadeur et se rendit à Rome : l'entrevue des deux souverains cul lieu au palais de Latran ; Paul déploya, mais inutilement, toutes les ressources de son éloquence pour engager le prince à se servir de ses armées contre les hérétiques; le raonanjue espagnol, ([ui était sur le point de recommencer les hostilités avec la France, refusa de se mettre sur les bras une guerre de religion dont il était impossible de prévoir la hn et le résultat. Sa Majesté cathohque profita inème de son séjour à Rome pour donner plus d'éclat à sa déclaration de guerre contre François ^^ Ce fut dans le consistoire , en présence de l'ambassadeur Yelli et du cardinal du Bellay, qu'il défia le roi de France à un combat singulier, ajoutant qu'il le tenait pour un traître, un parjure et un lâche , et qu'à partir de ce jour il le poursuivrait à outrance. François I" se garda bien d'accepter le duel tjui lui était proposé et que Cliarles-Quintne se souciait pas davantage de vider; leurs armées s'ébranlèrent, et des milliers d'hommes s'entr'égorgèrent pour la querelle de ces deux implacables tyrans.

Dès que le pontife vit que l'Italie allait devenir le théâtre de la guerre, il n'hésita plus à convoquer le concile œcuménique, et rendit une bulle qui fixait 1 ouverture de la première session au 23 mai de l'année suivante, et désignait la ville de Mantoue pour le lieu de la réunion. Sa Sainteté envoya une circulaire à tous les prélats de la chrétienté pour

(pi'ils eussent à se trouver à l'assemblée; elle adressa des lelties particulières à Ciiarles-Quint, au roi de France, ainsi qu'aux autres princes souverains, pour qu'ils assistassent en personne à ce concile et contribuassent au repos de l'Église. Paul fit même écrire à Henri ^'11I par C.asali, son ancien légat en Angleterre, afin d'exhorter le monar(|ue à rétablir l'union dans ses I*]tals. Le pontife conqilait d'autant plus sur le succès de cette démarche, qu'Anne de Roleyn, la cause de leurs dissensions, venait d'être décapitée par ordre de Henri VIII.

Son attente fut trompée de ce côté; le roi accueillit fort mal les ouvertures de Casali, et fit publier une loi qui condamnait à la peine de mort ceux qui oseraient seulement proposer le rétablissement do l'autorité des évoques de Rome. Sa Majesté accompagnait son décret d'une longue protestation contre la bulle du pape, prétendant (]ue le droit de convoquer les assemblées universelles de l'Eglise appartenait aux empereurs, ou à leur tléfaut aux autres princes chrétiens, et nullement aux pontifes ; qu'en outre les évêques de Rome n'ayant aucune autorité dans la Grande-Bretagne, ils ne sauraient légitimement convoquer les prélats à une réunion œcuménique ; Heuri VIII déclarait i[u'il ne permettrait à aucun de ses sujets d'assister à un concile ([ui avait été indiqué à une époque où il était impossible aux prélats étrangers de se mettre en voyage, à cause des dangers de la guerre; qu'en conséquence il protestait d'avance contre tous les décrets et toutes les décisions de l'assemblée de Mantoue, et qu'il persistait dans le schisme, afin de maintenir dans ses Etats la pureté de la religion chrétienne.

Cette opposition du roi d'Angleterre porta une rude atteinte à l'autorité pontificale; ce qu'il y eut de plus funeste encore, ce fut l'apparition d'un ouvrage intitulé « Institution chrétienne » , ([ui attaquait non -seulement la primauté du siège de Rome, mais encore l'autorité des conciles généraux, celle des évêques et des prêtres. L'auteur repoussait la nécessité du baptême et de la communion pour le salut des hommes ; il déclarait le saciifice de la messe une abominable impiété, et appelait idolâtrie le culte rendu aux saints. Cet homme, qui dès son apjiarition dans la lutte se plaçait à la tète d'une nouvelle secte, était Jean Calvin, hardi novateur, dont le caractère calme contrastait singulièrement avec le caractère emporté de Luther.

