‹ Histoire des papesChapitre 34 sur 37 · MARCEL II · texte numérisé non relu

MARCEL II

scélérats, que de donner une preuve d'orgueil et de lâcheté, etdevouloirs'imposerauxpeuples par laterreur.

Il chassa de sa cour tous les courtisans, qu'il appelait des valets ; il sup]M-ima les pensions ((ni leur étaient allouées; enfin tout, jusqu'à sa tahle, subit des réformes importantes; le nombre des mets qu'on devait lui servir fut limité, ainsi que la durée des repas. La vaisselle d'or et d'argent fut supprimée et vendue pour acipiittcr les dettes du saint-siége. Marcel avait un tel dégoût poiu- la llatterie, qu'un jour il signifia aux auditeurs de rote qui venaient lui rendre hommage pendant qu'il était à table, qu'il voulait qu'ils s'occupassent du soin de leurs Eglises, et qu'ils ne perdissent pias leur temps à faire des courbettes inutiles ; comme l'un d'entre eux faisait entendre quel([ues murmures en se retirant, le pontife s'écria: «Eh quoi! le saint-siége est-il donc tellement hérissé d'épines et semé de ronces qu'on ne puisse suivre la droite voie sans se meurtrir à chaque pas? Serait-il donc vrai qu'on ne peut concilier le soin de son salut avec une dignité aussi funeste que celle de chef de l'Eglise?»

Un pape vertueux ne pouvait vivre longtemps, aussi Marcel mourut-il, après vingt et un jours de règne, le 30 avril 1555, d'une attaque d'apoplexie, selon quelques auteurs ecclésiastiques, ou des suites d'un breuvage empoisonné, si l'on en croit le témoignage des historiens contemporains.

Ainsi, la mort du vénérable Marcel vint donner une nouvelle force à ce fait ([uc nous avons d(\jà rappelé dans le cours de l'histoire des pontifes de Rome; c'est que parmi le petit nombre de saints prélats qui ont occupé la chaire de l'Apùtre, aucun n'a pu conserver la tiare assez longtemps pour mettre à exécution des projets de réforme dans le clergé ou dans les ordres ecclésiastiques, et que tous, sans exception, ont péri de mort violente.

Devons-nous donc en conclure que pour être pape il faille posséder tous les vices et avoir commis tous les crimes ? Devons-nous donc supposer que les cardinaux et les princes de l'Eglise ne regardent comme dignes de leur adoration que les papes qui sacrifient à leurs bâtards les duchés et les royaumes; ou ceux (pii ne composent leur cour que de mignons et de courtisanes; ou ceux enfin qui, semblables à des hyènes, se délectent de la vue des cadavres et se baignent dans le sang? Hélas! il n'est que trop vrai; aux yeux des adorateurs de la pourpre romaine et des séides de la théocratie, les plus grands papes sont ceux qui pendant leur vie ont englouti chaque année des millions pour leurs plaisirs de table ou pour leurs débauches ; ou bien encore ceux qui ont fait brûler sur les bûchers de l'Inquisition des populations entières, et qui ont inventé de nouveaux supplices pour îfjouter aux souffrances déjà si effroyables de leurs victimes !

HISTOIRE DES P.UMS

Election de Paul IV. — Son histoire avant son pontificat. — 11 augmente le pouvoir des inquisiteurs. — Mort et épitaphe d'Ignace de Loyola. — Sa Sainteté demande à la reine Marie la restitution des biens enlevés à l'Église. — Ligue entre le pape et la France. — Orgueil et insolence du pontife. — Son hypocrisie et sa dissimulation. — 11 s'oppose à Tabdicalion de Charles-Quint.

— Légation du cardinal Caraiïa, neveu du pape, auprîs de la cour de France. — Persécutions contre les Colonna. Paul IV

rallume la guerre en lialie. — Disgrâce du cardinal l'olus. — Violentes accusations contre les réformés de France. Procédure du pape contre ses neveux. — Insolence de Paul IV envers la reine Elisabeth d'Angleterre. — Querelle enirc l'empereur et le pape. — Sa Sainteté fait briller les livres protestants. — Mort du souverain pontife.

Dès qu'on eut connaissance en Anglete;-re de la mort du saint pape Marcel, des ambassadeurs partirent immédiatement de Londres pour faire élire souverain pontife le cardinal Polus, qui était sans contredit l'ecclésiastique le plus capable d'occuper le saint-siége ; mais quelque diligence qu'ils firent, ils ne purent arriver à temps, et quand ils entrèrent à Rome, le cardinal Chieti avait déjà réuni la majorité des suffrages dans le conclave, et venait d'être proclamé pape sous le nom de Paul VI.

Le nouveau pontife, .Jean-Pierre Caraffa, était né à Naples d'une famille originaire de Hongrie. Dès sa plus tendre jeunesse on l'avait fait entrer dans un couvent de dominicains, oiî il avait puisé le caractère cruel et inexorable qui était le signe distinctif de cet ordre de religieux. Quand il eut terminé ses études, il se rendit à Rome, auprès du cardinal Olivier Caraffa, son cousin, qui l'initia aux intrigues de la cour apostolique et le recommanda à Jules II. Ce pape lui accorda l'évèclié de Chieti, et le chargea d'aller complimenter Feidinand le Catholique, dans i la ville de Naples, lors de son arrivée dans le royau- ' me. Léon X lui donna ensuite la nonciature de l'Angleterre, avec la charge de collecteur des deniers de saint Pierre; pendant trois années il pilla le royaume de la Grande-Bretagne; après quoi, il fut envoyé en Espagne, auprès de Ferdinand, dont il obtint les 1

bonnes grâces à cause des moyens ingénieux qu'il lui enseignait pour arriver à grossir le nombre des victimes de Ilnquisition, et par conséquent à accroître ses revenus. Adrien VI le ra])pela à Rome et lui confia des charges imporlantes. Sous le pontificat de Clément \'II, il créa l'ordre des théatius pour combattre les hérétiques ; mais cet institut de religieux s'éclipsa devant celui des jésuites ; et lui-même abandonna les théatins pour devenir le protecteur de la Compagnie de Jésus. Enfin Paul III lui donna le chapeau de cardinal en témoignage de sa reconnaissance, et comme récompense du concours qu'il lui avait prêté pour l'établissement des tribunaux de l'Inqnisitiondaiis l'Italie. En dernier lieu, il devint grand i.iquisiteur de Rome, et présida l'odieux tribunal qu'il appelait le nerf de la puissance du saint-siége. Aussitôt qu'il fut couronné, Paul l\ s'occupa de donner une énergie nouvelle aux persécutions religieuses ; il agrandit les prisons, doubla le nombre des juges, et prit ses mesures pour ne pas laisser reposer les bourreaux. D'abord il publia une bulle d'excommunication contre ceux qui s'éloignaient dans les moindres paroles de la doctrine professée par l'Églit-e catholique romaine; ensuite il prononça contre lis fidèles suspectés d'hérésie des peines spirituelles el temporelles plus terribles qu'aucune de celles qui avaient été promulguées jusqu'à cette époque; il dé-

PAUL IV

iSl

Le cardinal Caraffa, légal du pape, amant tout à la fois de la reine et de la maîtresse du roi de France

clara que les princes, les rois, les empereurs, les évoques, lus archevêques et les cardinaux mêmes subiraient la torture et monteraient sur le hùcher, s'ils étaient reconnus coupables par le saint-office.

