‹ Histoire des papesChapitre 7 sur 37 · ANASTASE IV · texte numérisé non relu

ANASTASE IV

Élection d'Anastase. — Guillaume, métropolitain d'York, est rc-tabli sur son siège. — Différends entre lÉglise et l'empire. Privilèges accordés aux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. — Mort du pape Anastase.

Après les obsèques d'Eugène, les cardinaux s'assemblèrent à Saint-Jean de Latran pour lui donner un successeur, et choisirent Conrad, évèque de Saliine, Romain de naissance, qui fut proclamé pape sous le nom d'Anastase IV.

Le nouveau pontife était un vieillard vénérable, que distinguait surtout une extrême régularité de mœurs et une grande expérience des usages de la cour de Rome. Dès que la nouvelle de son élection se fut répandue en .\ngletcrre, un métropolitain d'York, nommé Guillaume, qui avait été injustement déposé par Eugène dans le concile de Reims, accourut à Rome pour demander la révision de la sentence prononcée contre lui. Anastase, après s'être fait rendre compte des jiièces du jugement, reconnut que son prédécesseur s'était rendu coupable d'une grande iniquité en condamnant un innocent ; il révoqua la sentence de déposition, rétablit Guillaume dans toutes ses dignités, et lui accorda en outre le pallium.

Ensuite le saint-père s'occupa d'arrêter les efl'ets déplorables de la guerre que son prédécesseur avait soulevée imprudemment entre l'autel et le trône, et qui menaçait d'être plus terrible qu'aucune de celles <pii avaient eu lieu sous les règnes précédents. A cet effet, le cardinal Gérard fut envoyé à la cour de l'empereur pour terminer les différends qui existaient entre le saint- siège et ce prince, sans néanmoins sacrifier les intérêts de l'Eglise.

^lallieureusement l'ambassadeur ne se conforma pas aux ordres du pontife ; il osa parler au souverain,

en audience publique, avec une telle arrogance, que Frédéric se vit obligé de le chasser de sa présence. Cet affront exaspéra le légat, et le fit entrer dans une si violente colère, que le sang l'étouffa instantanément, sans qu'il fût possible de lui porter secours.

Frédéric voulut cependant montrer au pontife qu'il savait rendre justice à ses bonnes intentions et le distinguer de ses envoyés ; il lui députa l'archevêque de Magdebourg pour lui rendre compte de son élection, et pour se soumettre à son jugement. Anastase reçut Guicman avec distinction ; et après avoir écouté ses explications, il le confirma dans la dignité archiépiscopale et lui donna même le pallium. Cette conduite du pape scandalisa la plus grande partie du clergé fanatique; et s'il faut en croire Othon de Frisingue, les prêtres osèrent accuser le saint-père d'une criminelle condescendance envers l'empereur.

D'après différents historiens, Anastase publia l'année suivante cette bulle remarquable sur les ciievalicrs de l'hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, les mêmes qui dans la suite prirent le nom de chevaliers de Rhodes et de Malte, et dont la fondation remontait à l'année 1113, comme rindi(jue un décret de Pascal II, adressé à Gérard, le premier grand maître de cet ordre.

Anastase, dans sa bulle qui est la plus explicite, confirmait au grand maître Raimond le droit d'être e.\empt de la juridiction du patriarche de Jérusalem; il ajoutait : « Comme tous vos biens sont destinés à l'entretien des pèlerins et des pauvres, nous défendons aux la'iques et aux ecclésiastiques, quel que soit

Chevaliers de Jérusalem

leur rang, d'exiger les dîmes de vos terres. Nous interdisons à tous les évêques de publier des suspenses ou des anathèmes dans les églises placées sous votre autorité ; et lors même qu'un interdit devrait être fulminé dans la contrée où vous vous trouvez, l'office divin sera toujours célébré dans vos basiliques, seulement à portes closes et sans sonner les cloches.

L'histoire garde le silence sur les autres actions du pape ; il est probable qu'il suivit les conseils de la sagesse et de la modération, ainsi qu'il avait fait au commencement de son règne. Il tint le saint-siége l'espace de quatorze mois et quelques jours, et mourut le 2 décembre 1154, regardé comme le meilleur pontife qui eût gouverné l'Église depuis plusieurs siècles.

