CALIXTE II
Je Guillaïune, et il profila si bien de ses lei^ons, que l'écolier mit souvent le maître dans l'impossibilité j de résoudie les subtilités de ses ([ucstions. D'abord le docteur s'était attaché à son savant disciple; ensuite la haine succéda à l'amitié, lorsqu'il reconnut que son orgueilleux élève se faisait une gloire de le confondre dans ses argumentations ; Guillaume le lit même chasser de Paris : celui-ci se retira d'abord à Melun, ensuite à Gorbeil.
Quel([ues années après, Abailard se réconcilia avec son maître, et obtint la permission de rentrer dans la capitale pour ouvrir une école d'éloquence Son immense talent fit aussitôt déserter toutes les académies, et les chroniques rapportent que le nombre de ses auditeurs s'élevait à plus de trois mille. La méthode qu'il suivait dans ses cours consistait à faire l'éloge de la science et la censure des hommes qui, dans ces temps de barbarie, regardaient l'ignorance comme un titre de noblesse. Il enseignait la logique, la métaphysiijue, la jibysique, les mathématiques, l'astronomie, la morale, et enliu la théologie. Il devint le docteur à la mode, parce qu'il était le seul qui joignit la science du philosophe à l'éloquence du tribun.
Abailard était surtout recherché par les femmes distinguées de l'époque ; mais Héloïse, nièce du chanoine Fulbert, eut seule le pouvoir d'attirer l'attention du professeur. Quoiqu'il eût déjà trente-neuf ans et qu'Héloïse en comptât à peine dLx-sept, il conçut pour elle une passion si violente, qu'il résolut de tout entreprendre pour obtenir son amour. Les historiens racontent qu'il se fit admettre dans la maison du chanoine à titre de commensal et en payant une forte pension; qu ensuite il obtint du vieil avare la permission de faire l'éducation de sa nièce sans en recevoir de salaire. La confiance du chanoine était si glande, que nim-seulement il laissait les deux amants dans une solitude absolue, mais encore, avant de quitter la maison, il recommandait au maître de fouetter l'écolière si elle se montrait récalcitrante à ses leçons. ,
Il n'était pas besoin d'une si grande sévérité pour soumettre Héloïse, car elle répondait par une ardeur égale à la passion d'Abailard; ces tendres amants vécurent une année entière dans les joies inefl'ables d'un amour partagé. Abailard, autrefois si ambitieux de gloire, si avide de renommée, avait entièrement déserté l'école, et consacrait tous les instants qu'il ne pouvait passer auprès de sa maîtresse, à composer des chants à sa louange. C'est Iléloise elle-même qui nous apprend ces particularités dans une de ses lettres : « l'armi les qualités ([ui brillaient en vous, lui écrivait-elle longtemps après, vous en possédiez deux ([ui me touchaient plus que toutes les autres : c'étaient la grâce de votre langage et la douceur de votre ciiant ; et toute autre femme n'en aurait pas été moins touchée que moi. Les mélodies que vous composiez, en mesure simple ou en rime, avaient un charme irrésistible qui m'obligeait à les chanter, à cause de la suavité des expressions et de la douceur de celte poésie amoureuse. Les femmes les plus insensibles ne pouvaient vous refuser leur admiration ; et comme vos vers célébraient nos amours, mon nom fut bientôt répandu dans le monde entier.
et toutes les femmes envièrent le bonheur de celle que vous aimiez si passionnément, d'Héloise »
Le chanoine Fulbert ap])rit enfin les relations criminelles de sa nièce et d'.Vhailard ; mais il n'était plus temps de rompre l'intiniilé de cette liaison ; Héloïse portait dans son sein un gage de son amour. D'après les chroniques du temps, il paraîtrait que le chanoine voulut qu'un mariage vînt arrêter le scandale public ; mais Héloïse ayant déclaré à son oncle qu'elle voulait être la maîtresse d'.\liailard et non sa femme, celui-ci entra dans une colère affreuse et jura de se venger.
Pour apaiser le mécontentement du chanoine, les deux amants consentirent à un mariage secret qui eut lieu eu présence de l'oncle et de quelques témoins. Fulbert n'étant pas encore satisfait de cette réparation, exigea que le mariage fut rendu public •, et sur le refus d'Héloïse, il reprit ses projets de vengeance : pendant la nuit, des hommes masqués pénétrèrent dans la chambre d'.\bailard ; et tandis ([ue quatre d'entre eux le saisissaient par les bras et par les jambes, le chanoine, armé d'un rasoir, lui ht subir l'horrible mutilation qui devait le séparer à jamais d'Héloïse. Abailard alla cacher ses larmes et sa honte dans l'abbaye de Saint-Denis, et Héloïse, de son côté, prit le voile dans le couvent d'Argeiiteuil.
