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rection et chassaient de ieuis murs kts" collecteurs romains ainsi que le légat. Aussitôt Pierre-Louis Farnèsc, en sa qualité de gonfalonier de l'Eglise , marclia sur la ville rebelle à la tète d'une armée de bandits qui ruinèrent la proyince , incendièrent les termes, massacrèrent les cultivateurs, arrachèrent les arbres fruitiers et noyèrent les bsstiaux. Après deux mois de siège, les habitants, privés de vivres et de munitions, déposèrent les armes et se rendirent à discrétion au bâtard du pape. Ce monstre, au lieu d'user de clémence envers les vaincus, fit arrêter tous les notables , ordonna qu'ils fussent décapités, pendus ou brûlés; il fit violer les femmes et les filles par ses soldats, et se réserva les jeunes garçons pour ses débauches. Ensuite , pour prévenir le retour de semblables révolutions, il fit élever une forte esse; comme si des murailles ou des tours pouvaient garantir les tyrans de la haine des peuples, et comme si l'homme déterminé ne savait pas se défaire par le fer ou par le feu de ceux qui asservissent sa patrie. Les plans de fie château fort furent exécutés par Michel-Ange, le dernier de la pléiade des grands artistes qui eût survécu aux Médicis.
Déjà Bramante, Raphaël, San Gallo, avaient été moissonnés par la mort, et Michel-Ange restait seul pour les remplacer et pour illustrer le règne de Paul III; son admirable génie suffit à une tâche si difficile; et, se triplant pour ainsi dire, il créa trois chefs-d'œuvre dans la peinture, dans la statuaire et dans l'architecture. Il fit son sublime tableau du Jugement dernier, la statue de Moïse sur le tom- Ijeau de Jules II , et les dessins de la basilique de Saint-Pierre qu'il modifia sur les anciens plans et qu'il réduisit à la forme d'une croix grecque. A ces
titres à l'admiration de la postérité, Michel-Ange joignit le plus pur désintéressement, et refusa un traitement de six cents écus romains que le pape avait affecté à ses fonctions d'architecte de la cathédrale; il travailla dix-sept années sans émoluments à la construction de la coupole de Saint-Pierre , et il eut la gloire de terminer le plus magnifique monument que les siècles passés nous aient légué.
Quant à Paul III , sur lequel des écrivains catholiques reportent une part de l'admiration des hommes pour ces glorieux travaux , il s'occupait simplement à promulguer des bulles qui autorisaient l'institution des jésuites, malgré la vive opposition de quelques cardinaux, qui regardaient un ordre de religieux organisé d'après de tels principes comme le plus antichrétien de tous les ordres de moines. Le saint-père ne s'inquiéta pas des murmures de ses prélats; il considéra que ces fanatiques pouvaient rendre d'immenses services au saint-siége, et il les protégea de toute la force de son autorité.
En effet, la papauté avait grand besoin d'aide et de secours; l'Angleterre avait entièrement secoué le joug de Rome ; il n'existait presque plus de vestiges du cathohcisme dans toute l'Allemagne; Luther et Mélanchthon accroissaient chafjue jour le nombre des protestants; la Suisse, le Piémont, la Savoie et tous les pays circonvoisins étaient entièrement convertis aux docirines de Zwingle et de son disciple Œcolampade; Calvin, quoique retiré à Genève, inondait la France de ses écrits, appelait à la réforme toutes les provinces méridionales ; et ses doctrines se propageaient avec une rapidité surprenante même au delà des Aljies, jusque dans le cœur de l'Italie.
Paul III lança immédiatement ses cohortes de je-
PAUL III
db?
Concile de Tionle
suites ; il les dissémina dans toutes les n'fçions, il k's envoya dans les deux hémisphères ; aux uns il confia la mission de s'introduire dans les cours, de se faire confesseurs de rois, pour lui révéler ensuite les secrets d'Etat ; aux autres il commanda de prêcher les peuples, de s'emparer de l'enseignement des enfants, afin de corrompre leurs mœurs, et d'en faire de nouveaux séides dévoués à la tliéocratie. Partout les jésuites cherchèrent à augmenter leur milice et multiplièrent d'une façon prodigieuse; mais, quoiqu'ils eussent déjà obtenu assez d'influence sur Charles- Quint pour le décider à convoquer une diète à Ratisbonne et à prendre des mesures énergiques contre les luthériens, ils ne purent arrêter les progrès de h réforme en Allemagne.
Malgré les etTorts de Gaspard Contarini, légat du pape, et des disciples d'Ignace de Loyola qui l'accompagnaient, l'assemblée de Ratisbonne refusa de prendre une détermination contre les luthériens. Furieux de ce désappointement et ne sachant sur qui se venger, les jésuites accusèrent Contarini d'avoir trahi la cause du catholicisme en reculant devant des mesures de vigueur, et ils écrivirent secrètement à Paul pour dénoncer le légat. Lorsque le cardinal fut de retour ù Rome, il subit un interrogatoire sé-
vère, et donna de telles explications, que Sa Sainteté fut obligée de convenir que les jésuites étaient d'infâmes calomniateurs, et que les mesures de vigueur qu'ils proposaient contre l'Allemagne étaient de nature à compromettre l'existence de la papauté au lieu de la sauver. Néanmoins il ne leur adressa personnellement aucun reproche; au contraire, il écrivit à ceux de la société qui étaient restés auprès de Charles-Quint pour surveiller sa conduite, qu'il les aimait davantage, même à cause ce qu'ils avaient écrit sur Gaspard Contarini ; que leurs accusations contre ce prélat étaient autant de preuves nouvelles de leur zèle pour le service de la religion; (ju'il les priait d'user de leur influence sur l'empereur pour qu'il se montrât docile au saint-siégc, et pour lui inspirer l'idée de solliciter du pape la faveur d'une entrevue à Lucques, afin d'aviser aux moyens d'exterminer les hérétiques et de décider de l'opportunité d'une nouvelle croisade contre les Turcs.
Grâce à l'intervention du confesseur de Charles- Quint, les choses se passèrent comme le pape ledésiarit ; les conférences eurent lieu à Lucques, dans l'appartement même de Sa Sainteté, et l'empereur adopta les résolutions qu'il plut à Paul III de lui proposer. Ensuite les deux souverains se séparèrent: le pape re-
tourna iraniëdiatement à Rome, et iloux jours apri's son arrivée, il lit publier dans toutes les villes de l'Etat eccU''siasli(]ue un juhilé avec distriLaition et vonlo d'indulgences ordinaires et extraordinaires pour appeler la protection du ciel sur la personne de l'empereur . et pour obtenir lo succès do ses armes dans la lutte qu'il allait ent;as;er contre les ennemis de la foi cln-étienne. Eu même temps il lança une bulle pour la convocation d'un concile ^^'néra] , et désij;na la ville de Trente comme le lieu des réunions. Sji Sainteté ordonnait dans son décret aux patriarches, aux métropolitains, aux évoques, à tous ceux qui par leur rang ou par leurs dignités avaient voix délibéralive dans les asseniMées œcuméniques, de s'y trouver au 1"' novembre 1542, aliii que l'on pût traiter avec succès de l'union et de la concorde des princes, des* peuples et de l'Eglise, ainsi que des moyens de s'opposer aux entreprises des liérétiques et des inlidèles.
Le souverain pontife savait parfaitement que l'époque de la convocation du concile coïncidait avec celle ([ui était fixée pour la rupture de la paix entre François I" et Gharles-Quint. Les jésuites attachés à la cour de ces princes l'avaient également instruit que le roi de France venait de conclure une alliance avec Gustave Wasa, roi de Suède, et que le daujihin marcherait sur Perpignan pendant que les années françaises envahiraient à la fois le Piémont et la Flandre. D'autre part, Sa Sainteté savait que l'empereur devait envoyer des troupes sur les points menacés: elle espérait 'que les prélats allemands n'oseraient pas sortir de leurs diocèses, soit par crainlc de tomber entre les mains de leurs ennemis, soit p;ir la nécessité de ne pas abandonner leurs Eglises dans des circonstances aussi désastreuses, et que de celte manière la majorité lui serait acquise.
Paul III ne voulut pas proroger l'ouverture des sessions, quelques instances (ju'on lui en fît. A l'époi|ue fixée il envoya à Trente, Pierre-Paul Paris, Jean Moron et Renaud de Poole en qualité de légats, avec mission de sonder adroitement les opinions des ambassadeurs et des prélats qui se présenteraient au concile, sans toutefois leur donner occasion de se prononcer en public. II leui' était enjoint d'adresser des rapports' à Rome sur cet objet, et de ne rien faire autre sans nouvelles instructions. Mais il advint que les Allemands, sur lesquels Sa Sainteté n'avait point compté, se présentèrent en grand nombre et se montrèrent des plus empressés à réclamer l'ouverture du concile. Le pontife, instruit par ses légats qu'il était à craindre que leurs adversaires fassent les plus forts, prit alors une détermination extrême, et renvoya l'ouverture du synode à un temps plus éloigné. Personne ne fut dupe de la tactique du saint-père; et cette mesure, qui montrait que la cour de Rome redoutait une défaite, devint cause qu'un grand nombre de fidèles renoncèrent au catholicisme pour embrasser la religion réformée.
Parmi les papistes qui désertèrent les rangs de l'Eglise romaine, les historiens citent Bernardin Ochin ou Okini, général de capucins, homme d'une vie exemplaire , qui fatigué de prêcher inutilement contre les désordres des couvents et de supplier le pape de prendre une décision sur ce grave sujet.
sans pouvoir obtenir de réponse, abjura le catliolicisme et se retira à Llenève, où il éi)ousa une jeune fille de Lucques. Us citent encore Herman, métropolitain de Cologne, de rillusti'c maison des comtes de Weiden, qui, désespérant du salut de l'EgUse, fit venir le prédicateur protestant Martin Rucer, et l'établit dans la ville de Bonn , dépendante de son diocèse. L'année suivante , ii appela auprès de lui Méianchlhon, Prélorius et i]ael([ues autres célèbres docteurs luthériens pour l'aider ti propager les nouvelles doctrines : mais comme un grand nombre de jésuites s'étaient déjà abattus dans cette province, son projet de réforme éprouva une grande opposition de la part de son clergé et du ciiapitre de Cologne, qui appela au jiape et à l'empereur des ordonnances de l'arcbeYêipie.
Paul adressa une lettre de félicitation aux ecclésiastiques de Cologne , et les exhorta à persévère)- dans la bonne voie et à empêcher que celui ([ui prenait le litre de métropolitain de leur ville n'infectât les habilauls do ses erreurs. « Ne le reconnaissez point, .ijoutait-il, comme votre pasteur, mais comme votre ennemi ; et élevez-vous contre lui comme David s'est élevé contre Goliath. »
Charles-Quint félicita également le chapitre de Cologne de la résistance qu'il opposait aux errements du prélat ; néanmoins il ne donna pas une grande im)iortance à cette affaire, étant lui-même occupé à poursuivre les hostilités avec la France pour la possession du duché de Milan.
Comme ni François I" ni Charles-Quint ne voulaient abandonner leurs ])rétentions siu' cette riche province en faveur l'un de l'autre , le pape espéra qu'il pourrait profiter de leurs discordes et prendre pour son neveu le duché qui était en litige. Il s'en ouvrit d'abord à François I", qui ne parut pas éloigné de lui faire la cession de ses droits , moyennant un bon prix ; ensuite il fit demander à Cliarles-Quint une entrevue à Busseto, pour traiter du duché de Milan. Ces deux souverains eurent ensemble plusieurs conférences ; mais quelques instances que fit le pape pour le décider à se dessaisir de cet État en faveur de son gendre et de sa fille naturelle, l'empereur les repoussa. Il ne voulut pas davantage entendre parler de faire ni paix ni trêve avec François P'', qu'il appelait un misérable couard, sans courage, sans foi, sans loyauté; et quand Sa Sainteté voulut lui représenter quel J)ien résulterait pourla rehgion de leur accord , il répliqua qu'on ne devait rien attendre de bon d'un prince qui faisait impitoyablement exterminer les réformés de ses Etats, pendant qu'il traitait avec les princes luthériens et même avec les Turcs, au grand scandale de la chrétienté.
Paul III hasarda malencontreusement que le roi de France lui adressait les mêmes reproches et l'accusait de fourberie et de cruauté; aussitôt Charles- Quint s'emporta contre le saint-père, il l'accabla d'invectives et lui ordonna de sortir immédiatement de sa présence. A partir de ce jour toutes les négociations furent rompues , l'empereur retourna dans ses Etats, chassales jésuitesde sa cour, signaun traité d'alliance avec Henri YIII, l'ennemi irréconciliable du saint-siége, et lit publier à la diète de Spire un édit en faveur des protestants avec défense d'inquiéter personne
PAUL III
dans l'Ailemagno pour cause de religion. En outre , il rendit une ordonnance portant (jue chacun des deux partis , catholiques ou réformés, jouiraient paisiblement des Liens dont ils étaient eu possession, à la condition ([u'ils les emploieraient à former des écoles pour les enfants et des maisons d'asile pour les pauvres ; déplus, il était spécifié que les juges delà chambre impériale seraient choisis en nombre égal parmi les catholiques et les protestants. Paul III fit protester par son légat contre le décret de Spire, et il écrivit de sa main à Charles-Quint une lettre véhémente, où il lui disait que son édit en faveur des hérétiques causerait la perte de son âme, attendu qu'il n'appartenait qu'à l'Église romaine de porter un jugement sur les matières de foi ; qu'ainsi il s'était rendu coupable d'usurpation sur lu saint-siége , en prenant une décision touchant les biens ecclésiastiques et en rétablissant dans leurs honneurs et dignités des prélats rebelles; enfin il le menaçait d'user de sévérité envers lui et de l'excommunier, s'il persistait à vouloir diriger les affaires ecclésiastiques de l'Allemagne.