ADRIEN IV

Histoire singulière d'Adrien avant son pontificat. — Son élection. — Troubles à Rome. — L'empereur se rend en Italie. — Arnaud de Brescia est arrêté. — Entrevue du pape et de Frédéric lîarberousse. — Députation des Romains. — Couronnement de Frédéric Barberousse. — Violente sédition à Rome. — Adrien quitte la ville sainte, et l'empereur retourne en Allemagne. — Eicommunication contre le roi de Sicile. — Plaintes des peuples contre les chevaliers de l'hospice de Jérusalem. — La pa'X est conclue entre le pape et le roi de Sicile. — Plaintes de Jean Sarisbéry contre l'Église romaine. — Adrien donne la couronne d'Irlande au roi d'Angleterre. — Querelles entre l'empereur et le pape. — Mort d'Adrien.

■< La Providence divine semble avoir pris soin de tirer de la poussière Adrien pour le l'aire asseoir sur le trône de saint Pierre et pour le mettre au-dessus des prinees de son peuple. » Tel est l'exorde de Maimbour^ dans son histoire d'Adrien IV. En effet, le saint-père était Anglais de nation, et fils d'un clerc de village, norninc Nicolas Brec-Spère, si misérable, <[u'après la mort de sa feiume, n'ayant plus rien pour vivre, il avait été obligé de servir comme domcstii[uc dans les cuisines du couvent de Saint-Alban.

Le jeune Nicolas, abandonné par son ]ière, vécut (lu pain de l'aumône jusqu'à ce qu'il fut parvenu à l'âge d'homme ; alors il traversa la mer, et vint en France chercher une meilleure fortune. Le hasard iil qu'il s'arrêta près d'Avignon, à Saint-Ruf, chapitre de chanoines réguliers : le pauvre Anglais intéressa le supérieur ; et comme il était d'un extérieur agréa- Ijle, sage dans ses discours et d'un caractère rempli de douceur et de modestie, peu à peu il s'insinua <lans les bonnes grâces des chanoines, et Unit par obtenir l'iiabit de l'ordre.

Pendant plusieurs années Nicolas montra une régularité scrupuleuse pour ses devoirs, et s'appli([ua à l'étude avec une grande aptitude. Ses progrès dans les sciences et dans l'art oratoire lui acquirent une telle considération, qu'après la mort de l'abbé Guillaume II il fut choisi pour lui succéder dans le gou-

vernement du chapitre et dans la direction de tous les cloîtres de l'ordre.

Comme Nicolas était véritablement homme de bien, il voulut entreprendre la réforme des chanoines, dont la discipline était fort relâchée. Alors ils se liguèrent contre lui, se révoltèrent contre son autorité, et osèrent même l'accuser de crimes infâmes devant le pape Eugène, pour obtenir iju'il fût jugé, di'posé et excommunié.

Mais le saint-père fut tellement touché de la sagesse et de la modération f|ue Nicolas apportait dans , sa défense qu'il se rangea do son parti et chassa les chanoines de sa présence en leur disant : « ,Te connais maintenant la cause honteuse de vos calomnies; allez, moines et chanoines maudits, choisissez un abbé qui tolère vos dérèglements ; ijuant à celui-ci, il restera auprès de moi. » Ceux-ci se retirèrent confus, quoique intérieurement satisfaits de la décision du jionlife. Peu de temps apiès il fui élevé à l'évèché d'.\lbane.et envoyé avec le titre de légat eu Norwége pour instruire ces peuples barbares des vérités évangéliqucs.

Nicolas était de retour en Italie depuis huit jours à peine, lors(iue Anastase W mourut. Le lendemain de la cérémonie des funérailles, les cardinaux se réunirent au palais de Latran, et proclamèrent Nicolas souverain pontife sous le nom d'Adrien IV. Cette élection remplit de joie le roi d'Angleterre, (|ui était

llatlè ili" voir sur le trôuc do i'Apôlre un pape né son sujet ; il lui adressa une lettre de IVlicitation dans laquollo il l'exhoriait à remplir l'Kglise de dignes ministres et à procurer du secours aux chrélieus de la lerre sainte.

Les partisans des réformes religieuses, qui avaient concouru à l'élection dAdrien, espéraient de leur côté cpie le pape, par reconnaissance, rendrait au peuple romain les droits dont il avait été dépouillé sous le pontificat d'Eugène; en conséquence, les sénateurs se présentèrent devant lui peur demander que les membres de leur assemblée fussent chargés du gouvernement de l'État, comme sous la république primitive. Mais ils reconnurent bientôt combien la puissance souveraine peut changer les hommes ! Adrien devenu pape oublia qu'il devait sa tiare au peuple, refusa cette juste demande et chassa les sénateurs ; après quoi il se retira au Vatican, où de hautes murailles garnies de soldats le mirent à l'abri de la colère des Romains.

