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L'infime Catherine de Médicis
reine de Navarre ; ce qu'il fit du moins ostensiblement, car il n'en poursuivit que plus activement dans l'ombre ses audacieuses tentatives. A son instigation les jésuites se répandirent secrètement dans les Etats de cette princesse, et entraînèrent ses sujets catholiques dans une conjuration dont le but était de saisir Jeanne avec ses enfants et de la livrer aux tribunaux de l'Inquisition d'Espagne, pour la faire condamner comme liérétique. Cette machination infernale fut heureusement déjouée par les bu-, guenots, qui en eurent conniissance, et qui prirent des précautions pour la fa re avorter.
Quoii]ue démasqué encore une fois, le pape n'aliandonna pas son projet d'exterminer les réformés ; mais avant de faire d'autres démarches auprès de la cour de France, pour l'entraîner dans une nouvelle ligue, il voulut clore le-; séances du concile de Trente, et fit rendre par ses créatui-es des bulles aussi ridicu-
les qu'impies que cette assemblée de prêtres simoni;.ques déclara obligatoires pour tous les royaumes. Sa Sainteté n'obtint pas cependant de cette mesure le succès qu'elle en attendait : en Allemagne, on refusa de se soumettre aux décrets des Pères du conciliabule de Trente, et Maximilien II se mit à la tête de l'opposition.
En France, malgré les efforts des jésuites, on repoussa les actes de cette assemblée ; le chancelier de i'Hospital démontra que la cour ne pouvait sacrifier les libertés de l'Eglise gallicane aux ambitions du pape, sans mériter le blâme des hommes et l'accusation d'ignorance et de lâcheté. Le Parlement suivit en cette circonstance l'exemple cpii lui était donné par le chancelier. Malheureusement cette assemblée ne montra pas la même indépendance dans le procès qui eut lieu un peu plus tard entre l'Université et les jésuites; voici à quelle occa!;ion : ces Pères avaient acheté se-
crètoment du recteur Julien île Saiiit-Gorniaiu îles Icttios de si'holarité, c'esl-à-ilire riiuloiisalion de tenir école avec tous les privilèsjes de l'Université. Pendant la magistrature temporaire de Julien, ils avaient enseii^né publii|ueraent sans être ini|uiétcs; mais après la retraite de leur proteclour, les membres de r Université se réunirent en conseil, et citèrent devant eux les jésuites, (]ui avaient ouvert un collège dans la capitale. Ils se présentèrent résolument au jour que portail la citation, et répondirent ainsi aux questions du nouveau recleur : « iites-vous des moines réguliers? — Non, car notre société n"est pas religieuse, et nous ne sommes pas assez parfaits jiour professer une vocation aussi sainte. — Elesvous des prêtres séculiers? — Non, puisque nous vivons en congrégations, sous certaines lois approuvées par les papes. — Qu'ètes-vous donc enfin? — Nous sommes jésuites. «
Gomme on ne put jamais tirer d autre réponse de ces révérends, l'Université refusa de les admettre dans son sein, cassa les lettres de scholarité qu'ils avaient achetées de Julien de Saint-Germain, et l'affaire se présenta alors devant le Parlement. Pierre Versoris défendit les jésuites, et l'avocat Etienne Pasquier parla au nom de l'Université. Sur la plaidoirie de ce dernier, le j)rocureur général conclut à l'expulsion desjésuites, se fondant principalement sur ce que les Pères ayant prêté serment à un général étranger, il était dangereux de leur confier l'éducation de la jeunesse françjaise. Le pape intervint aussitôt; il écrivit à l'évoque de Paris, aux cardinaux français, au roi, à la reine; il les supplia tous de soutenir les jésuites, qui étaient, suivant lui, des soldats courageux destinés spécialement à combattre les hérétiques; enfin ses légats le secondèrent si Lieu, que la plupart des juges se laissèrent gagner, même le premier président Gliristophe de Thou, frère de l'historien; toutefois le Parlement n'osa pas leur donner gain de cause, et leur permit seulement d'employer à la fondation d'un collège l'héritage de l'évêque de Clermont, Guillaume Duprat.
Cette querelle entre l'Université et les jésuites avait donné naissance à une polémique extrêmement violente où ces bons Pères exhalaient leur fiel contre leurs adversaires en termes fort peu mesurés, à en juger par un libelle qui est parvenu jus ju'à nous, et où ils s'exprimaient ainsi sur le compte du défenseur de l'Université; «Que l'avocat Pasquier rêve à son aise; mais bientôt quelqu'un de notre compagnie fera un recueil de ses ignorances, rêveries, âneries et hérésies, pour lui en former un linceul, où il sera cousu tout vif; ensuite nous le jetterons dans un cloaque oij les corbeaux et les vautours viendront de cent lieues, attirés par l'odeur de son corps putréfié, et dont les hommes n'oseront pas approcher sans se boucher le nez. Alors les ronces et les orties entoureront son cadavre, les vipères et les basilics nicheront dans son crâne, les chats-huants et les butors pulluleront dans sa poitrine.
<• Pasquier, c'est un porte-balles, ua maraud de Paris, un petit galant, un baladin, un plaisanteur, un vendeur de sornettes, un simple regage qui ne mérite pas d'être le valeton des laquais; c'est un bélître, un coquin, un va-nu-pieds qui rend ses excré-
ments par la gorge ; c'est un sale et vilain satyre, un avchimailre sot par nature, par bécare, par bémol, sot à la plus haute gamme, sot à triple semelle, sot à double ceinture en cramoisi, sot cnfm en toutes sortes de sottises et vilenies.
« Pasquier, c'est un pasquin, un gros veau, un buffle qui a la lête d'un âne; un boulVon ijii'il faut coiffer du bonnet jaune, surmonté de plumes de coq, et auquel il faudrait mettre la marotte à la main. Ce serpenteau, ce crapaudeau, catholique de bouche, hérétique de bourse, athéiste de cœur, cette pie bavarde, cet oison bridé, s'est débridé licencieusement pour embouer, vilainer et souiller la belle blancheur et l'immaculé plumage des cygnes, c'est-à-dire des révérends pères jésuites. »
Le triomphe que ces Pères avaient obtenu sur l'Université causa d'autant plus de joie au (lape, que ce premier succès préparait dans l'avenir l'exécution du projet infernal dont lui seul et Catherine de Médicis avaient le secret, et auquell' exécrable Charles IX s'associa plus tard.
A la même époque venait de s'éteindre l'hérétique Calvin, consumé par les veilles et par ses travaux; cet intrépide athlète, cet implacable adversaire du papisme était mort comme il avait vécu, en combattant pour l'émancipation intellectuelle du genre humain. Sans contredit, Calvin eût pris le premier rang parmi les apôtres de la réforme, si le supplice de Michel Servet ne fût venu montrer que la vanité de l'écrivain l'emportait chez lui sur la conviction du réformateur. Sous le rapport du désintéressement, peu d'hommes avaient fait preuve d'une abnégation semblable à la sienne; car, pendant toute sa vie, son traitement annuel ne dépassa pas cent cinquante livres en argent, quinze quintaux de blé et deux tonneaux de vin, et jamais il ne voulut recevoir rien au delà; si bien qu'à sa mort, lorsque les magistrats firent l'inventaire de sa succession, en livres, linge, habits, meubles, vaisselle et argent, ils trouvèrent qu'elle ne s'élevait pas même à la faible somme de cent vingt-cinq écus.
Pendant que Sa Sainteté se réjouissait de se voir délivrée d'un ennemi aussi terrible, et songeait déjà aux moyens de tirer parti de cet heureux événement, un complot s'organisait contre sa vie; tant il est vrai qu'on n'est jamais si près d'un danger que quand on se croit hors de toute atteinte. Pierre Accolti, riche citoyen de Rome, avait formé une société secrète avec quelques uns de ses amis , indignés comme lui de voir leur patrie soumise au despotisme de Pie IV. Parmi les affidés se trouvaient Antoine, comte de Canosse, le chevalier Pellicione, Prosper Hector, Thadée Manfred, tous animés des mêmes sentiments généreux, tous décidés, au risque de leur vie, à délivrer le monde d'un tyran qui faisait peser sur les nations un joug de fer. La conjuration organisée, Pierre Accolti essaya à plusieurs reprises et sous divers prétextes de s'introduire dans le palais pontifical, afin de poignarder l'exécrable pontife. Par malheur, un soir, on rapporta à Sa Sainteté qu'il avait vivement insisté pour obtenir audience. Celle persistance éveilla les soupçons du pape; aussitôt et par son ordre la demeure d'Accolti fut cernée, les portes enfoncées, les chambres fouillées; et comme c'était
PIE IV
l'heure de la réunion des conjurés, tous ses complices furent saisis, ftarrottés et plongés dans les cachots de rinijuisition. Pendant un mois entier, ces infortunés furent appliqués à la question, torturés, tenaillés; et quand leurs corps ne présentèrent plus une seule place qui n'eût été brûlée avec des pinces ardentes ou déchirée avec des gritfes de fer, le saint pontife les fil brûler sur la grande place de Unnie pour l'édification des fidèles !
Quoique le complot d'Accolli eût avorté, il n'en fut pas moins la cause de deux grands chagrins pour Sa Sainteté : un de ses neveux, Frédéric Borromée, était tombé gravement malade à la suite des fiitigues qu'il avait essuyées pour instruire le procès des accusés, et venait de mourir; un autre de ses neveux, le cardinal Charles Borromée, que l'Église a depuis canonisé, après avoir montré un acharnement incroyable envers les malheureux conjurés, ayant pris tout à coup horreur de lui-même, abandonna la cour et se retira à Milan, dont il était archevêque.
Privé de ses neveux les plus chéris. Pie IV reporta toutes ses affections sur les fils de sa sœur, Hannibal et Marc Alteamps; il donna au premier le gouvernement de Rome, et lui destina en mariage la veuve de Frédéric Borromée , avec une dot considérable. Il abandonna au second, qui était déjà cardinal du tilre de Sitico, la direction des affaires religieuses; et comme cehii-ci prévoyait qu'il n'aurait pas longtemps en mains le pouvoir, vu l'âge avancé de son oncle et ses habitudes de débauches, il résolut de mettre les moments à profit. D'abord il accabla le peuple d'impôts extraordinaires ; il frappa de contributions forcées la noblesse et le clergé ; il vendit publiquement les dispenses et les canons; ensuite il fit des emprunts considérables sous prétexte de lever des troupes , et s'empara des sommes destinées à la remonte de la cavalerie et à l'équipement des recrues.
Quant à Pie IV, libre de tout souci et de toute inquiétude, il se reposait des agitations de sa vie passée, le jour en se délectant de la vue des suppliciés dans les salles des tortures du palais de l'Inquisition; et la nuit, en se plongeant dans une ivresse crapuleuse avec ses favoris, ses mignons et ses maîtresses. Enfin il fut tiré de son apathie par les ambassadeurs d'Espagne, qui, pour le rappeler au sentiment de son existence politique, le sommèrent de renouveler ses tentatives sur l'Allemagne, et de faire adopter dans ces États les actes du synode de Trente. Alors il envoya des nonces à la cour de Bavière et à celle de Maximilien, pour engager les souverains de ces contrées à prendre des mesures conformes aux décisions des Pères. Le duc de Bavière, Albert III, dit le Magnanime, qui depuis longtemps était sous l'influence des jésuites, ne fit aucune difficulté de recevoir les décrets du prétendu concile œcuménique, et déclara même à l'ambassadeur apostolique qu'il était décidé à massacrer les trois quarts de ses sujets pour les contraindre à obéir au pape et à rentrer dans le sein du catholi-
cisme. En eff(>t, il commença par obliger les professeurs d'Ingolstadt à signer le symbole de foi sous peine de bannissement, et après eux il força les fonctionnaires publics à adhérer à la confession catholique, sous peine de destitution ; quant aux simples citoyens, il prit encore moins de ménagements, il les abandonna à la juridiction des jésuites. Il n'en fut pas de même dans les États qui dépendaient immédiatement de Maximilien ; non-seulement l'empereur refusa d'écouter les remontrances du pape, mais encore il lui fil signifier, au nom des électeurs, qu'il eût à autoriser en Allemagne la communion sous les deux espèces, et le mariage des prêtres, s'il ne voulait perpétuer le schisme et s'exposer à de grands dangers.
Pie IV, malgré son désir d'éviter une rupture avec Maximilien, n'osa pas accéder sans réserve à sa demande, il lui fit répondre que sa qualité de pontife infaillible lui permettait de modifier le culte à son gré, qu'en conséquence il autorisait la communion sous les deux espèces ; mais qu'il lui était impossible de trancher la question du mariage des prêtres. Le prince n'ayant pas paru satisfait de cette concession, Sa Sainteté prit d'autres mesures pour conjurer le danger; elle chercha à attirer dans sa cause les rois de France et d'Espagne, et parvint à persuader à ces deux souverains que Maximilien avait l'intention bien arrêtée de s'unir aux huguenots de France pour anéantir le catholicisme et s'emparer des trônes de Charles IX et de Philippe II. La crainte du danger, toute-puissante sur l'esprit des tyrans, détermina les rois de France et d'Espagne à se rapprocher du pape : Philippe envoya sa femme à Bayonne, et Charles IX accompagna sa mère à la conférence pour s'entendre avec le duc d'Albe et les représentants de Sa Sainteté, afin de poser les bases d'une nouvelle ligue contre les protestants. Il fut convenu dans ce conciliabule de bêtes farouches et d'hyènes, que Catherine de Médecis ferait main basse sur tous les huguenots de France, pendant que les armées espagnoles envahiraient la Navarre et les Pays-Bas, pour en finir d'un seul coup avec les hérétiques.
Comme il était nécessaire pour la réussite d'un semblable complot d'endormir la vigilance des calvinistes, le saint -père suspendit les poursuites des tribunaux inquisiteurs contre ceux qui étaient prévenus d'hérésie ; il fit mettre un grand nombre de ces infortunés en liberté; et pour augmenter encore la sécurité des protestants, il invita chaque soir à sa table les ambassadeurs d'Allemagne et les seigneurs huguenots, et s'enivra avec eux en buvant à leur conversion. Ce désir ardent de Pie IV de voir le triomphe de la religion sur les hérétiques l'entraîna même si loin dans ses libations, qu'à la suite d'un grand repas pendant lequel il engloutit douze brocs de vin, il tomba frappé d'une attaque d'apoplexie et mourut quelques heures après, dans la nuit du 8 au 9 décembre 1565.
Ëlection Je Pie V. — Son histoire avant sa pron"Olion à la papauté. — Sa Sainteté préside le tribunal de l'inquisition. — Cruaulés du saint-père. — Ses lois contre les prostituées de Rcme. — Diète d'Augsbourg. — Le pontife engage le roi d'Espagne à massacrer ses sujets des Pays-Bas. — Il rallume la guerre civile en France. — Victoire du duc d'Albe attribuée aux prières du pape. — Querelles entre le pape et l'empereur. — Conjuration du saiut-père contre Elisabeth d'Angleterre. — Il anithématise cette reine. — Ligue contre les Turcs. — Négociation du cardinal Alexandrin. — Le pape recherche l'alliance des Arabes et des Persans. — Pie Y veut exterminer les prsteslants de l'Europe. — Mort ''e ce pape exécrable.
Lorsque les ciTémonies des funérailles de Tin l'âme Pie l\ furer.t terminées, les cardinaux entrèrent en conclave, et suivant l'habitude, chacun d'eux se mit à briguer, soit pour acheter soit pour vendre des vois.. Charles Borromée, neveu du pontife défunt, étant un des plus riches, se trouva en état de décider de l'élection en se prononçant avec sa faction pour le candidat qui lui agréerait. On proposa d'abord le cardinal Morone, vénérable prélat qui jouissait d'une réputation de tolérance et de moralité justement acquise; ce fut précisément à cause de ses vertus que Charles !e fit exclure ; il représenta aux membres du sacré collège qu'un semblable pape ne saun:it pas user d'une rigueur salutaire pour maintenir les droits du saint-siége; on se rendit à ses observations. On mit ensuite aux voix l'élection de t-irelelto; ce cardinal fut encore écarté à cause delà sévérité de ses mœurs et de ses habitudes de sobriété ; enfin on parla d'élever sur la chaire de saint Pierre le grand in([uisiteur ^Michel Ghisleri, dominicain débauché et féroce; Charles Borromée ne trouvant rien à dire contre ce choix, on le proclama immédiatement chef suprême de l'É-lise sous le nom de Pie V.
Il est resté prouvé que l'origine du nouveau pontife était des plus obscures, (juoique phis tard ses courtisans aient cherché à lui forger une généalogie qui le faisait descendre de l'illustre maison des Gon-
silieri, nom que ses ancêtres avaient quitté, suivant eux, lorsqu'ils étaient venus s'établir à Rome, pour prendre celui de Ghisleri. Et la vanité a tant de puissance dans le cœur de l'homme, que Sa Sainteté, soit qu'elle eût été dupe de ce conte absurde, soit qu'elle vouliît cacher à tous les yeux le rang infime de ses parents, rendit un bref (jui ordonnait aux Ghisleri de reprendre le glorieux nom de Consilieii. Michel était né à Bologne, de parents si pauvres et si misérables, qu'il avait été contraint d'entr.'r comme aide de cuisine dans un couvent de l'ordre de Saint-Dominique. Sa jolie figure et certaines allures dans la démarche avaient attiré l'altention du prieur, l'un des moines les plus débauchés du couvent; celui-ci en fit son mignon, et pour couvrir aux yeux des frères ses amours crapuleux, il se chargea de son éducation. A seize ans, Michel était devenu si habile théologien, qu'on le nomma professeur de son ordre; plus tard et toujours avec la protection du prieur, il obtint sa nomination au grade d'inquisiteur dans la ville de Gôme. Le jeune dominicain tint à honneur de mériter les distinctions dont on l'avait honoré, et il commença à déployer ce caractère inllexible et cette cruauté implacable qui en ont fait l'un des pontifes les plus sanguinaires qui aient occupé le siège de l'Apôtre. Aussi ne doit-on pas s'étonner que ses ligueurs envers les malheureux hérétiques l'aient fait
PIE V
L'inquisiteur Montalte à Venise
successivement chasser de Côme, de Bergame et du pays des Grisons, où il avait «té envoyé pour persécuter les hérétiques en qualité de commissaire général de l'Inquisition.
Pour donner une idée exacte de la férocité de Michel Gliislcri avant qu'il fût pape, nous cilerons textuellement queli[ue!< passages des instructions qu'il adressait à l'Inquisition de Venise: « L'inspecteur général dos tribunaux du saint-office au vénérable Montalte, in([uisiteur de Venise.
« Mon très-cher frère, votre Révérence aura toujours présent à la pensée que l'autorité dont elle a l'honneur d'être revêtue doit la rendre impassible, immuable et inflexible comme la justice de Dieu, qu'elle est appelée à exercer sur la terre. Et afin de
ne pas l'oublier, vous ferez placer au-dessus de votre tribunal un crucifix de fer avec une légende contenant ces paroles de l'Ecriture : « Ce lieu est ter- « rible; c'est la porte de l'enfer ou du ciel 1 » Rappelez -vous que les devoirs de votre charge sont de défendre l'honneur et l'intérêt du Christ contre les profanateurs de son nom glorieux; songez surtout que vous êtes commis à ces importantes fonctions pour conserver les privilèges ecclésiastiques et les droits inviolables du siège apostolique.
<• Qu'aucune considération humaine ou divine ne vous arrête dans la sainte voie où vous êtes entré; souvenez-vous que notre divin maître a dit : ■> Qui- « conque ne porte pas sa croix et ne me suit pas •< n'est pas digne de moi. — Celui qui aime son père
HISTOIRE DES l'APES
■ et sa mère, son fils ou sa fille, plus i[ue moi, no
- peut être mon disciple. — L"homme iloit avoir • pour ennemis ceux de sa propre maison ; car je « suis venu pour séparer l'époux d'avec l'épouse, le
- (ils d'avec le père, la lille d'avec la mère. — Ne " pensez pas que je sois venu apporter la paix sur
■ la terre; non, je suis venu apporter l'épée; cora- X battez donc pour moi sans relâche et sans terreur, « parce quo celui qui conservera sa vie la perdra, et X celui qui l'aura perdue pour l'amour de moi la re- > trouvera. » Que ces saintes paroles soient votre règle lie conduite ; torturez sans pitié, tenaillez, déchirez sans miséricorde, tuez, massacrez, brûlez impitoyablement votre père, votre mère, vos frères, vos sœurs, s'ils ne sont pas aveuglément soumis à l'Église catholique, apostolique et romaine.
« \o\is communiquerez ces instructions au vicaire appelé à présider le tribunal de Venise en votre absence, et que vous avez choisi vous-même. Nous l'agréons sur votre recommandation, alin que vous viviez ensemble dans une parfaite harmonie. Vous aurez soin également de vous entourer d'officiers zélés ; vous nommerez ensuite douze consulteurs, six théologiens, parmi lesquels deux seront pris dans les chanoines réguliers, six dans les rangs des docteurs en droit canon; un d'eux aura le titre de secrétaire, un autre celui de notaire, et les deux plus jeunes seront assesseurs. Pour le service intérieur des cachots, vous aurez un concierge, deux portiers d'intimations, un barigel, six sbires et vingt-quatre tourmenteurs. Les traitements et les gages de ces employés seront prélevés sur les biens des accusés.
« Avant d'initier qui que ce soit à nos terribles secrets, vous ferez prêter entre vos mains un serment dont voici la formule: «Je promets à Dieu toutpuissant, à Jésus-Christ son fils, aux apôtres saint Pierre et saint Paul, à la sainte Église apostolique, < au souverain pontife, à la suprême Inquisition de <' Rome et à votre Révérence ici présente, que je serai " toujours soumis à l'Église et à ce saint tribunal; que ■' je ferai tous mes efforts pour découvrir, dénoncer et ' arrêter ceux qui seront soupçonnés de la moindre ■ tache d'hérésie; je m'engage à défendre au prix de <' mon sang les intérêts du souverain pontife et de la « sainte Inquisition. «Vous soudoierez en outre autant d'espions que vous pourrez en payer ; vous les chargerez de surveiller les séculiers comme les ecclésiastiques, et de vous dénoncer les désordres publics et particuliers ; jamais vous ne révoquerez en doute leurs dépositions, et vous frapperez ceux qu'ils vous désigneront, innocents ou coupables, attendu qu'il vaut mieux faire mourir cent innocents que laisser vivre un coupable.
«Nous n'ignorons pas que le conseil des Dix est 1 ennemi de notre sainte Inquisition depuis que nous lui avons disputé l'autorité qu'il s'arrogeait sur l'ordre ecclésiastique : aussi, dans les circonstances délicates oiî vous vous trouverez en oppositidti avec queli]ues-unes des puissantes maisons de Venise, vous devrez vous conduire avec une extrême prudence, afin de ne point augmenter l'irritation des esprits ; mais quand il s'agira du peuple ou de la bourgeoisie, soyez sans pitié ; et quoique les intérêts de Dieu se défendent d'eux-mêmes, ne perdez pas de l
vue ([ue nous sommes institués pour nous opposer par le glaive à la malignité des hommes, (l'est pourquoi vous redoublerez de rigueur à mesure que vous verrez augmenter la résistance aux mesures commandées par l'Eglise ; vous fermerez seulement les yeu\ sur les débordements des nobles, jusqu'à ce que l.i Providence nous donne la force et les moyens nécessaires pour couper le mal dans sa racine. Pour le peuple et la bourgeoisie, soyez impitoyable. Quant à présent, nous nous bornons à ces recommandations; plus tard, s'il se rencontrait un cas que nous n'aurions pas prévu, nous vous adresserions de nouveaux avis »
L'inquisiteur Moutalte exécuta si fidèlement les ordres de son supéricui', ([u'il devint bientôt en exécration aux citoyens de Venise, et qu'il fut môme obligé de se sauver de cette ville pour ne pas être lapidé par le peuple.
,\près avoir rempli les fonctions d'inspecteur général des tribunaux du saint- office pendant plusieurs années, Michel (^Thisleri passa grand inquisiteur sous le pontificat de Paul IV. Ses cruautés dans l'exercice de sa nouvelle charge furent poussées à un tel point, que de toutes parts ce ne fut qu'un cri de réprobation contre l'odieux tribunal qu'il présidait.
A peine installé sur la chaire de l'Apôtre, Pie ^' fit casser la procédure ordonnée par son prédécesseur contre la famille des Carall'a, et il préluda par des exécutions juridiques aux boucheries qui remplirent son règne. Tous ceux qui avaient contribué, soit directement, soit indirectement, à la condamnation des neveux de Paul IV, son protecteur, furent arrêtés, plongés dans les cachots de l'Inquisition et brûlés vifs; les juges seuls furent épargnés, en raison de leurservile rétractation, car ces misérables eurent la lâcheté de venir en corps au Vatican, s'humilier devant le pape et le supplier de les absoudre de leur crime, et de leur pardonner d'avoir versé le sang innocent pour complaire à un pontife infaiUible. Aucun des ennemis de cette famille ne put échapper à la vengeance de Pie V ; il les poursuivit jusque dans les pays étrangers où ils s'étaient réfugiés : Jules Zoannetli fut arrêté à Venise, et Pierre Carnessecchi fut enlevé de Florence ; puis l'un et l'autre furent ramenés à Rome et mis en jugement comme coupables d'avoir entretenu des relations criminelles avec la belle Victoire Golonna, veuve du marquis de Pescaire, et Julie de Gonzague, toutes deux suspectes d'hérésie ; accusation absurde, puisque l'une de ces femmes était morte depuis dix-neuf ans Carnessecchi et Zoannetti n'en furent pas moins appliqués à la torture en présence du saint-père, et tenaillés avec tant de cruauté que ces infortunés, vaincus par la douleur, firent l'aveu de leur culpabilité, et demandèrent comme une faveur d'être condamnés à mort ; ce qui leur fut accordé incontinent.
Sa Sainteté, quoique débarrassée des ennemis des Garaffa, ne donna aucun relâche aux bourreaux du saint-office; elle se rejeta sur les hérétiques, les entassa par milliers dans ses cachots, et voulut ellemême présider aux exécutions. Entre autres exemples de la férocité de Pie V, l'historien Volaterran cite le supplice d'une belle jeune femme qui avait été dénoncée par les espions des inquisiteurs comme coupable d'avoir favorisé la fuite de Rome d'une de ses
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PIE V
!>u'iiis qui venait d'embrasser le calvinisme. Celle inforlunée fut arrachée de nuit à sa famille, et sans qu'on eût aucun égard pour son état de grossesse, on la plon<;ea dans un cabanon noir et infect où elle accoucha de fiaycur. Au mutin, le cruel Pie V la fit comparaître devant son tribunal, et sans être touché <les protestations d'innocence et des prières de cette malheureuse femme, il ordonna aux moines qui remplissaient les fonctions de tourmenteurs de faire leur devoir. Trois dominicains se jetèrent alors sur elle, enlevèrent ses vêlements et la laissèrent dans une nudilé complète, puis ils ])loyèrent son corps sur un chevalet, attachèrent ses pieds et ses bras à des cordes qui étaient retenues au.\ murailles par des anneau.x Je fer, et les tirèrent avec tant de violence que ses membres délicats et faibles en furent coupés jusqu'aux os; ensuite on lui lit subir la question de l'eau. Mais après qu'elle eût avalé huit mesures entières, elle les rendit par la bouche avec des flots de sang, et tomba en faiblesse; alors Sa Sainteté ordonna aux bourreaux de lui appliquer des lames de cuivre ardentes sur les parties les plus sensibles du corps, et d'allumer un réchaud sous ses pieds, ce qui la rappela de son évanouissement. Enfin, comme elle persistait à ne point vouloir se reconnaître coupable, on la détacha du chevalet et on la rapporta dans son cachot, auprès de sou enfant, qui était mort de froid pendant qu'on la torturait; elle-même expira le lendemain. Pie V ayant reconnu qu'on lavait faussement accusée, se contenta de faire rendre son cadavre à la famille.
Aonius Palearius, l'un des plus célèbres écrivains du seizième siècle, devint également la victime de ce monstre. Voici de quelle manière : Un espion ayant fait savoir à la cour de Rome qu'Aonius avait dit que l'Inquisition était un poignard dont la lame était dirigée sur le cœur de tous les gens de lettres, le pape envoya des sbires à Milan, fit enlever de nuit le coupable et ordonna qu'il fut conduit à Rome, où on le plongea immédiatement dans les prisons du ^atican; ensuite on l'appliqua à la question et on l'obligea à signer un écrit dans lequel il reconnaissait que le pape avait le droit de tuer les hérétiques; que 1 Eglise pouvait instituer des ministres pour exécuter les sentences rendues par les inquisiteurs; que le pontife romain lui-même pouvait de sa propre main, à l'exemple de Samuel et de saint Pierre, ^e saisir du glaive et frapper ses ennemis. Puis quand le malheureux eut apposé son nom au bas de cette p)èce, on se servit contre lui de ses propres aveux, et Pie V le lit pendre sous ses yeux.
Les actes de barbarie qui signalèrent le commencement de ce pontificat jetèrent une telle épouvante dans les espiils, qu'en moins de six mois plus d'un tiers de la po])ulation avait abandonné la ville sainte; ■et comme les cardinaux essayaient, un jour de consistoire, de faire quelques remontrances à Pie V pour l'engager à user de clémence dans les intérêts de l'Eglise : « Non , non, répondit-il, soyons inexorables; jjoiiit de pitié, point de merci pour les hérétiques; mieux vaut anéantir la génération présente que de léguer l'erreur aux générations futures. »
En elTet, loin de se départir de sa rigueur, il devint plus terrible et plus implacable que jara is ; et
sur le simple soupçon (jue plusieurs femmes calvinistes s'étaient mises dans les rangs des prostituées pour échapper aux inquisiteurs, il publia un édit qui enjoignait aux courtisanes de Rome de se maiier dans le délai d'un mois, ou de sortir de la ville, sous peine, en cas de désobéissance, d'être fouettées publiquement par la main du bourreau. Heureusement ce décret n'eut point d'exécution, et les cardinaux ^ parvinrent à le faire révoquer en représentant à Sa Sainteté que les quarante-cin([ mille prostituées fmi habitaient Rome étaient nécessaires au service des ecclésiastiques, et que s'il supprimait les lupanars, son clergé retomberait dans les honteux désordres de la sodomie, comme au temps de saint Paul, et qu'en outre il priverait le trésor apostolique de la source la plus productive de ses revenus. Cette dernière considération détermina Pie V à substituer aux peines altlictives une simple note d'infamie; il di''cida que les filles d'amour habiteraient à l'avenir un quartier particulier, et qu'elles ne pourraient paraître ni de jour ni de nuit dans les rues de Rome. Il leur conserva néanmoins le privilège d'être inhumées dans un terrain bénit qui était situé près de la porte Flaminia, derrière le mur penché, appelé muro torto. Le saint-père se montra plus sévère à l'égard des toreadores; il défendit, sous peine d'excommunication, qu'on enterrât en terre sainte ceux qui mouraient dans les combats de taureaux. Enfin il poussa la cruauté jusqu'à faire une loi qui enjoignait aux médecins d'abandonner les malades qui refusaient de recevoir les sacrements à la troisième visite, et de les dénoncer à l'autorité supérieure.
Pie V ne se borna pas à faire gémir l'Italie sous ce joug de fanatisme et de terreur. Déjà maître de l'Espagne, où régnait Philippe II, son digne émule en férocité, il voulut assurer le triomphe de l'Inquisition dans les Pays-Bas, et il excita le roi d'Espagne à poursuivre à outrance les hérétiques de ces contrées. Marguerite de Parme, sœur de Philippe et régente des Pays-Bas, cherchait bien à seconder les fureurs de son frère, et faisait arrêter un grand nombre de réformés. Mais, sjit que les juges favorisasi sent tacitement les doctrines nouvelles, soit qu'ils reconnussent le danger de pousser au désespoir une nation courageuse, presque tous les accusés étaient rendus à la liberté. Dans les principales villes de la province, à Tournay,àLille,àYalenciennes, on comptait par milliers les sectateurs de Baïus et de Jean de Louvain , qui étaient des calvinistes mitigés. Des assemblées de cinq à six cents personnes, protégées par le prince d'Orange, se réunissaient ostensiblement pour chanter les psaumes du célèbre Clément Marot, poète de la cour de F'rance; et si parfois Marguerite de Parme voulait sévir contre ces hérétiques ou fermer les salles qui leur servaient de temples, le peuple courait aux armes, pendait les agents de l'autorité, el chassait les soldats.
Philippe II, à l'instigation du saint-père, publia de nouveaux édits contre les hérétique^Mt ordonna aux princes et aux seigneurs des PayPBas de faire adopter dans les fiefs dépendant de leur juridiction les décrets du concile Je Trente, sous peine de privation de leurs biens et dignités. Loin d'être intimidés par cette menace, les Flamands résolurent de
HISTOIUE DES PAPES
se soustraire à la tyrannie espagnole, et firent le serment de périr jusqu'au dernier pour reconquérir leur indépendance. Une vaste conjuration se l'ornia .sjus la direction de Philippe Marnix de Sainte-Aldegonde ; et à un jour lixé, plus de trente mille paysans, bourgeois ou nobles se réunirent dans une \asle plaine aux portes de Bruxelles, et prirent plu- >ieurs décisions importantes. A la suite de cette première séance, cinq cents députés, ayant à leur lèle Henri de Bréderode, les comtes de Nassau, de lierg et de Culembourg, traversèrent la ville en silence, bannières déployées, arrivèrent jusqu'au palais de la régente et demandèrent au nom du peuple à lui présenter une requête.
Marguerite, effrayée d'une manifestation aussi imposante, accueillit les envoyés avec toutes les apparences de la bonté, et leur promit de supprimer les tribunaux de l'Inquisition et de leur accorder la liberté de conscience. Mais, comme ils se retiraient, le comte de Barlemont , son confident intime et son amant, s'écria avec l'insolence d'un favori : « Rassurez-vous, iluchesse, vous n'avez aiïaire qu'à un tas de gueux qu'il sera facile de mettre à la raison. » Le lendemain, Bréderode s'empara du mot, et proposa aux conjurés de nommer leur association la Confédération des gueux ; ce qui fut unanimement approuvé. En conséquence, les rebelles atlaclièrent à leur ceinture une écuelle de bois, et à leur cou une médaille représentant d'un côté l'image du roi Philippe et de l'autre une besace, avec cette légende : « Fidèle au roi jusqs'à la l)esace. » De leur côté, les catholiques adoptèrent une médaille représentant la sainte Vierge avec son (ils dans les bras.
Pie V, informé par Marguerite de Panne de cette particularité, s'empressa de faire fabriquer à Rome une cargaison de médailles qu'il envoya aussitôt à la gouvernante, avec un bref qui accordait à ceux qui les porteraient des indulgences plénières pour tous les trimes qu'ils auraient commis ou qu'ils pourraient commettre dans l'avenir. Sa Sainteté écrivait en même temps à la gouvernante pour la louer du zèle qu'elle montrait, et pour l'exhorter à être sans pitié dans l'exercice de son pouvoir. Cependant les conjurés de Flandre, fatigués d'attendre inutilement l'exécution des promesses de la sœur de Philippe, résolurent de sommer ce souverain de se prononcer dans la question, et lui adressèrent une députation en Espagne. Le pontife, instruit de cette démarche, s'empressa de mander à Pierre Camajan,évêque d'Ascoli, son nonce à IMadrid, qu'il eût à surveiller les députés de la Flandre, et à mettre tout en œuvre pour engager le roi à les faire briller vifs comme hérétiques. Du reste, l'agent du saint-père n'eut pas beaucoup de peine à faire adopter au sanguinaire Philippe une mesure qui était dans ses mœurs et dans ses habitudes ; et le jour même de l'arrivée de la députation des gueux , les infortunés Flamands qui la composaient furent arrêtés, déférés aux tribunaux du saint-office, et mis à mort.
Dès que la nouvelle de cette action atroce parvint dans les Pays-Bas, il n'y eut qu'un cri d'indignation contre l'infâme monarque; cinquante mille insurgés se levèrent comme un seid homme, parcoururent les Jjourgs, les villages et les villes, mettant tout à feu
et à sang, brisant les statues des saints, pillant les églises et les monastères, égorgeant les prêtres et les moines. <> Dans la ville d'Anvers, disent les historiens catholiques, eurent lieu des scènes déplorables; la cathédrale fut pillée pendant trois jours, et les gueux, non contents d'avoir détruit les images, se servirent par dérision de l'huile sainte pour lisser leurs cheveux et leurs barbes; aussi ne saurions-nous trop applaudir aux prédications du franciscain Corneille .Vdriaensen, et répéter avec lui : « Oui, il faut pendre, brûler, rôtir, faire bouillir, écorcher, étrangler, enterrer vifs ces infâmes hérétiques; il faut ouvrir le ventre à leurs femmes et écraser leurs petits enfants contre les murailles, afin d'anéantir à jamais leur race exécrable. » Nous ajouterons ce ([ue les écrivains catholiques ont passé sous silence, que pour mieux échauffer la pieuse ardeur des dévotes et des fanatiques qui suivaient les sermons d'Adriaensen, ce prédicateur réunissait les plus jeunes et les plus beaux des adolescents des deux sexes, leur faisait enlever tous vêtements, et les flagellait doucement et lentement avec des verges d'osier.
Bientôt et en dépit des efforts de la gouvernante, la révolte des gueux devint si menaçante, que Marguerite se trouva forcée d'accorder la liberté de conscience et de supprimer les tribunauxde l'Inquisition. Dès lors, les réformés prêchèrent librement leuis doctrines dans toute la Flandre, et l'on vit des bandes de huit ou dix mille rcligionnaires sortir des murs de Tournay, de Lille, de Valenciennes et d'Anvers, pour venir écouter les prêches des ministres Hessels et Baïus dans les campagnes.
Pie V, furieux de celte concession, écrivit à Marguerite d'Autriche d'avoir à révoquer l'édit qu'elle avait rendu en faveur des gueux, sous peine des censures les plus terribles; et il lui ordonna de faire marcher immédiatement contre les rebelles ses troupes les plus aguerries. Récrivit également à Philippe II qu'il ne se relâchât en rien de sa rigueur contre les hérétiques de Flandre, et qu'il refusât sa sanction aux mesures que sa sœur avait prises. « Il faut noyer tous ces forcenés dans une mer de sang, ajoutait-il dans sa lettre au prince; il faut que la flamme et le fer transforment en déserts ces plaines fertiles et ces villes orgueilleuses, afin que les iidèles applaudissent à notre zèle orthodoxe, et se réjouissent du triomphe de la foi ! » Suivant son habitude, le roi u'Espagne obéit au pape, et envoya le duc d'Albe en Flandre, à la têle d'une armée formidable, pour prendre le gouvernement de cette province, et muni d'ordres tellement sévères, que le nonce apostolique écrivait à Pie V, que ce souverain avait tant d'amour pour la religion, qu'il était plutôt nécessaire de l'arrêter que de le pousser.
Dès que le duc fut entré à Bruxelles, la gouvernante remit tous ses pouvoirs entre ses mains et quitta les Pays-Bas. Celui-ci, se trouvant revêtu d'une autorité illimitée, voulut l'e.xercer avec la rigueur qui lui avait été commandée; il créa immédiatement une chambre de justice, qu'il nomma le conseil des troubles, et que les peuples appelèrent le conseil de sang; puis il fit arrêter indistinctement des milliers de citoyens et en remplit les prisons; ensuite il proscrivit tous les nobles, confisqua leurs
l'IK V
Le féroce duc d'AJbe dans les Flandres
biens, les vendit au profit du prince, et en employa le prix ù faire élever des bastilles, des forts et di's citadelles autour des villes; enlin, fjuand le duc d'Albe se crut à l'abri de nouvelles tentatives de soulèvement, il procéda aux exécutions des prisonniers. Jean Vargas, un des favoris du nouveau gouverneur, fut nommé iirésident de ce tribunal de sang, (|ui condamnait au supplice tous les prévenus sans exception et sans égards ni pour le sexe ni pour la religion, attendu, écrivait Philippe, que tous les Belges méritaient la mort : les hérétiques pour avoir pillé les églises, et les catholiques pour ne ])as les en avoir empêchés. Peiidaiit des mois entiers les giliets, les roues et les bûchers couvrirent les places publiques de toutes les principales villes, et chaque jour
ramena pour les Belges de nouvelles exécutions ou de nouveaux supplices.
On compte qu'en un seul jour, entre le lever et le coucher du soleil, le duc d'Albe lit brûler, écarteli-iet rouer plus de six cents personnes. Partout l'effroi était à son comble; le prince d'Orange, un grand nombre de seigneurs et plus de trente mille calvinistes s'enfuirent heureusement en .Vngleteire, en Frannou en Allemagne, et échappèrent à la mort; mais ceux qui n'eurent pas le temps ou la volonté d'émigrer, entre autres les comtes de Horn et d'Egmonl et vingt-trois des plus illustres seigneurs de la noblesse de Flandre, furent arrêtés, jugés par des tribunaux d'assassins, et impitoyableineni exécutés.
Enfin , comme le représentant de Philippe conli-
UISTOIRK DES PAl'KS
nuail ses luerios et ses massacres , les calvinistes l'Uiijirés résolurent de délivrer leur patrie du monstre .|ui l'opprimait; secondés par la reine Elisabeth d'Angleterre, qui haïssait Pie \', aidés par les liui^uenots de France, ils se réunirent en armes sons le commandement du prince d'Orange et du comte Louis de Nassau, son frère, et marchèrent sur Bruxelles. Malheureusement le duc d'Albe, qui avait des troupes bien ai^uerries et plus nombreuses, battit ces chefs intrépides et les força de se replier sur la France. Cette victoire fut attribuée par les catholiques aux prières du pape; dans toutes les églises de l'Italie on chanta des Te Deum pour rendre grâces à Dieu de la défaite des hérétiques; à Rome, on alluma des feux de joie; Sa Sainteté fit même tirer le canon pour célébrer le triomphe des catholiques, et dans l'effusion de sa joie, elle envoya au bourreau de la Flandre une épée et une toque d'honneur avec cette adresse : « Au glorieux vainqueur de l'hérésie ! » Le féroce duc d'Albe fut tellement flatté de ce titre, qu'il le fil immédiatement graver sur le socle d'une statue qu'on lui érigeait à Anvers.
La Flandre soumise et les hérétiques terrassés, le pape tourna ses regards vers l'Ecosse, oiî la religion nouvelle venait d'être proclamée culte de l'État par le Parlement; il pensa qu'il lui serait facile défaire rentrer les peuples de cette contrée sous le joug pontifical, en flattant les passions désordonnées de leur reine, la belle Marie Stuart, veuve de François II, et mariée de nouveau à un gentilhomme écossais nommé Darnley;-en conséquence il lui fit proposer autant d'or qu'elle en voudrait, à la condition qu'elle casserait l'arrêt de son parlement et qu'elle ferait périr son frère naturel le comte Murray, un seigneur nommé Morton, et son propre mari, qui tous les trois avaient eu l'imprudence de se déclarer ouvertement contre la cour de Rome. La reine accepta d'au-tant jilus volontiers ce marché, que son nouvel époux se tiouvait étrangement défiguré par la petite vérole ; et comme sa beauté lui avait seule valu le trône, il était naturel que sa laideur le lui fît perdre. Marie .Stuart organisa donc un complot infernal avec Bothwell, son nouveau favori, celui qui avait succédé à l'Italien Rizzio, assassiné sous ses yeux par Darnley ; elle-même conduisit son mari convalescent dans une maison qui appartenait au prévôt de la collégiale de .Sainte-Marie, sous prétexte de le faire changer d'air, et le même soir, elle le quitta pour assister aux noces d'une de ses filles d'honneur, ne laissant auprès de lui qu'un valet de chambre. Que se passa-t-il pendant cette nuit? ÎS'ul ne le sait; seulement, vers deux heures du matin, une explosion se fit entendre, la maison du prévôt s'écroula par l'effet d'une mine, et quand on retrouva les corps du roi et de son domestique, ils portaient l'un et l'autre des marques de strangulation. Quelques mois après, la cour de Rome envoyait trois cent mille écus d'or pour payer les fêtes du troisième mariage de la reine d'Ecosse avec son favori Bothwell; et un nonce se dirigeait vers l'Ecosse avec une légion de jésuites et de dominicains pour organiser des tribunaux inquisiteurs. IMais les Écossais ne permirent pas aux deux assassins de remplir les conditions de leur infâme marché ; partout on prit les armes; une insurrection formidable éclata sur
tous les points à la fois, et une armée vint assiéger Mario et son complice dans le château de Borthwick. .Vu moment où ils allaient être forcés dans cette retraite, du secours leur vint du dehors et facilita leur fuite. Marie Stuart courut se renfermer dans la l'orleresse de Dunbar; le lâche Bothwell abandonna la reine, gagna les Orcades et passa en Norvège, où il mourut misérablement.
Lorsque le nonce eut connaissance de ces événements, il était déjà à Anvers et se préparait à s'embarquer pour l'Ecosse; la crainte du danger le lit ]iromplemenl renoncer à sa mission; il se hâta de rebrousser chemin avec sa horde d'inquisiteurs et revint en Italie. Pie V, furieux d'avoir dépensé tant d'argent pour n'aboutir qu'au meurtre d'un roi, quand il espérait l'extermination d'un peuple, ne voulut plus entendre parler de Marie Stuart, et l'abandonna à son sort malheureux.
Du reste, Sa Sainteté avait trouvé en France une compensation à cet échec; le général des jésuites Laynez était mort depuis deux années, et son successeur Borgia, duc de Candie, un des descendants de l'infâme pape Alexandre YI , rétablissait merveilleusement ses affaires dans ce pays.
Pour se faire une idée de la sottise, du fanatisme et de l'ignorance de ce nouveau chef des jésuites, il suffit de lire l'étrange discours qu'il prononça le jour de son élection ; entre autres choses il dit : " La grâce que je vous supplie de m'accorder, très-révérends Pères, qui venez de me nommer votre chef, c'est d'en user avec moi comme en usent les muletiers avec leurs bêtes de somme ; ils ne se contentent pas de leur mettre sur le dos les fardeaux qu'elles doivent porter, ils les conduisent encore. Si elles viennent à broncher, ils les soulagent; si elles ne marchent pas assez vite, ils les fouettent ; si elles s'abattent, ils les relèvent. Je veux être véritablement votre bête de somme; usez-en donc avec moi comme on en use avec ces animaux, afin que je puisse dire : « Je me regarde dans votre compagnie « comme un âne. » Relevez donc votre bête par vos prières ; si elle marche trop lentement , excitez-la par vos charitables avis ; enfin si vous me voyez accablé sous le fardeau de ma charge, diminuez le poids de mes paniers. » Pie V comprit quel parti il pouvait tirer d'un semblaljle général ; aussi ne se fitil pas faute de l'aiguillonner sans cesse pour donner une impulsion plus active à la société desjésuites; et bientôt, grâce à ses efforts, les disciples de Loyola se répandirent dans toutes les provinces de la France, organisèrent des confréries , des congrégations de dévots dans lesquelles entraient des princes, des seigneurs, des barons et des bourgeois ; tous s'engageaient, au nom de la sainte Trinité, à vivre et à mourir pour la défense de la foi catholique ; tous juraient sur l'hostie consacrée de sacrifier leurs biens et leurs vies pour protéger, pour étendre et pour venger la religion romaine; enfin tous prêtaient serment entre les mains du chef de ces associations partielles d'obéir aveuglément aux ordres qu'on leur transmettrait au nom du pape. Quiconque refusait de faire partie d'une de ces confréries était déclaré ennemi de Dieu, et comme tel les jésuites le désignaient aux poignards des fanatiques.
PIE V
Dès que ces sociétés religieuses eurent pris un certain développement, le saint-]ière résolut de s'en servir pour en former une vaste ligue qui embrassât toute la France; puis il fit signifier à Charles IX, par le cardinal de Lorraine, que Sa Sainteté ne voulait pas souffrir plus longtemps que les calvinistes outrageassent Dieu en le priant dans leurs maisons; qu'en consé([uence elle lui rajipelait les engagements solennels qu'il avait pris avec le glorieux duc d'Albe lors de l'entrevue de Ikyonne, et la promesse qu'avait faite sa mère en son nom d'exterminer tous les protestants du royaume. Le roi répondit qu'il entrait parfaitement dans les vues de la cour de Rome, qu'il avait autant et plus de hâte que Sa Sainteté d'en finir avec la réforme, qu'il avait ses troupes organisées, ses armées prêtes à tout événement, et qu'il n'attendait qu'une circonstance favorable pour frapper le grand coup. Mais les choses se passèrent autrement qu'on ne l'avait espéré: au lieu d'attendre que les catholiques les attaquassent, les huguenots, dont la défiance avait été vivement excitée par les armements de la cour, prirent les devants, se réunirent sous les ordres du prince de Condé et commencèrent les hostilités. En quinze jours ils emportèrent cinquante places, poussèrent jusqu'à Monceaux, oi'i se tenait la cour, et firent mine de vouloir enlever le jeune monarque. Une terreur panique s'empara aussitôt des courtisans, tous s'enfuirent avec le lâche Charles IX et se jetèrent dans ÎMeaux, d'où ils gagnèrent ensuite Paris, sous la protection de six mille soldats suisses et des chevau-légers de la garde. Dès que le gros de l'armée fut arrivé, le prince de Condé entreprit de bloquer Paris et de l'affamer; à cet effet, il brûla les moulins, se rendit maître du cours de la Seine, et mit des garnisons dans les châteaux voisins pour intercepter les convois de vivres qui arrivaient par terre. Cette mesure produisit les résultais que li'S réformés en attendaient ; le peuple, réduit aux abois, fit entendre des murmures et menaça d'ouvrir les portes de la ville au prince. Dans cette extrémité, le roi se détermina à faire lui-même une sortie pour repousser les huguenots et dégager sa capitale ; il eut soin toutefois de se tenir prudemment à l'arrière-garde pour ne pas exposer sa personne, et il donna le commandement des troupes au connétable Anne de Montmorency. L'action s'engagea entre les deux armées avec une égale fureur. Uninstant la victoire resta indécise; mais le connétable ayant été blessé à mort, la journée fut décidée en faveur des calvinistes. Charles IX se sauva à toute bride sur Paris, et les soldats catholiques, à l'exemple du chef, lâchèrent pied et abandonnèrent le champ de bataille.
Sans perdre de temps, le prince de Condé rapprocha son camp, et vint serrer la place de si près, qu'il n'était plus possible d'y faire pénétrer aucun secours. Alors Catherine de Médicis demanda à entrer en pourparlers avec les assiégeants ; elle leur oll'rit de permettre le libre exercice du culte réformé dans tout le royaume ; elle s'engagea à payer la solde arriérée des troupes allemandes ; enfin elle employa si à propos les menaces et les promesses, qu'elle décida les chefs huguenots à signer une paix qui fut appelée paix boiteuse ou mal assise, par allusion au maréchal de Biron f|ui était boiteux, et au seigneur de
Malassis, tous deux plénipotentiaires de la cour. Ce traité, imposé par les circonstances, ne contenta ni la cour, ni Catherine de Médicis, ni Pie V, ijui voyait s'anéantir ses jjrojets d'extermination ; aussi les catholiques ne se firent-ils aucun scrupule de n'en point observerles clauses ; et les jésuites conlinuèrent comme par le passé à faire retentir les chaires des écoles, les juliés des églises, de déclamations i'uriljondes contre les hérétiques. Catherine de Médicis et Cliarles L\ suscitèrent des émeutes contre les réformés et encouragèrent les assassinats, si bien qu'en moins de trois mois on compta jusqu'à dix raille religionnaires victimes de ces odieuses manœuvres.
Poussés au désespoir, ceux-ci reprirent les armes. éi|uipèrent une Hotte, et envoyèrent demander des secours à la reine d'Angleterre et aux princes d'Allemagne. De son côté, le pape n'épargna rien pour rendre la guerre plus sanglante entre les réformés et les catholiques ; il envoya à Catherine de Médicis des sommes considérables afin de l'aider à leverdes troupes, et il lui lit conduire un corps de cavalerie italienne pour renforcer son armée. Queli[ues généreux citoyens, entre autres le chancelier de l'Hospital, voulurent représenter au roi qu'il obéissait sans le savoir aux suggestions de la cour de Rome, qu'il était impolitique à un souverain d'exterminer ses sujets jour les intérêts du pape, et que le salut de son royaume exigeait qu'il se montrât tolérant; mais ce monarque imberbe, ce dévot fanatique, ne voulut écouter aucun conseil; il chassa ces hommes vertueux de sa présence, les déféra à ses tribunaux, retira les sceaux au chancelier et l'exila de la cour.
Délivrés de la surveillance incommode qu'exerçait sur eux le chancelier de l'Hospital, les jésuites donnèrent une nouvelle impulsion aux associations religieuses qu'ils avaient organisées sur tous les points du royaume. Catherine de Médicis s'entendit avec eux pour donner plus d'unité à ses projets, et envoya, par leur entremise, aux chefs de confréries une formule de serment, par lequel chacun d'eux s'obligeait à n'obéir qu'aux ordres du roi et à se départir de toute entreprise qui n'aurait pas son aveu ibrmel; ensuite elle fit rendre un édit qui défendait aux religionnaires de s'assembler pour l'exercice de leurculte, sous peine de mort.
Charles IX, toujours à l'instigation de sa mère, publia un second édit qui enjoignait aux réformés de se démettre de leurs emplois; et le parlement de Paris, en vérifiant ce décret, eut la lâcheté d'ajouter que personne désormais ne serait admis à la magistrature, qu'il n'eût préalablement fait serment de vivre et de mourir dans la foi catholique, apostolique et romaine. Ces obligations furent de même iuiposées à l'Université; et, par ordre exprès de Sa Majesté, les docteurs des quatre facultés furent tenus de jurer obéissance absolue aux volontés du pape, la main droite sur l'Evangile et la main gauche sur un Christ.
Quand l'armée royale fut en état de tenir la campagne, le maréchal Saulx de Tavannes en prit le commandement, quoique le titre de généralissime eût été donné au duc "d'Anjou, frère du roi, jeune débauché de seize ans. D'abord l'armée catholique essaya d'enlever le prince de Condé et l'amiral Coligny; mais ces deux chefs, avertis à temps, éciiappèrent aux trou-
lIliSTOIRE DES PAPES
Lçà prolestants persécutés se lèvent en armes contre les catholiques oppresseurs
pes qui avaient été envoyées contre eux, et purent se réfugier à la Rochelle, le boulevard des calvinistes, où ils trouvèrent des secours qui leur étaient envoyés d'Allemagne et d'Angleterre. Alors les huguenots reprirent l'offensive, et quoique inférieurs en nombre aux catholiques ils vinrent deux fois présenter la bataille. Malheureusement le nombre l'emporta sur le courage; et dans ces deux combats les réformés essuyèrent des pertes terribles. AJarnac, Louis de Bourbon, prince de Condé, fut tué avec huit mille religionnaires; àMontcontour, plusde vingt raille protestants restèrent sur la place. Dans cette dernière journée, les catholiques montrèrent une excessive cruauté, disent les chroniques; ils massacrèrent des corps entiers qui avaient déposé les armes; et s'ils firent quelques pri-
sonniers, ce fut parce qu'ils étaient las d'égorger. Néanmoins, Pie Y blâma fort le maréchal Tavannes de ce qu'il avait laissé la vie sauve à quelques hérétiques; et pour réparer cette faute, il écrivit immédiatement au roi de France : « Au nom du Christ, nous vous ordonnons de faire pendre ou décapiter les prisonniers que vous avez faits, sans égard pour le savoir, pour le rang, pour le sexe ou pour l'âge, sans respect humain, ni sans pitié. Puisque aussi bien il ne saurait jamais exister de paix entre les fds de Satan et les enfants de la lumière, il faut que la race des impies ne puisse se multiplier dans l'avenir. Exterminez donc jusqu'au dernier ces scélérats hérétiques; l'holocauste le plus agréable à Dieu, c'est le sang des ennemis de la religion catholique; faites-le couler à
PIE V
flots sur SCS autels ; si vous u'oljc'isscz pas, tremblez pour vous ; rappelez-vous le sort de Saiil et la vengeance qu'il a tirée de ce]3rince, parce qu'il n'avait point rais à mort le roi des Amalécites. »
En conséquence de ces recommandations, Sa Majesté envoya au généralissime de son armée l'ordre de tuer tous ses prisonniers; ce qui fut exécuté. Le duc de Montpensier, un des chefs catholiques, ne se sentant pas le courage de mettre à mort les infortunés confiés à sa garde, les livra à son aumônier, le jésuite Babelot, pour en faire ce qu'il lui conviendrait. Ce misérable eut la cruauté d'écraser sous ses pieds des enfants à la mamelle, de faire violer les femmes, et de les égorger lui-même pendant que les soldats assouvissaient sur ces infortunées leur exécrable luxure ; quant aux hommes, il les fit simplement écorchcr vifs et brûler.
Après la bataille de Montcontour, Pie V jugea que le parti des protestants était ruiné en France, et que le roi pourrait achever seul la besogne; il rappela donc le comte de Santji- Fiore et sa cavalerie, qui ne laissait pas que de grever considérablement son trésor. L'entrée de ces troupes à Rome fut célébrée par des fêtes comme aux jours de triomphe des généraux de la République; Sa Sainteté alla à leur rencontre à deux
Les protcslaiils ûcorclics et brûlés vif;
milles de la ville avec tout son clergé ; ensuite elle fit suspendre ans l'église de Saint- Ji'an de Latran les drapeaux enlevés aux calvinistes, et termina la cérémonie en annonçant comme certaine la fin de l'hérésie et htriomphe définitif du catholicisme.
Malgré les prédictions du pape , les réformés, qu'on avait regardés comme aljattus, relevèrent la tête et rétablirent si heureusement leurs affaires que la cour trembla de nouveau pour l'issue de la guerre. Alors Catherine de Médicis, qui redoutait d'être assiégée dan-; Paris, eut recours aux négociations, et offrit la paix aux réformés avec des conditions tellement avantageuses, qu'ils n'eussent pu en piser d'autres lors même que leur parti eût triomphé de l'armée catholique. Outre l'amnistie générale, ils obtinrent le libre exercice de leur culte, la restitution des biens confisqués, le privilège de présenter six juges dans les parlements , et le choix de quatre villes fortes, avec pouvoir d'y mettre des garnisons. Il est juste de dire que la crainte qu'inspiraient les huguenots n'était pasle seul motif delà paix. L'empereur Maximilien II en avait lait une des conditions qu'il imposait à la cour de France, en l'change de son consentement au mariage de sa fille Elisai)eth d'Autriche avec Charles IX. Cette fois encore la cessation des hostilités excita un vif
HisTuiUK jm:s papes
mécontentement à Rome; et le sainl-père osa même exprimer ses sentiments à l'ambassadeur français, et menacer la i-eine mère et le roi son fils de les excommunier, s'ils ne tenaient le serment qu'ils avaient fait d'organiser ivne vaste conspiration pour exterminer tous les hérétiques de leur royaume. Catlierine de Médicis et le lâche Charles IX s'emprossèreni d'écrire ;i Sa Sainteté qu'ils n'avaient point renoncé à leurs projets ; qu'ils prenaient seulement leurs mesures atin qu'aucun de leurs ennemis ne pût leur échapper.
Pie V parut «Uisfait des assurances qui lui étaient données, néanmoins il blâma les ménagements dont on usait envers Henri de Navarre, l'amiral Goligny et le jeune Coudé, et il désapprouva les concessions qui avaient été faites aux héiétiques. Puis, alin de punir Maximilien, qu'il regardait comme le principal auteur de cette paix, il s'immisça dans une question de préséance qui s'était élevée entre les ducs de Ferrare et de Florence, et qui avait été soumise depuis plusieurs années à l'arbitrage de l'empereur ; et, usurpant un droit qui ne lui appartenait pas, il décida l'affaire en rendant une bulle ainsi conçue : ■' Nous, Pie V, successeur de l'apôtre Pierre, vicaire du Christ, assis sur le trône élevé de l'Kglise militante, et constitué par le Seigneur au-dessus des nations et des rois, ordonnons que notre cher fils Côme de Médicis portera une couronne royale et s'intitulera grand-duc de Toscane, en vertu de l'autorité suprême dont nous sommes investi et qui nous donne le droit de distribuer des titres aux princes, de la même manière que notre premier père Adam avait reçu de Dieu le pouvoir de donner des noms aux animaux. » Maximilien, qui ne partageait pas les croyances du pape sur cette matière, protesta contre cette bulle et appela ses deux vassaux à son tribunal. Côme de Médicis, que le décret favorisait, déclara la chose jugée et refusa de comparaître devant son souverain ; il en résulta une guerre entre les deux princes. Ce succès enhardit le saint-père et le détermina à frapper un grand coup, non plus en Allemagne, mais en Angleterre ; il ne s'agissait de rien moins que de faire assassiner la reine Elisabeth et de mettre la triple couronne d'Angleterre, d Écosse et d'Irlande sur le front de Marie Stuart, alors prisonnière dans le château de Fotheringay, et qui s'était engagée par serment à rétabhr la religion catholique dans la Grande-Bretagne. Les jésuites entrèrent naturellement dans les vues du saint-père et organisèrent une vaste conjuration. Par malheur pour eux, la feille de l'exécution, un traître les vendil, et tous payèventde leur tête leur participation au complot. Pie V, I urieux de voir ses trames découvertes, fulmina immédiatement une bulle contre Elisabeth ; il la déclara excommuniée, dtlia ses sujets du serment de fidélité, et donna ses Etats au premier occupant.
Cette excommunication audacieuse fut affichée par .lean Felton aux portes du palais épiscopal de Londres, et cet intrépide disciple de Loyola obtint pour récompense la couronne du martyre. Puis un ordre d'Elisabeth déclara tous les jésuites bannis du royaume avec peine de mort s'ils osaient y reparaître. Malgré cet édit, les courageux séides du pape restèrent dans la Grande-Bretagne, cachés sous différents déguisemenUs, et prêts à exécuter les ordres de leur gé- ■'■ral. .\upsi, devant un pareil dévouement, Pie V
s'écria-l-il : <> Oui, avec de tels hommes je triompherai des rois et j'exterminerai les peuples, si Dieu veut seulement m'accorder quelijues années de vie ! En effet, la puissance de cette société s'était accrue démesurément , et partout elle menaçait de se substituer à l'autorité séculière. Dans les Pays-Bas, grâce à la protection du féroce duc d'Albe, les jésuites avaient fondé une colonie à Anvers, et travaillaient ostensiblement à la ruine de la Flandre et do la Hollande; en Portugal, ils avaient enlevé la régence à. la reine Catherine pour la remettre au cardinal Henri, qui était affilié à leur société, et ils avaient même forcé le roi Sébastien à prendre un membre de leur ordre pour préce]Ueur, un autre pour confesseur, et le grand inquisiteur pour ministre. Or, comme le jeune prince, parvenu à l'âge d'homme, voulut faire une tentative pour sortir de leur odieuse tutelle, on le menaça de le brûler vif comme hérétique, et les jésuites furent plus puissants encore que par le passé. En Allemagne, ils étaient parvenus à établir des collèges, malgré la vive opposition des peuples, et quoiqu'ils eussent été convaincus d'exercer la sodomie sur les enfants confiés à leurs soins. En Espagne, ils étaient devenus si puissants, que Philippe II, redoutant de leur déplaire, les autorisait, pour frapper les esprits, à se livrer à des pratiques bizarres et souvent obscènes.
Si tout autre qu'un jésuite nous avait laissé la relation des moyens dont ils se servaient pour jeter l'épouvante dans le cœur des fidèles, nous le taxerions de calomnie; mais c'est un disciple d'Ignace de Loyola, le P. Orlandino, qui parle : " A certaines fêtes de l'annéa, nous parcourons de nuit toutes les rues de la ville en criant d'une voix lugubre et prophétique : « L'enfer, l'enfer, l'enfer, pour les hommes i< et pour les femmes qui commettent les péchés de " luxure dans ce moment!» Dans d'autres solennités, nos supérieurs nous ordonnent, par esprit d'humilité, de nous dépouiller de nos vêtements et d'aller de porte en porte demander le pain de l'aumône ; quelquefois encore nous nous réunissons par troupes et nous faisons nos dévotions d'église en église, complètement nus, sans nous inquiéter de la présence des femmes, en nous flagellant les uns les autres, pendant que les jeunes novices entonnent des cantiques. »
En Sicile, ajoute un autre historien, les jésuites donnaient chaque année le spectacle d'une procession allégorique, dont le sujet était le pouvoir de la mort sur toutes les créatures. Ce jour-là, tous les affiliés à la compagnie formaient un immense cortège : en tête on portait un grand Christ étendu sur un cercueil; autour de l'effigie du Sauveur marchaient sur quatre rangs des anges, des vierges et des saints figurés par des adolescents ou par des jeunes filles n'ayant pour vêtements que des ailes ou des guirlandes de fleurs; derrière eux venaient des cavaliers maigres, hâves, décharnés, entièrement nus et montés sur des mules et des chevaux sans bride ni selle ; enfin apparaissait la Mort, représentée par un squelette de plus de cent pieds, tenant une faux dans sa main droite, portant sur ses épaules un arc et des flèches, et ayant à ses pieds des pelles, des boyaux et tous les instruments du fossoyeur. Ce gigantesque squelette était jilacé sur un char tendu de draperies noires et traîné
PIE V
par douze taureaux que conduisait le doyen des jésuites, qui figurail le Temiis. D';iutres Pt-res déguisés cil démons entouraient le char, poussant des hurlements terribles et agitant des torches de résine. Derrière le char de la Mort se pressaient une foule de spectres représentant tous les états de la vie, et des moines qui psalmodiaient des hymnes de mort ! »
A ^'enise, les jésuites étaient en grand honneur; et si ce n'eùl été l'ardeur qu'ils apportaient à confesser les femmes et les filles dans leurs appartements secrets, il est probable qu'ils s'y fussent maintenus ; mais leur grand zèle à administrer les sacrements de pénitence aux jeunes dames les fit prendre en haine par les sénateurs; et le doge ayant su que sa femme elle-même avait appelé jusqu'à trois fois son confesseur dans la même journée pour en obtenir l'absolution, il fut décidé par le conseil suprême des Dix que les disciples de Loyola seraient expidsés de la Sérénissime République. Ils en furent quittes jiour se retirer à JNIilan auprès de Charles Borromée, archevè({ue de cette ville, qui s'était déclaré leur protecteur et qui leur donna la direction d'un collège à Braida et la gestion d'un séminaire, en attendant qu'ils pussent rentrer à Venise.
Dans les États du duc de Savoie, ils avaient envahi tous les emplois et pouvaient impunément violer les femmes ou faire servir les jeunes garçons à leurs infâmes plaisirs; en outre, un des leurs, le P. Possevin, s'était mis à la tête de bandes soudoyées avec l'argent du pape et faisait sévère justice des hérétiques du duché. En Pologne, en Suède, en Norvège, ils triomphaient ; enfin partout ils avaient su établir leur exécrable domination en devenant les confesseurs des princes et des seigneurs, et en vendant leurs secrets à la cour de Rome.
Pie V, se voyant si bien servi par ses cohortes de jésuites, arrêta l'infernal projet de renouveler les massacres des vêpres siciliennes dans toute l'Europe et d'anéantir d'un seul coup tous les ennemis du saint-siége. En conséquence, il écrivit à son neveu Cliarles Borromée qu'il s'occupât d'organiser des bandes d'égorgeurs dans le Piémont et dans la Suisse; il envoya le cardinal Gommandon en Po-
logne pour faire des ouvertures à Sigismond-Auguste dans le luêine but; il expédia le cardinal Alexandrin à la cour de France, ])Our arrêter avec Charles IX les moyens d'exterminer les calvinistes de son royaume ; un autre légat se rendit en Portugal, et un autre encore à Madrid, pour faire entrer les deux souverains dans cette ligue sacrilège \enise même ne put se soustraire à la fatale iiitluence de la cour de Rome, elle rappela les jésuites; et ceux-ci, par reconnaissance, organisèrent un complot et se préparèrent à faire couler des flots de sang. L'Allemagne seule résista à l'entraînement général ; Maximilien refusa de s'associer à cette œuvre d'iniquité, non par un sentiment d'humanité, mais par prudence, et parce qu'il conservait contre le pape un vif ressentiment de ce qu'il s'était permis de prononcer un jugement dans la question de préséance entre les ducs de Ferrare et de Toscane. Pie \ éprouva une telle colère de ûe pouvoir surmonter ce dernier obstacle, qui seul l'empêchait de mettre à exécution son monstrueux projet, qu'il fut atteint d'une lièvre nerveuse, dont il mourut le 1" mai 1572, à l'âge de soixante-huit ans.
Sa mort fut un sujet de joie pour l'Italie, et pour Rome surtout. En un seul jour la ville sainte, qui était presque déserte, vit rentrer des milliers d'émigrés; tous les citoyens s'embrassaient et se félicitaient d'avoir échappé au terrible fléau qui avait décimé la population.
Cependant Pie V le sanguinaire, ce monstre qui, au rapport de l'historien de Thou, l'avait emporté en raffinements de supplices sur la fabuleuse férocité de Procuste et de Géryon, ce pape qui avait eu l'exécrable gloire de surpasser, dans un règne si court, les atrocités des Néron, des Calignla, des Doraitien et des Galba ; ce bourreau de l'humanité, cet égorgeur de femmes, d'enfants et de vieillards, cet organisateur du plus épouvantable forfait qui ait effrayé le monde, de cette Saint-Barthélémy qui, quatre mois plus tard, devait couvrir la France de cent mille cadavres, a trouvé des prêtres qui en ont fait un saint, et c{ui après l'avoir canonisé l'ont donné en exemple aux rois de l'Europe !
Élection de Grégoire XIII. — Son histoire avant son pontificat. — Massacres de la Saint-Bartliélemy. — Discours du cardinal de Montaltesur la Saint-Barihélemy. — Fêtes et réjouissances à Rome à l'occasion du massacre des hérétiques. — Grégoire XIII reçoit en audience publique la tête de l'amiral Coligny. — Le saint-pt're continue l'oeuvre de Pie Y. — Organisation de la ligue. — Grégoire conspire contre Elisabeth d'Angleterre. — Soulèvement de l'Irlande. — Les Jésuites essayent de fomenter des troubles en .\nglelerre. — Philippe s'empare de la couronne de Portugal. — Nouvel édit d'Elisabeth contre les jésuites. — Le pape s'occupe des intérêts de son bâtard. — 11 travaille à la réforme du calendrier, et fait adopter par toute l'Europe le calendrier grégorien. — Sa Sainteté appelle à son tribunal les chevaliers de Malte. — Monitoire du pape contre l'archevêque de Cologne. — Famine et séditions à Rome. — Querelles entre les cours de France et de Rome. — Le pontife veut excommunier les princes de Navarre et de Condé. — Mort de Grégoire XIII.
Dès que le léroce Pie V eut exhalé le dernier soupir, le camerlingue prit des mesures afin d'empêcher (pe le peuple ne forçât les portes du palais et n'enlevât le cadavre pour le traîner dans les rues de Rome; ce qu'on n'eût pas manqué de faire, tant était grande la haine qu'inspirait ce monstre. Après les obsèques, le conclave se forma et les brigues commencèrent : on ne tarda pas à voir que la majorité était acquise à la faction espagnole ; les candidats proposés par Charles Borromée et par le cardinal .\lexandrin furent tous écartés successivement, et les suffrages se réunirent sur le cardinal Buoncompagno. Monseigneur de Verceii se rendit alors à la chambre de ce cardinal, le pri ipar la main, le pria de le suivre à la chapelle du conclave pour y recevoir l'adoration, et le proclama immédiatement souverain pontife, sous le nom de (Grégoire XIII.
Le nouveau pape élait né à Bologne vers le commencement du seizième siècle ; son père se nommait Christophe et sa mère .\gniola Marescalchi. Il suivit d'abord des cours de droit et obtint le grade de docteur à l'âge de vingt-huit ans; ensuite il se livra à l'enseignement, et professa à l'université de sa ville natale jusqu'en 15.39; à cette époque il renonça au
professorat pour embrasser l'état ecclésiastique, qui était en elfet beaucoup plus lucratif, et qui menait plus vite aux honneurs et au pouvoir. Il vintàRome, et obtint de Paul III la charge d'abréviateur, puis celle de référendaire; ce fut en cette ([ualité qu'il assista au concile de Trente. Pour le récompenser des services qu'il avait rendus au saint-siége dans cette assemblée, le pape le nomma auditeur de la chambre; plus tard, Jules III l'éleva au grade de secrétaire delà chambre apostolique et lui donna une vice-légation dans le territoire de Rome. Sous le règne de Paul IV il acheta la dignité d'évêque; et enfin, sous le pontificat de Pie IV, il se trouva assez riche pour payer un chapeau de cardinal.
Le premier usage qu'il fit de la suprême puissance, fut d'accorder aux envoyés de France une dispense qui était sollicitée par Charles IX pour le mariage de sa sœur Marguerite avec Henri de Navarre. « Cette union, avait dit le roi au cardinal Alexandrin, neveu de Pie V, nous assure plus que jamais la réussite de nos projets d'extermination des hérétiques. »
En etli-t, Catherine de Ivîédicis et son exécrable fils, loin d'avoir aliandonné leurs criminels desseins, n'aspiraient qu'au moment cà ils pourraient en finir
GRÉGOIRE XIII
Les massuercs de la Saim-BarlhOlemy
avec leurs ennemis par un massacre général. Pour arriver à ce but, rien ne leur coûtait; tromperies, lâchetés, Irahisont.tout fut mis en œuvre : afin d'attirer auprès d'eux les chel's du parti huguenot, ils avaient proposé à Jcùnne d'Albret, reine de Navarre, de marier le prince le Béarn, son fils, avec Marguerite de Valois; e ils offrirent à l'amiral Cr)ligny de le mettre à la têti d'une armée d'invasion destinée à conquérir leL Pays-Bas sur Pliilip])e II. Séduits par toutes ces marques de confiance, les hu-
guenots sortirent du leur réserve habituelle et accoururent à Paris; l'amiral lui-même, flatté dans sa vanité, vint à la cour sans tenir compte des avis que lui donnaient ses amis, de se délier des Guises; la reine de Navarre suivit son exemple, céda aux sollicitations du roi, et vint également à Paris pour assister aux noces de son fds. L'accueil qu'on lui fit, les attentions infinies, les complaisances empressées dont elle fut l'objet de la part de Calhcrine de Mé^ dicis et de Charles IX, achevèrent de dissiper ses
AO
HISTOIUK DES PAPES
appréhensions, et elle s'nlxindonna on toule sécurité aux oarcsses de ses assassins : vingt jours après, elle mourait enijioisonnée.