Un semblable début répandit la consternation dans toute la ciirétienté et souleva l'indignation des peuples et du clerj^'é ; les jésuites seuls entonnèrent les louanges du pontile et annoncèrent partout que le trône de l'Apûtre était enfin occupé par un grand \ pape qui comprenait cette sublime vérité : «Il vaut ) mieux anéantir l'humanité que de permettre qu'elle se perjîétue dans l'erreur ! » Sa Sainteté se montra reconnaissante envers ses séides; elle les combla d'honneurs et de richesses, fit élever pour eux, dans l'enceitne de la ville, dcnix superbes collèges, appelés

le Romain et le Germanique, et leur donna de magnifiques villas daus les environs. Ce fut au milieu de tous ces triomplies que mourut Ignace de Loyola, épuisé par les fatigues et par les maladies. Plus tard, l'un des successeurs de Paul IV le déclara Lienlieureux, et un autre pontife, Grégoire X\ , le mit au rang des saints à miracles. Voici l'inscription orgueilleuse que ses disciples placèrent sur son tombeau : « 0 toi qui regardes le grand Pompée, César et Alexandre, comme des êtres extraordinaires, ouvre les yeux à la vérité, et tu verras qu'Ignace a été plus grand ([ue tous ces conquérants I »

Après la mort de Loyola, on élut pour lui succéder au généralat de la société le savant jésuite Laynez, l'un de ses disciples chéris.

Piiiil IV s'occupa ensuilo ilo doniier uiulionce aux ambassailtnirs do la reine Marie, (|ui avaient jioui mission de jirètcr serment de lidélité entre les luains de Sa S;iinlet'. Les députés anglais furent reçus en consistoire public et astreints à un cérémonial iiuniiliant : on les oblis^ea à baiser les pieds du ])ape, à se mettre devant lui à genoux, et à lui coulesser dans celte jiosition, un à un, tous les prétendus crimes de la nation anglaise envers la papauté ; ils avouèrent huiublemcnt que leurs concitoyens avaient payé d'ingratitude les bienfaits du souverain pontife, et ils demandèrent l'absolution de leurs forfaits. Paul, satisfait de leur condescendance, leur ]H'rmil alors de se relever, et reçut de leurs mains les lettres de Marie ; mais il n'eut pas plutôt aperçu en ouvrant la dépêche (jue la princesse s'intitulait reine d'Angleterre et d'Irlande, qu'il entra dans un accès de colère furieuse, s'écrianl que leur maîtresse était bien hardie d'oser prendre le titre de reine d'Irlande sans en avoir reçu l'autorisation du pape ; et sur l'heure il fit chasser les ambassadeurs du N'atican.

Dans cette même séance, Sa Sainteté créa trois cardinaux de sa famille ; entre autres un de ses arrière-neveux, à peine âgé de seize ans, et qu'il avait déjà nommé archevêque de Naples. Comme le cardinal de Saint-Jacques voulait adresser des observations à ce sujet et représenter au pa]ie qu'il ne tenait pas les engagements qu'il avait contractés lors de son élection, Paul IV, qui était vigoureux et agile, s'élança de son siège, prit le prélat par son camail, l'arracha de son banc, l'entraîna jusqu'au milieu de la salle, le renversa, le crossa du pied, et lui assena un coup de poing si vigoureux que le sang jaillit et inonda son visage et ses vêlements.

Après cette scène scafldaleuse , les cardinaux se retirèrent en tumulte, et publièrent qu'ils ne reparaîtraient plus en consistoire ; néanmoins la crainte des supplices les fit manquer à leur résolution, et ils reprirent le cours de leurs séances habituelles.

Depuis leur expulsion du Vatican, les ambassadeurs anglais avaient évité de se présenter devant le pape; mais bientôt un ordre de leur lâche souveraine les contraignit à faire de nouvelles démarches auprès de Sa Sainteté pour obtenir un bref d'investiture de l'Irlande; cet acte de condescendance coûta au peuple de la Grande-Bretagne deux cent mille écus. La bulle fut remise aux envoyés de la reine Marie en audience solennelle par le saint-père, qui leur donna en outre sa bénédiction; Paul ajouta toutefois, avant de les congédier : « G est en témoignage do l'affection paternelle que nous portons à Marie et à Philippe, que nous érigeons l'Irlande en royaume, et cela par la puissance suprême que nous tenons de Dieu, qui r.ous a placé au-dessus des trônes et des nations ; néanmoins nous nous réservons de révoquer le décret d'investiture si votre reine ne se hâte de restituer au clergé tous les biens qui lui ont été enlevés, et si elle ne nous fait point payer le denier de saint Pierre; car nous nous trouverions forcé de mettre la Grande- Bretagne en interdit, pour montrer aux Anglais que l'Apôtre, qui tient les clés du paradis, ne leur ouvrira pas les portes du ciel, s'ils ont la sacrUége audace de retenir son patrimoine sur la terre. »

Malgré cette menace d'inlercLiction, les seigneurs

anglais refusèrent de consentir à la restitution des biens ecclésiastiques, et la fanatique Marie n'osa pas employer la violence pour les y contraindre; elle se contenta de rendre aux JÈglises les domaines dont Henri VIII et son frère le jeune Edouard IV s'élaienl emparés et qu'ils avaient réunis aux biens de la couronne. Peut-être doit-on attrihuer la tiédeur (|ue la reine Mario montra dans celte circonstance à l'inlluence qu'exerçait sur elle Philippe son mari, qui était di^à instruit des menées de la cour de Rome et des projets amjiiticux du nouveau jiapc sur le loyaume de Naples.

En eiïet, Sa Sainteté, sous prétexte de vouloir enlever aux protestants les privilèges qui leur avaient été accordés dans la dernière diète d'Augsbourg, fit scission avec Charles-Quint; et rechercha ouvertement l'alliance de Henri II. En même temps le cardinal Charles CaralTa et son frère Jean, ses neveux, qu'il as'ait créés, l'un duc de Pulliano, l'autre capitaine général de lEglisc, ainsi que son troisième neveu Antoine, qui était en possession du marquisat de Montebello, enlevé aux comtes Guidi, réunirent secrètement des troupes et se préjiarèrent à envahir les Etals de Naples, que gouvernait alors Mendoza. Fort heureusement les espions de l'empereur l'informèrent de ce qui se tramait contre lui; et il eut le temps d'écrire à Philippe son fils, d'envoyer sans délai le duc d'Albe en Italie, avec le titre de vice-roi de Naples, pour remplacer Mendoza.

Le duc prit immédiatement la route de l'Italie, et se rendit à Rome, sous prétexte du féliciter le pape sur son exaltation au nom de Charles-Ouinl, mais en réalité pour sonder les intentions de Sa Sainteté. Du reste, il ne lui fut pas difficile de découvrir les véritables sentiments de Paul IV, car à la première parole qu'il voulut prononcer, le pontife l'interrompit, s'emporta contre l'empereur, le déclara traître et félon, et ordonna au vice-roi de sortir de Rome immédiatement. Le vice- roi n'eut garde de désobéir à Sa Sainteté; et comme il craignait de se voir arrêté, il sauta à cheval en quittant le Vatican et gagna la campagne. Il eut soin d'envoyer au roi Phihppe la relation de ce qui s'était passé, afin qu'il comprît qu'une rupture entre les cours di' Rome et deMadiid était imminente.

Cette haine que Paul IV portait à l'empereur se trouva encore accrue par la confidence que lui fit le cardinal Caraffa d'une prétendue conspiration ourdie par les Espagnols, et qui avait pour but un attentat contre sa jiersonne. Dès lors il ne garda plus de mesures dans ses attaques contre Gharles-Quiut et contre son fils; ne pouvant les atteindre eux-mêmes, il s'en prit à leurs partisans, il fit jeter dans les cachots Camille Colouna, qui était accusé de favoriser la faction espagnole; il proscrivit sa famille et confisqua les biens de cette illustre maison; il fit arrêter les courriers de l'empereur et du roi Philippe qui avaient à traverser ses États, et ouvrit les dépêches adressées au duc d'Albe; ensuite il rassembla des troupes et s'empara des jilacesde Pulliano et de Neptune, qui appartenaient aux Colonna.

Ces premières hostilités furent suivies d'une déclaration de guerre contre Charles-Quint ; et le saintpère, qui voulait fouler aux pieds les empereurs,

PAUL ÎV

oomrao l'avaient fait ses prédécesseurs, lui écrivit : « Qu'il ineltfait le l'eu aux quatre coins du monde, jjlut<)t que de lui céder en rien! » Néanmoins, le duc d'Aibe, qui commandait une armée aQ;ucrrie, eut bientôt envahi le patrimoine de saint Pierre, et les Es])a;4noU se trouvèrent sous les murs de Uome avant que Paul eût songé à leur opposer quelque résistance.

