HONORIUS II
sées de nouvelles recrues, ne pourraient résister longtemps aux fatigues des marches et contre-marches. Ce qu'il avait prévu arriva ; les partisans du saint-père, lassés de tenir la campagne, mun(|uant de vivres et de vêtements, furent obligés de se disperser et de retourner dans leurs foyers. Honorius, voyant son armée presque réduite aux seules Landes de Robert de Capoue, par la désertion de ses soldats, se détermina à regagner Bénévent. Roger à son tour reprit l'ofl'ensive et le bloqua dans la place. Après quelques jours de tranchée ouverte, il fit sommer le pape d'avoir à se rendre prisonnier ou de lui accorder l'investiture de la Fouille : le saint-père, devant un danger aussi imminent, oublia les serments qu'il avait faits de ne jamais le recevoir en giâce ; il lui envoya l'étendard, sa bénédiction, des indulgences à volonté, et la paix fut signée le 22 août 1128.
A son retour à Rome, Honorius trouva les ambassadeurs d'Etienne de Senlis, chancelier de France, qui depuis quatre années avait été élevé à la dignité de métropolitain de Paris ; ils étaient cliargés de porter au pape les plaintes do leur maître contre le roi Louis le Gros, qu'il accusait de soutenir les désordres du clergé français, pour en retirer des bénéfices honteux au préjudice de la liberté ecclésiastique. Etienne accusait même le prince de s'être emparé des biens de son Eglise, et d'avoir voulu le faire massacrer par des soldats au moment où il sortait de son palais.
Honorius réponJit à Etienne de Senlis qu'il devait lancer immédiatement contre le souverain un décret d'anathème, et mettre le royaume de France en interdit. Le métropolitain obéit au saint-siége, et en-
traîna dans son parti révêi(ue de Sens et un grand nombre de prélats.
ElVrayé des conséquences d'une révolte du clergé, le roi envoya aussitôt à Rome des ambassadeurs chargés de riches présents, qui aclietèient du saintsiége l'absolution de son anathème et la suspension de l'interdit ; après quoi il put continuer ses persécutions contre Etienne et ses dilapidations dans leséglises.
Saint Bernard et GeolVroi, évêqiie de Chartres, adressèrent des lettres éloquentes à la cour d(' Rome sur le même sujet, mais elles lestèrent sans réponse. Etienne de Senlis comprit que la justice de sa cause serait toujours méconnue s'il n'appuyait ses plaintes d'une forte somme d'argent ; il rassembla alors toutes ses ressources, vendit les calices de son église, emprunta à des juifs sur les ornements sacrés de la métropole, et fit porter à Rome une somme de quatre mille deniers d'or en échange de la protection du pape.
En effet, Honorius ne résista pas à un argument aussi concluant ; il accorda à Etienne l'autorisation d'assembler un concile à Reims, afin de juger le roi de France, et de l'anathématiser au nom de l'Apôtre, s'il refusait de lui rendre les biens qu'il lui avait enlevés. Louis le Gros ne voulut pas une seconde fois renchérir sur l'évêque de Paris ; il comprit que le mieux dans cette affaire était de s'entendre avec lui, et la paix fut conclue entre eux sans l'intervention du pontife.
Quelque temps après, le saint-père tomba gravement malade ; et comme il sentait la mort approcher, il se fit porter au monastère de Saint-André, où il rendit l'âme le 14 février 1130. Ses restes furent déposés dans l'église de Latran.
Double élection d'un pape et d'un antipape. — Histoire des deux pontifes. — Sclusme dans l'Église romaine. — Lettres de l'antipape Anaclet. — Légats d'Anaclet. — Il conclut une alliance avec Roger, roi de Sicile. — Innocent II se réfugie en France et implore le secours des seigneurs. — 11 est reconnu pontife li^gitime en Allemagne. — Le pape vient à Saint-Denis. — Concile de Reims. — .\naclet est excommunié. — Le pape accorde des privilèges au monastère de Citeaux. — Son retour en Italie à la suite d'une armée étrangère. — Innocent est inslallé au palais de Lutran par l'empereur d'Allemagne. — Couronnement de Lothaire. — Concile de Pise. — Saint Bernard est envoyé à Milan comme ambassadeur. — Retour de Lothaire en Italie. Les moines du Mont-Cassin se soumettent à Innocent II. — Différends entre le pape et l'empereur. — Mort de l'antipape et fin du schisme. — Concile général de Latran. — Lti paix est conclue entre le roi Roger et le pape. — Schismes des Grecs et conférences pour leur réunion. — Histoire d'Arnaud de Brescia, de sa doctrine et de sa condamnation. — Mort du pontife.
Les cardinaux et les principaux citoyens de Rome voyant Hononus à toute extrémité et désirant prévenir les désordres qui avaient lieu à l'élection des pontifes, convinrent de s'assembler secrètement dans l'église de Saint-Marc, et de procéder tous ensemble, suivant les canons, à la promotion d'un nouveau pape. Mais le chancelier Aimeri et quelques autres cardinaux de sa coterie, craignant de perdre l'influence qu'ils avaient obtenue dans le gouvernement de l'Eglise, sous Honorius, résolurent de nommer un pontife qui leur fût dévoué, et qui leur conservât leurs honneurs et leurs dignités. A cet effet, dès qu'Honorius eut expiré, et avant même de publier sa mort, ils se hâtèrent de choisir pour son successeur Grégoire, cardinal de Saint-.\nge, et l'ayant revêtu des ornements pontificaux, ils le conduisirent au palais de Latran, et le proclamèrent chef suprême de l'Église, sous le nom d'Innocent II.
A leur tour, les seigneurs romains, les autres cardinaux et les évèques, furieux de cette insigne fourberie, se réunirent avec le peuple dans l'église de Saint-Marc, et élevèrent Pierre, cardinal de Sainte- Marie de Trastevère, à la dignité de souverain pontife, sous le nom d'Anaclet II.
Platine cherche à démontrer que cette seconde élection n'eut pas lieu immédiatement, mais seulement quelques mois après, à l'occasion de la guerre que le pape voulut faire au duc Roger, qui revendiquait le titre de roi de Naples et de Sicile, ainsi que la puissance sacerdotale et politique sur ces deux provinces, en vertu du privilège accordé par Urbain II au comte de Sicile.
« Innocent, ajoute- t-il, non-seulement se refusa aux prétentions de Roger, mais encore il entreprit de lui enlever la ville de Naples. C'était chose fort ordinaire pendant ce siècle que de voir les papes à la tète des armées, plonger leurs mains cruelles dans le sang des chrétiens afin de satisfaire leur insatiable ambition. Mais cette expédition ne ftit pas heureuse, et le saint-père, battu en rase en campagne, tomba, avec trois de ses cardinaux, au pouvoir du comte, qui les retint prisonniers jusqu'à ce que le pape se fût décidé à lui donner la couronne royale de Sicile et de Naples. Ce fut pendant la captivité d'Innocent que les Romains élurent le pape Anaclet II. . . . »
Cette version est peu vraisem]>lable, (t il nous a été impossible de retrouver les chroniques auxquelles Platine l'a empruntée.
INNOCENT II
Innocent II avait été dans ses premières années moine à Saint-Jean de Latran, ensuite abbé du couvent de Saint-Nicolas et Saiiit-Priniitir, fjui était situé bors de l'enceinte de Rome. Plus lard Urbain II l'avait ordonné cardinal-diacre, et Calixlc II l'avait envoyé en France, avec le titre de légat. Arnall' affirme qu'il montra toujours une extrême réj^ularité dans ses mœurs, et qu'il joignait à une grande atTahilité. de la douceur, de l'éloquence et une luiniilité évangélique. D'après cet blstorien. Innocent, pour faire cesser le schisme, voulut renoncer deux lois au pontificat ; mais les cardinaux qui l'avaient élu l'empècbèrent de donner suite à ses bonnes intentions.
Anadet, l'antipape, était petit-fils d'un juif converti qui avait été baptisé par le pape Léon IX : ce juif, par ses talents et par ses grandes richesses, devint très-puissant à la cour de Rome; son lils Pierre de Léon augmenta encore son crédit et sa réputation en servant utilement le saint-siége dans la querelle des investitures. Pour le récompenser, les papes lui donnèrent le gouvernement de la tour de Crescence ou château Saint-.\nge, et accrurent sa fortune en lui faisant épouser l'héritière d'une des plus puissantes familles de Rome. De son mariage, Pierre de Léon eut plusieurs enfants, dont l'aîné fut Anaclet ; il le destina à la carrière des lettres, et l'envoya en France faire sus études à l'université de Paris qui jouissait d'une grande réputation.
Après quelques années passées dans les écoles, le jeune Anadet se sentant appelé à la vie religieuse, se rendit auprès de l'ajjbé de Gluny, qui l'admit au nombre de ses moines. Dans la suite, à la prière do son ]ière, Pascal II le rappela à sa cour et le créa cardinal ; enfin, sous le pontificat de Galixte, il fut envoyé en Fiance avec Grégoire en qualité de légat, et il montra dans plusieurs conciles un caractère impérieux qui faisait prévoir ce qu'il serait par la suite.
En effet, aussitôt qu'il eut été nommé pontife, il poursuivit à outrance son compétiteur, le chassa des terres de l'ÉglLse, et l'obligea ù se réfugier chez les Frangipanes, dont les forteresses mettaient l'infortuné Innocent à l'abri de sa colère. L'antipape ne pouvant forcer son ennemi dans ces retraites inaccessibles, tourna sa rage contre les Romains ; il chassa le cierge de l'église de Saint-Pierre, lit enlever les ornemeuts sacrés, ainsi que les statues d'or et d'argent, et mit au pillage la basilique de Sainte- Marie Majeure et les autres temples qui passaient jiour les plus riches. El comme il ne trouva point de chrétiens assez impies pour porter une main sacrilège sur les tabernacles, il appela à son aide les anciens coreligionnaires de sa famille et leur fit briser les patènes, les calices, les crucifix, qui furent converlis en monnaies d'or et d'argent.
Ces déprédations augmentèrent considérablement sa fortune particulière, qui provenait soit de l'héritage de son père, soit des exactions qu'il avait commises à la cour de Rome ou dans ses légations ; alors il put faire des largesses à ses partisans et soudoyer des assassins.
Innocent l'ut bientôt forcé d'abandonner l'Italie pour éviter de tomber au pouvoir de son cruel ennemi; il s'embaripi.i secrètement sur le Tibre avec ]i!usieurs caM^naux, gagna rapidement Ostie, et de
là se rendit à Pise, où il fut reçu avec tous les honneurs dus à sa dignité. Le saint-père demeura quelque temps dans cette dernière ville pour régler les ;ill'aires ecclésiastiques de la Toscane, et pour choisir des ambassadeurs qu'il envoya auprès des rois d'Allemagne et de France, afin de leur donner connaissance du schisme qui avait éclaté dans la ville sainte.