Henri de Navarre , devenu roi par la mort de Jeanne, attendit à peine que les funérailles do sa mère eussent été célébrées, et consomma son mariage avec Marguerite de Valois.
Enfin, tout étant préparé pour Textermination des huguenots, à un jour dit, des courriors furent expédiés dans toutes les directions, et portèrent des ordres secrets aux gouverneurs des provinces; puis la veille delà Saint-Rarthéleray, nuit à jamais mémorable, à un signal parti du Louvre, des troupes d'égorgeurs se ruèrent sur les maisons habitées par les protestants, et en moins de quarante-huit heures trente mille Frani,'ais, hommes, femmes, enfants et vieillards, tombèrent sous les coups de ces forcenés.
Dans les provinces, les boucheries se prolongèrent pendant deux mois, et plus de soixante-dix mille calvinistes furent assassinés par les catholiques. Ainsi fut accomplie l'œuvre infernale que le saint pape Pie V avait préparée avec tant de sollicitude.
Ce massacre général des huguenots suivit de si près l'élection de Grégoire XIII, qu'on eût dit qu'il était destiné à servir de fête à son couronnement ; toujours est-il que le pontife en recueillit la nouvelle avec une joie inexprimalile; il fit tirer le canon du chàteKiu Saint-.\nge , commanda des réjouissances publi'jues pour célébrer le triomphe de la sainte cause, et ])ublia ensuite un jubilé dans toute l'Europe, « afin, disait-il, que les peuples catholiques se réjouissent avec leur chef de ce magnifique holocauste offert à la papauté par le roi de France. «
Enfin, lorsque les envoyés de Charles IX arrivèrent à Rome, Sa Sainteté voulut qu'ils lui remissent en audience solennelle les lettres de la cour de France, et l'étrange présent que Catherine de Médias lui envoyait : « c'était la tête de l'amiral de Coligny, dit Brantôme, que la mère et le fils, ces égorgeurs couronnés, ces infâmes i)ourreaux, avaient séparée de son noble corps, et qu'ils envoyaient au pape comme la chose qui diàt être la plus agréable, la plus délectable, à un vicaire du Christ. »
Grégoire reçut en effet cette tête avec les transports d'une joie féroce, et pour témoigner sa reconnaissance au roi, il lui envoya une magnifique éjjéc bénite, sur laquelle on avait représenté un ange exterminateur. Le cardinal Flavius Orsini fut à cette occasion nommé légat à latere pour le royaume de France, et reçut la mission d'empêcher le prince de sortir de la voie dans laquelle sa mère l'avait fait entrer. Puis de toutes parts, dans les églises d'Italie, à Rome, à Naples, à Florence, à Venise même, et toujours à l'instigation des jésuites, les prédicateurs entonnèrent un concert d'éloges outrés en l'honneur du roi de France et de la reine mère, pour exciter le fanatisme des autres souverains. Il se trouva de lâches ecclésiastiques qui. dans leurs sermons, .s'extasièrent sur la douceur infinie et sur la clémence toute miséricordieuse de i'égorgeur des huguenots, admirèrent la ruse et l'opiniâtre persévérance ((S'il avait montrée pour conduire à bonne fin un complot qui était, suivant eux, le plus glorieux exploit, le plus sublime, le plus extraordinaire qui jamais eût été accompli par les rois. « 0
résolution admirable ! s'écriait un de ces prédicateurs furibonds dans un de ces élans il'inspiration, 6 âme vraiment royale! gloire, gloire élernelle à Charles IX, le plus grand dos rois, qui n'a pas reculé devant le massacre de ses sujets ! puisse son nom passer à la postérité avec l'admiration qu'il m'inspire, et son exemple être suivi par tous les princos de Ta terre 1 »
Grégoire, désirant perpétuer le souvenir de ce sanglant triiim])ho. lit appeler auprès de lui ses peintres et leur commaiula jilusiours tableaux représentant différents épisodes de la Saint-Bartliéleray ; entre autres choses, il fit exécuter dans la salle dite des rois, au Vatican, trois peintures à fresque; la première retraçaitle moment où l'amiral Coligny avait été asailli au sortir du Louvre; la seconde représentait une scène de carnage à la lueiu- des torches, et la troisième montrait Charles IX présidant le Parlement et se glorifiant d'avoir exterminé cent raille Français hérétiques.
Pondant que le saint-père et ses cohortes de jésuites exaltaient les vertus de Charles IX et de son infâme luèro, les Espagnols continuaient à ravager la Flandre, et commettaient de si grandes atrocités, qu'il semblait que le duc d'.\lbo eût juré de surpasser le roi do France lui-même.
Malines fut abandonnée au pillage pendant trois jours, et les soldats se livrèrent sur les malheureux habitants à de5 excès jusqu'alors inouïs ; au sac de cotto ville succédèrent les massacres de Zutpheen et de Ilaerden; après la ruine de ces malheureuses villes eut lieu la boucherie de Harlem, où plus de dix mille Belges furent tués sur les remparts, près de deux mille brûlés ou torturés, et le double noyés dans le fleuve, les bourreaux n'ayant plus la force d'égorger. Enfin le sang coula en si grande abondance, que le cruol Philippe II lui-môme voulut suspendre les exécutions, dans la crainte que son terrible gouverneur ne finît par anéantir la population entière, et il rappela le duc d'Albe en Espagne. On dit que ce monstre, avant de quilter les Pays-Bas, osa se vanterdans un somptueux Lanquet qu'il donnait à ses officiers, d'avoir fait périr plus de cent cinquante mille Belges par le glaive de ses soldats, d'en avoir fait torturer ou décapiter vingt mille, et d'avoir volé aux habitants plus de huit millions de ducats chaque année.
Grégoire XIII, fidèle à la politique envahissante du saint-siége, ne se contenta pas do voir la défaite des hérétiques ; il voulut avoir encore sa part dans leurs dépouilles et faire adopter en France les décrets du concile de Trente, qui jusque-là avaient été repoussés par le Parlement comme préjudiciable aux libertés nationales. Mais l'empressement de Sa Sainteté devint funeste à la cause du catholicisme; les prétentions de la cour de Rome excitèrent un mécontentement général ; les huguenots en profitèrent pour reprendre l'offensive; et, au moment où Catherine de Médicis les croyait terrassés, de toutes paris ils relevèrent la tête, se jetèrent dans les villes qui étaient dégarnies de troupes, s'y fortifièrent, et annoncèrent qu'ils iraient jusqu'au Louvre demander un compte terriblo du massacre de leurs frères.
Charles IX, justement alarmé de ces menaces, devint lâche et suppliant devant ceux qu'il faisait égorger la veille ; il rejeta sur les Guises et sur la cour de Rome les malheurs de la Saint-Barihélomy ; il
GRÉGOIRE XI II
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employa auprès des réformés les soilicitiitions et les promesses ; il ordonna qu'on leur rendît les biens confis(jués, malgrù l'opposition du légat, ([ui en revendiquait une part pour le saint-siége, et il offrit même de se déclarer k' protecteur du culle réformé.
Les huguenots, qui connaissaient par expérience la valeur qu'on doit attacher aux serments d'un roi, refusèrent de déposer les armes, et la guerre s'engagea d'une manière terrible. Le duc d'Anjou vint avec une armée formidable pour assiéger la Rochelle, le boulevard des réformés ; mais au premier assaut qu'il donna, il fut repoussé avec une perte de plus de vingt mille hommes, quoique ses troupes fussent bien supérieures en nombre à celles des protestants. Dans sa retraite, le prince, en digne frère de Charles IX, se vengea de sa honte sur la malheureuse ville de Sancerre, dont il passa tous les habitants au iil de l'épée. Sans aucun doute il ne s'en fût pas tenu au massacre d'une seule ville, s'il n'eût été rappelé à Paris par Catherine de Médicis, sa mère, pour recevoir la couronne de Pologne, que venaient lui otïrir les députés de ce royaume.
Le pape, qui connaissait le caractère dépravé de Henri d'Anjou, mélange de bassesse, de fanatisme et de cruauté, s'empressa de lui envoyer un nonce pour le féliciter sur son élection et sur le massacre des hérétiques de Sancerre; en même temps il lui fit offrir la rose d'or en témoignage de sa haute estime, et pour l'encourager à se montrer toujours le digne fils de l'Eglise en asservissant ses nouveaux sujets à la cour de Rome. Puis le duc d'Anjou partit pour ses États de Pologne. La reine mère se trouvant alors seule pour résister aux Guises, et craignant qu'ils ne prissent trop d'iniluence dans le royaume, se rangea du parti de Henri de Navarre et du prince de Condé, et se montra favorable aux réformés. Cette conduite mécontenta naturellement le légat, qui se rapprocha du cardinal de Lorraine; illuipromit au nom du saintpère de favoriser la maison des Guises et de les aider dans leurs projets d'u-surpation, si le trône de France devenait vacant par suite de la mort de Charles IX, ce que rendait probable.son état continuel de maladie; et si, de leur côté, ils s'engageaient à employer tous leurs efforts pour faire triompher la cause de la papauté sur les hérétiques. Ces conditionsacceptées, immédiatement les jésuites reçurent ordre de leur général de travailler sous la direction du cardinal de Lorraine, « ce dresseur de femmes, comme l'appelle Brantôme, ce grand maître en paillardise, ([ui par largesses, flatteries ou promesses, attrapait, dressait ou débauchait toutes les jolies filles ou les belles femmes qui venaient à la cour. »
On poursuivit avec plus d'ardeur qu'auparavant les anciens projets de la ligue; et afin d'augmenter le nombre des affiliés, on donna à l'association un i)ut politique et religieux; en conséquence, les Guises s'engagèrent « à restituer aux provinces du beau pays de France les droits, les prééminences, les franchises et les libertés anciennes, telles qu'elles existaient au temps du roi Clovis.... et encore meilleures et plus profitables si elles se pouvaient inventer. >>
Quand tous les articles de ce nouveau pacte eurent été arrêtés, le cardinal de Lorraine eut soin de les envoyer à Grégoire XIII pour ([u'il leur donnât sa
sanction, et qu'il les fît adopter aux légions de moines et de jnètres ([ui couvraient le sol de la France.
Bientôt dans toutes les églises on n'entendit ])lus prêcher que sur la nécessité de former une ligue contre les prolestants; les prêtres exigèrent de leurs pénitents qu'ils entrassent dans celte sainte association ; ils la représentèrent comme la voie unique du salut, et refusèrent de donner l'absolution à ceux qui n'étaient pas inscrits sur la liste des affiliés. Ce fui dans ces circonstances que le sanguinaire Charles IX rendit au démon son âme exécrable. Avant de mourir il avait institué sa mère régente du royaume, et lui avait confié l'autorité souveraine. Mais Hiinri d'Anjou ne lui laissa pas longtemps en mains le pouvoir; dès qu'il eut appris la mort de son frère, il abandonna son royaume de Pologne et revint eti France, où il se lit couronner sous le nom de Henri III.
Quant au pape, il ne parut nullement s'inquiéter de ce changement de souverain; il laissa agir les Guises et s'occupa d'organiser de nouveaux massacres sur d'autres points, afin d'avancer ce qu'il appelait l'extirpation de l'hérésie; à cet etfet, il fournit des sommes considérables à Philippe II et à l'empereur pour les mettre en état de rétablir le papisme chancelant en Allemagne et dans les Pays- Bas; pour le même objet, il donna cent milleducatsà l'archiduc Charles, autant aux chevaliers de Malte, et sept mille ducats au duc de Brunswick. Puis, comme Sa Sainteté était impatiente de voir la guerre engagée entre les catholiques et les calvinistes de France, elle fil offrir ([uatre cent mille écus d'or à Henri III pour qu'il secondât les vues de la cour de Rome. Le prince accepta l'argent, promit tout ce qu'on voulut, sans toutefois avancer en rien les affaires ; car au lieu de lever des troupes' et de se mettre en état de faire la guerre, il continua à dépenser les trésors de la nation en parures de femmes, en bijoux, en dentelles, en fêtes, en carrousels, en mascai-ades et en orgies. Grâce à l'infâme Catherine de Médicis, la cour de France était devenue un cloaque d'impuretés où l'hypocrisie le disputait au cynisme, oir les saturnales les plus ignobles succédaient à des représentations burlesques de dévotion ; les jeunes seigneurs vivaient entre eux, dans, une intimité scandaleuse, se donnaient publiquement des témoignages de leurs étranges amours, et briguaient l'insigne honneur d'être distingués du roi et départager son lit. Ce n'étaient que duels, viols, adultères, meurtres et incendies; ce n'étaient que bals, festins et orgies, à la suite desquels Henri III, avec sa cour de mignons, parcourait les foires, les marchés, les places publiques, insultait à la pudeur des femmes et des filles, faisait violence aux jeunes garçons, et frappait de sa dague les pères et les mères qui osaient défendre leurs enfants.
Puis, pour faire pénitence, ces débauchés se revêtaient de frocs et de capuces rouges, noirs, blancs, verts ou bleus, et venaient faire leurs dévotions dans les églises; après quoi ils se rendaient, jeunes et vieux, chez les astrologues et chez les devins : les vieux pour acheter dos talif^mans qui les fissent aimer de leurs maîtresses, les jeunes pour se faire composer des philtres qui les débarrassassent des vieux maris. Car à cette époque de démoralisation, tous, hommes ou femmes, ne se faisaient aucun
IIISTOIUK DES PAPES
Charles IX à scn i.t de mort
scrupule de se servir du poignard ou du poison pour se défaire d'un rival ; ainsi le duc de Guise ne craignit pas de poignarder jusfjue dans l'antichambre du roi un gentilhomme qu'il avait surpris avec sa maîtresse ; Villequier eut l'audace de tuer au milieu du Louvre sa femme, enceinte de deux enfants, qu'il avait trouvée dans son jiropre lit avec son amant ; une duchesse osa se vanter d'avoir fait mourir son mari en l'enivrant de voluptés et de caresses réprouvées. Telle était la cour de France, quand le poison vint délivrer le royaume de l'exécrable cardinal de Lorraine, le chef de la sainte ligue et l'âme de la faction des Guises.
Le parti des réformés profita du moment de con-
fusion où cet événement jetait les Guisards pour arracher au roi de grands avantages ; ils obtinrent entre autres choses que la France se déclarât contre l'Espagne, et prît des mesures pour secourir leurs coreligionnaires des Pays-Bas, et pour chasser de la Flandre les armées de Philippe II ; ce qui était d'autant plus urgent que Louis Resqueseus, successeur du duc d'Albe, semblait avoir pris à tâche d'égaler ce monstre en fanatisme et en atrocités.
Dans l'intervalle arriva l'époque indiquée par Grégoire pour le jubilé universel. Comme d'ordinaire une affluence considérable de fanatiques accourut de toutes les parties de l'Europe, et vint apporter des monceaux d'or au successeur de r.A.pôtre. Le prince
GRÉGOIRE XIII
Le sodomite Henri ni, roi de France
Je Clèves, le prince de Parme et le grand -duc de Toscane se distinguèrent par leurs libéralités ; et grâces à eux, le souverain pontife se vit en état de soudoyer de nouvelles bandes d'égorgeurs pour assurer le triomphe Je la religion.
En France, les ligueurs avaient aussi relevé la tête ; et sans plus s'inquiéter de la mort du cardinal de Lorraine, ils avaient élu pour leur chef le jeune Henri de Guise, fils de François de Guise, assassiné sous Charles IX. Les clubs de jésuites reprirent le cours de leurs séances, et s'occupèrent de ipiestions politiques comme s'ils eussent été reconnus par la nation. A La suite de leurs prédications, des émeutes éclatèrent et menacèient de troubler gravement la tranquillité publique. Henri de Navarre, le prince de ■<jOndé, le duc d'Alençon, profitèrent de ces désordres pour s'évader de Paris," où ils étaient gardés à vue depuis la Saint-Bartiiélemy,et coururent se mettre à la tète des réformés.
Henri III, livré à la merci des Guises, ne savait
à quel parti s'arrêter : s'il déclarait la guerre aux calvinistes, il craignait de succomber dans la lutte; s'il se prononçait pour la paix, il redoutait d'attirer sur sa tête la haine des Guisards. Dans cette extrémité, il résolut d'assembler les états-généraux et de s'en rapporter à ce qu'ils décideraient ; en conséquence, il convoqua les députés des provinces à Blois, et leur demanda quel était le moyen le plus sûr de rétablir le calme dans son royaume. Ceux ci, qui se trouvaient presque tous affiliés à des congrégations et placés sous l'inspiration des jésuites, répondirent que Sa Majesté n'avait d'autre parti à prendre que Je réduire la France à l'unité de religion, c'est-à-dire à l'exercice exclusif du papisme, et pour cela qu'on devait continuer les massacres des réformés. Henri III se rangep. alors du côté de la ligue et s'en fit nommer le chef. Toutefois il eut soin de changer les anciens statuts et d'en faire éliminer les clauses attentatoires à la dignité royale; ensuite il fit accepter les nouveaux règlements aux états, et donna ordre qu'ils
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HISTOIRE UKtJ PAPES
fussent promulguas pour être obligatoires iK-ins toute l'étenilue de son royaume. Après une déclaration aussi solennelle, on avait tout lieu de supposer que la guerre avec les huguenots allait recommencer avec une nouvelle fureur: il n'en fut rien; le prince manquait d'argent pour lever des troupes, cl les états-géut'raux refusèrent d'en donner. Henri, effrayé de sa position, se voyant ciief d'une ligue qui le liaïssail.et en butte à l'insolence du duc de tiuise, qui en toutes circonstances affectait de le traiter avec mépris, entra en pourparlers avec les princes huguenots et conclut avec eux la paix de Poitiers. Parce traité les réformés acquéraient le droit de construire des temples et de tenir des synodes ; on leur rendait en outre la jouissance de leurs biens et de leurs dignités; on r.'habilitait la mémoire de l'amiral de Coligny, ainsi que celle des autres victimes de la Saint-Barthélémy; enfin, Sa Majesté autorisait le mariage des prêtres.
Cet édit, loyalement exécuté, eût, sans aucun doute, ramené la prospérité dans le royaume ; mais personne ne crut à la sincérité de Henri III; et d'ailleurs, le pape et le duc de Iniise avaient trop d'intérêts à ce que les désordres devinssent perpétuels, p)ur ne pas employer leurs efforts à rallumer une guerre civile plus vive et plus sanglante qu'auparavant. D'abord, Sa Sainteté envoya en France le jésuite Henri Sammier, homme plein de finesse et d'astuce, habitué à prendre toutes sortes de travestissements, à jouer toutes sortes de rôles, qui était enfin le. plus habile diplomate de l'époque, et il le chargea d'attiser le feu de la révolte. De son côté, Henri de Guise recruta une multitude d'ambitieux, de gens sans aveu, pris dans toutes les classes de la société, qu'il sut allécher par l'espoir du pillage, et il s'en forma une armée. Plus que jamais le duc prit les allures d'un roi et montra son dédain pour Henri III, si bien que celui-ci commença à craindre qu'on n'attentât à ses ours ; et pour se prémunir contre ce danger, il institua un ordre composé de cent personnes de la première noblesse, qu'il appela l'ordre du Saint-Esprit. Il nomma quatre-vingt-sept chevaliers et quatre grands officiers, qui tous s'engagèrent par serment à exposer leurs biens et leur vie pour la défense du roi et pour celle de la religion. Il fit l'inauguration de cette société à la Pentecôte, jour de sa naissance, et qui, par une coïncidence bizarre , se trouvait être l'anniversaire de son couronnement comme roi de Pologne, et celui de la mort de Charles IX. Il donna le titre de commandeurs aux membres de cet ordre, ayant le dessein de les pourvoir tous de commanderies et de riches bénéfices.
L'exemple du roi de France gagna la courdeRome, et Grégoire XIII chercha à se créer de nouveaux défenseurs, li rétablit l'ordre de Saint-Basile, qui avait compté jusqu'à cinq cents monastères dans le seul royaume de Naples, et décréta que tous les liiéronymites qui habitaient l'Occident ne formeraient plus à 1 avenir qu'une même congrégation, soumise à un seul abbé, qui recevrait ses instructions du saintsiége ; ensuite il fonda à Rome vingt collèges ou séminaires, dirigés par les jésuites, qui ressortissaient •i sa juridiction, et qui étaient destinés aux Anglais, aux Allemands, aux Grecs, aux Maronites, aux juifs, ;iux athées et aux repentants ; enfin , il étendit ses
fondations pieuses jusque dans la Bohême, dans la Moravie, dans la Lithuanie, dans la Transylvanie et même dans le Japon. Toutefois, le soin que Grégoire apportait à l'organisation des établissements qui devaient préparer l'asservissement des générations nouvelles au saint-siége, en le rendant maître de l'éducation de la jeunesse, ne l'empêchait pas de soulever les peuples les uns contre les autres, et de préparer des révolutions sanglantes dans tous les Etats d'Europf . Ainsi il sut mettre à profit le séjour de don Juan d'.Vutriche à Rome , pour faire adopter à ce prince un projet de conspiration contre Elisabeth, qui neconsistaiten rien moins qu'à la faire assassiner pour délivrer Marie Stuart,et à ménager un mariage entre lui et la nouvelle reine d'Angleterre. Le seul obstacle (jue prévoyait le pontife à l'exécution de leurs desseins étant l'intervention des Hollandais, il conseilla à don Juan de prendre le gouvernement des Pays- Bas, afin de tenir en échec le duc d'Orange , qui se trouvait alors souverain de toute la Hollande , et de l'empêcher de secourir les hérétiipies de la Grande- Bretagne. Le prince se rendit à ces raisons, et se hâta d'arriver dans la province de son gouvernement pourrecommencer les massacres du féroce ducd'Albe.
A partir de ce moment, les menées et les intrigues de la cour de Rome prirent une grande activité en Angleterre, et tous les catholiques s'apprêtèrent à seconder le mouvement réactionnaire. Mais Elisabeth était sur ses gardes; le complot futdécouvert, et plusieurs jésuites payèrent de leur tête leur dévouement au pape. La reine ne s'en tint pas à quelques exécutions partielles, elle renouvela les lois portées contre les catholiques, leur enleva leurs églises , les chassa des couvents, leur défendit de se rassembler, et leur ôta le libre exercice de leur culte.
Grégoire ne se laissa pas abattre par ce premier revers ; il ne renonça nullement à l'espoir d'élever Marie Stuart et don Juan sur le trône d'Angleterre, et de rétablir le catholicisme dans les îles Britanniques; seulement il crut devoir apporter quelque modification dans sa politique, et commencer par écraser les calvinistes de la Hollande avant d'attaquer ceux de la Grande-Bretagne. A cet effet, il envoya auprès de don Juan un nonce appelé Séga, porteur de sommes considérables qui devaient servir à lever des troupes et à soudoyer des espions et des assasskis. Cet ecclésiastique avait en outre une ample provision de brefs pour accorder des indulgences plénières aux fanatiques qui combattraient sous l'étendard de l'Eglise romaine, quelle que fût du reste l'énormité de leurs crimes.
Il était temps que don Juan reçût des secours, car il était absolument sans argent et presque sans soldats; déjà même sa position précaire l'avait forcé à entrer en arrangement avec les Belges, et à donner son approbation à un éJit qui avait été décrété par l'assemblée des États dans la ville de Gand, et qui était appelé Édit de pacification de Gand. Mais à peine se crut-il en état de résister aux Belges, qu'il rompit le traité consenti avec les réformés de Hollande et de Zélande, et qu'il reprit toute la morgue et l'insolence d'un tyran. Mal en arriva au gouverneur; la population de Bruxelles courut aux armes, le chassa de ses murs avec sa soldatesque, appeu le
GRÉGOIRE XIII
prince d'Orange et lui conféra la dictature des Pays- Bas. La Roljlesse catholique seule refusa de reconnaître le prince d'Orange pour son chef; néanmoins, comme elle avait une haine égale pour les Espagnols et pour les réformés, elle se rangea sous les drapeaux de l'archiduc Mathias, frère du nouvel empereur Rodolphe, qui avait succédé à Maximilien II. Les hourgeois, plus sages que les nobles, préférèrent le salut public au triomphe de leur cause; et afin de ne donner aucun prétexte à ccu.'i-ci de se retirer de la lutte, ils remirent l'exercice du pouvoir à Mathias, et se contentèrent de placer le prince d'Orange dans son conseil, en ([ualité de lieutenant.
Philippe II, se voyant à la veille de perdre les Pays- Bas pour avoir voulu suivre les conseils du pape, prit enfin la résolution de ne plus se conduire que par ses propres inspirations. Préalablement il envoya en Belgique le duc Alexandre Farnèseavec une nombreuse armée pour reconquérir les provinces et les villes qui lui avaient été enlevées. Alors ce malheureux pays se trouva déchiré par quatre factions, qui toutes se disputaient des lambeaux de territoire les armes à la main : d'un côté, les républicains cherchant à abattre le parti des prêtres; de l'autre, Mathias et don Juan, tous deux faisant des efforts prodigieux pour se maintenir sur un trône ensanglanté. Du reste, dans cette lutte, le rusé Mathias gagnait chaque jour du terrain sur son adversaire; comprenant la nécessité pour lui de s'appuyer sur les peuples, il avait eu soin de se prononceri ourla liberté de conscience, et de rétablir les temples protestants qui avaient été brûlés dans leBrabant, dans la Flandre et dans la Gueldre. Cet acte de tolérance excita, il est vrai, la colère des prêtres, des jésuites et des moines; mais il ne s'en inquiéta en aucune façon, et se contenta de bannir ceux qui refusèrent de prêter serment d'obéissance à la constitution.
Dans l'intervalle, don Juan d'Autriche mourut, et l'ut remplacé dans son gouvernement par le prince Alexandre de Parme, catholique enragé, qui aspirait à la gloire de surpasser le duc d'Albe en cruautés. D'abord il lit égorger douze mille habitants de Maestricht, pour les punir d'avoir défendu leurs murailles pendant huit mois d'un blocus rigoureux. Ensuite il s'attacha à entretenir des discordes entre les Flamands, en tlattant la noblesse catholique et en ratifiant l'édit perpétuel; ce qui lui réussit à merveille et entraîna la désertion des seigneurs, et par suite celle des soldats catholiques, qu'on désignait par le sobriquet de soldats du Pater noster. Cette défection détermina les Provinces- Unies à prendre une résolution vigoureuse et à retirer le gouvernement à Mathias pour l'offrir au duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou depuis l'élévation de Henri III au trône de France; les députés des Etats lui firent jurer une constitution également favorable aux réformés et aux catholiques, et se déclarèrent à jamais atlranchis de la domination de Philippe II. Ainsi, cette fois encore, les tentatives de la cour de Rome contre les réformés de la Belgique et de la Hollande eurent un échec complet. <lrégoire se rejeta alors sur la Grande-Bretagne, où il n'avait pascessé d'entretenir des intelligences. Par ses ordres, des bandes de jésuites passèrent en Irlande pour préparer un soulèvement contre la reine ;
et quand tout fut disposé, des troupes italiennes s'embarquèrent à Civitta-Vecchia, sous la conduite du manjuis Thomas Stcinult, calholi((ue anglais, pour faire une descente sur les côtes d'Irlande.
Sa Sainteté ne s'en tint pas à cette démonstration contre Elisabeth ; elle institua un ordre de missionnaires particuliers pour allur prêcher la révolte en Angleterre, et forma une cohorte de soixante-cjuatre jésuites anglais, écossais et irlandais, qui prêtèrent serment d'employer tous leurs efforts, et de souffrir même le martyre, pour arracher la vie et la couronne à l'hérétique princesse qui régnait sur les îles Britanni([ues. Ces fanatiques quittèrent l'Italie et vinrent chercher à Londres la glorieuse palme (jui devait h'S placer au rang des saints. Mais trois d'entre eux seulement périrent ; les révérends Edmond Campien, Radulfe Skerwin et Alexandre Briant, dénoncés comme les instigateurs ducomi)lot contre la vie de la souveraine, furent étranglés, décapités et coupés en quartiers. Le pape s'empressa de les canoniser, et ordonna aux survivants d'organiser une nouvelle conspiration, en prenant mieux leurs mesures.
En Portugal les enfants d'Ignace avaient grandement avancé leurs affaires et s'étaient rendus si redoutables, que l'imbécile Séijastion, roi de ce pays, n'osant rien refuser à leurs sollicitations, vint faire une descente en Afrique et se fit tuer à la bataille d'Alcaçar. Des mains de ce roi inepte, le sceptre passa dans celles d'un vieux prêtre débauché, le cardinal Henri, oncle de Sébastien, façonné comme son neveu à une obéissance aveugle pour les jésuites. Dèsqu il se vit roi, il eut la singulière fantaisie d'avoir des héritiers, et fit solliciter à Rome une dispense povuépouser une jeune maîtresse que les jésuites lui avaient donnée. Grégoire, qui convoitait l'héritage du royaume de Portugal, refusa la dispense sous prétexte de religion, et fit représenter au cardinal-roi que ce serait donner un exemple dangereux aux hérétiques que d'accorder à un homme de son ran.L;, engagé depuis tant d'années dans l'état ecclésiastique, la permission de rompre son vœu de continence pour épouser sa concubine. Philippe II, qui de son côté avait des prétentions sur ce royaume, agit dans le sens de la cour de Rome, et menaça le vieux cardinal d'envahir le Portugal, s'il contrevenait à la défense du saint-père. Henri languit dix-huit mois ballotté par les uns et par les autres, puis il mourut, et laissa le champ libre aux ambitions.
Philippe fit immédiatement entrer une armée dans le Portugal et s'en empara, en dépit des clameuis des jésuites et de la colère de Grégoire XIII , qui destinait cette couronne à son liàtard Jacques Buoncompaguo. Néanmoins Sa Sainteté n'osa pas excommunier le roi d'Espagne dont elle avait besoin pour appuyer les manœuvres de la ligue catholique en France, pour assurer le triomphe de la religion dans les Pays-Bas et pour renverser Elisabeth d'Angleterre. Elle fit même trêve à son ressentiment, et envoya féhciter Philippe sur sa nouvelle conquête s'excusant de ne l'avoir pas favorisée, et réclamaiii seulement quelques pensions et quelques villes pour son fils Jacques; ce qui lui fut libéralement accordé. Gomme on le voit, Ijrégoire, au milieu des préoccupations des intérêts de son siège . ne négligeait
pas ceux de sa famille : on doit aussi lui rendre cette justice qu'il s'occupait des progrès des sciences plus que n'avaient encore fait aucun de ses prédécesseurs. Parmi les réformes que réclamaient les savants, il en était une d'autant plus nécessaire qu'elle apportait de grands troubles dans l'ordre chronologique des faits : c'était la révision du calendrier. Par suite de mauvais calculs, il s'était glissé des erreurs si grossières dans la supputation des temps, que les fêtes de l'Église se trouvaient interverties. Déjà plusieurs papes, scandalisés de voir que Pâques se trouvait à l'époque fixée pour la fête de la Trinité, avaient essayé, mais inutilement, de corriger cette erreur de calcul. Grégoire eut le bon esprit d'appeler à son aide les savants de toutes les nations , et ceux-ci publièrent, sur les travaux du célèbre docteur Louis Lilion, le calendrier que nous suivons encore aujourd'hui et qui est connu sous le nom de grégorien. Tous les États catholiques s'empressèrent d'adopter cette nouvelle division du temps.
Du reste, Grégoire XIII fit acheter ce faible service rendu aux sciences par tant de méchancetés, que la haine fut plus forte que la rcconnaissamce, et que de toutes parts il s'éleva contre lui un concert de malédictions. Dans lis États de l'Église, la misère était à son comble; MiLm était désolée par deux fléaux terribles, par la ]icste et par son archevêque Charles Borromée, neveu du pape; Rome même était réduite à la famine par suite de l'avarice du souverain pontife et de son bâtard, qui avaient accaparé les grains pour en faire un scandaleux trafic. Il se forma bientôt des bandes qui infestèrent les grandes routes, détroussèrent les voyageurs, enlevèrent les convois et vinrent faire des excursions jusqu'aux portes de la ville sainte. Les malheureux que la faim et le désespoir avaient poussés au crime étaient soutenus par quelques seigneurs puissants, qui haïssaient la tyrannie de Grégoire et donnaient asile aux bandits dans leurs palais ; ce que Sa Sainteté ayant appris, elle ordonna à son prévôt de faire des recherches exactes dans toutes les demeures des environs de Rome, et particulièrement dans le palais de Raymond des Ursins, qui lui avait été signalé. Les sbires du pontife se mirent en devoir d'exécuter les ordres qu'ils avaient reçus, et arrêtèrent plusieurs personnes inoffensives qu'ils trouvèrent dans la demeure de Raymond des Ursins. Comme ils se préparaient à les garrotter pour les conduire dans les cachots du château Saint-.\nge, survint le maître du palais avec les gens de sa suite ; il pria le prévôt de remettre en liberté les prisonniers, qui étaient arrêtés illégalement, dans un palais qui avait droit' d'asile. Celui-ci répondit insolemment qu'aucune considéralion ne l'empêcherait d'exécuter les ordres du pape contre des mécréants tels que lui et ses amis. Cette insulte exaspéra Raymond; il leva le bras sur le prévôt et le frappa avec une baguette qu'il tenait à la main ; aussitôt les sbires firent feu , tuèrent ce seigneur et blessèrent cinq de ses gens. Cet acte d'odieuse brutalité souleva une violente sédition à Rome; le peuple courut aux armes et menaça d'assiéger le Vatican, si Grégoire ne faisait sur l'heure décapiter le prévôt et les soldats qui avaient assassiné Raymond des Ursins.
Grégoire, lâche comme le sont tous les despotes, fit saisir les sbires qui avaient exécuté ses ordres, et les lit fusiller pour sauver sa vie. Le prévùt, qui s'était sauvé, ayant étéa rrêté, eut immédiatement la tète tranchée. Mais comme le véritable criminel n'était pas atteint, le frère de Raymond souleva une nouvelle sédition , fit attaquer le palais de Vincent Vitelli, ]ielit-fils du pape et fils de Jac(|ues Buoncompagno, et le tua de sa main; ensuite il sortit de Rome avec une foule de mécontents , les organisa en compagnies franches, et à leur tète il fit des excursions sur le territoire de l'Église, et exerça de cruelles rejirésaillcs pour venger sa famille. Les inquiétudes que causait au pontife cette guerre de partisans ne l'empêchèrent jias de poursuivre ses projets sur les Pays-Bas, où,« tout eu |)araissaul soutenir les intérêts de Philippe , il favorisait secrètement le duc d'Anjou. L'argent commençant à lui manquer pour solder les troupes françaises, il résolut de finir la guerre d'un seul coup et de faire assassiner le prince d'Orange , qui était le plus redoutable des ennemis du saint-siége. A son instigation, les jésuites armèrent le bras d'un fanatique appelé Jauregué, qui était né dans la Biscaye ; et un jour , au moment où le prince sortait de son hôtel, il lui tira un coup de pistolet qui ne fit heureusement qu'effleurer la poitrine. Ce misérable fut massacré sur l'heure même par le peuple. On chercha ses complices, et on arrêta entre autres un dominicain appelé Antonin Timmermans, qui fut jugé comme complice du meurtrier, pour lui avoir donné l'absolution avant l'assassinat.
D'abord on accusa le duc d'Anjou d'avoir participé à ce complot ; mais le prince d'Orange le disculpa près des États belges, et fit voir que le coup était parti de Rome ; cependant la suite montra que le bon sens des citoyens n'avait point porté à faux, et la conspiration du duc d'Anjou contre les libertés des Provinces-Unies prouva que le peuple belge avait été bien inspiré en accusant le frère du roi de France de complicité dans la tentative d'assassinat. Ce digne fils de Catherine de Médecis, ce duc félon et déloyal, ne se trouvant pas satisfait d'avoir reçu le titre de comte de Flandre et de duc de Brabant , voulut encore ravir à sa nouvelle patrie ses plus chères libertés et la soumettre au despotisme. Heureusement ses tentatives sur Anvers furent repoussées par les républicains ; et sans aucun doute les Belges eussent tué jusqu'au dernier soldat de son armée, si le prince d'Orange ne fût venu à son secours et n'eût apaisé la colère des Belges en leur rappelant les services que leur avaient rendu.? les réformés de France, et en leur représentant qu'il était souverainement injuste de punir des soldats pour les fautes de k'Uis chefs. Ces observations sauvèrent les débris de l'armée française d'un massacre général; mais le duc n'en fut pas moins obligé de rentrer en France, oii il vint cacher sa honte et oiî il mourut empoisonné à l'instigation de sa mère, affirment les chroniqueurs.
Sa Sainteté, exaspérée par cet échec, qui retardait indéfiniment le succès de ses affaires dans les Pays- Bas, redoubla d'efforts pour organiser de nouveaux complots contre la vie du prince d'Orange , et avec l'aide des jésuites, elle trouva un insensé , nommé Gérard , qui, pour gagner la couronne du martyre,
GRÉGOIRE XIII
Vincent Vilelli, fils du bâtard du pape, poignardé dans son palais par le frère de Raymond des Ursins
consentit à assassiner l'ennemi du pape. Le coup réussit cette fois , et Guillaume de Nassau tomba sous le poignard du fanatique Gérard , dans la ville de Delft. Délivré de son plus redoutable adversaire, Grégoire passa à d'autres forfaits, et arma le bras d'un illuminé appelé Guillaume Parri, de Venise, pour frapper Elisabeth d'Angleterre. Fort beureuseraent pour cette princesse, le séide du pape, en arrivant à Londres, eut l'indiscrétion de faire connaître son projet à un de ses parents qui habitait cette ville ; il fut immédiatement arrêté , appliqué à la question, condamné sur ses propres aveux, et puni du supplice des criminels de haute trahison.
Cette nouvelle tentative détermina la reine à publier des édits extrêmement sévères contre les catholi-
ques et surtout contre les jésuites, qui furent bannis des îles Britanniques comme fauteurs de conspiration, avec défense d'y rentrer, sous peine de mort. Grégoire, comprenant la nécest^ité de ne point laisser cette belliqueuse milice sous le coup d'un revers et avec la honte d'une expulsion , chercha à relever le courage des jésuites en les faisant paraître comme les liéros d'une comédie qu'il voulait donner au monde, et qu'il préparait depuis plusieurs années. Il s'agissait d'une réception solennelle de prétendus ambassadeurs japonais, à l'imitation de la fameuse dépj^ilation des rois abyssiniens qui avait eu lieu sous Clément VII; seulement, au lieu de nègres, Grégoire s'était procuré quatre pécheurs qui lui avai.-nt été expédiés par les jésuites d'un petit comp-
tiistotrt: fies papks
toir commercial du Japon. Ceux-ci délianiuÎTcnt en Pspagne en oonipaunie d"un jésuite, ([ui les lit passer pour des fils de roi et des personnages do haute distinction , et leur fit rendre de grands honneurs par Philippe II. Ensuite il reprit la mer avec eux, gagna les cotes de l'Italie et remonta le Tibre jusqu'à Rome.
Dès ([ue les Japonais eurent mis jiied à terre, une députatiou de cardinaux vint les complimenter et les conduisit en grande pompe à l'audience de Grégoire. Ils présentèrent à Sa Sainteté trois lettres des rois du Japon, dont ils se disaient les représentants, et qui étaient traduites du japonais en italien par les jésuites. La première avait pour suscription : u A l'adorable qui tient sur la terre la place du Roi du ciel, le très-grand, le très-saint pape! » La deuxième lettre commençait ainsi : « Que cette missive soit portée au grand et saint Seigneur, (jue j'adore et qui tient la jilace de Dieu en terre I » La troisième était ainsi formulée : « J'oIVre cette lettre avec adoration, les mains élevées vers les cieux, à notre très-saint Père, vicaire du Christ!... » Dans le corps des lettres , les trois princes signataires s'excusaient sur leur âge et sur leurs alTaires, de ce qu'ils ne se présentaient pas en personne pour rendre leurs liomraages au successeur de l'apùtre Pierre; puis ils faisaient un éloge outré des jésuites, et suppliaient le pape de récompenser les ouvriers dévoués qui cultivaient avec tant de zèle la vigne du Seigneur. Grégoire feignit d'être pénétré d'une joie infinie, et s'écria : « Gloire, gloire aux courageux enfants de Jésus! Gloire aux disciples d'Ignace de Loyola! Maintenant j'ai assez vécu, puisque j'ai vu leur triomphe ! Seigneur, vous pouvez rappeler votre serviteur 1 »
Toutefois personne ne fut dupe ni de cette grossière jonglerie ni de l'enthousiasme du pontife, et les jésuites n'en obtinrent pas plus de considération que par le passé. Après tout, qu'importait au saint-père l'opinion des peuples? Il avait réussi à réchauffer le zèle des jésuites; il n'en demandait pas davantage. Il les chargea d'ameuter les ligueurs de France contre le roi de Navarre, (jui se trouvait, par la mort du duc d'Anjou, le plus proche héritier du trùne; et grâces à leurs soins, le royaume se souleva contre Henri III, et les ligueurs proclamèrent souverain le Tieux cardinal de Bourbon.
Ce prclal, séduit par l'appàl d'une couronne, consentit à devenir le chef des ennemis de sa maison, et publia un manifeste, dans lequel il déclarait les ducs de Lorraine et de Guise lieutenants généraux de la ligue catholique, et investis du commandement des troupes par les différents membres de l'association, par le pape, par l'iMiqu'i-onr, par le roi d'Espagne, par les princes de la maison d'Autriclie, par ceux de la maison de Lorraine en France, par les archevêques de Cologne et de Mayence, par les ducs de Nemours, de Nevers, de Savoie, de Ferrare, de Clôves et de Parme, par le cardinal de Vendôme, par le comte de \'audemont, par les Républiques de Venise, de Gênes et de Liicques, par le duc de Florence et par le prince d'Ecosse. Après quoi il donna le signal de la guerre civile, envoya des troupes sur différents points de la France, et leva l'étendard de la révolte.
En présence d'une ligue aussi formidable, Henri III suivit les conseils de la peur; et quoiqu'il sût parl'aitemont que les ligueurs étaient ses ennemis personnels, il se rattacha à eux et fit l'apologie de leur conduite; il révoqua les édits rendus en faveur des huguenots, obligea leurs ministres à sortir de France, et décréta que dorénavant aucun citoyen ne pourrait remplir ni fonctions publiques ni charges privées s'il ne professait le papisme; enfin il poussa la lâcheté jusqu'à donner des places fortes au duc de Guise et au cardinal de Bourbon, comme gages de la sincérité de sa protection.
Ceux-ci n'ayant plus rien à redouter du côté du roi, commencèrent la guerre contre Henri de Navarre et le prince de Condé, dont ils demandèrent l'excommunication à Rome. Le père Mathieu, courrier de la ligue, fit plusieurs voyages en Italie pour obtenir cette bulle impatiemment attendue en France, et pour solliciter un bref qui autorisât les Guises à assassiner Henri III. Pendant que Grégoire préparait la bulle d'excommunication qu'il devait fulminer contre les huguenots, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui l'enleva le 10 avril 1585. On inhuma son cadavre dans une cliapelle qu'il avait fait construire à la basilique de Saint-Pierre, et tout fut dit pour ce pape, qui avait donné au monde l'exemple de tous les vices, qui avait glorifié les massacres de la Saint Barthélémy, et qui avait si bien poursuivi l'œuvre d'extermination commencée par ses prédécesseurs.
SIXTE V
Histoire du cardinal de Montalte. —'11 est élu souverain pontife sous le nom de Sixte V. — Commencements de son règne. — Il excommunie Henri de Navarre et le prince de Condé. — Les deux princes se vengent du pape. — Négociations du chevalier Carre à Rome. — Politique de Sixle-Qulnt à l'égard de l'Angleterre et de l'Espagne. — Le cardinal neveu envoie son portrait à Élisalietli. — Le pape et les jésuites. — Légation en Suisse. — Affaires de France, d'Espagne et d'Angleterre. — Mort de Marie Stuart. — Sa Sainteté tombe dangereusement malade.— Intrigues des jésuites en Pologne. — Sixte-Quint excommunie Elisabeth. — Anecdote sur les amours du pape. — Sa Sainteté trahit l'Espagne en faveur de la reine d'Angleterre. — Assassinai du duc et du cardinal de Guise. — Sixte-Quint excommunie Henri III. — Querelles entre le pape et l'empereur. — Le pontife et la Ligue. — Fourberies du saint-père. — Conduite du pape envers Henri IV. — Prétentions du pape sur le royaume de Naples. — SIxte-Quint se déclare contre les jésuites. — Il meurt empoisonné par les disciples de Loyola. — Réflexions et opinions des historiens sur la mort de ce pape. — Troubles à Rome.
Félix Perretti, cardinal de Montalte, était né dans une petite ferme d'un château appelé les Grottes, situé dans la province de la Marclie. Son père, simple vigneron d'un riche propriétaire, avait épousé la servante de son maître, et en avait eu trois enfants, deux fils et une fille. Un jour, le jeune Félix Perretti vit tout à coup sa pauvre cabane envahie par une troupe de sbires qui venaient arrêter son père, coupable de quelques délits de chasse. L'aspect rébarbatif de ces hommes et leurs grossiers jurements lui causèrent un tel effroi qu'il courut se cacher dans l'étage supérieur; mais à peine était-il blotti dans un coin de la chambre, que le plancher s'effondra sous ses pieds et l'enseveUt dans les décombres. Les sbires, qui déjà emmenaient letir prisonnier, revinrent sur leurs pas et retirèrent le pauvre enfant tout meurtri et ayant les bras et les jambes brisés par sa chute. On le transporta immédiatement chez un chirurgien, qui prit soin de lui par commisération, et après trois mois de traitement le rendit parfaitement guéri à sa mère.
Félix entra ensuite chez un fermier du voisinage et garda les pourceaux. Le hasard permit que Michel-
Ange Selleri, religieux de l'ordre de Saint-François, s'égara près des Grottes en allant à Ascoli, ville de la Marche, et rencontra le jeune pâtre. Celui-ci, voyant l'embarras du bon Père, lui offrit de le reconduire dans son chemin et même de l'accompagner jusqu'à Ascoli; Michel-Ange Selleri accepta. Pendant le trajet il causa avec son jeune guide, l'interrogea sur ses parents, et apprit toute l'histoire de sa famille. Il en fut vivement touché; et regardant cette rencontre fortuite comme un avis de Dieu, qui lui ordonnait de prendre soin de ce pauvre enfant abandonné, il résolut de ramener Félix Perretti à son couvent et de le présenter à son supérieur pour obtenii' son admission dans la communauté; ce qu'il exécuta. On donna immédiatement à son protégé l'habit des frères convers et on le plaça sous la db-ection d'un moine très-lettré. Dès les premiers jours, Félix montra une facilité extrême pour l'étude et une vivacité d'esprit au-dessus de son âge. Son caractère se ressentait de cette dernière faculté, car il poussait (|nelquefois la vivacité jusqu'à la colère, mais ses irritations étant aussi promptes à se calmer qu'à éclater, ses petits camarades l'avaient surnommé le
feu follet. A part ce léi;er iléfaut, Félix se faisait remarquer par des qualités solides, entre autres par une persévérance dans ses études qui tenait de l'opiniâtreté; aussi ses prosjrès furent-ils rapides dans toutes les sciences. A vinst-six ans il obtint le bonnet de docteur et le titre de professeur; lunt ans plus tard, il eut occasion de se distinguer comme prédicateur. Dès lors la carrière du moine Perrelti d( Montalte, qui était le nouveau nom sous lequel on désignait Pancien gardeur de pourceaux, se trouva tracée; il se mil à tonner contre les béréliques, attira sur lui l'attention des jésuites, et obtint par leur entremise la place d'inquisiteur à Venise. Son caractère implacable et la cruauté qu'il e.xerça dans celte ville, à l'instigation de Pie V, qui" n'était encore qu'inspecteur général des tribunaux du saint-office, soulevèrent toute la population; et il se vil contraint de s'échapper de nuit pour ne pas être lapidé par le peuple. On raconte à cette occasion qu'il répondit à un de ses collègues qui le raillait de sa fuite : « J'ai fait vœu d'être pape à Rome, je ne devais donc pas me laisser pendre ou lapider à Venise. »
De retour dans la ville sainte, Félix Pcrretti s'attacha au cardinal Buoncompagno, dont il prévoyait la haute fortune, et il l'accompagna dans sa légation d'Espagne. Ensuite il chercha à gagner l'amitié de Pie V, et obtint successivement le grade de général des cordeliers, d'évêque de Sainte-Agathe, et enfin le chapeau de cardinal. Ce qui lui avait mérité de si hautes distinctions de la part du sanguinaire Pie V, c'était la concordance parfaite qui paraissait exister entre leurs natures; même conformité d'opinions, même férocité dans le caractère, même soif pour le sang, même ardeur pour les disputes théologiques; le frère Félix Perrelti de Montalte semblait être la seconde partie du pape et avoir pris à tâche de copier sa vie sur celle du maître. Mais quand il fut revêtu de la pourpre du cardinalat, quand il vit qu'il n'était plus au pouvoir même d'un pape de l'élever plus haut, il changea d'allures et d'habitudes; de violent qu'il était , il se fit doux et modeste ; de cruel et sanguinaire, il devint compatissant et miséricordieux; enfin il parut transformé comme par miracle en un tout autre homme. C'était tout simplement un serpent qui changeait de peau, sans rien perdre de sa méchanceté ni de son venin.
A la mort de Pie V, le cardinal de Montalte quitta son palais et vint se retirer dans une pauvre maison, située près de l'église de Sainte-Marie Majeure, avec quelques serviteurs; et pendant tout le règne de Grégoire il affecta de n'avoir d'autre souci que le soin de son salut ; il se plut à courber sa taille, à se grimer avec de fausses rides, à rendre sa voix chevrotante, pour se donner toutes les apparences d'un homme qui n'a plus que peu de jours à vivre. Dans les séances du sacré collège, il apportait un tel air de candeur et de simplicité, qu'on lui avait donné le nom d'.\ne de la Marche. En toutes occasions, il rappelait les obligations qu'il avait à Pie V et à son neveu, le cardinal Alexandrin, l'un des plus influents parmi les princes de l'Eglise, et il ajoutait avec un air de bonhomie parfaite que s'il était seigneur de plusieurs mondes, il ne se trouverait pas encore assez riche p .ur reconnaître les bienfaits dont ses pro-
tcclours l'avaient comblé; il agissait de même à l'égard de Piiilippe II, el comme il savait que les Espagnols redoutaient par-dessus tout un pape d'un esprit trop étlairé, il alVectait une incapacité absolue.
Enfin, lorstjue Grégoire XIII moiuiil, il en était venu au point de ne plus sortir qu'en s'appuyanl sur un bâton, et ses prétendues infirmités avaient tellement augmenté qu'il semblait arrivé à la caducité la [ilus extrême. Après les funérailles, les cardinaux entrèrent en conclave au nombre de quarante-deux; le pâtre de Montalte, qui entrevoyait l'espoir de recueillir les fruits de dix-iiuit ans d hypocrisie, s'acliemina appuyé sur son bâton jusqu'au Vatican. A son entrée dans le conclave, on remarqua i[u'il marchait avec plus de difficulté que de coutume, et lui-même demanda à se retirer dans sa chambre, prétendant n'avoir pas la force de se soutenir. Dès le lendemain on intrigua pour l'élection du pape, et les candidats vinrent le presser de se ranger de leur parti ; mais le pauvre Montalte se contentait de répondre qu'il n'était plus en état de se mêler aux choses du monde ; et sur l'observation que lui adressaient quelques cardinaux par ironie, qu'il faudrait bien qu'il s'occupât de la terre si on le proclamait pape, il répliquait que sa tête penchée vers la tombe ne pourrait jamais soutenir le poids de la tiare, et que si on lui déférait un tel honneur à lui, indigne, il serait oltligé de le refuser ou de se décharger du fardeau des alïaires publiques sur le sacré collège. On ne prêta pas autrement attention à ses paroles, et l'on procéda à la rédaction de l'engagement que les cardinaux devaient prendre avaLt l'élection; après quoi les factions s'agitèrent et les ambitions furent mises en jeu.
On compta jusqu'à quatorze candidats avoués. Dans un tel conflit, où cliaque électeur voulait devenir pape, il était difficile de s'entendre; c'était précisément ce qu'avait espéré le pâtre de Montalte ; il garda bien de laisser paraître aucune marque d'ambition, aucun désir d'être choisi par les cardinaux; au contraire, il s'engageait à servir tout le monde, et ne sortait de son appartement que pour aller à la messe ou à la chapelle Pauline, assister à quelques dépouillements de scrutin. Cependant il n'en travaillait pas moins par quelques démarches habiles à augmenter la division dans le conclave, afin de lasser les électeurs et de ramener les suffrages sur lui. Il y réussit parfaitement ; les cardinaux Alexandrin , d'Est et de Médicis, fatigués de cabaler, se désistèrent de leur candidature en faveur de Montalte, sous la condition qu'il leur abandonnerait le gouvernement de l'Eglise, ce que le rusé cardinal accepta avec empressement. Ceux-ci, dupes de ces jongleries, et craignant qu'il ne sutToquât dans une quinte de toux, ou que sa mort ne les privât des bénéfices qu'ils s'étaient adjugés, se bâtèrent de réunir leurs partisans pour assurer l'élection de l'Ane de la Marche. Le cardinal de Montalte se traîna avec l'aide de sa béquille dans la chapelle Pauline et vota comme les autres; puis quand le scrutin fut formé, on procéda au dépouillement des votes. Alors eut lieu une scène étrange à laquelle personne ne s'attendait et qui jeta la perturbation dans le conclave : dès '[ue Montalte eut compté vingt-six bulletins en
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sa faveur, c'est-à-dire les deux tiers des voix, il se redressa fièrement, et jetant son bâton au milieu de l'jissemblée, il cracha à pleine poitrine comme aurait pu le l'aire un homme de trente ans. Les cardinaux, confondus, se regardèrent les uns les autres avec anxiéty, surtout Médicis et Alexandre. Comme le doyen s'aperçut que ses collègues se repentaient d'avoir été si vite en besogne, il s'écria : « Ne nous pressons pas, mes frères, il s'est glissé cpielque erleur dans le scrutin. — Non, reprit Montalte d'un Ion ferme, la chose est accomplie et dans les formes. )> — Et ce même homme qui une heure auparavant pouvait à peine parler sans tousser, entonna le Te Deum d'une voix si forte et si éclatante qu'elle ébranla les voûtes de la chapelle ; ensuite il alla s'agenouiller, suivant la coutume, devant l'autel pour laire son oraison. Mais le cardinal de Médicis, qui était à ses côtés, remarqua qu'il ne faisait aucun mouvement des lèvres et qu'il se contentait de regarder le Chiist placé en face du sanctuaire; quand il se fut relevé , un des conclavistes s'approcha de lui et le félicita de la singulière métamorphose qui venait de s'opérer en lui. « Je me courbais , répliqua Montalte, pour chercher à terre les clés du paradis catholique ; ù présent qu'elles sont entre m. s mains, je puis regarder Dieu en face. » Eniin le maître des cérémonies s'étant approché pour lui demander, comme le voulait l'usage, s'il lui convenait d'accepter le souverain pontifical : « Je ne saurais ])lus recevoir ce qui m'a déjà été déléré, lui ré|)ondit-il, mais j'en accepterais volontiers encore autant, car je me sens assez de force et Je vigueur pour
gouverner non-seulement l'Eglise, mais le monde entier. « — Et saisissant les ornements pontificaux, il s'en revêtit sans avoir même besoin de l'assistance de ses camériers, ce qui sembla si extraordinaire au cardinall\uslicucci, qu'il ne put s'empêcher de dire: « Tiès-saint Père, je vois que le pontificat est un souverain remède pour rendre la jeunesse et la santé aux vieux cardinaux malades. — J'en suis persuadé comme vous, repartit Montalte, par l'expérience que je viens d'en faire. » Quand n eut aclievé de s'habiller, il plaça la tiare sur sa tète et se fit introniser sous le nom de Sixte V.
Le nouveau pape, en signe de joyeux avènement, fit dresser quatre potences devant son palais, et au lieu d'amnistier les criminels , suivant la coutume usitée à chaque élection, il fit pendre soixante des hérétiques les plus obstinés, le jour même de son couronnement. 11 ne montra guère de bienveillance (jue pour les ambassadeurs du Japon , non qu'il ignorât tous les ressorts de cette pitoyable comédie, puisqu'il s'en était même expliqué assez vertement avec le pape défunt, mais parce qu'il croyait de bonne politique de cacher les fourberies qui pou vaient déconsidérer le saint-siége. Il eut pour ces prétendus princes des égards infinis; il les fit passer pour le baisement des pieds avant les cardinaux; il les embrassa avec une tendre affection, et voulut qu'ils remplissent les fonctions d'honneur à son couronnement, qu'ils portassent le poêle, lui présentassent l'eau et le linge pour l'ablution, et lui tinssent l'élrier pour la cavalcade; il les institua chevaliers de l'éjieron d'or, leur donna lui-même l'épée et la
HISTOIRE DKS IWl'HS
ceinlurc. et les lit croor patiices romains par le peupliM-l parlcsënat; enlin il célèlua roflice divin ponr onx seuls, les communia ilo sa main, et leur donna un splondide ban([uol. Après iiuoi il les combla do présents, leur remit en audience puMiiiuodcs lettres pour leurs souverains, et les lit euilnuquer. Que devinrenl-ils en mer? C'est ce qu'on n'a jamais su ; quelques iiistoriens disent que Sa Sainteté avait eu le jour de leur départ une conférence secrète avec le jésuite qui devait les accompau^ner, et que le digne enfant de Loyola, en sortant du Vatican, était venu rendre compte au général de son ordre de sa conversation avec le pape, et que celui-ci avait répondu : « La farce est jouée ; exécutez la volonté du chef de l'Eillise. et que la mer leur serve de tombeau! »
Dès que Sixte \' fut installé sur le trône pontilical, il lit ver.ir à Rome sa sœur Camilla avec ses trois enfants; de blanchisseuse qu'elle était anparavail, il en fit une princesse; il la combla de caresses, lui donna un palais, des terres et une pension considérable, en lui défendant néanmoins de jamais lui demander aucune grâce ni aucune place. Le lendemain de cette réception, la statue de Marfoiio demandait à la statue de Pasquin : •< Poui-quoi portes-tu une chemise sale? — C'est, répondait Pasquin, parce que ma blanciiisseuse est devenue princesse. » Le pape fit aussitôt rechercher celui qui avait fait cette allusion à l'ancienne profession de sa sœur pour en faire bonne justice, et fit publier qu'il donnerait quarante mille écus romains au dénonciateur.
Le coupable se présenta lui-même à l'audience du pape, croyant faire une bonne spéculation, et réclama la somme promise : « Qu'on lui compte les quarante mille écus, » dit Sixte V en s'adressant à son trésorier ; puis se retournant vers l'exécuteur qui se tenait à ses côtés : « et toi, coupe-lui la langue et la main droite, de peur de récidive ; » ce qui fut exécuté séance tenante.
Une cruauté froide et implacable, tel était le trait principal du caractère du poatife; caractère dont nous lui verrons donner mille preuves dans les différents actes de son pontificat. Ainsi lui-même annonça en plein consistoire, « qu'il était venu comme le Christ pour apporter le glaive, non la paix, et qu'il voulait ({ue son règne fût cité parmi les plus rigoureux. » Il commença par déposer les juges qui, sous le pontificat précédent, avaient montré de l'indulgence pour les fautes d'hérésie ; ensuite il réforma les lois et ordonnances qui réglaient la police intérieure des Etats de l'Eglise, et rendit des édits sanguinaires qui mettaient la vie des citoyens à sa merci. Entre autres cjioses, il ordonna que tous les adultères seraient punis de mort; et il fit une si sévère application de ce décret, qu'on craignit que Rome ne finit par devenir un grand désert.
Cependant un seigneur de Salerne. appelé Charles Tasca, n'étant point sujet du saint-siége, ne jugea pas que les lois de Sixte V dussent le concerner, et ne prit aucune peine de cacher ses amours avec la femme de son homme d'affaires. Le saint-père, furieux de voir qu'un étranger osât le braver jusque dans sa capitale, fit donner l'ordre au gouverneur d'exécuter la loi d adultère contre les coupables; el sur l'observation de celui-ci que le seigneur Tasca
et sa maîtresse étant sujets du roi de Naples, ne pouvaient être jugés que par les lois de leur pays, il repartit : i> N'est-ce que cela? Eh bien ! puisque vous avez de tels scrupides, faites pendre l'amant, la femme et le mari complaisant avec des cordes faites à Xaplcs. "
Sixte voulut également réprimer les débordements de son clergé, et paYticulièreuient des cardinaux, qui de]mis longtemps abusaient de leur privilège d'invi(dabilité pour contracter des dettes qu'ils n'acquittaioul jamais, usage qui avait gagné jusqu'à leurs valets; il ordonna qu'à l'avenir aucun prèlr», ni évêque, ni même cardinal ne pourrait refuser une juste satisfaction à ses créanciers ; et pour donner l'exemple, il solda les dettes cpi'il avait contractées sous le pontifical de Grégoire XIII. En outre, et toujours sous le prétexte de mettre en ordre les alTaires de la chambre apostolique, il écrasa de taxes les habitants de Rome, et déploya une rigueur inusitée pour la perception des impôts; ce qui mécontenta si fort le peuple, qu'il craignit une sédition.
Selon la coutume des tyrans, il cliercha à se garantir du danger q>ii le menaçait par un nouvel acte d'arbitraire ; il défendit aux citoyens de porter des armes dans la ville, et fit punir sans miséricorde ceux qui contrevenaient à cette ordonnance. On raconte même qu'un enfant de seize ans ayant été amené à son tribunal sous l'accusation d'avoir tiré sa dague contre des sbires qui l'insultaient, il le condamna à être pendu; et comme son avocat invoquait le texte de la loi qui interdisait l'application de la peine de mort pour un accusé aussi jeune : « Eh bien, je lui donne dix de mes années, s'écria le pape, en vertu de mon omnipotence ; qu'on emmène le coupable et qu'on le conduise au supplice ! »
Si l'on considère dans Sixte V son zèle infiexible pour le maintien des principes de l'autorité théocratique, son dédain pour l'espèce humaine, sa cruauté froide et inexorable, son audace dans l'emploi des moyens violents, on trouvera qu'il avait de grands points de ressemblance avec Grégoire VII ; si on étudie ce pontife dans ses allures politiques, dans ses intrigues diplomatiques, on verra en lui un homme tourmenté d'un besoin immodéré de puissance, de richesses, de réputation ; on le verra sacrifiant sans cesse la justice à la vaine gloire, et quelquefois faisant de grandes choses pour immortaliser son nom; protégeant les arts et persécutant les hommes de lettres ; anatbématisant les rois et se tournant contre les peuples; exaltant les doctrines des jésuites, faisant cause commune avec la ligue, puis se déclaiant l'ennemi des disciples de Loyola, et les bannissant des États romains ; enfin, mettant toute fausse honte de côté, se faisant gloire d'avoir été gardien de pourceaux, puis se déclarant le premier des princes de la terre ! Existence bizarre, destinée mystérieuse, qui avait pris un simple pâtre pour en faire successivement un moine, un inquisiteur, un cardinal, un souverain, et plus qu'un souverain, un pape!
Sixte V, après avoir assuré sa tran([uillité dans Rome, se prépara à lutter contre les rois, et fit pressentir qu'il n'épargnerait pas même Philippe d'Espagne ; ainsi les ambassadeurs de ce jirince étant venus le vingt-neuvième jour de mai pour lui pré-
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senter le tribut d'usage d'une bourse de sept mille écus d'or portée par une hacjuenée blanche, comme droit de vasselage pour le royaume de Naples , le pape répondit à la harangue : « Votre discours est î'ort éloipiont, messeigneurs ; cependant nous avouerons qu'il ne l'est pas encore assez pour que nous ne nous apercevions pas que nos prédécesseurs ont fait un sot marché en troquant un royaume contre un cheval. Nous étudierons celte grave question. »
Les ambassadeurs espagnols supposèrent que cette plaisanterie avait un sens caché; et ils s'empressèrent d'en donner avis à Philij)pe II, aKn qu'il prit ses mesures pour repousser les tentatives que le nouveau pape projetait de faire sur les États de Naples. Mais il n'entrait pas dans les vues de Sixte de se brouiller si vite avec le roi d'Espagne ; la France réclamait avant tout son attention; il rejn-it donc les affaires de ce pays au point où Grégoire XIII les avait laissées, et fulmina une bulle dans laquelle, après avoir exalté l'autorité du saint-siége, il déi'larait bâtarde et détestable la maison de Bourbon, appelant hérétique et relaps le roi Henri de Navarre; comme tel, le privant de tous ses domaines, et décrétant qu'il était incapable, lui et ses descendants à perpétuité, de succédera cpiekpie État et souveraineté que ce piil être, particulièrement à la couronne de France. Sa Sainteté relevait également les sujets du roi et ses vassaux du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté, et faisait défense, sous les peines ecclésiastiques et sécuHères, de lui obéir. Les mêmes censures s'appliquaient à son cousin le jeune prince de Condé et à tous les huguenots.
Quoique les excommunications fussent déjà en si grand discrédit à la fin du seizième siècle, qu'un évêque de Chartres écrivait que les foudres du pape gelaient en passant les Alpes, néanmoins une démonstration de cette nature, dans un moment oiî le royaume était à la veille d'un embrasement général, devait augmenter nécessairement les désordres; aussi de toutes parts cria-t-on au scandale, et les difiérents ordres religieux ou civils s'empressèrent-ils d'adresser des réclamations à la cour de Rome pour faire révoquer la bulle.
Henri III, toujours lâche et pusillanime, n'osa prendre aucune mesure énergique contre le décret attentatoire à l'indépendance de la nation et à la dignité de la couronne; il se contenta de défendre que la bulle fût publiée en France avec les formes légales. Le Parlement, plus hardi que le roi, voulut s'opposera la simple ])ublication de ce décret, comme contraire aux droits de l'hérédité souveraine ; mais les Guises passèrent outre, et l'excommunication fut affichée à la porte des églises de tout le royaume.
Henri de Navarre ne pouvant tirer vengeance de l'audace du pape les armes à la main, envoya une protestation à son ambassadeur Bongars, qui était à Rome. Ce courageux huguenot afficha, en plein jour, dans le Campo di Fiori, la protestation véhémente du prince français. Dans ce manifeste, Henri de Navarre appelait Sixte-Quint traître, félon, pape hérétique; il le sommait à comparaître devant un concile libre, sous peine d'être reconnu comme .Vntechrist; il lui déclarait une guerre irréconciliable pour venger l'injure faite à sa personne et à la maison de
France, et réclamait à cet effet le secours des rois et des Républiques véritablement chrétiennes, intéressées comme lui-même à arrêter l'audace d'un pâtre qui ne songeait à rien moins qu'à bouleverser tous les royaumes. Cette action énergique causa la jilus grande surprise à la cour tle Rome. Sixte X, dans le premier mouvement de fureur, jura de punir et l'auteur de la déclaration et le téméraire qui avait osé la placarder jusqu'aux portes du Vatican ; puis, la réflexion venant à calmer son irritation, il admira ce trait de vigueur qui était si bien en harmonie avec ses propres actions, et il ne put s'empêcher de dire qu'il serait à souhaiter que Henri III eût autant de courage que le roi de Navarre. En Angleterre, la nouvelle exaltation de Sixte avait produit une profonde sensation; et la reine Elisabeth fut d'autant plus surprise de l'élection du cardinal de Montalte, qu'elle apprit en iiiênie temps que le nouveau pontife, qui auparavant paraissait humble, simple, ignorant et souffreteux, se montrait orgueilleux, sévère, implacable dans sa justice et d'une rigueur inouïe dans les exécutions. Elle assembla aussitôt son conseil pour délibérer sur la conduite qu'elle devait tenir dans des circonstances semblables, et avec un pape qui était capable d'ameuter tous les princes cathohques contre la nouvelle Église britannique. Il fut décidé que l'on enverrait un ambassadeur à Rome pour s'assurer des dis])Ositions de Sixte à l'égard de l'Angleterre; et l'on choisit un jeune seigneur nommé Carre, qui dans un de ses précédents voyages s'était lié avec Alexandre Perrelti, neveu du pape, qui venait d'être promu au cardinalat. La reine remit au député son portrait enrichi de pierreries, pour qu'il l'offrît au cardinal neveu comme un témoignage d'estime, et en même temps elle lui recommanda de n'épargner ni démarches, ni dépenses, ni présents, ni or, ni argent, pour gagner les bonnes grâces du saint-père.
A son arrivée à Rome, le chevalier Carre fut accueilli avec distinction par Alexandre Perrelti, et dès le lendemain il obtint une audience secrète du pontife. Soit l'efi'et des présents qui lui avaient été envoyés par Elisabeth, soit par un calcul de sa politique. Sixte reçut l'ambassadeur avec une affabihté ([ui n'était pas dans ses habitudes; il le combla de prévenances, il l'accabla de questions sur le caractère, sur lesinclinations, sur la beauté et sur les habitudes la reine. Carre répondit à toutes les questions de Sa Sainteté, et profita de la circonstance pour lui montrer le portrait de sa souveraine. Sixte le considéra avec beaucoup d'attention, et, poussant un profond soupir, il dit à l'ambassadeur :
u Quel noble visage ! quelle admirable femme que voire reine! rpie ne m'est-il permis de l'épouser! combien je maudis le caractère religieux dont je suis revêtu et qui m'enpêciie de prendre une femme ! car, je lejure, par la barbe du Clirist, nulle autre qu'Elisabeth d'Angleterre ne s'assiérait sur mon trône; et je sens qu'une reine comme elle me donnerait des enfants dignes de nous ! » Ensuite il rendit le portrait au chevalier, et ajouta gracieusement qu'il avait pour agréable le séjour de l'envoyé à la cour de Rome, et qu'il l'engageait, dans l'intérêt de Sa Majesté britannique, à cultiver l'amitié du eurdina. de Montalte, son neveu bien-aimé.
Le cheyalier Carre ambassadeur d'Anglelerre prts de Sixte V
Carre sortit de cette audience ravi de l'impression (ju avait faite sur l'esprit du souverain pontife le portrait de la reine ; et jugeant le moment favorable pour exposer les intentions de sa souveraine relativement à l'Espagne, il se rendit immédiatement au palais du cardinal neveu pour en conférer avec lui ; comme Son Eminence était encore au Vatican, il fut obligé d'attendre son retour. Le cardinal arriva enfin et écouta avec une grande attention les confidences du chevalier ; puis, quand il eut terminé, il répondit que son oncle approuvait les projets de la reine Elisabeth, et qu'il était chargé en son nom de lui demander l'échange du portrait de sa souveraine contre celui de Sa Sainteté; (Jarre, au comble de la joie, fit ce que le cardinal demandait. Le jour même il écrivit à la reine pour l'informer du succès de sa mission, et pour l'engager à hâter la conclusion d'un traité avec les Provinces-Unies, et l'envoi d'un corps de troupes en Flandre afin de déloger les Espagnols des places fortes qu'ils occupaient. Mais tout cela n'était qu'une comédie de la part de Sixte; le diplomate anglais était la dupe du rusé pontife; Sa Sainteté n'était nuîlement dans 'îs intérêts de l'Angleterre; elle avait
seulement l'intention de pousser Elisabeth contre Philippe, d'armer l'Angleterre contre l'Espagne, et de détruire les deux monarques l'un par l'autre.
Sixte, tout en cherchant à anéantir les monarchies, suivait à l'égard des Républiques une politique diamétralement opposée ; ainsi il reprit vertement un de ses nonces qui avait fait arrêter un ministre protestant sur le territoire des Suisses, et il lui écrivit:
« Pourquoi donc avez-vous oublié ([ue nous vous avions envoyé en Suisse pour ramener la paix entre les cantons et non pour y porter le trouble? Rappelez-vous que nous vous avons chargé de rétablir l'harmonie entre les hérétiques et les catholiques, et non de les exciter les uns contre les autres. Sachez donc qu'il n'est point dans nos intérêts d'agir avec les peuples libres comme avec les rois. Les révolutions chez des nations indépendantes sont toujours dangereuses pour l'orthodoxie, et par opposition elles sont favorables aux doctrines hérétiques. Je vous recommande expressément d'en user avec ménagement, et de temporiser avec les Suisses, qui refusent de se soumettre à notre obédience. N'imitez pas le zèle souvent maladroit des jésuites , qui , tout
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en voulant défendre notre siège, lui ont porlé, iiarl'ois, les couiis les plus funestes. »
En effet, cette société commençait à discréditer singulièrement le saint-siége dans rojiinion des peuples, par cela même qu'elle ne recidait devant aucun crime pour assurer le triomphe du catholicisme. Sixte V, qui voyait l'abùne vers lequel les eiil'antsd'lgnace poussaient la papauté, employait tous seselloils pour imprimer aux affaires une tout autre direction, et pour se soustraire à l'influence des jésuites. Mais comme les résistances du pape ne i'aisaient pas le compi e des lions Pères, ils cherchèrent à mettre le cardinal neveu dans leurs intérêts ; et , grâce à leurs obsessions, lis y parvinrent si Lien , que celui-ci osa proposer à son oncle de prendre un jésuite pour confesseur. A cette ouverture. Sixte V ne put réprimer un mouvement de colère ; il réprimanda vertement le cardinal neveu, et lui défendit de jamais l'entretenir de ces misérables fourbes, ajoutant : » 11 vaudrait mieux pour le biendes jésuites que je les confessasse et non qu'ils reçussent ma confession. «Néanmoins, la réflexion et la politique lui tirent une nécessité de cacher ses véritables sentiments à l'égard de la société de Jésus, et à la prière de son neveu, il consentit même à honorer leur collège grégorien de sa présence et à y célébrer la messe. Les bons Pères résolurent de mettre l'occasion à profit dans l'intérêt de l'ordre; et au jour fixé par Sa Sainteté pour sa visite, ils eurent soin de placer sur son passage des écoliers qui lui récitèrent des pièces de vers en l'honneur de Giégoire XIII, ce qui fatigua tellement le pape, qu'il imposa silence aux orateurs, en leur disant : « Vous croyez sans doute parler à tîrégoire; vous vous trompez, je m'appelle Sixte-Quint. »
Après la messe, les jésuites conduisirent le. pontife dans les dortoirs et dans les réfectoires, dont ils lui firent admirer la propreté. Lorsqu'il eut tout examiné, il demanda à voir les caves qui renfermaient les trésors de la communauté. ^' Hélas ! répondit le recteur, elles sont à sec, car jamais la société n'a été aussi pauvre que sous le règne de Votre Sainteté. — Et que faites-vous donc des ricjiesses que vous extorquez aux peuples du Japon et de l'Amérique? répliqua le pape; ce n'est certes pas pour notre service, car vous avez grand soin de vous faire payer jusqu'au moindre assassinat. Allons, je vois que l'on ne vous calomnie pas quand on vous accuse de cacher sous les apparences d'une sévérité hypocrite les désordres de votre vie. Bientôt je verrai à mettre de l'ordre dans votre conduite et dans votre caisse; j'aviserai à ce que vous ne restiez pas sous la tentation, et je vous rendrai plus pauvres, afin ([ue vous deveniez meilleurs chrétiens. Tenez-vous-le pour dit. »
Cette admonition fut faite d'un ton sévère, puis il se retira avec sa suite. Malgré son grand désir d'attaquer l'institut, le saint-père n'osa pas exécuter immédiatement la réforme dont il avait menacé les jésuites, il voulut procéder régulièrement, et nomma le cardinal Aldobrandin président d'une commission chargée de faire dans tous les royaumes une enquête sur les abus qui s'étaient introduits dans les couvents. Les membres de cette commission avaient ordre de faire un mémoire détaillé sur les moyens à employer pour arrêter les débordements des moines,
et de dresser la liste des communautés religieuses qu'il était urgent.de supprimer, ainsi ([ue celle des couvents qui avaient conservé l'esprit de leur constitution dans toute sa pureté. Le résultat de cette enquête fut assez singulier : les commissaires déclarèrent qu'en Italie ils n'avaient pu trouver un seul monastère don! les religieux ne lussent adonnés à l'ivrognerie, àl'oisivetéjà la sodomie, et à toutes sortes d'abominations ; ils rendirent compte qu'en Autriche ils avaient ■visité cent vingt-deux couvents d'hommes et de femmes, et qu'ils avaient compté dans les monastères de religieux cent ([uatre-vingt-dix-neuf jirostituées, cinquante-cinq jeunes garçons ou jeunes filles de moins de douze ans ; et dans les maisons de nonnes, quatre cent quarante-trois domestiques mâles, qui étaient à la fois les serviteurs et les amants des religieuses.