Calvin était né à Noyon en Picardie, de parents très -pauvres, qui ne pouvaient lui faire donner aucune éducation ; heureusement il trouva dans la famille de Claude d'Hangest, abbé de Saint-Éloi, des protecteurs qui lui facilitèrent les moyens d'étudier. A vingt ans, il avait obtenu, grâce à la sollicitation de ses amis, plusieurs bénéfices dont il touchait les revenus, suivant les coutumes de l'époque, sans qu'il fût obligé d'en remplir les fonctions et même sans qu'il fût engagé dans les ordres; ce qui lui permit de continuer ses études à l'Université de Paris.

Dans cette ville, le jeune Calvin entendit pour la première fois des prédications sur les doctrines nouvelles, qui commençaient alors à se répandre en France : elles frappèrent vivement son imagination, et le déterminèrent à abandonner l'étude de la thêo-

'ff V <^>

PAUL III

logie pour celle du droit. En 1532, il se démit de SCS bénéfices et suivit les cours de Michel Gop, recteur de l'Université. L'année suivante, celui-ci l'ut traduit devant le tribunal de l'Inquisition pour donner des explications sur un discours qu'il avait prononcé en séance publique en faveur de la religion réformée. Calvin, qu'on sou]içonnait de connivence dans ce délit, à cause de ses liaisons avec le recteur, fut également mandé à la barre du redoutable tribunal pour y être jugé.

Gomme à celte époque le bon roi François I" faisait brûler impitoyablement tous les réformateurs, les deux amis ne voulurent pas attendre le jugement des inquisiteurs, et sortirent secrètement du royaume. Calvin se jeta alors dans la réforme, et publia son fameux ouvrage dej'institution chrétienne, dans lequel se trouvaient exposées les doctrines des protestants français : il attaqua surtout le roi François I", mit à jour son hypocrisie, et démasqua la politiijue machiavélique de ce tyran, qui laisait monter des milliers de victimes sur les bûchers, au moment où il olïrait aux Allemands d'embrasser leurs doctrines pour prix de leur alliance.

Pendant que la réforme grandissait sous les inspirations brûlantes de Luther et de Calvin, et menaçait d'écraser la papauté, une société de dévots fanatiques aiguisait dans l'ombre ses poignards et Se préparait à exterminer les protestants. Cette société, qui devait envelopper l'univers entier dans ses mille réseaux, qui devait étreindre les peuples dans ses bras de fer, qui devait faire couler des fleuves de sang dans toutes les parties du monde, avant d'être elle-même conspuée, chassée et balayée de la terre, c'était la Compagnie de Jésus.

Son fondateur, Ignace de Loyola, le descendant d'une ancienne famille espagnole, naquit en 1491 au ihàteau de Loyola, dans la province de Guipuscoa ; sa première jeunesse s'écoula à la cour de Ferdinand V le Catholique, et suivant les usages de la noblesse, il apprit à boire et à se battre. Dès qu'il fut en âge de porter une armure, il entra au service et se distingua au siège de Parapelune par son caractère féroce. Dans cette campagne, il eut la jambe droite fracassée par un éclat de pierre, ce qui l'obligea à quitter le théâtre de ses sanguinaires exploits pour se faire administrer les secours que sa blessure exigeait. Un jeune chirurgien inexpérimenté l'opéra si maladroitement, qu'après sa guérison il lui resta une proéminence difforme. Ignace, qui était très-désireux de conserver tous ses avantages physiques, fit appeler un nouveau docteur , et lui demanda s'il existait des moyens de faire disparaître la protubérance; celui-ci répondit qu'il n'y avait qu'à casser la jambe une seconde fois et à scier l'os qui formait la saillie. Ignace se soumit immédiatement à cette douloureuse opération, et ajirès neuf mois de souffrances inouïes il parvint à une entière guérison ; la proéminence n'existait plus, mais il se trouva que l'une de ses jambes était plus courte que l'autre. Il recommença un nouveau traitement pour se faire allonger la jambe malade, et il resta plus de sept mois le corps assujetti dans une boîte de chêne, le pied lié à des éclisses de fer, afin d'étirer la jambe malade. Tous ses eiTorts furent impuissants pour produire

le résultat désiré, et Ignace de Loyola acquit la certitude (ju'il resterait alfreusemcnt boiteux toute sa vie.