De son côté, Anaclet déployait toutes les ressources de sa politique, et prodiguait les plus lâches flatteries aux princes et aux seigneurs pour se faire reconnaître comme pontife légitime, ^'oici la lettre qu'il adressait à Lothaire II, successeur do Henri 'V, après lui avoir rappelé l'ancienne amitié qui unissait leurs familles : « Cher prince, nous avons été élu canoniqueiuent et sacré par l'évèque de Porto, devant l'autel de saint Pierre, en présence des autres prélats, aux yeux de tous et avec une grande solennité ; tandis que les schismatiques ont élu leur pape dans les ténèbres et ont été forcés de s'enfuir de Rome pendant la nuit, pour cacher leur honte, et afin d'éviter la colèie du peuple. Aussi, comme nous avons été choisi au grand jour par tous les Romains, clercs, ou la'iques, nous exerçons librement les fonctions pontificales, et nous consacrons sans difficulté des évèques et des cardinaux. N'accordez donc pas votre confiance à l'ex-chancelicr Aimcri, ce prêtre voleur, impudique et simoniaque ; ne croyez pas non plus aux belles paroles de Jean de Crema, qui est un homme infâme, un véritable nicola'ite ; mais laissezvous convaincre par la voix du peuple, qui nous désigne comme le seul, le véritable, le légitime successeur de l'Apôtre. »
Il joignit à sa lettre une bulle du clergé de son parti, souscrite par vingt- sept cardinaux, par les archiprêtres, les abbés, le primicier et les évêques sull'ragants de Rome : « Nous vous écrivons, disaient-ils, ainsi qu'aux autres princes d'Orient et d'Occident, pour dissiper les calomnies des schismatiques qui accusent le pontife Anaclet II de n'avoir pas été élu cauoniquement, et de s être emparé du saint-siége par brigue, simonie, violence ou avec effusion de sang. »
Dans l'embarras où se trouvait Lothaire de connaître lequel des deux papes était l'usurpateur, il prit le sage parti de ne répondre àpersonne. .\nack't, contrarié de son silence, lui fit adresser de nouvelles lettres parle préfet et parles principaux seigneurs de Rome, au nom de toute la ville ; il se plaignait du mépris ([ue Lothaire témoignait pour le saint-siége en n'adressant pas de réponse à ses lettres, et il l'engageait à le prendre sous sa protection, s'il désirait lui-même être reconnu empereur des Romains.
En même temps que l'antipape cherchait à s'assurer l'appui de l'Allemagne, il envoyait en France Othon, évèque -de Todi, avec le titre de légat et chargé de plusieurs lettres dans lesquelles il rappela'it au roi l'amitié dont il l'avait honoré dans son enfance, et les soins affectueux dont il l'avait comblé. Un autre légat, Grégoire, diacre-cardinal, avait mis sion de se rendre en .aquitaine, pour remet In' à l'abbé et aux moines de Gluny les sentences (ranathèiiic prononcées contre ceux qu'il appelait schismatiques, c'est-à-dire contre tous les clercs et les la'ùjues qui refusaient de reconnaître son autorité. Eiilin. d'au-
Anaclet attaque Tantif ape dans les forteresses des Frangipanes
très ambassadeurs avaient été envoyés à Jean Comnène, empereur d'Orient, et à l'évèque de Drivasto, en Albanie, ainsi qu'au roi de Jérusalem.
Mais toutes ces ambassades furent sans résultat favorable. En Italie seulement les intrigues d'Anaclet eurent un plein succès; la plupart des seigneurs lui prêtèrent serment d'obédience et de fidélité; et il conclut même une alliance avec le duc Boger, auquel il donna sa so.'ur en mariage, lui accordant le titre de roi de Sicile et le droit de se faire couronner par les métropolitains de son royaume. Il lui abandonna en outre la principauté de Capoue et la seigneurie de Naples; et il autorisa l'archevêque de Palerme à sacrer les prélats de Syracuse, de (iirgenli, de Mazare et de Gatane, sans l'approbation de la cour de Rome. Cette bulle esldu 27 septembre 1130, et forme le premier titre authentique de la royauté de Sicile.
Pendant que l'antipape, soutenu par les armes de son beau-frère, se faisait reconnaître de gré ou de force dans toutes les provinces de l'Italie, Innocent s'était de nouveau embarqué à Pise et se dirigeait sur les côtes de France. Il débarqua à Saint-Gilles, en Provence, et de là se rendit à Viviers, ensuite au Puy en Auvergne, et enfin à Clermont, où iltiut un concile auquel se trouvèrent Éribert et Conrad, archevêques de Munster et de Saltzbourg. Le j)ape vint également à Cluny pour remercier les moines, qui lui avaient envoyé à son débarquement soi.xante chevaux avec les équipages convenables pour lui et ses cardinaux. Innocent demeura onze jours dans cette oiiulente retraite, et il fit la dédicace d'une nouvelle église que l'on venait de construire en l'honneur de l'apùtre saint Pierre. Cette réception golennelle des religieux de Cluny lui donna une grande prépondé-
INNOCENT II
rance dans toute la France et raèrae dans l'Allemagne, où son élection fut jugée canoni(iue.
A l'époque du séjour du saint-pèn- dans l'abbaye de Cluny, le roi Louis envoya Suger,alibé de Saint- Denis, pour lui présenter ses premiers compliments ; ensuite il vint lui-même avec la reine et les princes jusqu'à Saiut-Benoit-sur-Loire, au-devant du pontife. Dès que le prince eut aperçu Innocent, il descendit de cheval, se prosterna à ses pieds, lui jura obéissance et protection, et s'ei gagea par serment à renverser les ennemis de l'Église et à exterminer les scliisraatiques.
Saint Bernard, le célèbre abbé de Cîteaux, fut alors envoyé à la cour de Henri d'Angleterre, afin de le déterminer à reconnaître Innocent : le pieux moine fut accueilli avec une extrême froideur qui lui lit comprendre que les prélats anglais, corrompus par l'or d'Anaclet , avaient déjà etlrayé le roi en le menaçant d'une damnation éternelle. Enfin Bernard parvint à rassurer les scrupules du prince par ses raisonnements , et dans une dernière audience', il acheva de le convaincre en lui disant : « Que redoutez-vous , seigneur ?
Est-ce de brûler dans la géhenne pour avoir reconnu le pape ? Soyez sans crainte, songez seulement à obtenir de Dieu le pardon de vos autres péchés; je prends celuilà sur mon compte. »
Le roi d'.\ngleterre ne trouva rien à répondre, et raconnut aussitôt le pontife. Dès le lendemain il réunit un cortège imposant et se rendit jusqu'à Chartres à ia rencontre d'Innocent.
Tout avait été prévu pour cette première entrevue; Henri, suivant l'exemple du souverain de France, se prosterna aux pieds du saint-père, lui jura obéissance filiale en son nom et au nom de ses peuples ; ensuite il le conduisit triomphalement dans la ville de Rouen, où le pape reçut des présents considérables du roi, des seigneurs et des juifs. Pendant son séjour à Rouen, le saint-père reçut de son légat Gauthier, métropolitain de Uavenne, les actes , du concile de Wii tzbourg. qui l'instruisaient de la tournure favorable de ses aflaires en Allemagne, et en même temps une lettre du roi Lothaire et des prélats de son royaume, qui le faisaient prier de se rendre à Liège pour présider une assemblée d'évèques et de seigneurs saxons, allemands, bavarois et lorrains, indiquée pour le 22 mars 1131.
se«e:
du prince, qig^
Lotliaire empereur d'Allemagne
Innocent se«^udit immédiatement à l'invitation înt à sa rencontre à trois milles de
Liège, avec la reine son épouse, et suivi d'un nombreux cortège de prêtres et de nobles. On raconte même que Lothaire accompagna le pontife jusqu'à la cathédrale, tenant d'une main une verge pour écarter le peuple, et de l'autre conduisant son cheval. .-Vprès la célébration de l'office divin, le pape se rendit au concile pour présider les séances ; mais Lothaire, qui avait l'intention de profiter de la division de l'Eglise pour reconquérir le droit des investitures, voulut avant tout qu'on mît cette importante affaire en délibération, et il pressa le saint-père de restituer à sa couronne un privilège qui avait été arraché à l'empereur Henri par la nécessité des circonstances.
A cette proposition, les cardinaux et le pontife luimême |)àlirent, craignant d'être tombés à Liège dans un péril plus grand que celui qu'ils avaient heureusement évité à Rome : tous gardèrent le silence et courbèrent la tête. Saint Bernard seul, indigné de la lâcheté du pape, prit la parole ; il remontra Qj^ . au roi de Germanie les
>j^s^ : ■.. ■; dangers d'une nouvelle
lutte entre l'autel et le Irône, et lui représenta avec force qu'il commettiait un crime irrémissible en asservissant les pjglises et en contrai- Ljnant les prélats à devenir simoniaques. Lothaire, ébranlé par l'éloquence du moine, se désista de ses prétentions, exigeant seulement du saint-père la promesse de le couronner empereur dans la cathédrale de Rome.
Toutes les conventions ayant été arrêtées et signées, le concile termina ses séances, et Innocent reprit la route de France pour célébrer les fêtes de Pâques à Saint-Denis, comme il en avait pris l'engagement. Suger alla le recevoir en procession à la tète de sa communauté ; et le jeudi saint le p pe officia solennellement.
Trois jours après. Innocent accomplit une cérémonie magnifique qu'on appelait les largesses du presbytère. Voici les détails de cette journée tels que nous les "trouvons dans les chroniques de Suger : « Le dimanche, aussitôt que l'aube parut, le pape sortit mystérieusement de l'abbaye et se rendit à Saint Denis de l'Estrèe avec sa suite. Tous les cardinaux étaient revêtus de leurs ornements romains ; le iKijie, coiffé d'une tiare brodée et ornée d'un cercle d'or enrichi de pierreries, s'avança monté sur un cheval blanc couvert d'une housse écarkite ; les cardinaux, vêtus de leurs manteaux violets, le suivaient deux à deux, montés sur des
dâ
HISTOIRE DES PAl'ES
chevaux dont les guides et les housses élaienl d'une blanclieur éblouissante; venaient ensuite les barons vassaux de l'église de Saint-Denis, et les cliàlelains, t|ui marchaient à pied et servaient tour à tour d'écuycrs au pontife. Des hérauts d'armes le précédaient avec de grandes corbeilles remplies de pièces d'or et d'argent, qu'ils jetaient ahoudamment à la foule qui se pressait autour du cortège.
« Lorsi[ue le pape fut proche de Saint-Denis, les nobles, les principaux magistrats de Paris, et même les rabbins et les plus riches d'entre les juifs, s'avancèrent à sa rencontre pour lui rendre liommage ; ainsi entouré, il arriva par des rues tapissées et jonchées de fleurs à la grande église, où étincelaient de tous côtés l'or, l'argent et les pierreries. Innocent célébra solennellement la messe, assisté par l'abbé, donna la bénédiction au peuple, et retourna au monastère avec son maguiliquc cortège. Tous les murs du couvent étaient ornés de riches tentures, et les salles avaient été transformées en réfectoires pour recevoir les convives ; on mangea d'abord l'agneau pascal, étant à demi couchés à la manière antique ; ensuite le festin s'acheva selon l'usage usité dans les cérémonies ordinaires. »
Après les trois jours de Pâques, le pape vint à Paris pour rendre au roi ses actions de grâces et lui demander l'autorisation de parcourir la France. Cette permission lui ayant été accordée, le saint-père se mit immédiatement en voyage; sur sa route, il rançonna impitoyablement les églises et les monastères, sous prétexte que les tonsurés devaient subvenir aux dépenses de sa cour; déjà son avidité menaçait de ruiner entièrement les provinces méridionales, lorsque, heureusement pour les peuples, il fut arrêté dans le cours de ses exactions par la mort de Philippe, lils aîné du roi, qui venait de succomber aux suites d'une chute de cheval, à l'âge de quatorze ans. Le monarque écrivit au pontife qu'il eût à revenir aussitôt sur ses pas pour convoquer un concile général à Reiras, et sacrer solennellement Louis, son second fils.
Innocent obéit au prince, et fixa le jour de cette assemblée au 18 octobre de la même année. La réunion fut composée de treize métropolitains, de deux cent soixante-trois évêques, et d'un grand nombre d'abbés, de clercs et de moines français, anglais, allemands et espagnols. D'abord le pape fit approuver son élection dans le concile, et excommunia Anaclet ; ensuite il décréta dix-sept canons de discipline ecclésiastique qui n'offraient rien d'important. A la seconde séance, Louis le Gros entra dans l'assemblée accompagné de son parent, le sénéchal Raoul, comte de Vermandois, et de plusieurs autres seigneurs du royaume; il exjdiqua en peu de mots l'accident funeste qui lui avait enlevé le prince Philippe, son fils aîné, et supplia l'assemblée de procéder au couronnement de son autre, fils. Le saint-père répondit au prince en l'exhortant à se soumettre à la volonté immuable du Roi des rois, du Seigneur des seigneurs ; après quoi il donna l'onction royale à Louis, second fils du monarque français.