Ils déclarèrent qu'en France les couvents étaient le théâtre de scandales encore plus grands, et ils citèrent entre autres les moines d'Aurillac. En effet, les désordres de ces religieux avaient tellement dépassé toutes les bornes, que le syndic et les consuls avaient porté plainte devant le Parlement contre Charles de Sénectaire, abbé du couvent d'Aurillac et seigneur de la cité : quatre-vingts témoins étaient venus déposer que l'abbé Charles, ses neveux, Jean Belveser, dit Jonchières, protonotaire de Fabbaye; Antoine de Sénectaire, abbé de Saint-Jean; sa nièce, Marie de Sénectaire, abbesse du Bois, qui dirigeait un couvent de femmes dans la même ville, ainsi que les moines et les religieuses des deux maisons, se livraient habituellement à tous les excès de la plus horrible dépravation. On prouva que plusieurs moines avaient avec eux jusqu'à cinq ou six maîtresses à la fois, soit des courtisanes, soit de pauvres jeunes filles enlevées à leurs parents, ou des femmes subornées ou ravies à leurs maris; qu'en outre ils noui'rissaient un nombre considérable de bâtards qui leur servaient en même temps de mignons. On prouva encore que l'abbé Charles de Sénectaire faisait des sorties à la tête de ses moines, battait la campagne pour recruter des pucelles, et chassait devant lui en plein jour, à coups de crosse, celles qu'il avait trouvées à sa convenance, les forçant à entrer dans son repaire, sans que les pères et mères pussent faire la plus légère résistance, dans la crainte d'être assassinés par les moines.
Il résulta de ces dépositions que le monastère d'Aurillac fut sécularisé; ce fut tout, le Parlement s'étant déclaré incompétent pour juger des accusés engagés dans les ordres ecclésiastiques. Nous devons ajouter, pour rendre plus complète la peinture des mœurs des couvents à cette époque, que le lieutenant génû'ai de la province, en rendant compte de la prise de possession de l'abbaye, mission (ju'il avait remplie en ])ersonne , déclara « qu'il avait trouvé dans un pavillon du jardin de la maison abbatiale une chambre secrète dont les lambris et les murs étaient chargés de peintures obscènes, et qu'il avait briàlé des instruments de débauche qui étaient épars sur les meubles ou sur les tapis, dont il n'osait pas indiquer l'usage; (]ue du reste il suflirait à messieurs du Parlement de savoir que les gens du pays nommaient celte chambre le foutoir de l'abbé d'Aurillac ! »
Sixte-Quint établit encore iliflerents ^^glonlents contre le luxe excessif des vêtements et îles ('(jiiipages; il fixa même la toilette des nouvelles mariées, et défendit aux femmes et aux filles de porter des bonnets de dentelles, des plumes, des fleurs nalurelles ou artificielles, de mettre de faux cheveux et du fard, de se montrer décolletées lorsqu'elles allaient en voiture, et de paiciitre dans les rues les bras nus ou en manches de chemise. Toutefois, cette rigidité de mœurs ne l'empêcha jias de protéger les arts et les lettres ; grâce à sa munificence, la bibliothèque du \atican s'agrandit prodigieusement; un hospice, dief-d'œuvre d'architecture, s'éleva pour recevoir (juinze cents malades; de nouvelles rues furent ouvertes à la circulation ; les quadriges de Praxitèle et de Phidias furent restaurés, la statue de saint Pierre fut placée sur la colonne Trajane à Monle-Cavallo; un aqueduc de treize mille pas vint apporter l'eau d'une source limpide à la célèbre fontaine Sixtine ; à sa voix, cinq obélisques égyptiens, ensevelis sous l'herbe depuis des siècles et dont la restauration avait eflrayé le génie de Jules II et de Paul III, se dressèrent sur leurs bases et vinrent opposer leurs hiéroglyphes aux mystères de la religion catholique ; de sorte qu'aujourd hui le savant peut lire sur leurs socles une inscription gravée au temps des empereurs romains, en l'honneur de César, souverain pontife, (jui avait rapporté ces monuments de la vieille Egypte, et une autre inscription en mémoire de Sixte-Quint, souverain pontife, le restaurateur des obélisques.
Ensuite, ce qui n'était pas un moins grand travail, il entreprit de faire épurer les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui offraient de grossières erreurs. C'était une chose d'autant plus difficile, que la religion chrétienne n'admettant pas l'examen de la raison pour l'adoption de ses dogmes, mais s'imposant comme vérité révélée par Dieu le Père et par Jésus -Christ son Fils, Sa Sainteté ne savait comment elle devait procéder pour ne pas exciter la susceptibilité des fanatiques ou la critique des ennemis de la papauté; enfin, après de miires rétlexions, elle se décida à réunir les cardinaux en consistoire et à leur soumettre ses doutes sur les livres sacrés. Entre autres choses, Sixte V agita la question de savoir si le Pentateuque, écrit par Moïse sous la dictée de Jéhovah, était parvenu aux fidèles directement, et sans avoir subi aucune altération dans les trentetrois siècles qui séparaient leur époque du temps où avait vécu le législateur des Hébreux; si, au contraire, on devait croire avec saint Basile, saint Clément d'Alexandrie, saint Isidore de Séville, et avec un grand nombre d'autres Pères, que le Juif Esdras, qui florissait vers l'an 467 avant Jésus-Christ, avait lecomfKJsé les livres sacrés, pour remplacer ceux qui avaient été perdus pendant la captivité des Hébreux; si on pouvait refuser de croire Esdras, qui se reconnaît lui-même, dans un passage de ses écrits, le restaurateur de l'œuvre de Moïse ou plutôt de Jéhovah ; ainsi que Néhémie, le successeur d'Esdras dans le gouvernement de la Judée , qui avoue également avoir retouché les Ecritures; enfin si on n'était pas en droit de révoquer en doute l'authenticité de la Bible appelée sainte, révélée, divine et canonique, et si on ne devait pas dire avec l'apôtre Pierre :« Que
tout n'y est pas conforme i\ la vérité; que le mensonge s'y est glissé sous les apparences du vraisemblable, qu'il y a une multitude de choses erronées, et qu'il faut avoir , en la lisant , assez d'intelligence pour distinguer et pour choisir. >-
Sa Sainteté ajoutait qu'ellemèaie regardait comme des fables grossières, l'épisode d'.\iiam furmé de la main île Dieu, et violant avec la belle Eve la loi d(! son créateur; le récit de Noé sauvé du déluge à cause de ses vertus, et s'enivrant jusqu'à en perdre la raison; celle de Loth, appelé par les anges un homme chaste, et commettant un inceste avec ses deux filles , la nuit même où il s'échap|ie de Sodonie. Le pa]ii' rappelait que déjà les livres sacrés avaient subi de graves altérations bien avant la naissance du Christ, puisque Origène , dès le troisième siècle, disait que les livres attribués à Moïse , qui étaient entre les mains des chrétiens, différaient essentiellement de ceux des Juifs ; et qu'an quatrième siècle saint Jérôme , le plus savant des Pères de l'Église latine , convenait avoir corrigé l'Ancien Testament sur des exemplaires hébreux qui étaient écrits depuis plus de six cents ans.
En consé([uence de toutes ces raisons, Sixte-Quint concluait à ce qu'on fit une nouvelle révision des textes de l'Ancien et du Nouveau Testament. La majorité des cardinaux s'étant rangée du parti de Sa Sainteté, on procéda à une première correction qui fit relever cinq mille fautes, puis à une seconde révision qui fit encore découvrir deux mille erreurs de dates, de noms ou de chiffres; après quoi le consistoire décida que la Bible ainsi ex|)urgée était la seule canonique. Sixte lui donna le nom de Vulgate , et défendit par une bulle, sous peine d'excommunication majeure, de changer, d'ajouter ou de retrancher aucune syllabe au texte que Dieu avait révélé à Moïse ; ce qui n'empêcha pas. quelques années plus tard, Clément Mil, un de ses successeurs, de corriger encore l'Ancien Testament.
On fit également subir au Nouveau Testament de nombreuses et d'importantes correctijns, sans égard pour le Saint-Esprit, qu'on supposait avoir concouru de l'aile ou du bec à la rédaction des Évangiles. II est bon d'observer à ce sujet que les chrétiens restèrent deux siècles entiers après la mort du Christ sans hvres sacrés, et saint Augustin lui-même avoue qu'on ne pouvait étudier la doctrine du Sauveur ([ue dans des livres de magie que Jésusavait dédiés aux apôtres saint Pierre et saint Paul, et dans uneépiire adressée au roi Abgare. Saint Clément cite encore queLjues livres qu'il attribue au Christ, mais dont plusieurs papes ont révoqué l'authenticité , aussi bien que celle des ouvrages qu'il prétendait avoir été écrits par Adam , par Eve, par Enoch et par plusieurs patriarches de l'Ancien Testament. Par compensation, à partir du troisième siècle, le monde fut inondé de livres sacrés ; on compta jusqu'à trois cents Évangiles différents , parmi lesquels on cite ceux de saint André , de saint Barnabe, de saint Barthélémy, de saint Thaddée, de saint Matthias, de saint Pierre, de saint Jacques le Mineur, de Judas , de saint Thomas, de saint Philippe, des douze apôtres, de Nicodème , de Joseph d'Arimathie , de la descente de croix , de la mort de Marie, de la naissance de Jésus, de Marie
SIXTE V
sage-femme, de l'ascension de saint Paul, de Tasilides, d'Apelles, celui des Égyptiens, celui des Hébreux et de différentes tribus hébraïi|ues.
Outre ces Evangiles, chaque secte avait encore un Évangile particulier; les simoniens avaient le livre des Quatre coins du inonde , les valentiniens possédaient l'Kvangilc de la vérité, les raachinéens suivaient les prc'ccples du Trésor ou de rit,vangile vivant ; les gnostiques avaient l'Evangile de laperl'ection, l'Evangile d'Eve , les Révélations d'Adam , le livre de rEulanteraent de Marie , suivi de ses grandes et petites interrogations, avec des dissertations fort bizarres sur ses amours avec le Saint-Esprit et sur la tléi,'Ustation de sa semence. Les séthiens suivaient les préceptes de Setli, les ca'inites ceux de Judas, et conservaient précieusement une Apocalypse d'Abraham et une autre de Mo'ise; les basilidiens croyaient aux prophéties de Barcoph, de Barcabbas et de Giiani ; les nicola'ites suivaient aveuglément les livres de Jaldabantli, les Mémoires des apôtres, et soutenaient avoir une épître écrite par Jésus lui-même ; les priscillianistes conservaient également une hymne qu'ils supposaient avoir été chantée après la dernière cène par le Sauveur.
Le nombre des écrits de toute sorte dont chaque secte se prévalait pour faire des dupes était incroyable. Les marcionites avaient une collection de pièces si bien fabriquées, disaient les orthodoxes, que les fidèles les plus clairvoyants ne pouvaient les distinguer des Écritures authentiques ; les quaterdécimans se prétendaient uniques possesseurs des Actes de Pilate relatifs à la passion ; saint Juhen parle d'actes semblables qui étaient en sa possession , et TertuUien à son tour affirme qu'il a eu entre les mains le procès- verbal du procès de la vie et de la mort de Jésus-Christ, envoyé par le même Pilate à l'empereur Tibère. Enfin , parmi les livres parvenus jusqu'à nous, nous citerons l'Histoire évaugélique de saint Jacques le Majeur ; l'Évangile de l'enfance, celui des miracles de Jésus , celui de la Passion , ritiuéiaire de saint Pierre, les Ëvangdcs falsifiés par Hésychius, les Actes de sainte Thècle, les Actes des apôtres Paul, Pierre, André, Philippe et Thomas, ainsi que les Oracles des apôtres, les liévélations des apôtres, etc., etc.
Après cette énumération très-succincte des livres que lesdiiVérenles Églises chrétiennes avaient adoptés comme authentiques dans les premiers siècles , et qui plus tard furent regardés comme apocryphes , nous serions en droit d'élever des dout.s sur l'authenticité des quatre évangélistos Mathieu , Marc, Luc it Jean , d'autant que leurs noms ne sont jamais cités dans les ouviages des Pères des premiers siècles ; et nous pourrons supposer que des prêtres habiles, comprenant la nécessité de résumer en un seul corps d'ouvrage les traditions éparses dans une multitude de livres, ont fait paraître sous leurs noms les ipiatre Évangiles ([ui nous sont restés. Néanmoins ce recueil de contes absurdes et de miracles ridicules, appelé le Nouveau Testament ou les saints Evangiles , ne laissa pas que de donner de graves soucis au clergé ; car il présentait tant d'invraisemblances et de contradictions, qu'il était à craiiulie que la foi la plus robuste ne jn'it s'en accommoder.
11 n'était point difficile de faire croire que saint Jean eût été le contemporain de Jésus-Christ, ainsi ([ue le prétendait saint ^lathieu ; mais après avoir dit que saint Marc n'était que le disciple de saint Pierre, on ne pouvait le faire assister à la passion du Sauveur; on prétendit alors que son Évangile n'était qu'une simple relation des discours de l'apôtre Pierre aux RonKiin«, et que son disciple avait rédigée en latin à la prière des fidèles; opinion bien différente de celle des premiers chrétiens , qui prétendaient que saint yiarc avait écrit en grec dix ans ajjrès l'ascension du Sauveur. Saint Ghrysostorae exprime une autre opinion eiKîore , il soutient que cet évangélisle était en Egypte lorsqu'il composa ses œuvres ; Abalbercal est du même sentiment , et ajoute que l'Evangile de saint Marc a été composé primitivement en copte; enfin saint Augustin va plus loin, il appelle saint Marc un plagiaire , et prétend que son livre est simplement la copie de celui de saint Mathieu ; ce qui est vrai, sauf en quehjues parties. Quant au médecin saint Luc , TertuUien affirme positivement qu'il n'a jamais connu le Christ, qu'il s'est converti longtemps après l'ascension; suivant ce Père, il fut l'un des plus fidèles disciples de saint Paul , le seul apôtre d'un esprit véritablement supérieur: il ajoute qu'après avoir entendu les récriminations de son maîtie contre la sottise des nouveaux chrétiens , il s'était écrié : «Eh bien, je vais prendre la plume pour opposer une histoire vraisemblable aux compilations informes et indigestes de prêtres ignorants ; » et qu'il avait fait son Évangile.... Quoi qu'il en soit, ces livres menteurs , appelés saints Évangiles , en raison de leurs contradictions et des erreurs grossières c[u'ils renfermaient , furent revus et amendés vers la fin du troisième siècle par Hésychius et par Lucien , martyr; corrigés ver.s la fin du i|uatrième par saint Jérôme ; expurgés au commencement du sixième par ordre de l'empereur Anastase , au commencement du neuvième par Chailemagne , à la fin du seizième par Sixte-Quint , et aujourd'hui encore les prêtres leur font subir d'importants changements , sous prétexte de rétablir la véritable leçon , mais en réalité pour faire disparaître insensiblement les contes absurdes, les obscénités, les maximes et les préceptes odieux qui ont enfin soulevé la raison humaine contre cette détestable théocratie qui pesait sur le monde depuis tant de siècles.
Pendant que le saint-père donnait ses soins à la correction de l'Ancien Testament et des saints Évangiles, la guerre civile éclatait en France plus terribleque jamais. Les Guises, ne voyant plus entre eux et le trône qu'un roi énervé par la débauche et un cardinal imbécile, redoublèrent d'etïorts pour écraser Henri de Navarre , le seul compétiteur qui fût capable de leur disputer la couronne de France ; ils appelèrent à eux toute la noblesse de la Champagne et de la Bourgogne, qu'ils renforcèrent de troupes espagnoles, et se mirent à guerroyer. Lyon , Toul , Verdun et quantité d'autres villes ouvrirent leurs portes aux Guisards, à l'instigation des jésuites; puis ils s'emparèrent d'Orléans, de Bourges, d'Angers, et finirent l)ar devenir maîtres de Paris , qui dès lors se trou\a le centre des opérations. Les réunions clandestines des ligueurs se transformèrent en véritables assem-
IllSTÛIUE DES PAPES
''MillÉlI
Philippe II, roi d'Espagne
Liées délibératives dans lesquelles on censura audacieusement la conduile de Henri III et de ses ministres. Les chefs, qui furent appelés d'abord le conseil des Seize à cause de leur nombre , organisèrent un gouvernement dans l'Etat, levèrent des impôts, établirent des relations suivies avec les provinces révoltées, et régnèrent enlin au nom du catholicisme et du cardinal Henri de Bourbon.
Mais ce qu'il y avait de plus bizarre dans cette guerre dite des trois Henri, c'était le rôle étrange
que jouait le saint-père. Tout en cheichant à exciter les partis les uns contre les autres, Sixte-Quint refusait de donner son approbation à la ligue, par haine contre les jésuites; il blâmait également les fureurs de Henri III, et anathématisait le roi de Navarre. Cette singulière politique s'explique par son désir de voir les trois factions s'entre -détruire et la domination de Rome s'établir sur leur ruine. Du reste, il agissait de même à l'égard de la Grande- Bretagne, "et la haute estime qu'il afiichait pour la
SIXTE V
La belle Anglaise Anne Oston, hérétique, maîtresse du pape Sixte V
reine Élisabelli ne l'empêcha pas d'entrer dans une conspiration organisée par l'ambassadeur d'Espagne et par les jésuites qui avaient pour but de placer la couronne d'Angleterre sur la tête de Marie Stuart, reine d'Ecosse, l'impure, prisonnière d'Elisabeth depuis dix-huit ans.
Une flotte nombreuse avait déjà été réunie dans les ports d'Espagne, et n'attendait qu'un signal pour mettre à la voile et se diriger du côté de la Grande- Bretagne ; ce signal devait partir de l'Angleterre le jour même de l'assassinat d'Elisabeth. Un jésuite appelé Ballard s'était chargé de la besogne et avait déterminé un jeune seigneur nommé Babington, d'un esprit turbulent et fougueux, à frapper la reine d'Angleterre ; on affirme même que Marie Stuart avait eu u
plusieurs entrevues secrètes avec Babington, qu'elle lui avait promis sa main, et que celui-ci était sorti de ses bras enivré d'amour et brûlant de mériter une si magnifique récompense. Mais la veille du jour fixé pour l'exécution le complot fut découvert; tous les conjurés furent saisis , appliqués à la (juestion et obligés de faire l'aveu de leur crime . Elisabeth ne fit grâce à aucun des coupables, et la tête de Marie Stuart roula sous la hache dii bourreau 1 Tel fut le résultat de la nouvelle trame ourdie par Sixle-Quiat et par Philippe II; l'un et l'autre ne s'émurent nullement dé la mort de la reine d'Ecosse; Leti prétend même que Sa Sainteté, après avoir écouté le récit circonstancié de cette lugubre tragédie, s'écria : « J'envie ton sort, Elisabeth I tu as été jugée digne
par Dieu de voir rouler à les pieds une tète couronnée, tandis qu'il ne m'a encore été permis, à moi, i|uo de faire couler le sanj; de misérables seigneurs, de plébéiens obscurs, ou de pauvres poètes 1» 11 ne s'en tourna pas moins du côté de l'Espagne, et il écrivit une longue missive à Philippe II pour l'exciter à tirer une vengeance éclatante de la mort de Marie d'Ecosse.
Philippe, qui avait intérêt à faire la guerre aux Anglais, promit de se conformer aux désirs de Sa Sainteté, lorsque toutefois le pape aurait donné le chapeau de cardinal à mylord Guillaume Alan, traître qui s'était vendu à l'Espagne, et lorsqu'il lui aurait fourni sur le trésor apostolique un secours d'argent d'un million d'écus romains. Sixte-Quint s'empressa d'envoyer un message à mylord .\lan pour qu'il vint recevoir de sa main le chapeau de cardinal du titre de Saint-Martin des Monts ; il le nomma en outre son légat à latere, et, immédiatement après les cérémonies, il le lit partir pour l'Espagne, aiin d'activer les armements contre la Grande-Bretagne; en même temps, il le chargea de remettre au roi Philippe un traité secret par lequel il s'obligeait à payer un million d'écus dès que les Espagnols se seraient empares d'une seule ville en .Angleterre , et de plus à lever des décimes extraordinaires dans ses Etats, à l'exception du royaume de Naples, dont Sa Sainteté convoitait la possession. Philippe adhéra aux projiositions du pape, doubla le nombre des navires qu'il avait depuis longtemps rassemblés, augmenta de plus de cinquante mille hommes ses troupes de débarquement, et annonça ouvertement qu'il destinait à la conquête de l'Angleterre cette flotte qu'il avait surnommée l'Invincible, et qui était en effet la plus formidable qui eût jusque-là couvert l'Océan. Cependant il ne voulut définitivement attaquer Elisabeth qu'après avoir mis la cour de Rome dans l'impossibilité de le trahir et de se tourner du côté de ses ennemis; et il exigea que le pape excommuniât solennellement la reine d' .Angleterre. Sixte-Quint, qui avait hâte de voir ces deux grandes puissances aux mains pour s'emparer du royaume de Naples à l'aide de leurs dissensions, donna au prince la satisfaction qu'il lui demandait, et fulmina en plein consistoire, tous les ambassadeurs des puissances étrangères et les cardinaux assemblés, la bulle suivante :
«Nous, Sixte-Quint, pasteur universel du troupeau du Christ, le chef suprême auquel appartient le soin du gouvernement du monde entier, considérant que les peuples d'Angleterre et d'Irlande, après avoir été si longtemps célèbres par leurs vertus, par leur religion et par leur soumission à notre siège, sont devenus des membres pourris, infects et capables de gangrener tout le corps chrétien, et cela à cause de leur sujétion au gouvernement impie, tyrannique et sanguinaire d'Elisabeth, reine bâtarde, et par l'influence de ses adhérents qui l'égalent en scélératesse, et qui refusent comme elle de reconnaître l'autorité de l'Eglise romaine ; considérant qu'autrefois Henri VIII, par un motif de débauche, a commencé tous ces désordres en se révoltant contre l'obéissance qu'il devait au pape, le seul et véritable souverain de l'Angleterre; considérant que l'usurpatrice Elisabeth a suivi les traces de ce roi infâme; nous déclarons que pour remédier à ces maux, pour entretenir
la paix, la tranquillité et l'union dans la chrétienté, pour rétablir la religion et ramener les peuples à notre olu''dience, il n'existe (pi'un seul moyen, c'est de déposer du trône celte exécrable Elisabeth qui s'arroge faussement le titre de reine des îles Britanniques. Étant donc inspiré par le Sainl-Esprit poui le bien général de l'Église, nous renouvelons, en vertu de notre pouvoir apostolicpie, la sentence portée par nos prédécesseurs Pie \ et Grégoire XIII, contre cette nouvelle Jézabel ; nous la proclamons déchue de l'autorité royale, des droits, titres ou prétentions qu'elle pourrait revendiquer sur les royaumes d'Irlande et d'.\ngk'terre,ai'lirmant qu'elle ne les possède qu'illégitimement et par usurjiation. Nous relevons tous ses sujets des serments qu'ils lui ont prêtés, et défendons de rendre à cette femme abominable aucune sorte de service ; nous voulons qu'elle soit chassée de porte en porte comme une possédée du démon, et qu'on lui refuse tout secours humain ; nous déclarons en outre qu'il est permis aux étrangers et aux Anglais, comme œuvre méritoire, de s'assurer de la personne d'ÉUsabeth et de ses adhérents, et de les livrer vivants ou morts aux tribunaux de l'Inquisition. Nous promettons des récompenses infinies non-seulement dans la vie éternelle , mais encore dans ce monde, à ceux qui accompliront cette glorieuse mission. Enfin nous accordons des indulgences plénières aux fidèles de bonne volonté qui s'uniront à l'armée catholique qui doit combattre l'impie Elisabeth, sous les ordres de notre cher fils Philippe II , à qui nous donnons les îles Britanniques en toute souveraineté, pour le récompenser du zèle qu'il a toujours témoigné à notre siège, et do l'affection particulière qu'il a montrée pour les catholiques des Pays-Bas- »
Cette bulle terrible fut pubHée par tous les États ecclésiastiques au glas des cloches et à la lueur des cierges. A Madrid, on tendit de noir la chapelle du palais de rEscurial,et Philippe, vêtu de noir et suivi de tous les grands de sa cour, lit lire par le nonce du saint-siége l'anathème rendu contre Êhsabeth, reine d'Angleterre.
Après une semblable manifestation en faveur du roi d'Espagne, il semblait que le pape voulût trèssérieusement assurer à Philippe la couronne d'Angleterre ; et le chevalier Carre se disposait déjà à quitter Rome pour retourner auprès de sa souveraine, honteux d'avoir été la dupe de la cour apostolique , lorsqu'il fut mandé au Vatican en audience particulière. Sixte-Quint lui fit un long discours sur la nécessité où se trouvaient les souverains de déguiser leurs pensées et d'agir contre leurs sentiments ; il lui renouvela ses protestations d'amitié envers Elisabeth , et l'engagea à écrire à sa reine qu'elle eiitàse mettre en défense contre les attaques de Philippe II, ajoutant qu'après avoir excité la colère de la guêpe espagnole en faisant mourir la prostituée d'Ecosse, elle devait par prudence se précautionner pour éviter d'être piquée ou peut-être tuée. Il se plaignit même de ce que son titre de pap" l'avait contraint à se ranger du côté de Philipjie, qu'il ha'issait mortelleiBent, et qu'il voudrait traite comme elle avait traité Marie Stuart; et lui affirma au'en réalité les secours qu'il avait promis étaient
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illusoires, puisqu'il se réduisait au don d'un chapeau rouge pour un lord sUipide, et à une excoiumuiuealion ridicule, que la reine pourrait lui retourner lort allègrement en sa qualité de papesse; ([ue pour le million d'e'cus qu'il devait payer au roi d'Espagne, il n'était tenu de le fournir que six mois après la prise dr ipielque place considérable de l'Angleterre^ ce que lu reine em|iècherait certainement.
La conférence terminée, il remit au chevalier Carre une note très-circonstanciée sur les projets de Philippe, sur l'état de son armée, sur le caractère de ses généraux, sur la marche de l'expédition ; il lui recommanda de les transmettre immédiatement à sa souveraine, et de lui conseiller de tenter quelque coup de main sur les Pays-Bas, où se manifestaient des symptômes de soulèvement , pendant que l'Espagne était uniquement occupée d'armer contre la (irande-Bretagne.
Sur les avis du chevalier t^arre, la reine rassembla ses vaisseaux, les fit croiser sur les côtes, et mit tous ses ports en bon état; puis, à l'exemple du saint-père, elle convoqua, dans l'église de Saint- Paul, les principaux seigneurs de sa cour, les magistrats et les notables du royaume, ainsi que les chefs du clergé, et en présence d'une foule immense, Elisabeth, comme chef suprême de l'Eglise anglicane, fulmina une excommunication terrible contre le pape Sixte-Quint, contre ses cardinaux, contre sesévèques. ses officiers, et généralement contre tous ceux qui avaient signé sa bulle de déchéance. Après quoi elle lit dresser dans son palais quatre-vingts tables magnifiquement servies, et vint présider un banquet où l'on porta de nombreux toasts en l'honneur d'Elisabeth et à la destruction des ennemis de sa couronne.
Leti prétend que l'estime que le pape laissait paraître pour Elisabeth lui était inspirée par Anne Oston, jeune Anglaise d'une beauté remarquable, que le chevalier Carre avait présentée à Sa Sainteté, et qui jouissait du singulier privilège d'entrer à toute heure de jour et de nuit dans les appartements secrets de Sixte-Quint ; « scandale qui éveilla la susceptibilité des ambassadeurs et des cardinaux espagnols, ajoute l'historien, et qui obligea le pontife à loger sa maîtresse dans le palais de donna Camilla, et à faire de sa sœur une entremetteuse. >> Comme on remarqua que le saint-père rendait alors de fréquentes visites à sa sœur, incognito, les statues de Marforio et de Pasquin apprirent aux fidèles que la papesse Anne Oston était si dévouée à l'Angleterre, qu'elle ne passait aucune nuit sans conférer avec le pape ou avec le cardinal de Montalte, son neveu, pour aviser aux moyens de ramener ce beau pays au giron de l'Église.
Les événements donnèrent gain de cause à la politique de Sixte-Quint en ce qui concernait l'Espagne; la flotte surnommée l'Invincible fut presque entièrement détruite par une tempête affreuse qui l'assaillit à l'embouchure de la Tamise ; les vaisseaux qui résistèrent à la violence de la mer furent mis en pleine déroute par François Drake, vice-amiral de la Grande-Bri tagne, et obligés de reprendre honteusement la roule de l'Espagne. Cette nouvelle causa tant de joie au pape, qu'il ne put réprimer une exclamation qui trahissait ses secrètes pensées ; et
comme le cardinal de Montalte entrait dans sa chambre pendant que le chevalier (Jarre lui li.sait les dépêches qui relataient cet événement, il s'écria : •< Béjouis-toi, beau neveu, Philippe II est vaincu, et le royaume de Naples est à nous. »
En France il se passait d'étranges choses; la guerre de religion continuait avec une égale fureur du côté des catholiques et des protestants. Henri III, devenu de nom le chef de la ligue et de fait l'esclave de la cour de Rome, ne se lassait pas de faire égorger ses sujets. Le duc de Guise, l'âme de la ligue, ne cessait d'organiser de nouveaux complots, tantôt contre Henri de Navarre, tantôt contre le roi de France ; et à force de bassesses il était parvenu à obtenir du saint-père le titre de second Macliabéeet le don d'une épée bénite. Les jésuites, quoique en exécration à Sixte-Quint, s'etforçaient de mériter ses bonnes grâces en augmentant les désordres; d'abord ils firent empoisonner le jeune prince Henri de Gondè par Charlotte de la Trémouille, sa propre femme; ensuite ils formèrent une conspiration contre Henri III lui-même, résolurent de s'emparer de sa personne, et de le forcer à remettre le gouvernement du royaume aux mains du duc de (iuise. Malheureusement pour celui-ci, la conjuration fut éventée ; et les Seize, qui redoutaient un retour d'énergie de la part du roi, s'empressèrent d'expédier au duc un exprès pour qu'il vînt les rejoindre et se concerter avec eux, pour aviser aux moyens de se tirer du danger où ils se trouvaient.
Le duc de Guise quitta aussitôt la ville de Nancy et accourut à Paris, malgré la défense de Henri III. Il est vrai qu'il se présenta sans aucune suite et accompagné seulement de sept officiers de sa maison;, mais à peine eut-il traversé les portes de la capital?, qu'un immense cortège de plus de tiente mille personnes se forma autour de lui et l'accompagna aux cris de « Vive Guise 1 » Jamais, au dire de d'Aubigné, aucun roi n'avait été accueilli avec de seml)lables témoignages de joie : les uns le comblaient de bénédictions et le nommaient leur libérateur; les autres fléchissaient le genou devant lui , baisaient l'extrémité de ses vêtements," et approchaient leurs chapelets de son pourpoint, comme si son contact eût dû les sanctifier; ceux qui ne pouvaient parvenir jusqu'à lui élevaient des mains suppliantes et le nommaient leur divinité; de toutes les fenêtres, les dames et les enfants jetaient des fleurs et faisaient retentir l'air de leurs acclamations. Quant au duc, il s'avançait au milieu de cette foule su petit pas de son cheval, la tète découverte, adressant des proies gracieuses aux plus proches, saluant d'un sourire les dames qui étaient aux fenêtres, et répondant du regard ou du geste à tout le monde. Son escorte le conduisit à l'hôtel de Soissons , où résidait l'exécrable Catherine de Médicis.
La reine mère fut quehpie peu effrayée de cette manifestation populaire ; mais elle se garda bien de laisser paraître le moindre signe de terreur; au contraire, elle r.eçut le duc avec les marques de la plus vive satisfaction, et lui ofïi it de le conduire chez le roi. Guise accepta, et ils se mirent aussitôt en route pour le Louvre, la reine dans sa chaise et le duc ù pied. On remarqua qu'il ne cessa point de parler
avec Githerinc pendant le trajet ([ui si'parait l'iiùtcl Je Soissous de la demeure du roi, jusqu'au moment où ils entrèrent dans la chambre de Henri III. Ce- .ui-ci, à l'exemple de sa mère, renferma au fond de son cœur le ressentiment qu'il éprouvait; il se contenta d'adresser au duc de faibles reproches sur sa désobéissance, et le congédia. Ce c[ui lit dire à Sixte-Quint «qu'il ne savait en réalité quel était le plus fou, du duc de Guise qui avait eu l'audace de venir se livrer à un prince irrité, ou de Henri III qui ayant sa vengeance entre les mains la laissait échapper et ne frappait pas son ennemi. »
Cependant ce n'était ipie partie remise pour le roi comme pour le duc; et dès qu'ils se furent séparés, chacun d'eux chercha les moyens de se défaire de l'autre sans danger pour soi-même. Henri appela sa noblesse à Paris, arma les bourgeois qui lui étaient dévoués, lit venir de Lagny quatre mille Suisses qui s'y trouvaient casernes, doubla les postes de la ville, et en quelques jours il se trouva en état d'attaquer le duc de Guise. Mais celui-ci, à son tour, avait pris ses précautions ; le matin même du jour où il devait être enlevé par les troupes royales, il avait eu soin d'armer le peuple; de sorte qu'aussitôt que les soldats se furent mis en mouvement, on sonna le tocsin, on tendit les chaînes, on forma des barricades avec des planches, des solives et des tonneaux remplis de terre ou de fumier, on dépava les rues, on garnit les fenêtres de pavés; en moins de quatre heures toutes les communications de la capitale furent interrompues, et le combat s'engagea entre les citoyens et les soldats du roi. Ceux-ci se trouvant pris comme dans un immense réseau, sans pouvoir avancer ni reculer, cherchèrent à opérer .'Cur retraite en s'abritant aux murs pour éviter les coups d'arquebuse on les pierres qu'on faisait pleuvoir des fenêtres et des toits. En vain ils montraient .eurs chapelets et criaient de toutes leurs forces qu'ils étaient bons catholiques; les jésuites, qui s'étaient mêlés dans les rangs des ligueurs pour les exciter au carnage, répondaient à leurs lamentations par des cris de mort; et très-certainement aucun n'eût échappé au ma'ssacre sans l'intervention du duc de Guise. Le chef des ligueurs s'approcha des troupes, leur fit déposer les armes, et chargea le comte de Saint-Pol de les accompagner jusqu'à ce qu'elles fussent hors de Paris; puis, le soir venu, il établit une garde régulière autour du Louvre, afin d'empêcher toute évasion pendant la nuit. Mais Henri III, qui craignait avec raison de voir la place emportée d'assaut, profita du moment où les derrières du château n'étaient pas encore investis pour s'enfuir à travers le jardin des Tuileries ; il gagna le monastère des Feuillants, et de là se sauva vers Gliartres, accompagné de trente gentilshommes tout au plus; le reste de la cour suivit le prince dans le plus grand désordre, et les troupes ne purent le rejoindre que dans la soirée du lendemain.
Guise ayant manqué le roi, s'occupa de s'assurer la possession de Paris; il se fit remettre la Bastille, Vincennes, le Temple, les deux Châtelets, et partout il installa des garnisons à lui et des gouverneurs choisis parmi ses créatures les plus dévouées. Le calme se rétablit immédiatement, et le lendemain de
cette révolte, appelée la journée des Barricades, on aurait pu affirmer cpi'il n'y avait pas eu île troubles dans Paris, tellement les choses avaient repris leur cours accoutumé. Ce n'était pas là ce que désiraient les jésuites, qui en réalité ne favorisaient pas plus un parti que fautre; ce que voulaient ces bons Pères, c'était une guerre civile qui leur ])cvinît d'assujettir la France à la cour de Rome. Ils s'efforcèrent donc d'entraver la marche de cette révolution, et cherchèrent à ruiner le pouvoir du duc de Guise, en publiant que le saint-père désapprouvait la révolte des ligueurs conire leur chei légitime, et en menaçant les Parisiens de malheurs ell'royables s'ils reslaicnl plus longtemps sans roi. Comme le clergé exerçait encore une grande influence sur les esprits, ces menaces effrayèrent les rebelles et les déterminèrent à rappeler Henri III au milieu d'eux. Une députation de bourgeois se rendit au couvent du jeune comte du Bouchage, un îles mignons les plus chéris du roi qui s'était fait capucin, pour le supyilier, au nom du salut du royaume, de servir de médiateur entre eux et le souverain, afin de solliciter leur pardon, et d'olilenir de lui qu'il consentît à rentrer dans sa bonne ville de Paris.
Le jeune moine se prêta de bonne grâce à tout ce qu'on voulut et se mit en route pour Chartres, accompagné des jésuites Pigenat et Commolet, qui avaient imaginé une singulière comédie afin de loucher le cipur du monarque.
A un mille de Chartres, le cortège du comte du Bouchage mit pied à terre et fil le reste du chemin dans l'ordre suivant : le jeune capucin, dépouillé de tousses vêtements, ouvrait la marche, traînant une grande croix de carton peint, et portant une couronne d'épines sur la tête; à ses côtés marchaient deux jeunes garçons d'une remarquable beauté et presque nus, représentant la ^'ierge et sainte Madeleine; à sa suite se pressaient en foule des moines poitant les costumes des personnages de la passion. Cet étrange cortège combina sa marche pour arriver à la cathédrale pendant que Henri assistait aux vêpres. En entrant dans l'église, tous les capucins entonnèrent le Miserere d'une voix lamentable, et deux religieux déguisés en bourreaux se détachant du groupe, se ruèrent sur l'ancien mignon du roi, le frappèrent à coups de discipline, et l'obligèrent à venir se jeter aux pieds de Henri III pour implorer sa miséricorde. Le maréchal de Biron, qui était aux côtés du roi, indigné qu'on eût osé jouer une telle comédie, voulut faire arrêter tous ceux qui composaient la députation ; mais Henri l'en empêcha.
Déjà Sa Majesté avait aperçu les deux beaux adolescents qui figuraient dans la procession la Vierge et sainte Madeleine; elle écouta favorablement les doléances des moines et promit de recevoir les Parisiens en grâce; puis elle congédia tous les assistants, à l'exception du comte du Bouchage et de ses deux acolytes dont il fit le soir même ses mignons.
Ensuite Henri III quitta Chartres et se rendit à Rouen pour recevoir la députation des membres du Parlement; après ceux-ci vinrent les officiers municipaux, les corps de métiers, les prévôts des marchands et les professeurs de l'Université. Pendant plus d'un mois les routes ne cessèrent d'être sillonnées de courriers.
HISTOIRE DES l'APES
dedèlés^uéset de députés, qui allaient do Paris à Rouen ou de Rouen à Paris, pour otirir ou pour rapporter des propositions d'arraniieinents; enlin, soit que le roi méditât une trahison, soit (ju'il fût réelienienî fatii,'ué de la guerre, il se montra très-accommodant, consentit à faire la paix avec son ennemi, et publia même un nouvel édit d'union qui était la répétition des traités précédents, et par lequel Sa Majesté érigeait la sainte ligue en institution. De plus, Henri s'engagea à déclarer une guerre à outrance aux huguenots, sans trêve ni merci; à ne déposer les armes qu'après les avoir exterminés jusqu'au dernier; à exclure le roi de Navarre du trùne de France ; à nommer le duc de lîuise généralissime de ses armées, et à donner aux ligueurs les otages et les places qu'ils jugeraient utiles à leur sécuiité; en outre et sous prétexte d'ajouter à la solennité de ses engagements, il convoqua les étatsgénéraux à Blois.
Tant de concessions exaltèrent l'orgueil du duc de (îuise et lui donnèrent une telle idée de sa puissance, qu'il négligea le soin de sa propre sûreté; c'était ])récisément où l'attendait Henri III, le digne fils de Catherine de Médicis. Guise, croyant n'avoir plus que les bras à étendre pour saisir la couronne, ne gardait-aucun ménagement envers le roi, encourageait même les imprudentes vanteries de la duchesse de Montpensier, sa sœur, qui affectait de porter à ses côtés des ciseaux d'or qui devaient lui servir, disaitelle, à faire une tonsure monacale au dernier des Valois. Le cardinal de Guise, à l'exemple de son frère, ne craignit pas dans une séance des états de l'aire une critique sanglaute du gouvernement du roi, et d'en appeler à la nation des abus de la royauté. Quant à Henri, il dévorait en silence tous ces atlronls, et ne laissait échapper aucun signe de colère, aucune marque d'irritation. Pour le vulgaire, une telle conduite était le comble de la lâcheté ; pour ceux (jui étaient initiés à la politique des cours, c'était une preuve que le prince méditait une vengeance terrible. Quelqu'un même des partisans du duc de Guise glissa sous son couvert, à un dîner où il était convié, à la cour, un billet anonyme pour l'engager à prendre garde à sa vie. Il lut le billet etécrivit au crayon : « On n'oserait. » Puis il le jeta sous la table.
Quelques jours après, il se rendit, suivant son habitude, au conseil. Dès qu'il fut entré dans le château, il remarqua qu'on ferma immédiatement' les porles derrière lui; et ce qui le surprit davantage, ce fut de voir la garde renforcée et les cent Suisses rangés en ligne de bataille sur les degrés ; néanmoins il fit bonne contenance, et vint prendre sa place au milieu des grands dignitaires de la cour. Il y était depuis cinq minutes à peine, lorsqu'un page vint le prier de le suivre chez le roi. Il se leva aussitôt, et traversa rapidement la galerie qui séparait la chambre du conseil du cabinet de Sa Majesté ; mais au moment où il soulevait la draperie qui masquait l'entrée, un des officiers de Henri III, nommé Saint-Malines, le saisit à la gorge et lui porta un coup de poignard du haut en bas de la poitrine. Guise ne poussa qu'un cri et tomba mort, ce qui n'empêcha pas quarante-cinq assassins de se ruer sur son cadavre, qu'ils lardèrent de coups d'épée en présence du roi.
Le cardinal de Guise, qui avait entendu le cri de
son frère, se leva de son fauteuil, en disant dans le plus graïul trouble : i> Voilà nion Irère qu'on tue! » et il voulut sortir. .Vussitôl les maréchaux d'Auraont et de Retz f arrêtèrent au nom du roi, et le conduisirent dans un galetas qui lui servit de prison, et où il fut ]ioignardé par quatre soldats qui avaient reçu de Sa Majesté quatre cents écus pour commettre ce meurtre. Les corps des deux Guises furent enterrés dans la chaux vive, leurs os brûlés dans une des salles du château de Hlois, et les cendres jetées au vent, de peur qu'il ne prit fantaisie au peuple de les vénérer comme des reliques de saints martyrs.
Ces sanglantes exécutions terminées, Henri III reprit les allures d'un despote insolent, prononça la dissolution des élats-généraux, tt annonça jiubliquementipi' il était roi et i[u'il saurait se faire craindre. Préalablement il chercha à se ménager un accommodement avec les Parisiens, et leur envoya des députés pour traiter de leur soumission. Mais l'âme de ses conseils lui manquait; la terrible Catherine de ^lédicis venait de mourir, et emportait dans latombe le secret de ces plans machiavéliques qui avaient assuré le triomphe de sa maison sur ses ennemis.
Les ligueurs ne voulurent écouter aucune proposition; ils chassèrent honteusement les envoyés du roi, et les menacèrent de les pendre s'ils osaient reparaître dans la capitale. Nous devons dire qu'alors cette nlle était le théâtre de scènes déplorables, par suite de l'exaltation religieuse qu'avaient soulevée les jésuites. C'était de Paris, du sein des coll^-ges des disciples d'Ignace de Loyola, que partaient par bandes une foule de séides qui allaient so\illlant la haine, les discordes et la guerre civile jusqu'aux extrémités du royaume; c'élait dans la capitale, dans la maison professe de la rue Saint- Antoine, que le conseil de la ligue tenait ses séances; c'était dans cette maison abominable et dans le collège de la rue Saint-Jacques qu'avaient lieu les conciliabules où s'élaboraient tous les projets de meurtres et d'empoisonnements q' i devaient servir au triomphe du papisme, ou plutôt à celui des jésuites, qui rêvaient dans un avenir prochain l'asservissement de l'univers à leur ordre.
Sous l'inspiration de ces forcenés , la Sorbonne s'assembla et décréta que les Français étaient déliés du serment de fidélité qu'ils avaient prêté à Henri III; qu'ils devaient tirer le glaive contre lui et contre ses partisans pour la défense de la religion catholique. Dans toutes les provinces, les prêtres et les moines excommunièrent le dernier des Valois, et abattirent ses armoiries et ses statues jusque dans les églises. Enfin, le duc de Mayenne, frère des malheureux Guises, fut déclaré lieutenant général du royaume, et investi par le conseil des Seize de la puissance souveraine.
Pendant que les jésuites soulevaient les peuples contre Henri III, celui-ci dépêchait des ambassadeurs en Italie, avec de riches présents, pour obtenir que Sa Sainteté désapprouvât la conduite des jésuites et ordonnât la dissolution de la sainte ligue. Mais quelque diligence que mirent les députés du roi dans leur trajet de Blois à Rome, ils furent devancés par les jésuites; et lorsque Jean de Vivonne , marquis de Pisani, et le seigneur de Gonili se présentèrent au Vatican , ils trouvèrent Sixte-Quint instruit de tout ce qu'ils venaient lui apprendre. Sa Sainteté les ac-
SIXTE V
< iieillit avec un air de hauteur inexpliraLlc; et aux [iremières paroles qu'ils voulurent prononcer, elle les interrompit, et les gourmanda de ce qu'ils osaient jus ifier leur maître d'un attentat commis au mi'pris lies lois divines et humaines sur la personne d'un prince de l'Eglise.
<. Votre roitelet sodomite est bien audacieux, s'écria-t-il dans le paroxysme de la fureur, d'oser porter une main sacrilège sur nos cardinaux ! S'imaginct-il que nous sommes encore gardien de pourceaux, et que nous verrons égorger notre troupeau comme un pâtre stupide, en versant d'impuissantes larmes? Non, non, de par le Diable et de par Dieu ! il apprendra que nous sommes le digne successeur de l'Aiiùtre, le vicaire du Christ, le dominateur de la terre, le suprême pontife ! Il apprendra que nous savons venger l'honneur de notre Église, et que la tète d'un cardinal est plus précieuse que les tètes de vingt rois ! »
Le marquis de A'ivonne ne put maîtriser son indignation, et repartit : «Quoil saint-père, le roi mon juaître n'aura pas la liberté de se défaire du cardinal de Guise, son ennemi mortel, après que Pie IV, votre prédécesseur, a fait étrangler de son autorité privée le cardinal Garaft'a , qui était son ami ! » Cette réplique porta la fureur du pape à son comble, il menaça d'accumuler sur la France les plus épouvantables malheurs ; il déclara qu'il allait foudroyer de ses anathèmes l'assassin des Guises; et en effet, malgré les représentations et les prières réitérées de Gondi, de Pisani et de Claude Daguennès, évêque du Mans, le roi fut excommunié.
Dès ce moment les clameurs de la ligue redoublèrent en France ; un jésuite nommé Boucher prêcha sur le jubé de Sainte -Geneviève, que Henri III était Turc par la tète , Allemand par le corps , harpie par les mains , Anglais par la jarretière , Polonais par le pied, pédéraste par la verge, sodomite par l'anus, un véritable Lucifer dans l'âme; ajoutant que les chrétiens devaient l'assommer comme un chien enragé. «Et le roi étant ainsi par sentence de prêtre condamné à mort, dit le journal de l'Estoile, furent faits des portraits en cire, que ces forcenés tenaient étendus sur l'autel pendant quarante heures consécutives et qu'ils perij'aieut de leurs poignards à la célébration de l'office divin, dans différentes parties du corps, notamment aux tempes , au cœur et au nombril , p)rononçant à chaque piqûre des paroles magiques qu'ils supposaient avoir la vertu de faire mourir le roi. » Ensuite les ligueurs s'avancèrent en armes pour s'emparer de Henri III qui était encore enfermé à Tours.
Dans cette lâcheuse extrémité, le roi ne trouva d'autre parti à prendre que celui de se jeter entre les bras du roi de Navarre, chef des calvinistes et son ancien compagnon, de débauches; à l'aide de celte jiinction, il put reprendre l'ollensive et chasser les troupes du duc de Mayenne , ([u'il accula jusqu'aux portes de Paris.
L'armée royaliste, forte de plus de quarante mille hommes, campa alors sous les murs de la capitale , en forma le siège et intercepta toutes les communications avec le dehors , de telle sorte tju'il semblait impossible que les ligueurs, placés entre une population affamée et des troupes aguerries, pussent continuer la lutte ; mais il restait aux jésuites une
ressource dont ils ne faisaient jamais faute d'user c^Ue du crime. Les voiites des églises retentirent (k déclamations furibondes contre Henri III, et raille voix appelèrent sur lui toutes les vengeances du ciel et de k terre. Ce débordement de malédictions produisit l'effet qu'ils en attendaient; un jeune jacobin nommé Jac(jues Clément , exalté par leurs prédications, forma le projet de délivrer la terre du roL héritique que les prêtres signalaient à la vindicte des hommes, etvints'en ouvriraupèreBourgoin,sonsupcrieur ; celui-ci en instruisit immédiatement les Seize, les ducs de Mayenne et d'Aumale, ainsi que la duchesse de Montpensier, la furie de la li<;ue ; il leur signala Jacques Clément comme un homme doué d'une sauvage énergie, d'un esprit ardent et inquiet , d'une imagination déréglée, de mœurs infâmes, et possédant toutes les qualités nécessaires pour mener à bonne fin cette entreprise difficile; il le recommanda surtout à la duchesse de Montpensier et l'engagea à essayer sur le jeune dominicain le pouvoir de ses charmes. Le soir même, cette INIessallne lit appeler dans son palais Jacques Clément, se prostitua à lui et le décida à tuer le roi.
De leur côté, les jésuites ne lestèrent pas en arrière delà duchesse, et la secondèrent merveilleusement, en promettant au jacobin, au nom du pape, de le créer cardinal s'il réussissait dans son projet, ou de le mettre au rang des saints s'il périssait; puis le duc de Mayenne s'occupa des moyens de procurer au moine une audience de Henri III. Le chef de la ligue vint à la Bastille trouver Achille du Harlay et le comte de Brienne, qui étaient ses prisonniers, sous prétexte de réclamer leurs bons offices et leur intercession auprès du roi, afin d'entrer en arrangements pour terminer la guerre. Il obtint ainsi des lettres pour Henri III et un passe-port qu'il s'empressa de porter à sa sœur. Celle-ci fit encore venir le moine dans son palais, et après une nuit de débauche, où elle l'enivra de ses plus brûlantes caresses , elle lui remit les dépêches destinées à Henri III et un couteau empoisonné.
Clément sortit de Paris le 31 juillet 158S et se dirigea vers le camp royal ; les gardes avancées l'arrêtèrent et le conduisirent devant Jacques de la Guesle, ]irocureur général, qui se trouvait alors à Saint-Cloud. Il répondit à ce magistrat , .sans se troubler, qu'il avait des lettres pour le roi et qu'il ne pouvait s'ouvrir qu'à lui. Immédiatement on le mena auprès de Henri III, aucjuel il présenta les lelti-es dont il était porteur, en annonçant qu'il était chargé en outre d'un message verbal extrêmeuient important. Sa Majesté commanda aussitôt à ses courtisans de se retirer, et resta seule avec le jacobin.
Deux minutes après, le roi appela au secours, cria à lassassin; elpendant que les gardes accouraient à ses cris, Henri III retira le couteau que Clément lui avait plongé dans le bas-ventre et l'en frappa au visage ; le moine fut tué sur l'heure par les gardes. Quelques jours après, son corps fut traîné sur unj claie, tiré à quatre chevaux, et enfin brûlé devant l'église de Saint-Cloud. Quant au roi, il était bless mortellement, et le lendemain il expira en instiluan pour son successeur Henri de Navarre, trois fois déj i renégat, huguenot alors, qui prit le nom de Henri IV.
Un moine jacsbin, Jacques Clément, tue le roi Henri III
SIXTE Y
Les exécutions des réformés continuent par tout le royaume de France
Ce meurtre rlu rlernier descendant des Valois remplit les Parisiens d'une joie qui tenait du délire ; tous, hommes et femmes, parcoururent les rues en chantant des hymnes, des cantiques, et en criant : «Vive saint Clément, martyr!» Et les dominicains, les capucins, les jésuites demandèrent qu'on immolât aux mânes du régicide les prisonniers de la ligue. Enfin les ligueurs poussèrent le fanatisme jusqu'à placer son portrait sur le maître-autel dans
toutes les églises avec celte inscription versifiée, qui était du jésuite Gommolet :
Un jeune jacobin, nommé Jacques Clément, Dans le bourp de Saint-Cloud une lettre présente A Henri de; Valois, et respectueusement Un eoulcau fort pointu dans l'estomac lui plante.
Le clergé de Notre-Dame décida même qu'on élèverait à l'assassin une statue de marbre et qu'elle
serait exposée sur lo principal autel de la basilique, à l'adoration des fidèles. Enlin, dit l'abbé de Longuerue, (in décréta en Sorbonue qu'on solliciterait sa eanoni- >ation à Rome , et la demande en fut immédiatement adressée dans les formes ordinairesau souverain pontil'e.
Sixte-Quint, en apprenant la nouvelle do la mort .ie Henri Hl, laissa éclater publiquement les transports d'une joie indécente, et s'écria : >■ Très-bien, vloire à Dieu ! le collège des princes est délivré d'un sot , et le royaume de France , ce repaire de ['hérésie, est en feu ! " — Puis il convoqua les cardinaux en consistoire, leur annonça ofliciellement l'assassinat du roi de France, lit l'éloge du meurtrier, Jacques Clément, l'éleva au-dessus de Juditli et d'Eléazar, et défendit qu'on célébrât pour Henri HI les prières que l'Eglise était dans l'usage de faire à la mort des souverains. Ensuite il fit partir pour Paris le cardinal Gaétan, avec mission de souffler le feu de la guerre civile , d'augmenter les désordres du royaume, et de faire proclamer roi, sous le nom de tJiarles X, le cardinal de Bourbon ; ce qui eut lieu. A partir de cette époque les ligueurs semblèrent pris (l'un redoublement de fureur ; les Pères Pigenat et (lommolet ne prirent plus la peine de cacher leurs )irojets d'anéantir la royauté; ils prêchèrent ouvertement le régicide, et demandèrent chaque jour dans leurs sermons un homme de cœur et de dévouement ciui délivrât la France de Henri de Navarre, qu'ils ;ippelaient un bâtard, un hérétique, un excommunié, im relaps. «Il nous faut un Aod! s'écriaient -ils dans leur langage furibond; fùt-il moine, fùt-il soldat, fiit-il berger, il nous faut un Aod I » De son côté, ■ la fougueuse duchesse de Montpensier s'abandonnait aux débauches les plus dégoûtantes avec des assassins vulgaires et des coupeurs de bourses pour trouver un nouveau Jacques Clément.
Pendant que le meurtre, l'ambition, le fanatisme et la luxure couvraient le sol de la France et préparaient son asservissement au saint-siége. Sixte soulevait de sanglantes collisions entre "l'Angleterre et l'Espagne , et excitait les chefs d'ordres et les évêques catholiques d'Allemagne à se soustraire à la juridiction que Rodolphe II voulait exercer, comme empereur, sur le clergé de ses Etats,
Celui-ci eut beau protester par l'organe du duc Savelli, son ambassadeur à la cour de Rome, contre les menées des agents du pape, il lui fut répondu qu'on ne ferait droit à aucune de ses plaintes: qu'il devait savoir que si la fortune avait placé le glaive dans la main des premiers empereurs, leurs successeurs ne l'avaient porté depuis bien des années que sous le bon plaisir des papes, pour soutenir les intérêts du saint-siége et non pour détruire les immunités de l'Église; que les vicaires du Christ ne tenaient leur autorité que de Dieu, et qu'ils ne souffriraient jamais que les souverains prissent connaissance des affaires de l'Église, ni que les ministres de j'autel relevassent des princes séculiers. Savelli, saisissant habilement l'occasion, répliqua à l'argument, que s'il était juste que l'empereur ne se mêlât en rien des choses spirituelles, par la même raison Sa Sainteté ne devait point s'immiscer dans les affaires temporelles , et qu'il réclamait au nom de son maître le droit de nommer le préfet de Rome, comme
en avaient toujours agi les rois des Romains avant le pontificat de Sixte I\', un de ses prédécesseurs, et comme c'était inconteslablement le droit de l'empereur.
Le pape, irrité d'avoir été battu par ses propres armes, s'écria avec colère : « Votre maître est roi des Romains en Allemagne, je l'avoue; mais il n'a nulle autorité dans Rome, parce que j'en suis seul le légitime souverain. Anciennement les papes suivaient des règles et des maximes qu'il ne leur convient plus de pratiquer aujourd'hui ; je suis empereur à Rome ; la ville m'appartient ; j'en dois nommer les magistrats, et je suis décidé à défendre la justice de ma cause contre tous ceux qui prétendraient commander en maîtres dans mes Etats. L'Evangile ordonne de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à César ce qui appartient à César; or, l'univers entier appartient à Dieu et à son vicaire ; ainsi César n'a le droit de posséder que ce qu'il plaît aux papes de lui octroyer. Les rois et les empereurs sont nos sujets.»
Ce discours rapporté à l'empereur le convainquit que l'ambition de Sixte était insatiable, et qu'il ne songeait qu'à ériger la papauté en dictature universelle ; il rechercha en conséquence l'alliance de l'Espagne, et fit un traité avec Philippe II, afin de s'opposer aux projets ultérieurs du pontife, et pour se partager le royaume de France, qui paraissait épuisé par les guerres de religion, guerres qui menaçaient d'être interminables par suite de la mort du cardinal de Bourbon, surnommé le roi de la ligue, qui avait succombé dans sa prison, à Fontenay en Poitou, où le retenait Henri IV. Indépendamment du roi de NavaiTe, quatre autres prétendants se disputaient le trône. Le duc de Mayenne, qui était déjà dépositaire de l'autorité suprême comme lieutenant du royaume ; le jeune duc de Guise , sous le nom duquel la duchesse de Montpensier, sa tante, espérait régner comme avait fait Catherine de Médicis sous Charles IX ; le duc de Lorraine , chef de la maison des Guises, qui prétendait avoir plus de droit à la couronne que la branche cadette, pour ce motif qu'U avait épousé la princesse Claude , sœur du feu roi ; enfin le roi d'Espagne, qui avait également épousé une sœur de Henri III et qui comptait sur ses doublons et sur les effets des promesses qu'il avait faites aux principaux ligueurs pour triompher des princes de Lorraine ses rivaux.
Au milieu de ce conflit d'intérêts si divers et d'ambitions si opposées, le cardinal Gaétan se rac-gea du côté du plus riche, et moyennant le payement de sommes immenses, il abandonna la cause du pape et entraîna les jésuites dans le parti des Espagnols. Les disciples d'Ignace de Loyola changèrent d'autant plus facilement de bannière, qu'ils comprenaient que jamais Sixte-Quint, avec son caractère impérieux, absolu, ne consentirait à devenir l'instrument de leurs projets de domination universelle ; ils se vendirent donc à Philippe U, et les Pères Aubray, Pigenat et Commolet travaillèrent si bien dans ses intérêts, que les Seize lirent mettre à mort trois magistrats nommés Brisson, Larcher et Tardif, qui voulaient s'opposer à ce que les rois d'Espagne substituassent leur tyrannie à celle des anciens rois.
Le cardinal de Gondi, évoque de Paris, fut obligé de se sauver pour éviter un traitement semblable, et sans
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aucun doute le duc de Mayenne lui-même lut devenu leur victime, s'il ne s'était décidé à faire pendre quatre de ces enragés ligueurs pour intiii^ider les jésuites.
Quant à Henri IV, ses affaires prenaient une tournuro-extrêmement favorable; son autorité était déjà reconnue dans un grand nombre de villes de province ; plusieurs victoires remportées sur les troupes de la ligue donnaient chaque jour plus de prépondérance à son parti; son courage militaire achevait de lui gagner les cœurs ; enfin, il avait si merveilleusement avancé les choses, qu'après la bataille d'Arijues il se trouva en position de venir mettre le siège devant Paris.
Si.xte-Quint voyant que la ligue était aux abois, et (pie d'ailleurs il ne pouvait rien en attendre de favorable à ses intérêts, puisque les jésuites s'étaient vendus à l'Espagne, se déclara ouvertement contre elle. Philippe II, pour se venger de cette défection, déclara que le pape n'était pas catholique, puisqu'il abandonnait la cause de la religion; il l'accusa de favoriser depuis longtemps le parti de la reine d'Angleterre, et d'avoir la pensée de protéger de même Henri de Navarre, le huguenot. Il fit répandre à profusion des libelles outrageants contre lui, et envoya l'ordre au duc Ûlivarez, son ambassadeur à Rome, d'avoir à le sommer de tenir les engagements qu'il avait pris avec lui, relativement à la sainte ligue; et, dans le cas de refus, il enjoignait au duc de protester publiquement contre Sa Sainteté et de la déclarer hérétique en plein consistoire. Olivarez se rendit au Vatican pour obéir aux ordres de son souverain, et adressa au pontife d'énergiques représentations sur la perfidie de sa conduite à l'égard de l'Espagne. Sixte parut l'écouter avec une grande attention; et comme il ne se pressait pas de répondie, l'ambassadeur ajouta : « Votre Sainteté voudra-t-elle bien rompie le silence et me dire ce qu'elle pense? — Eh bien donc, reprit le pape, puisque vous êtes si curieux de connaître mes pensées, je vous dirai que je songe à vous faire jeter par la fenêtre, pour vous apprendre à parler avec plus de respect au chef de l'Eglise. » Olivarez, qui connaissait le caractère du saint-père, se tint pour satisfait de la réponse, et sortit du consistoire avec une précipitation qui excita l'hilarité du sacré collège.
Philippe, en apprenant le peu de succès qu'avaient ol'tenu ses remontrances, résolut de frapper un grand coup et d'assembler un concile national pour déposer Sixte-Quint. En conséquence, il ordonna à son ambassadeur de signifier au pape d'avoir à comparaître devant un synode d'évèques espagnols, afin de s'y entendre condamner comme intrus, simoniaqr.e, adultère et hérétique.
Le duc, qui redoutait pour lui-même les conséquences d'une semblable mission, et qui se voyait à la merci du cruel Sixte-Quint s'il obéissait, ou en butte à la vengeance du sanguinaire Philippe II s'il n'obéissait pas, se déttMuiina à remettre la citation au pontife le jour de Noël, pendant une procession (|ui devait avoir lieu, afin de pouvoir s'échapper au milieu du tumulte. Malheureusement le pape fut averti de ce qui devait se passer, la veille même de la fête; il envoya chercher sur-le-champ le gouverneur et deux maîtres des cérémonies, et leur demanda
si tout avait été préparé pour le lendemain. Sur leur réponse que rien n'avait été omis, il ajouta : ^^ Je veux que vous changiez l'ordre de la marche. Vous, gouverneur, vous vous ferez précéder de quatre cents sbires, et vous vous placerez immédiatement devant moi, entre deux bourreaux tenant cliacun une corde à la main. Si cpielqu'un a l'audace de m'arrêter en chemin pour me présenter un écrit , je veux, sans autre forme de procès, qu'il soit étranglé à l'instant, fût-il prince, cardinal ou ambassadeur. Allez instruire de mes ordres le représentant de Sa Majesté catholique. » Olivarez, averti du traitement que lui préparait le saint-père, n'osa point sortir de son hôtel, et se contenta d'envoyer à Philippe la relation écrite par les cardinaux espagnols de ce qui avait eu lieu.
Cette dernière tentative acheva d'exaspérer Sixte- Quint contre le roi d'Espagne; il fit écrire immédiatement par Anne Oston , sa maîtresse, à Élisabetli, qu'elle n'avait qu'à suivre l'exemple des Romains, qui envoyèrent Scipion en Afrique pour subjuguer Carthage, c'est-à-dire qu'elle devait attaquer Philippe II dans ses propres Etats, si elle voulait en finir avec son ennemi ; que d'ailleurs elle avait un prétexte tout naturel de porter la guerre en Portugal, en appuyan'; les prétentions de don Antonio au trône de ce pays En même temps il lui recommandait d'envoyer de.; secours d'hommes et d'argent au roi Henri IV, afin que ce prince pût lutter avec avantage contre la ligue, et opérer une utile diversion en forçant le roi d'Espagne à soutenir la guerre en France.
La reine suivit les conseils du pape et fit une tentative d'invasion sur le Portugal. Mais cette entreprise, mal conçue et plus mal dirigée encore, échoua complètement; ce qui contraria si fort le saint-père, que dans le premier mouven^ent de colère, il fit appeler le chevalier Carre, et lui ordonna d'écriie sur l'heure à Elisabeth, qu'elle s'était conduite en Portugal comme une femme et non comme une reine ; et que tout était perdu si elle agissait de mèmepoui' la France, et si elle ne s'empressait de. mettre à hi disposition de Henri IV toutes les forces dont elle pouvait disposer. En effet, malgré ses efforts et son habileté, le roi de Navarre s'était vu contraint d'abandonner Paris, et de se replier vers les provinces du centre pour éviter de se mesurer avec l'armée confédérée du duc de Mayenne et du duc de Parme, gouverneur des Pays-Bas, qui, par ordre du roi d'Espagne, était venu renforcer les ligueurs, et faire lever le siège de Paris au moment où les habitants, pressés par la famine, allaient ouvrir leurs portes.
De Thou rapporte que plus de trente mille personnes moururent de faim pendant ce terrible blocus, qui dura plusieurs mois ; que les Parisiens fabriquèrent avec les ossements de morts réduits en farine une sorte de pain qui fut appelé pain de la Montpensier, parce qu'on supposa que cette princesse en avait donné la première idée. Il alîirme qu'on voyait des bandes de soldats a'famés courir les rues, allant à la chasse des enfants et les éventrant pour s'en nourrit', et que des mères disputaient à ces cannibales les lambeaux de chair de ces innocentes créatures pour les dévorer.
Ce fut alors seulement que les jésuites Bellarmiii et Pauigarole permirent aux Parisiens d'entrer l'ii
SIXTE V
pourparlers avec le renégat Henri de Navarre sans encourir l'anathème. Mais sur ces enlrel'aites, l'approche des troupes du duc de Parme ayant obligé Henri IV à se retirer, la ville se trouva débloquée et put s'approvisionner de vivres. Dès ce moment, l'audace des ligueurs se réveilla, le fanatisme reprit le dessus; et les jésuites, jirofilant de lu circonstance pour affermir leur domination sur les esprits, attribuèrent à leurs prières le secours inespéré qui leur était venu du dehors, et organisèrent une procession l)our en rendre grâces à Dieu.
Le légat du pape et l'évèque de Senlis assistaient à cette cérémonie, et ouvraient la marclie, une croix dans la main droite et une hallebarde dans la main gauche ; après eux venaient douze cents moines , couverts de cuirasses par-dessus leurs frocs, et portant des casques sur leurs capuchons; six cents jésuites et deux cents prêtres, armés de vieux mous- (piets, de piques et de sabres, fermaient la marche du cortège; mais ce qui par-dessus tout excitait les applaudissements des dévots, c'était un moine boiteux, appelé le père Bernard , et surnommé le petit Feuillant, une espèce de moine charlatan, acrobate et jongleur, qui courait sans cesse de la tète à la queue de la procession avec une agilité surprenante, tantôt sur la tète et sur les mains, tantôt sur des (^chasses, s'arrètant de temps à autre pour brandir un grand sabre, qu'il se plongeait par la bouche dans les entrailles et qu'il en retirait fort habilement au moyen d'un mécanisme ingénieux qui faisait rentrer la lame dans la poignée.
Ces saturnales religieuses achevèrent d'exaspérer le pape contre les jésuites, les ordonnateurs des fêtes ; et comme il redoutait de voir s'augmenter encore la prépondérance de cet ordre exécraLle, Sixte-Quint se détermina à prendre à leur égard une résolution vigoureuse. Il ordonna à leur généra! de faire défense à tous ses subordonnés de résider dans les palais des princes, sous le spécieux prétexte de leur titre de confesseurs ; il voulut en outre qu'il rappelât auprès de lui ceux des jésuites qui parcouraient lÉcosse, les Pays-Bas, l'Irlande et l'Angleterre, avec le titre de missionnaires, et en réalité pour exciter des troubles dans ces pays ; enfin, le saint-père osa même déclarer en plein consistoire que c'était un véritable blasphème que de nommer jésuites un ordre quelconque de religieux; que cette dénomination impliquait en elle l'idée mensongère que le Christ en était
le fondateur; enfin il signifia au général des jésuites (ju'il voulait qu'à l'avenir les disciples d'Ignace de Loyola se lissent appeler ignaciens. 11 ajouta en outre que sa patience était à bout ; que les Iburberies, les crimes, les débauches et l'ambition insatiable des membres de cette société l'obligeaient à opérer parmi eux une réforme et à couper le mal jusque dans ses racines. Le lendemain on alficha sur la statue de Pasquin : «Le pape Sixte est las de vivre. » Effectivement, quelques jours après, le 27 août 1590, Sa Sainteté mourut empoisonnée.
Plusieurs historiens prétendent que le crime fut commis à l'instigation de l'Espagne, par un apothicaire appelé Magni, qui mêla du poison aux pilules de manne que le saint-père prenait deux fois par mois. Meteren et quelques autres écrivains affirment positivement que les jésuites furent les aute irs de l'empoisonnement.
Pour nous, dans l'iiu-ertitude où nous sommes do nous prononcer pour l'une de ces deux opinions, nous les admettons l'une et l'autre, et cela avec d'autant plus de raisonque Sa Sainteté elle-même le croyait ainsi, quand, à son lit de mort, elle disait au cardinal de Montalte : «Dieu ne veut pas que le royaume de Naples soit réuni à l'Église, car le roi Philippe II a découvert notre dessein, et les jésuites m'en punissent. »
SLxte-Quint, pendant tout le cours de son règne, se plut à gouverner plutôt en prince qu'en pape ; ce qui a fait dire à Leti, dans la justification qu'il avait entreprise des fourberies de ce pontife : « Qu'en sa qualité de souverain il avait été obligé d'user de mauvaise foi, de duplicité, d'employer l'intrigue, la trahison, et même de commettre des crimes pour faire réussir ses desseins ; mais que dans ses fonctions sacerdotales il était resté constamment saint parmi les saints, et orthodoxe parmi les orthodoxes »
Sixte n'avait en effet reculé devant aucun moyen pour rendre à la papauté son ancien éclat ; il avait armé les rois les uns contre les autres ; et pendant les combats terribles qu'il avait excités, des hauteurs de Rome il planait sur l'Europe, prêt à fondre sur les vaincus, ainsi que font les corbeaux sur les cadavres à l'issue des batailles. Enfin, la rapacité et la cruauté de Sixte avaient soulevé contre lui une telle animadversion, que le jour même où il mourut, une révolution éclata dans la ville sainte ; le peuple courut aux armes, brisa les statues du tyran, chassa ses séides, et vint assiéger le \'atican pour s'emparer du cadavre et le jeter dans le Tibre.
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IIISTOIHE DES l'APES
Kleolion du cardinal Castagna. — Son histoire avant son pontificat. — Sa Sainteté fait remise aux indigents des dettes qu'ils avaient contractées envers les monts-de-piété. — Vertus du pape Urbain. — Il meurt comme son prédécesseur, empoisonné par les infâmes jésuites.
Les Espagnols se réjouirent fort de la mort de Sixte-Quint, les ligueurs de France firent également des fêtes pour célébrer cet heureux événement; et le jésuite Auhri, curé de Saint-André des Arcs, prononça même en chaire le discours suivant : « Dieu nous a délivrés à propos d'un pape e.xécrable, mes frères, car s'il eût vécu plus longtemps, nous aurions été obligés de l'excommunier, attendu qu'il était adultère, incestueux, simoniaque, magicien, sodoraite et hérétique. Cet infâme ne se contentait pas de voler les fidèles pour enrichir ses nièces et ses neveux, qui étaient pour lui autant de mignons et de maîtresses, il voulait encore se déclarer le protecteur du Béarnais pour mieux nous pressurer; mais Dieu a foudroyé ce Satan couronné de la tiare ! »
Après les funérailles de Sixte, les cardinaux se réunirent en conclave au nombre de soixante -dix, et se mirent à cabaler suivant l'usage. Mais dès le septième jour, quelques-uns des candidats s'étant désistés de leurs prétentions en faveur du cardinal de .Saint-Marcel, la faction de ce dernier se trouva être la plus forte, et l'on pressentit que la journée ne se passerait pas sans qu'il fût nommé pape.