Sa Sainteté tourna ses regards du côté de la France, et promit à Henri II le royaume de Naples et le duché de i\liian pour deux de ses lils, s'il consentait à entrer en Italie pour repousser ses ennemis; en outre, comme le pape savait que 8a Majesté était furt superstitieuse, et pourrait objecter que le dernier traité conclu avec l'empereur l'empêchait de prendre les armes, sous peine d'être regardé par les peuples comme traître et parjure, il lui envoya une iiulle portant dispense de tenir ses serments.

Octave Farnèso, duc de Milan, rpii était engagé dans le même traité, ne voulut point le rompre, soit qu'il ne criit pas sa conscience en sûreté, malgré l'autorisation du pontife, soit (|u"il n'y trouvât pas le même intérêt ((ue le roi de France ; il encourut alors la peine de l'excommunication, et il fut nnathématisé par Paul IV à cause de son refus de se réunir aux Français pour combattre les Espagnols, comme il l'avait été précédemment par Paul III pour avoir refusé de se rallier aux Espagnols pour guerroyer contre les Français.

Le souverain pontife menaça également des foudres ecclésiastiques le roi Philippe, s'il n'abandonnait ses prétentions sur ]Maples en faveur de ses neveux. Le prince, qui n'avait nulle envie de détacher de sa couronne ce magnifique royaume, se décida à une mesure vigoureuse, et résolut d'assembler à Pise quatorze cardinaux qui s'étaient vendus à ses agents, et qui avaient prorais de déclarer l'élection du pape contraire aux saints canons et de le déposer comme intrus au saint-siége.

Un événement extraordinaire vint arrêter Philippe dans l'exécution de ce projet ; il reçut la nouvelle que Charles-Quint, son père, avait abdiqué solennellement, et lui abandonnait le gouvernement de ses immenses Etats. Henri II, redoutant les conséquences d'une guerre avec ce prince, qui se trouvait, par suite de l'abdication de l'empereur, le plus puissant monarque de l'Europe, se hâta de conclure une trêve avec l'Espagne. Mais l'obstiné pontife ne voulut accéder à aucune proposition d'arrangement, et lit jouer tous les ressorts de la politique pour empêcher la conclusion de la paix entre la France et l'Espagne. D'abord, le saint-père envoya son neveu pour présenter une épée et un chapeau bénits à Henri II, et en même temps pour lui renouveler la promesse de l'investiture du royaume do Naples; ensuite il prit l'engagement solennel de nommer autant de cardinaux ([ue Sa Majesté le désirerait, afin de lui assurer la majorité dans le conclave, et pour rendre certaine l'élection d'un cardinal français s'il venait à mourir avant d'avoir accompli sa vengeance contre leur ennemi commun.

.\ peine arrivé à Fontainebleau, où se tenait la cour de France, le cardinal Garatfa |)rit ses informations auprès des jésuites, les espions naturels du pape, et il apprit d'eux que s'il voulait réussir à la cour de

France, il devait s'appuyer sur les Guises, et flatter leur ambition à cause de la belle Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, la maîtresse du roi, qui leur était vendue corps et .une; f|u'en outre, il devait ne pas négliger de se mettre dans les bonnes grâces du maréchal Strozzi, l'amant de la reine.

Caralïa se conl'orina aux recommandations des jésuites, et grâce à leurs conseils, un mois après son arrivée en France, il avait de nouveau entraîné Henri II dans le parti du pape et avait fait déclarer la guerre à l'Espagne. Il accompagna ensuite la cour à Paris, et se lit si bien venir de 1 1 duciicsse de Valentinois et de Catherine de JMédicis, dans les conférences qu'il eut avec elles, que le galant cardinal devint l'amant de l'une et de l'autre. Aussi, lorsque la reine vint à accoucher de doux filles jumelles, disait-on ouvertement que le roi était un mari et un amant ridicule, et le blàma-t-on beaucoup de ])crmettre cjue le cardinal (ïit le parrain et le père de ses lilies.

Pendant que le neveu de Sa Sainteté avançait ses affaires à la cour de France, Paul IV repoussait les Espagnols de ses Etats; et grâce à l'intervention des troupes de Henri II, il se trouva encore en position de dicter ses volontés.

Comme son intention était de jeter la division dans le camp de ses ennemis, il proiita de ce que l'abdication de Charles-Quint laissait vacante la dignité impériale, et se déclara tour à tour pour Ferdinand et pour Philippe, les deux prétendants à la couronne d'Allemagne, afin d'accroitre les troubles. Il parut d'abord disposé favorablement pour Ferdinand, le frère de Charles-Quint, et appuya sa nomination auprès des électeurs au préjudice de Philippe; puis, lorsque les princes allemands eurent proclamé Ferdinand chef de l'empire, le pape revint sur sa première décision, et refusa de donner audience aux ambassadeurs qui venaient lui annoncer cette nomination, déclarant qu'il ne reconnaissait point le nouvel empereur, attendu que l'abdication de Charles-t^uint ne pouvait être légitimée sans l'autorisation du saintsiége qui seul pouvait faire et défaire les empereurs.

Ferdinand rappela aussitôt les députés qu'il avait envoyés à Rome ; et pour punir le pape de son outrecuidance, il confirma la diète d'Augsbourg, qui assurait la liberté religieuse de l'Allemagne. Par représailles, Paul réunit les plus habiles théologiens de la société de Jésus, les consulta sur les mesures à prendre relativement à Charles-Quint, et en obtint cette décision entièrement conforme à ses sentiments, savoir : « Que Dieu ayant donné à saint Pierre et à ses successeurs une autorité absolue sur le royaume du ciel et sur les trônes de la terre, aucun empereur ne pouvait déposer le diadème sans la permission du pontife; que Charles avait prêté serment d'obédience au saint-siége, et qu'il ne pouvait abdiquer sans être ])arjure; qu'en consé(iuence il devait être anathéinatisé, interdit, déposé et brûlé comme hérétique, s'il ne continuait à porter sur ses épaules le faix du gouvernement, aus«?i longtemps ((ue le saintpère le jugerait convenable aux avantages de la religion et aux intérêts du siège apostoli( pie. »

Paul publia une bulle contre Charles-Quint, expliquant fort au long les rnolifs par k-sipuds Dieu défendait aux rois de choisir leurs successeurs, et

concluait par cette singulière doctrine, que la lib . disposition des couronnes appartenait aux pape seuls coranie chefs suprêmes de la république due tienne. Une semblable déclaration é(jui\a[ait à un manifeste de guerre ; el sans plus tarder, Sa Sainteti' commença les hostilités contre la maison d'Autriche. lit arrêter non-seulement l:s anibassadonrs d'Espagne, mais encore ceu\ d'Anïjleterre, sous prétexte que Philippe étant marié à leur reine, ils devaient nécessairement être d'intellip'cuce avec les ennemis du saint-siége. Il leva des troupes de tous les côtés, les réunit à celles que le duc de Guise lui avait amenées de Erance; il soudoya même des protestants du pays des Grisons; et lorsqu'on lui représenta le scandale qu'il donnait aux fidèles en admettant des soldats hérétiques dans ses armées, il répondit : « Eh bien ! où est le mal? ils n'en combattront qu'avec plus d'acharnement pour tuer nos ennemis catholi([ues ! Je m'allitrais avec Satan pour anéantir Philippe. »

Les poursuites contre les Colonna l'urciit reprises avec une rigueur extraordinaire; les partisans de cette maison furent impitoyablement arrachés de leurs demeures, jetés dans les cachots de l'Inquisition el livrés aux bourreaux; et il ne se passa pas de jours que la grande place de Rome ne vît s'allumer de nouveaux bûchers pour consumer les victimes de