Arnaud de Brescia reprit aussitôt ses éloquentes prédications, et Rome fut en pleine révolte : néanmoins aucun excès ne fut commis par les insurgés, si ce n'est contre Gérard, prêtre-cardinal du titre de Sainte-Pudentienne, qui était reconnu comme l'espion du saint-père. Il fut rencontré dans les rues par un parti de rebelles qui le frappèrent à coups de plat d'épée et le laissèrent pour mort sur la place ; il guérit cependant de ses blessures.

Adrien, effrayé des suites d'une révolte qui menaçait de devenir générale, résolut de frapper les esprits superstitieux par un coup d'autorité ; il lança une bulle d'excommunication contre la ville sainte elle-même, et fit interrompre partout les offices divins et les sacrements. Alors, comme il l'avait prévu, la superstition l'emporta sur la haine, les Romains vinrent le supplier de leur pardonner, s'engageant sur l'Évangile à chasser de la ville et de son territoire Arnaud et tous ses sectaires : le pontife reçut leurs serments, et promit de lever l'interdit dès qu'ils auraient exécuté leurs promesses. L'infortuné Arnaud de Brescia fut sacrifié et se vit obligé d'abandonner la ville, au moment oii le saint-père sortait triomphant de la cité Léonine pour se rendre au palais de Latran, où il célébra solennellement l'office divin.

Pendant que les Romains chassaient et reprenaient leurs pontifes, Frédéric Barberousse faisait le siège des villes italiennes qui refusaient de le reconnaître pour souverain. Déjà il avait reçu la couronne de fer à Pavie, et se préparait à pousser une pointe jusque dans la ville apostolique pour se faire couronner empereur, lorsque Adrien, informé de ses projets, et redoutant que son voj'age n'eiit un but hostile, lui députa trois cardinaux pour conférer sur son couronnement et sur ses intentions envers le saintsiége. Les ambassadeurs se rendirent à Saint-Quirice en Toscane, où se trouvait Frédéric : celui-ci, par pohtique, les accueillit avec de grands honneurs, promit une entière soumission au saint-père, et eut même la lâcheté de leur livrer Arnaud de Brescia, qui était venu se mettre sous la protection du prince. Ce courageux apôtre de la liberté fut aussitôt chargé de chaînes et ramené à Rome, où les cardinaux le con-

damnèrent à être brûlé vif. La sentence reçut son exécution dans la même journée que la condamnation rendue; et le bourreau jeta ses cendres dans le Tibre. Ainsi mourut celui qui avait voulu affranchir le peuple du honteux esclavage pontifical !

Frédéric, qui connaissait la politique du saintsiége et redoutait quelque perfidie du pape, ne se pressa pas de ratifier le traité qui lui avait été soumis, et voulut attendre le retour d'Arnold et d'Anselme, métropolitains de Cologne et de Ravenne, qu'il avait envoyés en qualité d'ambassadeurs au souverain pontife. Celui-ci, qui se déliait également de Frédéric, refusa de donner une réponse délinitive jusqu'au retour de ses envoyés, qui étaient à Quirice. Pendant cette négociation, qui traînait en longueur, le saint-père se tenait retiré dans une forteresse imprenable nommée Citta di Castello.

Enfin les députés, ballottés de part et d'autre, se rencontrèrent en chemin, et d'un commun accord ils décidèrent qu'ils se rendraient tous ensemble auprès du roi, qui s'était avancé jusqu'à ^'ilerbe avec son armée. Frédéric écouta leurs propositions relatives au traité, et promit de donner au pape toutes les sûretés qu'il demanderait. Aussitôt les cardinaux firent apporter les rehques, la croix et l'Évangile, et un chevalier jura au nom de l'empereur qu'il conserverait au pontife Adrien, ainsi qu'aux ecclésiastiques du sacré collège, la vie, les membres, la liberté, l'honneur et les biens. Les légats retournèrent ensuite auprès du saint père, qui se détermina à se rendre au camp de Fiédéric. Adrien fut reçu par les seigneurs allemands et par une multitude de clercs et de laïques, qui l'accompagnèrent en grande pompe jusqu'à la tente de leur souverain ; mais les évoques et les cardinaux de sa suite s' étant aperçus que le prince avait refusé de tenir l'étrier du pape, les tonsurés se retirèrent à l'instant même du cortège et reprirent le chemin de Citta di Castello.