Dans cette prévision, les conclavistes emballèrent les effets des cardinaux et rompirent eux-mêmes les cloisons des cellules, afin d'ôter aux soldats tout espoir de pillage, comme cela se pratiquait aux élections. Tout le sacré collège assista à la célébration
de l'office divin à la chapelle Pauline et procéda ensuite au dépouillement du scrutin; le cardinal Castagna de Saint- Marcel réunit les deux tiers des voix, ainsi qu'on s'y attendait, et fut proclamé pape; mais il fut convenu entre les cardinaux qu'ils tiendraient sa promotion secrète quelques heures, pour donner le temps aux domestiques d'enlever les malles qu'ils avaient préparées ; et ils brûlèrent les bulletins comme on avait fait aux autres séances, ce qui indiquait que le pape n'était pas nommé ; seulement ils firent dire au dehors qu'on ne tarderait pas à terminer le conclave. Enfin, lorsque leur déménagement fut opéré, ils se rendirent à la salle royale, pour se revêtir de leurs rochets et de leurs camails, puis ils rentrèrent à la chapelle Pauline et adorèrent le nouveau pontife, qui prit le nom d'Urbain VII.
.Jean-Baptiste Castagna était né àRome; son père se nommait Cosme et sa mère Riccia : parvenu à l'âge d'homme, le jeune Cosme se livra avec ardeur à l'étude du droit civd et du droit canon, qui, à cette époque, étaient plus nécessaires pour arriver aux dignités ecclésiastiques que la connaissance des saintes Écritures. Il fut distingué par Pie IV, qui le nomma un de ses députés au concile de Trente, le mit en possession de riches prébendes, et lui donna successivement les nonciatures d'Espagne et de Venise.
Il remplit également sous Grégoire XIII une légation extraordinaire à Cologne et surveilla les négo-
URBAIN VII
ciations d'un traité qui devait être passé entre Philippe II et les Provinces-Unies; l'habileté qu'il déplova dans cette mission lui valut pour récorapwise d'énormes bénéfices et le chapeau de cardinal.
Sixte-Quint le combla de ses faveurs, l'attaclia à ses conseils privés, et pendant le cours de son règne il ne cessa de prendre ses avis sur toutes les questions importantes du gouvernement. Et chaciue l'ois que Sa Sainteté avait à exprimer son ojiinion sur Castagna, elle disait que ce cardinal était de tous les membres du sacré collège celui qui comprenait le mieux les devoirs de la papauté, qu'elle espérait qu'avec son aide elle dompterait les jésuites, et qu'elle ne demandait à Dieu qu'une seule grâce lorsqu'il l'aurait nqipelée à lui. c'était de l'avoir pour successeur.
L'élection d'Urbain VII l'ut accueillie avec d'aufant plus de joie par les bourgeois et par les ouvriers de Rome, que ce pape s'était acquisl'amitiédescitoyens par une probité intacte dans ses i'onctions administratives, et par l'équité dont il avait toujours l'ait preuve dans l'exercice de la justice.
Du reste, ses premiers actes comme souverain pontife répondirent parfaitement à ses antécédents; le jour même de son couronnement, Urbain A II fit payer de ses deniers toutes les dettes des raonts-dcpiété, et ordonna à ses officiers de faire des distributions de pain et do viande aux indigents de la ville et des faubourgs. Quelques jours après, on fit un dénombrement des pauvres qui étaient dans l'impossibilité de travailler, et il se chargea de pourvoir à leurs besoins ; enfin il fit paraître une ordonnance qui enjoignait aux boulangers d'augmenter le poids
du pain, d'en améliorer la qualité et d'en diminuer le prix, pour que le peuple eût un aliment salutaire et ne fût pas trompé dans ses achats.
Ce bon pape i-Unl tellement ennemi du népotisme, qu'il répondait aux cardinaux qui lui proposaient ses proches parents ])our remplir les principales dignités de la cour de Rome : « Non, je ne veux point confier de charges aux membres de ma famille, afin de n'être retenu par aucune considération si ceux que j'investis de ma confiance deviennent prévaricateurs et si je suis obligé de sévir contre eux. »
■Urbain VII était simple dans ses paroles, modeste dans ses manières, et d'une douceur évangélique, ce (|ui n'excluait pas chez lui l'amour de l'art, car il annonçait que son intention était de continuer les édifices et les travaux d'architecture commencés par Sixte-Quint. Il eut même le courage de blâmer la politique de son prédécesseur, et il prévint les ambassadeurs des puissances qu'il voulait que sous son règne les peuples vissent la fin des hostilités, et que les princes travaillassent avec lui à ramener la concorde entre les fidèles, non par la terreur ou par la crainte des supplices, mais par la persuasion ou par la douceur. Pour commencer cette œuvre de pacification, il nomma une commission qui devait sans retard procéder à la réforme des ordres religieux, et jiarticulièrement à celle de la compagnie de Jésus, le centre de toutes les intrigues, le foyer de tous les incendies qui couvraient les royaumes. Mais les bons Pères surent prévenir l'effet des dispositions d'Urbain, et moins de douze jours après son exaltation, le 26 septembre 1 590 , il mourut empoisonné de la même manière, dit iNIézerai, que l'avait été Sixte-Quint.
Élection du cardinal de Crémone. — Son histoire avant son pontificat. — Réclamations des catholiques de France. — Le nouveau pape se déclare pour la Ligue.— Il excommunie le roi de Navarre. — 11 favorise l'Espagne et les jésuites. — Mort du pontife.
.\près les funérailles du vertueux Urbain VII, cinquante-deux cardinaux entrèrent en conclave et proclamèrent souverain pontife, à l'instigation de Montalte, le cardinal Nicolas de Crémone sous le nom de Grégoire .\IV. >< C'était un homme nullement fait pour commander, disent les historiens; pusillanime, paresseux et infatué de sa personne, il n'avait aucune «les connaissances qui sont de nécessité pour un simple évèque. C'était un paon pour la vanité, une oie pour la sottise. » — Aussi son exaltation sur la chaire de l'Apûtre fut-elle une véritable calamité publi([uo.
Cinq jours après son couronnement, il se prononça hautement pour les jésuites et se tourna même du côté de l'Espagne et de la ligue, afin d'éviter le sort de son prédécesseur. Il fit plus, dit Mézerai, il employa les trésors que Sixte-Quint avait laissés dans les caves du Vatican, et auxquels Urbain VII n'avait point touché, pour lever un corps d'armée de douze mille hommes qu'il envoya au secours de la ligue et dont il confia le commandement au comte Hercule Sfondrate, son neveu, qu'il avait créé duc de Monte-Marciano. Ensuite il jjublia deux monitoires qui enjoignaient aux ecclésiastiques, aux seijrneurs, aux magistrats et aux fidèles, de sortir des Etats de Henri de Bourbon dans un délai de quinze joars, sous peine d'excommunication; il fulmina do nouvelles bulles d'anathèmes contre le roi, le décla-
rant relaps, déchu de la couronne et privé de tous ses domaines et seigneuries.
Marcellin Landiano, référendaire de la cour de Rome, fut chargé avec quelques jésuites de passer en France pour répandre ces bulles dans le royaume et pour les afficher dans toutes les villes qui appartenaient à la ligue. Mais ces censures, au lieu du bien que le pape en attendait, produisirent un trèsmauvais effet. Le Parlement, qui se trouvait à Tours 011 l'avait transféré Henri III, et la chambre de Chàlons qui en faisait partie, condamnèrent au feu leS bulles pontificales, et décrétèrent de prise de corps le nonce qui en éiait porteur. Une assemblée d'évèques déclara qu'elles étaient contraires aux canons, aux conciles, à l'esprit dé la doctrine évangélique, aussi bien rju'aux usages constants de l'Église gallicane, qu'elles étaient abusives dans le fond et dans la forme. Enfin le roi, loin de rien perdre de son autorité, se trouva plus puissant qu'auparavant, et révoqua les anciens édits rendus contre les huguenots.
Néanmoins Grégoire ne se laissa pas abattre par cet échec; il se mit en correspondance active avec les Seize, et pressa ouvertement les ligueurs de déférer la couronne de France au roi d'Espagne. Toutefois il n'eut pas la satisfaction de concourir à la réalisation de ce projet; il mourut quinze jours après, le 15 octobi-c 1591.
liNiNOGENT IX
b'ib
Élection d'Innocent IX. — Son histoire avant son pontificat. — Ses vertus et ses talents. — Il veut pacifier l'Europe et réforme
l'Église. — Il meurt après deux mois de règne.
Dès que les dépouilles mortelles de Grégoire XIV eurent été déposées dans les caveaux de Saint-Pierre de Rome, les cardinau.x entrèrent en conclave. Avant la fermeture des portes, les ambassadeurs des dillérentes puissances vinrent suivant l'usage faire leur visite à chaque électeur aCn de recommander leurs créatures ; puis les portes et les fenêtres furent murées, et les brigues recommencèrent. Une seule nuit suffit pour faire le pape; les cardinaux espagnols payèrent les votes argent comptant, et au matin, Sforce, Mendoce, Gaétan Borromée, Ascanio Golonna, Mathei, Lancelot et Montalte se rendirent à la chambre de Santi-Quattro, où se trouvait déjà Sfondrate avec ses partisans, et lui annoncèrent qu'ils allaient le nommer souverain pontife sur l'heure même. Les autres cardinaux qui avaient été gagnés applaudirent à cette proposition, et entraînèrent Facchinetti de Santi- Quattro à la chapelle Pauline, où ils rélurent à bulletin ouvert, et le proclamèrent chef suprême de l'Église catholique, apostolique et romaine, sous le nom d'Innocent IX.
Le nouveau pape se plaça aussitôt dans la chaire de l'Apôtre et reçut l'adoration du sacré collège; puis il vint s'asseoir sur l'autel et reçut la deuxième adoration; enfin il monta sur un trône élevé, que les prêtres chargèrent sur leurs épaules et portèrent à la basilique de Saint- Pierre. Lorsque la prière du
Saint-Sacrement fut terminée, le pape se plaça sur une estrade élevée près de l'autel des saints apôtres, et reçut solennellement la troisième adoration.
Gomme Innocent IX s'était élevé par son- seul mérite des rangs les plus infimes du clergé aux plus hautes dignités, les Espagnols avaient espéré qu'ils auraient bon compte d'un pape qui leur devrait la tiare; il en l'ut tout autrement. Le vertueux Facchinetti prit à cœur de faire servir l'autorité suprême au bonheur des peuples ; il diminua d'abord les impôts excessifs dont Sixte-Quint avait frappé la ville sainte; il réduisit ses troupes de moitié, congédia bon nombre de courtisans et de valets dorés qui encombraient les salles du Vatican, et se procura ainsi le moyeu de soulager les indigents de Rome sans aggraver l'état du trésor. Ensuite il assembla le sacré collège, et déclara à ses cardinaux qu'il était déterminé à rétablir la paix en Europe, à faire cesser les causes de discordes, et à ne plus permettre aux jésuites de travailler à la conversion des hérétiques que par la persuasion et par l'exemple dos bonnes œuvres. Cette déclaration solennelle éclaira les Espagnols sur ce qu'ils devaient attendre d'un tel pape, et sa mort fut résolue. Deux mois après sou élection, le 30 décembre 1 59 1 , le vertueux Innocent IX mourut empoisonné par ceux-là mêmes qui l'avaient élevé siu- le trône pontifical.
— =>-oC3gsfO 0'S=-
Election du cardinal Aldobrandin. — Son origine. — Commencements de son pontificat. — Il veut faire élire un roi en France. — Les jésuites arment le bras de Jean Châtel contre Henri IV. — La société de Jésus est chassée de France. — Négociations pour l'absolution de Henri IV. — Cérémonie ignominieuse à laquelle se soumettent les ambassadeurs du roi de France. — Clément VIIl fait une tentative pour ramener les Grecs à l'orthodosie- — Leltre de Henri IV au saint-père. — Mort de Philippe II, roi d'Espagne. — Histoire de l'Inquisition sous son règne. — Diïorpe de Henri IV et de la reine Marguerite. — Affaire du maru|uisat de Saluées. — Négociations de Sa Sainteté avec l'Espagne et l'Angleterre. — Rétablissement des jésuites en France. — Mort d'Êlisabetb, reine d'Angleterre. — Décision singulière des protestants. — Emeute à Rome. — Mort de Clément VIII.
Neuf jours après la mort d'Innocent IX, cinquantedeu.x cardinaux entrèrent en conclave. Selon la constitution qui régissait le sacré collège, il fallait les deux tiers des voix pour nommer un pape au scrutin, c'est-à-dire trente-cinq suffrages sur le nombre de cinquante-deux, et il en fallait deux de plus, c'està-dire trente-sept, pour que l'élection Kû faite spontanément, ce qu'on appelait par adoration.
L'ambassadeur espagnol sut négocier avec tant d'habileté en faveur du cardinal de Saint-Séverin, son protégé, que le soir même de l'entrée au conclave il avait réimi trente-sept voix. Celui-ci voulut qu'on procédât immédiatement à son exaltation; mais l'ambassadeur objecta que les convenances exigeaient qu'il ne fût pas présent à la cérémonie, et pria les cardinaux de sa faction d'attendre qu'il se fût retiré e' de remettre l'élection au lendemain. Par malheur, pendant la nuit il se forma une petite faction qui avait pour chef Altaemps, et qui annonçait devoir contrecarrer l'élection du cardinal de Saint-Séverin. Sans perdre de temps, Montalte, qui redoutait de voir les mécontents se renforcer de quelques défections, voulut user du stratagème qui lui avait réussi à l'élection précédente, et se rendit avec ses créatures à la chambre de Séverin pour l'entraîner à la c'.iapelle Pauline et le faire pape par adoration.
Cette fois il n'eut pas le même succès, la nuit avait siiffi pour opérer une défection; et lorsque la faction de Séverin voulut procéder à son exaltation, il se trouva qu'ils n'étaient plus qu'au nombre de trentesix. Néanmoins ils firent grand bruit en se répandant dans les couloirs, et crièrent : « Saint-Séverin est pape 1 » Comme ils traversaient la salle royale, Altaemps se présenta devant eux et leur adressa quelques observations; mais au lieu de l'écouter, ils crièrent plus fort; et Saint-Séverin lui-même s'ap procha de son adversaire comme pour l'embrasser, et en réalité pour l'empêcher de parler. Alors Altaemps n'étant plus maître de sa colère, saisit le candidat des Espagnols par son camail, et lui asséna dans la poitrine deux coups de poing si vigoureux qu'il le renversa à terre. Saint-Séverin fut arraché par ses partisans des mains de ce furieux, et quoique étourdi de la chute, il reprit en grande hâte le chemin de la chapelle Pauline, afin qu'on procédât sans retard à son élection par voie de scrutin. Mais quand on voulut recueillir les votes, on s'aperçut que les trente-six cardinaux qui l'accompagnaient encore dans la salle royale se trouvaient réduits à trente-trois.
Le cardinal Saint-Séverin cria à la trahison et voulut passer outre, se regardant comme canoniquement élu puisqu'il avait réuni trente-sept suffrages , et
CLÉMENT VIII
prétendant que les ridicules usages de l'adoration ou du scrutin ne constituaient pas l'élection et ne servaient qu'à rassembler les votes; qu'en conséquence il était pape et qu'on devait l'introniser. Il avait même commencé à revêtir les ornements pontificaux , lorsque le cardinal de Joyeuse entra dans le conclave. Pour un instant les deux partis cessèrent leurs disputes et cherchèrent à gagner à leur cause le nouveau venu : celui-ci se voyant pour ainsi dire l'arbitre des destinées du saint-siége, résolut de profiter des circonstances pour SCS propres intérêts et pour donner à la chrétienté un chef de sa façon ; il évita de se prononcer pour aucune des deux factions , et sous prétexte de mettre les partis d'accord , il proposa de nommer pap'e le cardinal Aldobrandiuo. Par une de ces étranges révolutions qui ne sont pas sans exemples dans les assemblées électives, la majorité abandonna son premier candidat, et, avec ou sans l'inspiration du Saint-Esprit, proclama pape, sous le nom de Clément VIII, le cardinal Hippolyte AlJobrandino.
C'était, au dire d'un historien italien, un homme plus audacieux ([ue Boniface VIII et Jean XXIII, plus superbe et plus avide de domination que Grégoire VII et Si.\te-Quint, plus perfide qu'Alexandre VI; c'était, enfin, un pape qui annonçait devoir occuper dignement la chaire de l'Apôtre. Du reste, il commença son règne par un véritable coup d'Etat; il envoya signifier au cardinal de Gondi , archevêque de Paris , qui se préparait à venir à Rome pour lui porter des propositions de paix au nom de Henri IV , qu'il ne voulait pas entendre parler d'accommodements avec un roi hérétique, et qu'il eût à ne point quitter son siège, sous peine de suspension de ses dignités et de privation de ses bénéfices.
Le cardinal ne se laissa pas intimider par les menaces , et pressa d'autant plus son départ qu'il eut vent que le saint-père se disposait à faire élire un roi catholique en France. Toutefois son arrivée à Rome ne changea rien aux dispositions de Clément ^'I1I, et , quelques instances qu'il fit , il ne put empêcher la publication d'un bref adressé au cardinal Séga , évêque de Florence, qui faisait les fonctions de légat en France depuis la retraite de Gaétan , et dans lequel Sa Sainteté enjoignait à tous les Français catholiques de se choisir un souverain qui professât leur croyance. Le parlement de Paris s'empressa d'enregistrer la buUe, mais la chambre de Chàlons rendit aussitôt un arrêt par lequel Philippe Séga était ajourné personnellement pour répoudre de sa conduite; et défense fut faite à tous les citoyens de conserver ou de publier la bulle de Clément VIII, d'aider les rebelles , et de se rendre aux assemblées qui pourraient être tenues pour l'élection d'un roi , sous peine, pour les nobles, de dégradation et d'infamie; pour les ecclésiastiques, de privation de leurs bénéfices, et pour tous d'être traités comme criminels de lèse-majesté , perturbateurs du repos pubhc et traîtres à la patrie ; en outre , i! fut ordonné que les villes désignées par les factieux pour traiter de l'élection d'un roi seraient rasées jusqu'aux fondements avec défense de jamais les relever.
Une nouvelle sentence du parlement de Paris condamna aux flammes le décret de l'assemblée de Chàlons; puis les ligueurs convoquèrent les états -
généraux et jjroposèrent de rapporter la loi salique , de faire asseoir sur le trône de France l'infante Isabelle , fille de Philippe II , de la marier à l'archiduc Ernest, fils de l'empereur d'Allemagne, et par conséquent de placer la France sous le joug de la maisou d'Autriche. Mais le duc de Mayenne, qui ambitionnait pour lui-même la couronne royale, s'opposa à cet arrangement et le fit révoquer. Le Parlement décréta alors qu'on ferait épouser la future reine au jeune duc de Guise, fils du Balafré. Le duc de Mayenne, mécontent de cette nouvelle détermination, la fit encore rapporter; et quand il vit l'impossibilité de ramener sur sa personne les suffrages de l'assemblée , il songea à traiter avec le roi de Navarre aux meilleures conditions.
Dès ce moment, les esprits parurent avoir pris une tout autre direction ; les ligueurs alïectèrent des sentiments patriotiques , déclarèrent qu'il était indigne des Français de vouloir se ranger sous la domination étrangère, et ii n'y eut pas jusqu'à l'é- \êque de Senlis, ce fougueux jésuite qui avait dirigé la procession de la ligue, qui ne cédât à l'inlluence de l'argent du Béarnais. «Personne ne peut mettre en doute, disait-il dans un sermon, que Philippe II, sous prétexte de rehgion, ne cherche à atteindre le but de son ambition perfide; et je supplie tous les catholiques de bonne foi de se déclarer avec moi l'ennemi de ce monstre 1 » Le parlement de Paris revint également sur ses précédentes décisions , et rendit un arrêt pour empêcher qu'on élevât sur le trône aucun étranger, et pour révoquer tout ce qui avait été fait contre la loi salique et la constitution fondamentale du royaume.
Enfin , cette assemblée convoquée par le pape , dont les Espagnols attendaient de si grands effets , n'aboutit pour eux qu'à une satire nommée Ménippée, qui, en les tournant en ridicule, leur porta un coup plus terrible que n'aurait pu le faire la plus éclatante défaite. Pour surcroit de malheur, Henri IV abjura solennellement le calvinisme dans l'église de Saint-Denis, le dimanche 25 juillet 1593, et se fit absoudre par l'évêque de Bourges, assisté du cardinal de Vendôme, des anathèmes et des excommunications lancées contre lui par la cour de Rome.
PhiHppe Séga, le nonce apostoliijue, qui était dans les intérêts de l'Espagne, protesta contre ce qu'il appelait une fausse conversion , et prétendit qu'un hérétique relaps ne pouvait être absous que par le pontife. Henri députa aussitôt le duc de Nevers pour obtenir du saint-père qu'il levât les censures prononcées contre sa personne ; mais l'ambassadeur ne put rien changer aux dispositions de Sa Sainteté ; Grégoire refusa opiniâtrement d'absmidre le roi, et déclara que son intention formelle était de l'exclure du trône de France.
En même temps le général des jésuites expédia des ordres secrets auxmembres de la société qui siégeaient à Paris, et leur enjoignit de chercher un assassin, et d'en agir avec Henri IV comme ils avaient déjà fait avec Henri III. -Les bons Pères se mirent en quête dans la capitale et dans les provinces , afin de trouver ce que Sa Sainteté réclamait, un fanatique prêt à sacrifier sa vie pour la défense de la religion. Leurs efforts furent couronnés de succès ; un pauwe inseii.sé
nomnu' Barriôro , qui était devonu fou à la suite île la perte de sa maîtresse, se préseula aux jésuites d'Orléans, et offrit d'assassiuer le roi. Ceux-ci reçurent ses confidences, le fortilièrent dans sa résolution et l'envovèrent à Paris au révérend Père Aubri. curé de Saint-André des Arcs, qui s'empressa de le conduire à Varade , un des chefs de son ordre. En présentant Barrière , il dit au recteur : « "N'oici Aod qui doit frapper Eglon, <- faisant allusion à Henri I\'. Néanmoins la j)rédiction ne s'accomplit pas ; le meurtrier étant sorti de Paris pour se rendre auprès du roi, fut arrêté à Melun , porteur d'un poignard empoisonné ; ayant été immédiatement appliqué à la question, il fut convaincu sur ses aveux du crime de lèse-majesté , condamné au dernier supplice et exécuté à l'heure même.
Cette tentative infructueuse porta un coup funeste à la ligue, non point à cause de l'horreur qu'inspirait le crime, mais seulement parce que les uns et les autres pressentaient que le règne des jésuites touchait à sa lin et aboutirait à une catastrophe. En effet, chaque jour amena de nouvelles défections dans le parti des ligueurs; Vitri, gouverneur de Meaux, vint remettre à Henri l\ les clés de la forteresse qu'il commandait ; le seigneur d'Alincourt lui ouvrit les portes de Pontoise; le maréchal de la Châtre rendit Orléans et Bourges, et Ornano se soumit avec la ville de Lyon; enfin le duc de Mayenne s'étant retiré de Paris, le duc de Féria, les troupes espagnoles et les plus déterminés ligueurs furent obligés de sortir de la capitale, et le roi y fit son entrée solennelle le 22 mars 1594. Le Parlement décréta l'obéissance à Henri obligatoire pour tous les Français, sous peine de crime de lèse-majesté, et la Sorbonne ordonna pareillement de se soumettre au roi, sous peine de péché mortel ; puis on lacéra tous les registres renfermant des décisions injurieuses pour le prince, et on brûla tous les écrits publiés contre lui. Rouen, Laon, presque toutes les grandes villes, des provinces entières, jusqu'aux extrémités du royaume, imitèrent l'exemple de Paris, et les seigneurs les plus fiers et les plus puissants, sans en excepter le duc de Guise, reconnurent l'autorité du relaps Henri TV.
Mais dans le moment où tous les ordres de l'État sî faisaient un mérite de leur soumission, il n'en était pas de même des ordres religieux, placés sous l'influence de la cour de Rome ; les chartreux, les dominicains, les jacobins, les capucins, les franciscains, et surtout les jésuites, refusèrent d'admettre Henri lY à la participation des prières publiques, et se répandirent même en menaces et en injures tellement violentes contre lui dans leurs sermons, qu'il se détermina à réveiller l'ancien procès pendant entre la société de Jésus et l'Université, relativement à l'enseignement, afin de faire condamner les enfants d'Ignace de Loyola et de les expulser de France, Bans que le saint-père pût rejeter sur lui la responsabilité de cette mesure. Cliaque parti se disposa à la lutte en inondant la capitale de pamphlets; les universitaires appelèrent les jésuites des empoisonneurs, des fauteurs de troubles, des instigateurs de régicides, et demandèrent qu'ils fussent bannis du royaume ; ceux-ci ripostèrent vigoureusement, et ameutèrent contre l'Université tout ce qu'ils purent
recruter de dévoies cl de fanatiques. Enfin le combat s'engagea dans les formes, et les parties comparurent devant le Parlement. Antoine Arnaud, avocat à Paris, chargé de jdaider pour l'Université, prononça ce fameux discours qu'on appela le péché originel de sa famille, et dans lequel l'orateur représentait les jésuites sous les couleurs les plus odieuses, les accusant d'être les moteurs de la ligue, les assassins gagés de Philippe II, les complices de Jacques Clément, de Barrière et de Babiiigton, les corrupteurs de la jeunesse, les ennemis du genre humain.
« Il est temps que le monde apprenne à connaître les jésuites, s'écriait l'éloquent avocat dans la chaleur de son improvisation ; il est temps que les nations fassent boimejustice de ces vautours sanguinaires qui planent sur nos têtes et (jui s'apprêtent à nous dévorer. Peuples ! sachez que ces exécrables suppôts du pape veulent faire de la France ce qu'ils ont fait de l'Amérique, où vingt millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont été pollués, brûlés, ou égorgés sous prétexte de religion. Apprenez que leur amour de l'or est aussi insatiable que leur soif de sang, et qu'ils ont dépeuplé des îles entières pour assouvir leur cupidité, en forçant les hommes à s'ensevelir tout vivants dans les mines, et en contraignant les femmes à labourer la terre rougie du sang de leurs enfants.
« Sachez donc qu'ils sont les inventeurs de ces nouvelles tortures, appelées les gênes publiques, qu'ils font subir à ((uatrc mille hommes à la fois, qui restent exposés pendant des mois entiers à toutes les intempéries des saisons, attachés les uns aux autres par des chaînes de fer, entièrement nus, et frappés trois fois par jour jusqu'à ce qu'ils aient indiqué l'endroit où se trouvent cachés de prétendus trésors ; et comme ces infortunés n'ont rien à découvrir, ils s'acharnent sur eux et les font mourir sous les coups de bâton. Si bien que les malheureux Indiens, pour échapper à la barbarie des jésuites, fuient dans les montagnes, ou dans leur désespoir se pendent eux-mêmes aux arbres des forêts, avec leurs femmes et leurs petits enfants attachés à leurs pieds.
« Apprenez que ces exécrables disciples d'Ignace de Loyola poussent la barbarie jusqu'à donner la chasse aux fugitifs, ainsi qu'on fait ici aux cerfs et aux sangliers, et qu'ils les font manger par leurs dogues ; ou s'ils leur conservent la vie, c'est pour les contraindre à recueillir du miel et de la cire dans les forêts, où ces pauvres gens sont étouffés par les serpents et dévorés par les tigres ; ou bien c'est pour s'en servir comme plongeurs, au risque de les faire manger par les tuberons ; ou bien encore c'est pour les former en bandes, et pour les envoyer combattre leurs frères dans les savanes.
« Enfin, leur avarice est telle et leur mépris pour l'espèce humaine est si grand, que lorsqu'ils doivent transporter des esclaves d'une île à l'autre, ils encombrent d'Indiens leurs navires, sans s'inquiéter s'ils sont assez grands pour les contenir tous, et s'ils ne seront pas obligés d'en jeter à la mer pour alléger le bâtiment à la plus légère bourrasque. Aussi pour naviguer de l'île de Lucaye jusqu'à l'île de Cuba, n'esl-il plus besoin ni d'aiguille ni de carte marine, et suffit-il de suivre les traces des cadavres
lies Indiens qui flottent sur la mer " Antoine
Arnaud arsruait de tous ces faits, qu'il était urgent pour le royaume de bannir ces infâmes, et concluait ;'i leur condamnation.
Les jésuites ne pouvant se laver de toutes ces imputations, qui étaient appuyées do témoignages incontestables et de preuves accablantes, se tournèrent du côté de Rome, et supplièrent Clément Vlll d'intervenir dans la querelle. Comme Henri l\ avait un très-vif désir d'être relevé des censures ecclésiastiques, il ne fut jvis diflicile à Sa Sainteté d'obtenir du roi que le procès déjà tant de fois entamé et repris fût encore renvoyé jusqu'à plus amples informations, c'est-à-dire à une époque indéterminée. Mais les bons Pères prévoyant que la lutte serait à recommencer dès que le prince aurait été réconcilié avec l'Eglise, voulurent prévenir les effets de son mauvais vouloir, et armèrent contre lui, pour la deuxième fois, le bras d'un assassin.
Un jeune liomme de dLx-neuf ans, qui faisait ses études dans un de leurs collèges, pénétra dans l'intérieur du Louvre et jusqu'à la chambre de Gabriclle d'Estrées, le jour même où Henri IV arrivait de Picardie et recevait les soigneurs de sa cour; et pendant que le roi se baissait pour relever deux ligueurs. Ragni et Monsigni , qui étaient venus lui présenter leurs hommages, il lui donna un coup de couteau qui lui coupa la lèvre supérieure et lui cassa une dent. Henri porta aussitôt la main à sa bouche, et la retirant pleine de sang, s'écria : « Je suis blessé! » Puis regardant autour de lui, et apercevant une femme, appelée Mathurine, qui depuis longtemps suivait la cour en quabté de folle, il ajouta : « Au diable soit la folle ! c'est elle qui m'a frappé. » Cette femme courut immédiatement fermer la porte, indiquant ainsi qu'elle était innocente et que l'on devait chercher le coupable. Le comte de Soissons aperçut alors à ses côtés un jeune homme qui paraissait extrêmement agité ; il le saisit par le bras, et voyant son trouble augmenter, il lui cria : « C'est vous ou moi qui avons fait le coup! » Puis, fouillant dans son pourpoint, il en retira un couteau tout sanglant. Sa ■ Majesté voulait qu'on laissât aller l'assassin à cause de son extrême jeunesse, et dit qujelle lui pardonnait; mais lorsque dans une de ses réponses le coupable eût déclaré qu'il sortaitdu collège desjésuites, le roi revint sur sa première décision, et ordonna qu'on s'assurât de sa personne.
Le grand prévôt s'empara immédiatement du régicide et le fît conduire au Fort-l'Évêque, et ensuite à la Conciergerie où il fut interrogé par le président de Thou et traduit en jugement devant le Parlement. Il déclara se nommer Jean Châtel. être le lils d'un riche marchand drapier, et avoir fait ses études au coUége de Clermont, ainsi nommé parce que les bâtiments avaient été donnés aux jésuites par un de leurs protecteurs, évêque de Clermont; il avoua qu'ayant contracté des habitudes honteuses de sodomie et ne se sentant pas la force de surmonter ses goûts dépravés, et ne voulant pas non plus perdre sa part du ciel, il avait résolu d'expier ses fautes en assassinant le roi ; ce qui, suivant ce qu'il avait entendu dire dans les sermons des Pères du collège, était l'action la plus agréable à Dieu. Il ajouta qu'il
avait consulté son régent, le jésuite Guéret, deux jours avant l'allentat , sur des scrupules de conscience; et que cependant il ne lui avait pas parlé de son projet. On lapplicjua à la torture ordinaire et extraordinaire, qu'il supporta très-courageusement et sans faire d'autre aveu. Sa sentence de mort fut prononcée et exécutée le même jour : on lui plaça dans la main droite le couteau parricide , et c'est ainsi armé iju'elle fut brûlée par le bourreau; il fut ensuite tenaillé, tiré à quatre chevaux, et parut insensible aux douleurs atroces du plus affreux supplice ; enfin ses membres séparés du tronc, furent jetés au feu et ses cendres au vent.
Les jésuites, qui avaient fait de Jacques Clément un saint martyr, inscrivirent également Jean Châtel dans leur martyrologe ; mais ils ne purent en célébrer officiellement le culte, par suite de la surveillance qu'on exerçait dans leurs maisons. Le Parlement ordonna même qu'on procédât à des recherches exactes dans leurs collèges, ce qui produisit de bIbgulières découvertes ; on trouva entre autres choses dans les papiers du Père Guignard des sermons où ce vertueux jésuite désignait Henri IV par le nom de Renard de Bèarn, Elisabeth d'Angleterre par celui de Louve en rut, le roi de Suède par celui de Griffon, et l'électeur de Saxe par celui de Porc ; on trouva dans une armoire secrète différents libelles où les révérends disaient que Henri de Navarre serait trop heureux que l'on voulût bien l'enfermer pour toute sa vie dans les cachots d'un monastère, afin d'y faire pénitence; qu'il méritait mille morts pour ses crimes et pour son hérésie ; que si on ne pouvait l'occireà la guerre, il fallait l'assassiner pendant la paix.
Ces pamphlets décidèrent du sort de la société en France, et mirent fin au procès qui était en instance depuis trente ans ; les jésuites furent chassés du royaume par une sentence du Parlement ainsi conçue : « Nous ordonnons que les prêtres et les écoliers de la société de Jésus , perturbateurs du repos public, ennemis de l'Etat, corrupteurs de la jeunesse, sortent du royaume dans le délai de quinze jours, sous peine d'être traités comme criminels de lèsemajesté. Leurs biens seront saisis et confiscpiès au profit du roi.... » Le Père Guéret, professeur de philosophie, fut en outre appliqué à la torture ordinaire et extraordinaire, puis exilé ; et le Père Guignard fut condamné à être pendu en place de Grève. On rasa la maison de Jean Châtel, et on éleva sur l'emplacement une pyramide à quatre faces, sur laquelle on grava l'arrêt du Parlement et des inscriptions qui vouaient à l'exécration des hommes les jésuites et leurs séides. Cette condamnation, qui s'étendait sur l'ordre entier, fil une grande sensation en Europe et surtout à la cour de Rome. Clément VIII se récria sur ce qu'on en était venu à une telle extrémité; il déclara en plein consistoire que les jésuites avaient bien mérité de l'Église, en armant le bras des assassins contre les rois, et fit l'apologie des Pères qui étaient morts pour la cause du saint-siège.
« Néanmoins, dit l'Estoile, un simple décret du Parlement opéra en un jour ce que ([uatre batailles et dix années de guerres n'eussent pu accomplir. Le calme fut rétabli en France, comme par miracle, et la politique du saint-père changea entièrement. »
CLEMENT VIH
Sa Sainteté se prit à redouter que les Français, qui déjà avaient reconnu le roi Henri IV, sans égard pour les anathèmes et les excommunications de Rome, n'entreprissent de régler l'administration de l'Église gallicane en créant un patriarche chargé de la direction des afl'aires ecclésiastiques; et pour prévenir un coup si funeste à son autorité, elle chercha à. se rapprocher du cardinal de Gondi, et fit dire à ce prélat que si le roi voulait lui adresser une ambassade solennelle, elle se montrerait disposée à écouter ses demandes et à satisfaire aux pieux désirs de Sa Majesté.
Henri, qui songeait déjà à solliciter à Rome son divorce d'avec la reine Marguerite, s'empressa d'envoyer Arnaud d'Ossat et du Perron, avec le titre de plénipotentiaires, pour débattre avec Clément VIII les conditions de sa réconciliation avec l'Église. Mais dans l'intervalle, les Espagnols ayant obtenu quelques avantages contre les troupes françaises, et ayant réussi à prendre Dourlens sur l'amiral Villars, qui fut égorgé de sang-froid par ordre de Contreras, commissaire général des troupes de Philippe II, le saint-père, qui s'était montré si accommodant, redevint exigeant, et ne consentit à relever le roi des censures de l'Église qu'aux conditions suivantes : « 1° Les ambassadeurs prononceront au nom du roi une abjuration solennelle et se soumettront aux cérémonies humiliantes usitées dans l'Église pour ces occasions. — 2° Le roi de France rétablira le catholicisme dans le Béarn, prendra sous sa protection tous les prêtres orthodoxes, et leur donnera des appointements de ses propres deniers, jusqu'à ce qu'il lésait pourvus de bons bénéfices.— 3° Les ecclésiastiques dévoués à la cour de Rome posséderont seuls
les emplois et les dignités de l'Église. — 4» Sa Majesté fera publier et observer les décisions du concile de Trente, quoique ses prédécesseurs les aient déclarées attentatoires aux droits de la nation et destructrices de toute lil)erté. — 5" Le roi observera un jeûne rigoureux pendant neuf mois, récitera soir et matin ses patenôtres, entendra la messe tous les jours, se confessera au moins quatre fois l'an, et recevra la sainte communion: enfin il bâtira un grand nombre de monastères, les dotera richement, et rappellera les jésuites. »
Selon les instructions de Henri IV, les ambassadeurs souscrivirent aux exigences de Clément VIII.
On fit alors les préparatifs pour la cérémonie de l'abjuration, à laquelle le pape voulait donner un appareil extraordinaire. Une estrade spacieuse fut dressée au milieu du parvis de Saint-Pierre; et le 17 septembre de l'année 1595, le pontife sortit du Vatican, escorté par tous ses cardinaux, ses archevêques, ses évêques, ses grands officiers, ses pénitenciers, SOS maîtres de cérémonies, et vint occuper un trône magnifique, couvert de riches tentures de soie et d'or, tout étincelant de pierreries, qui lui avait été élevé sur l'estrade faisant face à la basilique, dont les portes se trouvaient fermées. Du Perron et d'Ossat s'approchèrent du trône, la tète découverte, dans une attitude de suppliants, se prosternèrent sur tous les degrés de l'estrade et baisèrent humblement les pieds du pape; puis, sans se relever, ils abjurèrent d'une voix haute et lamentable le calvinisme au nom de leur maître. Clément leur donna lecture des conditions auxquelles Henri IV devait se soumettre pour obtenir son absolution; après qu'ils
La reine Marguerite, femme de Henri IV
eurent juré sur l'Évangile, en présence de tout le peuple et des ambassadeurs, que le roi se conformerait à toutes les volontés de la cour de Rome, il leur fit signe de se mettre à plat ventre, et s'armant d'une baguette de bedeau, il leur en donna trois coups enl'bonneurde la sainte Trinité; ensuite il craclia sur eux, puis leur mit le pied sur le cou, et le clergé entonna le Miserere.
A la fin de chaque verset, Sa Sainteté frappailrde sa baguette les deux représentants du roi de France, et cela si vigoureusement, que d'Aubigné, qui nous a laissé une description de cette cérémonie, dit que les pauvres ambassadeurs en conservèrent sur les épaules des marques bleues et noires pendant plusieurs semaines. Quant à ce qu'il pense de la conduite de Henri IV dans cette occasion, voici de (jTielle manière il s'exprime : « Ne voyez-vous pas comme l'État se soumet à l'Église ; comme le roi, après s'être montré si brave sur le champ de bataille, se ravale devant les mules du pape ; comme il reçoit gracieusement les gaulades de Sa Sainteté
dans les personnes de ses ambassadeurs, lesquels sont couchés de ventre à bèchenez comme une paire de maquereaux sur le gril, depuis Miserere jusqu'à Vitulos 1 Encore si cet excès de bassesse eût suffi pour réconcilier le prince avec le ciell mais non, il a fallu encore qu'il jouât le même jeu avec monseigneur le légat romain, et c'est tout au plus s'il a obtenu du sale tonsuré la permission de conserver ses chausses pour recevoir la sainte gaulade. "
Cette humiliante cérémonie terminée, du Penon et d'Ossat se relevèrent , et le saint-père prononça à haute voix la formule de l'absolution : a Par l'autorité du Dieu tout-puissant, des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, et par la mienne, qui est au-dessus de toutes les dominations de la terre, j'absous Henri de Bourbon, roi de France ! » Les portes de la basilique s'ouvrirent aussitôt; Clément VIII se retourna vers les deux ambassadeurs, et étendant le bras vers l'église, il ajouta ; h A présent que j'ai ouvert les portes de l'Église à votre maître, faites-le souvenir qu'il doit éviter de m'obli-
CLÉMENT VIII
Alphonse d'Esté, duo de Ferrare, anathématisé par le pape
ger à les lui fermer de nouveau. » Le canon du château Saint-Ange tirades salves, le son des trompettes se joignit au bruit de l'artillerie, et vint apprendre au monde qu'un roi de France avait eu la lâdieté de se coucher dans la poussière aux pieds d'un pape, de lécher ses sandales et d'être sali de sa bave ! Malgré cette dégradante concession de Henri IV, ou peut être rnt'me à cause de la condescendance du roi, Sa Sainteté relarda d'un mois entier la promulgation de la bulle d'absolution, afin de donner au duc de Mayenne et aux Espagnols le temps de remporter quelques victoires sérieuses sur le Béarnais, et pour se dispenser, s'il y avait lieu, de la pujjlier. Pour celui-ci, dit Mézerai, il n'eut pas plutôt reçu la nouvelle de son absolution, (ju'il fit rendre des actions de grâces à Dieu, par tout son royaume,
et commanda au Parlement de lever les défenses d'aller à Rome. Il déclara également qu'il voulait que le concordat signé avec le pape fût religieusement observé; enfin dans toutes ses actions, le roi gascon chercha à témoigner sa reconnaissance au souverain pontife Clément VIII.
Ainsi fut accomplie la plus insigne et la plus lâche des conversions; ainsi devint catholique pour la deuxième fois, un prince débauché, égoïste et periiie, qui avait déjà renié le calvinisme et le catholicisme, et qui se trouvait deux fois relaps. Les flatteurs des rois, les écrivayis stipendiés par le despotisme, ont essayé d'excuser la fourberie de Henri l\, i|u'ils appellent Henri le Grand, en mettant dans sa bouche ce prétendu bon mot : « Paris vaut bien une messe! » Non, lâches adulateurs du pouvoir, non, serviles ado-
ratours du veau d'or, ni Paris, ni la Franco, ni le niondo onlier n'auraient dû ontrainer un lioninn' viTitalilcnionl grand à jouer un rôle d'hypocrisie, à feindre de croire aux superstitions du papisme, à tromper les nations, à mentir à sa conscience! 11 est vrai que ces maximes sont les règles de conduite des prêtres et des rois; mais aux yeux des philosophes, de ceux ([ue vous nomme/, les ennemis du trône et de l'autel, ce sont des maximes réprouvées et exécrables; pour nous, Henri IV a accompli un acte il'insigne lâcheté.
Forcé de renoncer, pour ipielque temps du moins, à soulever de nouveaux troubles en France, Clément VIII se rejeta sur l'Ilalie, et lança une liulle d'excommunication contre César d'Esté, duc de Ferrare, qui, à la mort du duc Alphonse II, son grand-oncle, avait pris le gouvernement du duchéaux acclamations des grands et du ]ieuple, et qui avait le tort Ijien grave de ne pas aimer les jésuites et de vouloir se montrer tolérant. Sa Sainteté donnait pour jirétexte à cette mesure, que rillégitimité de la naissance du père de César devait exclure celui-ci du trôi\e, raison qui dans toutes les époques et même de nos jours mettrait en question l'hérédité d'un grand nombre de rois. Aux allégations de la cour de Rome, le duc opposait la légitimation de don Alphonse, son père, par un mariage subséquent entre Laure son aïeule et le duc Alphonse I" ; de plus, il faisait valoir les bulles d'.\lexandre VI qui l'appelaient à la succession de la couronne de Ferrare. Malgré la justesse de ces observations, la chambre apostolii[ue suivit le cours de cette singulière procédure, et prononça l'auathème avec les accessoires de rigueur, comme privation d'honneurs et de dignités; déclaration de nullité des serments de fidélité prêtés par ses sujets; interdit spirituel sur tous les Etats de la maison d'Esté ; cession de tous ses biens et de ceux de ses fauteurs et adhérenis au premier occupant; esclavage des prisonniers faits ou à faire ; exhortations à l'empereur, aux rois, aux Républiques et aux princes, d'aider l'Eglise à écraser l'anathématisé ; bénédictions apostoliques; rémission de tous les péchés et distribution d'indulgences plénières à ceux qui prendraient les armes, ou ne feraient même que prier pour la bonne réussite des projets du pape; annulation de tous les traités et contrats faits avec César d'Esté ; enfin défense, sous peine d'excommunication, de lui prêter secours, et même de permettre sur des territoires le passage de ses troupes ou de celles des princes ses alliés.
Cette fois, les foudres du Vatican produisirent un merveilleux effet; Clément VIII en vint à son honneur. Ses armées envahirent les États de César, et celui-ci ne voyant aucun moyen d'échapper à son redoutable ennemi, prit le parti de lui céder ce qui allait lui être enlevé de force.
Clément prit alors possession de Ferrare, fit construire une bonne citadelle, oîi il déposa plus de deux millions d'or enlevés aux habitants ; et pour consacrer cette usurpation, il se fit ériger, toujours aux frais de la ville, une statue coulée en bronze; puis il passa à d'autres occupations, et publia différents décrets relatifs à l'administration des deniers apostoliques, afin d'accroîire ses revenus. Il s'occupa également, à l'imitation de son prédécesseur, de corriger les livres saints, et fit paraître une Bible expurgée
de deux mille fautes qu'il déclara seule canonique, fulminant des analiièmes contre ceux de ses successeurs qui oseraient y ajouter de nouvelles corrections. Ensuite, il lança une autre bulle qui portait défense aux Italiens, de quelque état ou de quelque coiulilion ([u'ils fussent, d'habiter les |iays(pii étaient privés de prêtres, ou même ceux dans lesipiels on ne pouvait professer ouvertement le culte catholique. Sa Sainteté leurdéfendit en outre d'épouser des femmes hérétiques, et de se faire soigner dans leurs maladies par des médecins protestants ou calvinistes, et aux médecins callioliipu's de guérir les malades de la communion* réformée, attendu, ajoutait le pape, qu'il valait mieux pour les fidèles gagner la vie éternelle par un sacrifice volontaire, que de conserver la vie temporelle par les secours d'un héréticiuc; et (|ue l'on ne devait pas ])lus s'iu([uiéter d'un prolestant malade que d'un chien galeux.
(À'ile bulle singulière n'était obligatoire qu'à l'égard des protestants et des calvinistes, et non à l'égard des schismatiques grecs ; car le souverain pontife voyant l'inlluence du saint-siége diminuer eu Occident, commençait à toui-uer lesyeux vers l'Orient, et se jiroposait d'opérer la réunion des Grecs et des Latins
Déjà il avait accueilli avec de grandes démonstrations de joie un moine qui se prétendait envoyé par le patriarche de Constantinople pour prêter serment d'obédience au saint-siége; et il l'avait même fait plusieurs fois siéger à sa droite dans les consistoires où il recevait les ambassadeurs de toutes les puissances d'Europe, lorsqu'un jour on vint lui apprendre que le plénipotentiaire grec était un habile fripon, et qu'il avait quitté Rome en enlevant les riches présents destinés au patriarche. En France, les choses n'allaient guère mieux au gré de ses désirs; et malgré l'opposition du légat du saint-père, Henri IV publiait en faveur des calvinistes le fameux édit de Nantes, qui résumait dans sa Teneur tous les traités qu'ils avaient conclus à diverses époques avec Charles IX ou avec Henri III, et leur garantissait le libre exercice du culte l'éformé.
Toute cause de guerre civile se trouvant enlevée, la tranquillité reparut, et le roi put songera employer toutes ses forces contre l'archiduc Albert, lieutenant de Philippe II, et contre le duc de Savoie, allié de l'Espagnol. Il marcha lui-même sur Amiens, que le général ennemi avait surprise, le força à évacuer la place et à se replier sur les villes du nord. D'un autre côté, le maréchal de Lesdiguières se mit à la poursuite des bandes du duc de Savoie, et les battit sur tous les points. Philippe II n'ayant plus alors d'argent dans ses coffres ni de soldats à faire égorger, désira la paix avec la France, et chargea le pape de faire des ouvertures à ce sujet. Sa Sainteté accepta cette mission de médiateur, sous la condition qu'après les arrangements conclus, le roi d'Espagne emploierait toute son influence sur les pi-inces catholiques pour former une ligue formidable contre les Turcs, qui avaient déjà envahi la Hongrie et menaçaient de tomber sur l'Italie. Clément VIII indiqua la ville de Vervins pour le lieu des réunions des plénipotentiaires; le cardinal de Florence, et François Gonzague, évêque de Mantoue, furent chargés par
CLEMENT Vin
Sa SainlC'té de prêsiiler aux oiirt'rences, et de rt'j,'lcik's conditions de la paix conjointement avec les reju-ésentants de l'Espafjne, llicbardot, Taxis et Verleikens, avec les ambassadeurs français Bellièvre et Sillery, nommés par le roi Henri IV, et avec les déléfîués du duc de Savoie.
Un traité extrêmement favorahle à Henri IV l'ut sij,'nc entre les jiarties lielligérantes; et le cruel Philippe II se vit obligé de renoncer pour toujours à ses projets sur la couronne de France. Du reste, Dieu semblait prendre plaisir à humilier ce prince orgueilleux en lui enlevant une à une, vers la fin de sa carrière, toutes les espérances qu'il avait conçues ; ainsi pour les Pays-Bas il se trouva forcé, comme pour la France, de cesser la guerre sans avoir pu assurer le triomphe du papisme. Tous les massacres du duc d'Albe, toutes les boucheries du duc de Parme, toutes les atrocités commises par les gouverneurs des Pays- Bas qui avaient si cruellement ravagé ces niagniliques contrées en son nom et par ses ordres, n'avaient abouti qu'à une révolution terrible. Les Belges s'étaient enfin soulevés contre les oppresseurs, et l'amour de la liberté décuplant leurs forces, ils étaient parvenus à refouler les troupes du tyran hors" de leur territoire, et à former divers États indépendants sous le nom de Provinces-Unies.
Débarrassées de la tyrannie de Philippe, la Belgique, la Flandre et la Hollande avaient promptement réparé leurs désastres, et s'étaient élevées à un tel degré de prospérité, qu'elles purent bientôt revendiquer au.x Portugais et aux Espagnols une part des riches possessions dont ceux-ci s'étaient emparés dans les Indes orientales et occidentales.
Philippe II essaya alors de rallier les Belges à sa cause et de les faire rentrer sous son obéissance, en accordant indistinctement à toutes leurs provinces la liberté de conscience, et en reconnaissant leur indépendance de la couronne d'Espagne ; il céda même son droit de souveraineté à l'archiduc Albert, qui avait épousé sa fille Isabelle ; mais ces concessions tardives ne pouvaient plus satisfaire les réformés. Ses offres furent rejetées, et Maurice de Nassau, stathouder de Hollande, et chef des armées des Pays-Bas, vint lui apprendre, par la victoire éclatante qu'il remporta sur ses troupes près de Turnhout, qu'il est un temps où les peuples, fatigués de l'oppression, n'acceptent plus de concessions et dictent eux-mêmes leurs volontés aux rois.
Enfin, l'infâme Philippe succomba à un accès de goutte, et l'Espagne se trouva délivrée du monstre qui depuis tant d'années couvrait ses provinces d'échafauds et d"auto-da-fé.
On rapporte que dans sa dernière maladie, comme les médecins se consultaient entre eux pour savoir s'il convenait de lui faire une saignée, il leur dit: « Croyez-vous ipi'un roi qui a fait répandre assez de sang pour en former des fleuves , redoute qu'on loi en tire quelques gouttes ?Non, non, faites sans crainte; rendez-moi la santé, pour que je puisse achever ce qui me reste à faire; brûler, exterminer les ennemis de l'Eglise, et anéantir jusqu'au dernier liéréli([ue'? »
Ces souiiaits sacrilèges, formés par Philqipe II sur sou lit de mort, ne se réalisèrent pas; fort heureusement pour les Espagnols, la science fut impuis-
sante pour lui conserver la vie, et il emporta dans la tombe l'exécration des juniples.
Sous ce rè^'ne, les fiu'eurs de l'Iiniuisition furent portées plus loin ([u'elles ne l'avaient jamais été, ni qu'elles ne le furent depuis; et l'on peut affirmer ((ue Philippe II fut pour l'Espagne et pour les Pays- Bas un fléau plus terrible que la peste. Ce fut lui (pii rendit ces ordonnances impies qui encourageaient les délateurs; ce fut lui (jui condamna au supplice du feu les libraires qui vendaient, achetaient ou prêtaient des livres mis à l'index par la sainte Inquisition; ce fut lui qui sollicita de la cour de Rome ces bulles qui enjoignaient aux prêtres d'exiger de leurs pi'nitenls la dénonciation de ceux de leurs parents ou de leurs amis coupables de posséder des livres défendus; crime énorme à ses yeux, et qui suffisait pour faire condamner aux flammes les gens les plus vertueux; ce fut encore lui qui organisa avec son grand inquisiteur Valdès, à Séville et à Valladolid, ces auto-da-fé où trois cents victimes étaient données eu spectacle sur autant de bûciiers, et étaient brûlées vives aux applaudissements de don Carlos, de la princesse Jeanne et des seigneurs de la cour.
Dans ces jours de solennités religieuses qui rappelaient si bien les sacrifices humains des Gaulois en l'honneur de l'horrible dieu Tentâtes, tous les malheureux qui gémissaient dans les cachots de l'Inquisition en étalent tirés morts ou vifs pour être consumés sur des bûchers. Voici comment s'accomplissaient ces barbares cérémonies :
Un mois avant l'époque fixée pour l'exécution, les membres du tribunal inquisiteur, précédés de leurs bannières et au son des trompettes et des timballes, se rendaient en cavalcade du palais du saint-office à la grande place , pour annoncer aux habitants qu'à pareil jour à un mois de là, on brûlerait des hérétiques; puis immédiatement ils s'occupaient des préparatifs nécessaires pour rendre le spectacle aussi solennel que terrible. On dressait sur la grande place une estrade élevée jusqu'à la hauteur du balcon du roi, et formant une espèce d'amphithéâtre de vingt-cinq à trente degrés, destiné aux membres du conseil de la Suprême et aux autres inquisiteurs d'Espagne ; sur le dernier degré se trouvait placé le fauteuil du grand inquisiteur, protégé' par un dais de brocart d'or et dominant le balcon royal ; à l'extrémité gauche de l'estrade était placé un second amphithéâtre pour les condamnés, joignant à un échafaud qui soutenait deux cages de bois dans lesquelles on enfermait les patients pendant la lecture de leur sentence. En face de ces cages se trouvaient deux chaires, une pour le relaleur du jugement, et l'autre pour le prédicateur; un autel était dressé près de l'endroit où se trouvaient les conseillers ; enfin tout autour de la place on construisait des balcons pour les ecclésiastiques, les chefs d'ordres, les ambassadeurs, les grands de la couronne, les juges, les fonctionnaires publics, et des échafauds pour le peujile.
La veille du jour fixé pour la cérémonie, une procession compo.sée de charbonniers, de dominicains et de familiers, partait de la cathédrale à la lueur des torches, se rendait sur la grande p'ace , et venait planter près de l'autel une croix verte entourée d'un crêpe noir. Les dominicains restaient seuls pour la
garde, et passaient la nuit , éclairés par des torches et occupés à psalmodier des hymnes de mort.
A sept heures du matin, le roi, la reine, les princes et toute la cour paraissaient sur les balcons ; quelques instants après, une nouvelle procession sortait du palais do l'Inquisition. Cent charbonniers armés de piques et de mousquets ouvraient la marche; privilège dont jouissait leur corporation en échange de lobligation où ils étaient de l'ournir le bois et le charbon pour brûler leurs parents et leurs frères; venaient ensuite les dominicains précédés d'une croix blanche ; derrière eux suivait le prince de Médina-Géli, l'étendard de l'Inquisition à la main, en exécution d'un privilège concédé à sa famille. Cet étendard était fait d'une étoffe couleur de sang, ayant sur un des côtés les armes d'Espagne brodées en or, et sur l'autre un glaive nu entouré d'une couronne de lauriers ; les grands d'Espagne et les familiers du saint-office escortaient le prince. Derrière eux, les malheureux ((ul étaient condamnés à de légères pénitences marchaient sur deux files, sans distinction d'âge ni Jo sexe, la tète et les pieds nus, revêtus d'un san-benito de toile, avec une grande croix de Saint-André jaune sur la poitrine et une autre sur le dos ; c'étaient les accusés de la première classe ; ceux de la deuxième, qui étaient condamnés au fouet, aux galères ou à l'emprisonnement, se trouvaient séparés de la première catégorie par un intervalle que remplissaient indiflércrament des soldats ou des capucins; la troisième classe était distancée de la deuxième de la même manière, et se composait de ceux qui, ayant confessé leurs prétendus crimes dans les tortures, avaient obtenu la faveur d'être étranglés avant d être consumés par le bûcher; ils étalent revêtus d'un san-benlto sur lequel on avait peint des diables et des flammes, et ils portaient un bonnet de carton haut de trois pieds, appelé coroza, et décoré également de figures infernales. Les obstinés, les relaps et tous ceux qui devaient être brûlés vifs, formaient la dernière classe ; ils étaient vêtus comme les précédents, avec cette différence que les flammes peintes sur leurs sanbenito étaient ascendantes; quelques-uns étaient bâillonnés, et d'ordinaire les inquisiteurs prenaient cette précaution à l'égard des jeunes femmes qu'ils avaient violées, ou des adolescents sur lesquels ils avaient exercé leur horrible luxure; tous les individus de cette catégorie marchaient escortés de deux familiers et de deux moines.
Chaque condamné, à quelque classe qu'il appartînt, tenait à la main un cierge de cire jaune ; ceux qui ne pouvaient pas marcher et qui avaient eu les membres broyés par les brodequins suivaient le cortège sur des chariots. Après les vivants venaient les morts ; car aucun de ceux qui avaient expiré dans les tortures de la question n'évitait l'infamie de l'auio-da-fé; et chaque cadavre se trouvait placé dans un cercueil sur lequel on avait dressé une effigie de carton portant les noms de la victime.
Une immense cavalcade, composée des conseillers de la Suprême, des inquisiteurs et des membres du clergé, fermait la marche ; et le dernier de tous, escorté de ses gardes du corps, venait le grand inquisiteur, vêtu d'une robe violette, et monté sur un
cheval raagnillquement caparaçonné. Lors(jue le cortège était arrivé sur la place, chacun se rendait à l'estrade qui lui était indlipièe; puis un prêtre célébrait l'office divin jusqu'à l'Evangile; ensuite le grand ini[ulslteurdescendailde son fauteuil, et après s'être fait revêtir d'une chape et d'une mitre, il s'approchait du balcon royal pour faire prononcer au souverain le serment par lequel les rois d'Espagne s'oliligealent à persévérer dans la fol caiholi(|ue,à exllr|)er les hérésies, et à protéger de toute leur puissance le saint tribunal de l'Inquisition. Le roi, debout, la tête découverte, prononçait la formule du serment, qui était répétée par toute l'assemblée ; a])rès quoi un dominicain montait dans la chaire, et faisait un discours où il exaltait les services que rendait le saint -office à la religion; enfin le relateur lisait à voix haute les sentences rendues contre les malheureux condamnés. Ceux-ci écoutaient la lecture de leur jugement à genoux dans les cages; puis on les conduisait, attachés et bâillonnés, sur ramphilhéàtre, escortés de familiers, aux places cjui leur étaient réservées.
La messe terminée, le grand inquisiteur ([ulttait de nouveau son siège et prononçait l'absolution de ceux qui étaient réconciliés avec l'Église ; quant aux autres, ils étalent livrés au bras séculier, placés sur des ânes et conduits processlonnellemcnl au Quemadero, où se trouvait autant de bûchers que de victimes. On commençait par brûler les statues de carton et les cadavres ; ensuite on attachait les condamnés aux poteaux élevés au milieu de chaque bûcher ; et la seule grâce qu'on accordait à quelques-uns était de leur demander s'ils voulaient mourir en bons chrétiens; s'ils répondaient affirmativement, le bourreau les étranglait ou les poignardait avant de mettre le feu au bûcher ; les flammes dévoraient les autres victimes, pour la plus grande gloire de l'Infâme religion catholique, apostolique et romaine.
Telles étaieni les formalités de ces barbares exécutions, que les prêtres appellent des actes de fol, tt que les rois d'Espagne ont eu la lâcheté de permettre jusqu'au dix-neuvième siècle. Ces horribles autoda-fé n'étaient pas les seuls passe-temps du féroce riiilippe II; Sa Majesté aimait surtout à visiter les prisons du saint-office pour jouir des souffrances des malheureux qu'elle y avait fait ensevelir vivants.
Souvent le cruel monarque descendait à la lueur des torches dans les fosses où gisaient des infortunés qui n'avalent pour lits que des lambeaux de nattes pourries, où il leur restait à peine autant de place ([u'on en accorde aux morts dans un cercueil, où ils n'avalent pour tous meubles qu'un cuvier de terre destiné à leurs besoins naturels, et qui n'était vidé que tons les mois, afin qu'ils s'éteignissent- d'eux-mêmes dans une atmosphère méphitique et morbide. Aussi ceux ([ui résistaient à ces souffrances- étaient-ils si défigurés qu'ils ressemblaient à des cadavres ambulants plutôt qu'à des êtres vivants ; et comme si ce n'eût pas été un assez grand supplice que de placer des créatures humaines dans ces sépulcres horribles, où ils étaient entassés jusqu'à six à la fols, on punissait ceux qui osaient se plaindre en leur mettant pendant plusieurs semaines un bâillon cadenassé, ou en les flagellant avec des lanières le long des couloirs de ronde. Ce dernier châtiment était Infligé à toutes les
CLEMENT VIII
Ifl
Le roi d'Espagne, la reine et toute la cour, gens d'église, hommes d'cpée, nobles, courtisanes, assistaient aux supplice s des hérétiques
personnes sans distinction de sexe; les jeunes fdles, les religieuses et les dames de la première noblesse étaient impitoyalilcmcnt dépouillées de leurs vêtements par les dominicains, qui étaient les geôliers des prisons du saint-oflice, et frappées jusqu'au sang avec des lanières plombées. Ces moines reciierchaient même par lubricité les occasions d'exercer sur elles ces flagellations, et il suffisait qu'ils entendissent seulement échanger une parole dans les cachots, pour condamner toutes celles qui occupaient
une chambrée à être fouettées. On prétend que Piiilippe II aimait à ce point ces exécutions, qu'il se déguisait en dominicain pour remplir l'oflice de bourreau. Cependant la question de l'eau, le sup]ilice du brodequin, et la torture du chevalet, avaient encore plus de charmes pour lui et chatouillaient plus délicieusement soft âme féroce. Quand un prisonnier de haute distinction devait subir l'une de ces redoutables épreuves, le roi s'empressait de se rendre à la chambre des tourments : c'était une grotte profonde,
ni8T0IUE DEti TAPES
où l'on descendait par uu escalier en spirale qui se prolouijeait sous des voûtes; le silence terrible i|ui réi;nait dans cet endroit, l'appareil épouvantalile des instruments de supplice, l'aiblenient éclairés par la lumière vacillante de deux pâles flambeaux, rempliseait l'àme du patient d'une terreur mortelle. Dès que Sa Majesté avait pris place sur uu trône à côté des inquisiteurs, les i[uestionnaires a])paraissaienl vêtus d'une longue robe de treillis, la tète couverte d'un capuchon de même étolïe, percé aux endroits des yeux, du nez et de la bouche ; ils saisissaient la victime et la dépouillaient nue jusqu'à la chemise, puis les inquisiteurs procédaient à l'interrogatoire, et joignant l'hypocrisie à la cruauté, ils exhoitaient l'accusé à coulesser ses prétendus crimes d'iu'rcsie, de magie ou de sorcellerie, alin de ne pas forcer le saint tribunal à user de moyens violents.
Si le patient persistait à soutenir son innocence, ils ordonnaient aux dominicains de commencer la torture, et protestaient qu'en cas de lésions, de fractures de membres ou de mort, l'accusé en devait être responsable devant Dieu, attendu que c'était lui seul qui, par son obstination à cacher la vérité, mettait ses juges dans la nécessité de lui donner la question. Puis les tourmenleurs procédaient à la question ordinaire : ils attachaient le patient par les mains et derrière le dos avec l'extrémité d'une corde enroulée sur une poulie lixée au centre de la voûte, et l'élevant à une hauteur de plus de trente pieds du sol, ils lui donnaient' le branle, et lâchaient tout à coup la corde ahn que le malheureux tombât de tout le poids de son corps jusqu'à un demi-pied de la terre. Cette épreuve, qu'on appelait l'estrapade, disloquait toutes les jointures et faisait entrer dans les chairs jusqu'aux os les cordes qui serraient les poignets; cependant ce n'était que la question ordinaire. Pour la question extraordinaire, on attachait aux pieds du supplicié deux poids de cinquante livres, et l'on recommençait jusqu'à trois fois celle douloureuse ascension. Il arrivait souvent que dans une de ces effroyables secousses le ventre éclatait et laissait sortir les entrailles du torturé; mais les moines ne suspendaient pas le supplice pour si peu de chose, ils se contentaient de faire rentrer dans le ventre les entrailles de la victime et de la rappeler de son évanouissement par des apphcations de fer brûlant sur les organes de la virilité, si c'était un homme, ou sur les mamelles et sur la vulve, si c'était une femme. Honte et exécration sur ces misérables séides du pape !
Ensuite les bourreaux passaient à un autre genre de supplice : ils étendaient le patient sur une espèce de chevalet de bois en forme de gouttière, sans autre fond qu'un bâton sur lequel le corps était ap- •puyé dans toute sa longueur, s'inclinant en airière et se courbant ))ar l'efl'et d'un mécanisme; il résultait de cette situation que la respiration devenait haletante et que le torturé éprouvait des angoisses terribles. Pour augmenter encore les souffrances, on lui attachait les bras et les jambes à des cordes fixées à des tours que les bourreaux faisaient jouer de manière à donner des secousses violentes aux membres, à déboîter les os et à tendre le corps en forme d'arc, la tête moins élevée que les jambes. Dans cette position on donnait la question de l'eau, qui conùstait à
introduire dans la bouche de la victime un linge trèslin et tiès-délié (jui recouvrait les narines, et dont une extrémité communiquait à uu entonnoir rera]di d'eau. De cette manière l'eau liltrait dans la bouche et dans le nez avec tant de lenteur, qu'il ne fallait pas moins de plusieurs heures pour que le torturé en avalât un litre, quoique la déglutition s'en opérât sans interruption. Les intpiisiteurs ne faisaient cesser ce tourment allreux cpi'au moment où une hémorragie annonçait la rupture de quelques vaisseaux.
Si celte terrible épreuve n'avait pu contraindre le ]i.ilient à se reconnaître coupable, on passait au supplice du feu : l'accusé était lié sur un lit de fer, le corps, les bras et les jambes fixés par des cercles, de manière qu'il ne pût faire, aucun mouvement; ensuite les tourmcnteurs lui irottaieut les pieds avec de l'huile, du lard et d'autres matières combustibles, et plaçaient sous lui plusieurs brasiers dont ils augmentaient graduellement l'intensité, jusqu'à ce que la chair fût tellement crevassée que les os parussent de toutes ]):uts; après quoi ils se servaient de pinces, de grilïes et d'ongles de fer pour déchirer le patient, jusiju'à ce que le médecin de l Inquisition eût déclaré que la mort était imminente.
Presque toujours les maliieureux n'attendaient pas qu'on leur fit subir toutes ces tortures, et dès la première épreuve ils s'avouaient coupables des crimes dont il plaisait aux inquisiteurs de les accuser. Mais lorsqu'il se rencontrait des hommes doués d'une constitution physique assez robuste pour résister à ces épreuves épouvantables sans se reconnaître auteurs de crimes imaginaires, comme de sorcellerie, de magie ou d'hérésie, la férocité des prêtres inquisiteurs s'acharnait contre eux. On les conduisait dans une seconde chambre des tourments, où se trouvait une statue de la Vierge, qui n'était autre qu'un automate hérissé de pointes d'acier dissimulées par des vêtements de femme. Il était enjuint au patient d'embrasser la mère du Sauveur, et dès qu'il s'était mis en devoir d'e.xécuter cet ordre, la terrible statue, au moyen d'un ressort caché, étendait les bras, saisissait la victime et la pressait lentement sur son sein en faisant entrer dans ses chairs et par degrés les mille dards de ses bras et de sa poitrine. Ceux qui perdaient connaissance dans ces cruels embrassemer.ts étaient dépouillés de leurs vêtements et plongés dans une cuve d'eau glacée, afin que la sensation du froid les ranimât et permît de les soumettre à de nouvelles tortures. Les tourmcnteurs fixaient le torturé à l'aide de cercles de métal sur un siège d'airain, lui liaient les bras et les jambes sur un billot, et lui enfonçaient par des secousses mesurées des chevilles de fer sous les ongles des pieds et des mains; puis ils lui écrasaient une à une sous le choc d'un lourd marteau toutes les phalanges de chaque doigt. Il est vrai que les bons Pères avaient soin de répéter charitablement avant de frappei', « qu'en cas de lésions graves, de la perte des membres, ou même de la mort, ils ne pourraient pas être accusés de cruauté, que le patient seul était responsable devant Jésus-Clirist du sang (ju'ils allaient répandre, et qu'il rendrait un compte terrible au Dieu de miséricorde de ce qu'il les avait forcés par son obstination à user envers lui de ces rigoureux sup-
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plices. » Si la victime persistait dans son refus de faire des aveux, les incjuisiteurs avaient enlin recours aux t^rands moyens; ils faisaient clouer aux pieds des condamnés des sandales de fer ardent, que les tourment eurs rivaient comme on fait des fers de chevaux ; ensuite le grand inquisiteur ordonnait qu'on les fit marclier.
D'autres fois on se contentait de l'épreuve des bottes, qui consistait à mettre les jambes du patient dans des sacs de cuir remplis de suif bouillant; et s'il arrivait que les accusés refusassent encore de faire l'aveu de leur culpabilité, malgré les ellVoyables douleurs de ce supplice, les inquisiteurs ordonnaient qu'on leur arrachât les bottes; ce qui était exécuté par les féroces dominicains avec un raffinement de cruauté: et presque toujours la peau et une partie des chairs demeuraient attachées à ces instruments de torture. Puis on appliquait sur les jamiies du patient des guêtres de parchemin imbibées de vinaigre, et les lourmenteurs avançaient des réchauds enflammés qui, faisant rétrécir le parchemin, occasionnaient un redoublement de soutïrances insupportables; enfin ou terminait les épreuves extraordinaires par les brodequins.
Ce supplice consistait à placer les jambes de la victime entre quatre planches, deux s'appliquaut à la face interne des jambes et les deux autres sur les côtés extérieurs, le tout lié fortement avec des cordes sèches (|u"on raouillail pour les faire resserrer davantage ; après quoi on introduisait entre les deux planches intérieures des coins de fer qu'on enfonçait avec violence et qui imprimaient aux cordes une tension telle que les os en étaient brisés. La question ordinaire était de quatre coins , la question extraordinaire de huit : et pour se faire une idée des souffrances effroyables que supportaient les accusés , il suffira de dire qu'au huitième coin, les planches, qui étaient séparées au commencement du supplice par les membres du patient, se trouvaient réunies, et avaient si affreusement broyé les jambes, que le sang, les chairs et jusqu'à la moelle des os s'écoulaient à travers les jointures de cet infernal brodequin. Rarement les accusés supportaient jusqu'à la fin cet affreux supplice sans avouer tout ce qu'il plaisait aux moines de leur faire reconnaître.
Quelquefois les inquisiteurs variaient les tortures, et remplaçaient le supplice des brodequins par celui de l'amputation des doigts. Les dociles exécuteurs de ces atroces vengeances s'armaient alors de couteaux aigus et tianchants, saisissaient la victime et lui coupaient les premières phalanges des doigts de chaque main, puis successivement les secondes phalanges et enfin les troisièmes; et comme il se manifestait une hémorragie qui pouvait causer la mort du patient et l'arracher à ses bourreaux, ils lui appliquaient des plaques de métal incandescent sur les tronçons sanglants, remède plus terrible que la mutilation ellemême etqui arrêtait subitement l'hémorragie. Ensuite on renversait l'infortuné sur une table de fer , et on lui déchirait les cuisses et les bras avec des râteaux et des griifes; ce qui était exécuté avec une habileté cruelle et de manière cpi'en arrachant des lambeaux de chair on ne produisit aucune lésion capable d'amener une mort instantanée.
Pour les femmes, les tortures étaient quelque peu différentes. .Vssez ordinairement on se contentait de leur donner l'estrapade ou la question de l'eau; mais lorsque les inquisiteurs avaient à punir des sorcières ou de pauvres jeunes filles accusées de magie, ils se montraient plus sévères; ils tenaillaient ces infortunées avec des pinces ardentes aux mamelles et à la vulve ; et par un raffinement de férocité cynique , ils leur introduisaient dans l'utérus une sonde creuse de métal s'ouvrant par un ressort et recouverte d'une vessie détendue qu'ils rem))lissaient d'air, de manière à donner au ventre de ces victimes un gonffement hideux ; puis ils leur faisaient couler dans les entrailles, par cet alïreux conduit, du plomb fondu et de l'huile bouillante.
Tels étaient les spectacles dont aimait à se repaître l'exécrable PhiHppe II, roi de Castille et d'Aragon, roi de Naples et des Pays-Bas, et souverain d'immenses Etats dans les deux Améri([ues ! Ce monstre non-seulement établit ces infâmes tribunaux du saintoffice sur tous les royaumes soumis à sa domination, mais il créa encore une Inquisition des flottes, chargée de poursuivre en pleine mer les hérétiques ; une autre Inipiisition ambulante, qui suivait les armées avec un cortège de familiers, ef enfin une Inquisition des douanes pour empêcher l'introduction des livres hérétiques. Les dominicains qui composaient cette dernière classe d'inquisiteurs faisaient subir au commerce toutes sortes d'avanies; et au mépris du droit des gens et des traités existants entre l'Espagne et les autres puissances , ils confisquaient les riches cargaisons, et condamnaient au feu les négociants anglais , français et génois dont la fortune excitait leur convoitise. Ces misérables ne s'en prenaient pas seulement aux citoyens riches, ils s'atta([uaient aux moines instruits, aux prêtres tolérants, et même aux évêques, aux archevêques , et jusqu'aux généraux de jésuites qui voulaient apporter quelque modification à leurs statuts.