Cette missive n'eut aucun résultat satisfaisant; l'empereur se contenta de répondre au député qui la lui avait apportée qu'il ferait connaître ses intentions à Sa Sainteté, dès qu'il en aurait le loisir. Cependant il devenait urgent de prendre une détermination relativement aux hérétiques; le pape voulut presser l'ouverture du concile de Trente qu'il avait déjà prorogé ; et afin de se ménager un parti puissant parmi les prélats qui devaient le composer, il entretint une correspondance active avec les jésuites, qui devaient agir secrètement sur les consciences et gagner des partisans au pape. Malgré tous leurs efforts, il ne se jirésenta au comité de Trente, dans le premier mois, en plus des trois légats romains, que quatre évèques catholiques.
Cette grande tiédeur qui existait dans le clergé démontre plus que toutes les paroles, qu'il n'y avait plus alors de foi réelle , ni de dévouement sincère ; les questions religieuses et morales avaient en effet cessé d'être capitales pour les prêtres; elles n'étaient devenues pour les hommes ambitieux, cupides et corrompus , que de simples moyens d'exploiter la superstition et l'ignorance humaine, que des procédés pour augmenter leur pouvoir, leurs honneurs et leurs revenus , soit comme agents serviles de la cour de Rome, soit comme ministres dévoués des rois catholiques. L'intrigue avait envahi tous les rangs de la hiérarclùe ecclésiastique ; les prélats aussi bien que les simples prêtres changeaient de convictions et de doctrines, selon les circonstances et l'intérêt du moment. Le fanatisme même était éteint dans ces âmes lâches et vénales qui ne faisaient plus de la religion que par diplomatie ou par ambition. Les chefs de diocèses ne songeaient qu'à établir solidement leurs revenus et à assurer l'avenir de leurs bâtards, comme les pontifes en donnaient eux-mêmes l'exenqjle. Du reste, comme personne mieux ([u'un )irêtre n'est en état de savoir à quoi s'en tenir sur la divinité du christianisme , il était conséquent, sinon équitable, qu'ils se servissent de la religion pour se créer une existence heureuse sur la terre , dans l'appréhension de ne point jouir de la béati-
tude et des félicités célestes c[u'ils promettaient aux simples et au.x ignorants dans une autre vie.
Paul III pensait ainsi; et les efforts constants qu'il fit pour élever sa famille en sont autant de preuves irréfragables. Après avoir échoué dans ses jjrojets relativement à l'élévation de Pierre-Louis Farnèse au duché de Milan, il se rejeta sur les États de Parme et de Plaisance, dent il voulut faire un duché pour son fils chéri; préalablement , il chercha à s'assurer le consentement du sacré collège, qui était nécessaire pour aliéner des ])rovinces appartenant à l'Église ; il proposa aux cardinaux, par compensation , d'augmenter les domaines ajiostoliques des ducliés de Camcrino et de Nepi, (|u"il avait au- ))aravant donnés à son fils; et de grever Parme et Plaisance d'un tribut annuel do neuf mille ducats en faveur du trésor de Saint-Pierre. Plusieurs milliers d'écusd'or distribués àses créatures etquelques grasses prébendes données aux cardinaux firent trouver la compensation équitable, et sonbàtard futproclaméduc.
Pierre -Louis Farnèse s'établit immédiatement à Plaisance et lit élever une citadelle qui commandait la ville, suivant la coutume des tyrans, qui entourent leurs résidences de forteresses et de murailles pour tenir les peuples en crainte continuelle, pour les pressurer sans danger et pour se mettre à l'abr de la vengeance des citoyens. Ensuite il s'occupa à désarmer la noblesse et la bourgeoisie; il limita les privilèges des seigneurs et les força à résider dans la capitale, pour pouvoir les surveiller plus facilement ; puis, comme la fortune et la puissance de quelques-uns d'entre eux étaient pour le nouveau duc un sujet de graves appréhensions , il chercha à les ruiner en donnant un eft'et rétroactif aux lois ; il fit fouiller dans leur conduite antérieure, les mit en jugement, et les fit condamner par des magistrats iniques à des amendes considérables, à la confiscation entière de leurs biens, au bannissement, à la prison, et quelquefois à la mort.
Sa Sainteté , satisfaite de la manière de procéder de son bâtard, ne s'occupa pas davantage de cette affaire , et reporta tous ses soins vers le concile ; quatre métropolitains, un cardinal , seize évêques et cinq généraux d'ordres étaient venus renforcer les sept prélats qui attendaient depuis un mois l'ouverture du synode. Comme tous étaient dévoués à la cour de Rome, le pape jugea le moment favorable pour frapper un grand coup, et il lança une bulle qui ordonnait aux prélats présents à Trente de commencer les séances. En conséquence les légats, assistés de vingt-six évèques, de quelques théologiens et de jésuites qui étaient censés représenter l'Église universelle, ouvrirent le concile : le lendemain, ils adressèrent à Rome le compte rendu de la première session, et demandèrent à Sa Sainteté des insiructions sur l'ordre qu'ils devaient observer dans la réception des ambassadeurs, et sur la manière de prendre les suffrages ; s'il fallait opiner par nation, comme au concile de Constance et de ISiile, ou par tête, comme au dernier concile de Latrau , enfin quelles matières devaient être traitées, et dans quel ordre il fallait délibérer. Lorsqu'ils arrivèrent au Vatican, les envoyés des légats trouvèrent le pontife fort occupé de la réception d'un prieur appelé Paul, ijui venait au
nom du roi J'Kiliiojiie lui proposer de se soumeltre à l'Eglise romaine, eu altjurant le schisme de Dioscore, et qui demandait en même temps des apôtres, atin de calécliiser les peuples de ce pays. Le saintpire chargea plusieurs jésuites de cette mission, et il congédia l'ambassadeur éthiopien, après l'avoir chargé de vieux ossements qu'il lui vendit à beaux deniers comptants, pour des reliques de saints et de maityrs. Paul 111 assembla immédiatement le sacre collège et mil en délibération toutes les demandes de ses lègiits; chacun donna son avis, et le secrétaire du consistoire formula ainsi la réponse destinée aux affidés du saint-siége : « Nous décidons que les voix seront recueillies par tète et non par nation, attendu qu'il est plus facile de corrompre des individus pris isolément que réunis en corps ; nous voulons que le concile s'intitule simplement œcuménique, sans ajouter ces mots, « représentant l'Eglise universelle, » qui pourraient enorgueillir les Pères, et surtout faire douter de la suprématie du pontife. Nous décidons encore que toutes les questions à. examiner seront traitées préalablement dans des congrégations particuhères, ensuite dans des congrégations générales, pour, en dernier lieu, être présentées dans les sessions, qui seules seront soumises à la publicité ; et afin d'éviter de rendre les fidèles témoins Je débats scandaleux, dont ne manqueraient pas de s'emparer, ajoutait le saint-père, les ennemis de notre autorité ; nous exigeons qu'en tète de tous les décrets on se serve de celte formule : « Le saint concile œcumé- « nique légitimement assemblé par l'ordre du pape, « sous la conduite du Saint-Esprit, les légats apos- « toliques y présidant, déclare. » Sa Sainteté enjoignait en outre à ses légats de ne mettre en délibération aucune ([uestion relative à son autorité, et de ne prendre aucune décision sans qu'elle l'eût dictée elle-même dans les détails les plus circonstanciés; en compensation, elle laissait aux Pères une latitude entière sur les questions de dogmes, qui l'intéressaient fort peu; en efl'et, Paul III avait l'habitude de dire que si les réformés, anabaptistes , luthériens ou sacramentaires, voulaient le reconnaître comme souverain pontife, il leur accorderait toute liberté de prêcher telles superstitions qu'il leur conviendrait d'enseigner aux hommes.
Dans une seconde lettre adressée aux Pères du concile, le souverain pontife les engageait à tenir une conduite régulière pendant le cours de leurs travaux, à suivre les exercices religieux, du moins ostensiblement, et à se séparer de leurs maîtresses, qui les avaient suivis dans la ville de Trente ; il les autorisait seulement à faire usage de leurs mignons.
Des congrégations préparatoires eurent lieu pour l'examen des questions , et les jésuites décidèrent qu'on traiterait simultanément les matières de foi et de réforme, afin qu'en les confondant les Pères ne pussent rien déterminer ; mais la cour de Rome, qui tremblait au seul mot de réformation, envoya immédiatement de nouvelles instructions aux jésuites pour qu'ils eussent à écarter absolument la question de la réforme, et (|u'ils se bornassent à traiter des doctrines des hérétiques; Paul III les chargeait de faire traîner le concile en longueur, espérant que le temps amènerait quelque événement favorable aux intérêts
du saint-siége. C'est ce qui arriva : la troisième session était à peine close, qu'on apprit la mort de Martin Luther. Ce grand homme avait terminé son illustre vie à Eisleben, sa patrie, et laissait six enfants de sa femme, Gatlierine de Bore, une jeune religieuse (ju'il avait épousée en 1525.
Sa mort donna lieu à des accusations violentes contre les jésuites, et de la part de ceux-ci à d'étranges récits; les protestants prétendirent que les disciples de Loyola avaient empoisonné le réformateur ; les jésuites répandirent le bruit que Martin Luther s'était pendu , que le diable l'avait étranglé ; d'autres proclamèrent qu'il avait rendu ses entrailles comme Arius, en satisfaisant aux lois de la nature, dans un lieu secret. Il se trouva même des prêtres qui affirmèrent que son tombeau ayant été ouvert le lendemain de son enterrement, il en était sorti une odeur infecte de soufre et de bitume, et (ju'on avait trouvé un charbon énorme à la place de son corps. Toutes les circonstances de sa vie, ses doctrines et sa naissance, furent l'objet d'ignobles calomnies de la part des catholiques ; ils publièrent des libelles contre lui, déclarèrent qu'il était né du commerce charnel d'un démon avec sa mère; ils flétrirent sa mémoire, l'accu- ; sant d'avoir vendu à Satan sa part éternelle de para- î dis pour cinquante ans de vie agréable sur la terre , d'avoir nié l'existence de Dieu, celle des anges et des archanges, même l'immortalité de l'âme, et d'avoir composé des hymnes en l'honneur de l'ivrognerie.
Malgré ce déluge de pamphlets calomniateurs . Luther resta l'apôtre des nations du Nord, et son Évangile, qui avait déjà pénétré sur les côtes de la Baltique, se propagea dans les duchés de Lunebourg, de Brunswick, de Mecklembourg, de Poméranie, dans les archevêchés de Magdebourg et de Brème, dans les villes de Hambourg, de Weimar, de Rostock ; il gagna la Livonie et la Prusse, oiî le grand maître de l'ordre teutonique venait d'abjurer le catholicisme ; enfin les doctrines nouvelles envahirent le Holstein, le Danemark, la Suède, la Grande-Bretagne et même la France, malgré les bûchers et les roues qui se dressaient d'un bout du royaume à l'autre pour l'extermination des protestants.
Quoique sous le point de vue dogmatique et philosophique il soit vrai que le luthéranisme ne saurait soutenir un examen approfondi, néanmoins on doit glorifier Martin Luther d'avoir arraché les peuples au joug de la cour de Rome, et d'avoir fait sortir l'humanité de l'engourdissement et de l'obscurantisme où la tenaient plongée des prêtres cupides, débauchés et ignorants ; c'est Luther qui, par son esprit d'investigation et d'analyse, apprit aux hommes à discuter, à juger, à condamner les actes de despotisme de ceux qui jusqu'alors prétendaient n'avoir à rendre compte qu'à Dieu de leurs actions bonnes ou mauvaises; c'est lui seul, par la force de son génie, qui accomplit cette révolution religieuse qui arracha la moitié de l'Europe à la tyrannie des papes. Ainsi donc, Luther mérite d'être glorifié jusque dans les âges les plus reculés pour les grandes choses qu'il fit pendant sa vie, et pour les principes de liberté et d'émancipation qu'il légua à la postérité.
Ses nombreux ouvrages le placent en outre au premier rang parmi les écrivains de l'Allemagne ; et Clay
PAUL III
Horace et Octave Farnèse, les petits-fils du pape
n'hésite pas à dire que le réformateur avait été inspiré du Saint-Esprit pour la correction du langage : su traduction de la Bible est en effet devenue un ouvrage classique qui a pour ainsi dire fixé les règles de la langue allemande.
Malgré son admirable génie et sa logique inflexible, Luther n" avait cependant pas tiré toutes les conséquences du principe qu'il voulait établir , « qu'aucun dogme ne doit être admis comme article de foi sans avoir subi l'examen de la raison, « princii)e qui renverse les traditions sacrées, et qui anéan- . tit le christianisme sous toutes ses formes, en soumettant les paroles attribuées à Dieu lui-même à la critique de l'intelligence humaine.
Dès que la mort de ce formidable adversaire de la papauté fut connue à Trente, les Pères du concile s'occupèrent immédiatement d'une question qu'ils considéraient comme la pierre angulaire du l'Église ; c'était de fixer le nombre des livres canoniques. Ils publièrent à ce sujet deux décrets: le premier indiquait commelivres orthodoxes l'Ancien et le Nouveau Testament, et le second déclarait l'authenticité du texte de laYulgate, malgré les erreurs et les fautes grossières dont il est chargé. Après avoir rendu ces décisions , Paul III leva fièrement la tête et s'arma des foudres du Vatican. D'abord il excommunia rarchevê([uo de Cologne, et releva les sujets du prélat de leur serment de fidélité et d'obéissance ; ensuite il donna ce siège au
comte Adolphe de Schawembourg, que le métropolitain avait pris pour son coadjuteur; mais l'empereur ayant refusé de faire exécuter cette bulle et ayant continué de donner le titre d'archevêque à l'électeur, Paul III se trouva obligé de remettre à un autre temps sa vengeance contre le prélat.