A la fin de la cérémonie, l'archevêque de Magdebourg présenta au pontife des lettres de Lothaire, par lesquelles ce prince déclarait qu'il était disposé à envahir l'Italie. Hugues, métropolitain de Rouen, re-
mit également les lettres d'obédience du roi Henri d'.Vngleterre, et les ambassadeurs espagnols vinrent oITrir des lettres serablaliles écrites par les deux souverains de la péninsule Ibérique. Innocent accueillit ces marques de soumission avec une feinte humilité, et répondit aux ambassadeurs des différents souverains, qu'il se préparait à rentrer en Italie pour leur obéir.
Néanmoins avant de passer les Alpes, comme le saint-père connaissait le pouvoir de l'or sur le clergé romain, il se décidai faire encore quehpies nouvelles tournées dans les monastères ])our les mettre à contribution. A cet effet, il se rendit à Glairvaux, où il fut reçu avec un grand respect par les moines, qui étaient venus à sa rencontre, pauvrement vêtus et portant une croix de bois. Cette ostentation de pauvreté mécontenta Innocent ; et sa déception fut encore plus amère lorsqu'il vil l'église sans ornements, les salles du couvent, les réfectoires, les dortoirs dégarnis de meubles, et lorsqu'on lui eut dit que l'or et l'argent étaient proscrits de cette retraite. On servit aux cardinaux de la suite du pape du pain noir, du lait, des herbes, et l'on réserva pour le saint-père quelques poissons cuits à l'eau, qui étaient regardés par les bons religieux comme un mets très-recherché. Aussi Innocent ne fit-il pas un long séjour dans l'abbaye; le jour même il se rendit à Cluny, et célébra la fête de la purification de Notre-Dame; le lendemain il confirma les privilèges de ce monastère, particulièrement l'immunité du lieu, qui le garantissait des violences des seigneurs. Il accorda également à saint Rernard pour l'ordre de Cîteaux, et en considération des services que l'abbé lui avait rendus, une nouvelle charte conçue en ces termes : « Nous défendons sous peine d'anathèrae à tous les chrétiens, quel que soit leur rang, d'exiger ou même de recevoir de vous et de vos frères les dîmes des terres que vous cultivez de vos mains, ni les dîmes de vos bestiaux, déclarant votre congrégation entièrement affran^îhie d'une telle sen'itude. » •
.•\.vant de quitter la France, Innocent imposa à tout le clergé une espèce de tribut, sous le nom de cueillette, pour l'œuvre pieuse de la conquête du trône apostolique. Enfin le saint- père entra en Lombardie par les montagnes de Gênes, et vint à Plaisance, où il convoqua en concile les prélats de cette province, en attendant l'arrivée des troupes du roi Lothaire : l'assemblée confirma l'élection d'Innocent, et les prélats lui prêtèrent serment d'obéissance et de fidélité. Dès que le pape eut appris que Lothaire avait pénétré en Itahe, il poursuivit son chemin, entra dans la Toscane et vint s'établir à Pise. Par ses soins, les habitants de cette dernière ville conclurent la paix avec les Génois, et jurèrent de se soumettre à ses décisions relativement aux contestations pour lesquelles ils étaient en guerre. Saint Bernard, qui avait suivi le pontife dans ce nouveau voyage, fut encore le médiateur de ce traité ; il négocia la paix avec une extrême habileté, et détermina Innocent, pour éviter dans l'avenir le retour de leurs discordes, à ériger la ville de Gênes en métropole, comme l'était la cité de Pise, et à donner le paliium à l'évêque Syrius avec trois prélats de l'île de Corse pour sulïragants.
INiNOCENT II
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Lotliaiie rejoignit le pontile ù Pise, accompagné seulement de deux mille chevaliers. Malgré la îai- Jjlesse de cette armée, tous deux se décidèrent à marcher sur Rome : le premier, impatient de s'asseoir dans la chaire de l'Apôtre; le second, impatient de se l'aire couronner empereur. Après deux journées de marche, ils campèrent sous les murs de la ville sainte, près de l'église de Sainte-Agnès, où Thibaut, préfet, et quelques nobles vinrent les recevoir. Anaclet, redoutant une trahison, se retira avec ses partisans dans les châteaux fortifiés de Rome, et abandonna le palais de Latran à son compétiteur, qui vint aussitôt s'y installer. Le lendemain Innocent procéda au sacre de l'empereur Lothaire et de l'imjiératriee Richilde son épouse; mais il fut contraint d'accomplir cette auguste cérémonie dans l'intérieuide la basili([ue dvi Sauveur, parce que l'antipape restait maître de l'église de Saint-Pierre et de la plus grande partie des quartiers de Rome.
Avant de recevoir la couronne, Lothaire promit par serment, selon l'usage, de conserver au souverain pontife et à ses successeurs la vie sauve et les* membres, de défendre le saint-siége, de maintenir lepape dans la jouissance des régales de Saint-Pierre, et de travailler de toute sa puissance à le rétablir dans les provinces qui lui avaient été enlevées. De son côté. Innocent s'engagea à ne point excommunier le prince et à lui abandonner l'usufruit des domaines de la comtesse Mathilde, pour lui, pour sa lille et pour son gendre Henri, duc de Bavière. Cet acte est daté du 8 juin 1133.
Pendant plusieurs mois Anaclet resta enfermé dans ses tours, d'où il faisait lancer des traits et des pierres sur les gens de l'empereur, sans permettre aux siens d'en venir aux mains; il refusa opiniâtrement toute conférence avec le prince, et ne voulut écouter aucune proposition tendant à lui faire abandonner sa dignité. Comme Lothaire n'avait pas assez de forces pour réduire le château Saint-Ange et les autres forteresses de l'antipape, ni pour combattre le roi Roger, qui .s'avançait avec une armée nombreuse alin de délivrer Anaclet, il fut obligé de reprendre le chemin de l'Allemagne et d abandonner le saint-père.
Celui-ci ne se trouvant plus en sûreté dans la ville sainte après le départ du prince, fut obligé de retoui-ner à Pise, où il assembla un nouveau concile. Son compétiteur Anaclet fut anathéraatisé pour la quatrième fois, ainsi que tous ses défenseurs, particulièrement le roi Roger, dont lesjblals furent déclarés en interdit. Le pape excommunia également les Milanais pour les punir d'avoir suivi le parti d'Anaclet et de s'être déclarés en faveur de Conrad, usurpateur de la couronne d'Italie. Telle est la justice des princes ! Lothaire avait pardonné au sujet rebelle et lui avait rendu son amitié; quant à la malheureuse ville entraînée dans la rébellion, sa perte avait été jurée.
Les Milanais n'ayant d'autre ressource pour sauver leur ville et leurs fortunes que de faire leur soumission au pape Innocent, se déclarèrent les sujets de saint Pierre ; ils adress^rent une lettre à saint Bernard pour le prier d'être médiateur entre .eux et le pontife, et le supplièrent de venir. à Milan ahn de lever l'anathème prononcé contre la cité.
Dans sa réponse, labbé de Cîteaux les félicitait de leur retour à l'unité de l'Eglise, et du désir qu'ils témoignaient de rétablir la paix dans leur province ; il s'excusait de no pouvoir se rendre immédiatement auprès d'eux, et les assurait qu'il viendrait les trouver le plus tôt qu'il lui serait possilile. En ellet, lorsque tous les actes du concile de Pise eurent été expédiés dans les divers royaumes d'Orient et d'Occident, saint Bernard se rendit à Milan, accompagné de Guy, évèque de Pise, et de Matthieu, prélat d'Albane, pour donner aux habitants l'absolution de l'anathème cju'ils avaient encouru. Cette cérémonie fut célébrée avec une grande solennité; les nobles, le clergé et le peuple entier jurèrent obéissance et fidélité au souverain ])ontife.
L'année suivante, Lotliaire repassa encore en Italie, à Isnstigation d'Innocent, pour conférer avec lui sur les moyens à prendre ahn d'exterminer le parti d' Anaclet, et surtout pour détacher le roi Roger de son alliance avec l'antipape. On consulta sur cette importante affaire saint Bernard, qui était la colonne de l'Église, et qui avait l'art de faire admettre les paradoxes les plus étranges comme des vérités incontestables. Celui-ci se chargea d'écrire une circulaire aux schismatiques, et de ramener le plus grand nombre des partisans d'Anaclet au saint- père. Toutes ces intrigues n'eurent pas un grand succès ; mais ce qui amena la ruine de l'antipape fut le manque absolu d'argent : sa cour devenait déserte ; ses festins n'étaient plus resplendissants comme aux premiers jours de sa puissance; ses serviteurs, vêtus pauvrement, paraissaient amaigris par des abstinences forcées ; enlin, le triste état de sa maison annonçait sa décadence prochaine.
Innocent, instruit par ses espions de la pénurie de son ennemi, prit la résolution de marcher une seconde fois sur Rome, et se fit précéder par le gendre de l'empereur, qui commandait trois mille chevaliers. Sur son passage, le pape enleva d'assaut les villes d'Albane, de Bénévent, s'empara même du fameux monastère du Mont-Gassin, et oliligea les ecclésiastiques, les seigneurs, les moines et le peuple de cette province à lui prêter serment d'obédience.
Pendant cpie le pontife faisait la con([uête de la Carnpanie, l'empereur chassait Roger de la Pouille et de la Calabre. Innocent vint le rejoindre avec son armée dans la ville de Bari, où l'attendaient des ambassadeurs de Jean Gomnène, empereur d'Oritnt, qui avaient été envoyés au camp de Lothaire jiour le féliciter de sa victoire sur le roi de Sicile. ]Mallieureusement pour le saint-père, il se trouva parmi eux un moine audacieux qui censurait publi<|uement la conduite d'Innocent, et qui jetait de la déconsidération sur sa cour. Dans ses prédications, le religieux grec soutenait que le pripe était un empereur paiea et non un évèque chrétien, et afiirmail (jue le clergé romain était hérétique.
Bernard essaya inutilement de lutter avec le reli gieux : celui-ci se tourna contre le saint abbé lui même, et lui demanda pour quel motif il avait aban donné son couvent, au lieu de se consacrer uniquement à la prière, et de renoncer au monde pour vivre dans la solitude comme il en avait fait le vœu; il lui reprocha sa vie des camps, au milieu de? combats, des
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festins, des désordres; il l'accusa de ]>iévancalion, d'adultère et de sodomie. « Quoi donc ! moine maudit, lui disait-il. tu oses défecdre ce pape, dont les mains armées d'un glaive impie se rougissent cna([ue jaur du sang de ses frères; et au lieu d'aiiathéraati ser un pareil scélérat, qui veut usurper le saintsiége, tu es le premier à te lever pour couvrir son infamie par tes mensonges sacrilèges »
Plusieurs historiens affirment c[ue l'empereur, ébranlé par les déclamations du moine grec, avait résolu d'abandonner la défense du pontife pour embrasser celle de son compétiteur; mais tout à coup il fut saisi d'un mal inconnu, qui l'emporta en deux jours. L'empereur avait été transporté dans une chaumière, près de la ville de Trente ; il y mourut dans la nuit da 3 au 4 décembre 1137.
Lorsque cette nouvelle fut connue, Roger rjtssembla à la hâte une nouvelle armée, ^frahit une seconde fois la Pùuille, mit tout à feu et à sang, saccagea les villes, pilla les églises, et passa au lil de l'épée tous les habitants de Capoue. Ensuite il marcha sur Bénévent, qui fit sa soumission, et reconnut de nouveau l'antipape ; mais Anaclet n'eut pas la satisfaction de voir son triomphe ; et pendant que son protecteur s'avançïit sur Rome à marches forcées, il mourait empoisonné. Il fut enterré secrètement par ses amis, qui empêchèrent ainsi qu'Innocent ne poursuivit sa vengeance sur le cadavre de sa victime.