"Adrien parut d'abord embarrassé de leur départ, néanmoins il descendit de cheval et alla se placer dans le fauteuil qui lui était destiné. Alors l'empereur vint se prosterner à ses pieds, et après lui avoir baisé la sandale il se releva pour recevoir le baiser de paix ; mais le pontife le repoussa de la main. « Vous vous êtes rendu indigne de cette faveur, prince, dit-il, en refusant de remplir un office dont tous les souverains orthodoxes se trouveraient honorés. » En vain Frédéric voulut-il observer qu'aucun canon ecclésiastii[uc ne l'obligeait à se conformer à des pratiques ridicules : Adrien ne voulut admettre aucune explication, et deux jours se passèrent dans des conférences inutiles. Enfin le roi, d'après l'avis de ses seigneurs, consentit le troisième jour à exercer les fonctions d'écuyer auprès du saint-père; et, en présence de toute l'armée, il lui tint l'étrier pendant la longueur d'un jet de pierre pour obtenir que le pontife le reçût au baiser de paix.

De leur côté les Romains, qui, après le départ du pape, avaient entrepris de nouveau d'assurer leurs libertés, redoutant les vengeances pontificales, s'empressèrent d'envoyer une ambassade au prince pour se mettre sous sa protection. Voici le discours que les députés lui adressèrent dans cette mémorable circonstance : « Nous venons, grand roi, au nom

ADRIEN IV

du si'uat et du peuple romain, vous oflVir la couronue impériale, et vous supjjlier de nous délivrer du jou^' houteux des prêtres. Déjà nous vous avons fait notre concitoyen et notre prince; maintenant vous nous devez en retour la confirmation de nos vieilles coutumes et des lois qui nous ont été accordées par vos prédécesseurs ; vous devez rétablir le sénat et l'ordre des chevaliers, enfin vous devez nous défendre de toute insulte jusqu'à elTusion de sang. Et pour tout cela, nous vous demandons vos garanties par lettres et par serment.... » Ils allaient continuer ; mais Frédéric, étonné du début de cette harangue, les interrompit de la main, et prenant lui-même la parole : « Rome n'est plus ce qu'elle était auirefois, leur dit-il ; sa puissance est anéantie; elle a d'abord été subjuguée par les Grecs, ensuite par les Franks; enfin, ce qui est le comble de l'humiliation, elle est aujourd'hui gouvernée par un prêtre! Je ne veux être ni votre concitoyen ni votre prince : mes prédécesseurs, Charles et Othon, ont conquis par leur valeur l'Italie et Rome ; je suis comme eux votre maître par le droit du glaive, le seul ([ui établisse la possession légitime des rois ; et nulle puissance sous le ciel ne saurait vous soustraire à mon autorité. »

Après ce discours, les courtisans de l'orgueilleux monarque demandèrent insolemment aux ambassadeurs s'ils avaient quelque chose à répondre relativement aux grandes vérités que l'empereur avait si luen exprimées. Ceux-ci gardèrent le silence et reprirent le chemin de Rome.

Aussitôt que le pape eut été instruit de la démarche des Romains, il vint trouver le prince, et après lui avoir doucement reproché la vivacité de ses paroles en ce qui le concernait, il lui dit : « Vous avez d'autant mieux fait de chasser ces députés, que vous ne connaissez pas la perfidie des sénateurs. Ils ont une haine égale pour les papes et pour les rois ; s'ils sont venus auprès de vous, c'était pour me trahir, et maintenant ils s'en retournent à Rome pour vous tromper. Prévenez-les donc, et envoyez à l'instant vos troupes sous les murs de la cité Léonine et de l'église de Saint-Pierre, afin que je puisse vous les faire livrer par mes officiers pendant qu'il en est temps encore. »

L'empereur suivit ce conseil, et fit partir mille chevaliers sous le commandement du cardinal Octavien ; la cité et l'église furent occupées aussitôt par les Allemands ; et dès le lendemain, le pape, accompagné de ses cardinaux, se rendit à la cité Léonine pour attendre le roi, qui venait derrière lui à la tête d'une nombreuse escorte : le prince fit son entrée en habits de cérémonie, et se présenta à l'église de Sainte-Marie des Tours, oiî il prêta d'abord serment d'obéissance au pontife ; ensuite tous deux se rendirent à la basilique de Saint-Pierre.