Sa Sainteté était d'autant plus disposée à faire le sacrifice de ses sentiments à Gharles-Quint, qu'elle avait entamé des négociations avec lui afin d'en obtenir des secours sulfisants pour anéantir les protestants. Les conventions qui furent arrêtées entre ces deux tyrans, pour cette guerre impie, portaient que le pape payerait à Sa Mijesté impériale deux cent mille écus d'or, (ju'il fournirait douze mille hommes d'infanterie et cinq cents chevaux, le tout à sa solde ; qu'il lui abandonnerait pour une année la moitié des revenus des Églises d'Espagne; qu'il lui donnerait l'autorisation d'aliéner jusqu'à concurrence de la somme de cinq cent mille écus les biens des monastères de son royaume ; que toutes les troupes de l'Église seraient commandées par Octave Farnèse, mais que celui-ci n'agirait que d'après les ordres de l'empereur ou du duc d'Albe, son lieutenant, et (jue le cardinal .\le.\andre , frère d'Octave, resterait en Espagne comme otage, sous le titre de légat, aux frais du saint-siége. Ces conditions ayant été acceptées par Us deux parties, Paul III publia une bulle pour faire connaître à toute la chrétienté le pacte abomi-
nable par lequel un eiiiporeuretun pape s'engageaient à mettre des villes et des provinces entières à leu et à s;ing 1 Cliarles-Quinl ne resta pas au-dessous du pontife dans son nianil'este ; il mil au ban de l'empire Jean- Frédéric, électeur de Saxe, et Philippe, landgrave de Hessc ; il les déclara perturbateurs du repos des nations, rebelles aux lois, ravisseurs des biens de l'Eglise, spoliateurs infâmes ; il les accusa de s'être couverts du manteau de la religion, et d'avoir ariiché des sentiments de ])atriotisme alin de séduire l'Allemagne, et d'arracher ses sujets à l'obéissance qu'ils devaient au souverain ; immédiatement après, il lit marcher ses troupes contre eux. Eort heureusement les ]irinccs de la ligue de Sraalkalde, qui étaient toujours en garde contre une trahison, volèrent au secours de l'électeur de Saxe et disputèrent l'entrée de ses Etats aux troupes confédérées.
Paul III voulut profiter de ce conOil pour transférer le concile de Trente dans une ville de sa dépendance ; mais Gharles-Quiut, qui désirait se réserver les moyens de traiter avec les Allemands s'il était vaincu, s'opposa à ce projet et fit signifier à la cour de Home qu'il prétendait laisser toute liberté aux discussions religieuses ; qu'il avait entrepris la guerre contre les protestants seulement pour les ramener à l'obéissance, et non pour leur imposer ses croyances. Le pape répondit à l'ambassadeur de Cliarlcs-Quint «ju'il ne comprenait rien à ses récriminations tardives, ijue leur traité spécifiait que Sa Majesté s'engageait à le seconder dans une guerre d'extermination contre les luthériens, et que d'ailleurs la publication d'un jubilé et le prélèvement des dîmes fait à son profit dans toutes les Espagnes témoignaient de son adhésion à la croisade qu'ils exécutaient de concert contre les Allemands ; qu'en conséquence il était maître de prendre les mesures qui lui sembleraient propres à accélérer l'extinction du schisme, et qu'il peisistait dans sa résolution de transférer le concile à Lucques.
Cette obstination du souverain pontife exaspéia l'empereur à tel point, qu'il envoya sur l'heure une estafette à Trente portant l'ordre <à ses ambassadeurs de jeter le cardinal de Sainte-Croix dans l'Adige, s'il obéissait à la cour de Rome, et s'il osait dissoudre le synode : la menace produisit son effet, les sessions continuèrent, et les Pères demeurèrent à Trente. Alors Paul III se retourna d'un autre côté; et sous prétexte que l'empereur refusait de partager avec lui les sommes considérables qu'il avait retirées des villes qui s'étaient rendues, il rappela ses troupes d'Allemagne; de plus il organisa une conspiration contre les Doria de Gênes, qui tenaient pour Charles- Quint; et sans contredit ceux-ci eussent été chassés de leur résidence, si Jean-Louis de Fiesque, qui était à la tête du complot, ne se fût noyé dans le port au moment où la lutte allait s'engager. Enfin, comme le pape n'osait pas rompre le concile, il accéléra les délibérations, et fit publier jour par jour les décisions prises par les Pères, afin que les protestants, dans l'appréhension de la clôture des travaux, ne fussent pas tentés de venir à l'assemblée.
Charles-Quint avait bien compris le but de la politique du saint-père, et comme il ne pouvait en prévenir les résultats, étant retenu encore pour longtemps en Allemagne, il se décida à frapper un coup
qui irait droit au cœur de son ennemi; c'était de faire poignarder Pierre-Louis Farnèse, le liàtard de Sa Sainteté.
Quatre jeunes seigneurs de Plaisance, le comte Pallavicini, Landi, Anguissola et Gonfalonieri, entrèrent dans le projet du prince; ils formèrent une conspiration dont Ferdinand de Gonzague, gouverneur de Milan, dirigeait les mouvements ; et à un jour fixé, trente-sept conjurés s'introduisirent, avec des armes cachées sous leurs vêtements, dans la citadelle de Plaisance, comme pour faire leur cour au duc ; après s'être emparés des principaux passages du palais, Jean Anguissola entra dans la chambre de Pierre-Louis et le poignarda, avant que celui-ci, qui était rongé de maladies honteuses et hors d'état de se défendre, pût appeler à son secours; ensuite les conjurés tirèrent deux coups de canon pour avertir Gonzague, qui était à une petite distance de la ville avec un corps d'armée, qu'il pouvait entrer dans Plaisance. Les Espagnols désarmèrent immédiatement les troupes papales, et prirent possession de la jn'ovince au nom de l'empereur.
Dès (jue la nouvelle de cette révolution parvint à Rome, le ]ionlife en c^jrouva une sorte de vertige qui lui arracha d'affreuses imprécations ; il blasphéma le nom de Dieu, outragea la mère du Sauveur, les apôtres et tous les saints et saintes du paradis ; il murmura des menaces effroyables, et voulut se liguer avec les esprits infernaux pour conjurer la mort de l'empereur. Pendant plusieurs nuits il resta enfermé dans son laboratoire, prononçant des exorcismes, étudiant le cours des astres, consultant ses astrologues et ses magiciens; et comme ses conjurations n'avançaient pas sa vengeance, il envoya un cartel de défi à Charles-Quint, l'appelant en champ clos et lui offrant le combat à outrance. Sa Majesté impériale ayant refusé la singulière proposition du pape, celuici traita avec le sultan Soliman pour qu'il vînt faire une descente sur les côtes de Naples. En même temps il fit répandre le bruit que la peste était à Trente; ce qui détermina les Pères, qui ouvraient la huitième session, à transférer le concile à Bologne.
Quelque bien ourdies (|ue fussent ces machinations, deux événements inattendus, la mort de Henri VIH etcelle de François P', viurent encore les faire échouer. De plus, la victoire de Muhlberg, remportée par les impériaux sur les princes de la ligue de Smalkalde, venait de rendre Charles-Quint plus puissant que jamais; l'électeur de Saxe était tombé en son pouvoir, et ses États avaient été donnés à Maurice de Saxe, de la branche albertine. Or, l'empereur, qui n'ignolail rien des intrigues de la cour de Rome, prit naturellement sa revanche, et souleva une violente opposition en Allemagne contre le saint-siége; il décida même les électeurs à écrire au pontife c[u'ils se porteraient à de graves extrémités s'il ne réinstallait immédiatement le concile à Trente, et il fit appuyer leurs réclamations par son ambassadeur Mendoza.
Paul III se rejeta sur le respect qu'il disait avoir pour les décisions des Pères, et dans sa réponse aux princes allemands, il s'excusa sur l'obligation où il était de ne gêner en rien les délibérations du concile; il prétendit que les prélats avaient pris d'eux-mêmes la résolution de continuer leurs séances à Bologne.
PAUL III
.[u'il ne pouvait eu conséquence les l'aire revenir à Trente, mais qu'il était loisil)le aux évèqucs luthériens de venir à Bologne ou d'y envoyer leurs procureurs pour s'entendre avec les Pères. Quant aux mesures qu'on menaçait de prendre contre le sainl-siége, il se contentait de leur dire que le trône du vicaire de Jésus-Christ était l'ondé sur un roc inébranlable.
Cette obstination du pape à maintenir le synode dans la ville de Bologne, et son refus de l'aire droit aux réclamations des Etats et de l'empereur, eurent pour résultat d'exaspérer les protestants et de déterminer Charles-Quint à se déclarer en quoique sorte chef de l'Eglise, cl à publier un décret qui l'ut nommé l'Intérim. Cet édit, au lieu d'apaiser les troubles, rendit les querelles religieuses plus violentes qu'auparavant, le prince ayant prescrit à tous ses sujets de l'une et de l'autre communion des règles de conduite, qui devaient être observées juscju'à ce que l'i-iglise en corps se fût expliquée sur les points de controverse entre les réformés et les catholiques. L'Intérim déplut à tous les partis; on le compara, pour la témérité, à l'Ecthèse d'Héraclius, et pour l'impiété, au Type de Constant. Les Luthériens se plaignirent hautement de ce qu'on leur imposait des dogmes qu'ils avaient condamnés comme sacrilèges, et des cérémonies qu'ils avaient rejetées comme superstitieuses, telles que les rites observés dans la célébration de la messe, dans le baptême, et dans les sacrements du mariage et de l'extrème-onction. Les catholiques le blâmèrent également et crièrent à la persécution; mais le pape, qui avait compris que l'Intérim ruinerait le parti de l'empereur, en le rendant également odieux aux luthériens et aux orthodoxes, se garda de faire de l'opposition, et se maintint dans la neutralité.
D'abord les magistrats réussirent à faire approuver le décret impérial par des bourgeois timides ; et les ministres luthériens se trouvèrent obligés d'abandonner leurs troupeaux et de se condamner à un exil volontaire. Ce moment de crise ne fut pas de longue durée, bientôt le peuple reprit le dessus, toute l'Allemagne se souleva et réclama l'abolition de l'Intérim. Charles-Quint voulut résister à ce débordement général, et chercha à faire appi'ouver son décret par la cour de Rome et par les Pères qui avaient fait scission avec les pi-élats réunis à Bologne et étaient restés dans la ville de Trente ; mais ceux-ci ne firent aucune concession, et le saint-père refusa également de sanctionner les édits du prince.
Sa Sainteté se contenta d'envoyer des jésuites en Allemagne, avec pouvoir de dispenser les fidèles de l'observation des préceptes contestés par les Luthériens, de leur permettre l'usage des viandes aux jours déjeune, la communion sous les deux espèces, tout enfin, excepté le mariage des prêtres et la légitime possession des biens enlevés au clergé. Malgré ces concessions, le papisme était tellement en exécration dans les provinces allemandes, qu'aucun protestant ne voulut consentir à se ranger sous la bannière des jésuites. Le saint-père prit alors le parti d'accélérer les travaux de l'assemblée de Bologne; mais cette fois encore l'empereur contraria ses projets; et en dépit des efforts des jésuites Laynez, Salmeron et Lejay, les délibérations ne purent être continuées.
Paul voulut essayer d'un coup d'Etat : il lança une bulle qui déclarait le concile dissous, et ordonnait aux Pères de Bologne, comme à ceux qui étaiint restés à Trente, de se rendre à Rome pour mettre lin au schisme, et pour décider en conseil sur les matières qui divisaient la chrétienté. Charles-Quint s'opposa à ce que les prélats de Trente obéissent au souverain pontife, et les choses restèrent dans la même situation.
Peu de temps après, l'empereur entama des négociations avec Paul III, et proposa de faire exécuter la dernière bulle dans ses Etats, sous la condition que Sa Sainteté donnerait son approbation à l'Intérim, et ne convoquerait les Pères de Trente à Rome que comme de sinqjlcs prélats. Cette offre fut rejetée, ainsi que Charles-Quint s'y attendait ; mais les négociations avaient traîné en longueur, et il avait atteint son but, qui était de gagner du temps. Sa Majesté catboUque savait que la mort du pape était imminente par suite des ulcères aft'reux qui le rongeaient, et qui déjà avaient forcé ses chirurgiens à faire lomber sous le scalpel les organes de la virilité. Cependant le moribond n'avait rien perdu de la prodigieuse activité de son esprit; et quoiqu'il sentît la vie lui échapper peu à peu, il ne cessait de s'occuper de magie, et de consulter les astrologues, les magiciens, les nécromants et tous les devins de l'Italie sur ses destinées et sur celles de sa famille. Octave Farnèse, le second des fils de Pierre-Louis, était surtout l'objet de sa sollicitude; et depuis la mort de son bâtard il avait reporté sur lui toutes ses affections et toutes ses espérances. 11 le proclama d'abord duc de Parme, et lui confia le commandement des troupes pontificales, pour le mettre en état de se défendre contre Ferdinand Gonzague, qui, non content de la possession de Plaisance, avait investi les forteresses de San- Dominico, de Val di Taro et de Caslel-Guclfo, et se * préparait en outre à attaquer Parme.