Arnulphe représente l'antipape comme un infâme, souill-^ des plus grands crimes ; il l'accuse de toutes sortes d'excès et de débauches, et même d'inceste avec sa sœur, la femme de Roger. Après sa mort, les scbismatiques, par ordre du roi de Sicile, élurent souverain pontife le cardinal Grégoire ; mais bientôt ils renoncèrent à leur scliisme pour éviter le sort de l'infortuné Anaclet, et vinrent faire leur soumission à Innocent, qui les reçut en grâce et les combla de présents. Le nouvel antipape, abandonné de tous les siens, quitta à son tour le camp de Roger pendant la nuit, et %'int trouver saint Bernard pour le prier d'obtenir sa grâce ; l'abbé le conduisit aussitôt au palais d'Innocent, qui lui pardonna le passé et le rétablit dans sa première dignité.
Ainsi finit le schisme, le 29 mai 1138 : les luttes entre les papes avaient duré huit années entières; elles avaient ensanglanté l'Italie, ruiné la France, et enlevé à l'Allemagne l'élite de ses peuples. Innocent était enfin victorieux de ses ennemis et maître absolu dans Rome !
Son premier soin fut de convoquer un concile œcuménique, oiî se trouvèrent plus de mille évèques. Dans cette assemblée on déclara Rome la capitale du monde, et le pontife le dispensateur suprême des dignités ecclésiastiques; on confirma les canons du concile de Reims, et particulièrement celui qui avait été rendu contre les tournois : les ordinations faites par l'antipape Anaclet furent déclarées nulles, et le pape termina les sessions par une sentence terrible d'e.xcoramunication qu'il rendit contre le roi Roger et contre tous ses partisans.
Après la tenue du synode. Innocent rassembla quelques troupes et marcha contre son ennemi, qu'il rencontra au pied du Mont-Cassin. On envoya de part et d'autre des députés pour proposer un ti^iité
d'alliance, alin d'éviter l'effusion du sang; mais comme les négociations traînaient en longueur, le fils du roi, à la tète de mille chevaux, fit une contremarche habile, prit en liane l'armée du pape, et le fit lui-même prisonnier.
Roger traita le saint-père avec les pins grands égards, et lui proposa la paix en échange de sa liberté : celui-ci n'osant rien refuser au vainqueur, l'investit par l'étendard du royaume de Sicile, donna la Pouille à son fils aîné, et la principauté de Capoue au plus jeune ; les deux princes lui prêtèrent le serment de fidélité et d'obédience à genoux, suivant l'usage. Innocent eut ensuite la permission de se rendre à Bénévent, où il fut reçu comme l'aurait été saint Pierre lui-même ; enfin il rentra dans Rome le sixième jour de septembre 1139.
On croit que pendant celte année Léon Styppiot, patriarche de Gonstantinople, fit condamner dans un concile les ouvrages hérétiques de Clirysimde, à la prière de Jean Goranène, qui voulait par cette démarche ramener l'unité entre les Eglises d'Orient et d'Occident. Mais les Grecs n'en persistèrent pas moins dans leur haine pour les Latins ; et l'empereur se trouva entraîné malgré lui dans une guerre contre les chrétiens d'Occident.
Plusieurs historiens placent à la même époque le nouvel interdit qui fut lancé contre le royaume de France à l'occasion de l'élection de Pierre de la Châtre, archevêque de Bourges, qui s'était fait consacrer par le pape, sans attendre le consentement de Louis le Jeune. Le roi, irrité contre l'audacieux prélat, envoya des troupes dans le Berri, ravagea la province, détruisit les villes, et força Pierre de la Châtre à se réfugier auprès de Thibaut, comte de Champagne.
A son tour, l'intrépide archevêque rassembla des troupes, se mit à leur tête, battit l'armée du roi et reconquit sa métropole ; mais comme Louis le Jeune menaçait d'envahir une seconde fois le Berri avec de nouvelles armées, Pierre de la Châtre écrivit à Rome, et réclama l'appui du Vatican. Louis fut déposé et excommunié par l'autorité de saint Pierre, et le royaume de France déclaré en interdit.
Dans ce siècle, les suites d'un anathème étaient terribles pour les rois; aussi Louis s'empressa-t-il de reconnaître l'archevêque de Bourges, pour obtenir que le saint-père le reçût à sa communion et levât la sentence d'excommunication.
En Italie, Arnaud de Brescia, disciple d'Abailard, commençait ses prédications sur la vie efféminée des prêtres et sur les désordres des moines. Cet homme courageux, le précurseur de la réforme, s'élevait avec force contre les ecclésiastiques débauchés; il leur reprochait leur avarice sordide, leur amour effréné . des grandeurs, leur hypocrisie et leur lubricité ; enfin par son éloquence il parvint à soulever un parti formidable contre le clergé. Le saint-père essaya, mais inutilement, de l'anéantir avec les foudres du Vatican; les doctrines d'Arnaud de Brescia avaient frappé les esprits, et se répandaient dans toutes les villes avec une incroyable rapidité; Rome surtout, divisée entre les deux factions des Guelfes et des Gibelins, embrassa avec ardeur le parti de l'excommunié; les citoyens se soulevèrent contre le pape,
INNOCENT II
Les moines prélèvent la dime sur le peuple
s'assemblèrent au Capitole, et rétablirent l'ancienne institution du sénat, abolie depuis des siècles.
Innocent conçut un si violent chagrin de n'avoir pu arrêter les eflets d'une révolution qui portait une
aussi grave atteinte à l'autorité pontificale, qu'il fut attaqué d'une maladie dangereuse à laquelle il succomba le 24 septembre 1U3. Il fut enLerré à Saint- Jean de Latran.
''' CÉLESTIN II ^"'f^
Élection de Célestin. — Lettre du pape à Pierre, abbé de Cluny. — Rî'ponse du moine au souverain pontife.
Célestin meurt après cinq mois de pontificat.
Le jour même de la mort d'Innocent II, les Guelfes, partisans des papes, et les Gibelins, partisans des empereurs, se disputèrent le droit d"élire un nouveau pontife; mais pendant leurs discussions, le peuple et les principaux magistrats de Rome élevèrent Guy de Castel au trùne pontifical, et le proclamèrent sous le nom de Célestin IL
Aussitôt qu'il fut installé sur le trône de l'Apôtre, le nouveau pape adressa une lettre à Pierre, aijbé de Cluny, avec lequel il était en relations d'amitié ; il lui apprenait que son élection avait eu lieu dans la liasilique de Saint-Jean de Latran, aux acclamations du clergé et du peuple, et le prévenait qu'il n'avait accepté la suprême dignité de l'Eglise que pour réformer les désordres des ecclésiastiques et des moines italiens.
Pierre, dans sa réponse, encourage le saint-père à réprimer sévèrement la licence des prêtres, et donne de grands éloges à Arnaud de Brescia; il termine sa lettre en annonçant au pontife qu'il entreprendra le voyage de Rome pour renouveler leur ancienne amitié. Mais il ne put réaliser ce projet, car le pape Célestin mourut le 9 mars 1144, après un règne de cinq mois et demi; il fut inhumé à Saint-Jean de Latran.
Quelques mois avant la mort de Célestin, le patriarche Michel Oxite renouvela en Orient la persé-
cution contre les Bogomiles, hérétiques qui avaient déjà été poursuivis sous l'empereur Alexis Gomnène. Ces schismatiques enseignaient dans leur doctrine que le premier fils de Dieu, nommé Satanaël, s'étant révolté contre son père, avait entraîné dans la rébellion un grand nombre d'anges ; que pour ce crime, ayant été exilé sur la terre, il avait créé toutes les choses visibles, et trompé Moïse en lui donnant l'ancienne loi ; que depuis. Dieu le père avait engendré un second fils appelé Jésus-Christ, qui était venu détruire la puissance de Satanaél, et l'enfermer dans les abîmes de la géhenne, en retranchant de son nom la syllabe angéhque, en sorte qu'il s'était appelé depuis celle époque, Satan ou Satanas.
D'après les Bogomiles, l'incarnation du Verbe, sa vie sur la terre, son baptême, ses prédications, sa pâque, sa mort, sa résurrection, n'avaient été que des apparences trompeuses ; et ils regardaient comme une folie d'en faire des dogmes religieux.
Pour arrêter les progrès de l'hérésie, Michel trouva que le moyen le plus expéditif était de livrer au supplice le moine Niphon, chef de la doctrine. Par ses ordi-es on arraclia au pauvre religieux, un à un, tous les poils d'une barlie magnifique qui descendait jus(|ue sur ses sandales; on l'appliqua à la question, on lui arracha les yeux, et ensuite on le fit monter sur le bûcher.
LUGIUS II
Election de Lucius II. — Son histoire avant son pontificat. — Trêve avec le roi Roger. — Différends entre l'archevêque de Tours et l'évêque de Dol. — Primalie de Tolède. — Suite de la révolte des Romains contre la papaut<5. — Les citoyens s'emparent des rentes de la ville. —Lettres du pape et des séditieux à l'empereur Conrad. — Celui-ci accueille favorablement les envoyés du pontife. — Lucius se met à la tète des troupes et assiège les sénateurs romains dans le Capitole. — Il est tué d'un coup de pierre dans la mêlée.
Le lendemain de la mort de Célestin, les cardinaux et les noWes du parti de la cour de Rome s'étant rassemblés secrètement au palais de Latran, sans la participation du clergé et du peuple, choisirent pour souverain pontife Gérard, prêtre-cardinal du titre de Sainte-Croix, et le consacrèrent sous le nom de Lucius II.
Ce pontife était de Bologne, et depuis son enfance il avait été destiné à Tétat ecclésiastique ; Honorius l'avait fait venir à Rome sur la recommandation d'un de ses parents, et l'avait nommé cardinal et bibliothécaire de l'Église. Dans la suite Gérard lit reconstruire la basilique de son litre, en augmenta les revenus par des extorsions, et y fonda une communauté de chanoines réguliers. Innocent II, qui connaissait son habileté, le créa chancelier après la mort d'Aimeri; enfin il le nomma camérier et lui conûa la garde des trésors de Saint-Pierre.
Lucius, au lieu de cherclier par une conduite prudente à faire oublier son élection frauduleuse, se montrî. orgueilleux, avare, vindicatif, et entreprit de rétablir dans Rome le despotisme pontifical. Néanmoins, avant d'entrer ouvertement en lutte avec le peuple, il jugea prudent de s'assurer la protection de l'empereur et des autres princes de l'Italie. D'abord il conclut une trêve avec Roger, roi de Sicile, et il le détermina, moyennant un tribut énorme, à lui prêter le secours de ses troupes pour assujettir les
Romains à son odieuse tyrannie ; ensuite il envoya des ambassadeurs aux rois de France, d'Angleterre et d'Allemagne pour implorer leur appui.
Pendant que ses légats se rendaient dans les diftérentes cours de l'Europe, le saint-père paraissait uniquement occupé de rétablir la concorde entre les prélats des Gaules et d'Espagne. Il termina le différend qui existait, depuis le pontificat d'Urbain II, entre les sièges de Tours et de Dol, relativement à la juridiction des évèchés de Bretagne, que Hugues, métropolitain de Tours, avait toujours réclamée, en vertu de l'ordonnance du pape Urbain, sans pouvoir l'obtenir. Innocent II avait précédemment donné à GeoiVroi, prélat de Chartres, son légat, pleins pouvoirs pour décider cette affaire ; mais la mort du pontife ayant empêché que cette contestation fût réglée définitivement, l'évêque de Dol obtint de nouveau d'en référer au saint-siége pour prononcer un jugement sans autre appel. Or voici le décret que Lucius publia à ce sujet : « Nous avons examiné en conseil les titres de la jnétropole de Tours, et particulièrement la bulle de notre prédécesseur Urbain ; et après avoir pris l'avis de nos évêques, des cardinaux, des abbés et des seigneurs, nous avons investi, par le bâton épiscoiial, l'archevêque Hugues du droit de juridiction absolue sur tous les prélats de la province de Bretagne. Cependant, nous déclarons que notre frère Geoffroi, chef du clergé de Dol,
aussi longtemps que Diou hii ilonncra vie, gouvornera ce diocèse, sans relever d'autre autorité que de celle du saint-siège, et nous lui adressons le palliura afin de rèconiponserrobéissance qu'il nous a toujours témoignée. Donné au palais de Latran, le 15 mai 1 li*!.»