On compte que dans une jjcriode de quarante années , c'est-à-dire pendant tout le cours du règne de Philippe II, l'Inquisition fit brûler, torturer ou décapiter plus de vingt-cinq mille personnes, soit Juifs, soit Maures , soit Espagnols , indépendamment de ceux qui furent condamnés à la prison , à la confiscation ou au bannissement, et dont le nombre était quatre fois plus considérable, et cela dans la péninsule; car si l'on ajoutait à ces chiffres les condamnations rendues dans les autres pays soumis à la couronne d'Espagne, tels que la Sicile, la Sardaigne , la Flandre, l'Amérique, les Indes, le royaume de Naples, etc., etc., on serait effrayé de la quantité de victimes ([ne le saint-office a fait mourir pour rendre les hommes meilleurs catholiques.
Le cruel Philippe II se faisait gloire de son fanatisme religieux , et il avait l'habitude de dire qu'il préférerait voir le dernier Espagnol torturé par le dernier bourreau, et régner sui»un immense désert, plutôt que de souffrir un seul hérétique dans ses États. Il portait si loin la haine pour tous ceux qui suivaient les doctrines de Luther et de Calvin, ([u'un jour d'auto-da-fé un gentilhomme protestant, appelé Sessa, lui ayant crié en passant devant son trône ; « 0 prince ! pouvez-vous donc prendre plaisir à voi
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Hli^TOIRE DES PAPES
les tourments do vos sujols ! Sauvez-nous de cotte mort cruelle que nous n";ivons pas luérilée! >< il ré- ]>lii)ua : «Non, maudits, allez au feu élernol, et sachez que je porterais moi-nièaie. le bois pour hrùlor uion lîls s'il était accusé d'hérésie ! » Plus tard , il réalisa cette menace, et laissa condamner son lîls par les inquisiteurs ; il lit plus, il refusa même de lui dire un dernier adieu. Précèdeinmiiit ce monstre n'avait pas craint d'exprimer l'inlcution sacrilège d'exhumer le cadavre de Charles-Quint , son père , pour lui faire son procès comme hérétique et pour le brûler dans un auto-da-fé. Enfin Dieu fit justice du tyran et en délivra la malheureuse Espagne.
Cette mort débarrassa également Henri IV d'un adversaire redoutable , et lui permit de donner tous ses soins au gouvernement intérieur de sonroyaiune; il commença par marier sa sœur, qui était restée huguenote, au duc de Bar, de la maison de Lorraine , qui était un zélé catholique; et quand le mariage eut été consommé, il écrivit à Clément VIII pour le prier de lui donner son approbation.
Sa Sainteté, blessée de ce qu'elle regardait comme un manque de procédés, déclara que le duc de Bar avait encouru l'excommunication pouravoir contracté une alliance avec und hérétique, et fulmina contre lui une sentence d'anatlièrae. Quelque représentation que put faire Henri IV à ce sujet, la cour de Rome se montra inflexible et déclara qu'elle ne lèverait pas les censures avant que la princesse se fût convertie. Et comme celte pauvre femme ne voulut pas abandonner ses croyances religieuses, elle se vit exposée, de la part de son dévot mari, à tant de mauvais traitements, qu'elle en mourut de désespoir. Henri IV ne s'inquiéta nullement des douleurs de son infortunée sœur; et tout entier à sa nouvelle passion pour Gabrielle d'EsIrées, duchesse de Beaufoit, il parut n'être occupé que d'une chose, de poursuivre son divorce avec la reine Marguerite. Si l'on en croit Péréfixe, le roi voulait épouser sa maîtresse, afin de légitimer ses bâtards ; mais il se gardait bien d'exprimer ouvertement sa pensée; au contraire, il faisait solennellement demander en mariage Marie de Médicis, nièce de Ferdinand, grand- duc de Toscane, l:i protégée du pontife, afin que la cour de Rome n'apportât aucun obstacle à ses projets de divorce.
Quelque habile que fût cette manœuvre, Clément VIII n'en devint point la dupe; il pénétra les secrètes intentions du roi, et résolut d'en rendre l'exécution impossible. Cependant il ne ht rien paraître de ses soupçons; il reçut à merveille le cardinal d'Ossat, ambassadeur du prince, pour l'aflaire du divorce, et demanda un premier délai de quelques jours pour conférer avec les membres du sacré collège sur la requête qu'il lui présentait ; puis un second délai peur en discuter les conditions ; enfin il fit traîner les choses tellement en longueur, que le plénipotentiaire français, fatigué d'attendre et soupçonnant quelque infernale machination, lui déclara nettement que s'd ne se hâtait, Sa Majesté le roi de France passerait outre, se séparerait de la cour de Rome, et épouserait la duchesse de Beaufort.
A cette déclaration. Sa Sainteté joua le plus grand étonnement, et répliqua au cardinal que si telles étaient les intentions de Henri IV, il remettait à Dieu
seul la conduite de cette alYairc; puis il ordonna des prières et des jeûnes publics dans la ville sainte, pour obtenir du ciel le salut de la France; lui même resta deux jours enfermé dans sa chapelle du Vatican. Le troisième jour au malin, après l'ouverture de dépêches qui lui venaient do Paris, le pontife se décida à paraître en public, et ordonna un service solennel à la basilique de Saint-Pierre. On remar(]ua qu'il resta près d'une heure debout, les bras cioisés sur la poitrine, les yeux fermés comme s'il eût été ravi en extase ; après quoi il parut s'éveiller et cria à haute voix : « Mes frères, le Christ vient de pourvoir au salut du royaume de France. » Le soir même, le cardinal d'Ossat recevait ur courrier qui lui annonçait la mort de la belle Gabrielle d'Estréc?. Maintenant, si l'on cherche k savoir comment Sa Sainteté avait prédit si juste, nous dirons que par un singulier hasard, il se trouva que l'intervalle qui séparait l'arrivée du courrier du pape à Rome de celle du courrier de l'ambassadeur, coïncidait heure pour heure avec l'intervalle qui avait dû s'écouler, au rapport des médecins, entre le moment où la maîtresse du roi avait pris le poison et celui de sa mort. Ce qu'il y eut encore d'assez bizarre , c'est qu'à partir de ce jour, Clément VIII ne fit plus d'objection pour le divorce du roi, et qu'il se montra aussi facile que précédemment il avait été méticuleux. Sa Sainteté chargea à celle occasion de ses pleins pouvoirs le cardinal de Joyeuse, Horace de Monte, Napolitain, archevêque d'Arles, et le nonce Gaspard ûe Modène; ces ecclésiastiques déclarèrent le mariage de Henri IV nul, et lui permirent, ainsi qu'à Marguerite, de se remarier. Le roi partit immédiatement pour Lyon et épousa Marie de Médicis.
Cette année, qui se trouvait être la dernière du siècle, et par conséquent celle du jubilé universel, fut très- fructueuse pour Sa Sainteté. Ses trésors se remplirent de l'argent des imbéciles pèlerins qui venaient acheter des indulgences. Le nombre des dévots fanatiques et des curieux qui affluèrent à Rome fut si considérable, que dans le seul hôpital de la Trinité, qui avait été transformé en une immense hôtellerie tenue pour le comple du pape, on reçut successivement jusqu'à cinq cent mille voyageurs, indépendamment de tous ceux qui s'étaient logés dans les autres hôpitaux, d'où l'on avait chassé les malades, dans les monastères d'hommes ou de femmes et dans les maisons des particuliers ; enfin on estime qu'il y eut plus de trois millions de visiteurs dans le cours de l'année. Toutes les caves du Vatican furent remplies de tonnes d'or ou d'argent, et Clément VIII fut même obligé de s'adresser au général des jésuites pour qu'il mît à sa disposition les caves de son collège, afin d'y déposer les présents des pèlerins. Acquaviva, qui élait alors le chef de la société, s'empressa de mettre à la disposition du pontife nonseulement les bâtiments, mais encore les membres les plus distingués de l'ordre pour le seconder dans son trafic d'indulgences et d'absolutions, espérant que son zèle lui concilierait l'amitié de Clément et le ])rédisposerait favorablement pour la compagnie de Jésus, lorsqu'il aurait à décider sur la querelle qui venait de s'élever entre les jésuites d'Espagne et les dominicains, à propos de doctrines spirituelles snr
CLÉMENT VIII
la grâce qui avaient été formulées par plusieurs d'entre eux, surtout i)ar le Père Molina , et que les disciples de saint Dominique prétendaient entachées de l'hérésie de Pelage.
Après le jubil', Sa Sainteté intervint en effet dans les disputes, mais sans se prononcer pour aucun des deux partis, et se contenta de nommer des arbitres (|ui devaient mettre un terme à ces querelles scandaleuses. Les commissaires se formèrent en congrégations qu'ils appelèrent « de auxiliis, » traitèrent les questions en litige avec un soin extrême, de vive voix el par écrit ; et quelque désir qu'ils eussent de montrer de la déférence pour le saint-père, ils déclarèrent qu'ils étaient forcés de condamner les opinions de Molina comme fausses, erronées, insoutenables et improbables.
Les jésuites voyant que la protection même du pape ne pouvait les faire triompher de leurs ennemis, imaginèrent pour gagner du temps de demander que les propositions controversées fussent de nouveau traitées dans des conférences ; ce qui leur fut accordé. Les généraux des deux ordres se rendirent à ces conférences avec des théologiens, et les discussions recommencèrent sous la présidence du cardinal Mandruce, chargé par Clément A'III de prononcer le jugement en dernier ressort. Cette fois encore les jésuites furent battus sur tous les points; Mandruce, qui d'abord avait paru protéger les doctrines de Molina, finit par se ranger dans le parti de ses adversaires : tout faisait donc prévoir une condamnation pour les jésuites, lorsque la veille même du jour fixé pour le prononcé de l'arrêt, le cardinal mourut empoisonné. Les bons Pères en prirent occasion de réclamer un nouveau délai pour se préparer à d'autres conférences; mais Clément, qui craignait de voir cliaquejourla querelle s'ens'enimer davantage et pousser les uns ou les autres dans des révélations funestes à la papauté, se décida à prendre un parti, et nomma des commissaires qui examinèrent les livres de Molina eu sa présence. Les conclusions de ceuxci lurent semblables à celles des premiers juges, c'està-dire défavorables à la société. Alors les jésuites d'Espagne, qui redoutaient plus que toute chose au monde d'être battus dans une question aussi importante, entreprirent de forcer même la volonté du pape en mettant en jeu sa propre autorité. Ils ameutèrent tous les collèges de leur ordre contre Clément ^ III, exprimèrent des doutes sur la légitimité de son intronisation, et soutinrent dans leurs thèses c[u'on n'était point tenu de s'en rapporter à la décision d'un pape en matière de foi.
Cette conduite audacieuse irrita le saint-père, et sans aucun doute il se fût déterminé à dissoudre la société s'il n'eût été arrêté par la puissante intervention de Philippe III, qui désirait le maintien d'un ordre qui l'aidait à plonger ses peuples dans l'ignorance et dans l'abrulissement.
Du reste, les services que les jésuites d'Angleterre rendaient au pape, et les efforts que faisaient ceux de France pour ramener ces deux pays à son obédience, plaidèrent en faveur de l'ordre ; et il est juste de convenir qu'ils employaient les uns et les autres, pour la réussite de leurs projets, une jicrsévérance et une activité dignes d'une meilleure cause. Les jésuites
d'Angleterre, bannis de ce royaume par différents décrets, n'avaient pas craint d'y rentrer après la mort d'Elisabeth pour renouer de nouvelles intrigues; les jésuites de France, chassés des provinces par les arrêts des parlements, par des déclarations et lettres patentes du roi adressées aux tribunaux souverains, avaient su se maintenir dans la juridiction des parlements de Bordeaux et de Toulouse, et intéresser en leur faveur nombre de seigneurs influents à la cour, et particulièrement la reine Marie de Médicis. Di\jà, à l'occasion du mariage du roi, ils lui avaient député les Pères Lorenzo-Maggio et Gentil pour réclamer l'exécution de la promesse qu'il avait faite lors de son absolution de les rappeler. Mais sur le refus de Henri IV d'obtempérer à leur demande, ils se déclarèrent ses ennemis, répandirent des libelles dans Paris contre l'autorité du roi et du Parlement, entre autres la plainte apologétique publiée à Bordeaux par le Père Richomme, et pour laquelle un libraire nommé Chevalier (ut décrété de prise de corps. Dès ce moment, la société des jésuites se déclara en guerre ouverte avec le roi; leur collège de Dôie, situé sur la frontière, devint le lieu de réunion de tous les mécontents et le centre des opérations dirigées contre Henri ; bientôt même ils organisèrent une conspiration dans laquelle, comme toujours, ils prirent la part la plus active, avec de telles précautions qu'il fut impossible de prouver leur participation quand le complot fut découvert. Ils suscitèrent également des troubles à Lyon, prêchèrent ouvertement le régicide et inspirèrent à Henri IV une si grande frayeur, qu'il se décida à faire la paix avec eux.
Préalablement il chercha à ramener à son sentiment les grands dignitaires dont il connaissait l'extrême répugnance pour une semblable mesure, et ayant réuni ses principaux officiers, il leur teint le discours suivant : « Il nous faut, messeigneurs, par nécessité rappeler purement et simplement les jésuites dans notre royaume, les décharger des sentences d'infamies et d'opprobres qu'ils ont justement encourues, ou bien les poursuivre avec une rigueur inexorable, afin qu'ils n'approchent jamais ni de nous, ni de nos Etats. Ce dernier parti les jettera dans la plus dangereuse irritation ; et l/'S attentats contre notre personne vont se multiplier de telle sorte que nous serons forcé d'être sans cesse sur nos gardes ; de porter des cuirasses jusque dans nos appartements ; de ne prendre aucune nourriture sans l'avoir fait visiter par nos médecins; de trembler même à l'approche de nos meilleurs sujets, car ces gens-là ont des intelligences et des correspondances partout, et une grande habileté à tourner les esprits commr il leur plaît; enfin notre vie deviendra tellement miisérable,par la frayeur que nous inspirent les jésuites, 'qu'il vaudrait mieux pour nous être déjà mort..,. » Par condescendance pour les appréhensions de Henri, les seigneurs auxquels Sa Majesté s'adressait, entre autres Sully, son ministre, ne voulurent pas combattre son raisonnement, et déclarèrent qu'ils s'en rapportaient à s"a sagesse. Henri IV, sans plus tarder, expédia le jour même des lettres patentes pour le rétablissement de la société de Jésus en France. Mais le Parlement fut moins docile que la cour, et refusa de les entériner avant que les Pères eussent changé
leur nom tle jt'-suites , qui était en exécralion « tous les corps lie l'Etat, et eussi'iil luoditio leuis statuts. Les nicmlnes du Paileiueul ileinamlaieiU (|uo k com- |iagtue ne i-eslàt pas sous l'autorité il' un ijonéral •.•tnnger, et (ju'elle so choisit uu supérieur résiliant dans le i-oyauine: ils demandaient eu outre qu'ello r«it soumise à la juridiiiion ordinaire, qu'elle supprimât dans ses vœux rent;ai;enieul d'une oinissauce partiiulière au pape, qu'elle n'autorisât l'admission dans ses rangs (|ue des sujets naturels du roi, qu'elle fût astreinte à suivre les règlements universitaires, et qu'elle renonçât à hériter des biens de ses meralresau préjudice des l'aïuilles. Les disciples do Ijovola relusèrcnl d'adhérer à ces conditions; et un ordre du roi enjoignit aux magistrats d'enregistrer pirement et simplement les lettres patentes qui autorisaient les jésuites à rentrer en France.
V>t»elques années plus tard, Henri IV reçut la juste récompense de cet acte de despotisme; et l'attentat de llavaillac vint apprendre aux nations comment les jésuites savaient payer un bienl'ail. 11 est \Tai qu'ils ne devaient pas une grande reconnaissance au prince d'une concession qu'ils n'ignoraient point lui avoir été arrachée par la frayeur. Ils feignirent néanmoins d'attribuer ses nouvelles dispositions à de tout autres sentiments, et ils le remercièrent du bienveillant appui qu'il prêtait à leur ordre. Bien plus, le Père Cotton. qui devint son confesseur, et plusieurs de ses compagnons demandèrent à l'embrasser eu signe de réconciliation sincère, d'oubli du passé et de confiance pour l'avenir.
Dès qu'ils se virent tout-puissants en France, les jésuites oublièrent les promesses qu'ils avaient faites à Clément VIII de travailler à lui soumettre le royaume, et s'occupèrent de leurs anciennes querelles avec les dominicains sur la grâce et sur le libre arbitre: ils signifièrent même à Sa Sainteté qu'elle eût à se prononcer pour eux et à canoniser Ignace de Loyola, leur fondateur, si elle voulait qu'ils restassent 80US son obédience. Au lieu d'obéir à leur injonction, le pontife se déclara définitivement pour les dominicains, et accorda les honneurs de l'apothéose à Charles Borromée, le neveu de Pie V, un des anciens chefs de leur ordre, et l'un des plus fougueux inquisiteurs qui eût existé.
Les jésuites ne voulurent pas laisser cet alVront impuni, et s'en prirent au cardinal Aldobrandiuo, le conseiller du pape. Un d'eux résolut de l'empoison-
ner, et essaya plusieurs fois de s'introduire tlans les cuisines. Son insistance à so présenter cluupie jour ]iour être admis dans le palais éveilla les soupçons, et on aposta des soldats pour l'arrêter. Suivant son habitude, le jésuite vint offrir ses services aux doiwestiqucs du cardinal Aldobrandino, pour les aider dans leurs travaux; et comme il allait entrer, deux sbires l'arrêtèrent. Celui-ci, qui était grand et vigoureux, les frappa avec violence, les renversa à terre; et avant qu'on eût le temps de leur porter secours, il prit la fuite et se jeta dans la demeure du cardinal Odourdo Farnèse, zélé protecteur des tlisiiples d'Ignace de Loyola. Le préfet de Rome se rendit immédiatement avec des soldats à la demeure des Farnèse |>oui- réclamer le fugitif; mais au lieu d'obéir, le cardinal et ses gens parurent en armes aux fenêtres, firent feu sur le préfet et l'obligèrent à rebrousser chemin. La résista«ce dura plusieurs jours ; enfin comme Sa Sainteté se préparait à faire venir des troupes du dehors pour maintenir son autorité, Farnèse sortit avec les siens par les derrières de son (lalais, gagna la campagne, et se retira dans le superbe château que son oncle avait fait élever à trente-six milles de Rome.
Clément VIII, exaspéré del'audaie des j. s ites et de Farnèse, menaça les premiers de dissoudre leur ordre, et déiiècha le gouverneur de la ville poui' signifier au cardinal qu'il eût à donner sa di'raission du gouvernement du patrimoine de ses ancêtres, dont il venait de se rendre indigne. Farnèse refusa d'obéir, et se prépara à soutenir un siège dans son château contre les troupes papales. Fort heureusement pour lui, son frère intervint dans la ([uerelle, el courut en toute diligence se jeter aux pieds de Sa Sainteté pour obtenir la grâce du cardinal. Le souverain pontife parut céder aux prières du duc, et accorda à Farnèse la permission de rentrer dans Rome ; mais à peine franchissait-il les portes, qu'il fut arrêté el conduit au château Saint-Ange. A leur tour, les jésuites vinrent en aide à celui qui les avait proti'gi's, el le 5 mars 1605, Clément VIII mourut empoisonné.
Ce pontife termine dignemcLt la série des papes du seizième siècle, qui défendirent pied à pied le terrain de leur omnipotence spirituelle et tenqjorelle ; et à force de ruses, de fourberies, de crimes et d'attentats, firent triompher la tiare au milieu des révulutions politiques el religieuses qui bouleversaient toutes les nations et menaçaient d'engloutir pour toujours le vaisseau de saint Pierre I
Maximilien I", empereur d'Allemagne. — Massacres des habitants de la Flandre. — Bizarreries de l'empereur. — Mort do Maximilien I". — Cliarles-Ouint, son petit-fils, parvient à l'empire. — Ses débauches et ses fourberies. — Ses guerres ave; la France. — Ses prétentions à la monarchie universelle. — Abdication de Charles-Quint. — Il se fait clouer vivant dans son cercueil-
— Sa mort. — Ferdinand, son frère, lui succède à l'empire. — Mort de Ferdinand. — Maximilien II, son fils, est proclamé empereur. — Hypocrisie de ce prince. — Ses guerres contre les Turcs. — Mort de Maximilien II. — Rodolphe tl, son fils, lui succède. — Son intolérance. — Il fait égorger les luthériens de l'Autriche. — Ktienne Botskal appelle les peuples de la haute Hongrie à la liberté. — Mort de l'empereur. — Histoire politique de la France. — Règne de François I". — Influence de la duchesse d'Angoulème, sa mère, dans le gouvernement. — Guerres d'Italie. — Régence de Louise de Savoie. — Débauches de la cour de France. — Entrevue du camp du Drap d'or. — Guerre de Flandre. — Louise de Savoie vole le trésor public. — Saturnales de la cour. — Le lupanar royal. — Siège de Marseille. — François I", prisonnier de Charles-Quint, rachète sa liberté en abandonnant aux Espagnols les plus riches provinces de France. — Ses amours avec Mlle d'Heilly. — Règne de la favorite. — Ve;igeance du mari de la belle Féronnière. — Cruautés de François I". — Querelles entre les maîtresses des princes du sang et la favorite. — Le dauphin meurt empoisonné. — Charles-Quint à la cour de France. — Viols, massacres et incendies exercés dans le pays des Vaudois. — François I" meurt du mal vénérien. — Henri II, son fils, lui succède.
— Ses débauches avec Diane de Poitiers. — Catherine |Je Médicis, à l'exemple de son mari, forme des liaisons scandaleuses et donne trois bâtards à Henri II. — Duel de Jarnac et de la Cli.^taigneraie. — Diane protège le connélable de Montmorency et les Guises. — Guerre entre Charles-Quint et Henri II. — Révolte des habitants de la Guyenne. — Henri II assiste avec la cour aux supplices des protestants. — Fêtes à l'occasion du mariige d'Elisabeth de France et de Philippe d'Espagne. — Henri II est tué dans un tournoi par le comte de Montgommery. — Catherine de Médicis s'empare du gouvernement sous le nom de son fils François II. — Dispute entre la jeune reine Marie Stuart et la reine mère. — Amours incestueux de Marie Stuart avec son oncle le cardinal de Lorraine. — Les chambres ardentes. — François II, énervé par les plaisirs, tombe dans l'idiotisme.— Conjuration d'Amboise. — Perfidie de François II, de Marie Stuart et des Guises. — Supplice affreuv des conjurés. — Mort du seigneur de la Renaudie. — Assemblée des notables à Orléans. — Mort de François II. — Catherine de Médicis est accusée d'avoir fait empoisonner le roi. — Règne de Charles IX. — Catherine s'empare du gouvernement du royaume. — Dettes énormes de l'Êlat. — Assemblées des états-généraux. — Catherine de Médicis se fait la pourvoyeuse des princes protestants. — Triumvirat du maréchal de Saint-André, du duc de Guise et du connétable Anne de Montmorency. — Guerre civile. — Assassinat du duc François de Guise. — Majorité de Charles IX. — Caractère affreux de ce roi. — Entrevue de Rayonne. — Mort du connétable de Montmorency et assassinat du prince de Condé. — Mariage de Henri de Navarre et de Marguerite de Valois. — Massacres de la Saint-Barthélémy. — Le roi, la reine et les princesses se rendent en cavalcade à Montfaucon pour contempler les cadavres des huguenots.— .Massacres dans les provinces. — Orgies au Louvre. — Conspiration du duc d'Alençon, frère du roi. — Mort de l'exécrable Charles IX. — Henri III succède à ce monstre. — Règne des mignons. — Guerre civile dans le Poitou. — La cour assiste aux processions des fiagellants. — Citherine de Médicis fait empoisonner le cardinal de Lorraine. — Sacre du roi à Reims.- Superstitions, débauches et puérilités de Henri III. — Guerres civiles. — Querelles entre les mignons du roi et ceux du duc de Guis^. — Saturnales de la cour. — Dévastation da royaume. — Assassinai de Bussy^'.\mboisc. — Le roi fait assassiner son frère. — Henri III se déclare le chef de la Ligue. — Journée des barricades. — Henri III fait assassiner le duc de Guise et le cardinal son frère. — Mort de Catherine de Médicis. — Henri III est assa-siné par Jacques Clément. — Éducation de Henri IV. — Mariage du jeune roi de Navarre. — Il assiste au supplice d,-s huguenots. — Ses amours avec Mme de Sauves. — .Mépris dc^ protestants pour Henri IV. — Il trahit tous les partis à la fois. — Ses intri.-ues avec la jeune I.ignonville. — A l'exemple de Néron, pendant une fête, il donne l'ordre d'abuser de toutes les femmes. — MLirché infùnie entre Henri IV et sa femme. — Il déilore une jeune fille do quatorze ans appelée la belle Fosseuse. — Amours de Henri et de la belle Corisandre. — Il vient assiéger Paris. — Ses débauches avec l'abbesse de Montmartre. — Famine affreuse dans la capilale. — Le duc de Parme force le roi à lever le siège. — Henri, pour se venger, mei à feu et à sang la Champagne, la Picardie et la Normandie. — Intrigues du roi et de Gabrielle d'Esirées. — Henri IV renonce d'e nouveau au protestantisme et se fait cathulique. — Son entn-e \ Paris. — Assemblée des nolahles à Rouen. — Ingratitude de Henri IV pour les protestants. — Mort do Gabrielle d'Estrées. — Henri IV se console avec Henriette d'Entragues. — Mariage de Marie de Médicis et du roi de France. — Débauches entre la favorite, la reine et le roi. — Supplice de Charles de Gonlaut Biron. — Querelle scandaleuse entre Marie de Médicis et Henriette d'Entragues. — Henri IV se compose un sérail. — Il accable la France d'impôts pour doter ses nombreux bâtards. — Il altère les monnaies. — Son code sang linaire sur les délits de chasse. — Nouvelle passion du roi pour la jeune princ'-se de Cmiilé. — Henri IV meurt assassiné par Ravaillac. — Réflexions sur ce règne.
Les annales Je l'iiistoire polili(|ue du soizioine siècle devraient être tracées en caractères de sang , car jamais les cruautés, les meurtres, les attentats n'avaient été si terribles et si multipliés; jamais les rois et les papes n'avaient commis autant d'atrocités; et il semblait vraiment (pie les oppresseurs des peujiles de cette époque , pontifes ou souverains , piètres ou nobles, moines ou soldats, se fussent donné le défule se surpasser les uns les autres, en égorgeant ou en faisant massacrer par millions les hommes et les femmes, en violant, en incendiant les villes, en couvrant de désastres des royaumes entiers. En Italie, un Jules II, un Léon X, un Pie V et un Grégoire XIII ; en Espagne , un Charles-Quint et un Philippe II ; en Allemagne , un Maxiraihen II et un Rodolphe II ; en Angleterre , un Henri VIII et une Marie la Catholiiiue; en France, un François I", un Charles IX et un Henri III, tous despotes sanguinaires, tous monarques insolents et débaucliés, tous implacables tyrans, Iléaux des nations qui avaient le luallieur d'être soumises à leur exécrable domination!
Parmi eux, Maximilien I"', fils de l'empereur Frédéric III, occupe sa place. Quelques auteurs prétendent que dans sa jeunesse il paraissait incajiablc d'aucune application,et prononçait les mots avec tant de difficulté qu'on l'avait surnommé le Muet ; cependant, à force de travail et de persévérance, il fit comme Déinosthène, le célèbre orateur grec, il vainquit la nature et parvint à parler avec facilité. Son père lui fit épouser Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, ce qui l'o- Lligea à entrer en guerre avec la France pour défendre l'héritage de sa femme contre Louis XI. Dans le cours de son gouvernement , Maximilien se montra si cruel et si intolérant , qu'à la mort de Marie de Bourgogne, les Flamands secouèrent le joug, enlevèrent au prince jusqu'à la tutelle de ses enfants et le chassèrent de leur pays. Furieux de cet affront, Maximilien jura de prendre sa revanche ; avec l'aide de son père, qui lui fournit une armée considérable, il envahit la Flandre , fit un massacre effroyable des habitants, s'empara de Gand, et força la nation à lui rendre la tutelle de son fils et à lui laisser la libre disposition des immenses revenus des États. Son triomphe fut heureusement de courte durée; les provinces , fatiguées de payer des impôts excessifs qui servaient à ahmenter le luxe des courtisans et à soudoyer des soldats, se soulevèrent contre le tyran , et cin([uante mille citoyens vinrent l'assiéger dans son palais de Bruges. Ses troupes furent honteusement chassées de la ville, ses ministres furent arrêtés, mis en jugement, condamnés à mort et exécutés sur la place publique; lui-même fut découvert dans la bou tique d'un apotiiicaire , où il s'était réfugié poui échapper aux révoltés ; et il n'obtint sa grâce qu'en s'humiliant devant les vainqueurs, en faisant le serment solennel de ne jamais revendiquer le gouvernement de la Flandre, de restituer toutes les places, de faire évacuer des États les troupes allemandes, et de ne jamais porter les armes contre les Pays-Bas.
Mais comme il est vrai qu'on ne peut trouver ni loyauté ni bonne foi dans les rois ni dans les princes, Maximilien ne fut pas plutôt hors de danger, qu'il fit déclarer nul par le pape le serment qu'il avait prêté sur l'hostie consacrée, et qu'il lit marcher con-
tre la Flandre toutes les armées de l'empire. Cepi ndanl il ne prit pas personnellement part à ces opérations militaires, soit qu'il craignît de tomber entre les mains des Flamands , soit ([u'il jugeât sa présence plus nécessaire en Hongrie, dont le trône était devenu vacant par la mort de Malhias Corvin, et dont la maison d'.Vutriche réclamait la possession enveilu d'un traité de famille conclu avec le feu roi. Or, comme les peuples refusaient de ratifier un semblable pacte, et voulaient élire pour les gouverner Ladislas, prince de Bohème, prétendant qu'ils ne devaient pas être légués par un roi comme un vil bétail, Maximilien fondit sur la Hongrie, égorgea les hoin ■ mes, les enfants, les vieillards, emporta d'assaut Albe- Boyale, qu'il trouva sans défense ; et, par la terreur de ses armes, en vertu de cet axiome barbare, la force prime le droit, il contraignit les malheureux habitants à lui payer un tribut de cent raille ducats, et à joindic à son titre de roi des Romains, qu'il avait déjà reçu depuis plusieurs années, celui de roi de Hongrie.
Quelque temps après, vers la fin de l'année 1493, son père, l'empereur Frédéric III, mourut âgé de soixante-dix-huit ans. Maximilien, pour premier acte d'autorité, contracta un mariage avec Blancir -Marie, sieur de Jean Galéas, duc de Milan, qui lui apportait une dot de quatre cent quarante mille écus d'or, malgré l'opposition des princes électeurs, qui prétendaient que le chef de l'empire n'avait pas le droit de s'a Ter à une famille qui devait sa récente élévation à un bâtard. Ceux-ci, ne pouvant empêcher cette déplorable union, refusèrent de reconnaitre'la nouvelle impératrice, et di'clarèrent que ses enfants ne seraient jamais considérés comme princes par la nation allemande. Maximilien fit alors tomber sa colère sur les peuples ; il écrasa les provinces d'impôts , leva des troupes nombreuses, et se plut à engloutir des milliers d'hommes dans des guerres aussi meurtrières que ridicules. Enfin, les États se fatiguèrent de voir couler à flots l'or et le sang de la nation ; les électeurs se réunirent pour aviser à porter un remède an mal, et créèrent une chambre intitulée Chambre impériale, qui fut investie du pouvoir de fixer [lour l'avenir les subsides d'argent ou de soldats que les villes et les provinces devaient fournir à l'empereur.
Maximilien refusa de se soumettre aux décisions de cette espèce de chambre représentative et en prononça la dissolution ; puis il recommença la guerre avec plus de fureur qu'auparavant. Il avait surtout en haine les cantons libres de la Suisse, qui faisaient contre lui une opposition très-vive ; il chercha d'abord a soulever entre eux des collisions, et n'ayant pu y réussir , il les fit excommunier par le pape , sous la promesse de partager avec Sa Sainteté les dépouilles de ces peuples lorsqu'il les aurait vaincus. Ensuite il se mit à la tète de ses troupes , entra sur le territoire helvétique et exerça partout d'atTreux ravages. Ces mesures violentes exaltèrent les esprits; les cantons firent un appel du ban et de l'arrière-ban , formèrent une armée et vinrent présenter la bataille au tyran. L'empereur fut battu par ces courageux républicains et forcé de signer l'indépendance de la Suisse: bientôt même il se vit contraint de permettre la réorganisation de la chambre impériale et l'éta blissement d'un conseil de régence qui pût, en l'^t'-
ROIS, REINES, EMPEREURS
Maximilien battu et chassé par les Suisses
sence du chef de l'Etat, pourvoir aux soins de l'empire romain germanique.
De longs dt'inêlés avec l'Italie et la France occupèrent en grande partie son règne, et presque toujours il échoua dans ses tentatives, soit que ses plans eussent été mal combinés, soit c|u'ils eussent été mal exécutés. Espèce de don Quichotte couronné, Maximilien courait toujours la lance au poing, ne rêvant ({ue duels . carrousels et croisades. Doué d'une force herculéenne et d'une agilité extraordinaire, il surpassait tous ses contemporains dans les exercices du corps, et excellait surtout dans l'art de l'escrime, ce dont il faisait parade quand l'occasion s'en présentait. On raconte qu'à Worms , lors de la première, diète qu'il tint , un chevalier français , nommé (JlaiiJo de Battu, célèbre par ses hauts faits d'armes, étant venu pour se battre corps à corps contre tout .\lleniand qui oserait se mesurer avec lui, Maximilien ne craignit pas d'accepter le défi pour un chevalier inconnu; et aujour(i.\é il se présenta lui-même dans la lice, la lance au poing et la visière liaissée, combattit longtemps, et contraignit son adversaire à se déclarer vaincu.
On lui doit un perfectionnement dans la manière de fondre les canons, dans la construction des armes à leu et dans la trempe des armes défensives; il inventa une nou'-elle forme de lance dont l'usage
devint bientôt général, et fit plusieurs découvertes dans la pyrotechnie, cet art infernal qui apprend aux hommes à tuer leurs semblables, et qui est pour les rois la plus enivrante des occupations. Dans son ardeur de faire l'essai de ses inventions meurtrières, l'empereur voulut organiser une croisade, et sollicita chaque électeur de lui fournir un contingent de troupes et d'argent pour aller combattre les infidèles en Asie; et sur le refus des princes allemands de s'associer à cette extravagante entreprise, il fit cause commune avec le pape. Ija Sainteté publia alors une nouvelle croisade contre les Turcs, la déclara obligatoire pour tous les Etats de l'Europe, et ordoima un;î levée extraordinaire de décimes en France, en .\ngleterre, en Espagne et en .\llemagne.
Maximilien exerça de telles exactions en cette circonstance, que les électeurs s'assemblèrent à iicJhausen, formèrent la célèbre union électorale, et s'engagèrent à résister ouvertement à l'empereur. Celui-ci essaya en vain de les désunir, de renverser le conseil de régence, de dissoudre la chambre im- )iériale et d'ériger l'.Vutriche en electorats. Les princes allemands demeurèrent fermes dans leur résolution, et bien loin de céder aux menaces, ils déclarèrent la patrie en danger et votèrent la déposition du tyran. Force fut à Maximilien de se sou-
HISTOIRE DES PAPHS
ineltre et de renoncer à ses projets île s^uene en Asie; il lui pvit alors la singulièie fantaisie de se faire nommer pape et de réunir sur sa tête le diadème impérial et la tiare pontificale. Cette nouvelle extravagance écliaulïa tellement son amliition, (|u'à la mort de .Iules II il engajjea, pour une somme considérable, les diamants de la couronne aux Suç;c;er, lélèbi-es banquiers d'Augsboiirt,', alin de pouvoir acheter les suffrages des cardinaux romains. Mais rélection de Léon X vint dissiper le fol espoir qu'il avait conçu de prendre en mains le goupillon avec répée, de réunir en sa personne l'empire siiiriluel et temporel, à l'imitation des kalifes d'Oriint.
On dit qu'à partir de cette époque il reporta toutes ses idées vers la mort; et qu'un jour, comme ses officiers cherchaient à le dissuader de faire abattre un palais magnilique qu'on avait élevé à Inspruck, et que l'architecte avait manqué dans un de ses détails, il dit : " Eh bien ! je consens à laisser ces bâtiments debout ; mais je veuxqu'on me fasse une autic demeure digne de moi. Qu'on fasse venir un charpentier et qu'il me construise un cercueil en bois de chêne. » — On y joignit à -sa recommandation un poêle en drap noir semé d'ossements brodés en ar- •»enl, et les autres objets nécessaires à des funérailles; le tout fut déposé dans un grand coffre et placé dans sa chambre à coucher.
Enlin, à la suite d'un souper où il avait mangé immodérément du melon, Maximilien fut pris d'une lièvre violente qui résista aux efforts des médecins; alors il comprit qu'il devait se pré])arer à mourir, il fit promettre à ses ofliciers (ju'après sa mort ils lui couperaient les cheveux , lui arracheraient les dents pour les broyer et les réduire en poudre, et qu'ils l'enseveliraient dans un sac rempli de chaux vive avant de le mettre dans son cercueil et de l'inhumer sous l'autel de l'église de Neustadt, qu'il avait désignée pour le lieu de sa sépulture; puis il leur donna sa bénédiction, et rendit l'âme le 11 janvier 1519, dans la soixantième année de son âge.
L'histoire de ce prince n'est remarquable que par les grands événements qui eurent lieu sous son règne, notamment par la naissance du schisme de Luther, par la division territoriale de l'Allemagne en dix cercles, par l'introduction du conseil aulique, et par l'abohtion de la redoutable cour véhémique ou tribunal secret de Westplialie.
Charles d'Espagne, petit-fils de Maximilien, parvint à réunir les suffrages des électeurs, et succéda à son a'ieul sous le nom de Charles-Quint. Déjà il était roi d'Espagne comme héritier de Ferdinand le Catholique, son aïeul maternel, et souverain des Pays- Bas, dont il avait hérité précédemment de son père Philippe I" d'Autriche, fils de Maximilien I" et de la duchesse Marie de Bourgogne.
Dans sa jeunesse, Charles-Quint avait constamment dédaigné de s'instruire; au lieu de s'occuper de sciences, il s'était adonné de préférence aux exercices militaires, qui seuls formaient le mérite des hommes à cette époque d'ignorance; aussi avait-il contracté des habitudes de rudesse et de despotisme qui en firent un détestable tyran lorsqu'il fut devenu homme. Il commença par abreuver de tant de dégoûts et de mauvais traitements le cardinal Ximenès,
véuérabli' prélat (jue son aïeul avait investi de la régence du royaunu' pendant sa minorité, qu'il le fit mourir; puis, quand il se vit affranchi de toute es- ])èce de tutelle, il se lança dans les débauches et parut lie ]irendre nul souci de son autorité. Ce ne fut pas ])Our longtemps; les malheureux Espagnols apprirent liientùt sous quel joug di> fer ils allaient courber la tète et à quel terrible maître ils allaient obéir.
Les certes de Castille, d'.Vragon et de Catalogne, voulant tenter un effort en faveur de la liberté, adressèrent à leur nouveau roi un cahier de doléances sur les malheurs dont riiupiisition couvrait le sol des Espagnes, et lui présentèrent un projet de constitution (jui niodiiiail le tribunal du saint -office et qui portait déléiisc aux incpiisiteurs d'intenter aucun procès pour cause d'usure, de sodomie, de bigamie, de nécromancie et autres délits de ce genre dont ils s'étaient arrogé la connaissance, quoi([irils ressortissent aux tribunaux ordinaires; ilstlemandèrent en outre qu'il plût à Sa Majesté de réformer les abus qui existaient dans la perception des impôts et dans la vente des charges publii[ues. A titre de remercîment et comme témaignage de reconnaissance ils offraient à ce roi imberbe, dès qu'il aurait satisfait à leurs justes réclamations, une somme de cinq cent mille ducats. Cliarles-Quinl se garda bien de laisser échapper une semblable occasion de grossir ses trésors ; il s'engagea solennellement envers les cortès à respecter les privilèges et les coutumes de chaque province; et relativement à l'Inquisition, il déclara formellement qu'il voulait que les dominicains se conformassent aux saints canons, et n'empiétassent pas sur le pouvoir séculier. Dès qu'il eut touché les cinq cent mitie ducats, il agit envers eux ainsi qu'ont l'habitude de faire les rois envers les peuples assez stupides pour croire à leurs paroles; il manqua à toutes ses promesses et nomma grand inquisiteur son précepteur Adrien. Quel(|ue temps après, il se déclara même le protecteur de la sainte Inquisition, et fit mourir sur les btîchers ou dans les tortures, en moins de deux années, sous le spécieux prétexte d'hérésie, quinze raille Espagnols, dont il convoitait les richesses ou dont il redoutait l'énergie.
Charles-Quint montra la même duplicité et la même fourberie dans ses traités avec la France ; ainsi il exigea pour condition de la paix que François I" prît l'engagement de lui réserver pour femme la princesse Louise, sa fille, qui n'était âgée que d'une année ; et le traité n'eut pas été plutôt signé, qu'il intrigua auprès de Henri YIII et de LéonX pour les engager à former une ligue formidable contre son allié François I", et à lui arracher la colironne.
Cette politique perfide et astucieuse lui valut la haine des Allemands, et sans contredit il n'eût pas été choisi pour succéder à Maximilien, si d'une part les circonstances fâcheuses où se trouvait l'Allemagne disputée par trois prétendants, et d'autre part les sommes considérables qu'il fit distribuer aux princes électeurs, n'avaient décidé ceux-ci à lui donner leurs suffrages, à l'exclusion des autres compétiteurs; toutefois ils eurent soin de se mettre à couvert des effets de son caractère ambitieux et lyrannique,en lui faisant signer une capitulation qui garantissait l'indépendance de leurs opinions reli- 1,'ieuses et l'intégialité de leurs droits politiques.
unis, REINES, EMPEREURS
C'est alors que Gharles-Quint lonua son plan de iiionarchie universelle : déjà maître de l'Espagne, de l'Allemagne, des Pays-Bas et de vastes cinjyires dans les Indes orientales et occidentales, il songea encore à réunira ses Etats la France, l'Italie et les iles Britanniques, afin de pouvoir envahir la Turquie, et, comme un nouvel Alexandre, pour s'élancer de là jusque sur les bords de l'Indus et du Gange. Il se prépara à l'exécution de ses gigantesques projets avec une prudence merveilleuse; au lieu d'attaquer de Iront ses ennemis, il forma des traités avec eux et les arma les uns contre le.s autres, afin de les subjuguer plus l'acileraent (juand ils se seraient épuisés d'hommes eld'argent.
I)"abord il acheta l'alliance de la cour de Rome cl de l'Angleterre ; ensuite, avec l'aide des troupes de ces deux puissances réunies aux siennes il engagea la guerre contre la France sur trois points à la lois, au delà des Pyrénées, dans les Pays-Bas et en Italie. Pour un instant la valeur française tint la victoire indécise, mais les fautes de François I" firent pencher la balance en faveur des Espagnols.
Pour comble de mallieurs, Léon X mourut, et le grand inquisiteur Adrien, le précepteur de Sa Majesté catholique, fut proclamé souverain pontife par les cardinaux qui avaient vendu leur voix à l'empereur. Afin de contre- balancer l'inlluence des Espagnols en Italie, François I" se décida à franchir les Alpes pour frapper un grand coup ; il marcha sur Pavie et lit le siège de celte place. De leur côté, les impériaux accoururent au secours de la ville, et présentèrent la bataille au roi de France; celui-ci, malgré l'avis des vieux généraux, accepta le combai contre des forces supérieures aux siennes et le perdit. Ainsi, eu un seul jour, l'entêtement d'un insolent monarque causa la mort de plusieurs milliers d'hommes et la perte des riches provinces que la France possédait en Italie. Il est vrai que Dieu, permit que le prince fût fait prisonnier, et reçût ainsi la punition de son fol orgueil.
Lorsque Charles-Quint eut connaissance de la grande victoire qu'il avait remportée sur les Français, il se posa en Alexandre, pleura sur le sort des vaincus , et défendit qu'on fit aucune démonstration de joie dans tous ses États ; mais par compensation il lit proposer à François I" des conditions si dures, que celui-ci répondit qu'il préférait mourir en captivité plutôt que de souscrire à ses volontés. Le royal j)visonnier fut immédiatement conduit à Madrid, où on le traita en apparence avec'des égards infinis, et en réalité avec une extrême rigueur ; et quelques instances qu'il fit pour obtenir une entrevue avec son geôlier impérial, elle lui fut constamment refusée; enlin étant tombé malade autant d'ennui que de chagrin, Charles-Quint consentit à le voir et vint le visiter. Suivant son habitude l'empereiH' lui ht des promesses fallacieuses qu'il n'était nullement dans l'intention de tenir ; mais cette fois, et bien malgré lui, les événements l'empêciièrent d'être parjure.
Deux mois après cette conférence, Charles-Quint se vit menacé d'une guerre générale et européenne que Cl' nent VII, successeur d'Adrien VI, avait organisée contre lui ; il songea aussitôt à détacher la France delà ligue, et rendit la liberté à François I", après avoir conclu avec ce prince un traité appelé le traité de Madrid.
Dégagé de toute crainte du côté de la France, Charles-Quint songea à détruire la ligue ; et pour la frapper au ccuur, il donna l'oidre à ses troupes d(i fondre sur Rome et d'en faire le jjillage.Ses volontés huent ponctuellement exécutées; la ville sainte fut emportée d'assaut, et livrée pendant quarante jours à la soldatesque, qui commit des atrocités telles (|u'uii n'avait jamais rien vu de semblable, même lors de la prise de celte ville par les IIuiis et par les Crotiis. Alors, joignant l'hypocrisie à la cruauté, Charles-Quint alïecta de prendre le deuil, et ordonna des prières publiques pour demander à Dieu la (in des massacres et la liberté du chef de l'Eglise ([ue ses soldats avaient l'ait prisonnier; puis, alliant l'avarice à l'hypocrisie, il exigea (juo Clément VII, avant do rentrer au \'alican, lui payât une rançon de quatre cent mille écus d'or, et prît l'engagement de le couronner roi de Lombardie et empereur des Romains. En même temps, il réclama de François I" le payement d'une somme de deux millions de livres pour la rançon de ses enfants, restés en otage à Madrid.
Ensuite l'empereur quitta l'Espagne et passa en Italie pour recevoir des mains du pape les deux couronnes que convoitait depuis longtemps son ambition, et que venaient de lui gagner si heureusement ses soldats. La cérémonie du sacre eut lieu à Bologne avec une pompe extraordinaire; et l'on vit, ciiose étrange, un pape donner deux couronnes à un prince qu'il eût voulu détrôner, et un empereur se prosterner aux pieds d'un pontife que la veille il retenait prisonnier et dont il avait saccagé les États. Il est vrai que chacun d'eux avait ses motifs pour en agir ainsi; Sa Sainteté Clément VII cédait à la force, et Charles-Quint désirait mettre le pape dans ses intérêts, pour qu'il le secondât dans la guerre qu'il méditait contre la Turquie, et dont le succès devait avoir, suivant lui, pour conséquence la soumission de l'Europe entière à ses armes. 11 obtint en efîet dvi ])ape une bulle qui autorisait une croisade contra les infidèles, et immédiatement il se mita la tète de son armée pour conquérir laValachie et la Moldavie- Soliman accourut de Constantinople pour défendre ses provinces, refoula les chrétiens hors du territoire qu'ils avaient envahi, et força Gharles-Quint à renoncer à sa chimère de monarchie universelle. Chassé par les Turcs d'Europe , l'empereur se rejeta sur les États barbaresques, lit une expédition contre Schereddin Barberousse , lui enleva Tunis , et ramena en Europe vingt mille chrétiens qui gémissaient en esclavage et aux([uels il fournit généreusement les moyens de retourner dans leur patrie. Cette espèce de croisade donna au caractère de Gliarles- Quint une tournure chevaleresque qui dégénéra en don quichottisme; il en montra une singulière preuve lors de la reprise des hostilités entre l'Espagne et la France, en proposant à François I" de terminer leurs différends par un duel, qui aurait lieu sur ur pont ou sur une galère , et dans lequel tous deux combattraient en chemise; déli que se garda bie;i d'accepter le roi de France.
Une seconde fois l'empereur voulut encore tenter la foitune en Afrique , et é([uipa une Hotte ([u'il destinait à la conquête d'jUger ; mais ayant voulu prendre la mer malgré les avLs de l'amiral .Vndré
^OIS, REINES, EMPEREURS
Entrevue de François I" et de Henri VUI au camp du Drap d'or
Doria, à l'époque de l'année on les tempêtes rendent ces côtes extrêmement dangereuses , il eut la honte de revenir de cette expédition après avoir perdu les deux tiers de son armée et de sa flotte. Ce nouvel échec rendit son caractère encore plus irascible qu'il D était auparavant. Ne pouvant répandre le sang des infidèles, il fit couler celui des clu-étiens; les infortunés Espagnols virent se multiplier les bûchers de l'Inquisition, et personne, ni femmes, ni enfants, ni vieillards, ne fut à l'abri de la vengeance du tyran ou de la rapacité des dominicains. On cite ifiarmi les victimes de ces monstres une femme vénérable, nommée Marie de Bourgogne, âgée de quatrevingt-dix ans, dont les grandes richesses avaient excité leur cupidité, qui fui traJuilc devant le redouta'de tribunal de l'Inijuisitionpour répondre sur une
dénonciation d'un de ses domestiques , qui déclarait lui avoir entendu dire, lors du sac de Rome par les troupes impériales : « Les chrétiens n'ont donc ni foi ni loi que d'en agir ainsi dans la ville sainte! »
Cette infortunée protesta vainement de son innocence ; elle fut accusée de judaïsme, ap[jliquée à la question, malgré les règlements d\i saint tribunal qui défendaient expressément de torturerceux qui avaient dépassé l'âge de quatre-vingts ans ; on lui donna l'estrapade avec tant de cruauté, qu'elle mourut avant la fin de la seconde épreuve et sans avoir voulu se reconnaître conpahle; ce qui n'erapèclia pas les in- ([uisiteurs de condamner sa mémoire, de brûler son cadavre et de confisquer ses biens à leur profit.
Quelque puissant ((ue fût Charles -Quint, il ne l'était pas encore assez pour soumettre les Etats de l'empire
lUS'l'OlUE DES PAPES
d'AUeinagno au joug de l'Inquisition, ot toutes les tentatives qu'il lit à cet égaul ne lui attirèrent ijue honte et mépris; les princes électeurs se réunirent sous les inspirations de Luther, et firent au despote une guerre si terrible , q\i'il se vit forcé d'abandonner ses provinces d'Allemagne pour éviter de tomber au ]iouvoir des réformés. Une fois même il fut sur le point d'être surpris dans Inspruck, au milieu d'une nuit orageuse, par Maurice de Saxe , chef des armées luthériennes: et il n'échappa à son ennemi qu'en se sauvant dans une litière, presque seid, à travers des chemins impraticables. Il comprit alors quelle haine avait souknée contre lui son ambition, et combien d'ennemis étaient acharnés à sa porte; il vit que son pouvoir n'était qu'un amas de grandeurs et de dignités environnées de précipices ; et la conviction de son impuissance à exécuter les gigantesques projets qu'il avait formés le lit tomber dans le découragement et le détermina à sortir de la scène du monde. Il al)diqua en faveur de son lils Pliilippe et se retira dans le monastère de Saint-Just, près de Placentia, ville de l'Estramadure. Ce fut dans cette retraite que cet ambitieux, qui pendant la moitié d'un siècle avait rempli le monde du bruit de ses armes et de la terreur do son nom, et avait fait périr tant de milhers d'hommes, vint ensevelir ses rêves et ses espérances.
Robertson dit que ses amusements se bornaient à ([uelques promenades à cheval , à la culture d'un jardin , à des ouvrages mécaniques dans lesquels il excellait, surtout pour fabriquer des horloges. Mais bientôt Gharles-Quint se fatigua du cloître ; l'ambition, un moment assoupie, vint de nouveau l'assiéger, il se repentit d'avoir abandonné le trône, et l'impuissance oiî il était de ressaisir l'autorité le plongea dans une mélancolie farouche qui altéra les facultés de son esprit ; il renonça à toutes distractions, brisa ses horloges , pratiqua dans leurs plus grandes rigueurs les règles de la vie monastique, et par excès de dévotion il chercha à inventer quelque macération qui pût signaler son zèle, attirer sur lui les regards de Dieu ou plutôt ceux des hommes. Un jour, il résolut de célébrer ses propres obsèques; il fit assembler tous les religieux dans l'église du couvent , assista à une messe de morts, enveloppé d'un linceul et couché dans une bière, et voulut même rester une nuit entière dans cette position, afin de forcer son esprit à oublier leschosesdecemondeet à se reporter versle ciel.
Le lendemain, il fut saisi d'une fièvre violente causée par l'agitation dans laquelle les idées de la mort l'avaient jeté , et il s'ensuivit une maladie qui l'enleva le 21 septembre 1558, dans la cinquante-neuvième année de son âge.
Déjà Ferdinand !''', frère de Gharles-Quint, avait été proclamé empereur d'Allemagne par les princes électeurs , sous la condition qu'il accorderait à ses peuples la liberté de conscience, ce qui avait si fort mécontenté le pape Paul IV, qu'il avait refusé de reconnaître comme légitime l'élection du nouveau souverain , et qu'il n'avait pas même voulu donner audience à ses mandataires.
Ferdinand I" envoya l'ordre à ses ambassadeurs de quitter Rome sur l'heure , et ne s'inquiéta pas davantage de l'opinion de Sa Sainteté; il s'occupa de rétablir par de sages règlements la concorde entre
SOS sujets, se montra favorable aux luthériens, et , sans aucun doute , il eût assuré le bonheur de ses sujets, si une mort prématurée ne l'eût enlevé à l'Allemagne. L'histoire ne reproche au frère de Charles Ouint que deux crimes d'une certaine gravité : son usurpation de la coiu'onne de Bohème et l'assassinat il'.i cardinal Marlinusius.
-Vprès lui , son fils réunit les suffrages des électeurs , qui supposaient au jeune prince des sentiments favorables aux doctrines luthériennes, et il fut nommé em])ereur en 1564, sous le nom de Maximilien II. Mais il se trouva que le monarque était catholique fervent, et en outre d'un caractère si despote, qu'il répondit aux membres des Etals d'Autriche qui lui réclamaient un édit de tolérance et l'expulsion des jésuites: «Je vous ai assemblés pour recevoir de vous des contributions et non des représentations. » Néanmoins, comme les électeurs menaçaient de refuser les impôts, il s'amenda, et permit aux seigneurs et aux membres de l'ordre é([uestre de la basse Autriche de faire céléljrer dans leurs terres le service divin conformément au rite établi par la confession d'Augsbourg.
Son règne s'écoula au milieu de longues guerres avec les Turcs, où il fut tour à tour vainipieur et vaincu ; il liriit par conclure un traité de paix avec la sublime Porte, et vint terminer son obscure carrière dans la ville de Ratisbonne, le 12 octobre 1576.
Rodolphe II, son fils et son successeur, alla plus loin que Maximilien dans sa soumission à la cour de Rome; à l'instigation du pape, il contraignit les protestants qui résidaient à Vienne à fermer leurs temples, et ne leur laissa qu'une seule maison pour le culte, encore était-il défendu à toute personne, à moins qu'elle ne fût noble, d'y entrer, il voulut ensuite étendre celte défense jusque dans les provinces, et décida qu'à l'avenir aucun des ministres n'exercerait ses fonctions avant d'eu avoir obtenu l'autorisation du prince. Les États ayant refusé de se conformer à cet édit, les persécutions commencèrent : les prédicateurs furent destitués et bannis ; le culte luthérien fut proscrit dans toutes les villes de l'Autriche, et des milliers d'innocents tombèrent sous la hache du bourreau ou sous les balles des soldats. Mais ce fut inutilement qu'il persécuta les luthériens et les calvinistes, qu'il supprima leurs écoles et qu'il ferma leurs temples; la réforme se féconda du sang de ses martyrs et embrasa toutes les provinces de l'Allemagne comme un vaste incendie.
Rodolphe entama également de longues et sanglantes guerres contre la Transylvanie et la Hongrie, dans lesquelles ses troupes furent d'abord victorieuses ; ensuite les peuples hongrois reprirent le dessus, et sous la conduite d'Etienne Bostkaï ils taillèrent en pièces les armées de l'empereur et les f^orcèrent à quitter leur pays. Quant au souverain, pendant que ses soldats se faisaient tuer pour soutenir ses injustes prétentions, il demeurait enfermé dans l'intérieur de son palais avec le célèbre Tycho- Brahé, et se livrait avec ardeur à l'étude de l'astro-^^ logie judiciaire et à l'alchimie. Cette tendance aux choses merveilleuses lui devint funeste ; car ayant cru apercevoir dans les pronostics que ses jours seraient mis "n danger par un prince de son sang, il
UOIS, REINES, EMPEREURS
prit des précautions qui tournèrent à sa perte : pour ne pas augmenter le nombre de ses ennemis imaginaires, il refusa de se marier et voulut empêcher ses frères de contracter aucune union. Sa défiance des liomraes devint si grande, et la crainte d'être assassiné s'empara si fortement de son âme, qu'il ne se montrait presque jamais en public, et refusait même Je donner audience aux ambassadeurs étrangers et à ses ministres, à moins qu'il n'y fût contraint par des circonstances extraordinaires. Mathias, son frère, profita en homme habile du mécontentement qu'excitait partout une semblable conduite, publia que l'empereur était en démence, et le força d'abord à résigner son titre de roi de Bohême ; puis il convoqua les électeurs à Nuremberg, et lit décréter que Rodolphe devait être déposé du trûnc. Ce coup lui fut tellement sensible, qu'il en prit -une fièvre violente qui le conduisit au tombeau le 20 janvier 1612.
Après avoir flétri la conduite de Rodolphe dans ce qu'elle a de blâmable, nous devons le glorifier dans ce (p-i'il fit de bien et parler de ses qualités. Tycho- Brahé affirme que cet empereur avait une grande connaissance des langues anciennes et modernes; qu'il était assez habile en peinture; qu'il était trèsversé dans les états mécanicfues, dans la botanique, dans la zoologie et dans la chimie. Son siècle et son pays durent beaucoup aux encouragements ({u'il donna aux arts et aux sciences ; sa cour était remplie d'artistes et d'hommes d'un mérite éminent, et entre autres il employa lîeppler, conjointement avec Tycho- Brahé, pour dresser des tables de mathématiques qui, du nom de ce prince, furent appelées Rodolphines; il forma de superbes collections de médailles, de tableaux et d'objets d'histoire naturelle ; et aujourd'hui encore plusieurs de ses pierres, de ses antiques et de ses tableaux sont regardés comme les plus précieux et les plus beaux ornements du magnifique cabinet de Vienne.
Pendant que l'empire d'Allemagne subissait le joug des princes de la maison d'Autriche, la France gémissait sous la tyrannie des rois de la seconde branche des Valois; Après la mort de Louis XII, sa femme, Marie d'Angleterre, passa, selon la coutume usitée pour les reines de France, six semaines entières dans son appartement et couchée, afin qu'on put constater l'existence d'une grossesse, s'il y avait lieu. François, duc de Valois, l'héritier présomptif de la couronne, qui était vivement épris de la reine, ne cessa de la visiter pendant ce temps d'épreuves, et sans aucun doute il se fût donné un maître de sa façon, si la duchesse d'Orléans, sa mère, n'avait pris soin de l'accompagner dans ses fréquentes entrevues. Enfin, au dernier jour, il fut solennellement procédé par des matrones à un examen de l'état de la jeune reine; et après qu'il eut été constaté qu'elle n'était pas enceinte, François de Valois en fit sur l'heure sa maîtresse. Cette liaison ne tira pas à conséquence; ie duc de Suffolk, le premier amant de Marie d'Angleterre, vint à la cour de France, reprit ses anciens droits et l'épousa.
François I" laissa partir avec d'autant moins de regrets sa nouvelle maîtresse, qu'il était tout occupé des fêtes de son sacre, auquel il attacliait une trèsgrnnJe importance. C'était un pauvre sire, dit Fleu-
range, son compagnon d'enfance, dans ses mémoires; il n'avait ni une grande âme ni un grand cœur, et en réaHté il eût été difficile qu'il en fût autrement, ayant été élevé par sa mère Louise de Savoie, duchesse d'Angoulème, femme débaucliée, ambitieuse, vindicative, perfide et cruelle, qui lui forma le caractère sur le sien. L'éducation que lui fit donner une telle femme produisit les fruits qu'on devait en attendre ; le jeune duc de Valois n'était pas encore nubile qu'il se trouvait attaqué d'un mal honteux puisé dans les lupanars de la capitale ; et lorsque l'âge eut développé ses passions, il devint tellement débauché, qu'aucune femme ou fille de hi \dlle et de la cour ne fut en sûreté contre ses entreprises.
Quand il eut été nommé roi de France, ce fut pis encore ; il s'abandonna avec frénésie aux débordements des plus ignobles passions, et se reposa du soin du gouvernement sur l'impudique Louise de Savoie, mère incestueuse, qui après avoir été sa maîtresse était devenue la pourvoyeuse de ses plaisirs. Cette femme infâme ayant en main toute l'autorité, nomma ministres et grands officiers ses anciens favoiis, et se forma une cour d'adorateurs auxquels cette Messaline distribuait des places, des honneurs ou de l'argent ; elle en vint même à donner le bâton de connétable au duc de Bourbon, qui lui avait inspiré une violente passion qu'elle désirait voir partagée.
Au train dont allaient les choses, il arriva que l'or se fondit entre les mains de la mère et du fils comme dans une fournaise ardente; les trésors du feu roi disparurent, les impôts énormes dont la France était écrasée furent insuffisants, et l'on dut songer à créer de nouvelles ressources. Jamais un roi, si incapable qu'il soit, ne restera embarrassé pour trouver un moyen de pressurer les peuples ; François l" eut donc la pensée de vendre les charges publiques et d'introdtiire la vénalité dans le temple de la justice; le chancelier Duprat eut la triste gloire d'aider le despote dans cette œuvre infernale qui, pendant près de trois siècles, mit la liberté, l'honneur, la fortune et la vie des Français à la merci d'une troupe de juges ignorants, bornés, avides et débauchés. Bientôt il fallut recommencer; les produits de la vente des charges furent gaspillés et allèrent s'engloutir dans les fêtes du roi ou dans les cotfres des amants de la duchesse d'.\ngoulême ; et on dut encore songer à battre rnonnaie. Duprat donna alors le funeste conseil de doubler les tailles ; et comme on craignait que les états-généraux refusassent leur approbation à cette mesure, on ne les assembla pas ; Sa INIajesté se contenta d'envoyer des soldats dans les villes qu'on savait disposées à la révolte, et les provinces ^yèrent. Après avoir épuisé la France d'argent, le bon roi François P' lui enleva la fleur de sa jeunesse et traîna à sa suite des milliers de malheureux qu il fit égorger dans les plaines de l'Italie. Quant à Louise de Savoie, elle continua à spolier la nation ; elle s'appropria les sommes destinées aux armées d'Italie, et laissa les troupes françaises sans solde ni vivres. Les soldats, man([iKmt de tout, se mutinèrent, commirent des désordres dans les provinces qui les avaient accueillis en amis, désertèrent par bandes, se mirent voleurs de grands chemins, et achevèrent de faire prendre en iiaiiie le nom français.
HISTOIRE DES l'APKS
Pour se consoler des échecs qu'il éprouvait en lialie, le roi François I"* revint en France, se jeta dans les intrigues galantes, courut les spectacles, les danses, les wrrousels, et fit des dépenses qui le forcèrent à des emprunts onéreux et ausjmeiUèi'ent le mauvais état di-s linar.ces du royaume. Cliarios-Quinl voulut proliter de celle situation embarrassée et songea à s'emparer du royaume ; de son côté, François I", se trouvant menacé d'une guerre imminente avec un adversaire redoutable dont les ariiiées avaient déjà taillé les siennes eu pièces à deux reprises différentes, chercha à rallier l'Angleterre à sa cause, et lit demander une entrevue à Henri \'lll, roi de la Graude- Breiaj,'ne.
Jamais si folles dépenses n'avaient été faites par un roi pour en éblouir un autre, jamais aucun souverain de France n'avait encore égalé la fastueuse prodigalité (jui fut dé(iloyée en cette circonstance, aux dépens de la nation, dans un intérêt de vanité et d'amourpropre; François I" ne se contenta pas de faire élever douze somptueux palais dans la petite ville d'Ardes qui avait été choisie pour le lieu des conférences, il fit encore construire en dehors des murs un immense amphithéâtre à la manière romaine, avec un triple rang de galeries élevées l'une sur l'autre et conduisant à de magnifiques salles de réception et à des appartements garnis de meubles, de statues, de vaisselle, et rehaussés par de précieuses tentures miparties de soie et d'or; toutes choses qui devinrent inutiles par suite du désir qu'exjjriraa Henri d'Angleterre de se rencontrer avec le roi de France en pleine campagne, sous des tentes et des pavillons.
Aussitôt, et comme par enchantement, François I"" fit élever, entre les villes d'Ardes et de Guiues un camp dont toutes les tentes étaient de drap d'or doublées à l'inlérieur de soieries blanches ou bleues, tant chambres que salles et galeries, et rehaussées à l'extérieur de franges d'argent et de banderoles en toiles d'or et surmontées de globes d'argent. La tente du roi se distinguait des autres par un saint Michel colossal qui en gardait l'entrée, tout d'or massif et ayant les yeux figurés par des escarboucles. Pour le roi d'Angleterre et pour sa suite on avait élevé, à une portée de trait, un magnifique palais en verres de couleurs, composé de quatre corps de bâtiments dont le moindre eût été assez considérable pour loger mille hommes; la cour intérieure était dans des pioportions gigantesques, et au milieu se dressait une magnifique fontaine qui laissait s'écouler nuit et jour, par une triple ouverture, du vin, de l'hypocras et des eaux de senteur; devant la façade principale de.ux autres fontaines laissaient échapper des vins plus communs pour les soldats.
Cette entievue, désignée par les chroniques du temps sous le nom de camp du Drap d'or, ne fut qu'un assaut de puérilités entre les deux monarques. Un jour, François I" vint surprendre Henri VHI au lit comme pour le faire prisonnier ; celui-ci se rendit de bonne grâce, et lui présenta un collier précieux qu'il le ])ria de porter pour l'amour de son prisonnier: le roi de France détacha de son bras un riclie bracelet et le lui donna en échange; puis comme Henri voulait se lever, il le prévint qu'il n'aurait pas d'autre valet de chambre que lui, et l'aida en effet à
passer ses vêlements. Le lendemain le roi d'Angleterre joua la même scène, au grand ébahissemenl des seigneurs et des dames de la cour. Il y eut ensu:te des tournois où les nobles anglais et français se disputèrent le prix des joutes et les faveurs des courtisanes titrées dont ils portaient les couleurs.
Ces fêtes occasionnèrent des dépenses tellement considérables i(ue le roi fut obligé d'engager pendant ciiu] années les revenus du royaume ; ce fut tout ce que produisit l'entrevue dus deux rois au camp du Drap d'or. Henri VIII ne voulut donner aucun secours d'hommes ou d'argent, et laissa François I''' se débattre contre l'enqu'ieur, ijui venait de commencer les hostilités en l'attaquant sur trois points à la fois. Heureusement la valeur française suffit pour écarter le danger; le connétable de Bourbon, à la tète d'une armée réunie à la hâte, marcha sur les Espagnols, les battit en plusieurs rencontres, et les empêcha de traverser l'Escaut. Déjà Gharles-Quint, qui redoutait de tomber au pouvoir du connétable, s'était retiré en Flandre avec quelques lansquenets, et tout faisait présager les plus éclatants succès, si les intrigues de cour n'étaient venues arrêter la marche de l'armée.
Louise de Savoie, irritée de voir le duc de Bourbon se couvrir de gloire, résolut de punir celui qui l'avait dédaignée; elle écrivit au maréchal de Ghàtillon d'employer son influence sur François I" pour l'empêcher de suivre les conseils du connétable, et, malgré les représentations énergiques de la Trimouille et de Gliabannes, le roi, se conformant aux volontés de sa mère, licencia l'armée et enleva le commandement des troupes au duc de Bourbon.
Eu Italie, les intrigues de la reine mère ne furent pas moins fatales aux armes de la France. Lautrec, qui commandait au nom du roi dans le Milanais, ne recevant aucun secours et ne pouvant payer ses soldats, fut contraint de repasser les Alpes. De retour à Paris, ce jeune seigneur, qui était en grande faveur auprès de François I'"', à cause de sa sœur la comtesse de Ghàteaubriar.d, la maîtresse en titre, ne craignit pas d'accuser la duchesse d'.^ngoulême d'avoir compromis la sûreté de son armée, en ne lui envoyant pas les fonds qui lui étaient destinés. Celleci, n'osant point entrer en lutte avec le frère de la favorite, eut la lâcheté défaire retomber la faute sur un habile surintendant des finances; elle accusa l'intègre Semblançay de concussions, et prétendit qu'il avait gardé par devers lui une somme de quatre cent mille écus qui devait être envoyée à Lautrec. Appelé devant François I" pour justifier l'emploi des sommes qu'il avait perçues, le surintendant déclara qu'il avait versé entre les mains de la reine mère les quatre cent mille écus, afin qu'elle les fît passer à l'armée d'Italie. La duchesse d'Angoulème ne se défendit pas d'avoir reçu l'argent, mais elle prétendit qu'il provenait de ses biens propres et n'avait rien de commun avec les affaires de l'État. Semblançay affirma le contraire et iiroduisit une quittance motivée. .Alors la duchesse renia sa signature, et fit mettre en jugement ce malheureux vieillard comme faussaire. Le procès s'instruisit; et comme les juges avaient été gagnés, ainsi qu'il arrive toujours dans les causes où se trouvent en jeu les intérêts des rois, ce loyal
Exi'cution du surintendant des finances Senablançay
citoyen, qui avait rempli les fonctions de suvintciulanl sous trois règnes, celui que Fram^'ois 1" appelait son père, fut condamné, malgré son innocence, et attaché au gibet, en expiation des vols commis par la dudiesse d'Angoulême, et pour donner satisfaction au frère Je la favorite du roi de France.
Peu de temps après cette exécution, la rciae mère sentit se rallumer son ancienne passion pour le duc de Bourbon; et comme, par la mort de sa femme, il se trouvait libre de contracter une nouvelle union, elle lui lit proposer sa main jiar François I". Le connétable répondit au roi que jamais il ne consentirait à unir sa destinée à celle d'uiu- femme usée par les débauches, continuellement atta([uée de la goutte, qui avait près de vingt ans de plus que lui, et qu'on ne craignait pas de nommer la première putain de la cour, (je refus exaspéra si fort le monarque, ([u'il leva la main sur le duc de Bourbon et lui donna un soufÛet. Quant à la reine mère, elle dissimula le dépit qu'elle éprouvait de cet allront et prépara sa vengeance. Si Louise de Savoie n'eût pas été la mère d'un roi, celte vengeance eût été obscure et se fût bornée à quelque perfidie; si elle l'eût poussée au crime, les lois en eussent fait justice. Mais pour la mère de François 1", il fallait une vengeance éclatante, proportionnée à l'affront, dût le sort de la France en être compromis. D'abord elle chercha à Jblesser l'amour-propre du connétable en faisant transporter arbitrairement au duc d'Alençon, premier prince du sang, les honneurs qui étaient attachés au titre de connétable; ensuite, comme elle s'aperçut que cette injustice l'affectait prodigieusement, elle lui fit dire par un de ses confidents , qu'il n'avait qu'à vouloir, pour reprendre son rang, se venger de François I", et pour acquérir de plus grandes dignités encore. Le connétable, qui savait parfaitement d'où venait sa disgrâce, se contenta de répondre qu'il ne pouvait rendre François I'' responsable de ce qui lui arrivait, attendu qu'il ne faisait qu'obéir aux conseils d'une femme qui n'avait pas plus d'équité, de justice, que de pudeur.
Cette réponse convainquit la duchesse d'Angoulême qu'il ne lui restait aucun moyen d'amener le duc de Bourbon à un mariage; elle se concerta alors avec le surintendant Duprat, qui avait succédé à l'infortuné Semblançay, et se présentant comme héritière de Susanne de Bourbon, femme du connétable, elle revendiqua la possession des grands biens que la duchesse avait laissés à son mari; puis Duprat, craignant que le Parlement ne refusât de prononcer une condamnation sur une demande aussi mal fondée , imagina de faire intervenir le roi, et réclama l'héritage pour le domaine royal. Deux avocats, d'une improbité reconnue, Payet et Liset, furent chargés de soutenir, l'un pour la duchesse d'Angoulême, l'autre pour le roi, ces prétentions iniques. Néanmoins, malgré leurs efforts, malgi-é l'autorité de Duprat, en dépit des ordres de madame d'Angoulême, qui voulait qu'on lui adjugeât les biens du duc de Bourbon, le Parlement refusa d'accomjjlir cette grande injustice, et se contenta d'ordonner le séquestre par provision au profit du domaine royal.
Cette mesure, qui n'était pas une condamnation, fit «ependant craindre au connétable une issue défa-
vorable à son procès ; et trop fier pour s'abaisser à la prière, ni pour se soumettre à la Messaline qui le poursuivait, il prit le parti de quitter la France et de se réfugier auprès de Charles-Quint et du roi d'Angleterre, qui étaient ligués contre François I". L'empereur le reçut à merveille, lui donna le commandement de ses armées, et lui proinil en mariage sa ;,,. ur Fléonore, veuve du roi de Portugal. Immédiatement le connétable rétablit les affaires des Espagnols en Italie, refoula les Français jus({u'au delà des Alpes, força même le redoutable Bayard à battre en retraite, fondit sur la Provence, emporta en queUfues jours les villes d'IIyères, de Toulon, d'Aix, et vint mettre le siège devant Marseille.