Bientôt le pape reconnut l'incapacité absolue de son petit-fils ; et craignant qu'il ne laissât les impériaux s'emparer de son duché, il se hâta de le rattacher au domaine de l'Église, et d'envoyer Camille Ursini, généralissime de ses armées, pour se mettre à la tête des troupes, et pour remplacer Octave Farnèse, que Sa Sainteté rappelait à Rome. Toutefois, en lui transmettant ses ordres, le souverain pontife s'engageait à rétablir Octave dans le duché de Gamérino, dès qu'il aurait conclu un traité de paix, soit avec l'Espagne, soit avec la France. Mais le jeune Farnèse, irrité de se voir dépouillé tout à la fois du duché de Parme par son a'ieul et des Etats de Plaisance par son beau-père, résolut de se venger; et deux jours après être sorti de Parme au moment où il supposait que Camille Orsini n'était plus sur ses gardes, il rebroussa chemin et vint tomber sur les avant-postes, qu'il voulait enlever pour se réinstaller dans la ville. Cette tentative ayant échoué, il entra en négociations avec Ferdinand Gonzague , et prit l'engagement d'abandonner ses droits sur Plaisance, et de se reconn;Htre vassal de l'empereur, s'il l'aidait à reconquérir Parme sur le saint-siége. La nouvelle de la défection d'Octave Farnèse causa à Sa Sainteté un tel saisissement, qu'elle tomba plusieurs fois en faiblesse dans la journée.
L'. légat Gaspard Contarini
Paul comprit que sa dernière heure était venue ; et cependant, par un sentiment d'orgueil et d'ambition, il voulut encore triompher de Cbarles-Quint, et il signa un bref pour réinstaller dans le duché de Parme celui-là roème rpù était la cause de sa mort, sous la condition rpi'il aliandonnerait le parti de l'empereur. Du reste, CL'tteliuUen'eutpasd'exécution; l'évê- ((ue de Pola, à qui elle avait été confiée, la garda jusqu'à la mort du pontife, qui arriva le 10 novembre 1549.
Ciaconius affirme que si Paul III eût vécu quelques mois encore, il aurait excommunié l'empereur, et se serait déclaré ouvertement en faveur de la France, afin de tirer vengeance de l'assassinat de son bâtard Pierre-Louis Farnèse. Ces dispositions du pape étaient vraisemblablement connues de Charles-Quint, car lorsqu'il reçut les dépèches qui lui annonçaient la mort du pape, il s'écria : « Enfin, il y a à Rome un
Français de moins ; « et présentant les lettres de son ambassadeur au prince Philippe, il ajouta : <■' Prenez connaissance de ces nouvelles, et soyez assuré que si les Farnèse font ouvrir le corps du pape, ils trouveront trois fleurs de lis gravées sur son cœur. »
Plusieurs auteurs ecclésiastiques ont fait l'éloge de ce pontife ; et Henri de Sponde, dans sa continuation des Annales du cardinal Baronius, après avoir exalté les vertus de ce chef de l'Eglise, termine son panégyrique par les paroles suivantes : « Il faut convenir que le saint-père eut pour sa famille une affection étrange qui lui fit commettre beaucoup de crimes; mais il s'en repentit à sa dernière heure, en répétant les paroles du Psalmiste : « Si les miens n'avaient « pas dominé sur moi, je serais sans tache ; » et Dieu lui a pardonné. » Singulière manière d'expliquer les faits et d'interpréter l'histoire!
JULE6 III
lutrigues pour l'élection du pape. — Exaltation de Jules III. — Commencement de son pontificat. — Ses amours infimes avec Bertuccino, le gardeur de singes. — 11 crée son mignon cardinal. — Édit de l'empereur contre les protestants. — Négociations avec la France. — Bulles du saint-père relativement au concile de Trente. — Progrès des jésuites. — Poursuite contre les hérétiques en Italie. — Affaire de Parme et de Plaisance. — Concile de Trente. — Trêve entre la France et le samt-siége. — Jlort du neveu du pape. — Le concile est suspendu. — Sa Sainteté négocie la paix entre l'empereur et le roi de France. — Révolution en Angleterre en faveur de l'Église romaine. — Les jésuites sont poursuivis en France. — Jules 111 envoie un nonce en Angleterre. — Mort du pontife.
Les cérémonies des funérailles de Paul III étaient terminées depuis près de vingt jours, lorsque les cardiuau.\ entrèrent en conclave ; préalablement ils confièrent la garde de Rome à Horace Farnèse, qui commandait quatre mille hommes d'infanterie, et celle du Vatican au comte de Pitigliano, qui avait sous ses ordres cinq cents Italiens à cheval, et une troupe de Suisses attacliée ordinairement au service du palais pontifical. Dès le premier jour, il se forma trois factions dans le sacré coUége, celle des inipériauz, celle des Français, et celle de la famille Farnè.se, dont Alexandre était le chef.
Naturellement chaque cardinal mit tout en a'uvre pour faire réussir son parti ; et après quelques scrutins de ballottage, on reconnut que les deux factions française et espagnole avaient des chances égales de succès. Quoique Alexandre Farnèse eût moins Je voi.v que ses compétiteurs, son concours devait faire pencher la balance, et on chercha à le gagner. Eu homme habile, le cardinal réunit ses partisans et agita avec eux la question de savoir s'il devait s'allier avec Charles-Quint ou traiter avec les Français. Cette fois encore les opinions se partagèrent; les uns repoussaient toute alliance avec rempercur, ils rappelaient ses trahisons, ses fourberies, et l'assassinat récent de Pierre-Louis Farnèse, et concluaient
qu'il était préférable de se déclarer pour les Français ; ils ajoutaient qu'avec l'aide d'un pape qui leur devrait la tiare, ils obtiendraient des secours en liommes et en argent, qui mettraient la famille Farnèse en état de recouvrer les villes de Plaisance et de Parme, dont Octave se trouvait dépouillé. Les autres objectaient qu'il était dangereux de traiter ouvertement avec les Français, et de s"attn-er la colère de l'empereur, qui pourrait aisément perdre les Farnèse; qu'il fallait juger de l'avenir par le passé ; que si François l"', uni avec Paul III, n'avait pu résister aux forces de l'empire, il n'était point probable ([uc sou fils diit obtenir plus de succès à une époque oit tous les princes d'Italie étaient ligués contre les Français; que d'ailleurs, par ses derniers traités, Charles-Quint se trouvait lié avec Octave, et qu'il ne manquerait pas de le soutenir actuellement qu'il n'avait plus à redouter l'ambition d'un pape de leur maison. Ces dernières raisons déterminèrent le cardinal .Alexandre Farnèse à appuyer la nomination de Polus, cardinal du sang royal d'Angleterre, homme de mérite, qui était présenté par la faction imi)ériale. Malheureusement Carail'a fit manquer l'élection en accusant le candidat de luthéranisme; cette accusation fit une impression telle sur les membres du sacré collège, que tous lui retirèrent leurs voix. Salviati
HISTOIRE DKS PAPES
fut t-tnili'iiuMil ii'pousso à cause de la sèvéï-ilo de ses niivm-s ; enlin la faction Farnèse présenta son candidat, ([ui était imdes mignons du pape défunt, le cardinal del Monte. L'incapacité et les habitudes infâmes de ce prélat étaient de sûrs garants qu'il n'entreprendrait aucune réforme ; la majorité des voix lui fut acquise, le Saint-Esprit ratitia d'un coup d'aile le clioix des cardinaux , et il fut immédiatement proclamé souverain pontife et Père des lidèles sous le nom de Jules III. Le cardinal de Monte était né à Rome même, dans le quartier del Perionc, d'une pauvre famille originaire de Monte Sausavino en Toscane, dépendance du diocèse dWrezzo. C'était, selon l'expression de Bayle, un véritable soldat de fortune ecclésiasticjuc qui s'était élevé de degrés en degrés jusqu'à la présidence du concile de Trente. D'abord il avait été métropolitain de Sipoute. auditeur de la chambre apostolique, deux fois gouverneur de Rome, et ensuite cardinal. Gomme il était doué d'une très-belle ligure, ajoute l'historien, il est facile de présumer ce qui lui avait valu, à la cour de Rome, tant de bénéfices et de si hautes dignités.
Du reste, sou langage et ses manières étaient en harmonie avec le cynisme de ses mœurs. Dans le conclave même, il pratiquait l'acte de sodomie avec les jeunes pages attachés à son service, et loin d'en faire un mystère, il affectait de se laisser surprendre en flagrant délit par ses collègues. Rayle nous a conservé une correspondance entre Sa Sainteté et une courtisane de Rome, dont Jules III partageait les faveurs avec le cardinal Cresccnce, et dont ils élevaient les enfants à frais communs. Ces lettres renferment des récits de débauches tellement révoltantes, qu'il est impossible de les traduire en aucune langue; nous dirons seulement que le souverain pontife et le cardinal entraient par moitié dans les dépenses de la famille de leur maîtresse, parce qu'ils se regardaient comme pères des enfants à des titres égaux, et que par scrupule de conscience ils rejetaient la paternité sur l'un ou sur l'autre, lorsqu'ils assouvissaient leurs exécrables désirs de luxure sur leurs propres enfants !
Aussitôt qu'il eut été consacré, Jules III s'acquitta de l'engagement qu'il avait pris avec Alexandre Farnèse : il rendit la ville de Parme à Octave, et paya vingt mille écus d'or à Camille Orsini pour l'indemniser du commandement de la pro\ince. Il eut soin également, pour se mettre à couvert de la colère de Charles-Quint, qui pouvait lui savoir mauvais gré de disposer de cette ville sans son consentement, de lui donner satisfaction d'un autre côté ; et il s'engagea par un serment solennel, prononcé en consistoire public, en présence des ambassadeurs de toutes les cours d'Europe, ù continuer le concile de Trente.
Sa Majesté catholique, satisfaite de cette concession, envoya Luis d'Avila à la cour de Rome pour féliciter le nouveau pontife sur son exaltation, et pour lui demander la bulle de réouverture du synode. Jules III répondit aux compliments par de grandes protestations de dévouement et d'allection pour la personne de l'empereur; mais relativement à la convocation du concile de Trente, il ne fit que des promesses évasives,»et objecta qu'il ne pouvait pas la pulilier avant d'avoir obtenu l'assentiment de la cour
de Fi'ance et des principaux Eiats d'Italie. «D'ail- r leurs, ajoula-t-il en riant, nous sommes assis sur le '■ trône de l'Apôtre depuis quelques jours à peine, et vous ne trouverez ]ias mauvais que nous songions aux fêtes et aux ]ilaisirs avant de nous livrer tout entier aux affaires. »
En sortant de celte réception, les ambassadeurs de Sa ^lajesté catholique, Louis d'Avila et Mendoza, écrivirent à l'enqmreur que le système politique à suivre avec la cour de Rome était celui de l'intimidation, attendu qu'il était présumable qu'un pareil pape ferait toutes les concessions imaginables pour qu'on ne troublât pas ses joies et ses débauches. En effet, pendant le cours de son règne, Jules III songea plus à jouir du pontificat qu'à l'exercer. «A la cour de Sa Sainteté, dit un grave historien, les jours et les nuits étaient employés à des festins et à des saturnales; souvent même il arrivait que le pape, après s'être enivré avec ses cardinaux et des filles d'amour, se dépouillait de tous vêtements, obligeait ses convives, hommes et femmes, à l'imiter ; puis s'allublant d'une camisole qui lui descendait à peine jusqu'au-dessous de la poitrine, il se mettait à la tête de cette étrange farandole, et parcourait les jardins du Vatican en chantant et en dansant. Lorscjue le saint-père était fatigué, il rentrait au palais pour continuer l'orgie. «Eh bien, disait-il à ses cardinaux, « que croyez-vous que ferait le peuple, si de jour, « avec des cierges à la main, nous allions en pro- « cession dans cet accoutrement, jusqu'au Champ de •' Flore, en chantant des gaudrioles au lieu de can- " ti([ues'? — Il nous jetterait des pieri'es, répliqua uu " cardinal. — Donc, reprit le pape, si nous ne som- " mes par lapidés comme nous le méritons,' c'est à « nos habits que nous le devons ! » Rien ne peut donner une idée exacte des impuretés qui se commettaient à la cour de Jules III, ajoute l'écrivain ; Sa Sainteté était presf[ue toujours [ilongée dans l'ivresse, et passait les nuits en orgies avec des courtisanes, avec des adolescents et avec ses cardinaux. »
Ce fut à la suite d'un de ces festins, qui duraient depuis six heures de la veillée jusqu'au lendemain matin, qu'il ]irit fantaisie au pape d'élever à la dignité de cardinal un enfant de seize ans, apjielé Innocent, qui remplissait auprès de sa personne, lorsqu'il était archevêque de Bologne, le double emploi de mignon et de gardeur de singes. Jules lui portait une telle affection, que non content de l'avoir fait adopter par Baudoin del Monte, son frère, il l'avait installé dans son palais épiscopal, où il lui laissait tout pouvoir absolu, ne voulant pas même que ses maîtres l'astreignissent au plus léger travail, dans la crainte d'altérer sa santé. Quelques historiens affirment que ce mignon, qu'ils appellent Bertuccino ou le petit singe, était un enfant naturel du ])(ql(^
Depuis l'exaltation de Jules III, le jeune Innocent continuait à habiter Bologne ; il refusait obstinément de venir à Rome, si on ne lui donnait le chapeau de cardinal; et malgré le vif désir du pontife d'avoir son favori auprès de lui, Jules n'avait pas encore osé proposer sa promotion, afin de ne pas soiviever une opposition trop violente dans le sacré collège avant que son autorité fiît bien affermie.
Enfin, un matin, au sortir d'une orgie, soit que Sa
JULES III
Sainteté se crût en état d'imposer ses volontés, soit qu'il lui fût devenu impossible de rester plus longtemps éloignée de Bertuccino , soit encore que cette nuit-là elle eût bu plus que de coutume, elle résolut de faire son Ganymède cardinal, et elle convoqua en consistoire les membres du sacré collège. Al heure de la séance, Jules III , la tète encore avinée, les jambes mal affermies, entra au milieu de l'assemblée et prit place sur la chaire pontificale; puis il commença un discours étrange, où il exaltait complaisamraenl les allures lascives et les talents extraordinaires de son mignon en débauches, ajoutant que les astrologues avaient annoncé à cet enfant de grandes richesses et de hautes dignités ; et que c'était sans doute pour accomplir l'oracle, que le destin avait permis que lui-même jiarvint au trône de saint Pierre ; il termina sa harangue en demandant pour son favori le chapeau de cardinal et un évêché.