Lucius rendit uu second jugement en faveur du métropolitain Raimond de Tolède, auquel il accorda la primatie sur toute l'Espagne et sur les Eglises qui avaient perdu leurs prélats par suite de l'invasion des Sarrasins. Dans la même séance, il reçut des mains de l'archevêque, l'acte par lei]uel Alphonse, duc de Portugal, s'engageait à payer à la cour de Rome un tribut annuel de quatre livres pesant d'or, en échange du titre de roi.
Mais si les peuples étrangers paraissaient soumis au saint-jière, il n'en était pas de même des Romains qui se montraient chaque jour plus hostiles à la papauté ; eiilin les prétlications d'.\rnaud de Brescia exaltèrent les esprits ; une nouvelle révolution éclata, le peuple se rassembla en armes, se déclara indépendant de la juridiction des pontifes, et nomma un patries pour gouverner Rome. Cette éminente dignité fut confiée à Jourdain, fils de Pierre de Léon; tous les citoyens lui prêtèrent serment de fidélité comme s'il eiit été souverain absolu, et de la même manière que leurs ancêtres l'avaient fait pour Charlemagne et pour Othon le Grand. Ensuite le sénat se rendit en corps au palais de Latran, réclama à Lucius, au nom de la nation, tous les droits régaliens dont les papes s'étaient emparés, et lui déclara qu'à l'avenir il devait se contenter pour son entretien des oLlations des fidèles, ainsi que le commandait l'Evangile et que l'avaient pratiqué pendant plus de sbi siècles les évêques de Rome.
Jourdain s'empara également des rentes de la ville, nomma des officiers pour remplacer les créatures du pape, et fit rendre la justice au nom des citoyens.
Le saint-père et ses cardinaux voulurent s'opposer à ces innovations dangereuses; comme la force leur manquait, ils furent contraints de céder aux volontés du peuple. Dans cette extrémité, Lucius envoya de nouveaux légats à l'emjicreur Conrad, avec des lettres remplies de flatteries et de lâchetés, afin de décider le prince à venir au secours de l'Église romaine. De son côté le sénat, instruit des démarches secrètes du pape, envoya des ambassadeurs à la cour d'Allemagne, avec des lettres écrites par les principaux Gibelins. « Nous voulons, disaient les sénateurs au prince, rétablir l'empire romain comme aux siècles des Constantin et des Justinien, afin qu'il soit digne de vous avoir pour chef suprême. Nous avons enlevé de vive force les maisons crénelées et les tours des seigneurs qui refusaient de reconnaître votre autorité ; les unes ont été rasées, les plus importantes sont encore debout et prêtes à recevoir vos troupes. Nous vous engageons à établir votre résidence dans notre ville, parce que vous pourrez commander d'une manière absolue sur toute
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ritalie, et (pie vous serez maître de châtier l'insolence des prêtres, qui ont si souvent bouleversé vos Etats. Enfin, nous jugeons de notre devoir de vous informer que Lucius a traité avec Roger le Sicilien ; qu'il lui a donné le bâton et l'anneau pastoral, la dalmatique, la tiare et les sandales, et le droit de ne plus relever du saint-sii'ge jiour les affaires ecclésiasli(jues. »
Conrad le Dévot refusa d'admettre en sa présence les députés des Romains, et ne fit aucune réponse à la lettre que ceux-ci lui avaient envoyée; au contraire, il accueillit avec de grands honneurs les légats du ])ape, parmi lesquels se trouvait Guy de Pise, cardinal chancelier, l'homme d'Etat le plus habile de l'époque. Guy obtint de l'empereur l'assurance de sa protection et la permission de lever une armée nombreuse pour la défense de l'Eglise.
Mais les esprits étaient à Rome dans un tel état d'exaspération, que le pape, excité par les Guelfes, n'attendit pas même le retour de ses envoyés ; il rassembla à la hâte quelques troupes, se mit à leur tête, et vint attaquer le sénat dans le Capitole.
On raconte que Lucius, une hache à la main, frajjpait lui-iuèrae conti-e les ]iortes de cet édifice pour les briser, et que déjà elles s'ébranlaient sous si's efforts, lorsqu'il tomlja frappé au front par une pierre. Lucius mourut le lendemain, 3 février 1145; il avait régné environ une année.
Sous son pontificat parut un ouvrage très-remarqualile de Pierre de Cluny, le célèbre ami de Célestin IL II était divisé en deux parties : la première était une réfutation des erreurs de Mahomet ; la seconde se composait de statuts à l'usage des couvents de son ordre, dont la discipline était singulièrement relâchée, si l'on en juge par ces statuts eux-mêmes. En voici quelques-uns :
u Défense aux moines de Cluny de manger des poules d'eau et des canards sauvages les vendredis, sous prétexte que ces oiseaux sont aquatiques. — Défense, après le repas du soir, d'user d'hypocras, c'est-à-dire de vin cuit avec du sucre, du miel et des épices. — Défense de faire plus de trois repas par jour ; de porter des parures et des étoffes précieuses; d'avoir plus de deux domestiques, et de rester dans les parloirs avec des jeunes femmes pendant les heures de nuit. — Défense de jouer de l'or, d'élever des singes, et de se retirer dans les cellules avec les novices, sous prétexte de les former à la prière.— Défense de recevoir de jeunes moines sans une autorisation spéciale de l'abbé, parce qu'on remplit l'abbaye de vagabonds et de débauchés infâmes.
« Les abbés devront chercher à rétablir le travail des mains autant qu'il sera possible, parce qu'il est déplorable de voira quel point l'oisiveté s'est établie dans les cloîtres. Ces demeures, que le pieux saint Benoît avait élevées pour moraliser la société chrétienne, ont abandonné la sainte mission de leur fondateur, et sont devenues des maisons de corruption et d'infamie, des succursales de Sodome.... »
EUGÈNE III
Élection d'Eugène. — Arnaud de Brescia vient une seconde fois à Rome. — II fait révolter les Romains au nom de la liberté. — Le pape se sauve de la ville sainte. — Eugène se réfugie à Viterbe. — Députation des évoques d'Arménie. — Seconde croisade. Le pape revient à Rome. — 11 se sauve de nouveau et se réfugie en France. — Combat entre les officiers du pape et les chanoines de Sainte-Geneviève. — Mauvais succès de la croisade. — Concile de Paris contre Gilbert de la Porée. — Condamnation d'Éon de l'Étoile. — Le roi de Castille accuse le pape d'avoir vendu le titre de roi de Portugal à Henriquez Alplionse. — Voyage d'Eugène à l'abbaye de Clairvaux. — Traité entre l'empereur et le pape. — Nouvelle dissension entre les deux souverains. — Jourdain des Ursins est envoyé en Allemagne comme légat. — Origine des archevêchés en Irlande. — Mort d'Eugène.
Après la fin tragûiuede Lucius II, le patrice Jourdain, le sénat elle peuple s'assemblèrent pour nommer un pape favorable à la nouvelle révolution; mais déjà les cardinaux s'étaient réunis en secret au couvent de Saint-Césaire, et avaient proclamé l'ajjbé Pierre Bernard souverain pontife, sous le nom d'Eugène II, sans observer les règles canoniques.
Ce moine, né à Pise, avait d'abord été vidarae de Ja cathédrale de cette ville; ensuite il avait pris l'habit monasticjue àClaiiTaux, sous la direction de saint Bernard. Plus tard Atenulfe, abbéde Farse en Italie, ayant demandé au saint quelques religieux pour fonder une communauté de l'ordre de Cîleaux, Bernard de Pise lui fut adressé avec plusieufs moines français ; le pape Innocent les fit venir à Rome, et leur donna l'église et l'abbaye de Saint-Alhanasc, située auprès des eaux Salviennes.
Bernard avait été promu à la dignité d'abbé de son couvent depuis plusieurs années, lorsqu'on vint le chercher pour le conduire au palais de Latran. Les cardinaux et les évêques, empressés d'accomplir la cérémonie du sacre, avaient déjà fait tous leurs préparatifs dans la basilique de l'.Vpùtro, lorsqu'une députation du sénat vint les sommer d'avoir à casser une élection qui s'était faite sans leur concours, et qu'ils eussent à nommer avec eux un pape qui jure-
rait obéissance aux lois, et s'engagerait par serment à maintenir la nouvelle constitution. Les cardinaux demandèrent jusqu'au lendemain pour faire connaître leur réponse ; mais pendant la nuit ils s'échappèrent de Rome avec le pontife, et se retirèrent dans la forteresse de Monticelle.
Dès le lendemain Eugène fut conduit parles siens au monastère de Farse, oi^i il fut sacré le dimanche suivant, 28 février 1145. Après la cérémonie il rentra dans la ville sainte, déterminé à lutter contre les partisans des libertés populaires, et à employer la force pour soumettre les Romains au joug du saintsit'ge ; mais il se trouva que pendant son absence un adversaire redoutable s'était introduit dans la place; c'était le fameux Arnaud de Brescia, qui, pour la seconde fois, venait à Rome pour défendre les intérêts des peuples.
Cet intrépide réformateur )irèchait dans les rues, sur les places publiijues, eihorlait les citoyens, au nom de l'antique république, à reconquérir les libertés qui avaient rendu leurs pères les maîtres du monde ; il adjurait le peuple de secouer le joug avilissant des pa]ies et des prêtifs; il annonçait hautement que le temps était venu uù les ecclésiasti(jues et les moines devaient réellement renoncer au monde pour s'occuper de Dieu ; et que s'ils refusaient de
suivre les préceptes do l'Église, on devait les y con- Iraindre. tJes prédications élmjnenlos aninu'rent les esprits ; les Romains coururent aux armes, vinrent attaquer le palais de Latran, et déjà ils étaient sur le point de forcer la demeure pontilicale, lorsqu'ils apprirent qu'Eugène s'était échappé honteusement par une issue secrète hors des murailles, et avait gagné Viterbe sous le manteau d'un pèlerin. Le peuple tourna alors sa rage contre les suppôts de la tyrannie ; les palais des cardinaux, des évèques et des nobles qui s'étaient déclarés partisans de l'absolutisme furent pillés, brûlés, saccagés ; ensuite la loule se dirigea, armée de lances et de bâtons, sur l'église de Saint-Pierre; les offrandes des pèlerins destinées au pajiB furent distribuées aux pauvres, cl les prêtres ([ui voulurent résister ;\ cet acte de justice furent impitoyablement massacrés.
Après ce premier moment d'effervescence, le calme se rétablit ; un nouveau serment de fidélité fut prêté au patrice par le sénat et par les magistrats; tous, d'un commun accord, décidèrent qu'ils repous- Beraient à main armée les princes ou les rois qui prétendraient encore les assujettir à l'infâme théocratie, ipii pendant onze siècles el demi avait souillé Rome d'incestes et d'assassinats.
Pendant que le peuple, par un retour d'énergie, rétablissait l'ancienne lii)erté, Eugène tenait sa cour à Viterbe avec ses cardinaux, et recevait une ambassade du patriarche d'Arménie. Le clergé de cette contrée envoyait consulter le saint-siége sur plusieurs points de discipline ecclésiastique et sur quelques cérémonies de leurs rites, qui différaient d'avec celles de l'Eglise grecque. Le pape accueillit les députés avec de grands honneurs; il céléljra même une messe solennelle à leur intention, et les fit placer dans le sanctuaire, afin qu'ils pussent observer tous les détails de l'accomplissement du saint sacrifice et les cérémonies religieuses.