Pendant que le midi de la France était à feu et à sang, la duchesse d'Angoulême continuait la dilapidation du royaume, augmentait les pensions de ses favoris, et obligeait le roi à recourir à de nouveaux emprunts et à la création de renies perpétuelles. Enfin, toutes ces ressources devenant insuffisantes, le surintendant Duprat s'avisa de faire paraître une ordonnance qui enjoignait aux Français de porter leur argenterie à la Monnaie; et chacun n'eut la permission d'en conserver que pour une certaine valeur, suivant son rang et sa profession. Ce vol public, d'une nature toute nouvelle, et dont jusqu'alors on n'avait point encore vu d'exemple, ne fit que remédier pour un instant au malaise de la situation, et les besoins d'argent reparurent bientôt jjlus pressants que jamais. Ce n'était pas une seule cour que le trésor public avait à défrayer, mais bien trois : celle de la reine, qui était la moins brillante, et où François l" daignait à peine se montrer; celle de Marguerite, duchesse d'Alençon, sœur du roi, qui était le rendez-vous de tous les beaux esprits de l'époque, et celle de la reine- mère, qui était un magnifique lupanar où se nouaient et se dénouaient les intrigues galantes et les amours faciles avec les filles d'honneur, les duchesses, les comtesses, et même avec des princesses. Louise de Savoie était une femme qui s'entendait merveilleusement dans l'art de rendre sa cour attrayante et de varier les plaisirs ; aussi quand elle s'aperçut que son fils se fatiguait des dames de haut parage, espèces de courtisanes titrées qui obéissaient au moindre signe et ouvraient leurs bras dès que le maître en exprimait le désir, elle attira près d'elle les femmes de la ville et de la province dont les grâces ou la beauté devaient embellir ses fêtes et fournir un nouvel aliment aux passions du roi.
En vain les maris prudents ou les pères soucieux de l'honneur de leurs maisons voulurent retenir près d'eux les jeunes femmes et leurs filles; lorsque l'une d'elles, cédant aux conseils de l'orgueil, désirait être présentée à la cour , elle faisait parvenir à François !"■ des plaintes sur la jalousie d'un mari ou sur la parcimonie d'un père, et aussitôt le galant monarque envoyait un ordre qui obligeait les coupables à lui amener « leurs tendres épouses ou leurs gentilles pucelles, s'ils ne préféraient mieux s'exposer à sa colère et être incarcérés pour toute leur vie. » Néanmoins, au milieu de ses débauches, François I" ne laissait pas que de donner des preuves de son amour pour la religion et des exemples de sa piété; ainsi il fit brûler vif à Saint-Germain-
UUlîS, REINES, EMPEREURS
en-Laye le fils du contrôleui' du grenier à sel de (JlKiteaudun, nommé Pierre Piél'ort, qui avait eu l'audace d'enlever la sainte hostie de la chapelle du château do Saint-CuM-main par bravade, pour la déposer dans la pcMilo chapelle de Sainte-Geneviève, près de Nanterrc. Le roi alla la chercher tète nue et à pied , la torche au poing et suivi de son clergé. « Et il faisait beau voir mon fils porter ainsi honneur et révérence au Saint-Sacrement,» ajoute Louise de Savoie, cette pourvoyeuse, cette reine inl'àme, qui rapporte ce fait dans son journal.
Enfin , les progrès du duc de Bourbon et des Espagnols dans la Provence ayant sérieusement alarmé la cour, François I" s'avança à la tète d'une armée redoutable pour faire lever le siège de Marseille : comme les ennemis n'étaient pas en force, ils se retirèrent devant lui et centrèrent en Italie. Le roi, qui crut voir dans ce succès un retour de la fortune, reprit confiance dans ses armes , passa les Alpes , se présenta de nouveau dans le Milanais . prit d'assaut la ville de Milan, et vint assiéger Pavie. Mais là. devaient s'arrêter ses triomphes faciles; le duc de Bourbon accourut au secours de la place avec des troupes supérieures en nombre à celles dus Français, livra bataille , et le résultat fut la défaite de l'ai'mée et la captivité de François I"'. Cet événement répandit la consternation dans le royaume ; les peuples, habitués par dix siècles d'esclavage à concentrer toutes leurs espérances sur un seul individu appelé le roi, regardèrent sa captivité comme une calamité publique et demandèrent à grands cris qu'on délivrât le monarque. « Combien ils se seraient épargné de douleurs, dit un ancien chroniqueur, s'ils avaient dit à Gbarles-Quint : « Gardez ce corrupteur de nos « femmes , ce dilapidateur de la fortune publique, « qui force nos fils à verser leur sang pour ses mi- « sérables querelles. Nous ne voulons 'pas augmente ter la misère de nos veuves et de nos orphelins « pour ramener parmi nous la cause de nos maux ; et « plût à Dieu que jamais le pied d'un roi n'eût foulé « le sol de notre belle France!... »
Bien au contraire, une sorte de vertige s'empara des esprits; les Etats s'assemblèrent et décidèrent qu'on n'épargnerait aucun -sacrifice pour payer la rançon du roi, et qu'on l'autoriserait à traiter avec les Espagnols comme bon lui semblerait. François I':'', en conséquence de cette permission, s'engagea sur l'hostie envers Charles-Quint à lui consigner, six semaines après sa sortie de prison , le duché de Bourgogne avec toutes ses appartenances et dépendances, lesquelles à l'avenir seraient séquestrées de la souveraineté du royaume; il consentit à lui céder tous ses droits sur les États de Naples , de Milan, de Gênes , ainsi que sur les souverainetés de Flandre et d'Artois; et. en garantie de l'exécution de ces engagements et du payement de deux millions d'écus d'or, il lui offrit en otage ses deux fils, qu'on appelait les enfants de France, qui ne valaient certes pas le dixième de la somme, ainsi ((ue l'observa du reste l'empereur lui-même. Néanmoins,' comme Gharles-Quiut avait, pour le moment, sur les bras une guerre européenne, il a¥cepta les offres du rui et consentit à le renvoyer en France.
Déjà la reine mère était venue à la rencontre de
François I'''' à Bayonne, conduisant avec elle les deux enfants qu'on devait remettre aux commissaires impériaux ; jamais la duchesse d'Angoulème n'avait déployé un si grand luxe , et jamais elle n'avait pris autant de soin de conqioser sa cour des plus jeunes et des plus belles filles du royaume; c'est qu'elle avait compris qu'elle devait éblouir les yeux de son fils, et occuper son esprit d'amours et d'intrigues pour l'empêcher de réfléchir sur les causes de la détresse publi(iue.
Parmi les femmes que cette entremetteuse royale traînait à sa suite, il en était une, Mlle d'Heilly, âgée de dix-huit ans, qui était d'une beauté si ravissante, que le roi en fut émerveillé et en devint éperdument amoureux. La pauvre comtesse de Chateaubriand, son ancienne maîtresse, fut sacrifiée à cette nouvelle passion et renvoyée à son mari, qui , pour se venger, la fit enfermer dans une chambre tendue de noir, et lui fit ouvrir les veines.
Mlle d'Heilly n'était pas seulement remarquable par ses avantages extérieurs , disent les poètes qui ont chanté ses attraits, c'était encore la plus belle parmi les savantes, et la plus savante parmi les belles. La tactique de la duchesse d'Angoulème réussit pleinement; le roi oublia tout pour la favorite, et abandonna le soin des affaires à sa mère comme par le passé ; il ne prit même aucun souci de ses fils , qui étaient prisonniers à sa place, il chargea Louise de Savoie de négocier avec Charles- Quint, et ne songea plus qu'à donner des fêtes et des carrousels en l'honneur de sa belle ; il la combla de présents, de pensions, de terres et de domaines; et pour l'avoir toujours à ses côtés , il la maria à Jean de Brosse, un de ces nobles qui affluent à la cour des princes . et qui ne font jamais difficulté de faire trafic de leur honneur. Celui-ci reçut pour prix de son infamie le gouvernement de Bretagne et le titre de duc d'Étampes.
En Italie, les choses ne se passaient pas aussi gaiement qu'en France. Lautrec, frère de l'infortunée comtesse de Chateaubriand, qui se trouvait encore investi de la confiance du monarque, vint assiéger Pavie, qu'il prit d'assaut et dont il passa tous les habitants au fil de l'épée, sous prétexte de venger la défaite de François I"; puis il descendit jusqu à Naples, en forma le blocus, et sans aucun doute il s'en fût emparé si la mort n'était venue le surprendre. Dès lors la fortune des Français alla en déclinant; la défection d'André Doria, amiral génois, les força d'abord à lever le siège, et ensuite à se retirer dans le Milanais, où la défaite du comte de Saint- P.ol, qui fut surpris à Landriaux, près de Milan, par Antoine de Lède, vint aggraver la position. Malgré l'urgence et la nécessité d'entamer des négociations, le roi refusa d'interrompre ses plaisirs, et donna ses pleins pouvoirs à sa mère pour discuter les conditions de la paix. '
Charles-Quint ne voulant jias entrer en conférence avec la duchesse d'Angoulème, autorisa sa tante Marguerite d'Autriche à traiter avec cette Messaline. Les deux princesses se rendirent à Cambray, disculèrent longuement sur les engagements pris à Madrid, et dressèrent un nouveau traité connu sous le nom de paix des dames. Un des principaux gr'icles
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Louise de Savoie, ducliesse d'Angoulême, mère de François ]"
fut le mariage d'Eléonore, veuve du roi de Portugal et sœur de Charles-Quint, avec François I", qui était Veuf depuis plusieurs années; une autre condition de la paix fut le payement immédiat des deux millions déçus d'or pour lesquels Charles-Quint retenait en olage les deux fds du roi. Ces deux clauses furent exactement remplies ; la France paya la rançon du roi, et les deux jeunes princes furent délivrés; de son côté, l'empereur envoya sa sœur, qui épousa François I". Peu de temps après, mourut l'exécrable Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère du roi. Cette femme, qui s'était justement attiré la haine de la nation, avait la singulière manie d'écrire un journal en forme d'éphéraérides, et dans lequel elle a enregistré, avec une scrupuleuse exactitude, la naissance des princes, le nom de leurs maîtresses ou de leurs mignons, la mort de ses chiens et les maladies honteuses de son fils.
Délivrée de la tyrannie de la régente, la France tomba sous la domination de la duchesse d'Êtampes, femme aussi avide et aussi dépravée que l'avait été Louise de Savoie; la favorite devint la dispensatrice de toutes les grâres, de tous les honneurs, et elle n'oublia point sa faipille dans le partage, ce qui n'é-
tait pas une petite affaire; car son père avait eu trente enfants de trois femmes différentes, et plus de la moitié vivait encore. I^ar ses soins, tous furent ]ilacés et dotés aux dépens de l'État; deux de ses frères, qui avaient embrassé l'état ecclésiastique , furent pourvus des meilleurs évêchés du royaume; plusieurs de ses sreurs, de simples religieuses qu'elles étaiert auparavant , devinrent abbesses de riches communautés; et les autres, garçons ou filles, au moyen de dots, de charges ou de dignités, purent aspirer à des alliances avec des familles nobles. Mais quelque énormes que fussent les dépenses employées à l'établissement des parents de la favorite, pour leur bâtir des hôtels , leur acheter des terres ou leur meubler des châteaux, elles n'entraient que pour une portion très-minime dans les sommes qu'elle prodiguait à ses adorateurs et à ses amants. Flattée d'être regardée comme la protectrice des arts, la duchesse d'Êtampes s'entoura d'artistes, de poètes et de musiciens, qui touS, à l'envi les uns des autres, épuisaient en son honneur toutes les formules adulatrices du langage des courtisans.'
Pour lui complaire, François I" lui-même parut épris d'un grand amour pour les arts; il acheta des
HlbiTdlUK DKS PAPES
tableaux précieux, appela à sa cour Léonui-d Je \'inii el le Primatiie; il bâtit les cliàloaux do Fontainebleau, de Cliaiubord et do Madrid, el cliargea les meilleurs peintres et les plus habiles sculpteurs d'en illustrer les lambris et les galeries. Cependant sa passion pour la duchCsse d'Étarapes n'onipècliait pas Cl' monanpie débauché do chercher des distractions auprès des dames de la boui^eoisie, et de )Hirter le déshonneur el l'opprobre dans les familles du peuple. Mal lui en advint, car il rencontra sur son chemin un homme qui ne voulut accepter ni argent, ni titres de noblesse, ni diarijes, ni dii,nntés en échange de son infamie; ce fut le mari de la belle Féronnière. Kt comme il plut au prince de passer outre et de faire enlovcr la darae par ses pourvoyeurs, celui-ci se vengea, et voici de cjuelle manière : à cette époque, le mai Saint-Job sévissait cruellement dans toutes les parties de l'Europe el surtout à Paris. Aucun remède n'avait encore été inventé jxiur en arrêter les progrès; ceux qui en étaient atteints devaient inluilliblemcnt périr. Le mari de la belle Féronnière se rendit dans un lupanar, passa la nuit en débauche avec des courtisanes, gagna ce mal terrible, le transrail à sa femme, qui à son tour le communiqua à son royal amant. Trois mois après, la belle Féronnière expirait dans des douleurs atroces, et François I" se sentit consumé par un poison lent, corrosif, qui devait le faire .anguir pendant dix années avant de le conduire au tombeau. Le mari s'était vengé !
A partir de ce moment, le roi devint taciturne, superstitieux et cruel; il se montra l'un des plus ardents ennemis des idées de' réforme qui gagnaient toutes les provinces, et se rail à persécuter ses sujets. Il commença par faire briïler vif, sur la place Maubert, un dominicain qui avait défendu en public les doctrines du réformateur Zwingle ; ensuite il vint à l'église de Notre-Dame renouveler le serment de défendre la religion, et parut à cette occasion à la tète d'une procession solennelle, où se trouvaient le dauphin, ses deux frères et le duc de Vendôme, soutenant les quatre coins d'un dais sous lequel était porté le Saint-Sacrement; Sa Majesté avait même exigé que la reine, les princesses, leurs filles et les princes suivissent le cortège une torche à la main. François l"jura sur l'Evangile de maintenir l'intégrité de la foi catholique, et proféra les plus terribles menaces contre ceux qui s'écarteraient de la doctiine enseignée par le pape. « Moi-même, ajouta-t-il, qui suis votre roi et votre seigneur, si j'apprenais qu'un de mes enfants fût infecté du poison de l'hérésie, je n'hésiterais pas à l'immoler enholocausteà l'Église. » Plus tard, un autre tyran, PhiHppe II d'Espagne, devait répéter ces horribles paroles. Du reste, tous deux réalisèrent cette menace, l'un en faisant condamner don Carlos, son fils légitime, par rin([uisition, l'autre en envoyant au bûcher un enfant iUégitirae nommé Dolet, qu'il avait eu de ses amours avec une pauvre fille du peuple enlevée à sa famille par sss pourvoyeurs et délaissée.
Une fois entré dans cette voie de persécutions , Franço's l" ne voulut plus en sortir; et jusqu'à la fin de sacirrière il ne cessa de poursuivre les malheureux protestants. Au nombre de ses victimes on compte six calvinisrte» ffui étaient accusés d'avoir parlé irré-
vérencieusement du Saint-Sacrement, et qui furent condamnés pour ce crime à expirer dans les llaramcs, attachés sur un fauteuil qu'on descendait et qu'on élevait au moyen d'une bascule, afin d'augmenter leurs souffrances. Ce n'était pas à Paris seulement qu'avaient lieu ces exécutions; de toutes parts dans les provinces les bûchers s'allumaient pour consumer dos milliers d'innocents.
Au milieu de ces préoccupations religieuses, le roi ne perdait pas do vue les intérêts de sa famille, et mariait le second de ses enfants, nommé Henri, à Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII, afin d'intéresser le saint-siége dans sa querelle contre l'empereur, et pour en obtenir des secours dans la nouvelle invasion qu'il méditait en Italie, au mépris de la foi jurée et de tous les engagements qu'il avait pris.
Profitant donc de l'absence de Charles-Quint, qui était engagé dans une guerre sur les côtes d'Afrique , François I" envoya une armée dans le Milanais pour en faire la conquête. D'abord tout sembla réussir aux Français, el, en moins de deux mois , les villes ou forteresses soumises à l'empereur se rendirent à la France ; mais bientôt la fortune changea, el la présence de Charles - Quint, qui était accouru d'Afrique à la première nouvelle de cette agression, suffit pour rétablir son autorité. A son tour il franchit les Alpes et conduisit une armée de cinquante mille impériaux à travers la Provence jusqu'à Marseille, dont il fit le siège.
François I", hors d'état de défendre par lui-même son propre royaume , envoya le connétable Anne de Montmorency avec une armée pour arrêter la marche de l'ennemi, l'autorisant à prendre toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires au succès de sa mission. Le connétable ne trouva rien de mieux à faire que d'affamer les impériaux, et pour y réussir, il saccagea toute la Provence, brûla -les châteaux, les fermes, les moulins, détruisit les récoltes, arracha les oliviers , et réduisit les cultivateurs à la plus grande misère. Puis , retranché derrière ce pays dévasté, il poussa des reconnaissances jusque sous les murs de la ville assiégée, enleva les convois, surprit des postes et contraignit enfin l'empereur à repasser les Alpes. Montluc s'écrie à cette occasion : « Que de sang, que d'argent a coûté à l'Europe l'exécrable ambition de Charles-Quint et de François l'M Dieu les fil naître pour la ruine de plus d'un million de familles 1 Apprenez donc, grands et petits, que c'est soltiseà vousde vous battre pourles querelles des rois. Mieux vaudrait pour vous les exterminer tous.... »
Un événement sur lequel l'histoire n'a jamais été entièrement éclairée vint alors porter un coup terrible au cœur du roi ; ce fut l'empoisonnement du dauphin François par son échanson l'Italien Montéciiculi. D'abord la clameur publique désigna Charles-Quint comme l'instigateur du crime; mais le coupable déclara, pendant la question, que le monarque espagnol n'avait en rien participé à cette action, et il osa prononcer le nom d'tme personne si puissante, que les juges refusèrent d'inscrire ses réponses, jiassèrent outre, et le condamnèrent à être écartelé. Tout porte à croire que Montécuculi avait incriminé Catherine de Médicis, la seule qui eût intérêt à la mort du
ROIS, REINES, EMPEREURS
dauphin, son mari se trouvant ainsi l'héritier direct de la couronne.
Peu de temps après, il prit fantaisie à Charles- Quint de venir à la cour de France; le roi accueillit son ancien ennemi avec, une extrême courtoisie et lui donna des letes brillantes. L'empereur ne voulant pas être en reste avec son hôte, combla de présents les seigneurs et les dames de la cour, surtout la duchesse d'Etampes, qui, affirme-t-on, avait conseillé à François I" d'arièter traîtreusement Charles- Quint à Paris, pour le contraindre à annuler le traité de Madrid et à lui rendre le duché de Milan. Fort heureusement pour le roi d'Espagne, il eut connaissance des conseils perfides que donnait la favorite, et put éviter le danger en la mettant dans ses intérêts. Parmi les dons que Charles-Quint fit à la duchesse d'Etampes , on cite celui d'une bague d'une valeur considérable qu'il avait laissé tomber avec intention devant la maîtresse du roi, et que celle-ci avait ramassée pour la lui rendre. L'empereur lui dit avec beaucoup de courtoisie, en refusant Je reprendre son anneau : « Je vois bien, madame, que ce bijou demande à changer de maître ; et puisqu'il est allé à vous, je vous supplie de le garder. » La duchesse d'Etampes ne put guère tenir rigueur à un prince si généreux ; elle se rangea à son parti, et en toutes occasions ne se fit pas faute dé vendre à l'Espagne les secrets d'État. L'entremetteur de ces honteux marchés était un des amants de la favorite, le comte de Rossie. Il est vrai qu'à cette époque la duchesse d'Etampes pouvait tout se permettre sans redouter même la colère du roi, qui, par suite des ravages du mal Saint-Job, était tombé dans un état de prostration voisin de la démence.
La guerre s'étant rallumée entre les deux cours de Paris et de Madrid, les Français passèrent encore une fois les Alpes sous la conduite du duc d'Enghien, et remportèrent la célèbre victoire de Cérisoles. Mais tandis que la nation se réjouissait des succès obtenus en Italie, Henri VIII, roi d'Angleterre, l'allié de Charles-Quint , envahissait la Picardie, emportait d'assaut la ville deRoulogne ; et l'empereur de son côté tombait sur la Champagne, s'emparait des villes sans défense, et se dirigeait à marches forcées sur Paris.
Quant à François I''', il ne faisait aucun effort pour sauver le royaume, et laissait, comme par le passé, la direction des affaires aux mains de la favorite. Il paraîtra fort extraordinaire que la duchesse d'Etampes, qui était toute-puissante, songeât à livrer la France aux Espagnols, au risque de perdre sa position ; néanmoins, si l'on considère que son royal amant, attaqué d'un mal incurable et mortel, excitait chez elle une répulsion bien naturelle, si l'on adopte les opinions de quelques auteurs contemporains, qui prétendent (jue Charles-Quint avait eu des relations intimes avec (die, lors de son séjour à Paris, et qu'il avait prorais de lui conserver auprès de sa personne le rang ([u'elle occupait à la cour, dès qu'il aurait détrôné François I" ; si l'on tient compte des motifs secrets de jalousie ({u'elle avait contre Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, celte courtisane surannée qui s'était abandonnée à François I" pour sauver son père, le seigneur de Saint- Vallier, con-
damné à mort pour crime de rébellion, et qui depuis était devenue la maîtresse de Henri, dauphin de France ; alors on concevra que la duchesse d'Etampes, voyant le roi s'affaiblir de jour en jour, cherciiàt à se créer un appui auprès de l'empereur. Cependant, pour être en garde contre la perfidie de Charles-Quii.t, et pour assurer la réussite de ses projets, elle se livra au duc d'Orléans, frère du dauphin, et lui lit accorder par le roi les plus brillants emplois et une autorité presque absolue sur le royaume ; de plus, elle imagina de négocier le mariage d'une des filles de l'empereur avec ce prince, afin de rendre plus certain encore le triomphe du duc d'Orléans et son avènement à la couronne, au mépris des droits de son frère aîné. Cette entreprise, conduite avec une extrême prudence, était sur le point de se réaliser, lorsqu'un événement inattendu vint déranger tous les plans de la favorite; le duc d'Orléans mourut empoisonné. — Catherine de Médicis voulait être reine!
Celte mort et quelques succès remportés par l'armée française contre les impériaux déterminèrent Charles-Quint à entendre des propositions de paix et à signer un traité. La guerre cessa, mais les peuples n'en furent pas plus heureux ; François I" commença de nouvelles persécutions contre les protestants ; et Sa Majesté ayant appris que dans les villes de Mérindol et de Cabrières, ainsi que dans les bourgades environnantes, il existait plus de dix mille familles vaudoises, elle déclara vouloir les exterminer jusqu'au dernier homme, pour racheter les crimes de sa vie et obtenir une place dans le ciel. En conséquence, le roi donna main -levée de la charte de surséance accordée aux A'audois, et envoya ordre au bâtard d'Oppède, alors premier président, de rassembler toutes les troupes qui se trouvaient dans ces cantons et d'anéantir les hérétiques. Celui-ci obéit aux ordres du monarque, et, pour en venir plus sûrement à ses tins, il renforça sa milice de plusieurs compagnies qui revenaient d'Italie, sous la conduite du terrible baron de la Garde, et d'un corps de soldats romains qui ap])artenaient au vice-légat d'Avignon ; puis, à la tète de celte armée de bourreaux, il s'abattit sur les villages et sur les bourgs habités par les Vaudois. Les maisons de ces infortunés furent pillées, les récolles brûlées, les vergers détruits, les chaumières renversées de fond en comble, et ceux qui, soit à cause de leur âge ou de maladie, n'avaient pu fuir devant les soldats du roi, furent impitoyablement massacrés, éventrés ou brûlés vifs. Et comme si le carnage eût rendu plus ardente leur soif de sang, ces séides de la royauté se partagèrent en douze corps et traquèrent les Vaudois jusque dans les forêts et dans les cavernes où ils s'étaient retirés; là, ils mirent le feu aux habitations, et forcèrent, à coups de piijues, les malheureux qu'ils avaient faits prisonniers à se précipiter dans les ilammes; ici ils attachèrent dos à dos jusqu'à six cents de ces infortunés et les noyèrent dans un étang; et lorsque cette chasse à l'homme eid rendu le gibier rare, le baron de la Garde s'imagina du fouiller le pays et de faire une battue ; à cet elfet, il enveloppa un espace de terrain entre ses lignes, coupa toutes les issues, ferma tous les défilés, et faisant resserrer son cercle, il prit les Vaudois
HISTOIRE DES PAPKS
eorome on fait des bêtes sauvages, cerfs ou daims, dans leurs lialliers.
A Morindol, les soldats n'ayant pas trouvé une sculo personne i\éj;ors;er, s'en prirent anxlialnlalioiis, iju'ils rasèrent à lleur du sol, el à un pauvre entant qu'ils avaient rencontré dans la campagne; en vain il [irotesta qu'il était bon catholique, ces misérables rattachèrent à un arbre et le tailladèrent à coups de sabre jusqu'à ce qu'il n'eût plus un lambeau de chair sur le corps.
A Ciibrières, ils furent arrêtés par une petite troupe composée de soixante hommes et de trente femmes qui s'étaient enfermés dans le château et qui voulaient sauver leur pays ou vendre chèrement leur vie; alors l'avocat général Guérin et le président d'Oppède, qui craijjnaient de perdre du temps en faisant le siège du château, ent èrent en pourparlers et promirent la vie sauve à tous ceux qui hai)itaient la contrée, sous la condition qu'on leur ouvrirait à l'instant les portes du château. Ce qui n'eut pas été plutôt exécuté, que les soldats se ruèrent sur les hommes, les chargèrent de chaînes et les conduisirent dans une prairie, où ils les massacrèrent avec une cruauté sans égale. Quant aux femmes, après les avoir violées et les avoir outragées de toutes manières, ils les renfermèrent dans une grange, mirent le feu à la paille entassée dans le bâtiment et les brûlèrent vivantes.
A la ville de la Côte, qui était défendue par de bonnes murailles crénelées et par un château garni d'artillerie, le baron de la Garde usa du même stratagème, prêta serment sur l'hostie de ne faire aucun ma! aux habitants s'ils consentaient à déposer leurs ;.rmes et à abattre les murailles ; puis, quand les \ audois huguenots se furent livrés sans défense à la merci de leurs ennemis, le féroce baron ordonna à ses soldats de courir sus aux hérétiques, de tuer les hommes sans pitié, sans merci ; de violer les femmes, et de ne faire grâce ni aux jeunes filles ni aux petits garçons; ce qui fut exécuté avec une rigueur inou'ie, au nom du roi et du pape !
\'ingt-deux villes, bourgs ou villages furent saccagés ou brûlés de la même manière, et l'on compte qu'il y eut plus de dix mille ^'aud()is, hommes ou femmes, pendus, noyés, massacrés, violés, coupés en quartiers et brûlés vifs, indépendamment des enfants que ces monstres déflorèrent et écrasèrent ensuite contre les rochers ou précipitèrent du haut des tours. Ce fut au milieu de ce cortège lugubre que l'exécrable François I" comparut devant le trône de la Divinité le dernier jour de mars 1547!
Tel est ce roi que des écrivains stipendiés ont eu l'audace d'appeler la gloire de la France, le père du peuple, le restaurateur des lettres. Abominable dérision ! François I" le protecteur des lettres! lui qui, parun édit daté du 13 janvier 1534, voulut supprimer l'imprimerie dans tout le royaume, qui défendit, sous peine de la hart, de rien imprimer, et qui ne consentit à suspendre l'effet de cet arrêt que sur les remontrances énergiques du Parlement ! Lui, le père du peuple ! mais les guerres désastreuses de son règne, les massacres des \'audois, la misère publique, sont là pour attester qu'il en fut le bourreau! Lui, la gloire de la France ! mais les monceaux d'ossements blan-
chis que nos ancêtres ont laissés dans les plaines de la Lombardie sont autant de témoins qui accusent de nos défaites son inhabileté et sa couardise.
Bien loin d'avoir les grandes qualités dont se sont plu à l'orner les flatteurs delà monarchie, François 1"' se montra pendant tout le cours de eon règne, lâche, félon, iiypocrite, parjure, corrupteur, dissipateur, perfide, débauché et cruel; et c'est à lui que la France dut ce renouvellement de persécutions religieuses qui se prolongèrent après sa mort pendant deux siècles, et couvrirent toutes les provinces du royaume d'échafauds et de gibets.
Henri , dauphin de France , mari de Catherine de Médicis, se trouva roi à l'âge de vingt-neuf ans, et fit régner avec lui Diane de Poitiers, celte beaulé surannée que la duchesse d'Étarapes appelait la vieille ridée. La favorite du feu roi fut exilée dans ses terres pur la maîtresse du nouveau monarque, en conservant toutefois la libre disposition des biens qu'elle tenait de la Hbéralité de François !'■', et dont elle fit un noble usage, les employant à soulager les misères du pauvre peuple et à secourir les protestants. On ignore l'épotpie de la mort de cette femme célèbre ; on sait seulement qu'elle finit par embrasser ouvertement le protestantisme , peut-être par haine contre Diane de Poitiers, qui était une ardente catholique.
Quant à la nouvell'e favorite, cette courtisane éhontée , qui avait commencé dans la carrière de la débauche en se prostituant à François I" et ensuite au fils de son amant, elle prit les allures d'une souveraine, nomma les ministres, les ambassadeurs, vendit les grâces et les charges , disposa des finances de l'État, et parut être la régulatrice des destinées de la France. L'empire qu'elle exerçait sur l'imbécile et cruel Henri, quoiiju'elle eût alors quarante-huit ans, paraîtrait incompréhensible , si l'on ne savait qu'elle était la femme qui savait le mieux enchaîner les hommes à cette cour, où Catherine de Médicis tenait école de prostitution. « Henri II l'aimait, dit Mézeray, parce qu'elle était ardente en amour, et s'abandonnait, dans ses fureurs de Messaline, à tous les écarts de l'imagination la plus déréglée et aux voluptés les plus monstrueuses. Sa Majesté craignait si fort qu'on ignorât l'excès de sa passion et à quel point il idolâtrait Diane de Poitiers , qu'il faisait placer sur ses armes, sur ses meubles, sur ses vêtements et même sur le fronton de ses palais, le croissant , l'arc et la flèche que cette chaste déesse avait choisis pour ses attributs. » Enfin, le pouvoir que la duchesse de Valentinois avait sur son amant était si redoutable, que Catherine de Médicis elle-même pliait devant elle, cachant l'ambition dont elle était dévorée sous une apparence de légèreté , et ne paraissant occupée qu'à des intrigues galantes et à donner des bâtards à la France, ce dont elle s'acquitta si bien qu'elle mit au jour dix enfants, cinq garçons et cinq filles.
Un des premiers événements de ce règne fut le fameux duel entre Gui de Chabot Jarnac, beau-frère de la duchesse d'Étampes , et François de Vivonne , seigneur delà Châtaigneraie, favori de Henri II. L'origine de la querelle de ces deux seigneurs remontait au règne précédent, et venait d'une confidence que Jarnac avait faite au dauphin de ses relations amou-
BOIS, H Kl NES, EMPIOUEL'fiS
Duel entre Jarnac et la Châtaigneraie
reuses avec sa belle-mère. Henri eut l'indiscrétion de divulguer cette étrange confidence ; la faction de Diane de Poitiers, rivale de la faction de la duchesse dÊtampes, accrédita ce bruit à la cour et à la ville pour déshonorer Jarnac et priver la favorite d'un de ses plus redoutables défenseurs. Celle-ci , loin de se laisser abattre, prit hautement le parti de son beaufrère, démentit les bruits injurieu.v qui circulaient sur son comjtte, et demanda à François I" la punition des auteurs de la calomnie.
Le daupliin, qui était déjà fort mal avec son père , et qui craignait que son ressentiment ne s'accrût en apprenant qu'il était lui-même la première cause du scandale, rejeta le fardeau sur un de ses courtisans, nommé la Châtaigneraie , espèce de bravo, qui pour une somme d'argent consentit à courir les risques de cette afl'aire. On avait espéré que Jarnac n'oserait pas
se mesurer avec cet adversaire et serait forcé de dévorer son affront en silence. Il n'en fut rien ; le beaufrère de la duchesse d'j'jtampes se présenta hardiment devant François I'"'', et lui demanda l'autorisation de combattre François de ^'ivonne à outrance et jusqu'à ce que mort d'homme s'ensuivît. Le roi refusa, et les deux ennemis ne purent vider leur querelle qu'après les funérailles de François I".
Son successeur, Henri H, autorisa le combat, dans la persuasion que tout l'avantage serait du côté de son favori; ce qui était plus que probable, ce jeune seigneur étant doué d'une force et d'une adresse extraordinaires. f\on-seulement la Châtaigneraie excellait dans l'escrime et dans le maniement des armes, mais encore il était fort habile dans tous les exercices du corps ; à la lutte il n'y avait pas d'homme (jui pût lui résister ; dans les tournois et dans les 'outes il
lui arrivait souvent en [ileino course de cheval de jeter et reprendre sa lance justiu'à trois fois sans pour cela manquer la bague ; aussi se regardait-il coiume si assuré de tuer Jarnac, qu'il commanda un souper pour célébrer sa victoire.
Le duel eut lieu en présence de toute la coiu' au château de Saint-Germain en Lave, au soleil couchant. La Châtaigneraie s'avança avec toute l'insolence d'un bravo qui compte eur un triompiie facile ; Jarnac parut dans le champ clos avec une mâle assurance,;"! pied et armé de la dague et du poignard, ainsi (pi'il avait été réglé par les parrains. \un signal donné les deux champions croisèrent le fer; et presque au même instant , au grand ébahisseraent du roi , de Diane de Poitiers et de toute la cour, la Châtaigneraie tomba à terre, baigné dans son sang, le jarret fendu par un coup de revers que lui avait porté son adversaire et qui s'appelle encore le coup de Jarnac. Le vainqueur , ne voulant pas profiter de son droit et égorger un homme sans défense, conjura la Châtaigneraie de vivre et de lui rendre son honneur. Sur son refus, il vint par trois fois s'agenouiller devant le roi pour le supplier d'accepter son prisonnier. Henri se rendit enfiu à ses prières, et lui dit avec une rage concentrée : « Vous avez combattu comme César et parlé comme Cicéron. » On emporta la Châtaigneraie du champ clos et on lui prodigua les plus grands soins; mais la honte de sa défaite et l'humiliation qu il avait subie devant toute la cour dérangèrent sou esprit ; dans un accès de déUre il arracha l'appareil qui était posé sur sa blessure, et expira dans la nuit qui suivit le combat.
« .\insi mourut le favori de monseigneur le roi, dit Vieilleville dans ses mémoires, ce redouté la Châtaigneraie, qui faisait à tous les gentilshommes une piafle odieuse et intolérable , et ne dépensait pas moins de douze cents écus par jour , quoiqu'on ne lui connût aucune fortune; ce qui lit dire qu'il était l'amant de Mme la duchesse de Valentinois, et peut-être aussi le tenant de monseigneur le roi , (pii aimait fort les plaisirs contre nature et les vigoureux champions en vilenies et obscénités. » Ce qu'il y eut de certain , c'est que Diane de Poitiers s'affecta vivement de la mort de François de Vivonne, i;t s'en prit à ceux qui avaient été en faveur sous le règne de la duchesse d'Ëtampes , les renvoyant de leurs gouvernements , et les remplaçant dans leurs charges et dignités par ses créatures. Ainsi elle rappela le connétable de Montmorency à la cour , lui rendit les honneurs dont il avait été dépouillé par le feu roi , et donna une telle autorité à François de Lorraine, duc d'Aumale et de Guise , et à tous ceux de sa famille, que bientôt ce prince devint redoutable pour le roi lui-même.
Le stupide Henri souscrivait à toutes les dispositions que la favoiite prenait pour diriger le royaume, '< ayant, dit Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes, les mêmes défauts que ses prédécesseurs, l'esprit faible et le cœur corrompu. » Aussi on peut affirmer <|ue ce règne fut celui de Mme de Valentinois, du connétable et de M. de Guise, qui étaient en possession de toutes les charges et des gouvernements les jilus importants du royaume. Bientôt iml ne put approcher du roi que par la volonté des Guises ou des
Montmorency ; tout releva de ces deux maisons ; récompenses ou châtiments, tout fut distribué par eux; et il sembla que le roi et sa concubine eussent pris à lâche do leur ) artager la France au détriment des enfants do Catlunine de Médicis. Les Guises s'attribuèrent les gouvernements de la Bourgogne, de la Champagne, le titre de général des galères et de colonel de la cavalerie légère ; ils donnèrent à leurs partisans les licutcnanccs du roi, le commandement des compagnies de gendarmes, et des emplois secondaires en grand nombre. Les Montmorency s'emparèrent des litres de connétable, de grand maître de France, d'amiral, de colonel d'infanterie ; ils s'adjugèrent les gouvernements de la Guyenne, du Languedoc, de l'Ile-de-France et de la Provence; ils conlièrcnt à leurs créatures les capitaineries de la Bastille, du fort de \'inconnes, le commandement de la place de Boulogne et celui de trente compagnies de gendarmes ; et cela parce que Mme de Valentinois voulait avoir pour amants les deux chefs de ces puissantes maisons. Il résulta de cet ordre de choses que les tailles furent doublées ; et comme les malheureux cultivateurs se trouvaient dans l'impossibilité de payer les impôts, et môme d'ensemencer leurs terres, ils affluèrent à Paris en tel nombre, qu'on fut forcé d'élargir l'enceinte et d'accroître les faubourgs si démesurément, que le roi, redoutan' que la capitale devînt trop considérable par rappor* aux autres cités du royaume, rendit une ordonnance, en date du mois de novembre 1549, pour en fixer irrévocablement les limites.
Cette même année vit les poursuites suscitées contre le vénérable maréchal Oudart du Biez, àJa solhcitation du connétable et de la favorite, qui convoitaient ses immenses richesses. Ce noble chevalier, blanchi au service de la France, avait mérité par ses talents, dit Brantôme, d'être compté parmi les capitaines les plus illustres du temps, et avait même reçu l'insigne honneur d'être jugé digne de commander les cent hommes d'armes qui formaient la compagnie de Bayard. Le roi se fit lui-même l'accusateur du maré- 'chal, et poursuivit sa condamnation avec une incroyable ténacité. Tout le crime de ce vieillard était simplement d'avoir donné sa fille en mariage à un jeune seigneur, nommé Coucy-Vervins, qui, se trouvant chargé de la défense de Boulogne sous le dernier règne, avait eu la faiblesse de rendrejcette place contre l'avis de tous les officiers de la garnison. Henri II déclara qu'il y avait eu trahison, et que le maréchal du Biez n'était point étranger à tout ce qui s'était passé à Boulogne. Quoique ces allégations fussent entièrement controuvées et dénuées de vraisemblance, le maréchal et son gendre n'en furent pas moins condamnés, comme criminels d'Etat, à être décapités, et leurs biens confisqués au profit du roi, puis octroyés à la duchesse de Valentinois et au connétable .\nne de Montmorency.
Celte sentence, rendue par des juges iniques qui étaient vendus à la cour, indigna les esprits et excita le plus vif mécontentement dans le peuple ; ce qui contraignit Sa Majesté à commuer la peine du maréchal en une prison perpétuelle. Mais, à l'exemple du cruel Louis XI, il voulut (|ue ce vieillard à barbe blanche, qui aimait sincèrement son gendre, assistât
Ih^UAfi i/ftf^rJu /fitj-fr^a.fSi^w
ROIS, REINES, EMPEREURS
à son supplice; il le fit conduire enchaîné sur récliafaud où devait être décapité ce mallienreux jeune homme ; ensuite le bourreau lui arracha, en présence d'une foule immense, le collier de l'ordre de Saint- Michel, le dégrada de sa noblesse et le déchut de sa dignité de maréchal; puis on amena Jacques de Goucy- Vervius, on lui fit placer la lèle sur le fatal billut, et la hache s'abattit. L'infortuné vieillaid fut ramené tout inondé de sang, et conduit au château de Loches, où il termina ses jours au milieu des larmes et dans la plus rigoureuse captivité.
Sous le règne suivant, la mémoire de ces deux victimes de la cruauté de Henri II et de l'avidité de Diane de Poitiers fut réhabilitée, leur condamnation déclarée illégale et infâme. Tardive réparation, qui fit ressortir les dangers que courent les citoyens sous un gouvernement monarchiqueayant entre ses mains tous les moyens de corruption, et pouvant à son gré choisir ses juges et dicter leurs arrêts.
Pour se soustraire aux clameurs qui l'accompagnaient dès qu'il paraissait en public depuis l'assassinat juridique du jeune Coucy-Vervins, le roi entreprit un voyage dans les provinces, avec la duchesse de Valentinois et toute sa cour. Sur son passage il préleva un surcroît de tailles et de gabelles, qui, en réduisant les habitants à la dernière misère, devait leur laisser pour longtemps un souvenir de sa royale présence. Dans la Guyenne surtout, les officiers de sa maison commirent de telles exactions, que les villes d'Angoulème et de Bordeaux, ainsi que les jiopulations de la Saintonge, se révoltèrent, et massacrèrent les collecteurs et tous les officiers du fisc.
Henri II essaya de calmer l'exaspération des citoyens, et envoya le seigneur de Tavannes pour s'entendre avec les insurgés et leur promettre de donner toute satisfaction, et de diminuer les imjiùts s'ils déposaient les armes. Ceux-ci, qui ne demandaient rien autre chose, crurent à la parole du roi, consentirent à ce qu'on exigeait d'eux, rendirent leurs armes aux agents du monarque, et rentrèrent dans leurs foyers. .\lors le connétable Anne de Montmorency accoiuut à la tête de féroces soldats, ravagea toute la Guyenne, pilla les campagnes, brûla les chaumières, égorgea les cultivateurs, prit possession de Bordeaux comme d'une ville ennemie, déchira les chartes de franchises, cassa le Parlement, enleva les cloches, et fit expirer dans les supplices, sans aucune formalité judiciaire, un nombre considérable de magistrats et de citoyens soupçonnés d'avoir participé à l'insurrection.
Chassé des provinces par l'animadversion publique, comme il l'avait été précédemment de Paris, le roi se décida à rentrer dans sa capitale ; et , suivant le système des despotes , il chercha à faire oublier ses anciens crimes par de nouvelles persécutions. Il rendit plusieurs édits contre les blasphémateurs, les condamna au supplice des assassins et attribua aux prévôts des maréchaux de France le droit de les juger sans appel. Il renchérit sur les ordonnnnces terribles de François I" contre les imprimeurs et les libraires, et força le célèbre Robert Estienne, qui avait eu le malheur d'obtenir la protection de la duchesse d'Étarapes et de Marguerite de Valois, toutes deux ennemies de Diane , de briser ses presses et de -s'expatrier pour éviter le bûcher, qu'il était censé
avoir mérité pour s'être rendu l'éditeur d'une Bibh^ augmentée d'une double version latine et de notes du savant A'atable, le restaurateur de la langue hébraïque en France.
En conséquence, la Sorbonne dénonça le livre comme entaché d'hérésie, et Robert s'enfuit à Genève, où il embrassa ouvertement la réfurnK^ , et fit sortir de ses nouveaux ateliers un libelle véhément contre ses persécuteurs. L'émigration de ce citoyen fut une perte d'autant plus grande pour le progrès des sciences, qu'il n'avait en vue que l'intérêt des lettres et la gloire de sa patrie , et qu'il employait toute sa fortune à entretenir des savants de toutes les parties de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie.
Henri II renouvela ensuite contre les hérétiques les anciennes ordonnances de saint Louis et de Philippe de 'N'alois , déféra les coupables aux tribunaux de l'Inquisition, et décréta qu'à l'avenir il ne serait reçu aucun officier dans l'armée ou dans l'administration, aucun magistrat dans les tribunaux, ni aucun professeur dans les écoles , avant que les candidats eussent produit des témoignages authentiques de leur orthodoxie.
Bientôt les cachots se remplirent d'un si grand nombre de luthériens et de calvinistes , qu'il fallut songer à instituer des tribunaux exceptionnels , les inquisiteurs et les juges séculiers n'allant pas assez vite en besogne. Sa Majesté se fit présenter les membres du clergé qui étaient désignés comme les plus intolérants, les plus fanatiques , les plus corrompus, et les chargea de procéder au jiigement des prisonniers; puis, par un surcroît de férocité, le roi voulut assister au supplice des luthériens qui furent les premiers condamnés par ces monstres. Au jour de l'exécution , le clergé de Notre-Dame vint en grande procession chercher le roi et la favorite , le saint-sacrement en tête, bannières déployées, et escorté par toutes les communautés ecclésiastiques et par tous les ordres de moines qui hurlaient des cantiques et des actions de grâces. Le cortège sortit de la cathédrale après la célébration de l'office divin, et ramena le roi, Mme Diane de Poitiers, Calb°rine de Médicis, les princes du sang et les grands dignitaires de la cour sur la place où devaient être brûlés deux cents luthériens. Du reste, le spectacle était digne des assistants, c'était un vrai spectacle de roi; les ordonnateurs des suj)plices avaient songé à prolonger les plaisirs de Sa Majesté , et ils avaient procédé de la manière suivante : les malheureux condamnés étaient attachés par des chaînes de fer à une poutre qui jouait en bascule et les plongeait jusqu'aux genoux dans un immense brasier, puis, se relevant d'elle-même, prenait un temps d'arrêt, et descendait encore pour se relever de nouveau.
On raconte que les cris d'un de ces infortunés frappèrent si violemment l'âme de Henri II, qu'il en conserva tout le reste de sa vie un souvenir eflrayant. Néanmoins il ne se laissa pas arrêter pour si \\o-u de chose, et il n'en continua pas moins à sacrifier des milliers de victimes au fanatisme de la favorite , qui espérait racheter au prix du sang innocent les débordements de sa vie.
Si cette Messaline éhontéc montrait tant de sévérité envers les calvinistes et les luthériens , par corn-
Les Français sont battus en Italie par les Impériaux
pensation elle était d'une excessive indulgence pour tous ceux qui volaient le peuple et qui partageaient avec elle le fruit de leurs rapines. Parmi ses plus «liers favoris, on citait le président de la chambre des comptes , nommé Allamand , qui depuis vingtcinq années était à la tête des plus grandes affaires de finances, et se rendait coupable des plus odieuses concussions dans les gabelles. Les états finirent par s'émouvoir des plaintes qui leur étaient adressées contre le président de la chambre des coraple.s ; et le parlement de Paris l'ayant appelé à sa barre, conclut, par l'organe de Duménil, son président, à la restitution des sommes volées et à la corde ; de plus, comme les pièces du procès avaient fait ressortir la complicité de Diane de Poitiers et sa participation au.\ bénéfices des malversations, le Parlement conclut également contre la favorite à la restitution des sommes énormes qu'elle avait reçues à litre de dons et de gratifications. Mais le roi intervint, annula la sentence, empêcha qu'elle eût aucune exécution, et maintint Allamand dans sa place. Comme le Parlement voulut résister. Sa Majesté fit investir la chambre des délibérations par une compagnie de ses gardes, qui entrèrent audacieusement l'épée à la main, irrévérence qui s'est renouvelée à plusieurs reprises, et qui jusqu'alors avait été sans exemple.
Pendant que le roi allumait les bûchers dans son royaume, par une contradiction assez fréquente chez les rois, il recherchait l'alliance des protestants d'Allemagne, et défendait à ses sujets de porter à Rome l'argent qui était dû au pape, en vertu du concordat de Léon X et de François I" ; il protestait égaleracMit contre les prétentions du saint-;-iége au concile de Trente, et cherchait à rallumer les guerres d'Italie pour donner un commandement au maréchal de Brissac, un des favoris de Diane de Poitiers. Ses tentatives ne furent pas plus heureuses que n'avaient été celles de Louis XII et de François 1" ; les Français furent encore battus par les impériaux et forcés de repasser les Alpes. Pour effacer la honte de sa défaite, le stupide Henri tomba sur le Brabant, sur le Hainaut et sur le Cambrésis, qu'il mit à feu et à sang; mais ces lattes insensées épuisèrent tellement la France d'hommes et d'argent, que le monarque, quoique victorieux , se vit contraint de conclure une trêve de cinq ans, à Vaucelles, avec l'empereur. Du reste, ce fut pour peu de temps , car Gharles-Quint ayant abdiqué en faveur de Philippe II, la guerre recommença avec plus de fureur que jamais.
l'ar l'influence de la duchesse de 'Valentinois, mécontente alors des Guises, qui semblaient vouloir embrasser contre elle le parti de la reine, le conné-
ROIS, REINES, EMPEREURS
Henri II esl blessé à mort, dans un tournoi, par le comto de Montgomery
table Anne de Montmorency fut seul chargé du commandement, de l'armée et de la défense de la Picardie, ce dont il s'acquitta si mal qu'il ne put ravitailler la place do Saint-Quentin, liien plus, il se lit battre par les impériaux sous les murs de la ville, et perdit la célèbre balai'le de Saint-Quentin. Dans cette malheureuse journée, l'infanterie française fut écrasée, l'élite de la noblesse détruite, le duc d'Enphicn blessé à mort, le connétable, l'amiral de Coligny, le comte de Montpensier et le maréchal de Saint-André faits prisonniers.
Il y eut uiie telle consternation dans le royaume à la nouvelle de ce désastre , que , sans même avoir été convoqués, les notables se réunirent dans une chambre du Parlement pour délibérer sur les moyens de sauver la France. Ce fut dans cette assemblée que pour la |)remière fois les magistrats siéj^èrent comme membres des états, et formèrent pour ainsi dire un quatrième ordre. Le duc François de (îuisc fut nommé lieutenant général du royaume; des impcMs extraordinaiies furent volés, et les trésors et le sang du peuple furent encore prodigués pour ré-
UISTOIUK DKS PAPES
parer les inallicurs occasioniu's par rimpéritic il'un favori. Enfui les Français jirirent leur ri'vanche, chassî-rent les armées coufodérées de la Picardie, poussèrent jusqu'à Calais et s'omparôvi nt en huit jours do ct'tte jilaoe.qui était an juiuvoir dos Anglais depuis ipi'Kdouard lîl lavait prise sur Piiilipiio do Valois, c'ost-à-dire depuis plus de deux siècles. Les Anglais furent alors entièrement chassés des villes de Guinos, de Thionville, de (.'diarleniont et de Dunkerque, (p\"ils occupaient avec les impériaux.
A la suite do c s guerres, Di:me de Poitiers lit conclure le mariage de l'aiué des lils de Henri II, le jeune François, avec Marie Stu ut; ce qui permit au prince de prendre le titre de roi-daujiliin, et d'ajouter à ses armes celles des souverains dTcosse, d'.Vngleterre et d'Irlande. Puis Henri négocia avec l'Espagne la paix de Catoau-Cambrésis, malgré les avis du conseil royal, du Parlement et de tous ses ministres; il s'engagea à donner en mariage sa lille Elisabeth de France à Philippe II, et sa sœur Marguerite au duc de Savoie ; de plus il promit de donner,' en toute souveraineté, au premier lils qui naîtrait de cette dernière union, la Savoie, le Monferrat, les villes de Sienne, de Thionvdle, l'île de Corse, le Piémont, 3auf Pignerol et Savaillan, enlin plus de cent villes conquises au prix du sang français. En outre, Philippe et Henri s'engagèrent solennellement à ne plus soutenir de protestants ni de calvinistes dans leurs Etats, et à se prêter mutuellement secours pour los exterminer, hommes, femmes et enfants, jusqu'au dernier.
Henri II publia en elTet, à l'exemple do Pliilippe II, les terribles ordonnances d'Ecouen, qui condamnaient au supplice du feu tous ceux qui étaient simplement suspectés d'hérésie, avec défense aux parlements de tempérer sous aucun prétexte l'exécution de ce décret atroce. En vain quelques hommes courageux, membres du parlement de Paris, voulurent prolester contre cet édit; le roi donna l'ordre à toutes les cliaxbres de s'assembler ; et, sans se faiie annoncer, il ïint tout armé en plein Parlement, monta sur le tribunal, et enjoignit aux conseillers d'approuver im médiatemenl les ordonnances qu'il avait rendues; comme le président du Ferrier et les conseillers Zumée. Foix. Duval, Laporte, Viole, du Faur et .Vnne du Bourg essayaient de faire entendre d'humbles supplications, le despote commanda à ses gardes de les arrêter sur l'heure et de les conduire à la Bastille : après quoi, il nomma une commission pour instruire leur procès. Anne du Bourg, l'un des magistrats Les plus intègres et les plus énergiques du temps, récusa les juges qui leur étaient donnés, argua de leur incompétence , interjeta successivement quatre ou cinq appels, gagna du temps et atteignit l'époque du mariage de la princesse Elisabeth et de Philippe d'Espagne, où un événement très-favorable vint mettre lin au règne de Henri II.
Sa Majesté parut dans un tournoi , qu'elle ouvrit par deux passes d'armes contre le duc de Savoie et contre le duc de Guise. Tout alla tièsbien dans ces deux courses ; mais à la troisième passe, le comte de Montgomery, qui était son adversaire, ayant rompu sa lance contre sa cuirasse, oublia de lâcher le tronçon et vint frapper si rudement Henri, qu'il lui creva Itr-il droit On releva le loi sans connaissance.
et trois jours après il rendait l'Ame; la France était encore délivrée d'un tyran.
Le cadavre n'était pas dans le cercueil, que Catherine de Médicis jetait déjà le mas([ue hypocrite dont elle avait couvert son visage, et prenant les allures d'une reine, signifiait impéiiousement à la duchesse do Valeutinois d'avoir à restituer les pierreries de la couronne qu'elle avait volées, et de se retirer au château d' Anet , où elle acheva sa carrière, en essayant d'elfacer les hontes de sa vie par la pratique du bien.
Devenue maîtresse souveraine, Catherine de Médicis put alors développer sou caractère odieux et se montrer toile qu'elle était; personne ne pouvait plus lui disputer le pouvoir : ni François II, son lils. roi imberbe de seize ans , élevé dans la plus profonde ignorance, et énervé par les plus honteuses débauches; ni les frères du roi. (|ui étaient encore déjeunes enfants; ni la reine Marie Sluart, qui était tout occupée de ses amours avec le beau cardinal de Lorraine, son oncle. Catherine de Médicis s'associa dans le gouvernement les seuls hommes (jui pussent lui créer des embarras, les deux Guises; elle donna au cardinal la surintendance des finances, et à son frère le duc François la direction de tout ce qui concernait le commandement et l'organisation des armées.
D'abord les Guises secondèrent Catherine de Médicis dans ses projets, et achevèrent d'anéantir la justice, de saper les .'"ondements des anciennes institutions et de corrompre les mœurs. Le connétable de Montmorency, cou]>able d'avoir dit qu'aucun des enfants de Henri II ne lui ressemblait, fut exilé de la cour et privé de sa charge de grand maître; les sceaux furent enlevés à Bertrand, une des créatures de Diane de Poitiers, el donnés à maître Olivier, un des ])arlisans du cardinal de Lorraine; les princes du sang, .\ntoine de Bourbon, roi deNavarre,et son frère Henri de Gondé, lurent tenus éloignés des alfaires; toute autorité fut confiée à la reine mère. Ceux-ci, qui redoutaient avec raison de voir ces étrangers abuser de leur pouvoir sur un roi enfant tombé dans l'idiotisme, pour se préparer los moyens de s'emparer de la couronne, crièrent à l'usurpation, organisèrent un parti parmi les grands du royaume, et pro/itèrent du prétexte de religion pour susciter de puissants ennemis à Catherine de Médicis et aux Guises.
Par représailles, les deux reines, le cardinal de Lorraine el son frère renouvelèrent les persécutions contre les protestants, mirent en vigueur les édits de Henri II, et firent condamner au feu Anne du Bourg et les autres conseillers du Parlement qui avaient été arrêtés sous le règne précédent; puis ils établirent dans chaque ville du royaume des chambres ardentes, ainsi nommées parce qu'elles faisaient brûler vifs tous ceux qui étaient suspects d'hérésie, ou iju'on soupçonnait être ennemis des Guises.
Ces chambres ardentes devinrent l'eS'roi de tous les gens vertueux, même des catholiques, parce que, sous prétexte de rechercher les coupables, les membres de ces tribunaux atroces fouillaient les maisons, rançonnaient les habitants, outrageaient les lemmes et violaient les jeunes filles.
Pendant que ses sujets étaient chassés de leurs maisons, voués à la misère ou envoyés au supplice, le roi François II tiaînait samiséiable existence dans
ROIS, REINES, EMPERKUllS
les châteaux de Chainbord, de Madrid et de Fontai- ..ebleaii, toujours g;atdé par les Guises, dont l'autorité s'était tellement accrue, qu'elle mena(;.nt d'anniiiiler celle de la reine mère. I3evant le danger commun, tous les esprits s'émurent ; catholitjues et huguenots se réunirent pour résister à ce pouvoir enva- Iiissant qui semblait devoir succéder à celui des anciens maires du palais, et la célèbre conjuration d'Ambuise commença à se former. On prétend que Catherine de Médicis n'était pas étrangère à la conspiration; ce qu'il y n de certain, c'est qu'un calviniste nommé Le Camus fut chargé de porter secrètement un raémoiie à cette reine ; que, pour la voir sans témoin, il feignit d'avoir à lui réclamer le payement d'une somme due à son frère pour des fournitures de fourrures, et qu'au lieu de lui présenter une note à payer il lui remit le papier dont il était chargé. Malheureusement, la jeune reine Marie Stuart, qui servait d'espionne à ses oncles, eut soupçon de quehpie mystère ; elle entra brusquement dans le cabinet de Catherine de Médicis, la surprit lisant le mémoire, et la voyant troublée, lui demanda quel était le message qu'elle avait reçu. La mère du roi ne fut pas assez maîtresse de son émotion, et au lieu de répondre, elle tendit le papier à la jeune reine, qui s'en empara et le porta au cardinal de Lorraine. Le Camus fut arrêté sur-le-champ et appliqué à la question ; mais quelque violentes que furent ses tortures, il ne lui échappa aucun aveu, et il emporta dans la tombe le secret de ses complices.
Cette conjuration était admirablement ourdie, dit Belleforcst ; non-seulement elle couvrait toute la France, mais encore elle avait des ramilications en Angleterre, en Suisse, dans les Pays-Bas et en Allemagne : l'âme de cette grande affaire était cependant un simple gentilhomme appelé Godefroi de Barri, seigneur de la Renaudie, brave et vaillant capitaine, qui avait fait entrer dans le complot les hommes les plus marquants du royaume. Le projet des conspirateurs était d'arracher le gouvernement aux Guises, qu'on regardait comme les moteurs des persécutions contre les protestants et la cause de tous les malheurs de la France. Une fois le plan de conduite adopté, on choisit quinze députés pour venir présenter au roi une requête tendant à obtenir l'éloignement de ses ministres, le libre exercice du calvinisme et la convocation des états-généraux; et afin de protéger les députés, on autorisa La Renaudie à lever cinq cents cavaliers et quinze cents fantassins, bien équipés et bien armés, qui devaient leur former une escorte elles accompagner jusqu'à la ville d'Amboise, résidence du roi. Godefroi de Barri vint à Paris, pour s'entendre avec les anciens de l'Eglise réformée sur les moyens de réunir les sommes nécessaires à l'exécution de l'entreprise, et s'installa chez un avocat nommé Pierie d'Avenelles, qui tenait au faubourg Saint-Germain un hôtel fréquenté par les religionnaires. Celui-ci, étonné de l'aflluence des étrangers qui venaient de jour et de nuit dans sa maison, conçut ([uelques soupçons et en lit part à La Reuaudii', ([ui crut pouvoir sans danger lui révéler une partie de ses plans. Avenelles, protestant zélé, reçut avec joie cette confidence; mai.s sa femme, etlrayée des suites que pouvait avoir une entreprise aussi hardie.
le détermina, le lendemain du départ de leurs hôtes, à se rendre auprès du secrétaire du duc de liuise et à lui révéler tout ce qu'il avait appris.
Déjà les députés protestants avaient gagné secrètement avec leur escorte le château de Noyzé, éloigné d'environ une lieue de la ville d'Amboise, lorsque la cour eut connaissance de ce cpii se passait ; une panii[ue s'empara immédiatement des esprits; les dames, les seigneurs, et jus(iu'au cardinal de Guise, en furent consternés, anéantis; le roi lui-même en éprouva une telle secousse qu'il recouvra une lueur d'énergie, et fit réunir son conseil pour qu'on l'instruisît des causes de cette attaque contre sa personne. L'amiral de C'digny, interpellé le premier par Sa Majesté, déclara hardiment en présence des deux reines, du chancelier Olivier et des Guises, que la tyrannie des princes lorrains avait seule armé les provinces ; qu'il était urgent de les chasser de Fiance et de révoquer les édits portés contre les religionnaires. Le chancelier Olivier prit également la parole et proposa des moyens de conciliation ; Catherine de Médicis, qui voulait perdre les Guises, se rangea de son avis, et engagea le roi à publier un édit d'amnistie en faveur des calvinistes, qu'on commença à désigner sous le nom de huguenots ou de confédérés. Cet édit était à peine rendu que le malheureux prince retombait dans son état habituel d'imbécillité, et que Marie Stuart, à l'instigation de ses oncles, lui faisait signer un ordre qui enjoignait aux députés calvinistes de se rendre à Amboise, seuls et sans armes, s'ils voulaient que le roi écoutât leurs remontrances et fit (juelques concessions aux reformés.
D'abord le duc de Guise offrit au maréchal de Sce- ))eaux, seigneur de Vieilleville, de porter aux députés l'ordonnance de François II; mais celui-ci refusa nettement de servir d'ambassadeur, di.sant qu'il ne pouvait savoir ce qu'il adviendrait des protestants quand ils seraient au pouvoir du noble duc, et que pour lui il ne voulait pas déshonorer son caractère et participer à une trahison. François de Guise se rejeta sur le duc de Nemours, qui, moins scrupuleux, entra dans ses vues. Pour inspirer plus de confiance aux protestants, celui-ci se fit accompagner par le chancelier Olivier et se présenta aux portes du château de Noyzé, sans autre escorte qu'un héraut d'armes. A son approche le pont-levis fut baissé, et on ne fit aucune difficulté de l'introduire dans la grande salle, où se trouvaient réunis les délégués de l'Église réformée. Jacques de Savoie leur remit l'ordre du roi, les engagea de se rendre aux désirs de Sa Majesté, fit serinent sur son honneur, sur la damnation de son âme, et signa de sa propre main qu'il les ramènerait sains et saufs, s'ils consentaient à venir seuls aujirèï» du roi. Pleins de cnnliance dans Ja solennité de tels engagements, les députés se rendirent au château d'Amboise : mais, infâme trahison ! à peine avaient-ils franchi les premières portes de la ville qu'ils furent arrêtés par ordre du duc de Nemours, garrottés et jetés dans des cachots où l'on procéda conlie eux à d'horribles tortiues.
Dans la soirée, les Guises reçurent un exprès qui leur donna connaissance des révélations de l'avocat Avenelles ; aussitôt, et sans perdre de temps, le duc se fit nommer lieutenant général du royaume et prit
ses mesures pour aiu-anlir toutes les troupes des calvinistes, qui dcvaieiU arriver par petites Laudes au rendez-vous que La Rcnaudie leur avait donné sous les murs d'Auiboise. Pri'alablemeul il lit renouveler les tortures contre les di''|iutés calvinistes, en \m'sence du roi et des dames de la cour, (|ui aimaient fort de tels spectacles. " Les uns, dit La Vieilleville dans ses Mémoires, furent pendus, les autres brûlés vifs, trois ou quatre roués, et les autres décapités. Tous souflVireut la mort avec une constance liéroïijue, sans pousser aucune plainte, et se contentant de maudire le lâche duc de Nemours qui les avait livrés. Le seigneur de Caslelnau, gentilhomme de trèsgrande maison, étant monté sur l'échal'aud, trempa ses mains dans le sang encore fumant de ses compagnons, et les élevant au ciel, il prononça de nobles et saintes paroles qui jetèrent dans l'âme du chancelier Olivier une telle épouvante, qu'il en tomba malade de désespoir deux jours après; et comme le cardinal de Lorraine était venu le visiter, il refusa de le recevoir et s'écria : « Infâme prêtre, tu nous as .< tous livrés à Satan! » Le lendemain il mourut.
La Renaudie, inst)uit de ces atrocités, se hâta de réunir ses diiïérentes bandes pour attaquer la ville d'Amboise et l'enlever de vive force; par malheur, dans une de ses courses à travers la foi et du Château- Renaud, il fut rencontré par le jeune Pardaillan, son cousin, qui était au service des Guises. Celui-ci courut sur lui le pistolet à la main ; La Renaudie, avec une agilité incroyable, sauta à bas de son cheval, évita la balle de son ennemi, et de deux coups d"épée retendit raide mort; mais pendant la lutte un page de Pardaillan avait eu le temps de saisir une arquebuse, et au moment oii il remontait à cheval il reçut par derrière un coup d'arme à feu. Le cadavre de ce courageux huguenot fat aiiporté dans la ville d'Amboise et cloué à un gibet sur le milieu du pont, avec cette inscription : « La Renaudie, dit Laforèt, chef de rebelles. »
Délivrés de ce redoutable ennemi, les Guises n'eurent plus de craintes et continuèrent les exécutions, au mépris de l'amnistie publiée. Par leurs ordres on fit des huguenots un massacre épouvantable ; les uns furent pendus aux arbres ou aux murs de la ville et du château, les autres furent précipités dans la Loire ; et bientôt, ne se contentant plus de victimes ordinaires, ils osèrent demander la tète du prince de Condé et du roi de Navarre, qu'ils signalèrent à François II comme les chefs des rebelles, comme des ambitieux qui en voulaient à sa couronne et à sa vie. Marie Sluarl augmenta la défiance naturelle du roi à leur égard, à tel point que celui-ci déclara qu'il n'attendait qu'une occasion pour sévir contre les deux princes.
Henri de Condé, instruit des mauvaises dispositions du roi, demanda alors à se justifier publiquement en présence de la reine mère, des princes de Lorraine, des ambassadeurs et des seigneurs étrangers, ce que la faction des Guises accepta avec joie, pensant bien qu'il serait difficile au prince de sortir victorieux de cet écueil; mais il en ariiva autrement, et Condé sut éviter le danger. Il s'avança au milieu de l'assemblée et dit d'une voix fière : « Quiconque ose m'accuser d'avoir conspiré contre le roi, si ce n'est le roi lui-même, ou l'un des princes ses frères,
en a lâchement et déloyalement menti. Qu'il se présente, et mettant à pari ma qualité de prince du sang, je suis prêt à le combattre. » L'assemblée, étonnée do cette apologie chevaleresque, regardait le duc de Guise, à qui s'adressait le défi : celui-ci, au lieu de répondre, se leva avec calme, et pria courtoisement Henri de Condé de l'accepter pour second. Celte comédie jeta toute la cour dans le plus grand élonnement. « Sire, ajouta Condé après un moment de silence, puisqu'il n'existe contre moi ni accusateurs, ni preuves, ni indices, je vous supplie de me tenir pour un sujet fidèle. » François II resta intenlit : sur un signe du cardinal de Lorraine il rompit l'as-' semblée, et annonça au ])rince de Condé qu'il pouvait retourner librement dans ses États.
N'osant plus attaquer ouvertement les huguenots, les Guises voulurent les détruire en donnant une nouvelle constitution aux tribunaux de l'Inquisition, et en les faisant fonctionner comme en Espagne. En vain le chancelier Michel de l'Hospital, seul homme de bien qui existât dans cette époque corrompue, combattit le projet, représenta au jeune roi qu'une semblable mesure mettait son pouvoir â la merci des prêtres et sim royaume en péril. François II céda aux instances des princes lorrains, et rendit le fameux édit deRomorantin, qui attribuait la connaissance du crime d'hérésie aux évêques, et ordonnait que ceux qui affichaient l'hérésie dans leurs discours, qui tenaient des assemblées illicites, qui faisaient des livres eu faveur des nouvelles doctrines, qui les imprimaient ou qui les vendraient, seraient jugés sans appel par les inquisiteurs, et punis comme criminels ' de lèse-majesté divine et humaine. Celte nouvelle Inquisition, établie sur les bases de celle qu'avait autrefois instituée l'exécrable saint Dominique, souleva les huguenots sur tous les points de la France, et les détermina à s'assembler en armes pour délibérer sur les moyens de résister à la persécution.
Dans cette occurrence, François II céda aux conseils de sa mère, qui songeait toujours à renverser les Guises, et convo([ua à Fontainebleau une assemblée des notables pour prendre leur avis, afin de prévenir les ti'oubles qui menaçaient de bouleverser le royaume.
L'amiral de Coligny, qui professait lui-même les . doctrines de Calvin, osa demander qu'on suspendit la rigueur des ordonnances contre les religionnaires, qu'on leur permît de s'assembler et d'élever des temples ; et par ses énergiques représentations il obtint qu'on n'inquiéterait personne pour le seul fait de religion jusqu'à ce qu'un concile national en eiit décidé autrement. En conséquence, les états-généraux furent convoqués à Orléans, sous prétexte de consulter la nation sur des intérêts si graves, et en réalité pour fournir aux Guises le moyeu d'exécuter une nouvelle perfidie. ■
La plupart des princes réformés ne s'étant pas pré- ■ sentes à l'assemblée de Fontainebleau, il fut décide entre le roi, la jeune Marie Stuart et ses oncles, (ju'on leur intimerait l'ordre de se rendre aux états d'Orléans, et que là on les arrêterait tous ensemble. Cette résolution prise, François II se dirigea sur cette ville, où il fit son entrée avec un appareil formidable ; et de l'd il écrivit aux j- rinces de Bourbon de venir le
HOIS, REINES, EMPEREURS
trouver, engageant sa parole royale (|u'ils ne courraient aucun danger pour leur liberté ni pour leur vie. Antoine de Bourbon et Henri de Condé obéirent, et' furent arrêtés en mettant le pied à Fontainebleau ; immédiatement après on instruisit leur procès , et le prince de Condé fut condamné à mort.
Ce n'était pas encore tout ce (jue désiraient les Guises ; le roi de Navarre était un obstacle à leur ambition ; et n'ayant pu obtenir une condamnation contre lui^ ils s'étaient décidés à le faire assassiner )>ar François II lui-même. L'historien du Thou afiirme que le monarque avait consenti à poignarder le prince pendant son sommeil ; mais qu'au moment d'accomplir ce crime, sa pusillanimité reprit le dessus et qu'il refusa de tuer son cousin, ce qui fit dire au duc de Guise : «Oh! le roi lâche et poltron <|ne nous avons ! » Nous devons avancer <pie si François II trompa les espérances des oncles de sa femme en reculant devant un assassinat, c'est que .sa maladie lui
avait enlevé toute énergie, au point qu'il fuyait même le spectacle des supplices, chose qu'il avait fort goûtée précédemment.
Ariiva enlin le jour de l'exécution du prince de Condé, qui était fixée au 26 novembre, jour si impatiemment attendu par les ])rinces lorrains; rien ne parai- sait devoir retarder leur triompiie; François II lui-même était sorti d'Orléans le matin dans son carrosse pour se soustraire aux lamentations de la princesse Éléonore de Condé, cjui déjà était venue se jeter à ses pieds pour obtenir la grâce de son mari. Mais deux heures avant l'exécution, le roi se sentant plus mal cpi'à l'ordinaire, se fit ramener au château, et donna l'ordre de surseoir au supplice du prince de Condé. Dix jours après, François II expirait. Cet événement jeta la cour dans une telle consternation , (pie ni Catherine de Médicis, ni Marie iStuart, ni ses oncles , ni aucun prince de sa famille ne songèrent à lui rendre les derniers devoirs; et le corps du
roi de France fut porlê àSainl-Denis, suivi seulement de deux sfonlilsliomraes qui avaient été ses gouverneurs , et de l"évèi|ue de Senlis , qui était aveugle.
Quelques historiens prétendent que Fran(;ois II mourut empoisonné par son valet de chambre , qui avait frotté sa coilïe de nuit avec un poison très-aclif à l'endroit (jui correspondait à une listule qu'il avait à l'oreille, et que Catherine de Médicis avait ellemême participé à ce crime , pour placer la couronne sur la tète du second de ses fils, qui atteignait à peine sa onzième année. Ce qu'il va de certain, c'est qu'elle seule devait profiter d'un événement qui lui rendait toute son intluence dans l'Etat, détruisait la fortune des Guises , et enlevait aux princes huguenots tout prétexte de guerre ; c'est qu'en outre elle ne se montra nullement affectée de la perle de son fils, et s'occupa simplement de prendre ses mesures pour que le pouvoir ne lui fût pas contesté. Elle envoya au Parlement une lettre du nouveau roi Charles IX. qui priait sa mère de prendre l'administration des alïaires du royaume ; et le Parlement répondit qu'il remerciait Dieu de la sage résolution qu'il avait inspirée au souverain. Néanmoins, la reine mère n'osa pas exercer trop ouvertement l'autorité souveraine ; et sentant qu'elle avait besoin de s'appuyer sur les huguenots, elle nomma le roi de Navarre lieutenant général du royaume, mit le prince de Condé, son frère, en liberté, et le lit déclarer innocent par les mêmes juges qui avaient reconnu sa culpabilité et l'avaient condamné à mort. Elle rétablit dans leurs charges et dignités ceux qui avaient été disgraciés sous le règne précédent, particulièrement l'amiral de Coligny, ses deux frères Dandelot, et le cardinal Odet de Ghâtillon. qui penchait pour la réforme, ainsi que ses neveux; enlin elle parvint à faire entrer dans sa cause tous les chefs du parti huguenot, en leur promettant de ne plus persécuter leurs coreligionnaires.
Ceux-ci voulurent profiter de ce retour de la fortune pour avoir la majorité dans les états, et demandèrent que les députés fussent renvoyés vers leurs mandataires pour être soumis à une nouvelle élection, attendu qu'ils avaient été délégués à François II l't non à Charles IX. Comme cette mesure ne faisait nullement le compte de la reine, elle fit décider que ii.-s députés continueraient d'agir en vertu de leur commission, par la raison que l'autorité royale passait sans interruption du roi défunt à son successeur, et que ceux qui avaient été choisis pour coniérer avec François II étaient aptes à siéger sous le règne de Charles IX. Les états reprirent donc leurs travaux, et votèrent par acclamations tous les impôts qu'on leur demanda.