•'. la tyrannie pontilicale. Dans l'impuissance de sauver leurs amis, Ascagne Golonna et Marc-Antoine, son fils, voulurent au moins les venger; ils organisèrent des bandes de soldats calabrais, et vinrent l'aire des excursions jusque sous les murs de Rome. Ces attaques audacieuses exaltaient d'autant plus la colère du pape, (ju'il lui était impossible de s'en garantir, ses ennemis arrivant toujours à l'improviste et se retirant sur les terres de Xaples dès qu'il avait repris l'otïensive. Ne pouvant donc atteindre les Colonna, il résolut d'épouvanter leurs protecteurs; et le 23 juillet 1556. ayant rassemblé les cardinaux en consistoire, il fit décréter « que Sa Sainteté, après avoir excommunié et interdit Ascagne Golonna et Marc- Antoine, avait également défendu à tous les chrétiens de leur donner assistance ou asile, sous peine des mêmes censures ; qu'au mépris de cette bulle, l'empereur Charles-Quint et le roi Philippe, son fils, ayant osé fournir des hommes et de l'argent à ces enfants de perdition, se trouvaient pour cette raison excommuniés, interdits et déposés, à moins qu'ils ne cessassent immédiatement leurs relations avec les ennemis du saint-siége. »

Cette manifestation ne changea rien à la marche des affaires ; Philippe ne parut pas s'en émouvoir, non plus que Charles-Quint, qui était alors retiré dans un couvent. Le duc d'Albe n'en réclama pas

• avec moins d'énergie les ambassadeurs que Paul avait fait jeter dans les cachots de l'Inquisition, en menaçant de marcl:er sur Rome s'ils ne lui étaient rendus sur l'heure. Au lieu d'obéir, le pape se prépara à combattre ; il fit dire au duc que la crainte d'aucun danger ne l'empêcherait de maintenir la dignité de la tiare ; que le Christ lui ayant donné la garde de son troupeau, il saurait le défendre; et que d'ailleurs il remettait le soin de son triomphe aux mains de Dieu. Néanmoins sa confiance dans les secours célestes n'était pas telle qu'il se crût dispensé

de prendre certaines dispositions utiles en cas Je siège. 11 distribua des armes aux citoyens de Rome, les divisa par compagnies, chacune sous les ordres d'un chef de quartier; il lit relever les anciennes murailles, garnit de canons plusieurs forteresses voisines et en augmenta les garnisons. Alontluc lui amena en outre trois mille hommes d'arnu>s français, et le maréchal Strozzi vint en personne prendre le commandement des troupes attachées à la défense de Rome, en attendant que l'armée qui se formait au delà des Alpes ])ùt faire son entrée en Italie.

Le duc d'Albe, instruit de toutes ces choses, envoya au pape comme plénipotentiaire Pirro-Loiïredi, marquis de Trevico, pour faire une dernière tentative de conciliation; mais à peine l'ambassadeur eutil franchi l'enceinte de Rome, ([u'on l'arrêta et qu'on le fit conduire dans les cachots de l'Inquisition. Cette violation du droit des gens exaspéra le duc; il se mit immédiatement en route ta travers la province de Labour, et marcha sur la vilUv sainte pour punir le pontife. Celui-ci, qui était informé des mouvements de l'armée par les jésuites espagnols, accéléra les travaux de fortifications, fit abattre les églises, raser les couvents, détruire les cimetières, et se trouva prêt à repousser les attaques des assaillants. D'autre part, le duc de Guise se rapprocha de Rome avec son corps d'armée, et vint se concerter avec Paul IV pour un plan de campagne. Comme l'argent manquait par suite des profusions des neveux du pape, et ([u'il était urgent d'en avoir pour envoyer des approvisionnements à l'armée, Sa Sainteté mit en vente dix chapc;!ux de cardinaux, un grand nombre de bénéfices, et fit des emprunts forcés aux plus riches citoyens. Toutes ces mesures occasionnèrent un retard de deux mois; et lorsque le duc de Guise eut enfin obtenu les moyens de pénétrer dans l'Abruzze, afin d'attaquer les Espagnols, il se trouva que le di.c d'Albe avait tourné l'armée française, s'était jeté sur la ville de Signia, qu'il avait emportée d'assaut, tt sur Palliano, qu'il pressait vigoureusement, afin de pousser une pointe sur Rome. Pendant que le duc de Guise guerroyait dans l'Abruzze, le roi Henri II se faisait battre à Saint Quentin par les Anglais, qui avaient pris parti pour le mari de leur souveraine.

Sa Majesté fut alors obligée de rappeler son armée d'Italie et de laisser le saint-siége à la merci des Espagnols. Paul, irrité contre la dévote Marie d'Angleterre, la cause du départ de ses alliés, lui écrivit pour lui reprocher sa lâche condescendance envers son mari ; et ne pouvant se venger d'elle. Sa Sainteté fit retomber tout le poids de sa colère sur le cardinal Polus, favori de la reine. Il lança un décret contre tous les nonces de la Grande-Bretagne, et notamment contre le cardinal Polus, qu'il déclarait traître à l'Église, parce qu'il n'avait point su empêcher la princesse de se déclarer contre la France. Vainement le sacré collège représenta au souverain pontife qu'une semblable mesure allait compromettre l'autorité du siège apostolique en Angleterre ; il ne voulut rien changer à sa résolution ; il rappela le confesseur de Marie, le jésuite Payton, à la cour de Rome, le créa cardinal et lui donna la légation de la Grande-Bretagne. Mais la reine d'Angleterre, qui jusque-là avait montré une soumission stupide aux

Elisabeth, reine d"Ang!elerre, fille d'Anne de Boleyn

volontés du pape, refusa cette fois d'obéir, et fit signifier à Pnjton, qui était déjà en route pour se rendre à son poste, qu'elle lui faisait défense de mettre les pieds dans son royaume sous peine de la vie. Cet ordre causa une telle frayeur au cardinal jésuite, qu'il en prit une fièvre chaude dont il mourut quelques mois après.

Néanmoins le pontife ne ralentit en rien ses poursuites contre Polus, et il ne consentit à écouter des propositions de jiaix que lorsqu'il se trouva pressé par l'imminence du danger et par les victoires du duc d'Albe ; encore ne voulut-il faire aucune concession d'amour-propre. Sa Sainteté exigea ([ue le général espagnol vînt lui demander pardon d'avoir pillé le patrimoine de l'Eglise, et la supplier, à genoux, de lui accorder l'absolution de ses fautes et de celles de

Philippe son maître. Le \ainqucur, qui voyait le pontife sur le bord de la tombe, consentit à cette humiliante cérémonie, et la paix fut signée entre l'Espagne et le siiint-siége. A partir du même jour, Paul devint l'ennemi de la F.'-ance, dont il n'avait plus besoin, et chercha à susciter des troubles dans le royaume, en accusant Henri II do favoriser les réformés de sa capitale, et de leur permettre de se réunir en assem Idées.

Voici le fait qui avait donné lieu à cette extravagante accnsation : « Pendant une nuit d'automne, dit Mézerai, les jésuites eurent connaissance qu'environ deux cents personnes de la religion réformée de Calvin faisaient leur prière en commun dans un hùlel particulier du faubourg Saint-Germain ; aussitôt ils se rendent sur les lieux, ameulonl la foule de-

mSTOlUK DES i'Al'ES

vantla maison où se trouvaiont réunis les liciéliquos. criant au scandale ei à l'aliouiiualion. Ceux-ci. t'|HnivanU's des hnrloiuenls de leurs ennemis, veulent luir; mais avant qu'ils aient pu réaliser leur projel , les portes sont enfoncées, les catholiques pénètrent dans leur ivtraite, arrêtent plus d'une centaine de ces malheureux, qu'ils Irainenl dans les cachots de l'oflicialité. »

Les disciples de Loyola se portèrent leurs accusateurs, et reproduisirent contre eux des alléirations aussi bizarres que mensongères; ils prétendirent ((ue les calvinistes faisaient rôtir de jeunes enfants et qu'ils en mangeaient la chair dans leurs affreux »'pas; qu'ensuite hommes et femmes se confondaient dans l'obscurité en d'horribles embrasseinents; entin ils renouvelèrent au sujet des réformés les accusations les plus insensées. Ces calomnies firent monter sur le bùclierun grand nombre do protestants; quelques-uns cependant obtinrent de comparaître devant des juges qui ne fussent jias sous l'inlluence des jésuites ; et comme, dans l'intervalle, les Suisses, le |irince palatin et plusieurs électeurs avaient adressé à Henri II des réclamations véhémentes, le menaçant de lui retirer l'apiiui de leurs armes s'il continuait à |)oursuivre leurs coreUfjionnaires , force avait été au roi, qui avait besoin de ces intercesseurs, de mettre un terme aux persécutions.