Une légende raconte que Dieu fit éclater sa puissance dans cette occasion, et permit qu'un des ambassadeurs vît au moment de l'élévation une auréole de lumière au-dessus de la tête du pontife et deux colombes à ses côtés : preuve incontestable, ajoute le pieux légendaire, de l'infaillibilité du saint-siége el de la sainteté d'Eugène !
Othon, prélat de Frisingen r(ui rapporte le même fait, était alors à Viterbe, et il prétend avoir parlé à l'ecclésiastique pour lequel Dieu avait accompli ce miracle. Dans son ouvrage il rend compte des entretiens qu'il eut à ce sujet avec Hugues, évêque de Gabale en Syrie, un de ceux qui avaient le plus travaillé à soumettre Antioche à la cour de Rome ; il répète également les plaintes du prélat contre son patriarche, et contre la mère du prince d'Antioche, qui lui refusait la dîme des dépouilles prises sur les Sarrasins.
Hugues apprit au saint-siége l'heureuse nouvelle qu'un prince nestorien, appelé le prêtre Jean, célèbre par sa bravoure et par ses victoires sur les Perses, avait promis de venir au secours de l'ÉgHse de Jérusalem. Le pieux évêque répandait des torrents de larmes en racontant la misère des chrétiens d'Orient et les cruautés que les infidèles exerçaient contre eux; il suppliait le pape de lui promettre de
passer les Alpes afin d'inqdorer le secours des rois de Germanie et de France.
Mais il n'était plus nécessaire d'exciter le fanatisme des Français pour la terre sainte; déjà Louis le Jeune a\ait tenu une assemblée générale du clergé et de la noblesse dans son royaume, et avait déclaré qu'il voulait entreprendre une croisade en personne, pour racheter aux yeux de Dieu le massacre des hai)ilants de Vitryen Perlois,et l'horrible cruauté qu'il avait montrée en faisant brûler vifs ceux qui s'étaient réfugiés dans l'Eglise de cette ville. L'extermination des infidèles devait tenir lieu d'expiation pour ses crimes.
Eugène reçut les députés du roi avec de grands honneurs, et les renvoya comblés de présents pour leur maître; il les chargea en outre pour la nation française d'une bulle par lai[uelle le saint-père commandait aux peuples, au nom de l'Apôtre, de prendre les armes pour la défense de l'Église, et de suivre leurs seigneurs dans la sainte entreprise des croisades. Il accordait à tous ceux qui obéiraient à ses ordres des indulgences plénières pour tous les crimes passés et futurs; il plaçait leurs femmes, leurs enfants et leurs biens sous la protection du saintsiége, et leur donnait la permission d'engager leurs liefs à des Églises pour en obtenir l'argent nécessaire à leur voyage. En même temps le pape adressait un bref apostolique à saint Bernard, lui ordonnant de prêcher la croisade en France et en Allemagne, et d'engager les peuples, les rois et les seigneurs à prendre la croix pour la rémission de leurs péchés. L'éloquence de l'abbé fit surgir cent cinquante mille fani^tiques, qui vendirent leurs biens pour aller périr en Asie par la famine, par la peste, ou pour tomber sous le fer des musulmans.
Hainaut rapporte que les paroles de saint Bernard étaient écoutées comme des ordres du ciel. «H semblait, ajoute-t-il, que cet homme extraordinaire eût reçu de Dieu le pouvoir de dominer les esprits ; on le voyait sortir de son désert pour paraître dans les cours, sans mission, sans titre. Simple moine de Gtairvaux, il était plus puissant auprès du roi que l'abbé Suger, premier ministre de France, et il conservait sur le pape Eugène III, qui avait été son disciple, un ascendant incompréhensible. Néanmoins saint Bernard n'était pas aussi habile politique qu'il était grand orateur »
Pendant que les croisés s'ébranlaient à la voix de Bernard, le pape songeait à anéantir les sectaires d'Arnaud de Brescia ; dans ce dessein il leva des troupes nombreuses, fit un traité avec les Tiburtins, ennemis déclarés de Rome, et vint mettre lui-même le siège devant la cité apostolique. Bientôt les malheureux habitants, réduits à la dernière extrémité, furent contraints d'implorer la clémence du saintpère, et s'engagèrent à abolir le patriciat, à rétablir un préfet de son choix, et à reconnaître f[ue les sénateurs ne tenaient leur autorité que du pontife. Non content de les avoir soumis à sa domination , Eugène exigea que le peuple vînt à sa rencontre avec des rameaux, et cpje les sénateurs se prosternassent à ses pieds pour baiser sa sandale. Ensuite il fit son entrée par la porte de Saint-Pierre; mais comme il redoutait quelque tentative d'assassinat, il s'enferma dans le château Saint-Ange.
EUGÈNE III
Sûu séjour dans: la ville sainte ne fut pas de longue durée; la l'action d'Arnaud ayant repris de la l'orce, l'obligea encore une l'ois à sortir de Rome et même à cpiittev l'Italie.
Pendant que le pape se sauvait honteusement et venait demander un asile en France, Louis VII assemblait un parlement général en Bourgogne, dans la ville de ^'e7.elai, pour reconnaître Raoul de Vermandois, son beau-frère, et l'abbé Suger, régents du royavime en son absence. A celte occasion, saint Bernard prononça un discours très-remarquable pour obtenir la grâce des juifs de France et de Bavière, dont le massacre général avait été résolu afin d'attirer sur les chrétiens la bénédiction de Dieu. Ensuite le roi, sa femme Eléonore, ainsi qu'un grand nombre de seigneurs et de nobles, reçurent la croix des mains de l'abbé de Clairvaux.
Cette croisade eut des résultats déplorables, surtout pour l'empereur Conrad et pour l'armée qu'il conduisait en terre sainte. Malgré les prophéties de saint Bernard, qui avait annoncé aux croisés des victoires et des conquêtes, presipie tous suL-combèrent dans le voyage : et ceux qui revinrent de la Palestine trouvèrent leurs biens envahis par le clergé.
« En définitive, cette guerre, ajoute l'Iiistorien Fra Paolo, ne fut utile qu'au pape, qui employa les troupes qui se rendaient à Jérusalem, à la conquête des provinces limitrophes de l'Eglise romaine. D'ailleurs, les grosses sommes d'argent qu'on arracliait à la superstition des fidèles, et principalement aux femmes et aux autres personnes qui ne pouvaient aller combattre en terre sainte, ne furent pas scrupuleusement employées à la croisade; le pape, les évêques et les princes s'en adjugèrent la plus grande partie et en firent des distributions à leurs familles. »
Avant le départ des chrétiens pour la Syrie, Eugène tint un concile géuéral à Trêves, où il fit examiner les ouvrages de sainte Hildegarde. Tous les Pères du concile furent étonnés de la sagesse qui était répandue dans les écrits de cette jeune religieuse, et ils lui adressèrent une lettre pour l'engager à pulJier tout ce que l'Esprit saint lui révélait dans ses divines inspirations. Dans cette même assemblée, Henri, abbé de Fuldes, ayant été convaincu d'avoir abandonné le soin de son église à des séculiers , pour se livrer à des plaisirs mondains, fut déposé et auatliématisé, comme adultère et simoniaque.
Après la tenue du synode, le saint-père vint à Paris, où il fut reçu avec de grands honneurs par Louis le Jeune et par l'évèque Thibaud; tous deux allèrent à sa rencontre et le conduisirent à l'église dt' Notre-Dame, où il célébra l'office divin et bénit l'étendard qui devait êlrc porté en Palestine.
Eugène célébra également une messe solennelle dans l'église de Sainte-Geneviève, en présence du roi et de sa cour. Pendant la cérémonie, il se passa un événement assez bizarre : les officiers de l'église avaient étendu sur les marches de l'autel un magnifique drap de soie brodé d'or et d'argent qui excita la convoitise du saint-père. Après la première oraison, Eugène \'int se prosterner sur le tapis : ce qui, d'après les usages de la cour de Rome, était une prise de possession; ensuite il se rendit à la sacristie pour se revêtir des ornements pontificaux.
Aussitôt les prêtres italiens s'approchèrent de l'autel et s'emparèrent du drap qui avait servi au pape ; les chanoines s'apercevant des intentions des ecclésiastiques étrangers, se précipitèrent sur eux pour l'arracher de leurs mains ; ceux-ci résistèrent ; ime lutte s'engagea entre les Français et les Romains ; on se battit à coups de cierges et de candélabres ; enfin les chanoines parvinrent à reprendre leur inagnifi(piB drap, mais tout en lambeaux. Les officiers- du pape, battus et humiliés, s'enfuirent dans la sacristie, et vinrent montrer au saint-jière leurs vêtements déchirés et leurs visages ensanglantés. Eugène rentra dans l'église et demanda impérieusement justice do l'insulte faite à ses officiers; le roi dévot décida que les chanoines seraient chassés de Sainte-Geneviève, et que leur basilique serait donnée avec ses dépendances aux moines noirs, c'est-à-dire aux religieux de Cluny. Louis confia l'exécution de cet ordre à l'abbé Suger, son ministre, et fit ses préparatifs de départ pour la terre sainte.
Déjà l'empereur Conrad s'était mis en chemin pour la Palestine avec une armée formidable, composée de soixante-dix mille hommes. De son côté, le roi de Fiance commandait plusieurs corps qui s'élevaient à plus de quatre-vingt mille hommes; et en outre il était suivi d'une garde d'honneur qui servait d'escorte à la reine sa femme. Après trois mois de marche, les deux princes arrivèrent à Constantinoplc, où ils furent mis en possession de magasins immenses approvisionnés de vivres par les soins de Manuel Comnène, et de toutes les choses nécessaires à leur transport sur la côte d'Asie.
Mais dès qu'ils eurent traversé l'Hellespont, ils trouvèrent un grand changement ; le rusé Comnène voulait bien être secouru par les croisés, mais sa politique lui défendait de les rendre trop puissants; et il travaillait à désorganiser leurs armées, soit en retardant l'envoi des vivres, soit en empoisonnant les farines avec du plâtre et de la chaux, soit enfin en leur donnant des guides infidèles qui livraient des corps entiers au fer des musulmans. L'armée commandée par Conrad fut presque entièrement exterminée, et lui-même fut obligé de prendre la fuite et de venir à Ephèse auprès du roi de France. Bientôt les troupes de Louis éprouvèrent le même sori; elles furent taillées en pièces par les infidèles, et les deux princes se sauvèrent honteusement, abandonnant leurs soldats dans ces contrées lointaines; Conrad revint à Constantinople, d'où il passa en Allemagne ; Louis débarqua en Calabre et revint en France.
Tel fut le résultat de cette expédition, qui avait été annoncée par des prophéties et par des miracles. Saint Bernard perdit beaucoup de sa considération, et fut accusé par le peuple d'imposture et de fourberies. « Ce gnand saint, dit Maimbourg, objecta que ces prédictions se seraient réalisées, si les péchés abominables des chrétiens n'avaient excité la colère de Jéïus-Clirist et empêché l'effet de ses promesses. Il fit ressortir que les croisés s'étaient souillés d'abominations plus effrayantes que celles des enfants d'Israël. Ces faits. étaient vrais; mais avec de semblables raisonnements, ajoute ^laimbourg, il serait facile à tous les imposteurs d'expHijuer les fau^s;s proi)héties qu'il leur conviendrait de faire. »
HIï^TOlUE DES PAPES
Pfudant cpe les armées des croisés s'engloutissaient dans les sables de l'Asie, le saint-père tenait en France des assemblées ecclésiastii[ues pour juger les hérésies de liilbert de la Porée, Tua des plus Mvants hommes de répo([ue. L'accusé comparut . devant un concile d'évèques français parmi lesquels se trouvait Bernard, quiavait été déclaré persécuteur à litre d'office: le'saint abbé avait lui-même sollicité cet emploi, afiirme Bayle, non par zèle pour la religion, mais par un motif de basse jalousie contre les réformateurs de ce siècle.