Le temps adoucit enfin les chagrins d'Abailard, et il se rendit aux sollicitations de ses admirateurs, qui l'engagèrent à reprendre ses admirables enseignements. Bientôt, comme par le passé, il se vit entouré de nombreux élèves ; mais avec ses succès reparurent aussi ses envieux. Deux ennemis puissants, Albéric et Lotulphe, théologiens de Reims, dénoncèrent au concile de SoisSons, en 1122, un traité sur la Trinité qu'il venait de composer, et qui avait été accueilli avec un enthousiasme universel. Aussi malheureux dans sa carrière littéraire que dans ses amours, Abailard fut condamné comme hérétique par les Pères du synode, et forcé, en présence de l'assemblée, de brûler son livre ; ensuite il fut renfermé à Saint-Médard, puis à Saint-Denis, et recommandé à la surveillance de l'abbé. Quelques années après, il parvint à s'enfuir, et se retira à Nogent-sur-Seine, où il fil bâtir à ses frais un couvent ([u'il dédia au Saint-Esprit, et qu'il nomma le Paraclet ou le Consolateur : Héloïse et quelques autres religieuses d'Argenteuil vinrent habiter cette retraite. Ce fut là que les deux tendres amants se revirent pour la première fois après une séparation de onze années.
Abailard fut ensuite nommé abbé de Saint-Gildas, mais ses ennemis vinrent encore le poursuivre jusque dans le silence du cloître, et l'accusèrent d'hérésie. L'illustre professeur voulut se rendre à Rome pour se justifier; mais arrivé à Cluny, le vénérable Pierre le dissuada de ce voyage et le retint même dans l'abbaye. Deux ans après, fatigué de l'injustice des hommes, il prit la résolution de finir ses jours dans la retraite, et s'enferma dans le prieuré de Saint-Marcel, près de Chalon-sur-Saône, où il mourut en 1142, à l'âge de soixante-trois ans. D'abord on l'ensevelit dans ce couvent ; ensuite, à la prière d'Héloïse, ses restes lurent transportés dans son abbaye du Paraclet.
Cette amanle niallieureuso vécut encore vinijl-deiix ans, en pleurant celui i[u'olle avait tant aimé : a]Mès sa mort, son corps fut déposé auprès de celui de son époux ; cl les cIironit(uos du temps rajiportent qu'Al'ailard ouvrit les bras pour la recevoir lorsqu'on leva la pierre qui recouvrait son cercueil. Depuis lors une nouvelle translation a changé de place le monument qui renfermait leurs cendres: mais les dernières volontés d'Héloïse ont été religieusement respectées ; et la tombe qui leur a été élevée au cimetière du Père-Lachaisc, à Paris, réunit encore les deux amants.
Calixte ayant aflVrmi son autorité dans Rome, voulut exercer le despotisme le plus absolu sur les autres royaumes. A cet efl'et, il donna à un moine de Cluny, nommé Pierre, la légation de la France, de la Grande-Bretagne, de Tlrlande et des Orcadcs, avec la mission d'assujettir l'Eglise dWngleterre à la cour do Rome, et de rétablir les affaires du saintsiége en France. Mais déjà Louis le Gros avait réclamé contre un jugement du poutil'e, par une lettre violente conçue en ces termes : « En suspendant l'exécution de la sentence que vous aviez ])rononcée contre le métropolitain de Sens, saint-père, vous avez adouci notre colère ; mais nous ne sommes j)as encore satisfait, parce que l'ambiguïté de votre décision laisse à l'archevêque de Lyon l'espérance d'obtenir de nous la satisfaction qu'il demande. Puisqu'il faut vous dire ma pensée tout entière à ce sujet, j'avouerai que je préfère voir mon royaume en feu et ma vie en péril, plutôt que d'obéir à ce prêtre.
« Nous vous prions donc de conserver à^l'Êglise de Sens la liberté dont elle a joui jusqu'à présent, et d'empêcher qu'elle ne reçoive aucun préjudice par la sujétion qu'on veut lui imposer imprudemment. Les privilèges d'un siège lui appartiennent en propre, et non aux prélats qui le gouvernent ; et si le métropolitain de Sens a disposé seul d'un bien qu'il ne possédait à aucun droit, son Église ne doit pas être punie pour les fautes de son chef, et perdre les prérogatives de son ancienne bberté.