Quant aux Guises, ils se trouvèrent forcés de soutenir le parti de la reine mère pour éviter que la régence tombât entre les mains des princes du sang, et furent même contraints de renvoyer en Ecosse Marie Stuart, leur nièce, pour obéir à Catherine de Médicis, qui craignait que la reine ne prît sur le jeune roi, son beau-frère, le même empire qu'elle avait exercé sur François II. Le cardinal de Lorraine et le duc de Guise jugeant alors qu'ils ne pouvaient plus compter sur la cour, quittèrent précipitamment Orléans ; le cardinal se retira dans son abbaye de Noir moutiers, et son frère se rendit à Paris, oîi ses nom-
breux agents entretenaient l'exaltation des catholiques contre les luthériens.
Demeurée seule aux étals, avec le roi de Navarre et son frère le prince de Condé, la reine mère n'eut pas beaucoup à faire pour se rendre maîtresse des délibérations de l'assemblée ;ct en cela elle se trouva parfaitement secondée par ses demoiselles d'honneur, qu'elle nommait son escadron volant ou l'escadron de \'énus. Pour être dans le secret des rêves ambi tieux de Louis de Condé, elle se fit l'enlremetteuge du prince et de la belle Isabeau de la Tour, et poussa la complaisance envers sa fille d'honneur jusqu'à permettre qu'elle accouchât dans sa garde-robe. Quant au roi de Navarre, il ne put résister aux séductions de Mlle de Rouhet, qui, chaque malin, en sortant de ses bras, venait rendre compte à Catherine de Médicis des confidences qu'elle avait reçues dans la nuit. Ces perfides et ciiannaiiles auxiliaires de la reine mère ne purent cependant entamer le cœur du connétable de Montmorency, vieillard glacé par l'âge, fanatisé par les prêtres, el qui n'aspirait qu'à ressaisir l'ancienne autorité qu'il avait exercée sous le cruel Henri II.
Catherine voyant que ni les ruses féminines ni les charmes de ses filles d'honneur ne viendraient à bout de celte nature intraitable, se décida à l'éloigner de la cour, et lui signifia qu'elle aurait pour agréable qu'il résignât ses charges et se retirât dans ses terres. Le connétable reçut cet ordre avec hauteur, reprocha à la reine son affection pour les luthériens, et la quitta en lui faisant des menaces grossières. Puis il se rendit auprès du duc de Guise, et forma avec lui et le maréchal Saint- André ce fameux triumvirat qui, sous prétexte de détruire l'hérésie, voulait assujettir le royaume.
Ces trois ambitieux publièrent des manifestes contre les huguenots, accusèrenl la reine mère de leur livrer le gouvernement du royaume, et appelèrent aux armes tous les bons catholiques. De leur côté, les réformés armèrent pour être prêts à repousser leurs ennemis; et la France fut à la veille d'une guerre civile, qui menaçait d'être plus terrilile ((u'aucune de celles qui avaient ensanglanté le pays. Dans ce conflit, Callierine de Médicis fit preuve d'une habileté extraordinaire, et se posa comme médiatrice entre les deux partis. Elle suspendit les délibérations des étals-généraux, partit pour Saint-Germain avec toute la cour, et convoqua en assemblée générale, à Poissy, les principaux ministres protestants el les évêques catholiques, pour avoir à s'entendre sur toutes les questions religieuses qui servaient de prétexte aux fauteurs de troubles.
Charles IX et sa mère présidèrent cette singulière assemblée, où se trouvaient six caidinaux, (juarante évêques. un grand nombre de docteurs en théologie, les légats du pape Paul IV, le général des jésuites Laynez, vingt-deux députés des Eglises réformées et douze ministres huguenots, parmi lesquels on remarquait le célèbre Théodore de Bèze. Les conférences qui eurent lieu, appelées le colloque de Poissy, se passèrent en scandaleuses querelles, qui augmentèrent le mal, rendirent les haines plus violentes, el firent éclater la guerre dans toutes les provinces. Quatorze armées, toutes opposées les unes aux au-
ROIS, REINES, EMPEREURS
très, se réunirent sous les bannières des callioliques et lies réformés, et s'entre-détruisirent aux cris de ; « A'ive la messe! vive Calvin! »
Et ce qu'il y avait de [dus atroce dans ces luttes, c'est que le jière se battait contre le (ils, le frère contre le frère; c'est que les femmes et les vieillards, renfermés dans le sein des villes, n'osaient pas même élever leurs mains au ciel pour demander la victoire, car de quelque parti qu'elle se tournât, ils savaient qu'ils avn-aient à pleurer sur les victimes. Ici un fanalii(uc se présentait devant son père, la tète de son frère à la main; là une femme se tordait dans son désespoir sur le corps de son époux égorgé par son fils; plus loin, de malheureuses mères fuyaient de leurs demeures, emportant leurs enfants pour les soustraire à la rage sanguinaire de leurs maris nouvellement convertis au catholicisme. Les vainqueurs eux-nièmcs n'étaient pas à l'abri du danger; et souvent le poignard et le poison faisaient justice des meurtres qu'ils avaient commis à la guerre. Il n'existait plus de liens d'affection ni de parenté; il semblait ipie les Français eussent été transformés en bêtes farouches, tant ils étaient acharnés les uns contre les autres, réduisant les villes en cendres, dévastant les champs, livrant les provinces à la désolation, au pillage, à l'incendie, au viol, au meurtre et à tous les attentats d'une soldatesque effrénée, et tout cela pour servir les projets de la détestable ambition des princes de Bourbon, de Lorraine et de la reine Catherine de Médicis.
François de Guise, qui avait été déclaré chef des catholiques après le massacre de Vassy, parvint enfin à s'emparer par trahison du roi de Navafre et de Charles IX, f|u'il conduisit triomphalement dans la capitale, où l'attendaient le connélaljle de Montmorency et le maréchal de Saint-André.
Dès lors les triumvirs furent maîtres de l'Etat, et purent à leur aise commander dans les provinces, les rançonner et lever des armées pour combattre les huguenots, qui avaient à leur tète Condé, l'amiral de Coligny, ses deux frères, Dandelot et le cardinal deChâtillon, qui s'étaient emparés de Rouen et d'Oiléans, dont ils avaient fait le boulevard de leur parti.
Le duc de Guise ouvrit la campagne en marchant sur Rouen, qu'il prit d'assaut après un combat terrible, où fut tué Antoine de Bourbon, roi de Navarre, renégat sans fiel et sans cœur, ainsi que le nommaient les bourgeois de Paris, qui avait consenti à porter les armes contre son frère pour obtenir sa liberté: ensuite le duc poursuivit les huguenots jusque sous les murs de Dreux, où il leur livra une grande bataille, dans lai|uelle les calholiciues perdirent le maréchal de Saint-André, qui fut tué, et le connétable de Montmorency, ([ui fut fait prisonnier. Les réformés eurent à déplorer également bon nombre des leurs, tués sur la place ou tombés au pouvoir de leurs ennemis, et ])arrai ces derniers le firince de Condé. A la suite de cette mémorable affaire, François de Guise, pour la troisième fois, fut nommé lieutenant général du royaume, el le cardinal de Lorraine, son frère, revint à la cour plus puissant et plus insolent que jamais.
Catherine, redoutant de voir l'autorité suprême passer aux mains des princes loriains, comme cela
avait eu lieu sous François II, résolut d'en linii- avec François de Guise ; et deux mois après elle le fit assassiner dans son camp par un gentilhomme huguenot, nommé Poltrot de Merey. Comme la reine avait eu soin de choisir un calviniste pour accomplir ce meurtre, les catholiques rejetèrent sur l'amiral deColigny tout l'odieux de ce crime, ce qui redoubla la fureur des deux partis. Quant à Catherine, après l'assassinat du chef des catholiques, elle se hâta de faire des ouvertures aux huguenots, qui devenaient chaque jour plus redoutables par suite de leurs alliances avec la reine Elisabelh d'Angleterre. Elle leur proposa une paix qu'ils acceptèrent fort imprudemment, et qui eut pour résultat la défection de leurs alliés, qui n'avaient embrassé la défense de la cause du prince de Condé que pour soutenir le protestantisme, et qui se retirèrent dès qu'ils virent les principaux chefs huguenots ralliés aux catholiques. Ensuite la reine mère prit ses mesures pour n'avoir pas à partager le pouvoir; et au mépris des lois et de tous les usages du royaume; sous prétexte des malheurs du temps, elle força le Parlement à déclarer Ciiarles IX majeur, quoiqu'il eût à peine atteint sa treizième année; puis, le lendemain de l'entérinement de ledit de majorité, Catherine de Médicis conduisit le jeune monarque au Parlement, et lui fit déclarer qu'il l'investissait de l'administration civile et militaire de ses États.
Souveraine absolue du beau royaume de France, la reine Catherine de Médicis ne s'occupa plus que des moyens de conserver son empire sur ses fils, et chercha à les énerver par les débauches. Elle vint habiter le Louvre avec les filles d'honneur, et fit succéder les festins aux nuits de bal, les chasses aux orgies , de manière que le roi Charles IX et ses frères grandissent dans l'ignorance et fussent tout à fait incapables de prendre part aux affaires du royaume. Il résulta de cette éducation que toutes les facultés de l'homme s'éteignirent en eux, et que Charles IX, parvenu à l'âge de quinze ans, ressembla à un jeune tigre altéré de sang et de luxure. Sa mère le jugea digne alors de recevoir la confidence des complots formés contre les protestants, et l'emmena à Rayonne pour se concerter avec la reine d'Espagne, sa sœur, femme de Philippe II, et le sanguinaire duc d'.\lbe, sur l'opportunité de l'exécution des massacres qui avaient été lésolus pour le salut de la royauté et du pontificat.
Les préparatifs de voyage furent faits au milieu d'un enchaînement de fêtes et de plaisirs, (jue l'espérance d'une paix durable semblait autoriser ; les faveurs de la cour furent surtout prodiguées aux huguenots, qu'on voulait tromper. Ceux-ci suivirent Catherine de Médicis et son fils à Bayonne, où les tournois, les danses, les carrousels servirent à cacher à leurs yeux les desseins ténébreux de Charles IX et de sa mère. Néanmoins, après l'entrevue de Bayonne, le roi faillit se traliir par son impatience à rétablir le culte catholi([uc dans la ville de Nérac, une des résidences de Jeanne d'Albret, reine de Navarre, et par les menaces qu'il proférait contre les calvinistes, en montrant d'un air farouche les églises et les monastères renversés, les croi.v, les madones et les statues des saints brisées qu'il rencontrait sur sa
route. Dans celte âiue fi'ioce,le fanatisme remjiovtait sur la dissunulation, et la moindre contrainte exaspérait tellement Charles IX, que malgré les recommandations inces>anlcsde sa mère, qui cherchait à lui faire comprendre l'importance d'envelopper leurs projets d'un mystère impénétrable, il ne pouvait s'empêcher parfois de laisser deviner qu'il attendait le jour do la vengeance. Ainsi, lors de son entrée à Paris, les amlxissadcurs d'Allemagne étant venus le saluer et réclamer, au nom des réformés, l'exécution des traités, c'est-à-dire la liberté de conscience, sans acception de lieux ni de personnes, le roi répondit, en frémissant de colère, qu'il saurait avant peu mettre les protestants en telle ]iosiiion qu'ils n'auraient plus rien à demander. Catherine de ]\Iédicis chercha à réparer colle imprudence en comblant de caresses, de présents et d'honneurs les délégués allemands, et en donnant une interprétation diiïérente aux paroles de son fds. Néanmoins, le prince de Condé et l'amiral de Goligny commencèrent à concevoir quelques craintes, d'après les rapports de Théodore de Bèze, successeur de Calvin et chef de l'Eglise protestante de Genève, qui les informait des projets du sanguinaire duc d'Albe sur la Suisse, des massacres commis dans les Pays-Bas et des machinations ourdies dans les cours de Rome et de France.
Les huguenots songèrent alors à se mettre en défense ; ils envoyèrent à Genève un corps de troupes levées dans la Bourgogne, dans le Lyonnais et dans le Dauphiné, alin de secourir leurs coreligionnaires de Suisse, et s'adressèrent aux électeurs allemands et à Elisabeth d'Angleterre pour en obtenir des troupes qui les missent en état de balancer les forces que le roi d'Espagne devait envoyer en France pour aider Catherine de Médicis et les Guises dans leurs projets d'extermination. Ils voulurent même par un coup hardi effrayer leurs ennemis et enlever le roi, qui était à Monceaux ; malheureusement cette tentative échoua, et Charles l\ parvint à se sauver à Paris ; il y eut seulement à Saint-Denis une affaire très-vive où le connétable Anne de Montmorency fut blessé mortellement.
Condé fit des ouvertures à la cour, et demanda la charge de connétable : il lui fut répondu que Sa Majesté n'avait que faire d'un prince pour porter son épée. Dès lors les huguenots comprirent qu'ils ne devaient rien attendre de bon du roi, et ils se préparèrent à agir avec vigueur. Comme il n'entrait pas dans les intentions de Catherine de Médicis d'entamer aussi promptement une guerre pour laquelle toutes ses dispositions n'étaient pas encore prises, elle résolut de temporiser, et au lieu de sévir contre les réformés, elle chercha à les faire revenir à des sentiments moins hostiles; elle convoqua les chefs, leur déclara que loin d'être alliée avec l'Espagne, elle venait leur proposer de déclarer la guerre à cette puissance et leur soumettre un plan de défense pour les frontières; elle poussa l'artifice jusqu'à envoyer une ambassade solennelle à Philippe pour lui demander raison de ses préparatifs de gueri-e. Préalablement elle avait eu soin de faire partir pour Madrid un moine chargé d'instructions secrètes qui expliquaient au roi les motifs de cette singulière comédie. Condé fut pris au piège, et crut à la sincérité des
protestations delà régente; mais l'amiral de Coligny, plus ex])érimenté et plus au fait des intrigues de cour, dévoila le mystère, fit avorter le projet de la leine mère, et se prépara à la guerre. Des deux côtés on se battit avec un acharnement incroyable; et les réformés obligèrent cette fois encoie Catherine de Médicis à négocier avec eux, et à faire rendre par Charles IX un nouvel édit de pacification.
Quelques mois a]irès, le roi ayant réparé ses pertes et levé de nouvelles troupes, révoipia son édit et envoya une armée de plus de quatre-vingt mille hommes sous les ordres du duc d'Anjou, son frère, du jeune duc Henri de Guise, surnommé depuis le Balafré. La campagne s'ouvrit par la célèbre liataille de Jarnac, où les protestants eurent à combattre des troupes trois fois plus nombreuses queles leurs. On raconte qu'au commencement de l'action, le prince de Condé, déjà blessé au bras, reçut un coup de pied de cheval qui lui fracassa la jambe, et que malgré les vives souffrances qu'il éprouvait, il se tourna vers les siens et leur cria : « Sachez que Condé, le bras en écharpe et la jambe cassée, a encore assez de l'orce pour charger l'ennemi! » Puis s'élançant à la tête de ses escadrons, au milieu de la mêlée, il fit des prodiges de valeur, et ne cessa de tuer et de sabrer que lorsque son cheval se fut abattu sous lui; alors les royalistes l'entourèrent ; il leva la visière de son casque et tendit son épée à un gentilhomme nommé Dargence, qui le fit trans])orter au [ijed d'un arbre; mais presque au même instant un capitaine des gardes du duc d'Anjou, nommé Montesquiou, accourut en criant : « Tue, tue, mordieu! » et ce misérable tirant un pistolet de ses arçons cassa la tète au prince. Le corps de Condé fut placé sur un âne et porté immédiatement au duc, qui laissa éclater une joie indécente en contemplant le cadavre de son ennemi.
Cette mort porta un découragement profond parmi les protestants; et une nouvelle défaite, celle de Montcontour, acheva de les démoraliser. Fort heureusement ils eurent un moment de répit, par suite du rappel du duc d'Anjou, dont Charles IX était secrètement jaloux; Sa Majesté consentit à cesser les hostilités, et offrit aux réformés des conditions si avantageuses, qu'on put croire que les armées catholiques avaient été battues et non victorieuses. Cependant l'importance même des concessions (it craindre une trahison aux protestants, et ils résistèrent longtemps aux séductions et aux caresses qu'on leur prodiguait pour les attirer à la cour. Enfin, lors du mariage de Charles IX et d'Elisabeth, fille de l'empereur Maximilien II, les chefs calvinistes ne purent se dispenser de paraître aux fêtes données à cette occasion; toutefois ils curent soin de s'y rendre les uns après les autres ; ce qui fit manquer la sanglante perfidie qu& Catherine de Médicis avait préparée pour célébrer les noces de son fils.
Désesjiérant de dissiper les craintes des huguenots si elle n'employait un grand moyen, la reine mère se décida à marier Henri de Navarre, devenu le chef des calvinistes depuis la mort du prince de Condé, à Marguerite sa fille, princesse tellement décriée, qu'on disait à la cour qu'elle avait eu pour amants, à l'âge de douze ans, un valet de chambre et un capitaine
ROIS, REINES, EMPEREURS
MPJM.l:c
Elisabeth, fille de l'empereur Maximilien II, femme de Charles IX
des gardes, indépendamment de ses trois frères, Charles IX, le duc d'Anjou et li; duc d'Alençon. On affirmait même que la liaine du duc d'Anjou contre Henri de Guise avait pour origine la jalousie que lui inspirait la passion de Marguerite pour ce jeune seigneur. Enfin ses débordements étaient si notoires, sa conduite tellement scandaleuse, que Charles IX disait à l'occasion de ce projet de mariage : « En donnant ma sœur Margot au prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du ïoyaume. »
Henri de Bourbon accepta avec joie lalliance qui lui était proposée, et s'empressa de ve:iir à la cour. Son exemple engagea le prince Henri de Condé à demander la main de la princesse Marie de Clèves, sœur du duc de Guise. D'autre part, Catlierine de Médicis fit des ouvertures à la reine d'Angleterre en
faveur du duc d'.Vnjou, son fils bien-aimé. Tous ces projets de mariages semblaient annoncer la réalisation d'une paix durable entre les protestants et les catholi((ucs; aussi les chefs huguenots, rassurés par tant de marques de faveur, aflUièrent-ils à la cour pour remerciée le roi des bontés dont il les comblait. La vieille expérience de Goligny elle-même se trouva en défaut ; l'amiral vint dans la capitale, et reçut de la reine mère et du roi un accueil extrêmement flatteur. Catherine de ]Médicis se jeta dans les bras du vieillard, le pressa sur son cœur, et l'accabla de caresses ; Charles IX l'appela son père ; et après l'avoir embrassé, il lui dit avec une joie perlide : <' Je vous tiens enfin, et maintenant vous ne nous quitterez pas (piand vous voudrez? »
Malgré ces apparences de tendresse, quelques-uns
des huguenots prévoyaient une catastrophe ; et l'on cite la réponse d'un gentilhomme de la suite de Goligny, ipii, interpellé par son maître sur le motif qui le déterminait à prendre son congé, lui dit résolument : >i Je veux éviter le malheur ((ue m'annoncent les caresses de tiitherine de Médicis! » Le père du duc de Sully prédit également ijue si le mariage du roi de Navarre et de Marguerite se céléhrait à Paris, « les livrées seraient vermeilles. »
Jeanne d'Alhret, qui venait d'arriver à lacourpuur assister aux noces de son lils avec la sœur du roi, et dont la reine mère redoutait la perspicacité, mourut la première, empoisonnée foit à propos. Cet événement ne put relarder l'impatient Henri de Bourbon, qui avait hâte de consommer son mariage avec Maiguorite ; il ne put même faire ouvrir le yeux à l'amiral de Coligny.Tous les avis qu'on donna à l'un et à l'autre des armements subits qu'on préparait furent inutiles ; ils se refusèrent à croire à une traiùson, et ne s'émurent nullement du rappel du duc de Guise et des autres princes lorrains, qu'on avait éloignés sous prétexte de conspiration, et qui revinrent accnrapagnés du duc de Moutpensier, du duc de N( vers et d'une suite nombreuse de seigneurs qui leur étaient dévoués.
Enfin arriva le jour fixé pour le mariage de Henri de Bourbon et de Marguerite. Les liuguenots et les catholiques se rendirent pour la bénédiction nuptiale à l'église de Notre-Dame, qu'ils trouvèrent pavoisée des drapeaux enlevés aux réformés dans les journées de Jarnac et de Montconlour. «Bientôt, s'écria l'amiral, ces tristes vestiges de nos discordes feront place à des trophées jdus dignes delà France! « Il pensait alors à une guerre contre Pliilippe d'Espagne et à un plan de campagne que Cliarles IX lui avait demandé :1 insensé oubliait qu'il avait alïaire àunroi !
Après la cérémonie, CoHgny se rendit au Louvre pour présenter ses hommages à Sa Majesté, ainsi qu'il avait l'habitude de faire depuis son arrivée à Paris. Ce jour-là, quand il entra dans la chambre du roi, il trouva les visages rembrunis, et témoigna sa surprise de l'embarras que sa présence paraissait avoir causé. C'est que précisément on venait d'agiter la question de savoir si on retarderait sa mort ou si on se déferait de lui dans la journée, afin de rendre plus facile l'extermination méditée contre les huguenots en les privant de leur redoutable chef. Le dernier avis avait été adopté, et Henri de Guise avait été chargé de s'entendre avec Nicolas de Louviers, seigneur de Maurevert en Brie, le bravo ordinaire du roi, et de prendre ses mesures pour en finir avec l'amiral. Tous deux vinrent donc s'emijusquer derrière une fenêtre du cloître de Saint-Germain l'Auxerrois, devant laquelle devait nécessairement passer Coligny en sortant du Louvre pour se rendre à la rue deBéthisy, où il demeurait; là, masqués par un rideau, ils attendirent qu'il fîit en l'ace de la fenêtre. Alors Nicolas de Louviers tira son coup d'arqueljusc presque à bout portant; la balle atteignit l'amiral, lui coupa un doigt de la main droite et alla se loger dans le bras gauche, mais sans renverser Coligny, qui eut encore ia force d'indiquer à sa suite la fenêtre d'où était parti le coup, et de continuer sa route à pied jusqu'à sa maison, avec l'aide d'un de ses serviteurs.
Quand le roi et la reine mère eurent appris que les blessures n'étaient pas niurtelles, ils s'empressèrent de rendre visite au malade; et pour éloigner tout soup(;on de leur complicité dans l'attentat, ils feignirent pour l'amiral un atlendrissement qui n'était point dans leur cœur ; ils versèrent des larmes hypocrites, lui baisèrent les mains, et jurèrent de faire une justice terrible des assassins. Ces démonstrations elles-mêmes, ])ar leur exagération, augmentèrent les appréhensions des amis de Coligny au lieu de les calmer, et il fut décidé i[ue leur chef se retirerait dans ses terres dès qu'il serait rétabli de ses blessures.
Catheiine de' Médicis et son fils, informés de ces projets de fuite, résolurent d'y mettre bon ordre, et firent appeler au Louvre le maréchal de Tavannes, les seigneurs de Retz, Villeroy et Gondy-Biragues, leurs créatures damnées, membres distingués de cette noblesse toujours prête à exécuter les terribles volontés du maître en échange de dignités, de domaines ou de pensions; race de courtisans maudits; iléau des nations à toutes les époques, cl dont les peu[)les ne seront délivrés que le jour où il leur conviendra de balayer de la terre les trônes des despotes. Dans ce hideux conciliabule on délibérera sur l'opportunité de l'assassinat de l'amiral, du prince de Condé et de Henri de Bourbon, en même temps que du massacre de leurs partisans ; les uns voulaient épargner le beau-frère du roi, les autres penchaient pour le prince de Condé ; enfin, comme les discussions menaçaient de traîner en longueur, Charles IX se leva en blasphémant le nom de Dieu, suivant son habitude, et trancha la (jueslion : « Je veux, s'écria-t-il, qu'on tue non-seulement Coligny, mais encore tous les huguenots Je France, hommes, femmes et enfants, afin qu'il n'en reste pas un seul pour me reprocher la mort des autres ! Qu'on se dispose en toute diligence à l'exécution de mes ordres. »
Cet effroyable arrêt prononcé, le conseil se sépara, et remit au lendemain à disserter sur les moyens de rassembler dans le même quartier de la ville, comme dans un filet, tous les calvinistes distingués par leur rang et par leur noblesse. Ceux-ci se prêtèrent d'eu.x-mêmes aux vues perfides de leurs assassins; alarmés des mouvements des troupes royales , qui venaient depuis plusieurs jours renforcer la garde, ils se rassemblèrent autour de l'amiral pour le défendre et pour se soutenir les uns les autres en cas d'attaque. Sa Majesté, pour les mieux tromper encore, fit prévenir Coligny qu'il eût à se défier des Guises; et, sous prétexte de veiller à sa défense, il lui donna pour escorte une compagnie du régiment des gardes, et commanda à tous les protestants de se loger près de l'amiral ou aux environs du Louvre ; il força même les catholiques du quartier à céder leurs maisons aux réformés.
Toutes les mesures étant préparées pour l'horrible massacre qu'où méditait contre les huguenots, il ne s'agissait plus (jue de fixer l'heure et le jour; ce fut encore Charles IX, l'exécraijle fils de Catherine de Médicis, ([ui décida que le carnage commencerait pendant la nuit, la veille de la Saint-Barihéleray, le ik ii: ùl 1572!
Cette détermination fut prise par le roi tans le château des Tuileries, que venait de faire bâtir Gilherine
ROIS, REINES, EMI'KUHUUS
cleMéiliciSjCt servit en quelque sorte à inauirurer cotte fastueuse demeure, où uu LouisXlII, un Louis XI\ , un Louis XV et d'autres encore, Bourlions, Orléans, Napoléons, devaient InnuT dans la majesté de leur insolence et dans la plénitude de leur infamie ; les uns entourés de mignons, les autres escortés de favorites et de jirètres, tous accompagnés de bourreaux. Le duc de Guise se chargea de tuer Coligny; le maréchal de Tavannes prit la diiection générale de l'afl'aire, et amena le prévôt des marchands et les chefs des compagnies liourgeoises devant le roi. pour ([u'ils reçussent de sa bouche communication de ses volontés. Ceux-ci voulurent faire quelques représentations, UAl'jment ce que leur demanda Sa ^Majesté leur p.irnt horrible; mais Charles IX ne leur en donna pas le temps, et les regardant d'un air féroce, il leur dit : « Allez, manants, et obéissez sans rien examiner, ou tremblez pour vos tètes! » Comme à cette é])oque c'était chose grave que de désobéir à un roi, ils répondirent : « Vous le voulez, sire; eh bien! nous vous jurons sur Dieu que vos ordres seront exécutés si fidèlement qu'il en sera fait mention jusi[u'aux âges les plus reculés ! » Charles IX les avertit que le signal serait donné ])arle tocsin du palais, et leur ordonna de porter pour signe de ralliement un mouchoir blanc au bras gauche avec une croix de même couleur à leur chapeau.
Enfin la nuit fatale arrive; toute la cour parait occupée de mascarades, de jeux, de fêtes et de plaisirs! C'était un jour de gala au Louvre! Vers minuit, le roi, qui pendant toute la soirée s'était entretenu de ])ropos joyeux avec quelques seigneurs protestants, se plaint de la fatigue, leur donne congé, et se retire dans ses appartements. Aussitôt Catherine de Médicis, les frères du roi, les Guises, le maréchal de Saulx-Tavannes et les autres chefs de la conspiration accourent dans la chambre de Charles IX pour recevoir ses derniers ordres. Les compagnies des gardes arrivent également et sont distribuées en silence dans toutes les rues voisines pour fermer les issues ; la demeure de l'amiral est entourée de sentinelles ; enfin toutes les bandes d'égorgeurs sont à leur poste. Alors, sur un signe du roi, le befl'roi s'ébranle, et la Saint-Barthélémy commence! !!!....
« Tout se croise, tout s'émeut, tout s'excite, dit le maréciial de Tavannes dans ses mémoires ; le sang inonde les rues, les cadavres encombrent les places; des mugissements terribles retentissent de toutes parts et viennent glacer d'épouvante ceu.\-là mêmes qui étaient les auteurs de ce massacre, Charles IX et Catlierine de Médicis! »
Déjà Ilenii de Guise s'est élancé sur la demeure de Coligny; les portes en sont enfoncées; un domestique du duc, nommé Besme, monte avec une troupe d'assassins dans les appartements en criant d'une voix terrible . « Mort ! mort ! » Il cherche l'amiral dans toutes les chambr-rs, et dans l'une d'elles apercevant un noble vieillard qui s'était levé et se soutenait à peine, affaibli par ses blessures : « Est-ce toi, lui dit-il, qui es Coligny? — Oui! » répond l'amiral avec le sang froid rpi'H avait si souvent montré au milieu des hasards de la guerre. « Eh bien ! voici de la jiart du duc de Guise ! » et l'assassin lui i)longe troi; fois son épée dans le corps. Un
genliliiomuu' nommé Hatlain, i|ui suivait Besme, traverse la poitrine de l'amiral d'un coup de pistolet, et un autre noble appelé Ilautefort l'achève avec son poignard. Lâcheté et cruauté, apanages de la noblesse!
Guise, resté dans la cour avec ses hommes d'armes pour empêcher que sa viclime lui écliappe, s'inipatient' et cric qu'on lui amène Coligny. Son domestique lui répond d'une fenêtre : « Le voici! » et au même instant un cadavre est lancé par-dessus une balustrade sur le pavé et tombe à ses pieds. Le duc se baisse, essuie le sang qui couvrait h; visage de son ennemi, et contemplant les traits à la lueur d'une torche : « C'est bien lui, ce damné huguenot, dit-il avec un sourire féroce ; maintenant aux autres, mes anii<, et que pas un ennemi des Guises ne voie le soleil se lever! » Puis il repousse le cadavre du pied et se rue, à la tête de ses gens, sur les seigneurs, les valets et les autres personnes de la maison de l'amiral, criant qu'on ne fasse grâce ni merci à aucun.
Ailleurs, les mêmes scènes de carnage avaient lieu; les calvinistes qui cherchaient à sortir de leurs demeures étaient repoussés à coups de feu et de hallebarde par les meurtriers erabus rués dans les portes et aux détours des rues; là, ils étaient égorgés par les troupes royales; ici, ils tombaient dans les compagnies bourgeoises ; ailleurs, ils trouvaient les pelotons détachés du maréchal de Tavannes ; partout ils rencontraient le carnage, le viol, l'incendie. Les maisons des protestants étaient envahies par une soldatesque eifrénée: hommes, femmes, enfants, vieillards, personne n'était épargné, et tout cela formait un terrible bi'uit d'armes, de chevaux, de coujjs d'arquebuse, de voix d'hommes qui criaient miséricorde, de sanglots des mères qui suppliaient qu'on épargnât leurs enfants, de gémissements de jeunes filles qui demandaient grâce à leurs bourreaux, de sarcasmes etdeblasphèmes proférés par des prêtres et pardes moines, qui, lecrucifix d'une main et le poignard de l'autre, guidaient les bandes de fanatiques et commandaient au nom du pajie de n'épargner ni ))arents ni amis, de tuer les huguenots jusqu'au dernier. Partout on égorgeait sans distinction d'âge ni de sexe; on éventrait les femmes enceintes, on arrachait de leurs entrailles leurs enfants tout palpitants; et quand les solilats avaient Ijrisé leurs glaives, ils jetaient leurs victimes par les fenêtres et les écrasaient sur le pavé.
Comme les égorgeurs paraissaient se fatiguer, les ducs de Montpensier, de Guise, d'Angoulême, de Nevcrs, le maréchal de Tavannes et les seigneurs catholiques du parti de la cour, pour ranimer le carnage, parcoururent les rues, les carrefours et les places publiques, faisant achever les blessés : « Écrasez ces serpents perfides, criaient-ils aux soldats ; coupez par tronçons ces vipères cpii se sont glissées dans le sein de la France pour l'infecter du poison de l'hérésie : saignez, saignez ces pourceaux; c'est votre roi, c'est votre Dieu qui l'ordonnent! »
Néanmoins plusieurs des huguenots parvinrent à s'éciiapjier du milieu de cette boucherie, et s'enfuir ni du côté de la rivière pour gagner à la nage le faubourg Saint-Germain, où les assassins n'avaient pas en or* pénétré. Alors, honte et abominalion ! le roi Charles IX, embusqué à l'une des fenêtres -^ •
HISTOIUK DES PAPES
Louvro, ayant à ses côtes l'exécrable Gatlierine do Modicis, sa mère, s'arma d'une arquebuse, et pendant [dus d'une lieure tira sur les malheureux rpii se siiuvaieiit à la nai;e ! ! !
Le maréchal de Tessé, qui vivait sous Louis XIII, dit dans ses Mémoires qu'il interrogea lui-même un irentilhoranie centenaire qui avait été dans les gardes •ie Charles IX, sur tout ce qui s'était passé lors de la Saint-Rarlhélemy, et que lui ayant exprimé ses doutes sur ce qui concernait l'horrible action attribuée au roi, le vieillard lui répondit : « Hélas ! c'était moi qui chargeais son arquebuse. A chaque coup, Madame Catherine applaudissait et iélicitait son fds sur son adresse, car cliacune de ses balles atteignait une victime ! »
Pendant cette atVreuse nuit, le palais du roi luim»''rae fut le théâtre de lâches assassinais ; Henri de liourbon et le prince de Condé, qui logeaient au Louvre, furent seuls épargnés, parce qu'on voulait les conserver en otages en cas de non réussite. Quant aux seigneurs prolestants de leur suite, les ims furent poignardés dans leurs lits avec leurs lerames. les autres furent percés à coups de hallebarde en cherchant à se sauver dans les galeries; on les poursuivit jusque dans la chambre de Marguerite, près de laquelle ces malheureux espéraient trouver un refuge.
La jeune reine de Navarre fait elle-même, dans ses Mémoires, le récit des atrocités dont elle fut témoin : « Comme j'étais le plus endormie, dit-elle, je fus réveillée en sursaut par le bruit que faisait un homme en frappant des pieds et des mains à ma porte en criant: Navarre, Navarre ! Ma nourrice pensant que c'était le roi mon mari, ouvrit; et aussitôt se précipita dans la chambre un gentilhomme appelé Téjan, presque nu et blessé d'un coup d'épée dans le corps et d'un coup de hallebarde dans le bras; derrière lui se ruèrent les archers. Alors, ne sachant où se cacher, il s'élança sur mon lit et m'étreignit dans ses bras ensanglantés, cherchant à se faire un rempart de moi. Dans mon efî'roi, je me débattis pour échapper aux glaives que je voyais lever sur moi, et je tombai dans la ruelle avec le pauvre Téjan, qui ne me lâcha pas et roula avec moi, tous deux criant grâce et merci, etaussi épouvantés l'un que l'autre. Je ne sais ce qu'il serait advenu, si Dieu n'eût permis f[ue M. de Nançay, capitaine des gardes, entrât, et m'apercevant sans vêtements dans les bras d'unhomme. bien que dans un état désespéré, il ne put se tenir de rire ; il renvoya les archers et me donna la vie de l'infortuné, qui s'était évanoui de terreur, .le changeai ensuite de chemise, parce f[ue j'étais couverte de sang; et jetant un manteau de nuit sur moi, je me dirigeai vers l'appartement de ma sœur, Madame de Lorraine, où j'arrivai plus morte que vive. En entrant dans l'antichambre, un gentilhomme nomrué Bourse, qui se sauvait des archers, fut cloué à terre d'un coup de hallebarde à trois pas de moi : ^e me firécipitai dans la pièce où couchait ma sœur, et derrière moi s'élancèrent M. de Miossens, premier gentilhomme de mon mari, et Armagnac son premier valet de chambre, tous deux blessés et poursuivis par les soldats. Madame de Lorraine et moi résolûmes de les sauver, et nous allâmes nous jeter
à genoux devant le roi mon frère et la reine ma mère, qui, à force de prières et de larmes, nous accordèrent la vie de ces malheureux serviteurs. «
IJrino, gouverneur du prince de Gonti, n'eut pas le même bonheur; la protection de son auguste élève ne put le sauver de la fureur des assassins ;en vain l'enfant mit ses petites mains au-devant des soldats et cria miséricorde ; cet homme vénérable, presque octogénaire, fut percé de quinze coups d'épée. Le brave Pardaillan, Saint-Martin, gouverneur du roi de Navarre, Armand de Clerraont, le seigneur de Piles, furent également assassinés. D.ni la cour on égorgeait les réformés par troupes; on les traînait en chemise au milieu des gardes, i|ui, rangés sur deux lignes, les éventraient à coups de hallebarde. Hors du château, le carnage contina:iil avec plus de fureur encore ; Téligny, gendre de l'amiral. la Rochefoucault, que le parti calviniste révérait à l'égal de l'amiral de Coligny lui-même, Soubise, Lavardin, Crussol, Lévy, Berny, Rouvray, la Châtaigneraie, Pluviant et une foule de seigneurs, gentilshommes et officiers, au nombre de plus de deux raille, tombèrent sous les arquobusades des Guises, des Tavannes et des Retz; l'intrépide Caumont fui poignardé dans son lit avec l'aîné de ses enfants; le plus jeune, qui était également couché avec lui, et qui fut ilepuis le maréchal do la Force, échappa seul aux assassins, parce que étant inondé du sang de son ))ère, ils supposèrent l'avoir tué.
Au milieu de cet effroyable désordre, toutes les passions haineuses se firent jour et grossirent le nomjjre des victimes ; des milliers de catholiques furent égorgés, les uns par des ennemis personnels, les autres par des héritiers avides, par des concurlents, par des adversaires en matière de procès, pur des femmes adultères, par des rivaux en amour ou simplement par. des collègues jaloux. Pierre Ramus fut compris dans le massacre pour avoir contredit Jacques Charpentier au sujet des œuvres d'Horace et de Juvénal; Louis de Clermout égorgea de sa propre main un catholique nommé Antoine de Chaumont, son parent, qui lui disputait une part d'héritage dans la succession au marquisat de Rénel; des fils même assassinèrent leurs pères ou leurs sœurs pour jouir plus vite de leur fortune.
II n'y eut aucun genre d'atrocités ([ui ne lût commis ; et comme on n'épargnait ni le sexe ni l'âge, il y eut des bourreaux de tout âge et de tout sexe; des femmes, exaltées par les prêtres, tuèrent des huguenots, et des enfants de dix ans écrasèrent des enfants au berceau!
Le massacre de la Saint -Bartliélemy, qui avait commencé dans la nuit du dimanche, dura troisjours et trois nuits sans interruption. Dans ce court intervalle, dix mille hérétiques avaient été assassinés dans ■ la ville de Paris seulement, au rapport des acteurs I principaux de cette sanglante all'aire. Le boucher Pesun, dit Saulx de Tavannes dans ses ^Mémoires, se vanta devant le roi d'avoir fait sauter cent cinquanti; huguenots en une seule nuit dans la rivière. Croisier ou Crucé, tireur d'or de l'hôtel des monnaies, déclara qu'il en avait assommé à coups de maillet plus de quatre cents. Un autre tireur d'or, appelé Thomas, se vanta également d'en avoir tué plus de
ROIS, REINES, EMPEREURS
Assassinat de l'amiral de Coli^'ny dans la nuil de la iaint-Barthtlcmy
quatre-vingts dans cliacune de ces trois terribles journées. « Ce serait diffuiie à croire, ajoute TEsloile, qui rapporte le fait, si je n'avais entendu cet aveu de sa propre bouche. Ce brigand mangeait avec les bras et les mains tout sans^Jants, disant que c'était honneur pour lui, attendu que ce sang était celui des ennemis du roi Chailes et de sa bonne mère la reine Catherine. » Mcssire René le parfumeur, qui fut depuis accusé d'avoir empoisonné Jeanne d'Albrct, eut l'odieuse lâcheté d'assassiner les huguenots qu'il
avait attirés chez lui sous prétexte de les sauver avec leurs richesses; et ce miséralile ne craignit pas, en plein jour, de transporter leurs cadavres à la Seine. Quelque horribles que soient ces détails, ils perdent toute leur atrocité si on les compare aux scènes honteuses dont furent témoins et acteurs Catherine de Médicis et Charles IX. « Ce monstre, en riant et jurant Dieu à sa manière accoutumée, dit l'Estoilc, répétait à ses favoris ces infâmes paroles : « Teli! que c'est un gentil cul que celui de ma grosse sœur
Margot ! Par la sans: Dion ! je m> ponso pas ([u'il y en ait oncorc au niondo un ilu nu' me; il a pris tous mes iniln'i-iles de iiuguenots à la pipée. " Et sur 1l< soir de la troisième journée de la Saint-Barthélomy, continue riiisiorien, le roi, pour se distraire et se donner du plaisir, sortit du Louvre avec les dames et demoiselles de la cour, afin devoir les corps morts qui étaient amoncelés dans les rues; et, entre antres, il fit dépouiller nu par des lilles d'honneur le cadavre du seii,'neur de Soubise, pour voir à quoi il pouvait tenir, étant si beau et si vaillant gentilhomme, qu"il fut impuissant avec les femmes. •> Il est impossible de rapporter les propos obscènes et les jeux sacrilèges auxquels se livrèrent les courtisanes titrées qui accompagnaient la reine mère, et qui essayèrent de se marier avec des cadavres, aux grands applaudissements de Sa Majesté, des deux reines, des princesses et de tous les seigneurs !
Cette satinnale fut suivie d'une expédition à Montfaucon; Catherine de Médicis, le roi, les ducs d'Anjou et d'Alençon, les fdles de la reine et une foule de courtisans, ivres de vin et de luxure, tous magnifiquement vêtus , les nobles dames couronnées de fleurs et de pierreries, vinrent contempler le corps de l'amiral Goligny, qui avait été accroché aux fourches par les cuisses et qui montrait dans toute sa hideuse nudité la mutilation sacrilège qui lui avait été faite. Charles IX voulut loucher le cadavre pour compter les blessures ; et sur l'observation d'un de ses officiers, que les exhalaisons infectes pourraient l'incommoder, il répondit : « Le corjis d'un ennemi « mort sent toujours bon. »
Après avoir visité le charnier de Montfancon, la cour se rendit au cimetière Saint -Innocent pour admirer un aubéj)in fleuri miraculeusement, que les jésuites avaient transplanté de leurs serres pendant la nuit, et devant lequel bon nombre de gens superstitieux se prosternaient, criant au prodige. Charles IX, dupe de cette jonglerie, s'imagina que le reverdissement de l'aubépin présageait une nouvelle ère de grandeur pour la royauté, et retourna au Louvre, bien résolu d'exterminer jusqu'au dernier huguenot. Il fil d'abord amener en sa présence le roi de Navarre et Henri de Condé, et leur dit avec son laconisme habituel : « La messe ou la mort ! choisissez à l'instant ! » Henri de Bourbon abjura sans aucune difficulté ses anciennes croyances; le prince de Condé marqua d'abord quelque résistance ; mais il finit par céder, et consentit à écouter les exhortations du jésuite Maldonat, nommé d'office pour le catéchiser.
On compta plusieurs conversions semblables; cependant quelques seigneurs protestants montrèrent plus de courage que leurs chefs et souffrirent courageusement la mort. Tous les hérétiques obstinés furent impitoyablement massacrés sous les yeux du monarque, qui prenait un extrême plaisir à voir répandre le sang humain ; puis , quand le tigre ne trouva plus de proie à sa portée pour assouvir sa soif, il donna l'ordre aux gouverneurs des provinces de faire main basse sur tous les protestants du royaume. Rouen, Meaux, Orléans, Angers, Bourges, Lyon, Toulouse, et une multitude d'autres villes, de bourgs ou de villages, devinrent le théâtre de mas-
sacres aussi terriiiles que ceux qui avaiefit ensan- ; glanlé la capitale, et cela ]icudanl deux mois entiers. [ Il y eut des contrées où l'eau des ruisseaux et des rivières fut lellenienl infectée par les cadavres qvi'on y précii)ilait, qu'elle eij devint mortelle pour ceux qui en buvaient, et qu'elle fut pendant longlemps un objet d'horreur et de dégoût ]K)ur les baliilanls des l'ivages.
On doit dire m'aumnins que dans plusieurs provinces il se rencontra des hommes courageux qui méritent d'être glorifiés par la postérité pour avoir refusé d'obéir aux ordres de l'infâme Charles IX ; entre autres, l'exécuteur des hautes œuvres de Lyon, qui répondit aux magistrats que ses fondions étaient de délivrer la société des malfaiteurs qui en troublaient l'ordre, et non de tuer des innocents. Le vicomte d'Orthe, qui commandait à Biyonne, écrivit au roi : « Sire, j'ai communiqué les ordres de Votre Majesté à la bourgeoisie et à la garnison ; j'ai trouvé parmi eux de bons citoyens, des sujets fidèles, et pas un bourreau. » Claude de Savoie, comte de Tende, adressa son refus d'obéir en termes encore plus énergiques. Du reste, les uns et lesauties payèrent cher leur courageuse résistance : l'exécuteur de Lyon fut poignardé, et les deux soigneurs empoisonnés par ordre de monseigneur le roi.
Ces proscriptions excitèrent dans les pays étrangers une telle horreur, qu'aucune considération politique ne put en arrêter l'expression ; ainsi l'électeur palatin ne craignit pas de recueillir les enfants de l'amiral de Coligny, et sur la demande qui lui fut faite de les renvoyer en France, il répondit : « Je les garderai envers et contre tous, de peur que ces chiens enragés, ces infâmes catholiques, ne les déchirent comme ils ont déchiré leur père. »
Charles IX voulut alors rejeter l'infamie de l'attentat sur les princes lorrains, et fit répandre adroitement le bruit dans les cours étrangères que les Guises avaient seuls dirigé les massacres delaSaint- Barlhélemy; ceux-ci repoussèrent cette odieuse insinuation, et envoyèrent aux diil'érentes cours les ordres signés du roi do France, ce qui constata que Charles IX était bien réellement l'organisateur de cette affreuse tragédie. Son mensonge se trouvant découvert, il eut recours à une nouvelle calomnie, et imagina d'accuser les protestants de conspiration ei de crime de haute trahison. En conséipience, il vint dire en plein Parlement, toutes les chambres assemblées, que les assassinats et les massacres exécutés dans toute la France avaient eu pour but de prévenir un complot que l'amiral de Coligny et les huguenots ourdissaient contre la famille royale; il demanda l'inscription de cette accusation dans les registres, et ordonna qu'on instruisit un pioiès criminel sur les faits mensongers reprochés à ses victimes.
Christophe de Thon, premier président, honte éternelle sur lui! obéit au tyran, et le félicita au nom du Parlement de la fermeté dont il avait fait preuve; les magistrats se joignirent à leurprésident, renchérirent sur les expressions de basse adulation dont il s'était servi, votèrent par acclamations des remercîments à Charles IX et à Catherine de Médicis, el les supplièrent d'expulser de la maison royale tous les gentilshommes suspectés de calvinisme, et même les valets gagés qui occupaient les
IIÛIS. REINES, EMPEREURS
plus basses fonctions et qui n'étiiieut pas ri'ijutis pour de l'erveiUs catlioli([ues. Ils oseront décri'tcr qu'on instituerait une procession annuelle pour célébrer l'anniversaire Je la Saiut-llarthélemy, et commencèrent un scandaleux procès contre la mémoire des victimes du monstre couronné. De faux témoins vinrent déposer que les huguenots avaient conspiré; on fit emprisoiuier tous ceux qui avaient échappé au massaci'e; et entre autres, deux seigneurs calvinistes, Briquemont et Cavagnes, ce dernier âgé de plus de quatie-vingts ans. On proposa à ces deux braves gentilshommes au nom de Sa Majesté de leur rendre la lilierté, s'ils consentaient à s'avouer les chefsd'une conjuration avec l'amiral pour renverser la royauté. « Eux Lien avisés, dit Saulx de Tavannes , ne le voulurent point entreprendre , sachant bien , puisqu'il iallait mourir, qu'il valait mieux que ce fût sans honte ni remords. » .\yant donc repoussé le marché odieux qu'on leur offrait, ils furent soumis à la question, torturés, puis condamnés comme criminels de lèse-majesté, et pendus à deux gibets.
Un grand nombre de huguenots, parents ou serviteurs des chefs calvinistes, subirent le même sort ou périrent soit dans les tortures, soit au fond de leurs cachots, soit en place de (jrève, pour expier non pas le prétendu complot qu'ils avaient formé contre la cour, mais bien l'e.xécrable attentat que le roi et sa mère avaient consommé. Les richesses des victimes grossirent les trésors de Charles IX et de Catherine, ûu servirent à récompenser les lâches assassins qui avaient exécuté leurs ordres; le maréchal de Retz, l'amant de l'infâme Médicis, et, suivant la chronique, le père de ses enfants, un Florentin qu'elle avait amené en France lors de son mariage avec Henri II, çut surtout une large part dans les dépouilles. Gomme le favori n'était pas encore satisfait de ce qu'on lui avait donné, et désirait ardemment la terre de Versailles, que le roi avait octroyée à Loméuie, son secrétaire, la reine mère le fit simplement étrangler, ainsi que plusieurs de ses parents, et déclara le maréchal de Retz l'héritier de ses victimes.
Quoique décimés par leurs bourreaux, les calvinistes ne perdirent pas tout espoir de rétablir leurs affaires; ils se rassemblèrent à la Rochelle, àNismes, à Montauban, se fortifièrent dans ces villes, et' formel ent des alliances avec les réformés d'Angleterre et les princes d'.VUeinagne, f[ui leur envoyèrent des secours d'hommes et d'argent. Dès lors la guerre civile se ralluma avec plus de fureur que jamais ; le duc d'Anjou marcha contre les rebelles à la tète d'une armée formidable, et vint se faire battre sous les murs de la Rochelle, ce qui détermina la cour à otïiir la paix aux jirutestants et à leur rendre la liberté de conscience. Catherine de ^lédicis se prêta d'autant plus volontiers à ces arrangements, que la paix lui permettait de garder près d'elle pour quebjue tem])s le duc d'Anjou, celui de ses enfants (pi'on l'accusait d'aimerd'unamour incestueux, et rpii allait être obligé de la quitter pour monter sur le trône de Pologne.
Il y eut au Louvre, à l'occasion de cet événement, des fêtes et des orgies dignes des cours de Néron et de Caligula; et les débordements allèrent si loin, que Pierre de l'Estoile, dans le journal f(u'il nous a laissé
sur cette é[ioque, avoue (|ue la rougeur lui monte au fronl rien (|u'en pensant aux abominations qui eurent lieu entre la reine et son fils chéri, ou entre le roi et ses frères. Il se contente de raconter une scène dont il fut témoin et qu'il nomme le souper des trois rois: «■ J'ai vu, dit le naïf historien, monseigneur Charles neuvième du nom, le duc d'Anjou, le nouveau roi de Pologue et Henri de Bourbon, roi de Navarre, en compagnie de leurs mignons, se livrer avec eux à de lascives puanteurs et autres sardanapalismes, puis se faire servir en un banquet par des putains entièrement nues, auxquelles, après en avoir abusé de toutes manières, ils prirent plaisir à brider avec des torches enllammées les poils de leurs parties honteuses. Enfin ces affreuses paillardises étant terminées, ils se rendirent chez Nantouillet, prévôt de Paris, qui avait reçu l'ordre de leur apprêter une magnifique collation; ils le firent garrotter par leurs gardes, lui volèrent sa vaisselle d'argent, ses pierreries et son or, fouillant et pillant dans les lieux les plus cachés de sa maison. Il fut dit alors dans Paris qu'ils avaient volé plus de cent mille francs au bonhomme pour le punir d'avoir refusé de prendre pour femme laChàteauneuf, fille de joie du roi de Pologne. Le lendemain tout Paris s'émut du pillage de ces grands et puissants voleurs, et le premier président vint au Louvre pour remontrer à Sa Majesté que sans doute elle avait volé pour rire; à quoi Charles IX répondit : « Par la sang Dieu ! que « réclame ce fripon? je n'ai pas même été chez lui. » Dont le président très-content lui répondit «Puisque <> mon souverain n'a pas participé à celte criminelle « action, je ferai bonne justice des voleurs. » — « Non, non, répliqua le roi, je vous défends d'en in- K former; dites seulement à Nantouillet (ju' il se taise, « ou qu'il redoute notre vengeance. »
Elle était en effet à craindre pour tout le monde ; car un gentilhomme provençal nommé la Mole, qui était attaché à la maison du duc d'Alençon, deuxièuie frère du roi, et amant de Madame Marguerite'de Navarre, ayant encouru sa disgrâce, Charles ne voulut rien moins i[ue le faire étrangler : un soir, à la suite d'une débauche, il prit avec lui Henri de Cruise et six autres gentilshommes auxquels il distribua des cordes, et vint s'embusquer dans une galerie secrète qui conduisait à la chambre à coucher du duc d'Alençon, et par où devait passer le mignon du prince. Fort heureusement pour le jeune seigneur, cette nuitlà il prit fantaisie à Madame Marguerite de Navarre de le garder près d'elle jusqu'au matin. Le lendemain il apprit par une indiscrétion du duc de Guise à i[uel danger il avait échappé; il (juilta alors Paris et se retira dans ses terres, bien résolu à ne reparaître à la cour qu'après la mort de Charles IX.
Déjà ce monstre se sentait atteint de la maladie étrange qui termina ses jours; chaque nuit il voyait apparaître dans des hallucinations terribles les victimes de sa férocité; autour de son lit il croyait apercevoir une mare de sang et des monceaux de cadavres; il s'arrachait alors de son alcôve en appelant au secours, et ordonnait qu'on éloignât le spectre de Goligny, qui se dressait devant lui sanglant, mutilé et couvert de chaînes, tel qu'il l'avait vu au gibet de Monll'aucon. Quand ses accès de délire étaient passés, il éprouvait un autre genre de lourmenl; la lié-
IIISTCtlRE DKS l'APES
fiance s'était cnipan'e do son âme; il altiibuait son l'tal Ji.' luaLidie à rolïet du poison; et ses son|i(;ons se portant sur sa uière et sur le roi de Pologne, il exigea iiupérieuseinent le départ de son IVèro pour sl's nouveauxEtats.
Leduc d'Anjou obéit; toutefois son absence ne rendit pas le rejtos à llliarles IX; son second iVère, le duc d'Aleni;ou, forma le projet de s'emparer de la couronne de France, et organisa une faction dans laijuelle entrèrent le roi de Navarre, le prince de Condé, les Montmorency, et plusieurs autres seigneurs qui prenaient le titre singulier de polit it[ues. Comme la galanterie entrait à cette é|i(ii|uc dans toutes les affaires d'Klat, les politiques tenaient leurs conférences cluv Marguerite de Navarre et chez Mme de Sauves, qui était à la fois la maîtresse de Henri de Hourbon et du duc d'Alençon ; mais Marguerite, en digne llUe de Catherine, trahissait les secrets des conjurés et les livrait à sa mère, sans plus se soucier i[ue ses confidences fissent tomber du même coup les tètes de ses amants, de son mari et de son frère.
La reine mère laissa marcher les choses, tout en faisant garder à vue les princes de Navarre, de Condé et d'Alençon ; et lorsqu'elle sut qu'ils étaient résolus à s'enfuir pour recommencer la guerre civile, elle les fit conduire au château de Saint-Germain, oii se trouvait le roi, très-dangereusement malade. Ceux-ci ne voyant plus d'autre moyen d'échapper à Catherine ([ue de se faire enlever à main armée , donnèrent ordre à leurs partisans de venir le mardi gras avec deux cents cavaliers devant Saint-Germain et de l'aire mine d'attaquer le château. D'abord tout alla à merveille : au jour dit une troupe d'élite vint pour enlever les princes ; la cour se crut attaquée par des forces considérables, et n'osa faire aucune démonstration pour retenir les prisonniers; mais, dans ce moment décisif, le duc d'Alençon montra de l'hésitation, et tout fut perdu; Henri de Condé seul se sauva avec Turenne et du Plessis-Mornay. Le malheureux la Mole, qui s'était introduit dans le château sous un déguisement, ne voyant plus de possibilité de s'échapper, voulut au moins racheter sa tête en dévoilant à Catherine les projets des conjurés. La reine mère profita de ses aveux et le fit immédiatement arrêter ainsi que le comte Annibal de Coconas, favori de la duchesse de Nevers, qui était fortement compromis, se réservant de décider plus tard (le leur sort.
Puis, sur les deux heures après minuit, elle donna l'ordre du départ et se mit en route pour Paris avec toute la cour : les cardinaux de Bourbon, de Lorraine et de Guise, le chancelier de Biragues, Morvilliers et Bellièvre étaient à cheval, chose qui n'entrait guère dans leurs habitudes, et se tenaient des deux mains à J'arçon de leurs selles, ayant aussi grande peur de leurs chevaux que des ennemis ; Charles IX suivait dans une litière, et s'écriait à chaque secousse des porteurs : « Par la sang Dieu, du moins s'ils avaient attendu ma mort! »
Dès qu'on fut arrivé au Louvre, Catherine de Médicis envoya les maréchaux de Cossé et de Montmorency à la Bastille, donna des gardes au roi de Navarre, et procéda à l'interrogatoire du duc d'Alençon; celui-ci, qui était d'un caractère lâche et pusil-
lanime, fit tous les aveux que sa mère voulut, et dénonça ses conq)lices. Cependant, comme un simple projet d'enlèvement ne constituait pas un délit suffisant pour condamner à mort la INlole et Goconas, la reine mère les accusa d'avoir attenté à la personne du roi; et le président Christophe de Thou, qui s'était montré si docile ))our la condamnation des calvinistes Bri(|uemont et Cavagnes, fut chargé d'instruire ce nouveau procès. La Mole fut interrogé à Paris, et Coconas à Vincennes, en présence du roi : le premier nia qu'il eiît jamais été question de rien entrejirendre contre Sa Majesté; le second fit des révélations contraires, afin d'obtenu- sa grâce, ce ([ui ne servit (pi'à les laire condamner tous deux à avoir la tète tranchée en place de Grève.
La Mole mourut en disant : « l\cconimaude/.-moi bien aux bonnes grâces de la reine de Navarre. » Coconas dit à voix haute à ceux qui assistaient à sou supplice : « Vous êtes témoins, messieurs, que les petits sont pris et s'en vont, taudis que les grands demeurent qui ont fait la faute. » CiOmberville prétend qu'après l'exécution, Marguerite de Navarre et la duchesse de Nevers achetèrent au ])ourreau les tètes de leurs amante et les conservèrent embaumées dans un précieux coffret d'ébène, jusiju'à leur mort; un autre chroniqueur dit qu'elles les portèrent dans leurs carrosses jusqu'à Montmartre, où elles les enterrèrent de leurs mains dans la chapelle souterraine où Ignace de Loyola et ses disciples avaient constitué la Société des Jésuites.
Quant à Charles IX, l'égorgeur couronné, le Néron de la France, il s'élait retiré à ^'incennes, et continuait à traîner une vie languissante, en proie au plus affreux désespoir et aux plus cruelles souffrances : sans cesse entouré de médecins et de prêtres, il demandait aux uns la santé du corps, et aux autres le calme de la conscience ; mais, par une juste punition de Dieu, tous restaient muets ou avouaient leur impuissance à le guérir. Enfin, dans un dernier accès de rage, tout son sang s'échappa des pores comme par un crible, et la France fut délivrée de son tyran !
Catherine de Médicis retourna an Louvre immédiatement après la mort de son fils, et envoya au Parlement un édit du feu, roi qui l'investissait de la régence du royaume jusqu'à' l'arrivée du duc d'Anjou, alors roi de Pologne; et pour se garantir de toute attaifue, elle eut soin de faire murer les issues de sa résidence, à l'exception de l'entrée principale, qu'elle fit garder en dedans par une nombreuse troupe d'archers, et au dehors par des compagnies suisses qui tenaient des pièces d'artillerie braquées contre les différentes rues aboutissant au château. Ensuite elle procéda à son installation, suivant son habitude, par des assassinats, des massacres, des jugements iniques. Parmi les milliei's d'innocents qui furent sacrifiés à cette furie ou qui furent condamnés au dernier supplice, on cite l'intrépide Monfgomery, ce gentilhomme qui avait tué Henri II, quinze ans auparavant, dans unlournoi. « Et quoiqu'il eût été amnistié sous les derniers règnes pour ce crime involontaire, il fallut bien, dit l'historien de Tiiou, que le Parlement accordât celte satisfaction à la régente, qui voulait, à quelque prix que ce fût, la mort d'un
UOIS, REINES, KMI'EUEURS
Martin Russe de Beaulieu, mignon de Henri III, secrétaire des finances
homme qui lui avait enlevé le roi son époux. » Il fut dégradé de sa noblesse ainsi que ses onze enfants, et conduit en place de Grève, où, sous les yeux de Madame Catherine, le bourreau lui trancha la tête et coupa son corps en quatre quartiers. Celle condamnaiion devint le prélude d'exécutions sanguinaires qui se succédèrent sans interruption pendant plusieurs mois, jusqu'à ce qu'on eût appris que le roi de Pologne, qui s'était honteusement enfui de ses États, se dirigeait vers la Savoie pour rentrer en France. Au passage du roi dans celte province, le duc de Savoie donna des fêtes somptueuses et obtint en échange la souveraineté des villes de Pignerol, de Savillan etde Pérouse,les seules places fortifiées que les Français eussent conservées en Ralie de toutes leurs guerres.
Malgré les ordres de Henri III, le gouverneur de ces villes, qui avait plus de souci de l'honneur de la France que le roi lui-même, refusa d'opérer cette restitution, et fit soutenir sa désobéissance par le chancelier Biragucs, qui ne voulut pas signer les leltres patentes de Sa Majesté. Henri, au lieu de céder à de si prudents conseillers, s'emporta contre eux, passa
outre, scella les lettres de sa main, nomma à la charge de premier gentilhomme de la chambre le seigneur de Villequiers, au grade de maréchal de France le seigneur de Bellegarde, et à la dignité de secrétaire des finances un de ses mignons nommé ^lartin Russe de Beaulieu. Puis, ayant consommé cet acte déshonorant, il se rendit à Lyon, où déjà se trouvait la reine sa mère et toute la cour.
Pendant son séjour dans celle ville, il apprit la mort de Marie de Clèvcs, princesse de Condé, sa maîtresse la plus chérie, ce cjui lui causa un tel chagrin, qu'il refusa de venir, habiter la capitale cl de retourner au -Louvre où elle était morte, et qu'il se détermina, pour se distraire, à faire un voyage dans le midi de la France. Il vint d'abord à Avignon, mais dans un triste état; comme tout l'argent avait été dépensé en fêtes et en mascarades, le trésor de Sa IMajesté se trouvait entièrement à sec; et les pages furent obligés pour vivre de laisser leurs manteaux en gage. Bien plus, ajoute Pierre de l'Esloile, sans un trésorier appelé Lecomte, qui prêta cinq mille livres à la reine mère, il est probable que ses dames et ses demoiselles d'honneur, les plus nobles, eussent
été forcées di- liantor bordeaux et lupanars, et de tirer parti de leui-s clianues avec les gens du pays.
Cl" moment de gêne fut de courte durée; Henri HI, afin do remplir ses roiïres, pressa la guerre contre les huguenots, et ordonna l'extermination des protestants et la contiscalion de leurs biens. La ville de Fonfenay, en Poitou, eut surtout à soutVrir de ces ordres impitoyables; le duc de Monipensier s'en étant emparé par trahison, la plupart des hommes furent passés au fil de l'épée, les femmes et les filles violées, tous les magistrats décapités ou pendus, et les richesses provenant du sac de cette cité expédiées à Henri III, qui assistait avec Callierine de IMédicis, le roi de Navarre et toute la cour, aux processions des flagellants, qui avaient lieu dans Avignon. Néanmoins tous les convois n'arrivèrent pas à leur destination; les huguenots, qui tenaient la campagne, attaquèrent les troupes royales , les culbutèrent . et enlevèrent une partie des chariots, qu'ils conduisirent triomphalement dans la Rochelle, où le maréchal de Danville commandait; puis, revenant sur leurs pas, ils s'emparèrent de Saint-Gilles en Languedoc et coururent jusqu'aux portes d'Avignon.
Toute la cour, qui n'était composée que de miarnons et de damcreis, voulait prendre la fuite; mais le cardinal de Lorraine, qui avait déjà repris dans le conseil du nouveau roi l'autorité qu'il avait exercée sous François II, fit tête à l'orage, et envoya le comte d'Uzès avec quelques compagnies d'hommes d'armes contre Danville, qui se replia sur la Rochelle sans combattre. Le cardinal prit occasion de cet avantage pour conseiller au jeune roi de se soustraire à la tutelle de sa mère; il l'accusa de continuer la politique qu'elle avait employée sous les règnes précédents, d'entretenir des intelligences secrètes avec les protestants, et de favoriser les prétentions du duc d'Alençon, afin de pouvoir gouverner le royaume à la faveur des troubles. Le sodomite Henri III, roi lâche, vain, léger, esclave de ses maîtresses et de ses mignons, prodigue des biens de ses peuples, et qui aimait surtout la mollesse et le repos, redoutant, s'il enlevait l'autorité à sa mère, d'avoir à s'occuper des soins du gouvernement, trahit le prélat et révéla les confirlences qu'il lui avait faites. Le lendemain, Charles de Lorraine était empoisonné, et la reine mère disait en se mettant à table : » Nous aurons maintenant la ]iaix en France, Dieu en soit loué! puisque ce iirouillon de cardinal est mort. »
Après l'assassinat de son oncle, Henri de Guise essaya de le remplacer dans les bonnes grâces du roi; ce fut vainement : outre que celui-ci était jaloux de sa soeur Marguerite, leur maîtresse à tous deux, il avait encore à reprocher au duc d'avoir refusé d'être l'un de ses mignons, crime que Henri III ne pardonnait jamais. Henri de Guise chercha alors à se rapprocher du duc d'Alençon et du roi de Navarre, qui ne l'accueillirent pas plus favorablement ; ces deux princes ne pouvant lui pardonner d'être mieux traité qu'eux-mêmes par la liaionne de Sauves. Voyant donc qu'il n'avait rien à attendie d'une cour où l'on affectait de l'abreuver de dégoûts, il résolut de se jeter dans le parti des mécontents et de reprendre les projets de ligue abandonnés depuis la mort de son oncle.
Sa Majesté quitta enfin la ville d'.Vvignon, et vint à Reims se faire sacrer par le cardinal Louis de Guise et consommer son mariage avec Louise de Lorraine, fille du comte de Vaudemont, qui avait déjà été la maîtresse de François de Luxembourg, de la maison de Brienne. Or, le roi, qui n'ét.iit )vis scrupuleux en pareille matière, permit à ce jeune seigneur d'assister à son mariage, et lui dit même en plaisantant : «Mon cousin, j'ai épousé votre maîtresse, mais par compensation je veux que vous me débarrassiez de la mienne , et que vous preniez ])our femme la belle Ghàteauneuf. » François de Luxembourg, qui ne se souciait nullement de cette alliance, et qui cependant n'osait s'exposer à la colère du roi par un relus, demanda jusqu'au lendemain pour donner sa réponse: le soir même il monta à cheval et fî'enfuit de Reims. \ son défaut, Henri III fit épouser la favorite à un Italien appelé Antinotti , qu'elle poignarda de sa propre main par jalousie, l'ayant surpris en flagrant délit d'infidélité avec une dame d'atours de la reine mère. Elle contracta ensuite un nouveau mariage avec Philippe Altoviiti, baron de Gastellane, qui mourut également d'un coup de poignard.
On raconte que cette terrible femme, si digne par ses mœurs de s'asseoir sur le trône des reines de France, ne craignait pas, à l'abri de son titre de favorite, de commettre toutes sortes de crimes; qu'un jour, étant à cheval, et ayant rencontré sur le quai de l'École le petit-fils du chancelier Duprat, qu'on lui avait dit avoir parlé d'elle en termes méprisants, elle alla droit à lui, le renversa à terre et le foula aux pieds de son cheval jusqu'à ce qu'il ne donnât plus aucun signe de vie. Cet acte de violence resta impuni comme tous ceux dont se rendaient coupables les maîtresses ou les favoris de l'efféminé Henri III
Sous ce règne, qui était à bon droit appelé le règne des mignons, la France vit reparaître toutes les calamités qui l'avaient désolée sous Isabeau de Bavière et sous le bâtard Charles VII. Au lieu de chercher à éteindre les guerres civiles en travaillant à réunir les partis, le roi ne s'occupait que de puérilités, faisait dresser devant les églises de la capitale des espèces d'oratoires qu'il nommait paradis, et où il allait faire ses dévotions, nu-pieds, un chapelet à la main, la tête découverte, et suivi de tous ses courtisans, déguisés en moines de différents ordres et de toutes couleurs. Presque toujours ces pieux pèlerinages se terminaient par un somptueux festin au Louvre, dans lequel les filles d'honneur et les princesses, vêtues en pages, remplissaient les fonctions d'échansons ; puis, au milieu de la nuit, lorsque l'ivresse avait exalté les têtes, le roi donnait un signal, et ces nobles dames se mêlaient aux convives dans une effroyable orgie. Quelquefois ces saturnales avaient lieu dans le palais des Tuileries ; alors c'était Madame Catherine de Médicis qui présidait au banquet, entourée des femmes de sa cour, en costume de bacchantes, les cheveux épars, les reins et la gorge découverts, les jambes nues, un thyrse à la main et couronnées de pampres verts. Et, disent les chroniques de ce règne, il se passait dans ces nuits des scènes de débauche et d'inceste dignes de la famille des Borgia!
Un autre genre de divertissement fort goûté du roi Henri, était de parcourir les rues de Paris à
UOIS, REINES, EMPEREURS
cheval, vêtu on amazone, avec ses mignons, et île courir publiquement la bague; d'autres fois il se déguisait en femme, se fardait le visage, mettait dus pendants d'oreilles et des colliers de perles, et visitait dans cet accoutrement les monastères de liUes où les hommes ne pouvaient pas entrer. Une autre de ses occupations était d'élever des petits chiens, de les promener dans sa voiture et d'en remplir ses appartements. Indépendamment de-ces ridicules, ce i|ui contribua surtout à l'aire mépriser le roi, ce fut sa honteuse passion pour ses mignons, la sodomie.
Enfin, il tomba dans un tel degré d'abjection qu'un clerc de la basoche ne craignit pas d'afficher en plein jour à l'entrée du Louvre un placard portant ces paroles : « Henri III, paria grâce de sa mère, roi inutile de la France, portier du Louvre, marguillier de Saint-Germain l'Au.verrois, bijoutier du palais, gardien des quatre mendiants, éleveur de chiens, eoilTenr de dames et de mignons, président de la garde-robe des étuves, des bordeaux et des lupanars. »
Les ambitieu.x eurent beau jeu au milieu de semblables circonstances, et ne se firent pas faute d organiser des coalitions à la faveur desquelles ils espéraient s'emparer du suprême pouvoir. Le duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou depuis l'avènement au trône de Henri III, s'échappa delà cour; le roi de Navarre suivit son exemple, et tous deux se battirent contre les troupes royales. D'uu autre côté, les Guises préparèrent la réunion des différentes hgues qui s'étaient formées dans les provinces, et s'apprêtèrent à renverser la dynastie des Valois.
Catherine, jugeant que ces partis étaient trop puissants pour les attaquer ouvertement, employa les ressources de sa politii|ue pour les dominer; elle détacha d'abord le duc d'Alençon des huguenots en lui faisant des concessions de vanité; ensuite elle offrit aux protestants un traité de paix si avantageux, que ceux-ci, qui redoutaient une nouvelle Saint-Barthélémy, en conçurent des soupçons et se tinrent sur leurs gardes, quoii|ue eu consentant à mettre lin aux hostilités. Puis, elle imagina d'assembler les étatsgénéraux à Tours, et de faire déclarer son lils Henri III ciief de la sainte ligue, pour enlever au duc de Guise l'iniluence qu'il avait acquise sur les catiioliques. Il en résulta, il est vrai, (|ue le roi supplanta momentanément Henri de Guise dans le parti des ligueurs; mais cet acte de déloyauté enliaina la rupture des nouveaux traités avec les calvinistes ; et la guerre civile recommença avec une nouvelle fureur.
Le prince de Condé, le roi de Navarre et le maréchal iJanville, les chefs des huguenots, ayant repiis les armes et ouvert la campagne, la cour envoya immédiatement contre les rebelles deux armées : l'une sous les ordres du duc d'Anjou, et l'autre sous ceux du duc de Mayenne, frère du duc de Guise. Il ne se passa rien de remarquable pendant la durée de ces guerres, jiar suite de la mésintelligence qui s'était glissée entre les chefs des huguenots et les généraux des armées royales; car le duc d'Anjou ne ciiercliait qu'à contrarier les opérations du duc de Mayenne, et ne dissimulait pas la jalousie (|ue lui inspirait la famille des Guises, sentiiueiit qu'il était parvenu à faire partager à Henri HI. Celui-ci, qui voulait avant
tout jouir en repos de toutes les délices de la vie et des plaisirs qui flattaient son imagination dépravée, craignant de se voir obligé, par les succès du duc de Mayenne ou par les victoires des huguenots, de s'arracher à ses mignons et à ses maîtresses pour s'occuper de la conservation de sa couronne, préféra entrer en arrangements avec les calvinistes et signa un nouveau traité avec eux dans la ville de Bergerac.
Ce fut à la suite des fêtes ((ue le roi donna au Louvre pour célébrer cet événement, qu'eut lieu le fameux duel entre Caylus, l'un des granils mignons de lleiiii III, et- le jeune Charles de Balsac d'Entragues, favori du duc de Guise. La querelle se vida au marché aux chevaux, près la Bastille : Caylus étant assisté de ses deux seconds, Louis de Muugiron et Livarot; et Balsac d'Entragues accompagné du vicomte de Riberac et de Chomberg. Maugiron et Choinberg furent tués sur place; Riberac mourut quelques heures après de ses blessures ; Livarot se retira avec un coup de dague qui lui avait mis tout le crâne à découvert; et des six combattants, d'Entragues fut le seul qui s'en alla sain et sauf; pour Caylus, il avait reçu dix-neuf blessures.