On produisit contre Gilbert deux docteurs en théologie, Adam de Petit-Pout, chanoine de l'Eglise de Paris, et Hugues de Champ-Fleury , chancelier du roi; tous les deux affirmèrent avoir entendu l'accusé formuler des propositions contraires à la discipline de l'Eglise; par exemple, « que l'essence divine n'était pas Dieu luimême; que les propriétés des personnes de la sainte Trinité n'étaient pas les personnes ellesmêmes ; enfin que la nature divine n'avait pu être incarnée, et que la personne du Fils seule s'était laite humanité. »
Gilbert nia formellement avoir jamais dit (jue la dinnilé ne fût pas Dieu; et il produisit, pour témoigner de la vérité de ses assertions, deux de ses disciples, Raoul, évèque d'Evreux, qui depuis devint métropolitain de Rouen, et le docteur Ives de Chartres.
Eugène se trouva dans l'impossibilité de rendre un jugement à cause de la diversité des dépositions, et il fut obligé de renvoyer la décision de cette importante affaire au concile œcuménique de Reims, convoqué pour l'année suivante. En attendant, il envoya dans le comté de Toulouse, en qualité de légat, Albéric, évoque d'Ostie, avec la mission de poursuivre le moine Henri, disciple de Pierre de Bruys, hérétique brûlé quelque temps auparavant, à^Saint-Gilles, par ordre du pape.
Ce moine intrépide continuait à enseigner les préceptes de son maître sans être effrayé par la crainte du bûcher; il prêchait ouvertement contre le pontife, engageant les fidèles à se retirer de son obéissance et à restreindre son autorité aux limites du diocèse de Rome. Eugène, redoutant les conséquences de ces doctrines pernicieuses qui menaçaient sa puissance temporelle et son infaillibilité spirituelle, autorisa le prélat Albéric à employer toutes les ressources qu'il avait à sa disposition pour anéantir les hérétiques jusqu'au dernier; il lui ordonna de se servir du
Louis VII se défend contre les Musulmans
fer, du feu et du poison; de les poursuivre cl de les traquer partout comme des bêtes féroces, et pour que celte mission eût un caractère de solennité, il fit accompagner son légat par Geoilroi de Chartres et par saint Bernard.
Parmi les villes infectées de l'hérésie de Pierre de Bruys, Alby surtout s'était distinguée par sa haine confre la tyrannie pontificale, ce qui avait fait donner à toute la secte la dénomination d'.\lbii;eois ; aussi ce fut vers cette ville que se dirigèrent le légat du pontife, ainsi ([ue ses acolytes. Ils firent leur entrée dans Alby vers la fin du mois de juin : le peuple ([ui avait été informé du but de leur voyage, vinl à leur rencontre avec des tambours, des flûtes, des ustensiles de cuisine, et les accompagna jus((u'à l'évèché au milieu des huées et du bruit discoidant de leurs instruments. Furieux de cette réception, les légats
résolurent d'en tirer vengeance; dès le lendemain ils firent arrêter ceux (juileur avaient été signalés par les prêtres du pays, et les obligèrent, par des tortures effroyables, à dénoncer les autres hérétiques et à abjurer leurs croyances.
Malgré la sévérité qu'ils déployèrent dans les supplices, les légats, ne purent obtenir qu'un petit nombre de conversions , et comme l'exaspération du peuple allait croissant, ils furent obligés de quitter le midi de la France sans avoir terminé leur horrible mission.
Saint Bernard revint avec ses confrères à Reims, où se trouvaient déjà plus de douze cents prélats , venus de tous les points de la France pour assister au concile convoqué par le saintpère. On s'ei»¥ipa d'abord de l'hérésiarque Éon de l'Étoile, gentilhomme breton, qui était d'une ignorance grossière et dont les facultés intellectuelles étaient dérangées. Ce pauvre insensé se croyait le fils de Dieu à cause de la ressemblance de son nom avpc le mot Eum, en vertu de ces paroles « Per eum i|ui venturus est; » et, dans sa folie, il commettait des ex travagances que la foule prenait pour des miracles. Bientôt il avait été entouré par un grand nombre de disciples qui l'avaient défendu contre les tentatives d'arrestation de plusieurs seigneurs ; enfin l'archevêque de Reims était parvenu à le faire prisonnier en l'attirant dans un piège, sous prétexte de se convertir à sa doctrine. Le pape lui-même interrogea Éon de l'Etoile, et quoiqu'il ne pût en obtenir que des réponses qui étaient autant de preuves de sa démence, il le condamna à être brûlé vif. Cette sentence
EUGENE m
Les pri'lres firent pendre les hérétiques
fut adoucie cependant à la sollicitation du métropolitain de Reims, qui obtint que le malheureux qui s'était confié à sa parole fût seulement enfermé dans un cloître pour le reste de sa vie, et soumis à un jeûne rigoureux. L'abbé Suger, chargé de l'exécution du jugement, l'envoya dans un couvent de son ordre ; et la clause du jeûne fut observée avec une telle barbarie, que l'infortuné Éon mourut de faim dans son cachot, aprùs trois mois d'agonie. Ses disciples furent tous livrés au bourreau et brûlés vifs pour expier leur folie.
Le concile passa ensuite à d'autres affaires : an décréta plusieurs canons pour arrêter la débauche des prêtres, des moines et des rehgieuses; on réforma quelques abus de simonie, et enfin on examina l'hérésie de Gilbert de la Porée. Une commission, composée des évoques Geoffroy de Loroux, Milnn, Josselin et Suger, auxquels on adjoignit saint Bernard et plusieurs cardinaux, fut chargée de rédiger un rapport sous les yeux du pontife et d'isterroger le coupable.
A la première séance, Gilbert fit apporter un grand nombre d'ouvrages des Pères, pour lire en entier les passages que ses adversaires ne citaient que par extraits tronqués, de manière à forcer le sens des propositions. Le saint-père, fatigué d'entendre ces
longues dissertations, l'apostropha durement, et lui ordonna de dire nettement s'il croyait que l'essence divine fût Dieu. — Non, répondit Gilbert. — « Nous tenons enfin l'héiésiarque, s'écria saint Bernard; qu'on écrive son aveu ! » Henri de Pise, qui remplissait les fonctions de greffier du concile, se mit en devoir d'obéir à cet ordre. Alors Gilbert se tourna vers Bernard, et lui dit en le regardant avec indignation : i< Écris aussi, moine de Clairvaux , que la divinité est Dieu. » L'abbé, sans s'émouvoir, continua son allocution à Henri : « Secrétaire, laissez votre plume et votre papier, et écrivez avec le fer et avec le diamant que l'essence divine, sa forme, sa bonté, sa sagesse, sa puissance, tout en elle enfin est réellement Dieu. » Cette proposition hardie scandalisa les cardinaux et souleva une longue discussion; enfin saint Bernard, vaincu par les arguments des prélats romains, et particulièrement par la dialectique de Gilbert, termina la dispute en disant : « Eh bi^n, si la forme de Dieu n'est pas la divinité, elle est plus qu'elle, puisqu'elle fient son essence d'elle-même. « Les cardinaux levèrent aussitôt la séance, déclarant qu'ils étaient suffisamm°nt instruits sur la question, et qu'ils se retiraient pour en délibérer avant de prononcer le jugement. Ils sortirent en effet de la salle, et le pape ajourna le concile à trois jours.
Saiut Bovnard, qui lurvoyait un (ilioc, intrigua dès le lonJoniain, avec los i'vi'(]m>s fran(;ais, rassembla dans sa demeure dix uiétropolilains avec un pranJ nombre d'abbés, d'èvèqucs el de docteurs de l'Église gallicane, alin de déciMcr avec eux sur ce qu'il convenait de fiiire pour elïrayer les cardinaux et pour les contraindre ii condatnncr les doctrines de Gilbert. Il fut convenu entre eux qu'on leur enverrait un symbole de foi à la suite des articles coneacrés par les prélats français, et la teneur en fut rédigée dans ces ternies bizarres : « Nous croyons que la nature simple de la divinité est Dieu, et que Dieu est la divinité; nous croyons également que Dieu est sage ])ar la sagesse, qui est lui-même; qu'il est grand par la grandeur, qui esl lui-même; qu'il est bon par la bonté, cpù est lui-même, etc.... Quand nous parlons des trois personnes divines, nous disons qu elles sont un Dieu et une substance divine ; au contraire, lorsque nous parlons de la substance divine, nousdisons qu'elle est en trois personnes, ainsi du reste.... Nous affirmons que Dieu seul est éternel, et qu'il n'existe aucune autre cliose, quelle que soit sa dénomination, qui soit éternelle sans être Dieu.... Enfln, nous croyons fermement que la divinité même ou la nature divine s'est incarnée dans le Glirist. »
Trois députés, Hugues d'.\uxerre, Milon de Térouanne et l'abbé Sugcr, furent chargés <ie présenter ce symbole au pape; et lorsqu'ils eurent été admis en sa présence, ils lui firent cette barangue : « Nous avons souffert par respect pour vous, trèssaint Père, des discours que nous ne devions point entendre, lorsque nous vous apportions le tribut de nos lumières dans la décision qui doit être prise sur l'hérésie de Gilbert. Mais puisque vous vous êtes réservé à vous seul et à vos cardinaux le droit de prononcer sur cette question, nous vous apportons notre profession de foi, que vous pouvez comparer avec celle de l'hérésiarque, afin que vous ne jugiez pas sans entendre les deux parties. Il existe cependant une différence entre la conduite de l'accusé et celle que nous tenons : Gilbert a déclaré qu'il était prêt à corriger dans sa profession de foi ce qui ne serait pas conforme à vos sentiments: et nous, au contraire, nous vous protestons que nous persévérerons à jamais dans le symbole que nous déposons par écrit à vos pieds. »
Eugène, désirant éviter un scandale, répondit aux délégués que l'Eglise romaine partageait les croyances de l'Eglise gallicane, qu'elle condamnait comme elle les doctrines de Gilbert de la Porée, et que l'intérêt manifesté par les cardinaux s'adressait seule ment à la personne de cet évêque, qui était recommandable par son mérite. Au jour indiqué, le concile se réunit de nouveau dans le palais nommé Tau, à cause de sa forme, empruntée à la lettre T; Gilbert fut interrogé par le pape lui-même sur les divers points de sa doctrine. A chacpie article incriminé, l'accusé répondait : « Saint-père, si vous avez une autre opinion sur cette proposition, je me soumets à votre sagesse ; si au contraire vous parlez ou écrivez en sa faveur, je ferai comme vous. » Sur ce, l'assemblée déclara qu'elle ne pouvait trouver un schismatiffue aussi docile; on se contenta de lacérer les
écrits entachés d'hérésie, on en défendit la lecture, mais on ne prononça aucune censure, aucune peine contre l'auteur.
Dans le même concile, Raimond, archevêque de Tolède, vint au nom d'Alphonse VIII, souverain de Castille, accuser le pape Eugène d'avoir vendu à Alphonse Henri(piez, comte de Portugal, le titre de roi, moyennant une Vedevance annuelle de quatre livres pesant d'or; il se plaignit également du métropolitain de Braga, qui refusait insolemment de reconnaître la priraatiedc Tolède, depuis que le comté de Portugal avait été érigé en royaume. Ainsi, ajouta-t-il, votre pape de Satan est venu détruire pour un peu d'or la hiérarchie politique el religieuse des Espagnes; et nos malheurs appellent la vengeance de Dieu sur sa tête.