Alors, soit que sa vanité ne jiût s'accoutumer à l'idée de reparaître à la cour avec une infirmité aussi déplaisante, soit que son esprit eût été vivement frappé des lectures qu'il avait faites, pendant sa maladie, sur les supplices des jiremiers martyrs du christianisme, il s'opéra un changement étrange dans la conduite d'Ignace: cet homme <pu avait supporté des opérations atroces pour conserver sa beauté, ne prit plus aucun souci de son corps, et un matin, il I quitta son château et se retira dans l'abbaye du Mont- 8erraf, où il pratiqua toutes les austérités des anachorètes de la Thébaïde. Son exaltation rchgieuse, et; surtout les jeûnes et les macérations, lui causèrent bientôt des insomnies etdes hallucinations. Lepauvn^ insensé s'imagina avoir des visions ; il prétendit que le diable lui était apparu en personne, et qu'au moment où il voulait s'emparer de lui, Marie, la divine mère du Christ, était survenue et avait rais en fuite le mauvais esprit. Par recoijnaissance pour le service que la Merge lui avait rendu, il résolut de se cj^sacrer entièrement à son service, et de la prendre pour sa dame et maîtresse.

Suivant la coutume usitée pour la réception des chevaliers, il fit la veillée des armes devant l'autel de Marie, et pria jusqu'au deuxième jour, il suspendit son épée à un pilier de la chapelle, et passa encore toute la nuit en prières ; le troisième jour, il (piilta ses vêtements somptueux, se revêtit de haillons, et fit vœu de servir sa dame jusqu'à son dernier soupir. Enfin la folie d'Ignace alla jusqu'au paroxysme; il vendit ses biens, en donna le prix à son couvent, laissa croître sa barbe, ses ongles et ses cheveux, se souilla le visage avec de la fiente de porc, el abandonna l'abbaye du Mont-Serrat pour mendier. Son extérieur, qui devait nécessairement inspirer le dégoût et l'effroi, plutôt que la compassion, lui fit refuser bien des fois le pain de l'aumône et l'exposa à de longues abstinences. Quelque dure que fût cette vie, Ignace la trouva encore trop délicate et trop efféminée, et il se retira dans une lanière, où il passa sept jours el sept nuits sans prendre aucune nourriture. Il en fut tiré par des moines mendiants que le hasard avait conduits de ce côté, et qui, entendant les gémissements d'un homme qui paraissait sur le point de mourir, l'arrachèrent de la caverne où il s'était blotti, et après lui avoir fait prendre quelques gouttes de vin, le transportèrent à l'hôpital de Manresa.

Ignace resta huit jours sans connaissance, plongé dans une léthargie profonde ; lorsqu'il revint à la vie, il prétendit que les an^es l'avaient enlevé au ciel, qu'il avait vu clairement la Trinité, la Vierge et surtout Jésus-Christ ; que le Sauveur lui avait même ordonné de fonder une société mystérieuse qui travaillerait à jiropager sa foi. Lorsi|u"il fut entièrement guéri, il vint s'établira Barcelone pour étudier la grammaire el les sciences les plus élémenlaireSj afin de se mettre en état d'exécuter son œuvre.

Comme il cherchait à se faire des prosélytes, les inquisiteurs conçurent des soupçons sur l'orthodoxie de ses principes, et le firent emprisonner. Mais bientôt on reconnut son état de démence, et on lui rea-

4 Sa

dit la liberté; Ignace quitta Barcelone et visita successivement les universités d'Alcala, de Salamani]nc et celle de Paris. Arrivé dans celte ville, il se décida à entrer au collège de Sainte-Iîiulie pour y étudier le latin. La singularité de sa vie, l'exaltation et la bizarrerie de ses idées attirèrent enfin l'attention sur sa personne; il gagna la confiance de quelques dévots; Pierre Favre, son répétiteur; François Xavier, professeur de philosophie au collège de Heauvais, devinrent ses disciples, ainsi ((uc quatre J-^spagnols qui étaient Jacques lÀivnez, l'auteur présumé des règlements de l'ordre des jésuites, Alphonse Salmeron, écrivain obscène, un coureur de bordels, dont les ouvrages furent mis plus lard à l'index; .Mphonsc Bobadilla et Simon llodriguez.