Cet acte de modération avait été blàraé hautement par la cour de Rome ; et le pape, dans une audience publique qu'il donna aux ambassadeurs français, ne craignit pas de leur dire : « qu'il était naturel que les atïaires allassent mal dans un royaume où on n'usait de rigueur qu'envers les saints prêtres pour les contraindre à résider dans leurs églises, ainsi ((u'on l'avait vu dans l'affaire des jésuites, et où le prince portait l'irréligion jusqu'à publier des ordonnances sur les sacrements, et se permettait de proscrire les mariages clandestins.

Sa Sainteté s'exi)rima avec aussi peu de retenue sur le compte de la reine Elisabeth, lille de Henri VIII et d'.\nne de Boleyn, qui lui envoyait des ambassadeurs pour lui apprendre la nouvelle de la mort de sa sœur Marie, et pour lui notilier son avènement au trùne.

Paul IV reçut les députés avec une hauteur inconcevable; il leur déclara qu'il ne reconnaissait pas Elisabeth comme reine, attendu que la Grande-Bretagne était un fief du saint-siége ; que l'usurpation consommée par cette femme était d'autant plus imjiie qu'elle-même était bâtarde et n'avait pas le plus léger droit à la couronne. Cette jactance du saintpère détermina la reine à se retirer de l'obédience du saint-siége et à rappeler ses ambassadeurs de Rome ; mais Paul s'opposa à leur départ et leur défendit de ([uilter sa cour.

Tandis (|ue le souverain pontife abusait si immodérément de l'autorité spirituelle, ses neveux faisaient également servir aux intérêts de leur ambition le pouvoir temporel qu'il leur avait confié. Leurs spoliations devinrent telles, que de tous les côtés des plaintes s'élevèrent contre eux; alors ils voulurent empêcher que les réclamations des victimes arrivassent jusqu'au pape, et ils l'entourèrent de créatures

qui le tenaient en quelque sorte en cbartre privée. Sa Sainteté, dont le caraclèro impérieux ne s'accommodait à aucune contrainte, jirit des mesures violentes contre les membres de sa famille, les dépouilla de toutes leurs dignités, et les exila loin de Rome.

De nouveaux ministres furent installés au ^'atican et placés sous la jirésidence do Camille des Ursins et des cardinaux de Trani et de Spolette; Paul IV leur abandonna le gouvernement de l'Église, et ne voulut se réserver que l'adminislralinn de l'Inquisition, « cette forteresse imprenable de la papauté. >>

Pendant que ce vieillard orgueilleux, violent et cruel, s'acharnait sur les malheureux réformés, les deux rois de France et d'Es])agne Iraitaienl de la ])aix, et ciinenlaienl lenrunicm parle ilouble mariage d'Elisabeth, lille de Henri II, avec Philippe II, et de sa sœur Marguerite avec le duc de Savoie. Cette paix fut signée au Catean-Cambrésis.

En apprenant la cessation des hostilités, Paul entra dans un violent accès de colère, et s'écria : « C'en est fait de la puissance du saint-siége! l'Allemagne et r.Vngleteri-e sont à jamais perdues pour nous ; et cela par la faute des cardinaux, ces vampires qui ne songent qu'à leur intérêt personnel et nullement à celui de la papauté! Que les démons de l'enfer, s'il en existe, les emportent tous dans la géhenne avec les rois d'Espagne et de France, et avec eux tous mes parents ! qu'ils ne laissent sur la terre que des peuples à opprimer, des jésuites pour me défendre, et des dominicains pour me servir. » Sa Sainteté était dans un& grave erreur, car les deux rois n'avaient conclu un traité que pour agir avec plus d'efiicacité contre l'hérésie et pour se conformer aux vœux d'extermination du pontife; ce qu'ils ne firent que trop connaître en «continuant à persécuter avec rigueur les protestants de leurs États. Henri II fit élever des chambres ardentes dans toutes les villes de son royaume, et Philippe introduisit des légions d'inquisiteurs dans les Pays-Bas. Ce dernier prince envoya même à Rome un théologien de l'université de Louvain, pour demander à Paul lY des règlements précis sur la nature des fonctions des tribunaux du saint-office, et sur celle des crimes dont ils devaient prendre connaissance. Le souverain pontife reprit alors quelque confiance dans le succès de ses projets, et s'empressa d'expédier les bulles qui autorisaient l'établissement des tribunaux de l'Inquisition, ainsi que les règles qui devaient être suivies par les officiers. Sa Sainteté se préparait à donner une nouvelle énergie aux persécutions, lorsqu'une fièvre d'irritation en délivra Rome le 18 août 1559.

A peine Paul IV eut-il fermé les yeux, que le peuple, n'étant plus retenu par la crainte, courut aux armes, incendia le palais des inquisiteurs, délivra les prisonniers du saint-office , démolit les prisons nouvelles, et essaya même de brûler le couvent de la Minerve, qui renfermait les dominicains. Dans toute la ville on abattit les statues du pape défunt, on brisa ses armoiries, et peu s'en fallut (ju'on n'exécutât le décret rendu par une assemblée des citoyens, ([ui ordonnait que son cadavre serait traîné sur une claie dans les ruesdeRome, et ensuite jetéà la voirie.

PIE IV

Élection de Pie IV. — Son origine et son caractère. — Commencements de son pontificat. — Élévation Je sa famille. — Il persécute les Caraiïa. — Il reconnaît Ferdin^ind, frère de Charles-Quint, comme légitime empereur. — Bulle pour la continuation du synode de Trente. — Lettre de Catherine de Médicis au pape. — Ouverture des nouvelles sessions du concile de Trente. — Ligue proposée par le pape — Cruautés commises dans la ville d'Orange par les catlioliques, à l'instigation de Sa Sainteté. — Concile de Trente. — Maximilien, roi des Romains, refuse le serment dobédience au pape. — Le roi de France protège !a reine de Navarre contre le pape. — Conjuration des Espagnols contre cette reine. — La France refuse de recevoir les actes du concile de Trente. — Établissement des jésuites dans le royaume. — Conjuration contre le pape. — l'ie IV travaille à enrichir sa famille. — Concessions de la cour de Rome aux prolesUints d'Allemagne. — Entrevue des reines de France et d'Espagne peur préparer l'eiiermination des calvinistes. — Mort du saint-père.

Lorsque la colère du peuple de Rome fut apaisée, les cardinau.\ entrèrent en conclave pour donner un successeur au farouche Paul IV. Toutefois, avant de recueillir les suffrages, ils rédigèrent, suivant la coutume, une capitulation que devait jurer le nouveau pontife. Elle se résumait à ces deux articles :

« Reconnaître Ferdinand comme empereur, afin d'arrêter le progrès du schisme eu Allemagne.

« Continuer le concile de Trente , afin d'aviser à prendre des mesures nécessaires pour étouffer la réforme en France et dans les Pays-Bas. »

Chaque membre du conclave s'étant engagé à ratifier par serment tout ce que renfermait la capitulation, la cai-rière fut ouverte aux brigues, et les prétendants purent à leur aise nouer et dénouer des intrigues suivant les intérêts de leur candidature. Le cardinal de Médicis l'emporta sur ses compétiteurs, grâce à son immense fortune, et fut proclamé souverain pontife sous le nom de Pie IV.