Une vive opposition se manifesta aussitôt parmi les membres du consistoire ; Caratïa représenta en termes énergiques qu'une semblable promotion déshonorerait la pourpre, que ce serait une honte poiu' les cardinaux d'admettre dans leurs rangs un misérable gardeur de singes , auquel Sa Sainteté ne reconnaissait elle-même d'autre mérite que celui d'être expert en vilenies et en impuretés ; que le pape pouvait à son gré le combler de richesses, lui donner des palais, des domaines, des abbayes, des villes, des provinces ; mais qu'on devait s'abstenir de profaner la dignité de prince de l'Eglise , attendu que dans l'état de troubles où se trouvait la chrétienté , les protestants ne manqueraient pas de se prévaloir d'un tel scandale pour combattre la papauté; enfin, ajoutat-il en se tournant vers Jules III, « j'en appelle au pontife lui-même, qu'il soit juge dans sa propre cause; son mignon par ses vices et par son ignorance n'est-il pas indigne du cardinalat? »
A cette apostrophe, le saint-père ne put contenir sa rage, et s'écria : « Par la vulve de la Vierge ! je le jure, mon mignon sera cardinal 1 Qu'avez-vous à lui reprocher pour refuser son admission dans votre collège ? Ses vices ! mais n'êtes-vous pas tous rongés de maladies honteuses et plongés dans toutes sortes d'abominations ? Que celui d'entre vous qui ne s'est pas prostitué charnellement au moins une fois dans sa vie lui jette la première pierre!... Ah! vous gardez le silence ; vous convenez donc que tous ensemble nous sommes la honte de l'humanité? A commencer par moi : quelles grandes vertus, quel prodigieux savoir avez-vous rencontrés en moi pour me faire pape ? Ne suis-je pas un prêtre exécrable? Ne suis-je pas raille fois plus infâme que mon mignon le gardeur de singes, que j'ai corrompu ? Eh bien donc! puisqu'il vaut mieux que moi, souverain Père des fidèles par vos soins; comment osez-vous refuser d'en faire un cardinal et un évêque? »
Ces raisons parurent si concluantes au sacré collège que toute opposition cessa; la promotion du Ganymède passa à l'unanimité; et le jour même. Sa Sainteté lui envoya à Bologne le chapeau, avec un brevet de douze mille écus de revenus sur le trésor apostolique. Innocent se mit immédiatement en route pour Rome , où son arrivée donna lieu à des réjouissances publiques qui durèrent plusieurs jours.
Dès ce moment le jeune cardinal ne quitta plus le Vatican; tantôt passant ses journées dans les appartements secrets de Sa Sainteté , étendu sur de moelleux coussins, et contempl;;nt les gentillesses d'un singe favori, pendant ([ue des courtisanes brûlaient de suaves parfums et lui versaient des li(iueurs enivrantes ; tantôt remplissant les fonctions de chef de l'Eglise, qui lui avaient été abandonnées avec le titre de premier ministre et de dispensateur des grâces, des bénéfices et des préiiendes.
Dans les premiers mois de son pontificat, Jules III se tint absolument éloigné des affaires, et ne songea qu'à ses plaisirs. La table était, au rapport de Jean Crespin, une de ses plus chères occupations, et le choix de ses mets unealfaire très-importante. « La chair de porc et de paon étaient celles que Sa Sainteté préférait, dit l'historien , à cause de leur vertu aphrodisiaque ; mais comme elle en faisait abus, les médecins défendirent au maître d'hôtel d'en servir sur la table. Or, il arriva qu'un vendredi , Jules III ne trouvant pas ses plats favoris, fit appeler l'évè- (|ue de Riiuini, son majordome, et lui commanda de lui faire porter sur l'heure un paon rôti, accompagnant cet ordre de menaces terribles et jurant par la vulve de la Vierge et par la verge de Christ, se blaspiièmes habituels, qu'il le ferait pendre s'il n'obéissait à l'instant même. »
Le cardinal Innocent, qui as.sistait à cette scène, voulut l'apaiser, et lui représenta que si peu de chose ne méritait pas un si grand courroux. « Oui-dà! beau pignon, repartit le pape, puisque Dieu s'est mis en colère pour une pomme, moi, qui suis son vicaire, ne puis-je donc jurer à mon aise pour un paon, qui vaut davantage? »
Charles-Quint vit bien à la tournure des alfcdres qu'il n'aurait rien à redouter de la politique de Rome sous le règne d'un pape adonné à l'ivrognerie et à la débauche. Aussi changea-t-il la marche qu'il avait suivie jusque-là pour asservir l'Allemagne; et au lieu de favoriser le protestantisme, comme il avait fait précédemment, il révoqua l'Intérim, et publia un nouvel édit qui portait des peines rigoureuses contre ceux de ses sujets qui professeraient une religion autre que le catholicisme romain ; ensuite il établit dans les villes importantes des tribunaux semblables à ceux de l'Inquisition, et qui avaient pour mission de poursuivre à outrance les sectateurs de Luther. Puis, il sollicita le pape par ses lettres et par son ambassadeur Mendoza, pour qu'il voulût bien rétablir le concile à Trente, ou tout au moins pour qu'il lui convînt de faire à ce sujet une réponse catégorique qui fixât toutes les incertitudes.
Cette demande de l'empereur étant faite avec toutes les apparences de la bonne foi , Jules III se vit contraint d'y répondre favorablement, et de permettre la reprise des séances dans la ville de Trente. D'ailleurs, la cour de Rome commençait à ne plus avoir une aussi grande frayeur des Pères du concile et même de l'empereur, (|ui avait en effet beaucoup perdu de son influence ; d'une part, les ecclésiastiques des deu.x- communions étaient fatigués de la tyrannie de Charles-Quint et paraissaient à la veille de se révolter; d'autre part, son fils, son frère, ainsi que son neveu, ([ui tous aspiraient à l'empire, mena-
tes
HISTOIRE DES IWPES
(,-a.icnt do lui donner une telle besogne, ijuc de longtemps il n"t'tait pas probable qu'il eût le loisir de s'iniiuiscer dans les affaires de ses voisins.
En outre de toutes ces raisons, il entrait dans les habitudes du pape de s'abandonner au cours des évéuenients et de chercher h sortir d'un embarras sjins s'inquiéter de l'avenir. Il se détermina donc à publier une bulle de convocation du concile dans la ville de Trente, accordant une absolution entière à tous les iR'rétiques qui se convertiraient, à l'exception toutefois de ceux d'Espagne et de Portugal, Sa Sainteté n'ayant pas voulu, par déférence pour Charlos-Quint. empiéter sur les droits et attributions des tribunaux inquisiteurs. Pierre de Tolède l'ut député à la cour de Madrid pour porter la bulle du saintpère, et l'abbé Rosette fut envoyé au roi de France pour le même sujet. Ce dernier légat était en outre chargé de remercier Henri II de l'appui qu'il lui avait prêté lors de son élection, et de lui donner des ex]dications sur la politi((ue qu'il était oldigé d'adopter, au mépris de ses engagements avec la France. Le décret de Sa Sainteté l'ut mal reçu en Allemagne; les luthériens ronouveièrent leurs anciennes prétentions de ne vouloir se soumettre qu'à une assemblée libre, que le pape ne présiderait ni en personne ni par ses légats, et sous la condition qu'il serait soumis au jugement des Pères , comme euxmêmes offraient de s'y soumettre. En France il n'eut pas un meilleur succès ; les parlements se prononcèrent contre la bulle de convocation, et le roi, à leur instigation, rappela ceux de ses cardinaux et de ses prélats qui se trouvaient hors du royaume, afin de former un concile national qui aurait mission de choisir un patriarche pour présider aux affaires ecclésiasti([ues de ses Etats. Provisoirement il envoya à Rome le célèbre Jacques Amyot, abbé de Bellozane, avec ordre de protester hautement, en présence des ambassadeurs de toutes les cours d'Europe, contre tout ce qui serait décidé dans le concile de Trente. Cette détermination vigoureuse avait été prise par Henri II, en d^pit des efforts des jésuites, qui commençaient à jouir d'une grande influence auprès de la reine Catherine de Médicis, et qui cherchaient déjà à ouvrir des collèges de leur ordre.
A l'exemple de son prédécesseur, Jules III montra une grande sollicitude pour les jésuites, et confirma leur institut par une bulle conçue en ces termes : « Considérant les grands avantages qu'Ignace de Loyola et ses compagnons procurent au saint-siége, par leurs prédications, par leur grande habileté dans les affaires et par leur dévouement aux intérêts de notre cour, nous confirmons leur institut, et déclarons que tous ceux qui voudront entrer dans la société de Jésus devront faire serment de combattre sous l'étendard du Christ, et d'obéir sans hésitation aux ordres du souverain pontife, son vicaire dans ce monde, le représentant de Dieu.
« Quoi((ue l'Evangile et la foi enseignent que tous les fidèles doivent une obéissance absolue au chef de l'Église, cependant, pour rendre le dévouement des nouveaux sociétaires plus parfait , nous avons jugé qu'ils devaient faire un serment particulier au pape, et s'engager à n'avoir d'autre volonté cjue la sienne, à exccuter ses ordres, quels qu'ils puissent être, en-
fin à être toujours prêts à se rendre aux extrémités du monde pour terrasser ses ennemis. >>
La société témoigna sa reconnaissance au souverain pontife de la protection qu'il lui accordait, en cherchant à faire triompher le catholicisme dans toutes les contrées où elle s'était établie, et en dénonçant à la cour de Rome tous ceux ipii lui paraissaieul suspects d'hérésie. C'est ainsi (jue Sa Sainteté eut connaissance qu'un grand nombre de théologiens, de curés, de vicaires et de moines mendiants de différentes provinces de l'Italie se montraiont favorables aux idées de réforme.
Aussitôt Jules III expédia aux évêi(ucsde ces contrées l'ordre d'interdiie l'administration des sacrements et la prédication de la ])arole de Dieu, à tous ceux qui ne professeraient pas sur la religion des principes orthodoxes en rapport avec ceux de la cour de Rome. Il adressa en même temps un bref à Francesco Donato, doge de Venise, et au sénat, pour leur commander de prêter assistance aux évêques et aux inquisiteurs chargés d'anéantir les partisans des idées nouvelles. En conséquence de cet ordre, le conseil des Dix, entièrement composé de fanatiques, résolut de surveiller les inquisiteurs, et leur adjoignit même des juges laïques pour examiner les accusations et pour prononcer les condamnations. Comme l'intervention de l'autorité séculière, au lieu d'activer les poursuites contre les hérétiques, apportait souvent des entraves dans l'exécution des sentences prononcées contre eux, les jésuites soUicitèrent de la cour de Rome une bulle portant défense aux la'i([ues de gêner la liberté ecclésiastique, de troubler la juridiction spirituelle, et de s'immiscer dans la connaissance des procès concernant les hérésies. Cette démarche maladroite irrita les Vénitiens, et une rupture éclata entre la Sérénissime République et le saint-siége.
Jules III, toujours occupé de ses plaisirs, n'intervenait dans les affaires politiques que par des actes irréfléchis; ainsi, à l'égard d'Octave Farnèse, qui sollicitait depuis longtemps auprès de la cour d'Espagne la restitution de Plaisance, sans pouvoir I'oIjtenir, il eut l'imprudence de refuser de prendre sa défense contre l'ambitieux Charles-Quint. Ce fut en vain que le prince dépossédé fit représenter par son ambassadeur Antonio Venturi, que non-seulement l'empereur, au mépris de ses conventions, conservait Plaisance et l'avait fortifiée pour la mettre à l'abri de toute attaque, mais encore qu'il concentrait des troupes pour s'emparer de Parme; ce fut en vain qu'il fit valoir qu'il y allait de l'honneur et de la dignité du saint-père de ne point permettre la spoliation d'un de ses feudataires ; Jules refusa obstinément de se ranger du parti d'Octave Farnèse ; il répondit à l'envoyé du duc que son trésor était vide, que ses fêtes absorbaient tous ses revenus, qu'il était dans une pénurie complète et par conséquent hors d'état d'entamer la guerre; qu'il l'engageait à prendre la détermination qu'il jugerait la plus convenable à ses intérêts ; quant à lui, que ses vœux l'accompagneraient dans cette entreprise, mais qu'il ne pouvait rien faire de plus ; que cependant si les circonstances devenaient plus favorables, il n'oublierait pas le petit-fils de Paul III.
JULES III
Le pape Jules III
Uoinme cette réponse était loin de satisfaire aux exigences de la position, et qu'il devenait urgent pour le duc de se metlre en défense, le cardinal Farnèse demanda une audience secrète au pape, et supplia Sa Sainteté de pei mettre qu'Octave se plaçât sous la protection de princes assez puissanis pour résister à son beau-père ; ce à quoi Jules accéda.