Cette nouvelle société tint sa première séance le jour de l'.Vssomptioa 1534, dans la cliapello souterraine de l'abbaye de Montmartre ; Favre, qui était prêtre, célébra la messe, et ses compagnons communièrent ; ensuite ils s'engagèrent Ions, par un vœu solennel prononcé sur l'iiostie, à offrir leurs services au jiape, et à le seconder dans toutes les œuvres qu'il entreprendrait pour le bien de la religion; après quoi ils se séparèrent pour courir le monde et pour recruter de nouveaux disciples. Ils indiquèrent ^"enise comme le lieu d'une seconde réunion ; et en effet, vers la fin de l'année 1536, ils se trouvèrent dans cette ville avec trois nouveaux prosélytes. De Venise ils se rendirent à Rome, où ils s'étaient fait précéder par une exposition des principes de leur société. Paul III, qui avait compris de quelle importance il était pour le saiiit-siége d'avoir une milice fanatique prête à combattre ceux qui lui seraient désignés, quels que fussent leur rang ou leur puissance, accueillit avec distinction Ignace de Loyola et ses compagnons, les engagea à faire des statuts, à s'organiser en société , et les autorisa à propager leurs doctrines dans tous les pays.

Pendant que les disciples de Loyola élaboraient les bases de cette institution qui devait faire trembler un jour les papes et les rois, les événements pobtiques suivaient leur cours. Le duc de Mantoue, à l'instigation de François 1", refusait sa capitale pour la tenue du concile, sous prétexte que Sa Sainteté avait empiété sur ses droits en désignant sa ville sans son autorisation ; il prélendit en outre que ses finances ne lui permettaient pas de mettre sur pied une armée suffisante pour garantir l'assemblée de toute inquiétude. Cette opposition tardive sembla d'autant plus étrange au pape, que le duc de Milan laissait jouir l'évêque de la ville d'une autorité absolue sur son clergé, sur les familles et- sur les concubines des prêtres. Il comprit que ses ennemis avaient gagné le duc à leur cause, et il se détermina alors à désigner la ville de Vicence, dépendante de la République de Venise, pour le lieu où se tiendrait le concile, dont il renvoya la première session au 31 mai de l'année 1538. Dans l'intervalle, il publia une bulle qui conférait à son bâtard, Pierre-Louis Famèse, la dignité de gonfalonier de l'Église romaine avec un traitement énorme, et lui attribuait la seigneurie de Népi avec le titre de duc de Castro.

Ce dernier décret excita un mécontentement général dans toutes les villes de l'Italie, et montra aux

esprits les moins clairvoyants que Sa Sainteté aspirait à mettre une couronne royale sur le front du misérable ilont les mo'urs infâmes rappelaient si birn César Rorgia. Comme le fils d'.\lexandre VI, l'ierre-IjOuisFarnèse avait à sa solde des pourvoyeurs qui enlevaient les beaux enfants dans les rues de Rome, et comme lui, dès (|u'il les avait l'ait servira ses horribles débauches, il les faisait jeter dans le Tibre ; seulement quaml le rang ou la famille de ses victimes l'obligeait à garder quel(p\cs ménagements, il se contentait de les violer, et les renvoyait ensuite. Mais ces infortunés emportaient avec eux les germes d'un mal terrible; et tous, jeunes filles ou adolescents, périssaient l)ientôt, rongés par le poison ([u'il leur avait inoculé.

Varclii raconte sur Pierre-Louis Farnèso une affreuse aventure qui montre à c[uel degré de démoralisation le fils du pape était parvenu. « Aussitôt sa nomination, dit l'historien, le nouveau gonfalonier se mit en route pour visiter les places fortes dépendantes de l'Eglise; ce qui ne se fit pas sans grand scandale, car chaque soir il s'arrêtait à un couvent d'hommes, se faisait amener les novices et les profès, et désignait celui qui devait partager sa couche.

« Il arriva même qu'à Faénza il ressentit une ardeur coupalde pour le jeune évèque Côrae Gheri, qui était venu le recevoir à la tête de son clergé. Pendant qu'il cheminait côte à côte avec le gouverneur de la ville et le prélat, il se prit d'amour pour ce dernier, âgé à peine de vingt et un ans, et doué d'une beauté remarquable. Farnèse essaya de lui faire partager sa honteuse passion ; et comme le jeune Côme Gheri feignait de ne pas comprendre le sens de ses demandes obscènes, il s'écarta un instant pour s'entretenir avec le gouverneur de Faénza, qui était un ancien moine, banni de la Mirandole à cause de ses turpitudes, et le détermina à l'aider dans l'exécrable projet qu'il avait formé de violer l'évêque de Faénza.