On n'est pas d'accord sur l'origine des ancêtres de ce Jiape; quehjues historiens prétendent qu'il était de l'illustre maison des ^Médicis de Florence; d'autres affirment que sa famille occupait un rang très-infime dans la société; que son nom patronymique était Médequin, et que son père s'a])pc'lait IJcrnard. Quoi qu'il en soit, ce Bernard de Médequin ou de Médicis

avait épousé une jeune fille nommée Cécile Serbellon, et il avait eu de son mariage six fils et sept filles. Pie IV, qui était le deuxième de leurs enfants, avait embrassé l'état ecclésiastique, s'était élevé peu à peu aux hautes dignités de l' Eglise, et enfin au trône de saint Pierre.

Dans l'intervalle qui sépara sa r.omination de son couronnement, le pape se montra clément et miséricordieux. Il publia une amnistie générale en faveur de ceux qui avaient insulté à la mémoire de Paul I\'; et pour apaiser les murmures des jésuites et des moines, il offrit de réparer à ses frais leurs collèges et leurs couvents, et s'engagea à leur tenir compte de ses deniers des pertes qu'ils avaient faites lors des troubles; enfin il parut dans toutes ses actions humble, débonnaire, patient et libéral à l'excès. Mais aussitôt qu'il fut consacré, ce fut un tout autre homme; avide d'or et de puissance, cruel et débauché, il surpassa même son prédécesseur en perfidies, en débauches, en pilleries et en crimes.

Du reste, comme Jules III, l'un des paj)es qui avaient déshonoré la chaire de l'Apôtre avant lui, Pie IV aimait singulièrement la bonne chère et le vin. La table était, au rapport des historiens, la seule chose pour laquelle ce jiontife se départît de ses habitudes de sordide avarice ; car pour ses goûts di-

ie comte de Montorio, le comte d'Alise et Léonard de Cardine, décapités pir ordre de Pie IV

luxure, ajoute la chronique, il avait trouvé le moyen de posséder les jilus belles femmes et les plus beaux adolescents de Rome sans qu'il lui en coûtât rien. Il était bien obligé, pour les attirer au Vatican, de leur faire de grands présents; mais quand il en avait joui, il les faisait appliquer à la torture, et les forçait par d'affreux supplices à lui restituer tout ce qu'ils avaient reçu. Quant à sa table, c'était chose différente, aucune dépense n'était épargnée ; les mets les plus rares, les fruits les plus délicieux et des diverses parties du monde, les vins les plus exquis, étaient servis avec une profusion ridicule , et le pape faisait si bien les honneurs de ses festins, que chaque soir on le rapportait ivre mort dans ses appartements. Sa Sainteté avait en outre le malheur de posséder

une très-nombreuse famille, qu'elle voulut pourvoir de bénéfices, d'abbayes, d'évêchés et de chapeaux de cardinal, ce qui fit beaucoup ciier. Mais sans s'inquiéter des plaintes et des réclamations , Pie IV éleva à la charge de général de la cavalerie son neveu le comte Frédéric Borromée, de la famille de SerbeUon, et lui confia les fonctions les plus importantes de l'État ; il donna à un autre de ses neveux, nommé Charles Borromée, l'archevêché de Milan ; il pourvut un troisième neveu du gouvernement du château Saint -Ange; il nomma Gabriel Serbellon, un de ses cousins, capitaine de ses gardes ; il éleva à l'évèché de Spolelte l'abbé Borromée, un autre de ses parents ; enfin il fit épouser au comte Frédéric la fille aînée du duc d'Urbin, nommée Virginie, et il

PIE IV

L'armée du pape était un ramassis de bandits et de moines

maria une des soniivs de celui-ci à don César de Gonzague. « 11 faut, disait-il aux magistrats de Rome qui le suppliaient d'apporter un peu de réserve dans les distributions des grâces à ceux de sa famille, il faut que je fasse aujourd'hui même à mes pcrents tout le bien qui est < n mon pouvcir, car demain la mort peut m'alteindre, et il ne serait plus temps. »

D'après ce principe de ne point remettre au lendemain ce qu'il pouvait faire la veille, Sa Sainteté ne voulut pas laisser les Caraffa prendre trop d'autorité

dans Rome, et résolut de se défaire d'eux, avant qu'ils. se fussent rendus trop redoulaliles. Un jour donc que les cardinaux de cette maison se rendaient avec leur suite au consistoire , sans soupçonner que le pape, qui leur devait son élection , pût tramer quelque chose contre eux, ils se virent tout à coup investis par une troupe d'arcliers, liés, garrottés et emportés dans les prisons du Vatican. Au même instant les palais de Jean Garafl'a, du comte de Montorio, de Léonard de Cardine, son beau-frère , et du comte

HISTOIRE DES PAl'KS

d'Alise, furent cornés par dos soldats, ot oos soigneurs enlevés do force et amenés au château Saint- Ange. Ensuite Pio IV instruisit contre tous les membres do cette famille un procès tendant à leur faire restituer les biens et les richesses qu'ils avaient rei;us de Paul IV ; puis, comme son but était de distribuer, leurs dépouilles à ses parents, il les condamna à mort, donnant pour prétexte à cette sentence terrl'>le, qu'il était bien de laisser aux papes sos successeurs un exemple qui put les empêcher d'enrichir leur famille et de faire du népotisme !

Charles Caraffa, après avoir été dégradé de ses titres et dignités, fut étranglé dans sa prison ; le comte de Montorio, le comte d'Alise et Léonard de Cardine furent décapités à la lueur dos flambeaux dans la cour du château, et leurs cadavres furent jetés dans le Tibre; le jeune cardinal Alphonse de Caraffa fut seul épargné et parvint à raclieler sa liberté, moyennant l'abandon qu'il lit au pape d'une somme de cent mille écus qu'il avait foct heureusement mise en dépôt hors des Etats de l'Eglise, et dont Pie IV ne pouvait s'emparer sans son autorisation. Néanmoins ce sacrifice ne fit que retarder l'instant de la mort de Carafl'a; car trois mois après on apprit que cet infortuné venait d'être empoisonné à Naples par un jésuite. Ces sanglantes exécutions inspirèrent une terreur si grande au sacré collège, que les cardinaux ne pouvaient sans pâlir soutenir les regards de Pie IV, comme autrefois les sénateurs romains tremblaient devant Tibère. De son côté, le saint-père, qui redoutait les effets de cette haine concentrée, chercha à se mettre à l'abri du poignard des prêtres et de la vengeance des princes de l'Église en se plaçant sous la protection des rois.

D'abord il expédia à Ferdinand des bulles d'investiture et le proclama légitime empereur d'Allemagne , sans qu aucune démarche eût été faite à ce sujet; ce qui surprit si fort le prince, qu'il craignit qu'on ne lui tendît un piège, et que dans cette appréhension il refusa de recevoir le décret du pape. Mais lorsqu'il eut acquis la certitude que la chose était sérieuse, il envoya remercier Sa Sainteté de ses bonnes intentions à son égard, fout en lui faisant représenter qu'on avait trouvé très-ridicule qu'un pape donnât à un empereur l'autorisation de gouverner des peuples hérétiques. Ensuite Pie IV s'occupa de la demandé que lui avait adressée le roi de France, relativement à la convocation d'un concile national qu'il voulait tenir dans ses États , afin d'arrêter les progrès du calvinisme, et pour faire déclarer la guerre à la ville de Genève , ce foyer des rébellions religieuses, où depuis vingt-cinq ans s'élaboraient les grandes questions de réforme et d'émancipation.

Calvin , qui avait adopté cette ville comme sa seconde patrie, en avait fait la métropole du culte réformé et le centre d'un commerce très-actif de livres, qui presque tous étaient hostiles à la cour de Rome; en outre il l'avait rendue l'une des villes d'Europe les plus remarquables sous le rapport de l'enseignement des lettres et des sciences. Malgré les occupations multipliées que nécessitait pour Calvin l'organisation civile et politique de cette nouvelle République, il n'en continuait pas moins le cours de ses prédications religieuses; de plus il donnait trois

loi^ons publiques do théologie par semaine ; il assistait à toutes les assemblées de la compagnie des pasteiu's, et entretenait une correspondance avec tous les protestants de l'Europe , particulièrement avec ceux des provinces méridionales de la France.