Fort de l'assentiment du pontife. Octave signa immédiatement avec Henri II un traité d'alliance offensive et défensive qui excita la colère de l'empereur. Sa Majesté oatiioliqae lit même sit^nilicr à la cour de Rome qu'on eût à prononcer la nullité de ce traité, si on ne voulait rompre avec elle. Jules, toujours lâche et pusillanime, se hâta de publier un bref qui portail défense au duc de Parme d'intro-
duire des troupes étrangères dans un fief qui relevait de l'Église, sous peine d'être déclaré rebelle et de voir ses biens confisqués. Le prince lit répondre au saint-père qu'il n'était plus en son pouvoir d'obéir, attendu (ju'il s'était placé sous la dépendance de la Fi'ance, avec l'autorisation du saint-siéi,'e, et (|ue di-jà une garnison étrangère se trouvait dans la place. Alors le pape éclata en reproches .sanglants contre les Farnèse; il les accusa de vouloir sa ruine; de chercher à lui créer des embarras; et pour les punir, il décréta la confiscation des (iefs de cette famille, et chassa de Rome les cardinaux frères ou cousins d'Octave. Il lit expédier en même temps à son légal do. France un ordre de quitter la cour de Henri II, si le roi refusait de rappeler la garnison française qui s'était
vlaMie à l'arme, et s il ne lui livrait pieils et poiny;* liés le duc vassal ilu saint -siège, qui avait à répondre devant le s;icré collège de sa rébellion et de sa félonie. Ces demandes ayant été rejetées, les hostilités commencèrent entre la France et Rome. L'empereur, qui ne voulait pas rompre ouvertement avec Henri II dans un moment où le plus léger conllit pouvait lui laire perdre l'Allemagne, parut rester étranger à cette guerre; néanmoins le marquis de Marignan, un de ses généraux, sous prétexte de prendre le parti du saint-siége contre les Farnèse, s'emjwra, au nom de Cliarles-Quiuf, de Moutechio €t de Custel-Nuovo.
Le pape, reJmitant de se voir enlever ainsi les places de la Roniagne occupées par les Farnèse, et craignant (pi'il ne prit fantaisie à l'empereur de les garder, lit proposera Hiéronyme Orsini, mèredesFarnèse, aux cardinaux Alexandre et Ranuce, qui s'étaient retirés à Urbin, ainsi qu'à Horace qui commandait les troupes d'Octave, et à Carpi qui tenait encoie la légation de \'iterbe. dé rendre au saint-siége toutes les villes et places fortes qu'ils avaient dans la Gampanie, afin de les mettre à l'abri des attaques des impériaux, sous la condition qu'il les rendrait à leurs légitimes propriétaires dès que la guerre serait terminée.
Ces mesures, consenties de part et d'autre, arrêtèrent en effet la marche du marquis de Marignan, qui, n'ayant plus de prétexte pour guerroyer dans les Etats de l'Eglise, et n'osant pas combattre ouvertement le pape, se rabattit sur Parme, dont il lit traîner le siège en longueur, pour attendre qu'il surgit un événement favorable
Sa Sainteté comprit enfin que cette guerre contre la France n'était profitable en réalité qu'à l'empereur, et qu'elle ruinerait les finances de la cour de Rome, si elle se prolongeait plus longtemps; en conséquence elle assembla les cardinaux eu consistoire, et leur fit part de ses intentions relativement à la cessation des hostilités. Ceux-ci en écrivirent immédiatement à Alexandre Farnèse, et au cardinal de Tournon, l'ambassadeur français, qui tous deux accoururent à Rome pour conférer avec Jules HI. Ils représentèrent au pape que rien ne leur était plus agréable que d'entrer en accommodement avec lui, que les intérêts du saint-siége s'en trouveraient également bien, attendu que Sa Sainteté rattacherait à son parti les peuples du Parmesan et du Bolonais, qui avaient lait scission à cause de son alliance avec les impériaux". « Considérez, ajoutaient-ils, les désastres que Clément VII a attirés sur Rome, et voyez s'ils n'ont pas eu {jour cause sa politùjue tortueuse et ses alliances avec l'empereur ; considérez que cette même persistance à soutenir Charles-Quint contre Henri VIII a entraîné pour le saint-siége la perte irréparable de l'Angleterre. Quel serait donc votre désespoir si un motif semblable allait enlever la France à votre juridiction? Déjà le roi Henri II a défendu à ses sujets de porter de l'argent à Rome; déjà il a publié une ordonnance pour la convocation d'un concile national qui doit nommer un patriarche français; déjà les doctrines de Calvin, malgré l'adresse des jésuites, menacent d'envahir le royaume et de remplacer le catholicisme. Ainsi, très- saint Père, hàtez-vous, car les moments sont précieux.... »
Jules, suivant son habitude, chercha à conjurer le danger qui lui paraissait le plus unniinent ; il répondit au cardinal de Tournon qu'il était prêt à accepter la paix avec la France, et qu'il le chargeait de la négocier à telles conditions qu'il jugerait convenable, sauf l'honneur du saint-siége. En outre, il confia la légation de France au cardinal 'N'erallo, qu'il savait être agréable à Henri II, pour obtenir de ce prince l'autorisation de persécuter les protestants, de les faire juger, condamner etbri^der, et la permission de former quelques collèges de jésuites à Paris.
Les disciples d'Ignace de Loyola ne produisaient pas en effet une grande sensation dans la c.ipitale de la France; et en dépit des efforts de Guilhunue Duprat, évêque de Clermont, leur protecteur; en dépit de leur hypocrisie et de leur feinte humilité, ils n'avaient pas encore pu vaincre les répugnances du peui)le parisien, et ils végétaient dans l'obscurité, vivant d'extorsions, d'aumônes et de legs pieux, et u'ayaat pour abii ([u'unc maison délabrée.
Quoique n'exerçant en apparence aucune influence sur les esprits, les jésuites en réalité étaient des auxiliaires précieux p )ur le saint-siége par l'espionnage et par la prépondérance qu'ils avaient su prendre sur les hommes faibles qui leur confiaient, à titre de confesseurs, la direction de leur conscience, et de celle de leurs femmes ou de leurs enfants. Et ce pouvoir occulte qu'ils exerçaient se faisait sentir nonseulement à Paris, mais encore dans toutes les contrées où se trouvaient des jésuites. Aussi Sa Sainteté comptant sur leur habileté accoutumée pour faire triompher le parti de la cour de Rome, fit-elle rouvrir les séances du concile de Trente, sous la présidence de Marcel Crescention, cardinal-légat, assisté de deux adjoints, Sébastien Pighini, métropolitain de Siponte, et Louis Lipoman, évêque de Vérone, sans s'inquiéter de l'appel fait aux prélats luthériens d'Allemagne par Charles-Quint, qui, ayant à cœur de se venger du pape, avait exigé que les protestants fussent représentés à l'assemblée.
Les jésuites s'élevèrent contre cette demande de l'empereur; et lorsqu'elle eut été transmise officiellement aux légats du saint-siége, ceux-ci protestèrent avec énergie et soulevèrent une foule de difficultés qui rendaient impossible, suivant eux, l'admission des ministres confessionistes dans le concile, surtout pour ceux de Maurice de Saxe; ils ne consentirent à recevoir que les luthériens purs. Cette concession ne laissa pas que d'alarmer le pape, qui redoutait les conséquences d'un débat entre les protestants et ses théologiens; et il fit signifier à ses légats qu'ils ne devaient autoriser aucune conférence publique, ni aucun débat sur les matières religieuses, avec les sectateurs de Luther.
Il y eut alors de violentes disputes entre les catholiques et les protestants; et ces derniers, qui se trouvaient protégés par les ambassadeurs espagnols, dont le but était de susciter des embarras à la cour de Rome, pour l'obliger à se séparer de la France, finirent par l'emporter sur le jiape, et obtinrent que les confessionistes seraient adiijis à présenter les articles de leur croyance au secrétaire du concile en congrégation générale. Les expressions dont ils se servirent dans leur libelle en parlant des papistes et du culte
JULES III
de l'Église romaine, étaient tellement irrévérencieuses, cpi'elles causèrent le plus t;rand scanilale parmi les Pères catholiques.
Pendant que les théologiens des dilléreutcs communions donnaient au monde le spectacle de leurs ridicules querelles, l'empereur guerroyait toujours avec son gendre; et comme il était à craindre ijue le duclié de Parme ne finît par être enlevé au saint-siége, Jules III se décida à terminer les négociations avec la France. Il arrêta avec l'ambassadeur de Henri II que le duc Octave rendrait ses États au saint-siége, et qu'en échange il lui donnerait la principauté de Camerino et d'autres domaines; il s'engagea en outre à mettre dans Parme une garnison qui serait composée par moitié de Français et d'Italiens; et il prit l'engagement solennel de garder cette ville contre l'empereur, et de ne jamais le favoriser daus les différends (ju'il pourrait avoir avec la France. Mais le duc Octave ayant remontré à Henri II ((ue cet arrangement ruinait sa maison, le roi donna ordre au cardinal de Tournon de se rendre à Rome pour modifier les termes du traité et pour demander qu'Octave fût maintenu dans Parme, et que le duché fût placé sous la protection de la France. Le cardinal parvint sans peine à faire comprendre à Jules que celte dernière mesure était la seule qui convînt aux intérêts du saint-siége, attendu qu'elle lui permettrait d'avoir toujours en Italie un ennemi puissant à opposer à l'ambition de Gharles-Quint.
En conséquence, on arrêta les articles suivants : 1" Pendant deux années le pape conservera la neutralité entre la France et l'empire, et n'assistera ni l'un ni l'autre parti d'hommes, d'argent ou de toute autre manière. 2° La ville de Castro sera remise à Horace Farnèse, sous la condition que les deux cardinaux Alexandre et Ranuce, ses frères, se rendront caution de sa conduite envers le saint-siége. 3° Le pontife rappellera auprès de lui son neveu Jean-Baptiste del Monte et les troupes qui sont encore au service de l'empereur. 4° Sa Sainteté signifiera à Charles-Quint qu'il ait à délibérer immédiatement sur les conditions de cette trêve, et qu'il ait à évacuer le territoire de Parme et de la ]\Iirandole.
Malgré les avantages réels qui résuit tient pour le saint-siége" de ces arrangements, ils faillirent n'être point ratiliés, par suite de l'obstination du neveu du pape, qui non-seulement refusait de traiter avec la France, mais encore qui menaçait de se déclarer contre l'Eglise en faveur de Charles-Quint, si on persistait à vouloir rappeler les troupes qui assiégaient la Mirandole sous ses ordres. Fort heureusement il fut tué dans une sortie, et sa mort leva le dernier obstacle à la ratification du traité entre la France et Piome. Jules III expédia aussitôt à ses généraux Abjxandre Yitelli et à Camille Oisini l'ordre de ramener leurs troupes à Rome. Le siège de la Mirandole fut levé immédiatement; et cette courageuse cité, qui avait supporté pendant deux années toutes les rigueurs d'un siège, put onlin être ravitaillée. Hippolyte d'Esté, cardinal de Fenare, prit le commandement de la place, et avec l'aide des troupes françaises il fit replier sur Plaisance un corps de trois mille Allemands qui avaient été envoyés par le maïquis de Marignan pour essayer de reprendre
les positions aliandonnées par les assiégeants. L'empereur témoigna un vif mécontentement de tout ce qui s'était passé, et fit menacer la cour de Home de sa colère si elle ne s'empressait de rompre avec la France; on ne tint aucun coin])te de ses remontrances. Déjà sa puissance commençait à décroître; ses fourberies étaient usées, sa politique machiavélii|ue ne faisait plus de dupes, et tous, princes, rois et ])euples, avaient un égal mépris pour sa personne. D'ailleurs Charles- Quint se trouvait sur les bras une guerre avec les princes allemands, guerre qu'il avait eu 1 imprudence d'entamer, et dont les résultats ne pouvaient ipie lui être funestes.
Aussitôt qu'avaient éclaté les hostilités, les princes Maurice de Saxe et Albert de Brandebourg s'étaient empressés d'en instruire les Pères du concile de Trente, pour qu'ils abandonnassent les discussions oiseuses et vinssent renforcer leurs rangs; et en même temps ils avaient publié un manifeste contre l'empereur, ([u'ils àccus;uenl avec juste raison d'avoir violé les constitutions de l'Allemagne, et d'avoir attenté à son indépendance. Le roi de France profita habilement des circonstances et se déclara le défenseur des libertés germaniques, quoique au même instant il cherchât à démontrer au pape que les luthériens n'avaient été jusque-là entre les mains de Gharles-Quint que des instruments pour abaisser la puissance pontificale.
Une ligue puissante s'organisa spontanément dans toute la Germanie pour la défense de la religion, et une armée de protestants se dirigea vers la ville de Trente. Alors les prélats espagnols, napolitains et siciliens, qui redoutaient d'être faits prisonniers comme sujets de l'empereur s'ils tombaient au pouvoir de ses ennemis, s'enfuirent précipitamment du concile. Les évêques italiens suivirent bientôt leur exemple et s'embarquèrent sur l'Adige pour se rendre à Vérone. Enfin, lorsqu'il ne resta plus que les nonces et quelc[ues jésuites, Jules III publia la suspension du concile. Sa Sainteté pouvait d'autant mieux prendre cette mesure, que Gharles-Quint ne se trouvait plus en état de lui causer le moindre préjudice, étant luimême attaqué de tous les côtés par les Français et par les Allemands. Enfin, après plusieurs mois de luttes acharnées, l'empereur fut vaincu à Inspruck et obligé d'acheter la paix.
Par le traité de Passau, Sa Majesté rendit la liberté à Jean-Frédéric, électeur de Saxe, ainsi ipi'au landgrave de Hesse, beau-père de l'électeur Maurice ; il accorda le libre exercice du culte prescrit par la confession d'Augsbourg et le rappel des ministres protestants exilés en vertu de l'Intérim. En outre, il consentit, sur les représentations des électeurs, à remettre l'administration de l'Allemagne entre les mains de son frère Ferdinand, qui fut proclamé roi des Romains. Déjà le prince possédait en toute souveraineté le royaume de Hongrie, qu'il avait même augmenté des États de la reine Isabelle et de son jeune fils le roi de Transylvanie, par suite de l'abandon forcé que lui en avaient fait les maîtres légitimes. Cette spoliation avait été accomplie au profit du frère de Gharles-Quint par révê(pie Georges de Martinuzzi, qui reçut en récompense le litre de viceroi et le chapeau de cardinal.