« Voici de quelle manière ils s'y prirent : l'escorte du gonfalonier, au lieu de rentrer à l'église, sur l'ordre du gouverneur, prit le chemin du palais qui avait été préparé pour recevoir Pierre-Louis Farnèse; dès que le jeune prélat eut passé le seuil de la chambre d'honneur, on ferma les portes, et il se trouva séparé de son clergé. Alois eut lieu une scène du cynisme le plus révoltant; le bâtard du pape, renfermé seul avec Côme Gheri, essaya de le décider à répondre à ses exécrables désirs ; mais comme celui-ci, quoique d'une complexion frêle et délicate, opposait une résistance vigoureuse à ses tentatives, il se décida à appeler ses gens à son aide. Par ses ordres on bâillonna l'évêque, on le garrotta avec des cordes, on l'attacha par les pieds, par les mains et par le milieu du corps, puis on le fit tenir debout, et dans cette position le seigneur Jules da Piè di Luco, et Nicolas, comte de Pisigliano, lui appuyèrent leurs poignards nus sur la gorge, le menaçant de le tuer s'il faisait la moindre résistance. Enfin, Pierre-Louis Farnèse, le fils du pape, déchira les vêtements sacerdotaux de sa victime avec sa dague, et accomplit sur l'infortuné Côme Gheri l'acte de sodomie!!!... Quarante jours après, le jeune et beau prélat mourut des suites de cet affreux stupre et d'une maladie horrible ; ce qui fit dire aux luthériens d'Allemagne, que les papisf^s

PAUL III

Madame d'Uzès devenue la maîtresse de Paul III

avaient trouvé un nouveau supplice pour faire des martyrs et des saints !

« Paul III appela le forfait de son fils une légèreté de jeunesse, et s'empressa de lui envoyer une bulle des plus amples pour le soustraire à toutes les peines et à tous les préjudices que son inconséquence ou l'incontinence naturelle à l'humanité aurait pu lui faire encourir. »

De semblables faits salissent, il est vrai, les pages de l'histoire; cependant, quelle que soit la pudeur de l'écrivain, il ne doit point les taire, afin (jue les grands, s'ils échappent à la vindicte des lois pendant leur vie, sachent du moins que leur mémoire sera flétrie après leur mort 1

Peu de jours après la publication de la bulle en faveur de son ûls, le pape se rendit à Nice en Savoie,

où l'empereur et le roi de France vinrent le rejoindre, afin de s'enteudre avec lui pour aviser aux moyens d'étouffer les hérésies des protestants de l'Allemagne et des réformés de France.

Pendant quinze jours, Charles-Quint et François I", quoique établis dans les palais voisins, refusèrent constamment de se voir, et le pape fut obligé de servir constamment d'intermédiaire, et d'aller de l'un à l'autre pour régler les négociations; enfin, grâces à ses soins, les deux monarques conclurent une trêve de dix ans. Brantôme, après avoir rendu compte 'des pourparlers qui eurent lieu à Nice et des questions politiques qui furent débattues, rapporte quelques aventures fort singulières qui montrent à quel degré on poussait la licence des mifurs à cette époque dans les cours souveraines ; il dit

libk

entre aulies, (ji\'im jour madame d Tzès, jalouse de ce que plusieui-s jeunes femmes nobles, de la suite de Frauijois 1", avaient été reçues en audience secrète par le pontife, et de ce qu'il n'avait pas seulement daisjné la regarder, résolut d'attirer son attention et d'obtenir les faveurs de Sa Sainteté. ■■ Une nuif donc, ajoute l'historien, madame d'Lzès se lit introduire dans la chambre du pape en séduisant un domesliiiue, et quand Paul 111 entra pour se coucher, elle vint se jeter à ses pieds dans un charmant déshabillé, sa chemise laissant voir à nu ses belles épaules et sa gorç^e rondelette; elle lui demanda humblement pardon de ce que, étant fille d'honneur de la reine lors du voyage du pape à Marseille, elle avait couvert l'oreiller de Sa Sainteté d'une fine serviette qui avait servi à sa toilette secrète, pour (|ue le contact de cet objet lui inspirât de l'amour. Cette repentante plut si fort au pontife, que sur 1 heure il donna labsolutiou à la belle afiligée, la lit couchera ses côtés, et lui accorda des indulgences illimitées. »