« D'ailleurs, saint-père, prenez garde que la ville de Lyon, qui appartient à l'empereur, ne s'augmente de nos pertes ; et craignez, en voulant soumettre nos villes à une juridiction étrangère, de rompre la paix qui existe entre le roi Henri et notre couronne. Nous vous déclarons en outre, que si notre volonté était méprisée dans une affaire aussi simple, nous ne nous exposerions ])lus à la honte d'un refus ni au mépris de notre dignité, mais que nous nous ferions justice par nous-même. »
Aucune réponse ne fut faite à cette lettre ; le légat du saint-siége se présenta seulement à la cour du roi de France pour donner au prince des espérances évasives et conformes à la poliliijue de Rome ; ensuite le moine de Cluny se rendit en Angleterre, où il s'était fait précéder par des envoyés habiles qui surent adroitement exciter la curiosité de la nation sur l'ambassadeur. Mais le roi ne partagea pas l'engouement général, il envoya même à la rencontre du légat, Bernard, évèque de Saint-David, et un clerc appelé Jean, avec ordre de lui interdire l'entrée de la Grande Bretagne, s'il refusait de prendre l'engagement de ne point s'arrêter dans les monastères ou
dans les églises, et de payer toutes ses dépenses. Pierre accepta les conditions qui lui étaient imposées, et se rendit à la cour avec l'espoir de faire changer les sentin;ents du roi : il reconnut bientôt son erreur ; Henri le reçut avec une grande froideur, et ne voulut lui laisser exercer aucun acte d'autoiité. (le prince prétendait avec raison qu'un légat ne devait point porter atteinte aux coutumes établies dans un royaume, surtout lorsqu'elles étaient consacrées par les mœurs des habitants et par la volonté des peuples.
Pierre comprit qu'il serait dangereux d'engager une lutte avec un monarque aussi absolu dans ses décisions, et il reprit, confus et humilié, le chemin de Rome.
Si les entreprises du pape échouèrent en France et en Angleterre, elles furent couronnées d'un entier succès en Allemagne. L'archevêque de Mayence, en publiant le décret d'analhème contre Henri, avait entraîné toute la Saxe dans la révolte ; et l'empereur, pour soumettre les rebelles, avait été contraint de réunir une armée formidable.
Mais comme les deux partis redoutaient également les chances d'une bataille générale, on convint d'eiijployer les voies des négociations avant d'en venir aux mains. A cet effet, douze seigneurs, choisis dans les deux camps, signèrent une trêve, par laquelle ils s'engagèrent à suspendre les hostilités jusqu'à l'issue d'une diète des Etats, qui fut fixée pour le jour de la fête de saint Michel, dans la ville de Wirtzbourg. D'abord l'assemblée traita des moyens à employer pour faire cesser le schisme qui séparait les Eglises ; ensuite elle décréta une paix absolue dans toute l'Allemagne, avec ordre aux parties belligérantes de restituer, sous peine de mort, les terres usurpées, soit aux ecclésiastiques, soit aux princes, soit aux seigneurs. Quant à l'excommunication prononcée contre l'empereur, on décida que l'évêque de Spire, et Arnoul, abbé de Fulde, se rendraient à Rome pour en référer au pontife et pour obtenir la convocation d'un grand concile, dans lequel cette importante affaire serait jugée définitivement.
Gesambassadeurs s'acquittèrent de leur mission avec un grand zèle ; ils changèrent entièrement les dispositions hostiles du pape, etobtinrentderameneraveceux en qualité de légats, Lambert, évèque d'Ostie, Grégoire, diacre du titre de Saint-Ange, et Saxon, prêtre du titre de Saint-Étienne au mont Gelius, avec les pleins pouvoirs du saint siège pour assembler un synode, et pour relever Henri de l'excommunication, s'il renonçait à l'investiture des Églises.
Une diète générale fut convoquée de nouveau à \\'orms pour le mois de. septembre 1122 ; et après dix jours de conférences, on dressa un acte ainsi conçu : « Nous, légats du saint-siége, nous accordons à l'empereur le pouvoir de faire élire les évêques et les abbés du royaume de Germanie en sa présence, sans employer ni violence ni simonie, et sous les auspices du métropolitain et des prélats coinprovinciaux. L'élu recevra du prince l'investiture des régales par le sceptre, et non celle des régales ecclésiastiques ; et il accomplira envers le souverain les devoirs que lui impose son titre de sujet. En vertu de ce traité, nous accordons à Henri