Charles-Quint vaincu par les protestents à Inspruck
Dans la suite, par un de ces retours de fortune si fréquents à la cour des princes, le prélat devint suspect au nouveau monarque, et sa mort fut résolue. Un certain marquis de Gastaldo, confident de Ferdinand, fut chargé de l'exécution du crime. Un jour donc que le cardinal se rendait à une maison de plaisance qu'il possédait àWinitz, Gastaldo lui demanda la permission de l'accompagner, ne se faisant aucun scrupule de devenir l'hôte de sa victime. Toutes les
mesures avaient été prises afin qu'en cas d'échec une troupe de soldats espagnols vînt prêter mam forte au marquis; le lendemain matin, le secrétaire de Gastaldo se fit introduire dans l'appartement de Martinuzzi sous prétexte de lui remettre des dépêches, et pendant que le cardinal se penchait sur la table pour les signer, il le frappa d'un coup de poignard dans la poitrine. Le prélat se sentant blessé, cria au secours et se jeta sur l'assassin pour le terrasser; mais
JULES III
.Michel Servet brûlé viT à Genève par ordre de Calvin
au bruit de la lutte, Castaldo entra le sabre à la main, et d'un seul coup il lui fendit le crâne. Comme il se tenait encore debout, quatre soldats déchargèrent à bout portant leur arquebuse, et retendirent raide mort. Le cadavre demeura soixante-di.\ jours sur le planclierde rappartcment, les Espagnols refusant contaminent de lui faire rendre les honneurs de la sépulture; enfin le comte Sforce Pallavicini, qui commandait la province, permit aux Hongrois d'enterrer le malheureux Martinuzzi.
Lidépendamment de son désir de se débarrasser d'un homme qu'il redoutait, le roi des Romains avait espéré que la mort du cardinal le rendrait maître de trésors considérables; il éprouva une grande déception; car les assassins ne trouvèrent qu'une somme
très-faible qu'ils se partagèrent, et Ferdinand n'eut pour sa part qu'une oreille, que le barbare Gastalda lui envoya comme gage de son dévouement.
Dès que la nouvelle de ce meurtre fut parvenue à Rome, Sa Sainteté entra dans une grande colère, et cita le monarque à son tribunal pour avoir à se justifier d'un assassinat commis sur un prince de l'Eglise. En yain ses ambassadears et ceux de Gliarles-Quinl intervinrent pour faire révoquer cet arrêt, le pape déclara qu'il voulait faire justice d'un souverain assez téméraire pour s'.;ittaquer à ses cardinaux; et sur le refus de Ferdinand de se rendre à Rome, ii fulmina une excommunication majeure contre lui et ses complices, et ordonna que la sentence serait afticliéê dans tous les États de l'Europe.
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Cet aclo di' liirueur est lo si-ul i(u'on |iuisse citer ilans tout lo coins du roj^ne de Jules III, et encore doit-on su|)poser qu'il ne lit qu'obéir à rini]nilsion du sacré collège, (jui avait à venger la mort d'un de ses membres; car moins d'un mois après la publication de cette bulle, il céda aux menaces des Espagnols, et consentit à rapporter son décret d'excommunication. Les ambassadeurs de Gliarles- Quint surent même tenter si liabiletuent la cupidité du pape par la promesse de sommes considérables, cju'ils le décidèrent à se proposer comme médiateur entre l'Espagne et la France. Prospor de 8ainte-Groix un <lcs grands dignitaires delà cour de Rome, fut envoyé a '.près de Henri II pour aviser aux moyens do rétablir la concorde entre les deux souverains. Le roi de France ne voulut entendie à aucun accominodeniont a.ec l'empereur, seulement il consentit à renoncer à ses projets d'invasion dans le royaume de Naples, et à faire retirer la Hotte de Soliman, son allié, qui croisait sur les côtes, sous la condition que les impériaux quitteraient le territoire de Sienne, dont les habitants étaient en guerre avec l'empereur, et que 1 indépendance de cette florissante cité serait reconnue par le prince. Cette concession n'ayant satisfait aucune des parties belligérantes, les hostilités recommencèrent en Italie; mais bientôt l'empereur se vit contraint de quitter la Toscane avec son armée pour voler au secours de Naples, que les Turcs tenaient étroitement bloquée ; en partant, il remit au saintsiége ses pleins pouvoirs, et autorisa Jules III à offrir la paix aux Siennois, sous la condition qu'ils reconnaîtraient le cardinal Fabien, neveu du pape, pour leur chef, et qu'ils recevraient une garnison «■Irangère. Ces propositions furent encore rejetées par les citoyens, qui ne voulaient pas plus de la domination du pape que de celle de l'empereur; et la République de Sienne continua à guerroyer pour recouvrer son indépendance.
Pendant que les peuples de l'It-ilie s'agitaient pour se soustraire à la tyrannie des évoques de Rome, les théologiens calvinistes de Genève, ces ennemis imp'acables du papisme, ces censeurs furibonds des abus et des cruautés des catholiques, devenaient i\ leur tour persécuteurs, et faisaient dresser sur la grande ])lace de leur ville le bûcher qui devait consumer Michel Servet, condamné comme impie , hérétique et athée 1
Cet homme célèbre était originaire de Villanova en Aragon. Dès l'âge de seize ans il était venu en France pour étudier le droi; à l'université de Toulouse ; après avoir terminé ses études il avait parcouru l'Italie et s'était mis en relation avec les sociniens; ensuite il avait visité la Suisse et l'Allemagne. A Bàle, il avait eu des conférences publiques avec Œcolampade; à Strasbourg, il avait discuté avec Capiton Bucer sur les dogmes de la Trinité et de la consubstantialité; il leur avait démontré que les réformateurs n'accompliraient pas entièrement l'œuvre d'émancipation, parce qu'ils redoutaient de porter la hache et le marteau sur le vieil édifice de la superstition et d'en abattre jusf[u'à la dernière pierre. Ses adversaires furent scandalisés de la hardiesse de ses vues; et Bucer, qui passait pour le moins violent d'en're les luthériens, dit un jour, à la suite d'une
conférence qu'il avait eue avec le jeune Michel Servet : .- Cet impie est plus fort que nois tous ; si nous ne le mettons |)as on pièces, et si nous ne lui arrachons les entrailles, il nous dévorera. »
Peu de temps après, Servet publia sur la Trinité des dialogues dont la singularité souleva contre l'auteur tous les ]H-otestauls. EllVayé des dangers qu'il courait en .\Uemagne, JMichel Servet se léfiigia en France, renon(;a à la carrière du liarreau et étudia la médecine. Il ne fut guère plus heureux dans cette nouvelle profession, car ayant émis sur la circulation du sang des idées nouvelles qui étaient en opposition avec celles de la faculté, on t:ria à l'hérésie, on le força à quitter Paris, et à abandonner ses travaux sur une découverte qui ]dus tard fut déclarée l'une des plus belles con(|uètes de l'humanité dans le domaine de la science. Alors il se retira dans le Dau- ]ihiné, et entra chez les frères Frellon en qualité de correcteur d'imprimerie. Chargé de surveiller une réimpression de la Bible, le proie y ajouta une préface et des notes que Calvin appela impies et impertinentes. Michel répondit aux attaques du réformateur, et entra en correspondance avec lui sur dilïérentes questions de dogmatique; bientôt leurs disputes s'envenimèrent au point que leurs lettres ne contenaient ])lus (jue de grossières invectives ; dès lors ils furent ennemis irréconciliables. Servet, voulant humilier son rival, lui adressa un manuscrit où il relevait un grand nombre d'erreurs qu'il avait commises dans r « Institution chrétienne», le meilleur de ses ouvrages; ce qui rendit Calvin si furieux, qu'il écrivit à Favel et à Yiret, deux de ses disciples, que si jamais cet hérétique lui tombait entre les mains, il emploierait tout son crédit pour lui faire perdre la vie.
Michel fit ensuite paraître son fameux traité « De Chrislianismi restitutione, » dont on n'a plus aujourd'hui que deux exemplaires. Malgré le soin que l'auteur avait pris de se couvrir du voile de l'anonyme, Calvin le devina à l'ironie avec laquelle il parlait de sa personne et de ses éci'its. A partir de ce moment la perte de Michel Servet fut résolue par le réformateur; et pour arriver à son but, il n'hésita pas à jouer le rôle de délateur; il fît parvenir à l'archevêque de Lyon quelques feuillets du traité de Servet. Le cardinal de Tournon, qui occupait le siège de cette ville, dirigea aussitôt des poursuites pour découvfir l'atelier d'où était, sorti le livre ; mais ses recherches ayant été infructueuses, l'auteur allait échapper au danger qui le menaçait, lorsque Calvin envoya de Genève les originaux de quelques lettres qui lui avaient été adressées par Michel et qui avaient été imprimées dans le traité. Servet fut aussitôt arrêté, et renfermé dans les prisons de Vienne en attendant le jour de son jugement. Ses amis trouvèrent heureusement le moyeu de le faire évader et le cichèrent dans les environs de la ville. Comme il était à craindre qu'on ne finît par découvrir sa retraite, Michel Servet se décida à quitter la France, et se rendit à Genève, pour gagner ensuite l'Italie.
Calvin ne lui en laissa pas le temps; dès qu'il eut appris que son ennemi était venu se réfugier dans une ville où il était tout-puissant, il le fit arrêter; et comme il ne voulait pas se trouver soumis aux lois
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du pays, qui ordonnaient (|ue dans dos causes semblables l'accusé et l'accusateur paitaLîoasscnl le raême cachot, il céda le principal rôle à un de ses iloraestiques nommé I.afontaiue, et se réserva de discuter sur les questions tliéologiques.
Servet ne parut pas s'inquiéter des menées de son adversaire ; et lorsqu'on vint lui annoncer que le vicebailli de N'ienne avait demandé sdu extradition, il se jeta aux )iieds de ses juges, les suppliant de le retenir à Genève. Ces infâmes magistrats parurent accéder à sa demande, et en même temps ils chargèrent Calvin d'extraire des ouvrages de l'accusé les propositions t[u'il trouverait condamnables. On remit ensuite à Servet le mémoire rédigé par le réformateur, pour (pi'il eût à y répondre.
Au lieu de faire ce qui lui était ordonné, le courageux Michel se contenta d'écrire des notes marginales, dont quelques-unes étaient des épithètes injurieuses; et il déclara qu'il ne consentirait à discuter avec Calvin que devant le Conseil des deux cents. Les juges ne tenant aucun compte de cette réclamalion, achevèrent l'mstruction du procès , et en envoyèrent des copies à Zurich, à Berne, à Bâle et à Schaffhouse, pour avoir l'avis des ministres protestants de ces dillerentes villes, tous disciples de Calvin. Michel Servet fut déclaré cou]iable par chacun d'eux; toutefois personne ne se prononc^a pour appliquer à l'accusé la peine de mort. Et cependant, honte sur Calvin! le 26 octobre 1553, le tribunal, cédant à ses pressantes sollicitations, s'assembla pour la, dernière fois, et condamna l'accusé à être brûlé vif.
Lorsque cette sentence lui fut annoncée, Servet demanda à voir le réformateur, et il eut avec lui un entretien de deux heures. On dit qu'il chercha à réveiller quelque sentiment d'équité dans le cœur de "son implacable ennemi; qu'il lui représenta que sa mort serait une tache ineil'açable dont il ne pourrait jamais se laver; on dit qu'il chercha à lui faire comprendre que l'intérêt même de sa doctrine exigeait qu'il se rattachât tous les hommes qui luttaient contre le papisme. Rien ne put changer la détermination de Calvin : le lendemain, Michel Servet, l'antitrinitaire, fut exécuté dans un endroit appelé Champey, à peu de distance de la porte méridionale de Genève!
Plus tard le réformateur entreprit de justifier son crime juridique, en publiant un ouvrage où il établit qu'on a le droit de faire périr les hérétiques ;'ce livre parut précisément dans le moment où les protestants ne cessaient d'élever de justes plaintes contre les traitements barljares auxquels ils étaient exposés dans les pays catholiques. La cour de Rome s'empara des arguments de son redoutable adversaire pour justifier ses sanglantes proscriptions, les tortures et les supplices qu'elle mlligeait aux hérétiques; et sous ce point de vue, la condamnation de Servet fut pour elle un incident heureux.
En Angleterre, un autre événement bien plus important venait de s'accomplir : le jeune Edouard VI, fils de Henri VIII, était murt, et la princesse Marie, sa sœur, fille de Catherine d'Aragon, lui avait succédé. Cette reine, catholique fougueuse, ne fut pas plutôt sur le trône, qu'el.e rappela les jésuites dans la Grande-Bretagne, abolit le luthéranisme, quiavaitété déclaré la religion de l'Etat par sou i'rèie Edouaid VI,
et commença des persécutions contre les protestants. Ensuite elle députa auprès de Sa Sainteté, Jean- François Commandon, jeune ])oéte italien qui était fi)rt avant dans ses bonn- s grâces, pour remettre à Jules 111 une lettre confidentielle, et pour le prévenir que, avec l'aide de Dieu, elle espérait rejjlaeer bientùl r.Vngleterre sous l'obédience de la cour de Rome. Elle lui faisait part en outre de son jirojet de réunir les couronnes d'Espagne et d'Angleteire, en épousant le fils de Charles- Quint.