Les conférences de Nice terminées, Paul retourna immédiatement à Rome pour presser les préparatifs des fêtes qui devaient avoir Heu à l'occasion du mariage d'Octave Farnèse, fils de son bâtard Pierre- Louis, avec la fille naturelle de Gharles-Quinl, la belle Marguerite d'Autriche, veuve d'Alexandre de Médicis. Sa Sainteté avait obtenu de l'empereur, pour le cadeau de noces d'Octave, la ville de Novare et le titre de marquis; de son côté, le pape donnait aux jeunes époux le duché de Camerino, qui avait été acheté à Hercule Varano. Ensuite le pontife s'occupa de pourvoir les autres membres de sa famille ; il maria le troisième des fils de Pierre-Louis à Diane, fille naturelle de Henri II, roi de France, et lui donna en apanage le duché de Castro; il nomma cardinal, Ranuce, le quatrième enfant de son bâtard, quoiqu'il eiit à peine quinze ans; enfin, comme il désirait avant tout assurer un parti puissant à sa famille dans le sacré collège, il donna également le chapeau à Renaud Capo di ferro ou Tète de fer, et à Crispe, deux de ses enfants naturels qui étaient chevau-légers, et qui passaient pour ses mignons. En outre, il partagea entre les trois cardinaux de la nouvelle promotion les immenses revenus de la vice-chancellerie, du camerlingat et de la grande pénitencerie.

Pendant que Rome retentissait du bruit des fêtes et des réjouissances données en l'honneur des bâtards de Paul III, le roi d'Angleterre publiait un manifeste contre la convocation du concile à Vicence, et faisait brûler les reliques de Thomas Becket, assassiné pendant le règne de Henri II, et qui avait été canonisé sous le nom de saint Thomas de Cantorbéry. Aussitôt que la nouvelle de cette profanation commise sur un mort parvint à la cour de Rome, le pontife lança contre Henri VIII une nouvelle bulle d'excommunication ; mais sa colère fut impuissante pour arrêter les effets du décret royal, et il se vit contraint d'ajourner le concile à une époque indéterminée. Paul III, quoi(jue humilié, ne se regarda pas comme vaincu; Ignace de Loyola venait de lui soumettre les plans de sa nouvelle congrégation, et il comptait se servir des séides que lui avait recrutés ce fanatique pour terrasser les rois. D'abord, il nomma une commission sous la présidence du maître

du palais, pour examiner cha(|ue article de la constitution d'Ignace; ensuite, (juand les cardinaux qui faisaient partie de cette espèce de chambre consultative eurent terminé leur travail, il le revisa luimême, donna de grands éloges à son auteur, et adhéra iMniplélenu'iit à la fondation de cette société. 11 était (lillicile, en eiïet, que rien fût plus agréable à un pajie que l'in^litulion d'une milice qui devait combattre pour la propagation de la foi et qui devait employer toutes ses iorces pour le maintien du catholicisme, pour le triiiinjihe de la papauté. Paul III s'empressa de convoquer les initiés à Rome pour la cérémonie de leur installation.