Le pape était d'autant plus porté à encourager une guerre contre Genève , qu'indépendamment de la protection de François II, que lui avait valu sa condescendance , il anéantissait la puissance de son redoutable adversaire. Mais le roi d'Espagne qui craignait que les Français ne conservassent la souveraineté de cette ville, lorsqu'ils s'en seraient emparés, s'opposa à la guerre et sauva Genève.

D'autres événements d'une égale importance appelèrent bientôt l'attention du pontife et de ses cardinaux, et leur firent comprendre la nécessité de se prêter un mutuel secours, s'ils ne voulaient être entraînés par le torrent. En Ecosse , les chefs de clans et les docteurs des vniiversités, après avoir tenu un couvent à Edimbourg, s'étaient retirés de l'obédience du saint-siége, et avaient proclamé le culte réformé religion de l'État. En Bohème, le roi Maximilien s'était déclaré pour le luthéranisme; en Allemagne, l'eraperem' Ferdinand protégeait ouvertement la religion nouvelle ; en France, le roi et les seigneurs, dans une assemblée tenue à Fontainebleau, venaient d'accorder un édit de tolérance en faveur des réformés ; dans le comtat Venaissin, les huguenots triomphaient, et cette riche province, après deux siècles do servitude, venait de secouer le joug papal; en Flandre, une ligue puissante, connue sous le nom de ligue des Gueux, venait également de se prononcer pour les nouvelles opinions religieuses, et enlevait cette province au saint-siége ; enfin il semblait qu'une force invisible poussât dans l'abîme le char de la papanté, et qu'une ère nouvelle dût s'ouvrir pour les peuples , malgi'é les efl'orts des nombreuses cohortes de jésuites. Cependant l'humanité ne devait pas encore être délivrée des papes ; il leur restait un allié fidèle parmi les rois, le cruel Philippe II, cet exécrable rejeton de Charles-Quint, le bourreau des peuples, l'exterminateur des hérititjues; ce tigre à face humaine, qui eût mérité d'occuper la première place parmi les oppresseurs des nations, si le sanguinaire Charles IX n'eût point existé !

Philippe était alors le seul de tous les souverains d'Europe qui ne se fût pas rangé du côté des protestants; soit qu'il y eût en lui un besoin insatiable de sang humain, soit qu'il eût conservé une haine secrète contre les électeurs allemands de ce qu'ils avaient refusé de le reconnaître empereur, il déclara aux luthériens de ses États une guerre implacable ; à Séville, à Valladolid, à Madrid et dans les provinces d'Espagne et d'Italie soumises à sa domination, il les fit brûler par milliers; ensuite il publia un édit qui les condamnait à l'exil. Les historiens du temps racontent que ce tyran se plaçait à la porte des villes pour voir sortir les réformés, et qu'à un signal ses soldats se ruaient sur les infortunés et en faisaient un massacre effroyable : c'est ainsi qu'à Cosenza, ville du royaume de Naples, trois mille luthériens furent égorgés au moment où ils traversaient une vaste plaine pour se rendre dans les montagnes, en exécution de l'édit rendu par le souverain.

PIE IV

Sa Sainteté se voyant vigoureusement soutenue par le roi d'Jilspagne, se décida à continuer le concile de Trente, et elle rendit une bulle qui indiquait pour le jour de la fête de Pâques de l'année 1561 l'ouverture des séances de la dernière session. Philippe a])prouva la conduite du pape, et commanda aux prélats de son royaume d'obéir aux ordres de la cour de Rome. 11 n'en fut pas de même en Allemagne; l'empereur Ferdinand, qui suivait les inspirations de sou fils Maximilien et des principaux électeurs, refusa de recevoir la bulle de convocation; il déclara, au nom des protestants, que jamais l'Allemagne ne recevrait les décisions d'une assemblée qui était la continuation d'un synode que les jésuites avaient constamment dirigé. En France, on ne montra guère plus d'empressement à satisfaire aux désirs de Pie W, au moins dans les premiers temps, quoique Catherine de Médicis se trouvât maîtresse du gouvernement par suite de la mort de François II ; la raison en était fort naturelle : cette mégère, qui s'était emparée de l'autorité royale comme tutrice de Charles L\ , alors âgé de dix ans , sans avoir le titre de régente, se trouvait forcée par les circonstances de ménager les seigneurs protestants. Elle poussa l'hypocrisie justju'à adresser au pape une lettre pour lui demander l'autorisation d'introduire en France l'usage de la communion sous les deux espèces , l'abolition des images dans les églises, la simplification des cérémonies du baptême et la célébration du service divin en langue vulgaire.

Ainsi que Catherine s'y attendait, le saint-père répondit qu'il ne donnerait jamais au peuple de France un calice rempli d'un poison aussi dangereux ; et sur l'observation du député, que la reine n'avait consenti à faire une semblable démarche que contrainte et forcée par les huguenots, il répondit qu'il lui enverrait incessamment un plan de pacification qui calmerait la fureur de prosélytisme des protestants. Eu effet, il expédia des jésuites dans toutes les cours de l'Europe, avec mission d'engager les princes catholiques à former une ligue contie les hérétiques pour les exterminer. Sa Sainteté désignait Charles IX comme le chef de cette ligue sacrilège, et le duc de Guise comme sou lieutenant général; l'Espagne devait fournir les fonds nécessaires à la guerre, et le duc de Savoie devait contribuer à la réussite de l'entreprise en fournissant un corps de troupes. Quant au roi de Navarre, le pontife chercha à s'assurer de sa neutralité, en lui promettant la Sardaigne pour récompense; et Philippe le fit menacer d'une invasion des armées confédérées, s'il osait joindre ses troupes à celles du prince de Coudé, le chef des huguenots.

Sa Sainteté fit également prévenir ses alliés qu'elle était à la veille d'allumer une guerre civile entre les Suisses catholiques et les sacramentaires, afin que le duc de Savoie put s'emparer de Genève sans coup férir, anéantir le calvinisme, et ensuite retourner ses armes contre les luthériens pour les exterminer. Mais l'exécution de semblables projets nécessitait un grand déploiement de forces; et comme les princes de la ligue se plaignaient de l'état de leurs finances, et par suite de l'impossibilité de i'aire des levées de troupes, Pie IV rendit une bulle ([ui les autorisait à

prélever dans les provinces catholiques la moitié des revenus des biens du clergé, à emprunter sur les biens de la noblesse calviniste, confisqués au profit de l'Inquisition; en outre, il permit aux prêtres et aux moines de prendre du service dans les armées de la ligue, il les dispensa de l'observance de leurs vceux pendant toute la durée de la guerre, et leur accorda des indulgences plénièrcs.

Immédiatement après la publication de ce décret, le pontife fit vider tous les couvents de ses États, et forma un corps d'armée composé en partie de bandits et de moines. Ces troupes furent envoyées dans le coratat Venaissin, sous la conduite de Fabrice Serbellon, afin de mettre à la raison, par le fer et par le feu, les sujets de Sa Sainteté.