Peu d'instants après cette scène déplorable, le sodOmite Henri III, qu'on avait prévenu trop tard, accourut sur le lieu du combat, prit dans ses bras le corps inanimé de Maugiron, le couvrit de baisers, en versant des larmes abondantes, et en lui prodiguant les noms les plus tendres, comme il eût fait pour une maîtresse adorée ; puis il lui coupa ses blonds cheveux, et les fit enfermer dans un sachet parfumé qu'il porta toujours sur son cœur. Ensuite il fit transporter Caylus dans l'hôtel de Boisi, et ordonna qu'on tendît des chaînes aux extrémités de la rue Saint-Antoine, pour que son favori ne fût point fatigué du bruit des charrettes et des chevaux. Pendant trente-trois jours il resta au chevet du lit de Caylus, le servant lui-même, gourmandant les chirurgiens, les menaçant quand le mal empirait, et leur faisant les plus magniiiques promesses lorsque l'état du blessé paraissait s'améliorer : les res.sources de 1 art furent inutiles, et le malade expii-a. Le roi parut inconsolable de la mort de Caylus ; non-seulement il le baisaetlui coupa lescheveux, comme il avait fait à Maugiron, mais encore il lui ôta les pendants d'oreilles qu'il lui avait donnés et attachés de sa propre main, et il voulut les porter depuis comme un souvenir de l'amour qu'il avait eu pour ce favori. Par ses ordres, les corps de ses mignons furent exposés sur un lit de parade, ainsi qu'on avait l'habitude de faire pour les |)rinces, et toute la cour assista à leurs funérailles. Les restes de Caylus et do îtlaiigiron furent inhumés dans l'église de Saint-Paul, où queliiues mois après on déposa le cadavre d'un gentilhomme bordelais nommé Saint-Mesgrin, un autre favori de Sa Majesté, assassiné de nuit, à la sortie du Louvre, par le duc de Guise, dont il avait séduit la femme.
yuoi([uele roi regrettât fort son ami, il n'osa pas le venger, ni même faire de menaces, tant la maison des Guises était à craindre; et les choses allèrent si loin, que pour balancer l'influence de ces princes, il se vit contraint de faire un traité secret avec Henri de Navarre, et de lui donner des sommes considérables pour soutenir la guerre contre les armée? Toyales ot
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HISTOIRE DES IWl'KS
coutre les troupes de k ligue. Après quoi, Sa Majestt' l'outiuua le cours do ses débauches cl s'oecu])a plus gjue jamais Je bals, de mascarades, de processions et li orgies, ne s'arracliant à se* plaisirs, à ses débauches que pour piller ses sujets, soit eu augmentant les tailles, soit en vendant les oflices de judicalure et les bénéCces ecclésiastiques, soit en envoyant des assassins gagés chez les riches bourgeois de la capitale avec des mandats à vue qu'ils étaient obligés d'acquitter sur la signature du monarque, sous peine de mort; car le bon roi Henri III ne pardonnait guère à ceux qui refusaient de lui donner de l'argent, non plus qu'à ceux qui allaient à l' encontre de sesamours.
Ainsi en donna-t-ilune preuve en poursuivant déloyaleraent un seigneur de sa cour nommé Bussy d'Amboise. qui était devenu l'amant de Aladame Marguerite de Navarre; par malheur ce brave gentilhomme, qui aimait plusieurs belles à la fois, laissa tomber une lettre adressée au duc d'Anjou, et dans laquelle il disait au prince qu'il avait tendu des rets à la biche du grand veneur, et qu'il la tenait dans ses filets. Cette lettre fut portée au roi, qui, sacliuni que cette biche n'était autre que Charlotte de Chambre, femme du comte de ÏNIontsoreau, qui avait obtenu la charge de grand veneur, eut la lâcheté de montrer au mari la preuve de son déshonneur, et de lui enjoindre de forcer sa femme à donner un rendez-vous à Bussy, dans un château isolé.
Bussy d'Amboise ne manqua pas d'aller au lieu (jiie lui indiquait la belle Charlotte; à minuit, il se présenta aux portes dtr manoir ; une femme l'introduisit dans une chambre à coucher, et le prévint qu'il n'aurait pas longtemps à attendre; en effet, presque au même instant, douze hommes masqués se ruèrent dans la chambre où il avait été enfermé. Quoique à peine vêtu et armé seulement d'une épée, Bussy d'Amboise ne laissa pas que de se défendre contre ses assaillants ; et après avoir brisé son arme, il se servit des tables, des bahuts et des escabelles, et mit quatre ou cinq de ses ennemis hors de combat ; enfin le nombre l'emporta, et il tomba baigné dans Sun sang et percé de vingt-cinq blessures.
Telle fut la triste fin de l'amant de Marguerite de Navarre; celle-ci ne s'en inquiéta pas autrement, occupée qu'elle était de nouvelles intrigues.
Henri III, satisfait du résultat de son odieuse machination, parut enfin consolé de la perte de ses mignons, et concentra toutes ses affections sur le beau d'Épernon et sur le seigneur d'Arqués, qu'il fit ducs et pairs, leur donnant séance après les princes du sang. Ces distinctions le rendirent odieux à tous les seigneurs, comme déjà ses prodigalités lui avaient attiré l'animadversion publique ; mais ce qui porta l'indignation à son comble, ce furent les folles déjn-nses de la cour à l'occasion du mariage du nouveau duc de Joyeuse avec Marguerite de Lorraine, sœur de la reine, dans un moment où la nation était dans la plus extrême misère. Les historiens qui nous ont transmis la relation des fêtes que donna Sa Majesté à son favori, disent que Henri III conduisit la mariée à son époux, accorayjagnée des princesses et ;ie toutes les dames de la cour. Les vêtements du roi et ceux du duc de Joyeuse étaient semblables, ajoutent-ils, et d'une magnificence inouïe; ils étaient re-
iDUverts do perles, de pierreries d'un prix inestimable, et avaient coûté plus de dix mille écus de fac^on. .\ux dix-si'i)t iéstins ipii furent donnés pendant les noces, par coniniandement du roi, tous les seigneurs et daines de la cour iiarurent avec de nouveaux vêlements de toile et de drap d'or enrichis de passements, de guipures, de récamures, de pierreries et de perles en grand nombre et d'un grand prix. Dans les habillements des pages, des laquais, et jus((ue dans les garnitures des chariots, l'or, l'argent el le velours avaient été tellement prodigués, qu'il semblait qu'on les eût donnés pour l'amour de Dieu.
Enfin la dépense fut si considérable, qu'on estima que les soupers, les illuminations, les mascarades, les combats à pied et à cheval, les joutes, les tournois, la niusii|ue, les danses et les feux d'artifice engloutiraient deux années d'impôts.
Pendant que le roi prodiguait les trésors de la France, et se livrait à toutes sortes de voluptés, la peste, la guerre civile et l'odieuse Catherine de Médicis désolaient les provinces et en décimaient les habitants. Habile dans l'art de régner, cette exécrable femme cherchait à créer de tous côtés des embarras à son fils pour conserver son autorité ; elle excitait les défiances de Henri de Navarre contre les Guises; elle poussait ceux-ci dans la révolte, et fomentait des divisions même entre ses propres enfants, présentant à Henri III le duc d'Anjou, son frère, comme un ambitieux prêt à luiari'acher la couronne, el lui conseiflant d'en finir une bonne fois avec ce jeune présomptueux.
Pour lui complaire. Sa Majesté invita son frère à souper ; et dans la même nuit le duc d'Anjou se sentit atteint de coliques et de tranchées violentes. On remarqua depuis une grande altération dans sa santé, et quelques mois après il expira, se plaignant, dit. Pierre de l'Estoile, d'avoir fait trop bonne chère chez le roi son gracieux frère.
Cet événement compliqua singulièrement la position des affaires, et força les partis à porter leur attention sur la succession à la couronne dans le cas où le roi viendrait à mourir sans enfants. Les Guises, qui avaient intérêt à écarter Henri de Navarre pour se frayer un chemin au trône, se réunirent à Catherine de Médicis, proclamèrent le vieux cardinal de Bourbon premier prince du sang, publièrent en son nom un manifeste dans lequel ils recommandaient aux Français de maintenir la couronne dans la branche catholique, et commencèrent la guerre contre les protestants et contre le roi, qui s'était prononcé pour Henri de Navarre.
Les succès des Hgueurs contraignirent bientôt le monarque efféminé à abandonner le parti de son cousin, à se tourner contre les huguenots et à donner son approbation à la bulle du pape qui déclarait les princes de Condé et de Navarre inhabiles à succéder à la couronne. Ceux-ci se préparèrent alors à guerroyer contre les Guises ; el bientôt les jirovinces se Irouvèrenl sillonnées par trois armées : celle des royalistes, celle des calvinistes et celle des ligueurs; toutes les trois pillant, ravageant, égorgeant à l'envi l'une de l'autre. Cette guerre fut appelée la guerre des trois Henri, du nom des trois chefs, Henri de Navarre, Henri de Guise et Henri III.
HISTOIRE DES PAl'ES
Quoique la France fùl à feu et à sang, son roi ne iliangeait rien à ses habitudes, et continuait à ilépenser en (êtes l'argent (|ue ses trésoriers lui donnaient pour l'entretien do ses troupes. Quant à la reine mère, elle poursuivait sa politique tortueuse; elle augmentait les mécontentements, excitait habilement les haines des prétendants, et poussait à une désorganisation générale du royaume. Enlin, grâce à son génie infernal, les fureurs de la guerre civile et du fanatisme se déchaînèrent sur la France, et le roi se trouva dans l'obligation de laisser le gouvernail de l'État à sa mère, et d'avoir recours tantôt aux huguenots pour résister aux ligueurs, et tantôt aux Guises pour lutter contre les protestants, selon que les circonstances l'exigeaient, pour maintenir une espèce d'équilibre entre les partis.
Néanmoins les succès de Henri de Navarre finirent par alarmer le roi. et le déterminèrent à envoyer contre lui une armée formidable, qu'il plaça sous le commandement de son mignon, le duc de Joyeuse. Celui-ci remporta d'abord quelques avantages sur les protestants, et leur prit plusieuis villes où il commit des atrocités qui lui valurent les éloges du roi ; mais ensuite, s'étant avancé en Guyenne, il livra bataille à Henri de Navarre dans la plaine de Coulras, et son armée fut taillée en pièces. Presque toute la noblesse périt dans cette journée ; le duc de .Joyeuse lui-même, blessé grièvement, fut achevé de sang-froid après le combat; les uns disent par la Mothe Saiut-Heraye, d'autres par deux capitaines d'infanterie, appelés Bordeaux et Dcscentiers. Toutefois cette défaite ne porta pas un grand coup au parti royaliste, par suite du caractère léger et avantureux de Henri de Navarre. Au lieu de poursuivre ses succès et de marcher en avant, le prince abandonna son armée et retourna dans le Béarn auprès d'une de ses maîtresses. Mais si la bataille ne profita pas aux huguenots, elle servit à accroître l'audace des ligueurs ; Henri de Guise, ([ui se sentait fort de l'appui de Catherine de Médicis, voulut prendre occasion de ce désastre pour se faire nommer lieutenant L,'énéral du royaume. Henri HI, instruit des projets du duc, lui fit signifier l'ordre formel de ne pas entrer dans Paris ; ce qui n'empêcha pas Henri de Guise de se présenter aux portes de la capitale avec une escorte de sept officiers seulement, qui se grossit successivement de plus de cinquante mille hommes dans le trajet qu'il eut à parcourir pour se rendre à l'hôtel de Soissons, où résidait la reine mère; puis, par un excès d'audace, il osa demander à Catherine de l'accomjjagner chez le roi. On prétend que Henri HI était dans son cabinet avec un seigneur nommé Alphonse Corse lorsqu'on vint lui annoncer la visite du duc, et qu'en entendant prononcer son nom, il se tourna vers ce gentilliomme et lui dit : « Eh Lien ! messire, que feriez-vous à ma place si un sujet osait entrer dans votre capitale et contrevenir ainsi à vos ordres? » — Et sur un signe de celui-ci qu'il le ferait poignarder: « Non, non, ajouta-t-il, je ne puis encore me servir de votre expédient. » Après quoi il donna ordre qu'on fit^ entrer le duc, le gourmanda faiblement sur sa désobéissante, et le congédia en lui permettant de rester à Paris.
Hemi de Guise, surpris de cette réception presijue
amicale, soupçonna qu'il se tramait quelque chose contre lui; et ayant mis ses espions en campagne, il ne fut pas longtemps à apprendre que Sa Majesté songeait à le faire enlever. Alors il résolut à son tour de frapper un grand coup et de s'emparer de la personne du roi. Ses Albanais et les gens de guerre ([ui étaient à son service, et qu'il avait laissés hors de Paris, eurent ordre d'entrer file à file dans la ville, et de venir se ranger en bataille autour de son hôtel, sous prétexte de le garder, mais en réalité pour tenter un coup de main contre le Louvre. Le roi eut connaissance de ce qui se passait; et afin d'eifrayer les rebelles, il donna ordre à son grand prévôt de saisir les principaux ligueurs et les partisans de Guise, et de les pendre en place de Grève.
Celte démonstration produisit un effet contraire à celui que Henri IH en attendait; au lieu d'intimider les ligueurs elle les exaspéra; de toutes parts on éleva des barricades, on tendit les chaînes qui fermaient les rues; tous les citoyens s'armèrent et chassèrent devant eux les troupes royales. Henri redoutant d'être forcé de se rendre s'il restait à Paris, profita de la nuit pour s'échapper, et courut se réfugier, d'abord à Chartres, ensuite à Rouen. Catherine de Médicis resta dans la capitale, se posa comme médiatrice entre le duc de Guise et son fils, et arracha à ce dernier un édit de réunion, qui déclarait l'exclusion des princes protestants à la couronne, et assurait l'hérédité à la branche aînée de Lorraine. Néanmoins elle ne put déterminer le roi à venir habiter le Louvre, soit qu'il eût peur d'une révolution, soit qu'il eût déjà formé le projet de faire assassiner les Guises, projet qu'il eût été fort dangereux d'exécuter dans Paris. Il continua à résider à Rouen, et ne sortit de cette ville que pour se rendre aux états-généraux, qu'il avait convoqués à Blois, accompagné d'une nombreuse noblesse et du beau duc d'Êpernon, qui avait succédé dans ses bonnes grâces au duc de Joyeuse. Le but de Sa Majesté, en faisant appel à la nation, était de réunir sous sa main tous ceux quelle' voulait frapper, et de se faire allouer de nouveaux subsides, c'est-à-dire d'assurer sa tranquillité au prix d'un crime odieux, et de se procurer les moyens de continuer ses débauches.
Dès le premier jour de l'ouverture des états, Henri de Guise et le cardinal de Lorraine son frère arrivèrent à Blois, et vinrent faire leur cour au roi. Celui-ci les reçut en apparence avec une extrême affabilité, et communia avec eux en signe de réconciliation; mais il n'en poursuivit pas moins son projet de meurtre. Quand Henii HI eut pris toutes ses mesures, il manda le duc auprès de lui et le fit poignarder à la porte même de sa chambre. Le cardinal de Lorraine fut arrêté par ses ordres, renfermé dans une des chambres du palais et assassiné pendant la nuit. Les autres princes de la maison de Lorraine, avertis à temps de ce qui s'était passé, s'enfuirent de Blois, et firent révolter les principales villes du royaume contre le roi, qui ne fut plus désigné par les ligueurs que par le nom de Henri de Valois. Paris nef fut pas la dernière à prendre les armes, tous les bourgeois se réunirent en milice, rétablirent le conseil des Seize, et proclamèrent le duc de Mayenne, frère du duc de Guise, lieutenant général du loyaume et investi de l'autorité suprême.
ROIS, REINES. EMPEREURS
Henri III, se voyant aI)andonné des catlioliques, voulut se rapprocher du roi do Navarre et des hu- };uenots, afin de reprendre le dessus et d'écraser la ligue avec leur secours; mais avant qu'il eût pu mettre ce projeta exécution, il perdit l'âme de ses conseils, l'exécrable Catherine de Médicis; cette reine qui, semblable à un génie malfaisant, présidait depuis trente ans aux destinées de la France, et par un enchaînement de crimes et d'attentats, par une lonj^ue série de fourberies et de trahisons, poussait le royaume dans un abîme et préparait son entière destruction.
La haine qu'avait excitée cette femme était si profonde, et l'indignation qu'elleavait inspirée si grande parmi le peuple, que le jour où l'on reçut la nouvelle de sa mort, on afficha à la porte du palais des Tuileries les vers suivants, qui faisaient allusion à la reine mère et à la Jézabel de l'Écriture sainte :
L'on demande la convenance Do Catlierine et de Jézabel ; L'une a ruiné Israi>l, Lautre ruine la France ; L'une fut de malien extrême, Kt l'autre est le crime lui-même.
Enfin, le jugement fut tel :
Par une vengeance divine, Les chiens niangfrent Jézabel; La charogne de Catherine Sera difl'érente en ce point, Que les chiens mêmes n'en voudront point!
Les bourgeois de Paris firent signifier au roi qu'il eût à ne pas envoyer les restes de sa mère à Saint- Denis pour les faire inhumer dans le tombeau qu'elle s'était fait construire, s'il ne voulait exposer le cadavre à être traîné à la voirie ou jeté dans la rivière. Henri III fit enterrer sa mère à Blois, presque sans pompe; « car la reine Catherine, dit l'Estoile, n'eut pas plutôt rendu le dernier soupir, qu'on n'en fit pas plus compte que d'une clièvre morte ! »
Après avoir assisté aux funérailles de sa mère, Henri III réunit son armée à celle du roi de Navarre, et tous deux vinrent mettre le siège devant Paris, ayant sous leurs ordres le maréchal de Riron et le duc d'Épernon. Plusieurs avantages remportés sur les ligueurs leur permirent de s'approcher de la capitale, et bientôt même ils se trouvèrent en état d'en former le siège, grâce à un renfort de troupes suisses que leur amjena le seigneur de Sanci. Après deux mois de blocus, la ville, réduite aux dernières extrémités, parlait de se rendre, lorsqu'un événement inattendu, la mort de Henri III, vint jeter le trouble dans le camp des confédérés et les força à lever le siège. Le poignard du fanatique Jacques Clément avait fait justice de ce digne rejeton do Catherine de Médicis, de cet infâme sodomite, de ce nouvel Iléllogabale, le dernier de cette race des Valois qui avait fourni ù la France ses rois les plus sanguinaires, et qui depuis deux cent soixante ans mangeait et rongeait le peuple jusqu'aux os.
Maintenant une autre dynastie, celle des Bourbons, va s'asseoir sur le trône, et la France courbera le front sous de nouveaux maîtres aussi avides, aussi dépravés, aussi cruels que leurs prédécesseurs, mais plus habiles dans l'art de duper les hommes et de cacher leur.s vices sous un masque d'hypocrisie. Le
chef de cette nouvelle race, Henri de Bourbon, roi de Navarre, fils d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret, était né dans le château de Pau, en Béarn, le 13 décembre 1553. Ce prince avait passé les premières années de sa jeunesse auprès de Susanne de Bourbon Busset, femme de Jean d'Albret, baron de ;\Iiossens, dans le château de Goaraze, gravissant les rochers, supportant le froid et le chaud, luttant de force et d'agilité avec les enfants basc[ues, et se frottant à cette rude éducation du peuple qui eût fait de Henri de Bourbon un homme honnête, si à l'âge de neuf ans son père ne l'eût retiré des mains de son oncle pour le conduire à la cour de l'infâme Catherine de Médicis.
Quoique transporté dans un monde nouveau et musqué, le jeune Béarnais conserva encore quelque temps le caractère énergique de sa première éducation ; ainsi l'on raconte qu'un jour, s'étant pris de dispute au jeu avec Charles IX, qui n'avait pas douze ans, il tendit son arc contre le jeune roi, et sans l'intervention des gardes, il eût tiré sa flèche, et peut-être la France eût compté un tyran de moins. Henri fut pour ce fait impitoyablement fouetté, tenu à l'écart, et, peu de temps après, renvoyé dans le Béarn.
A son retour, Jeanne d'Albret lui fit embrasser le protestantisme et le présenta aux chefs de ce parti comme héritier d'Antoine de Bourbon, son père, qui venait d'être tué au siège de Rouen. Le nouveau roi de Béarn passa plusieurs années sous la tutelle de sa mère, dans son gouvernement de Guyenne et dans les domaines qui en faisaient partie, voyageant de châteaux en châteaux, de villes en villes. Le jeune prince ne résidait jamais plus d'un mois dans le même endroit, de peur d'être enlevé par les émissaires de Philippe n ou de Catherine de Médicis, qui associaient leur haine, leur fanatisme et l^ur politique pour miner le parti huguenot et qui convoitaient tous deux l'héritage de Henri de Navarre.
Déjà ce jeune prince commençait à se distinguer comme un héros de tavernes et de lupanars: partout sur son passage il faisait des dettes considérables; et lorsqu'il était à bout de crédit avec les hôteliers et les filles d'amour, il écrivait aux seigneurs et aux dames de la principauté de Guyenne , sans même qu'il les connût, et leur demandait sans façon de l'argent sur sa signature.
Enfin le jeune Henri atteignait sa seizième année, lorsque les protestants, fatigués de la tyrannie de Catherine de Médicis, reprirent les armes pour la troisième fois. L'intrépide Jeanne d'.4.1bret descendit alors des Pyrénées et prit lu roule de la Rochelle avec son fils et deux cents gentilshommes qui lui servaient d'escorte, emportant le prix de ses domaines et de se.s joyaux qu'elle avait engagés, et décidée à se fixer dans cette ville, qui était la seule place où elle fût réellement en sûreté. La reine de Navarre y trouva Louis de Gondé, son beau-frère, qui commandait les armées des protestants, et qui consentit à sa prière à former le jeune Béarnais au métier des armes.
Après la mort du clief des huguenots et la perte de la bataille de Jarnac, l'armée calviniste déféra le titre de général conjointement à Henri de Navarre et à Henri de Gondé son cousin, sous la direction de
HISTOIUH DKS l'APES
l'aniii-al lii' (".nliijny, (|ni l'Oiniiiamluil on ii'alitr sous li'iir nom. Ci' lui alors iiui> Hi'iiri ilo Bourhon lil son apjiri'ntissai;o dans l'ait oxécrahio dv la iruerie, ol apjiiil à ravaiior les campagnes, à dévaster les moissons des pauvres, à incendier les fermes, à égorger les cullivatenrs, à passer au fil de l'épée des milliers d'iiabitants sans dél'euse, à massacrer les enfants, à violer les femmes et les jeunes lilles, et, pour tout dire, à faire tout ce qu'ont l'habiludede faire les gens de guerre. Pendant toute la durée des hostilités, les deux jeunes princes se tinrent constamment à l'arrièregarde, et prirent si grand soin de ne pas exposer leurs personnes, »|ue les catholiques et même les huguenots les désignèrent par le nom de pages de l'amiral.
Par suite de négociations, la guerre fut suspendue; et en signe de réconciliation sincère entre les catholiques et les protestants, Catherine de IMédicis offrit de doiiner en mariage au jeune roi de Navarre une de ses filles, Marguerite de Valois, Jeanne d'Albret accueillit avec empressement la proposition d'une alliance qui faisait présager la lin des hostilités, et se rendit à Paris pour régler les conditions du mariage de son fils avec la sreur du roi de France.
Vingt jours après Uarrivée de cette princesse dans la capitale, messire René le Florentin, parfumeur des nobles dames de la cour, lui fournit des gants dans lesquels il avait introduit, un poison subtil qui s'infiltra à travers les porcs et causa la mort de la reine de Navarre. « Tel fut le sort de cette princesse i\m n'avait de femme qua le sexe, dit d'Aubigné, et dont l'âme était toute aux choses viriles, l'esprit aux grandes affaires, et le cœur invincible aux adversités. >) Au lieu de venger ce lâche assassinat, Henri, devenu roi ] ar le crime de Catherine de Médicis, n'eut point honte de consommer son mariage avec la sœur de Charles IX sur le cercueil de sa mère,
A l'occasion des noces du roi de Navarre, on donna au Louvre des fêtes brillantes ; et entre autres on figura «n bizarre tournoi, dans lequel Henri se présentait pour disputer l'entrée du paradis et était repoussé dans l'enfer, d'où Mercure et l'Amour venaient l'arracher. Cette allégorie présageait au prince le sort qu'on lui réservait; et en effet, moins de cinq jours après, il vit se réaliser cette mystérieuse prédiction dans la nuit de la Saint-Barthéleray, tenant à lui, il ne courut personnellement aucun risque ; et soit que la peur de la mort eût glacé son sang, soit que ce fût insensibilité naturelle, pendant cette horrible nuit, il resta impassible, il écouta les gémi'ssements des victimes et les hurlements des bourreaux sans faire aucune tentative pour sauver ijuciqu'un des siens ; il ne prononça pas une parole, et ne demanda même pas à voir Charles IX pour obtenir la vie de ses amis, de ses serviteurs, ainsi que fit au moins Marguerite de Navarre, la fille de Catherine de Médicis!
Bien au contraire, sur la menace du roi, qui lui donna à choisir entre la messe et la mort, il abjura le calvinisme, écrivit au pape pour implorer sa miséricorde, et proscrivit l'exercice de la religion réformée dans ses États de Navarre. Henri de Bourbon fit plus encore, il poussa la lâcheté jusqu'à obéir à l'infâme Charles IX, qui lui commanda de le suivre au charnier de Montfaucon pour contempler les cadavres
(les ))rotestants, et de l'accompiigner à l'hôtel de ville pour assister à l'exécution ([ui eut lieu par arrêt du Parlement sur l'efligie de Coligny. Et ce qui passe toute croyance, il demanda à suivre le roi au siège de la Rochelle, et se battit contre ceux qui autrefois lui avaient donné asile dans leurs murailles et l'avaient défendu contre ses ennemis!
Cette glorieuse expédition terminée, Henri revint à la cour se mêler aux orgies de Charles IX, et pendant quatre années il se livra aux plus crapuleuses débauches. Enfin, Charles IX étant mort, il accourut à Lyon avec toute la cour pour faire hommage de ses Etals à Henri HI et lui prêter serment d'inie fidélité inviolable. Pendant les premières années de ce règne, Henri de Navarre figura aux côtés .lu roi dans toutes les saturnales de la cour, et disuita même aux mignons du monarque l'infamie de ii'ur rôle odieux. On le vit constamment à la suite du prince, soit dans les lupanars, soit dans les églises, donnant tour à tour le scandale de ses débauches et de ses dévotions, quittant les prostituées et les filles d'honneur de la reine pour figurer dans les processions des battus avec les favoris de Henri III.
« A la suite de ces scènes hypocrites il jetait la discipline et la haire, dit l'Estoile; il se faisait friser les cheveux à la manière des prostituées, s'entourait le col de fraises garnies de dentelles, qui étaient empesées et longues de demi-pied, de façon qu'à voir sa tête sur sa chemise d'atour, il semblait que ce fût celle d'une oie rengorgée dans ses plumes; ensuite il se fardait les joues et affectait des manières efféminées et impudiques ; puis, sa toilette terminée, il rejoignait le roi, et passait le reste du temps à jouer, à blasphémer, à sauter, à danser, à volter, à quereller, à paillarder, à voler ou à courir les bordeaux, les oratoires, les églises et les couvents en compagnie du sodomite Henri III, »
Enfin il était tombé dans un tel mépris à la cour, que Henri III ne craignait pas de lui proposer un assassinat, et de le charger de poignarder le duc d'.-Vnjou son frère. S'il n'exécuta pas ce nouveau crime, ce fut non parce qu'il lui répugnait de faire une besogne de bravo, mais par suite de circonstances inattendues qui l'empêchèrent d'accomplir les volontés du roi. On apprit à la cour que les huguenots, ardents et inquiets, n'attendaient f[u'une circonstance pour lever de nouveau l'étendard de la révolte, et demandaient un chef qui se mît à leur tête et qui les aidât à venger les victimes de la Saint-Barthélémy. Le jeune prince de Condé, répondant à l'appel des calvinistes, s'échappa de Paris, et accourut dans la Guyenne prendre le commandement des troupes des réformés. De son côté, le duc d'Anjou, qui songeait déjà aux moyens d'augmenter ses apanages ou de détrôner son frère, s'enfuit de la cour avec quelques officiers, et vint se mettre à la tête d'un parti de mécontents,
Henri de Navarre seul resta auprès du roi, dans l'espérance d'être nommé lieutenant général du royaume, dignité que la baronne de Sauves, sa maîtresse, voulait qu'il se fit conférer pour avoir à sa disposition les trésors de la France. Mais quand il vit que le roi ne songeait nullement à l'élever à celte haute position, qu'au contraire il ne se faisait faute
ROIS, REINES, EMI'EREUUS
Siège de Paris far Henri IV
de Ihumilier à tout propos et de l'accabler de brocards, lui disant entre autres, par allusion à une diffùrniité de son visage, « ({u'il avait plus de nez que de royaume, •> il résolut à son tour d'aljandonner Paris et de tenter fortune à la faveur des guerres civiles. Sous prétexte d'aller à la chasse à Senlis, il sut se débarrasser des gardes attachés à sa personne, et parvint à gagner la i)rovince d'Anjou, galopant à travers champs, ne laissant dans la capitale (lue
deux choses dont i! se souciait fort peu, disuit-ili « 8 1 fcniniu et la messe. »
^ Qucl([iies chroniqueurs ont prétendu que le roi de Navarre ne s'était sauvé de la cour que d'accord avei; Henri III, pour semer la division entie les protestants et les partisans du duc d'Anjou, qui avaient fait cause commune et qui se préparaient h pousser vigoureusement la guerre ; Pierre de l'Estoile al'liime même que Henri de Bourbon reçut pour prix de sa
eio
IIISTOIUK DES l'Al'HS
perfidie cent mille êcus. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'opinion des réforraés sur le prince était si défavoralilo, (pio pendant trois mois il Dc put être admis au nombre des chefs de l'insurrection, ni dans les rangs des liutfuonots, ni dans les rangs des partisans du duc d'Anjou. Il obtint cependant par ses espions des renseignements tels sur la position respective du duc d'Anjou et du prince de Condé, ({u'il put remplir sa mission et nioflro la cour à même de détacher le frère du roi du ])nrli des réformés, et d'obliger ceux-ci à conclure la paix.
Cela fait, Henri de Navarre, soit qu'il éprouvât quelques remords de son odieuse perfidie, soit qu'il y trouvât son intérêt, abandonna le parti de la cour et resta avec les calvinistes, changeant, comme son père, de religion et de parti presque avec la même facilité qu'il passait d'une maîtresse à une autre. .\près son abjuration, les réformés l'accueillirent et les portes de la Rochelle lui furent ouvertes; toutefois beaucoup d'entre eux ne cessèrent de se tenir éloignés du renégat ; et sans aucun doute, la défiance qu'il inspirait et les insultes auxquelles il était en hutte n'eussent pas manqué de le faire retourner au catholicisme, s'il n'eût rencontré une jeune et helle personne nommée Tignonville qui le fixa au parti des réformés. Henri de Navarre puisa dans les bras de sa nouvelle maîtresse une ardeur extraordinaire pour le calvinisme, et chercha à convaincre ses coreligionnaires de la sincérité de sa conversion en se mettant à guerroyer avec fiireur contre les catholiques et en brûlant force églises et monastères.
« Henri de Navarre avec ses bandes, dit l'Estoile, pillait, hrigandait, ravageait, saccageait, tuait, brûlait, violait et rançonnait villages et villageois, bourgs et bourgeois; il est vrai do dire que les catholiques agissaient pareillement; par ainsi, tout le pays était ruiné, et le pauvre peuple était mangé par les deux partis; car, si d'un côté il y avait beaucoup de larrons, il ne manquait pas de brigands en l'autre. » Le roi de Navarre s^'acquit ainsi une réputation de déterminé sabreur, et devint l'objet de l'admiration des nobles de son armée, qui le nommèrent protecteur général des Eglises réformées.
Pour remercier dignement ses officiers de la distinction qu'ils lui avaient conférée, Henri de Bourbon résolut de les traiter en roi et de les engager tous à des fêtes splecdides qui eurent lieu dans la ville d'.\gen, où il tenait une cour au petit pied. A la suite d'un grand bal auquel avaient été conviées les dames de la ville, il fit éteindre les bougies, et donna le signal d'une orgie où toutes les jeunes filles perdirent leur virginité et où les dames laissèrent leur honneur, à la grande colère des pères et des maris.
Le lendemain, les habitants d'Agen, pères, parents, amants ou frères de ces belles, prirent les armes, chassèrent le Béarnais de leurs murs et l'obligèrent à transporter sa cour à Nérac. Ce fut dans cette ville que Catherine de Médicis vint le trouver afin de traiter de la paix; la reine mère conduisait avec elle son cortège habituel de filles d'honneur, et ramenait sa fille Marguerite au roi de Navarre pour réconcilier les deux époux. Le rapprochement de Henri de Bourbon et de sa digne compagne se fit sans nulle difficulté, tous deux étant disposés à la plus extrême
tolérance l'un envers l'autre ; ainsi le prince déclara à sa femme qu'il lui permettait le libre exercice de sa beauté, pourvu que ce fût à bonne fin et pour lui gagner des amis. ^larguerite annonça ;\ son mari qu'en échange de ses bons procédés, elle l'aiderait dans ses intrigues amoureuses; et pour commencer, elle attira dans sa propre chambre à coucher la jolie Dayelle Cypriote, une des dames de la suite de la reine mère, la livra à son mari, et lui fit même violer sous ses yeux la douce et na'ive demoiselle de Fosseuse, une de ses filles d'honneur, qui n'avait pas encore quatorze ans.
Henri de Navarre, très- satisfait des complaisances de sa femme, la garda à Nérac, même après le départ de Catherine de Médicis, et ils .tinrent une cour « si leste et si galante, dit le grave duc de Sully, que pour ne pas être honni et conspué, je me vis forcé de faire comme tout le monde et dc prendre mignons et maîtresses. »
Bientôt le manque d'argent mit un terme aux folies de ces puissants seigneurs et de ces nobles dames, et obligea le Béarnais à s'occuper des moyens de s'en procurer; tout naturellement il songea à rançonner les villes et à piller les châteaux; ce qu'il exécuta en véritable forban. Cette reprise d'hostihtés fut nommée la guerre des amoureux, parce que chaque troupe de soldats portait les couleurs de la maîtresse de son chef. Henri de Navarre déploya dans le cours de cette campagne une férocité extrême; ainsi, s'étant abattu sur la ville de Cahors et s'en étant rendu maître à l'aide d'une trahison, il en fit le sac pendant cinq jours et cinq nuits, en passa tous les habitants au fil dc l'épée et fit violer toutes les femmes. Puis il parcourut la province, incendiant les villages, détruisant les chaumières, massacrant les laboureurs, et faisant de la Guyenne un vaste désert. Plaisir de prince ! Passe-temps d'homme de guerre !
Toutefois le pillage ne lui rapporta que peu d'argent, car le pays avait déjà été tant de fois dévasté par les catholiques et par les huguenots, qu'il n'était plus possible de rien en tirer. Alors le roi de Navarre entra en pourparlers avec la courdc France, et offrit au duc d'Anjou, moyennant un bon prix, de faire passer une partie de ses bandes sous sqs bannières pour l'aider à conquérir la Flandre sur les Belges-unis. Le prince, qui avait grand besoin de troupes, accepta le marché et paya à beaux deniers huit mille hommes formés à la guerre, (pii ne. firent aucune difficulté de suivre sa fortune, et d'aller combattre les réformés des Provinces-Unies.
Il est vrai que le duc d'Anjou, pour lever leurs scrupules , avait annoncé qu'il donnerait pleine licence de piller et d'égorger ; permission dont ils usèrent largement, même en Fiance, car sur leur passage ils traitèrent les villes d'Êtampes, de Saint- Mathurin, de Montereau, de Noyon, de Provins et beaucoup d'autres comme villes conquises, et les saccagèrent entièrement. « Ces troupes, au rapport de l'Estoile, allaient volant, pillant, forçant, rançonnant et commettant une infinité d'extorsions et de cruautés. Le jeune de Thérales, qui conduisait douze compagnies de gens de pied, passant à Broès, près de Sézanne, et ayant trouvé les portes fermées, par suite de la frayeur qu'avait inspirée son approche, fit
ROIS, REINES, EMPEREURS
l'assaut du bourg, eu tua tous les habitants jusqu'aux jielits wilanls, et le réduisit en cendres. »
Pendant que le cousin du Béarnais se rendait en Flandre pour se faire battre par les Belges-unis, Henri de Navarre retournait à Nérac et reprenait son train de vie habituel. Les chroniciueurs gardent le silence sur tout te qui se passa dans cette cour dissolue; ils disent seulement que la jeune Fosscuse accoucha d'un enfant mort, que Madame Marguerite servit de matrone en cette circonstance; qu'ensuite la reine abandonna encore une fois Henri de Navarre et revint à Paris avec la maîtresse de son mari, dont celui-ci était fort rassasié et qu'il avait déjà remplacée par Diane d'Audouins, veuve du comte de Grammont, appelée la belle Corisandrc.
Au milieu de ces divers événements, le duc d'Anjou mourut, et Henri de Bourbon se trouva alors le plus proche héritier du trône; mais si d'un côté le Béarnais vit une chance pour lui de posséder un jour la couronne de France, le roi paraissant hors d'état, par suite de ses débauches, d'obtenir des enfants; d'autre part il comprit qu'il aurait à lutter avec la jniissante famille des Guises, déjà maîtresse de la Picardie, de la Cliampague et des plus riches provinces, et quiasjiirait également à l'autorité suprême; et en outre qu'il aurait à combattre le fanatisme du peuple. Sa Sainteté le pape Sixte-Quint ayant fulminé des bulles qui le déclaraient inhabile à succéder à la couronne comme hérétique.
Henri de Navarre fit aussitôt appel de son droit à Dieu et à son épée, suivant le langage de l'époque, c'est-à-dire qu'il recommença la guerre civile. Bon nombre de nobles et de seigneurs vinrent se ranger sous ses bannières et s'associèrent à sa fortune ; le maréchal de Montmorency, gouverneur de Languedoc, lui amena des soldats ; Maximilien de Béthune, seigneur de Rosni, lui fournit de l'argent; la belle Gorisandre vendit elle-même tous ses domaines et lui en donna le prix en échange d'une promesse de mariage que le roi avait signée de son sang, promesse qu'il avait déjà faite à la riche comtesse de Guercheville pour lui arracher une grosse somme. Enfin tous ces secours l'ayant mis en état de lever une armée, Henri de Navarre entra en campagne, fit des excursions dans les provinces qui tenaient pour les Guises, et réduisit les pauvres cultivateurs à une telle misère, qu'ils allaient par bandes couper les épis de blé à demi mûrs ou Iherbe des champs pour s'en nourrir.
Après la bataille de Coutras, ipi'il gagna sur les ligueurs et sur les troupes royales, le Béarnais, toujours léger et inconséquent comme à son ordinaire, prit à peine le temps- d'essuyer le sang français qui souillait ses vêtements, et courut jus(|u'à Pau rejoindre la belle Gorisandre, laissant son armée se débander. Gette faute le mit dans l'impossibilité de seconder un corps de lansquenets allemands qui venait pour op(''rer sa jonction avec l'armée des calvinistes, et c[iii fut obligé de se rendre à discrétion au duc de Guise. Toutefois ce désagrément fut largement compensé par une série d'événements tous favorables à l'ambition de Henii de Navarre : d'aliord la mort du prince de Gondé, ((ui le laissait seul à la tête du parti des huguenots; l'expulsion de Henri HI
de sa capitale par les ligueurs; ensuite le mcuitre des deux Guises aux états de Blois, l'arrivée de Henri 111 dans son camp, la réunion des troupes royales à celles des réformées, la prise de jdusieurs places importantes, le blocus de Paris, et enfin Tassa-usinât du roi.
Immédiatement après la mort de Henri III, il se fit proclamer roi de France sous le nom de Henri IV par les troupes calvinistes qui faisaient partie de son armée. Quant aux catholiques, officiers ou soldats, tous refusèrent de le reconnaître, et lui tournèrent le dos ; la noblesse reprit le chemin de ses châteaux, et les soldats vinrent grossir les rangs des ligueurs. Il fut alors forcé de lever le siège de Paris, et de se replier sur la ville de Dieppe pour attendre les secours que la reine Elisabeth d'Angleterre lui avait prorais. Lorsque ces secours furent arrivés, Henri de Navarre reprit la campagne et fit une pointe jusqu'aux portes de la capitale, dont il occupa les faubourgs pendant toute une journée; puis reprenant sa course, il enleva en moins de sept semaines les villes de Vendôme, du Mans, d'Alençon et de Falaise.
Quelques seigneurs, attirés par l'appât du pillage, vinrent se réunir à lui et le mirent en état de se mesurer avec le duc de Mayenne. Los deux armées se rencontrèrent dans la plaine d'Ivry; un instant Henri IV crut la partie perdue, et se préparait à donner le signal de la déroute, lorsque le maréchal de Biron, à la tète de là réserve, chargea si à propos, qu'il rétablit les aft'aires et décida la victoire.
Le îiéarnais, au lieu de poursuivre sus avantages, quitta encore une fois son armée victorieusa pour courir les aventures galantes, et vint à la Roche-Guyon, auprès d'une belle veuve dont il était fort amoureux. Gette dame fit bonne défense et donna le temps au duc de Nemours, neveu du duc de Mayenne, de ré- )>arer les pertes de son parti et de fortifier la capitale. Enfin le roi, fatigué des dédains de la noble dame de la Roche-Guyon, revint auprès des siens et marcha sur Paris, « cette autre maîtresse, disait-il dans son langage erotique, qui lui avait inspiré une passion maliieureuse et qui ne lui avait pas encore permis de cupidonner avec elle, ni seulement de lui mettre la main à la gorge. »
Pour la troisième fois la caiiitale se trouva assiégée par le Béarnais, et comme il avait reconnu la difficulté de prendre d'assaut une ville si bravement défendue par sa population, il forma le projet de l'aU'amer. Ses troupes firent des excursions de tous les côtés, interceptèrent les communications et réduisirent Paris aux dernières extrémités; ensuite le roi établit son camp sur les hauteurs delNIontmartre et commanda tout le pays. Néanmoins la grande cité tint bon et fut plus diflicile à vaincre que la belle Marie de Beauvilliers, abbesse d'un couvent de religieuses, qui se rendit à Henri IV à la première entrevue, et devint sa maîtresse, au grand scandale de toute l'armée.
Pendant ((ue le galant souverain se divertissait avec les nonnes et jjassait les jours en fêtes et les nuits en débauche, les Parisiens étaient réduits pour se nourrir à chasser aux chiens et aux chats, et à manger ces animaux avec des herbes crues, le pain étant venu à manquer et la chair de cheval se trou -
HISTOIRE DbS PAPES
vant hors de prix et ne pouvant être achetée que par les riches ou par les prêtres. Quand les habitants ne tirèrent plus rien du dehors, ils se rejetèr^'iit sur les lauboursjs, qui seuls fournissaient quelques herbes; le bon roi Henri IV en eut connaissance, et résolut aussitôt d'enlever aux assiégés cette dernière ressource. Par ses ordres, dix corps de troupes attaquèrent les dix faubourgs à la fois, et dans une seule nuit ils furent tous emportés. On dit que le roi contemplait du haut de l'abbaye de Montmartre, buvant et chantant, entouré de nonnes à demi nues, l'olVet des bombes et des boulets (jui tombaient sur les maisons et qui engloutissaient sous leurs décombres des milliers de femmes, d'enfants et de vieillards hâves et décharnés! Spectacle atroce bien digne d'un roi!
Après la prise des faubourgs, il n'y eut plus de terme à la misère et aux souflrances des assiégés; les infortunés qui avaient encore assez de force pour se traîner, erraient par les rues, cherchant les restes de chiens abattus ou de tripes; quelques-uns fouillaient les immondices pour en retirer les rats morts et les souris, et les dévoraient sans être cuits, et quoique en putréfaction ; d'autres payaient des prix excessifs des cuirs d'ânes, de chevaux et de mulets; puis, quand il n'y eut plus rien, les ligueurs se mirent à chasser aux enfants comme ils avaient fait pour les chiens, et en dévorèrent plusieurs à l'hôtel de Saint-Denis et à l'iiûtel Palaiseau. Et le fanatisme était si grand, l'horreur qu'inspirait Henri IV était si profonde, que tous disaient qu'il y avait moins de danger pour le salut de l'âme d'égorger des enfants et de se nourrir de leur chair, que de se rendre à un hérétique ! Enfin la famine poussa les habitants à déterrer les cadavres dans les cimetières pour en faire une espèce de farine d'os réduits en poudre et qu'on appela le pain de ^ladame de Montpensier, parce que le bruit courut que cette princesse avait la première donné l'idée de cet abominable aliment, qui coûta la vie à plus de quinze mille des infortunés qui en mangèrent.
Tel est le tableau que Pierre de l'Estoile, témoin de ce qu'il raconte, nous a laissé des désastres qui accablèrent le peuple de Paris pendant le siège que fit de cette ville le bon roi Henri.
Quant au prince, sans être arrêté par la pitié, sans être ému des souffrances atroces du peuple, il continua le blocus avec une rigueur extrême, déclarant en plein conseil qu'il voulait faire de Paris un immense ossuaire; qu'il voulait régner, que ce fût sur des vivants ou sur des morts !
Plusieurs historiens ont prétendu que Henri TV faisait passer des vivres aux assiégés ; assertion mensongère qui se trouve démentie par les témoignages de ceux qui assistaient à cet horrible drame, entre autres par Pierre de l'Estoile, qui nous dit que le cruel monarque fut implacable envers les Parisiens, et les réduisit à une si horrible famine, qu'on vit des mères manger leurs propres enfants. « Et lorsque les pauvres gens, ajoute-t-il, eurent dévoré les peaux des plus vils animaux, les chiens et les rats morts ; après qu'ils eurent fait de la poussière plutôt que de la farine avec les ossements de leurs pères ; après qu'ils eurent même essayé de fabriquer avec des ardoises une pâte qu'ils avalaient dans de l'eau, ils
résolurent de tenter une sortie pour aller couper l'herbe des champs; mais le roi Henri fit tirer sur eux, et les refoula dans la ville. Il y en eut toutefois quelques-uns qui, au risque de leur vie, s'approchèrent des retranchements et troquèrent avec les soldats leurs bardes et leur or contre du pain et du vin.
« Enfin les officiers calvinistes, touchés de commisération pour le sort des Parisiens, vinrent signifier au prince que des symptômes de mécontentement se faisaient remarquer dans l'armée, et qu'il était à craindre que les soldats ne refusassent de tirer sur leurs concitoyens, si on ne prenait des mesures pour adoucir l'extrême misère de la population. Alors Sa Majesté permit premièrement aux femmes, aux filles et aux enfants de sortir de la ville; ensuite elle étendit cette concession aux hommes, afin d'affaiblir la garnison. » Néanmoins Henri IV ne put s'emparer de la capitale; la vigoureuse résistance des Parisiens ayant donné le temps aux ligueurs et au duc de Parme, leur allié, de venir à leur secours avec une puissante armée, le roi fut encore obligé pour la troisième fois de lever le siège el de quitter sa nouvelle maîtresse, l'abbesse de Montmartre. Il porta alors la guerre dans les provinces, et pour se venger, il ravagea la Champagne, la Picardie, la Normandie, et s'empara des villes de Chartres, de Louviers et de Noyon, qu'il mit à feu et à sang. Puis il fit une pointe jusque sous les murs de Rouen, et n'ayant pu s'en emparer, il se retira dans la jolie cité de Mantes, dont il fit sa capitale et où il tint sa cour. Ce fut là cpie Henri IV entendit parler pour la première fois de la belle Gabrielle d'Estrées par un de ses courtisans nommé Bellegarde, qui en était l'amant, et qui vanta si fort les charmes de sa maîtresse que le roi voulut la connaître. Dès le lendemain, Henri vint avec le seigneur de Bellegarde au château de Gœuvres, où elle résidait avec son père Antoine d'Estrées, grand maître d'artillerie, et il fut tellement épris de sa beauté qu'il en fit aussitôt sa maîtresse. Vlais par malheur la demoiselle avait un père qui n'était point d'humeur à trafiquer de son infamie; et dès que le seigneur d'Estrées eut soupçon des intrigues de sa fille , il entra en une grande colère et congédia le royal amant.
Gabrielle se consola de son absence avec le beau duc de Longueville, qui avait remplacé Bellegarde et qui conserva ses faveurs jusqu'au moment de son mariage avec un seigneur nommé Liancourt, dont le roi avait payé le déshonneur à beaux deniers comptants, et qui avait consenti à épouser la maîtresse du souverain pour l'enlever au rigide Antoine d'Estrées. Dès ce moment, la favorite ne quitta plus le monarque; elle éclipsa de son luxe toutes les femmes de la cour de Mantes; et bientôt, ne se trouvant pas à l'aise sur un aussi petit théâtre, elle demanda à régner sur Paris et sur la France entière. Henri, pour complaire à sa maîtresse, se décida à renouveler ses tentatives sur la capitale, et se mit en marche à la tête de ses troupes pour en former le siège.
Gomme il s'y attendait, les Parisiens fermèrent leurs portes et se préparèrent à une vigoureuse résistance; alors, désespérant de jamais venir à bout d'une telle ville, il résolut de composer avec les nécessités de sa position, et d'abjurer le calvinisme. Néanmoins, il
ROIS, UEI;NES, EMPEREURS
La belle Gabrielle d'Estrées, maUresso de Hean IV
n'osa pas faire connaître trop ouvertement ses intentions, pour éviter que les liuguenots ne comprissent qu'ils avaient été ses dupes, et ne se tournassent contre lui avant qu'il eût rallié à son parti les catholiques et les ligueurs fatigués de la guerre. Henri IV commença par se ménager des intelligences dans la capitale, ensuite il fit des ouvertures aux seigneurs catholiques, et les instruisit, sous le sceau du secret, de son intention de se convertir au papisme ; puis, quand il jugea que son hypocrisie lui avait ramené un nombre suffisant de ligueurs, et qu'il pouvait faire la loi aux huguenots, il fit publierqu'il allait faire le plongeon, c'est-à-dire se rangera la communion romaine.
Pour faire juger de la sincérité de cette conversion, nous nous contentons de rapporter textuellement une lettre qu'il écrivait à sa luaitresse sur ce sujet : « Vous saurez, mon ciier ange, que je commence ce matin à conférer avec les évèipies milrés; ainsi je ne doute pas que Lientùt je puisse aller à confesse; mais je me garderai bien de révéler certains péchés mignons et les mystères de nos voluptés. Comme nous avons signé une trêve avec ces damnés Parisiens, vous pouvez sans danger venir auprès de moi ; d'ailleurs, pour plus de sûreté, je vous envoie une escorte d'arquebusiers. Hâtez-vous d'accourir ))our me voir faire le saut périlleux (c'est-à-dire entendre la messe).
HISTOIRE 1)I'> PAPKS
Je ne vous fais pas àv ]ilus longs discours, car j'ai l'esiiérance do vous voir domain. Bonjour, mon cœur; je couvre de mille baisers voire beau corps. »
Deux jours après, Henri IV, vêtu d'un pourpoint de satin blanc chamarré d'or, portant un manteau noir, avec nn chapeau et un paiiaclie également noirs, se • rendit solennellement à l'église de Saint-Denis, et assista à la célébration de la messe en présence d'un grand nombre de seigneurs et d'officiers de son armée, qui regardaient avec indignation un roi trois lois renégat faire sa cinquième abjuration.
Malgré toutes ses lâchetés, Henri ne put déterminer les Parisiens à le reconnaître comme roi do l'rance et à le recevoir dans leurs murs; ce ne fut ipi'ai)rès huit mois de ce manège, après s'être fait sacrer à Chartres et avoir acheté des gouverneurs la reddition de plusieurs villes importantes, qu'il osa se présenter encore Jovant la cajiilalo. Cette fuis, il réussit à s'en emparer; le maréchal de Brissac, (|ui commandait la place et qui lui était vendu, profita d'une unit obscure pour faire entrer dans Paris les troupes du Béarnais par les portes Saint-Honoré et Saint-Denis ; de sorte qu'au matin les bourgeois voyant les rues et les places remplies de soldats, comprirent qu'ils étaient trahis et n'osèrent faire aucune résistance. Henri IV lit son entrée à sept heures du matin, au milieu d'une haie d'arquebusiers, et vint prendre possession du Louvre. Du Bourg rendit également la Bastille et eu sortit avec l'écharpe noire, déclarant que Brissac était un traître, qu'il le combattrait entre quatre piques, et qu'il lui mangerait le cœur après le lui avoir percé de son épée.
Une amnistie fut immédiatement publiée afin de calmer les agitations du peuple, qui, dans la crainte de voir s'élever des bûchers et des gibets, se préparait à reprendre les armes. Puis Henri IV se porta sur les frontières de la Picardie pour en cliasser les Espagnols, emmenant avec lui la belle (jabrielie, qui était enceinte de son amant le duc de Longueville, et qui accoucha, au château de Coucy, d'un garçon qu'on nomma César de Vendôme. Dans la persuasion que cet enfant était de ses œuvres, le roi le créa presque à sa naissance gouverneur de la Fère, et lui donna des domaines considérables. Après quoi, Henri IV, à l'exemple de Louis XII, songea à faire casser son premier mariage pour contracter une nouvelle union avec sa maîtresse ; d'abord il fit prononcer le divorce de Gabrielle et du seigneur de Liantourt pour cause d'ira]missance, quoique le mari eût déjà quatorze enfants de sa première femme; ensuite il la créa marquise de Monceaux, afin quelle eût un rang à la cour.
En femme habile, Gabrielle d'Estrées sut mettre à profit les circonstances, et chercha à se créer des partisans parmi les grands seigneurs catholiques et protestants dont elle redoutait l'opposition ; ainsi elle s'attacha le duc de Mayenne en lui faisant obtenir des avantages énormes ; elle gagna l'amitié du duc lie Mercœur en lui faisant accorder un riche gouvernement; elle essaya même de mettre dans ses intérêts le duc de Sully, en forçant Henri IV à le placer à la tête des finances, ce dont Sa Majesté était fort peu soucieuse, vu la persistance de celui-ci à demeurer calviniste. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans
la conduite de la favorite, c'est que du moment où elle songea à s'élever au trône, elle ne voulut conserver aucune relation avec ses anciens amants; et comme le duc de Longueville menaçait de faire usage des lettres d'amour qu'elle lui avait adressées si elle se refusait à ses caresses, elle le fit tuer d'un coup de ])istolot, à Dourlens, dans une salve d'honneur, lùifin, quand elle supposa le moment favoralile pour mettre ses projets de mariage à exécution, elle pressa Henri IV de solliciter auprès de Clément VIII son divorce avec la reine Marguerite.
Pondant que les pourparleis avaient lieu à Rome pour ce grave sujet, Henri IV, qui avait be:-oin d'argent jiour satisfaire aux exigences de sa maîtresse, convoquait les notables à Rouen et leur demandaii des subsides, sous prétexte d'une guerre qu'il méditait contre l'Espagne. " Mais ces bonnes gens, dit Sully en ]iarhmt des députés des provinces, furent bientôt détrompés, car monseigneur le roi, qui avait ouvert les états par un magnifique discours où il leur promettait toute liberté d'avis et paroles, n'eut pas plutôt les subsides, qu'il agit tout autrement et les renvoya chez eux, disant que les assemblées n'étaient bonnes qu'à fournir de l'argent et non à donner des conseils. »
Au lieu de se servir des impôts jtour lever des troupes, Henri les employa à solder les dépenses qu'entraînèrent les fêtes données à sa maîtresse, en signe de réjouissance, et pour célébrer le baptême d'une fille dont elle était accouchée. Tout l'hiver se passa en mascarades, en bals, en orgies, et pour un instant la cour de France se crut revenue aux beaux jours de la reine Isabeau de Bavière, du voluptueux François I", ou de l'Italienne Catherine de Médicis.
Néanmoins, au printemps, il fallut que le bon Henri IV s'arrachât à cette vie de délices pour chasser les Espagnols de la ville d'Amiens, dont ils s'étaient emparés. Les ennemis furent encore refoulés jusque dans les Pays-Bas, et leur défaite entraîna la pacification des provinces qui n'avaient pas encore fait leur soumission au Béarnais ; enfin, pour mettre un terme aux guerres de religion et enlever aux calvinistes tout prétexte de soulèvement, Sa Majesté publia le fameux édit de Nantes, qui autorisait le culte réformé en France; puis Henri IV conclut avecl'Espagne la paix de Vervins, et se trouva tranquille possesseur de la couronne.
Dès lors, Gabrielle d'Estrées, créée duchesse de Beaufort depuis la naissance d'un nouveau garçon qu'on nomma Alexandre, ne garda plus de mesures dans son luxe, et afficha impudemment les prétentions les plus exagérées; elle ne fit plus mystère de ses projets de mariage avec le roi; et lors des cérémonies des fiançailles de son bâtaid César de Vendôme avec la fille du duc de Mercœur, elle voulut qu'on déployât la même pompe que s'il se fût agi d'un fils de France. De son côté, Henri IV fit de pressantes solhcitations à la cour de Rome pour obtenir une bulle de divorce, et envoya de riches présents à Sa Sainteté pour qu'elle hâtât la conclusion de cette affaire. Malheureusement le roi se trouva contrarié dans ses projets par la polili(|ue de Clément VIII et par l'opposition de Marguerite ellemême, qui, tout en consentant au divorce, mettait
ROIS, REINES, EMPEREURS
pour condition que Henri IV n'épouserait pas Gahrielle d'Estrécs. >< Si mon mari veut prendre une autre femme, disait-elle, il faut au moins qu'il gagne au change. Catin pour catin, autant moi qiie celle-ci. » Les premiers ambassadeurs que le roi avait chargés de ses négociations auprès de la cour de Rome partageaient l'opinion de Marguerite, et s'étaient même ligués avec les principaux seigneurs de la cour pour déterminer Sa Majesté à renoncer à ses projets de mariage avec sa maîtresse. En vain ils lui leprésenlèrent que dans les circonstances présentes, où l'autorité royale était encore mal all'ermie, une semldahlo union pouvait exciter des soulèvements et lui devenir funeste ; en vain ils lui observèrent que le peuple murmurait hautement contre la favorite et l'appelait une sangsue publique; le bon Henri IV resta sourd à toutes les remontrances; il répondit qu'il saurait bien faire rentrer dans le devoir ceux des seigneurs qui se révolteraient ; et qu'en ce qui concernait le peuple, ses archers feraient bonne justice des mutins.
Déjà la belle Gabrielle, quoique sans avoir le titre de reine, se faisait rendre les honneurs souverains et annoni^ait ouvertement qu'elle ne tarderait pas à s'asseoir sur le trône de France, qu'il convint ou non à Sa Sainteté Clément VIII d'accorder le divorce, lorsqu'un événement au(iuel la cour de Rome n'était point étrangère vint changer la face des choses. La favorite, qui en était à sa quatrième grossesse, quitta Fontainebleau, oîi se trouvait la cour, et vint à Paris pour y faire ses couches et passer les fêtes de Pâques chez un des amis du roi, le financier Zamet. Or, dans la soirée du jeudi saint, peu d'heun^s après son diner, ayant mangé une orange, elle fut tout à coup attaquée de convulsions violentes qui contournèrent sa bouche d'une manière eOrayante, et contractèrent si hideusement sa ligure, qu'il était impossilile de la regarder sans éprouver un sentiment d'horreur: Gabrielle était empoisonnée ! et rien ne s'opposait plus aux projets d'union que le pape avait formés pour la nièce du grand-duc de Toscane, Marie de JMédicis, à la([uelle Sa Sainteté portait une alfection toute particulière.
Henri IV, dans les premiers moments de sa douleur, se livra à des démonstrations de tendresse extravagantes pour la belle Gabrielle ; il porta le deuil et le lit prendre à la cour, comme il était d'usage pour les piincesses du sang ; il écrivit même à sa sœur c{ue la racine de son cœur était morte. Néanmoins, trois semaines après, le roi prenait pour maîtresse. Henriette d'Entragucs, fille du seigneur d'Entragues et de Marie Touchel, dont Charles IX avait eu un lils. Cette jeune et belle personne, qui était fort habile courtisane, fit ses conditions avant de céder, et vendit sa défaite cent mille écus d'or, outre une promesse de mariage pour le cas où elle accoucherait dans l'année d'un enfant mâle. Sully paya la somme promise, ipioiqu'on fût dans un moment difficile, puisqu'il fallait quatre millions pour le renouvellement d'un traité avec les Suisses et que le trésor était vide ; aussi fut-on obligé d'accroître les charges du peuple et de doubler leb impôts sur les boissons. Enfin arriva de Rome la bulle du Saint-Père qui autorisait le divorce du roi et de Marguerite de Navarre, et en même temps l'injonc-
tion pressant» de conclure le mariage projeté entre Henri IV et Marie de Médicis.
Le bon roi, qui avait déjà l'habitude de la soumission envers le pape, (l('])uis la gaulade (ju'il avait reçue lors de son abjuration, se mit immédiatement en route pour venir à la rencontre de sa fiancée. Henriette d'Entragues, encore malade d'une fausse couche, courut à la poursuite de son amant, afin de l'empèclier de forfaire à la promesse ((u'il lui avait faite; mais tous ses reproches n'ayant abouti à rien, elle le quitta et retourna à Paris. Henri IV, débarrassé de sa maîtresse, vint rejoindre sa nouvelle femme à Lyon ; et comme il n'y avait point de lit préparé pour lui, il la pria sans façon de le recevoir dans le sien, ce à quoi elle consentit.
Dès que les fêtes du mariage furent terminées, toute la cour revint à Paris : à son arrivée, le roi se rendit auprès d'Henriette d'Entragues pour obtenir son pardon et rentrer en grâce ; celle-ci feignit d'abord de vouloir rompre à tout jamais avec l'infidèle et se refusa à ses caresses ; ensuite quand elle vit que la résistance avait exalté ses sens, elle se rendit, en exigeant préalablement, pour prix de ses faveurs, la donation du ma^juisat de Verneuil et un bon de deux cent mille livres à toucher sur le trésor. La paix étant faite, Henri IV fit venir la favorite au Louvre et la présenta à sa femme, « les suppliant de vivre toutes deux en parfaite intelligence, dit Pierre de l'Estoile, et les assurant qu'il se conduirait avec elles de manière à ne les point rendre jalouses l'une de l'autre. » En efi'et, la marquise de Verneuil ne tarda pas à accoucher d'un fils, à moins d'un mois d'intervalle delà naissance du dauphin, qui fut Louis XIII; l'enfant d'Henriette fut Gaston-Henri, d'abord évèque de Metz, luiis duc de "\'erncuil. Le roi, ainsi qu'il l'avait promis, partagea ses soins et ses tendresses avec une égalité fort touchante entre les deux mères et les deux fils. Toutefois, et malgré les attentions de Henri IV pour ses deux femmes, la bonne harmonie fut bientôt rompue dans ce singulier ménage; Marie de Médicis repirocha hautement à la manjuise de Verneuil, devant son mari, ses liaisons plus que suspectes avec plusieurs courtisans; la favorite, au lieu de se justifier, accusa à son tour la reine de se livrer à des débauches mons- Irueiises avec Éléonoro Galigaï, une de ses filles d'honneur, et d'entretenir des relations adullères avec un Italien de sa suite, le mari de sa favorite, t[ui était le véritable père du dauphin.
Henri IV, pour calmer ces tempêtes douKS'iques, redoubla do prévenances envers la reine et combla de présents sa maîtresse; il abandonna toutes les places, toutes les faveurs à ces deux femmes, et écrasa les provinces d'impôts pour subvenir aux fêtes (pi'il donnait à la reine, et pour enricliir l'insatiable marquise de Verneuil. Enfin cette dilapidation des deniers publics suscita des mécontenleinenis dans le peuple; des troubles éclatèrent sur différents pointN et des conspirations s'organisèrent. Ce fut pour le bon roi Henri l'occasion de déployer une sévérité froide et implacable ; ainsi, ayant fait arrêter l'un des conjurés, (pii était le fils d'un de ses meilleurs généraux, celui qui avait valeureusement combattu à ses côtés aux journées d'.Vrques, d'Ivry, d'.Vumalo
Une fête à la cour de Henri IV
et (le Fontaine-Française. Charles de Gontaut, duc de Biron, maréchal de France, celui qu'il avait puljlir|ueiuent appelé le plus tranchant instrument de ses victoires, il le lit condamner à mort et exécuter parla main du bourreau, sans accorder d'autre grâce à son malheureux ami, ijue celle de lui épargner la honte de paraître en ])nblic, et de lui laire trancher la tète dans une des salles de la Bastille. La clémence royale ne s'étendit (jue sur le comte d'Auvergne, fds naturel de Gliarles IX, frère de la marquise de Verneuil, le complice du maréchal de Biron ; la favorite, se trouvant plus en crédit que jamais, obtint la liberté de son frère et lui fit rendre tous ses titres et dignités.
Le double ménage du roi subsista au Louvre, au grand scandale des citoyens et au déplaisir de madame la reine et de la marquise de Verneuil, qui, cette année, mirent chacune au monde une fille à deux mois de distance. Après leurs couches, les querelles recommencèrent plus violentes qu'auparavant: et dans une dispute, Henri ayant voulu prendre le parti de sa maîtresse contre sa femme, celleci lui déclara qu'elle avait entre les mains des preuves irréfragables de l'infidélité de la favorite; alors il se rangea de son parti et accabla de reproches la marquise de Verneuil ; celle-ci riposta en l'appelant d'un nom que tout mari redoute d'entendre, cocu, et ofi'rit de produire des témoins de son déshonneur : le roi ne put maîtriser sa colère et donna un souffleta la marquise de Verneuil. Une femme ne pardonne pas un semblable affront; la favorite dissimula son ressentiment, se retira dans son appartement, et fit demander à Henri IV la permission de passer en Angleterre avec ses enfants. Sa Majesté
donna son consentement à son départ, sous la condition qu'elle rendrait la promesse de mariage qu'il lui avait donnée quelques années auparavant, et en éi'hange il lui envoya vingt mille écus. La marquise de Verneuil n'osa pas refuser cette pièce importante, dans la crainte d'éveiller les soupçons du roi sur une nouvelle conspiration dans laquelle se trouvaient engagés son père, le comte d'.A.uvergne son frère naturel, et le duc de Bouillon, un de ses amants, conspiration qui avait pour but de forcer le roi à la déclarer sa femme légitime, à reconnaître ses fils comme héritiers du trône, à chasser Marie de Médicis, et à faire proclamer le dauphin bâtard et inhabile à la couronne.
Malgré tous les soins que prirent les conjurés pour tenir leur complot secret, le roi eut soupçon de ce qui devait se passer; il enleva ses enfants à la favorite, la fit garder à vue dans son hôtel par le chevalier Duguet, ordonna l'incarcération du seigneur d'Entragues et du comte d'Auvergne, les fit juger et condamner à mort ; la marquise elle-même fut condamnée à une réclusion perpétuelle dans un couvent. Toutefois, ces arrêts ne furent pas exécutés; Henri ayant voulu interroger la belle coupable, vint la trouver dans son hôtel; mais l'astucieuse Henriette, au lieu de s'humilier devant son juge, l'accasa de tous ses malheurs, maudit le moment où elle l'avait connu, versa des torrents de larmes, et liientôt ce fut le, roi qui se trouva à ses genoux, et ensuite dans ses bras, implorant sa grâce.
Ce retour de tendresse pour la marquise de Verneuil ne fut pas de longue durée ; bientôt la favorite ne fut plus qu'en tiers dans les bonnes grâces du galant monarque, qui s'était subitement épris d'à-
ROIS, REINES, EMPEREURS
'jiiijifï'iiiilPT
Exécutiun du maréchal de Biron
mour pour l'une des filles d'honneur da la reine, nommée Jacqueline Dubreuil, iju'il installa immédiatement au Louvre, après l'avoir mariée au comte de Moret, un de ces maris complaisants qui abondent dans les cours et dont les rois recrutent leur noblesse. A cette nouvelle maîtresse, Henri ajouta la belle Charlotte des Essarts, ce qui forma une espèce de sérail; et comme ces quatre femmes savaient (pie le plus sûr moyen de plaire au maître était de le rendre père, elles se disputèrent le prix de la fécon-
dite. La reine' ne manqua pas de faire un enfant chaque année; la comtesse do Moret ajouta un <;arçon de plus à sa progéniture, et Cliarlotte des Essarts, devenue comtesse de Romoranlin, augmenta la famille de deux filles ; de sorte que si le bon Ilenii avait raison de se plaindre de n'avoir point d'enfants (juanJ il était prince de ^'avarre, en revanche, depuis qu'il était roi de France, catholique et cocu, il pouvait remercier le ciel d'avoir béni la leconditédeses femmes, engrossées par lui ou par d autres.
IlISTCilRr, DKS PAPES
En bon pore de faiiiillo, Henri IV dut soiigoi- à l'établissement de ses bâtards; tout naturellement il s'en prit à la nation pour leur créer des apanages; il augmenta les inipiits, frappa la Franco d'édits bursaux, vendit l'Iiérédité des charges de judicature et altéra la valeur des monnaies. Cette dernière mesure, que le bon roi avait imitée des princes qui avaient laissé le souvenir le plus odieux, jeta imc telle perturbation dans les provinces et rendit la détresse si grande, que de toutes parts les cultivateurs s'organisèreul en bandes et se mirent à piller les bourgs et les villages.
Plusieurs villes importantes furent ran^'onnées par des troupes d'hommes affamés, qui avaient adopté pour étendard un drap funéraire sur lequel étaient écrits ces mots terribles : « \'ivre en travaillant ou mourir en combattant ! » A Paris même, le nombre des voleurs s'accrut tellement, (ju'il devint impossible à la police de protéger la vie des citoyens, et qu'on fut obligé d'enjoindre aux comédiens des théâtres de l'hùtel de Bourgogne et du Marais d'ouvrir leurs portes à une heure après midi et de finir le spectacle avant quatre heures et demie, attendu le danger d'être assassiné ou détroussé dans les rues obscures de la capitale.
Quant à Henri, il ne parut guère prendre souci des malheurs du peuple ; il continua à donner des fêtes splendides à ses maîtresses dans son château du Louvre ou à sa résidence de Fontainebleau, qu'il affectionnait beaucoup, et où il passait une grande partie de l'année pour se livrer aux plaisirs de la chasse, son exercice favori. On cite même à ce sujet une ordonnance rendue par le bon prince, et qui témoigne de son amour pour ce royal divertissement. Sa Majesté décida, pour la conservation de ses parcs, que tout paysan surpris dans les environs d'une remise avec une arme à feu, serait flagellé tout nu jusqu'à effusion de sang et condamné à une amende égale à la totalité de ses biens. Si le délinquant ne possédait rien, le roi l'envoyait simplement sur ses galères pour le reste de sa vie. Là se borna la sollicitude du monarque pour les cultivateurs, qui, suivant ses panégyristes, devaient mettre la poule au ]jot chaque dimanche.
Au milieu de ses débauches, la vieillesse arrivait promptement pour Henri, et de graves maladies venaient l'avertir que la mort approchait; mais dès que le péril était passé il recommençait de plus belle, et faisait se succéder sans interruption les fêtes, les bals, les chasses et les orgies.
Un jour, à la suite d'une grande fête qu'il donnait à la reine, une jeune fille de seize ans, revêtue du costume de Diane et armée d'un carquois, vint lui réciter un compliment qui était dans l'esprit de son rôle. Le roi, qui était alors âgé de cinquante-six ans et podagre, s'imagina que cette belle personne était -j amoureuse de lui, et résolut de l'enlever à son père, ; le connétable de Montmorency. Comme il n'osait pas affronter trop ouvertement le mécontentement d'une
famille puissante, il songea à la marier à quelque seigneur de la cour, de facile conqiosilion. Il jeta les yeux sur le prince de Condé, pauvre hère, d'une légitimité suspecte, sans bien, sans amis, sans crédit, et qui n'était plus rien dans le royaume, pas même huguenot. Cependant le nouveau marié devint jaloux de sa femme, et au bout de six mois, fatigué du rôle que lui faisait jouer son vieux cousin, et ennuyé d'entendre les sarcasmes dont ne se faisaient pas i'aule de l'accabler les seigneurs de la cour, il lit monter sa femme à cheval et l'emmena en Flandre. Lorsque Henri IV eut connaissance de l'enlèvement de sa nouvelle maîtresse, il entra en fureur contre le prince de Condé, dépêcha un exprès pour sommer le gouverneur espagnol qui commandait tlans les Pays-Bas de lui livrer les deux fugitifs ; et sur son refus, il rassembla des troupes, leva de nouveaux impôts, et se prépara à envahir les provinces belges, où s'étaient réfugiés Henriette-Charlotte de Montmorency et Henri de Condé. On ne sait ce qu'il serait advenu de cette guerre extravagante, entreprise par un vieillard dissolu, qui voulait arracher une jeune femme à son mari, si, la veille même du jour fixé pour le départ du roi, Ravaillac n'eût changé le cours des événements en poignardant Henri IV. Hélas I que n'eùt-il tué du même coup la monarchie!
Ainsi devait finir ce roi débauché, qui avait renié cinq l'ois ses croyances religieuses, ([ui avait abjuré trois fois le calvinisme et deux fois le cathohcisme; qui pendant toute sa vie s'était battu contre ses concitoyens, qui avait rougi, le sol de la patrie du sang de ses enfants, qui avait brûlé des villes, ravagé les campagnes, qui avait contraint ses sujets à se dévorer les uns les autres dans l'horrible siège de Paris !
S'il est vrai de dire que le caractère chevaleresque de Henri IV et sa bravoure personnelle lui avaient attaché le cœur de féroces soldats, il faut aussi rappeler que jamais il n'employa leurs armes que contre des Français ! S'il est vrai que sous son règne les persécutions religieuses furent suspendues, on doit avouer également que ce fut moins son œuvre que celle des circonstances ; si les finances furent organisées, si l'administration du royaume se trouva régulièrement établie, on doit convenir que la nation en fut redevable non au roi, qui ne songeait (ju'à ses plaisirs, mais aux ministres qui se trouvaient à la tôle des affaires. Enfin, s'il est vrai que son nom fut chéri dans quelques provinces où ses bandes ne firent point la guerre, ce fut moins à cause de ses vertus qu'en raison du souvenir que conservaient les (jcuples des désastres des derniers règnes. Mais, de ce que Henri IV fut moins cruel que Charles IX, et moins abominable que Henri III, il ne s'ensuit pas qu'on doive glorifier son nom. Qu'importe, en effet, pour la postérité, l'opinion des écrivains stipendiés qui l'ont proclamé un grand prince ; l'histoire est là qui démasque leur imposture, renverse leur colosse, et flétrit Henri IV comme renégat, débauché, sanguinaire et despote ! ! I