Ce jour-là, Ignace de Loyola fit son entrée dans la ville sainte, accompagné de ses disciples, François Xavier, Simon Rodiiguez, Claude le Jay, Pasquier Rrouét, Nicolas Bobadilla, le Lièvre, Laynez, et de plusieurs autres dont les noms ne nous ont pas été conservés. Sa Sainteté les lit introduire dans une salle mystérieuse du Vatican, qui n'avait pour ameublement qu'un siège et une table- sur lai|uclle se trouvaient un Evangile, un crucifix, une tiare et des poignards. Il se passa alors une scène étrange dont personne n'a connu les détails; on sait seulement f[ue les assistants y prêtèrent d'affreux serments, et jurèrent sur le Christ de faire triompher la tiare et d'obéir aveuglément aux papes, quelque chose qui leur fût ordonné. De son côté, Paul III s'engagea en son nom et au nom de ses successeurs à protéger de tout son pouvoir le nouvel ordre de religieux, qui prit le nom de Compagnie de Jésus. Dans cette séance, il fut arrêté que l'on nommerait un supérieur perpétuel qui prendrait le titre de général et qui résideiait à Rome, pour être à portée de recevoir constamment les ordres du saint-père. Ignace fut investi le premier de cette importante dignité. Ainsi se trouva constituée cette redoutable société des jésuites, qui devait un jour dominer l'humanité entière et faire trembler sur leurs trônes les rois et les papes eux-mêmes !

D'après les règlements de la charte qui avait été accordée aux disciples d'Ignace, il était spécifié que personne ne pourrait être admis dans le sein de la société sans avoir préalablement fait les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance ; outre ces trois vœux, les néophytes devaient prêter un serment solennel au souverain pontife régnant, ou à, ceux qui lui succéderaient en qualité de vicaires de Jésus- Christ, et s'engager à leur obéir en toutes choses, à se rendre partout où il leur serait ordonné d'aller, soit chez les chrétiens, soit chez les infidèles, et à exécuter sans hésitation ce qui leur serait enjoint.

Les membres de la société furent divisés en quatre classes : la première etla])lus élevée était composée de ceux qui avaient fait profession; on exigeait qu'ils fussent lettrés et qu'ils eussent recula prêtrise; la seconde classe était composée de coadjuteurs qui avaient été admis pour seconder la société, tant au spirituel qu'au temporel; les écoliers formaient la troisième classe; dans la quatrième on admettait ceux que la société se réservait de faire passer dans les classes supérieures, car avant d'être reçu à faire profession , ou seulement à prononcer les vœux simples de coadjuteur ou même d'écolier, l'aspirant jésuite était as-

PAUL III

kbb

sujetti à un noviciat de deux années entières; les écoliers n'ari-ivaient à un j,'rade suiiéiieur qu'après avoir attendu une année au delà de leurs études ; et le noviciat lui-même était précédé d'un temps d'épreuve d'une durée non déterminée.

Ou admettait le néophyte d'abord àlitre d'hospitalité ou d'aumône pendant douze à (|uin/.e jours, alin i|u'il prît connaissance des obligations du noviciat ; s'il persistait dans sa résolution , il appartenait à la société. Pour être admis comme novice , il suffisait qu'on n'eût pas été séparé de l'Église romaine, qu'on n'eût pas renoncé à la foi catholique en adhérant à quelque communion schismatique, qu'on n'eût pas été frappé d'une sentence comme hérétique ; on exigeait encore que les postulants n'eussent pas déjà porté l'habit religieux dans un autre ordre ; qu'ils ne fussent pas engagés dans les liens du mariage, ni dans ceux d'une servitude légitime , et ([u'ils ne fussent point atteints de quelque infirmité grave; en outre, lorsque l'aspirant ne se trouvait dans aucun de ces cas de réprobation, il était obligé de répondre à une série de questions sur sa naissance et ses parents, sur ses affaires particulières et ses inclinations, sur sa capacité et sa conduite rehgieusc , publique ou privée. Il devait déclarer qu'en matière de foi il s'en rapporterait à la décision de la société; il devait faire le serment qu'il était décidé à quitter le monde pour suivre Jésus-Christ.