Le pape, comprenant que ce mariage allait placer la Grande-Bretagne sous la dépendance de la maison d'Autriche, en conçut de vives in([uiétudes, et prit immédiatement des mesures pour en empêcher la conclusion. Il fit partir pour r,\ngleterro, avec le titre de légat, le cardinal Polus, Espagnol de nation, ennemi personnel de l'empereur. Ce prélat se mit en route avec d'autant plus d'espérance de réussir dans son importante mission, qu'il avait été autiefois le confesseur de Marie, et ([u'il savait ([ue la reine lui avait conservé toute sa confiance. Mais Charles-Quint, qui prévoyait les entraves que la cour de Rome cherchait à apporter dans ses projets, se tenait sur ses gardes; il ne se fit donc pas faute d'airèter le cardinal Polus à son passage en .\llemagne. et de le retenir prisonnier contre le droit des geus, sans s'inquiéter du sauf conduit qu'il avait obtenu de son ambassadeur. La seule grâce qu'il accorda au prélat, par égard pour son caractère diplomatique, ce fut de le faire conduire à sa cour, où on le garda à vue jusqu'à ce que le mariage de Philippe et de Marie eût été célébré. -Hors Sa ALijcsié lui rendit la liberté, le combla d'honneurs, et lui permit de continuer sa rjuto pour l'Angleterre'.
Polus fut accueilli à Londres avec une grande distinction. Le chancelier du royaume vint le recevoir à son débar((uement avec une suite brillante de seigneurs, et le conduisit jusqu'au palais où l'attendaient le roi et la reine, debout sur le seuil de la porte pour lui l'aire plus d'honneur. Quelques jours après so:i arrivée, le cardinal-légat fut introduit au Parlement par le grand maître de la maison de la reine, par quatre chevaliers de l'ordre de la Jarretièie, et par un nombre égal d'évèques. Les deux chambres réunies prirent entre ses mains l'engageme.it de révoquer tjules les lois faites contre l'autorité du saiut-siége; et à son tour il prononça l'absolution du si bis ne, que toute l'assemblée reçut à genoux, Philippe et Marie donnant l'exemple. Ensuite on envoya une pompeuse ambassade à la cour de Rome, pour annoncer au pontife la réconciliation de r.Vngleterre avec l'Église, et pour lui demander son approbation à la renonciation que Charles-Quint avait laite de la royauté do Sicile en faveur de son fils Philippe d'Espagne.
Jules III ratifia la cession; néanmoins il n'accorda l'investiture du royaume qu'à la condition i[ue le nouveau roi produirait dans l'année son privilège en faveur do son droit; qu'il ferait le serment d'hommage à l'Église,- et qu'il reconnaîtrait en termes exprès que les Etats de Naples, et tcut le pays situé en déjà du phare, jusqu'aux frontièies de l'Etat ecclésiastiijue, à l'exception de la ville de Bénévent et d^' SoU territoire, lui étaient octroyés ainsi qu'à ses hé-
ritiers et successeurs, par la seule faveur et par lu libéralité du siège apostolique, sans toutefois portei pr.'judice aux droits de la princesse Jeanne, reim d'Espagne et des Deux-Siciles.
Les jésuites, qui avaient si heureusement travaillé à la conversion de l'AngleteTro, furent roconipensc^s par des dignités aussi ridicules qu'illusoires; Je;in Nlaynez, Portugais, fut nommé patriarche du Ciongo ; le Père Oviédo reçut le titre d'évèque de Nicée, et le Père Garnero celui d'Hérapolis. Quelque temps auparavant. Sa Sainteté avait déjà 'récompensé 4e la même manière, sans bourse délier, ceux qui avaient rempli des missions en Asie et en Afrique, moines el capucins, religieux et ensoutanés, entre autres saint François Xavier, qui avaitété créépalriarchedcs Indes.
Si les jésuites faisaient de grands progrès en .Amérique, dans les Indes et au Congo, il n'en était pas de même en Europe; car, à l'exception de r.\nglc>terre, aucune nation ne voulait les accueillir. Ainsi, en France, ils étaient repoussés par le peuple,, par le clergé, p*»!' le Parlement, et même par la Sorlionne, ce corps qui se montra plus tard si dooiloet ^i complaisant pour la société de Jésus, quuul ses membres furent en possession du litre do confesseurs des rois. Depuis plusieuis années les jésuites avaient hérité des biens de Guillaume Duprat, leur protecteur, et ils réclamaient inutilement des lettres patentes de Henri II pour entrer en jouissance de ce legs. Enfin, le roi cédant aux sollicitations du cardinal de Lorraine, 'consentit à leur délivrer l'autorisation de prendre possession de l'héritage, sous la condition qu'ils emploieraient les fonds, d'après la volonté du légataire, à la fondation d'un collège. Mais lorsque ces lettres patentes furent présentées au Parlement pour être entérinées, les membres de cette assemblée prolestèrent contre l'étabHssement d'un nouvel ordre religieux, prétextant que le nombre des couvents était déjà trop considérable en France. Cette opposition fut vivement appuyée par les curés, dont les jésuites captaient les jolies pénitentes et usurpaient les droits, et par les évèques, qui étaient jaloux de les voir aiïranchis de leur juridiction.
Les jésuites ne se regardèrent point pour battus; ils sollicitèrent de nouvelles letties du roi, et présentèrent une seconde requête au Parlement, qu'Us eurent soin de faire appuyer par Catherine de Médicis et par Diane de Poitiers, dont ils dirigeaient les consciences. Cette fois encore ils furent déboutés de leur demande, et renvoyés par-devant la Sorbonne. Cette assemblée étant saisie de l'affaire, la discuta longuement; et enfin, le 1" décembre 1554, elle rendit le décret suivant: «Nous déclarons impie et sacrilège cette nouvelle société qui s'intitule orgueilleusement Compagnie de Jésus, parce qu'elle reçoit indifféremment et silencieusement dans son sein toutes sortes de personnes, même des gens notés d'infamie et frappés par les lois ; parce qu'elle possède des privilèges dangereux relativement à l'administration de la pénitence et à la liberté d'enseignement ; parce qu'enfin elle veut s'attribuer le droit d'élever des maisons d'éducation au préjudice des évèques; parce qu'elle se met en dehors de l'ordre hiérarchique du clergé régulier et séculier, et même en dehors de la juridiction des princes temporels et des universités. Nous déclarons.
en outre, que cette sociétênepeut engendrer que trou- Mes et schismes dans les Etats où elle parviendra à s'iutroduiie; i|u'elle;méantira la liberté de la pensée pour assujettir les consciences au pape; enfin, nous déclarons que cette société sera aussi redoutable jiour les roip que pour les peuples. »
.\ l'appui de cttte dévision de la Sorbonne, l'évè que lie Paris, Eustache de liellay, joignit une requête ■tendant à obtenir l'exclusion des jésuites de son diocèse. Il résulta decetensemblederei(uêtes, de plaintes et de récriminations que les disciples de Loyola furent mis en interdit et chassés de hi ca]iitale, malgré les lettre* patentes du roi. Alors ils se retiièront dans le ([)*utier Saint-Germain, sous la prote^ tion du prieur de r.Vbbaye, qui se prétendait imlép'ndant de la juri/liction de l'évêque par privilège pirticulier. Au reste, ce n'était pas seulement en France que les jésuites ('taient devenus en exécration aux peuples; en Es- ) g I" même, ils n'avaient pas encore pu s'établir s(didenient, et ils étaient tolérés plutôt que protégés de la cour de Madrid; Charles-Quint' ne les admettait jamaisdans ses conseils parti uliers, et se contentait de les employer dans ses i^tals d'.\mérique. En Angleterre, malgré l'appui qu'ils avaient trouvé auprès de la reine, ils n'avaient ] u se faire accepter ni du peuple, ni des seigneurs, ni du clergé. Voici en que s termes Georges de Brousvel, archevêque de Dublin, parlait de la société des jésuites dans un sermon: « Il s'est élevé depuis peu une nouvelle congrégation qui se nomme Compagnie de Jésus, et(|ui se proclame milice du pape. Ces sèii!es de la tyrannie pontificale vivent comme les scribes et lespharisiens, et s'efforcent de remplacer la vérité par le mensonge et la lutnière par les ténèbres. Sans aucun doute ils parviendront à leurs fins, mes frères, à cause de leur astuce, qui leur fait revêtir une multitude de formes pour combattre ; avec les païens ils adorent les idoles, avec les athées ils renient Dieu, avec les Israélites ils professent le judaïsme, avec les protestants ils se déclarent réformateurs; et tout cela pour connaître les projets, les pensées, les inclinations de leurs ennemis, tout cela pour entraîner les hommes dans une voie de perdition et pour leur faire dire : « Il n'y a pas « d'autre Dieu que le pape. » Ils se répandent par toute la terre, et se font admettre dans le conseil des princes pour doiuiner plus siirement les nations, pour subjuguer l'iiimianité, pour la courber sous le joug des évèques de Rome. Mais espérons qu'un jour Dieu se lasse: a de tant de scandales, et permettra que ces abominables jésuites soient poursuivis par ceux qui leur auront prêté assistance, par les papes (ux-mêmes, pour lesquels ils auront bu toute honte; espérons (juj ces séides de Satan deviendront plus misérables (|ue les juifs, et que leur nom sera un jour conspué et honni; espérons qu'ils seront regardés comme les êtres les plus dégradés et les plus abjects de l'espèce humaine. » Cette prédiction assez remarquable, qui s'est accomphe dans toutes ses parties, date du milieu du seizième siècle, quelquesannécs après la fondation de l'institut des Enlaiils de Loyola.
Cependant l'opinion des prélats anglais n'influa nullement sur la reine, et la dévote Marie résolut de contraindre ses sujets de la Grande-Bretagne à faire les restitutions de dîmes réclamées par Jules III.
JULES III
Marie Tudor, surnommée la sanglante, reine catholique d'Angleterre
Les Allemands ne se montrèrent pas aussi dociles ; non-seulement ils refusèrent de donner satisfaction au saint-père, mais encore ils déclarèrent qu'ils voulaient se réunir dans une diète générale à Augsbourg, pour décréter la liberté de conscience qui leur avait «■té garantie par l'empereur lors du traité de Passau, sans avoir à eu référer ni à un synode œcuménique ni à aucun concile national. En effet, la diète s'étant tenue à Augsbnurg, les Allemands publièrent un décret (jui déclarait une égalité parfaite entre les deux comuiuniuus catholique et luthérienne, garantissiiit aux laïques protestants la propriété légale des biens
enlevés au clergé catliolique, et permettait à ceux ([ui étaient demeurés jus«{ue-là lidèles à l'Eglise romaine, même aux prêtres, d'embrasser le luthéranisme et de se marier. Depuis ce moment la religion protestante fut regardée comme la religion de l'empire, et le catholicisme passa à l'état de secte.
Lorscjue cette nouvelle parvint à Rome, elle causa une profonde sensation ; le pontife en éprouva même un accès de colère qui détermina une lièvre chaude ; et comme il était déjà très-malade des suites de ses excès de table, il ne put supporter ce nouveau choc, et s'éteignit le 23 mars 1555.
Eleclion du cardinal de Sainte-Croix. — Son histoire avant son pontificat. — Commencement de son règne. — Son zèle pour la reforme. — Il veut insliluer un ordre militaire. — Ses projets concernant le redressement dos abus qui existaient dans le gouvernement de r£glise. — Sa mort et son éloge.
Aussitôt que les funérailles de Jules III fuient terminées, les trente-sept cardinau.x qui se trouvaient à Rome entrèrent eu conclave et proclamèrent le cardinal de Sainte-Croix chef suprême de l'Eglise, sous le nom de Marcel II. Il était originaire de Fano ou Montefano, petit bourg situé sur une haute montagne entre Osmo et Macerata ; son père, nommé Richard Cervin, de Monte Pidciano, exerçait les fonctions de trésoiier apostolique ou de receveur du saint-siége dans la marche d' Aucune.
Mariiel avait fait ses études dans la ville de Sienne; parvenu à l'âge d'homme, il s'était rendu à Ruine, où Clément VII lui avait confié la gestion d'emplois subalternes; à l'avènement de Paul III il avait été nommé premier secrétaire de la chambre apostolique; plus tard, le cardinal Farnèse se l'était attaché en qualité de secrétaire de légation, lors de son ambassade à la cour de Henri II ; et après son départ de France, il l'avait laissé seul chargé de continuer les riégociatijns entre le saint-siége et le roi. Comme il avait réussi au gré du souverain pontife, à son retour Paul III lui donna le chapeau de cardinal avec lesévêchés de Nicastro, deReggio etd'Eugubio.
Quelques jours après son exaltation, Marcel reçut la couronne pontificale des mains du cardinal de Bellay, qui se trouvait alors à Rome; mais au lieu de dépenser, suivant l'habitude de ses prédécesseurs, des sommes énormes en feux d'artifice, en illuminations,
eu festins et en concerts, il fit distribuer aux pauvres tout l'argent qu'il trouva dans le trésor pontifical. Ensuite il s'occupa d'apporter des réformes utiles dans l'administration du gouvernement de l'Eglise; et comme il était convaincu que le seul moyen de rendre quelque considération à la papauté était de changer le système suivi par ses prédécesseurs, il annonça qu'il exigerait des officiers et des grands dignitaires de la cour de l'iciiie qu'ils prati(juassent les vertus enseignées par le Glirist. Le pontife prévint également le sacré collège de son intention de former un oidre de chevaliers de toutes conditions choisis dans les classes les plus élevées de la société comme dans les plus infimes, pour Je seconder dans ses travaux, et sa résolution bien anètée de n'admettre que ceux qui auraient mérité cet insigne honneur par des talents réels ou par leurs vertus. Sa Sainteté comptait se servir de ces chevaliers pour les nonciatures, pour les légal ions, pour les négociations avec les souverains, et puur toutes les affaires importantes du saint-siége, dans le cas où les cardinaux se montreraient hostiles à ses généreux projets. Puis ^Nlarcellicencia les gardes du Vatican, disant que le vicaire du Christ n'avait pas besoin d'être entouré de soldats ; qu'il était honteux ]ii)ur un souverain et surtout pour un pape de se faire garder par des misérables dont la profession était d'é.forger leurs semblables; qu'il valait mieux qu'un pontife vertueuxfùt tué pardes