Eugène se leva pâle et tremblant de colère pour lui répondre; mais un seul regard jeté sur l'assemblée lui fit comprendre que son adversaire avait l'approbation lies Pères; alors il se contint, et prenant un maintien hypocrite : « ^'otro maître est mal informé, lui dit-il ; nous n'avons jamais voulu diminuer la grandeur de son autorité, ni attaquer les droits de sa couronne; au contraire, nous désirons favoriser son royaume en lui accordant la même indulgence qu'aux croisés d'Orient, s'il veut combattre les infidèles qui habitent l'Esjïagne. Nous désirons également que Tolède reste ville primatiale, et nous suspendons de ses fonctions épiscopales l'archevêque de Braga, qui a refusé de se soumettre à son supérieur le primat Raimond ; enfin, comme marque de notre affection, nous enverrons au roi Aljihonse, par le prélat de Ségovie, la rose d'or que les pontifes ont coutume de bénir chaque année, le quatrième dimanche de Carême. »
Après la tenue du concile de Reims, le pape se rendit à Glairvaux, où il fit ostentation de son humilité et de ses macérations ; il portait constamment sur la chair sa tunique de laine sans sergette i)ardessous, et ne quittait jamais la coule; son lit était couvert de riches étoffes qui laissaient apercevoir des matelas garnis de paille battue et de gros crins.
Eugène voulut également assister au chapitre généra) des abbés comme simple moine, et non comme président ou comme ponti'e. Pendant son absence d'Italie, les Romains avaient enfin été vaincus par l'empereur. Après leur soumission, Eugène s'empressa de quitter la France, et il fil son entrée solennelle à Rome en 1149 : les prêtres et les moines vinrent seuls à sa rencontre ; le peuple refusa obstinément de l'acclamer. Sans se préoccuper de la haine des 'Romains, le pontife songea à affermir la domination du saint-siége sur l'Italie et sur les nouveaux peuples.convertis au christianisme. Il envoya en Danemark et en Norwége, Nicolas, évêque d'Albane, avec le titre de légat, jiour établir un archevêché; mais comme les Goths el les Suédois ne purent s'accorder ni sur la ville qu'ils devaient choisir pour métropole, ni sur le prélat qu'ils voulaient élever sur le .nouveau siège, les uns demandant l'archevêque de Brème, les autres celui d'Upsal, Nicolas fut obligé de se retirer sans avoir rien terminé. Le légat établit néanmoins l'archevêque de Lunden primat provisoire de Suède, et lui donna l'autorité sur
EUGENE III
toutes les Églises tle Norwoiie, jusqu'à ce qu'elles eussent désij^né un niétropolilain.
Conrad III mourut en Allemagne l'année suivante, laissant la couronne à son neveu Frédéric I", surnommé Barberousse. Aussitôt que ce prince lut monté sur le trùne, il députa à la cour pontilicale, Hilin, métropolitain de Trêves, et Eljerard, prélat Ue Bamberg, pour instruire le pape de son avènement à l'empire, et pour lui proposer un traité d'alliance. Euiçène accueillit favorablement les ambassadeurs du monarque, et désigna sept cardinaux et Brunon, abbé de Garavalle, pour entrer en conférence avec les mandataues de Frédéric. Les bases du traité étaient que le souverain n'accorderait ni pak ni trêve aux citoyens de Rome ou à Roger, roi de Sicile, sans le consentement du saint-siége; qu'il promettait de les guerroyer à outrance jusqu'à ce qu'ils se fussent soumis au pape, eux, leurs personnes, leurs vassaux et leurs domaines; enlin qu'il s'engagerait par serment à le défendre contre tous ses ennemis et à lui faire recouvrer les domaines que l'Église avait perdus.
De son côté, Sa Sainteté promettait de donner à Frédéric la couronne impériale lorsqu'il viendrait la recevoir dans la ville sainte ; elle s'engageait à l'aider de tout son pouvoir à maintenir les peuples dans l'obéissance, à employer les censures ecclésiastiques contre ses ennemis, et enfin à empècber l'empereur grec de faire aucune conquête dans l'Italie. Ce protocole est daté du 23 mars 1152.
Mais à peine le traité était-il signé, que les vieilles querelles de l'empire et du sacerdoce se réveillèrent plus violentes que jamais, à l'occasion de l'investiture de l'archevêché de Alagdebourg, dont le titulaire venait de mourir. Deux partis se disputaient cette riche métropole ; les uns voulaient nommer archevêque le doyen du chapitre de la cathédrale, les autres présentaient le prévôt comme étant le seul digne d'occuper le siège épiscopal. Comme les deux factions, également puissantes, ne voulaient point se rétinir et menaçaient la ville des plus grands désordres, l'empereur se détermina à nommer lui-même un métropolitain pour mettre fin aux interminables disputes du clergé, et il choisit Guicman, prélat de Ceïts, pour occuper l'archevêché.
En agissant ainsi Frédéric était dans son droit, car la cour d".\llemagne, dans le traité conclu entre Pascal et Henri V, s'était réservée la faculté, en cas de schisme, lors de la nomination des évêques, d'élire celui qui paraîtrait, le plus digne de l'épiscopat, d'après l'avis des seigneurs de l'empire. Mais l'ambitieux Gérard, prévôt de Magdebourg, voyant toutes ses espérances renversées par cette promotion, cria au scandale, menaça le prince des foudres ecclésiastiques, et partit aussitôt ppUT Rome, afin de faire annuler l'élection de Guicman, qu'il regardait comme un intrus dans son arclievêché. Eugène se rangea du côté de Gérard, et écrivit à l'empereur qu'il eût à chasser immédiatement son protégé de Magdebourg, s'U ne voulait encourir l'excommunication du saintsiége avec les conséquences attachées à cette mesure.
En vain huit des principaux prélats d'.VUemagne adressèrent au pontife des lettres en faveur de l'élection du nouveau métropolitain, Eugène fut inflexi-
ble ; il les reprit même sévèrement de ce qu'ils osaient défendre un prince qui méprisait les canons de l'Eglise; il les blâma de ce ([u'il appelait leur lâche condescendance aux volontés (les puissances de la terre; enfin il leur enjoignit de contraindre par des représentations énergiques le roi Frédéric à laisser l'Église de Magdebourg se choisir librement un pasteur; « car, ajoutait-il, nous-même nous n'oserions rien faire de contraire à la loi de Dieu et aux saints canons de l'Église. » Le Père Maim!)ourg interprète ainsi cette dernière pensée ; « Il faut conclure de ces paroles, que le pape ne peut rien permettre contre le service de Dieu, parce qu'il se reconnaît inférieur à Dieu, et pareillement qu'il ne peut rien changer aux canons et aux conciles œcuméniques, parce c[u'il reconnaît que son autorité est soumise à celle des conciles. Opinion bien différente de celle d'un grand nombre de papes qui se prétendent infaillibles et au-dessus de l'univers entier. »
Malgré les censures de l'Église, Frédéric, persuadé qu'il n'avait pas excédé les limites de son droit, maintint l'élection de l'archevêque de Magdebourg. Le pape envoya alors des prélats en Allemagne avec mission de déposer Guicman ; mais l'empereur intervint, et fit chasser de ses États les envoyés du saintpère, ainsi que venait déjà de le faire Conrad, duc de Franconie, à l'égard du légat Jourdain des Ursins.
A ce sujet, et pour faire connaître quels étaient les représentants du pape, nous citerons la lettre que saint Bernard lui-même écrivait à Eugène sur son légat : « Votre Jourdain des Ursins, très-saint Père, a commis partout des actions honteuses; il a volé les vases sacrés des églises ; il a conféré les dignités ecclésiastiques à de jeunes garçons dont la Ijcauté fait assez connaître par quelle complaisance ils les avaient méritées; il s'est introduit dans les saintes demeures des religieuses, où il a mis le comble à ses infamies. Ainsi, très-saint Père, c'est à vous de juger ce qu'il convient de faire d'un semblable ecclésiastique. Quant à moi, j'ai accompli ce que me dictait ma conscience, et j'ajouterai encore avec ma franchise ordinaire, qu'il serait bon que votre palais fût purgé de toutes les abominations qu'il renferme. Ma première intention avait été de ne point vous entretenir de mes plaintes ; mais le prieur du couvent du ]\Iont-Dieu m'a .pressé d'écrire, et sachez
que j'en ai moins dit là- dessus que le public »
Cette lettre de saint Bernard ne produisit aucune sensation à la cour pontificale; d'ailleurs Eugène était trop occupé du soin d'établir sa domination sur les Eglises étrangères pour songer à entreprendre la moindre réforme à sa cour.
Un autre de ses légats, Jean Paperon, était parti pour l'Irlande dès l'année 1151 ; mais le roi d'Angleterre ayant refusé de lui accorder un sauf-conduit, il se vit forcé de retourner à Rome pour en conférer avec le j)ape. D'après les avis des cardinaux, il fut décidé qu'il repartirait pour l'Irlande, mais en passant par l'Ecosse, gouvernée alors par le roi David, ijui était tout dévoué au saint-siége. Ce second voyage eut un résultat plus favorable que le premier.
Jean Paperon arrivé heureusement en Irlande, tint un concile dans le nouveau monastère de Mellifont, de l'ordre de Citeaux, où il convoijua les évêques, les
IIISTOIRK DES PAPES
abbès, les rois, les ducs et tous les seigneurs de rUe. L'assorabli'O décréta rétablissement des sièges arebiépiscopaux à Dublin, à Touani, à Aimacb et à Gassel. Le légat lit ensuite aux nouveaux métropolitains la distribution des palliums iju'il avait apportes de Home; il assujettit ég-alement les prêtres irlandais à la loi du célibat, qu'ils ne reconnaissaient ]ias encore, et réforma un grand nombre d'abus et d'anciennes pratiques superstitieuses. Mais il ne put rendre compte du succès de sa mission à Eugène, car le pape était mort avant son retour à Home, lu 8 juillet 1153, dans sa campagne de Tibur.
Le corps du pontife fut porté en grande solennité et déposé dans la basilique de l'Apôtre, où il fit plusieurs miracles. Les légendaires en rapportent sept opérés sur des aveugles, des perclus ou des lépreux.
Ce fut pendant ce règne que le moine Gratien publia son recueil de canons apocrypbes cl de fausses décrétales, ([ui commencent au pontificat de suint Clément et finissent au pape Sirice, c'esl-à-Jirc jusqu'à l'année 398. Non-seulement Eugène sanctionna de toute son autorité cette compilation mensongère qui plaçait le siège pontifical au-dessus de tous les trônes de la terre, mais encore il institua les grades de bacbelier et de licencié en droit canon pour les jeunes prêtres qui faisaient leur étude spéciale des maximes de ce livre.
Environ un mois après la mort d'Eugène, le célèbre saint Bernard rendit son âme à Dieu dans l'abbaye de Clairvaux. Son corps, revêtu des ornements
sacerdotaux, fut porté par les moines dans la chapelle de la Vierge, en présence d'un immense concours de la noblesse et des peiqilesdes pays voisins. Pendant deux jours on l'exposa à la vénérai ion des fidèles, (jui venaient appliquer sur le cadavre des pains, des pièces de monnaie et des linges, pour eu faire des reliques et pour s'en servir dans la guérison des malades. Le second jour, la foule ne se contenta pas de faire toucher des reliipies au cadavre ; on commença à dérober au saint des parcelles de ses habits; puis on lui coupa les cheveux; enfin la profanation avait été portée à tel point, que le corps, entièrement nu et placé sur l'autel de la 'Vierge, était devenu un objet de scandale et d'horreur.
Pendant sa vie, Bernard s'était montré l'un des plus ardents séides du despotisme pontifical, et l'ennemi le plus implacable des hérétiques. Ce fervent apôtre des croisades infecta l'Europe de moines noirs, et fonda à lui seul trois cent soi.\ante-douzc monastères; aussi l'Église l'a-t-elle canonisé.
Saint Bernard a laissé des ouvrages remplis d'un mysticisme bizarre et incompréhensible, ainsi qu'on pourra en juger par la lettre suivante qu'il adressait à l'abbé Arnold : « J'ai reçu votre charité avec charité, mais sans plaisir, car le plaisir n'a pas de douceur dans l'amertume. Suppliez le Sauveur de me sauver à mon heure suprême, et cuirassez-moi de vos prières afin que le tentateur ne trouve pas sur moi de place où porter ses coups. Je vous écris moimême, afin qu'en reconnaissant la main, vous reconnaissiez le cœur.... »