Quand 1 aspirant avait répondu à toutes ces questions d'une manière afhrmative et satisfaisante , l'examen se continuait, et on lui apprenait ses obligations envers la société; on l'avertissait que les frères n'admettaient dans leur sein que des hommes entièrement détachés des affections de la chair et du sang; qu'il était donc nécessaire qu'il fît abnégation personnelle de tous ses sentiments ; que pour commencer le sacrifice, il devait vivre sous l'obéissance de plusieurs supérieurs dans un des collèges de l'ordre; qu'il devait se défaire des biens qu'il possédait et renoncer à ceux qui pourraient lui échoir; que cette distribution serait faite à la société préférablement à sa famille, à ses amis, pour montrer qu'il se dépouillait de toute affection terrestre , pour se fermer le cœur de ses parents, pour s'isoler complètement et pour se mettre dans la nécessité de persévérer dans le jésuitisme; enhn on lui signifiait qu'il ne pouvait entretenir au dehors aucune communication, aucune correspondance, sans la permission expresse de ses supérieurs, qui liraient avant lui les lettres qui lui seraient adressées, et qui auraient la l'acuité de les brûler ou de les lui rendre , suivant ([u'ils Je jugeraient convenable, en vertu de ces paroles du Christ : « Celui qui ne hait point son père, sa mère, et même son âme, ne peut être mon disciple. » On lui demandait s'il consentait à être mort au monde et à vivre pour le pape ; s'il consentait, pour humilier son orgueil, à te que ses erreurs et ses défauts fussent découverts aux supérieurs par d'autres frères, comme aussi à dévoiler les défauts, les erreurs et les actions des autres, quand il en serait re(,uii; enfin s'il se soumettait d avance à toutes les corrections qui pourraient lui être infligées, corporellement ou de toute autre manière, ainsi qu'à toutes les épreuves d'usage.

Ces épreuves étaient au nombre de six principales: la première consistait à passer quelipies mois dans des exercices spirituels, à examiner sa conscience, à s'exercer dans l'oraison mentale ou vocale, à méditer sur les mystères de la religion, à détester ses péchés et à faire une confession générale; la seconde épreuve était de servir pendant un mois dans un hôpital, de soigner les malades et de panser ceux dont les plaies étaient les plus infectes et les plus hideuses; la troisième consistait à voyager un autre mois sans argent et à mendier de porte en porte pour s'accoutumer aux refus et aux privations; la quatrième était de remplir les offices les plus vils dans une maison de la société; la cinquième consistait à catéchiser les enfants et les personnes peu instruites, soit en pubHc, soit en particulier; !a sixième enfin obligeait les néophytes à se produire pour prêcher et pour confesser, selon l'exigence des temps, des lieux et des personnes. La maladie la plus grave ne dispensait point le novice des devoirs qu'il devait remplir.

Toutes ces épreuves terminées , on demandait au postulant s'il était gradué dans les arts, dans la théologie ou dans le droit canonique; s'il possédait assez de mémoire pour bien apprendre et bien retenir ce qu'il étudiait , si son intelligence concevait avec rapidité, si ses goûts le portaient à l'étude, et si sa santé ne souffrait pas d'une application constante, enfin s'il se sentait assez robuste pour supporter les travaux requis par la société, soit dans l'étude, soit dans la prédication ou dans l'enseignement. Lorsque l'aspirant jésuite était revêtu du caractère sacerdotal, il devait s'en dépouiller pendant la durée de son noviciat, et il lui était même interdit de célébrer publiquement la messe avant d'avoir appris des supérieurs de son ordre comment on procédait à la célébration selon le rite et les formes bizarres adoptées par la société.

Quelque fussent le rang et le savoir du postulant, on lui donnait à remplir les fonctions les plus viles dès qu'il était promu au grade de coadjuteur temporel. Les coadjuteurs étaient de deux espèces : ceux qui se trouvaient dans les ordres s'appelaient coadjuteurs spirituels, et les la'iques étaient nommés coadjuteurs temporels; tous, lettrés ou non, ne pouvaient exercer dans la société que des emplois manuels. Les coadjuteurs et les écoliers, après deux années de noviciat, étaient enfin admis dans la société et ne pouvaient jilus s'en séparer ; néanmoins, s'ils trompaient l'un de leurs supérieurs, on se réservait le droit de les renvoyer, et dès lors ils étaient entièrement dégagés de leurs obligations envers la comjiagnie et relevés de leurs vu.'ux. Tels étaient les points fondamentaux qui constituaient le code des jésuites. Plus tard des modifications importantes furent introduites dans les règlements de la société, et les jésuites professèrent des doctrines tellement subversives, que les papes et les rois se virent contraints de mettre un frein à leur cupidité, à leur ambition et à leur immoralité.

Pendant que Sa Sainteté organisait la milice sacrée qui devait porter la bannière du despotisme pontifical dans toutes les contrées du inonde , les liabitants de Pérouse se déclaraient en ))leine insur-

Page 1