Les soldats du pape, dit l'historien Varillas, marquèrent leur passage dans la Provence par toutes sortes de brigandages et de cruautés; mais ce qu'il y eut de plus singulier, c'est qu'ils épargnèrent les chèvres, en formèrent d'immenses troupeaux qui les accompagnaient dans leurs marches, et dont ils se servirent pour leurs débauches. La chèvre du général avait les cornes dorées; elle était couverte de guirlandes de fleurs, et on la menait en laisse avec des cordons de soie. Cette bande de forcenés vint s'abattre sur la petite ville d'Orange, en fil le siège et la prit d'assaut. « Alors il y eut des atrocités si effroyables, ajoute le chroniqueur, que les cheveux se dressent sur la tête rien qu'en y songeant. Les soldats et les moines forçaient les citoyens à monter sur le faîte de leurs maisons et à se précipiter sur des pieux, sur des hallebardes ou sur des épées nues; ils pendaient les vieillards et les enfants aux crémaillères des cheminées, les rôtissaient à petit feu, leur coupaient des lambeaux de chair et les mangeaient avant que les victimes fussent mortes; ils mutilaient les hommes et leur arrachaient les organes de la virilité; ils défloraient les femmes et les jeunes filles même en bas âge, et leur enfonçaient dans les parties sexuelles des pals de dimensions énormes qui leur déchiraient les entrailles; celles qui faisaient quelque résistance étaient impitoyablement poignardées, leurs cadavres souillés, et ensuite exposés entièrement nus sur les places publiques, avec des cornes de bœufs enfoncées dans la vulve; enfin, ces séides de la tyrannie pontificale, dans leurs exécrables fureurs, assouvissaient leur lubricité sur de jeunes garçons de moins de dix ans, et quand ces infortunés avaient été déchirés par cet horrible stupre, ils les attachaient sur des chevalets, et les lardaient vivants avec des pages de Bibles de Genève en guise de chair de porc ou de volaille. »

Tant de cruautés exaspérèrent les huguenots; partout on courut aux armes; la guerre civile s'étendit et gagna de proche en proche toutes les provinces méridionales de la France. C'était précisément ce que désirait Sa Sainteté; elle jugea que le moment était venu de frapper un grand coup; et cuinme on approchait de l'époque fixée pour l'ouverture de la dernière session du concile de Trente, elle se iiâta d'envoyer Laynez avec ses cohortes de jésuites pour assister aux délibérations des Pères; elle nomma en outre quatre légats pontificaux pour présider les séances chacun à leur tour. L'assemblée élail com-

HISTOIRK DES PAPES"

posée de lieux cardinaux, de trois jiatriarolies, de vingt -cini[ archevêques, de cent soixante-huit évtviues ou coadjuteurs, de sept abbés crosses, de trenteneuf chanoines ou vicaires, chargés de représenter leurs prélats absents ou malades, et de sept généraux d'oi-drcs religieux, tous enfroqués et ensou'anés dévoués ou vendus à la cour de Rome.

Suivant la pittoresque expression de l'ahbé de Laussac, ambassadeur de France près du concile, les Pères de Trente furent constamment inspirés par le Saint-Esprit, que le pape envoyait régulièrement cliaiiue jour avec ses dépèches dans la valise du courrier. Tout s'y décida, il est vrai, à la majorité des voix; mais nous devons observer que la plupart des prélats étaient pensionnés par le saint-siége; et rhistoire nous a conservé une liste de quarante do ces prêtres infâmes qui recevaient soixante écus romains par mois pour voter coiiformi-raent aux décisions du saint-père. Celte tourbe obéissait au moindre signe du légat Siito:etta, s'agitait, trépignait, frappait des mains, couvrait la voix des orateurs et interrompait constamment les débats.

Comme on le voit, cette tactique des monarchies constitutionnelles, qui consiste pour les gouvernants à donner un peu d"or en curée à une troupe de mandataires couards et félons pour asservir les peuples, était déjà mise en pratique au seizième siècle. Aussi le résultat des travaux du concile de Trente fut-il que les évèques perdirent le reste d'autorité qu'ils avaient conservée jusque-là; et sur les conclusions du jésuite Laynez, il fut décrété que leur dignité était d'institution humaine, et celle du pape d'institution divine. Tous ces p'ètres qui avaient vendu leurs votes et leurs consciences décidèrent que le souverain pontife avait une autorité absolue et illimitée sur les ecclésiastiques comme sur les fidèles, et que tous lui devaient obéissance et soumission absolue.

Quant aux réformes à introduire dans l'Église, il n'en fut pas même question. Les légats du saintsiége déclarèrent seulement, en ce qui concernait les hérétiques, que le pape serait autorisé à employer la force des armes, les tortures ou les bûchers pour anéantir les calvinistes et les luthériens. Enfin, l'assemblée entière prononça des anathèmes et des malédictions contre les protestants, et termina les séances par une triple salve d'acclamations en l'honneur de Pie IV et des princes catholiques.

Une nouvelle fâcheuse vint cependant troubler la joie du pontife et interrompre les fêles que l'on célébrait à Rome pour l'heureuse issue du concile de Trente. Sa Sainteté apprit la mort de Ferdinand et l'élection de Maximilien son fils comme empereur d'.Allemagne. Ce prince envoya des ambassadeurs à la cour apostolique, seulement pour la forme et afin de notifier son élection, mais avec défense formelle de prêter serment d'obédience au pape, ni de lui demander la confirmation de son titre de roi des Romains et d'empereur d'Allemagne.

Quelques cardinaux essayèrent, pour obtenir une marque de soumission, de proposer aux députés de prêter serment d'obéissance au nom de Maximilien, comme roi de Hongrie, ce qu'ils ne pouvaient refuser suivant eux, attendu qu'il était incontestable que Ladislas I" eîit reçu ce royaume en fief de Gré-

goire \ll. Cette concession ayant encore été refusée, Pie IV passa outre, tant il avait à cœur de paraître le dispensateur de la couronne impériale, et il expédia en .\llemagne des lettres de confirmation qu'on ne lui demandait point, et dans lesquelles Sa Sainteté déclarait Maximilien légitime empereur en vertu de sa toute-puissance, ([ui su]iplt''ait aux iriégulariti's dont son élection pouvait être entachée.

La politiijue du pontife n'éprouvait pas un meilleur succès en France; Pie IV, instruit par les jésuites que Catherine de Méilicis songeait à accorder la. paix aux huguenots, afin de ne pas laisser aux Guise» le commandenient de l'armée catholique, et d'affaiblir cette famille, qui se montrait plus puissante eiicme depuis l'assassinat du duc de Guise, essaya de faire changer sa résolution, et lui écrivit à ce sujet une longue lettre de remontrances. La reine n'en tint aucun compte, et répondit seulement au cardinal de Sainte-Croix, qui lui avait apporté les dépèches de la cour de Ronu : « Dites à votre maître que je n'ai fait la paix avec les hérétiques que pour me préparer à leur faire une guerre terrible, et que le jour de la vengeance arrivera bientôt. »

Cet aveu donna à comprendre au saint-père que Catherine de Médicis méditait quelque grand projet d'extermination contre les huguenots, et il en eut d'autant plus de joie qu'il supposa que rien ne s'opposait à ce qu'il excommuniât Jeanne d'Albret, reine de Navarre, l'ennemie déclarée de la cour de Rome. En consé pience, il rendit une bulle contre cette princesse, l'assigna à comparaître à Rome pour y être jugée, prjoclamant sa déchéance du trône en cas de désobéissance, et donnant en outre ses Etats au premier occupant, c'est-à-dire au roi Philippe, qui n'attendait que le moment d'entrer dans la Navarre. Or, comme la cour de France n'avait rien tant à cœur que d'empêcher que la maison d'Espagne s'établît dans ces provinces, la reine Catherine se vit obligée de désapprouver la conduite du pape, et d'envoyer un plénipotentiaire à Rome pour représenter au sacré collège que Jeanne d'Albret devait être considérée comme souveraine du Béarn et comme investie légitimement des seigneuiies d'Albret, de Foix, d'Armagnac, de Cominges et de Bigorre ; qu'elle avait été reconnue en qualité de reine par tous les princes de la chrétienté, par conséquent qu'elle ne relevait que de Dieu, et qu'elle ne pouvait être en quoi que ce soit soumise à la juridiction du saintsiége ; qu'en outre son royaume étant un fief de la couronne de France, Charles IX était trop intéressé dans cette affaire pour qu'il souB'rît qu'on donnât ses provinces au premier occupant ; que d'ailleurs le roi ne pouvait se dispenser d'assister de ses armes son alliée, sa vassale, sa proche parente, la veuve el la mère des deux premiers princes de son sang ; qu'enfin si le saint-père ne voulait point révoquer les procédures commencées contre la reine de Navarre, il était prié de ne point trouver mauvais que la France inteivînt dans la question, et se servit des moyens extrêmes qui lui avaient réussi autrefois, lorsque le saint-siége avait voulu usurper une trop grande autorité sur la monarchie.

Pie IV, qui redoutait une invasion des Français en Italie, promit de cesser toute pouisuite conti'e lu

Page 1