Frédéric s'approcha de la Confession de l'Apôtre, et s'agcnouiUa devant le prince des évèques-cardinau,x, qui récita la première oraison ; deux autres prélats prononcèrent la seconde oraison ; et un troieième lui administra l'onction sacrée ; enfin il reçut des mains du pontife l'épée, le sceptre et la couronne impériale. Après la cérémonie, il retourna à son camp, avec le même cortège et de la même ma-

nière qu'il était venu; mais à peine avait-il quitta Rome, que les citoyens se ruèrent sur l'église de Saint-Pierre, et massacrèrent tous les prêtres qu'ils purent saisir, pour se venger de l'infâme trahison du pontife. Quel((ues écuyers du prince qui étaient, restés à Saint-Pierre éprouvèrent le même sort, et dans leur exaspération, les insurgés voulurent faire le siège du palais pontifical. Heureusement pour .\drien, l'empereur arrêta l'exécution de ce projet en faisant marcher toutes ses troupes sur Rome ; le peuple combattit avec acharnement jusqu'à la nuit, et repoussa les Allemands. Le lendemain, la lutte recommença avec une nouvelle rage ; enfin, vaincus par le nombre, les citoyens furent obligés de céder et de se soumettre.

Comme les chaleurs étaient excessives, et les plaines brûlées par le soleil, le fourrage vint à manquer, et l'empereur fut contraint de quitter les environs de Rome avec .sa cavalerie ; le saint-père l'accompagna dans ses nouveaux quartiers à Ponte-Lucano, près de Tibur ou Tivoli, où il célébra la fête de l'apôtie Pierre. Pendant l'office divin, Adrien donna l'absolution à tous les soldats allemands qui avaient combattu pour sa cause contre les Romains, et leur accorda les mêmes indulgences que s'ils eussent fait la guerre en terre sainte contre les Sarrasins, les ennemis de Dieu.

Un axiome de politique dit qu'il est difficile qu'une bonne intelligence règne entre deux tyrans qui revendiquent les mêmes droits ; aussi un simple accident faillit-il diviser le pontife et l'empereur.

Au moment de leur entrée dans Tibur, les consuls de la ville vinrent présenter les clés à Frédéric, déclarant qu'ils se soumettaient à son autorité et non à celle du pontife : ce à quoi le prince acquiesça. Mais aussitôt Adrien et les cardinaux protestèrent contre ce qu'ils appelaient la félonie de Tibur, prétendant que cette ville appartenait à l'Eglise romaine et n'avait pas le droit de se choisir un maître. Cette opposition irrita l'empereur, qui répondit qu'il regardait la prise de possession comme juste et équitable jusqu'à ce qu'il eût délibéré sur ce sujet avec les seigneurs de sa cour; ceux-ci parvinrent à l'apaiser et à lui faire comprendre qu'il devait craindre, en se montrant hostile au pape, de soulever contre lui le prince de Gapoue, le duc de la Pouille et même le roi de Sicile.

Frédéric rendit alors les clés de Tibur au saintpère, et lui confirma par un acte authenti([ue la possession de cette ville, toutefois avec cette clause : « Sauf le droit impérial. » 11 n'en prit pas moins occasion de quitter le pontife, et Adrien se trouva forcé de retourner à Rome.

Guillaume, surnommé le Mauvais, venait de monter sur le trône de Sicile, et avait envoyé des ambassadeurs à' la cour apostolique pour demander la confirmation des droits et des privilèges de son royaume. Mais le pontife, qui revendiquait pour son siège la possession de plusieurs villes importantes, refusa de satisfaire aux justes demandes du prince. Celui-ci. indigné de la mauvaise foi du pape, prit les armes, attaqua les terres de l'Église romaine, bloqua Bénévent, et s'empara de plusieurs places de la Campanie. De son côté, Adrien ne perdit pas de temps, il lança contre Guillaume les foudres du

Vatican, déclara ses Etats en intenlit, a)ipcla sur la tète ilu coupable la colère Je Dieu ; jiuis il rassembla des troupes, entra dans la Caïupanie, et soumit tout le pays jusqu'à Bènévent.

Pendant cpi'il faisait le siège de cette ville, il reçut une lettre de l'empereur Manuel Comnène, qui lui olïrait des secours en hommes et en argent pour achever la con(|uète de la péninsule, s'il consentait à lui abandonner trois villes maritimes de la Pouillc. (luillaume, instruit par ses espions do cette négociation, entreprit do conjurer l'orage en traitant luimême avec le saint-siége ; il proposa au pape, en échange de l'investiture de la Sicile, de rendre la liberté à toutes les Églises de son royaume ; de lui prêter serment de lidélité et d'obéissance; de lui donner trois places en toute propriété ; de lui fournir des troupes pour asservir les Romains, enfin de lui payer des sommes considérables à titre d'indemnité de guerre.

Adrien, dans l'orgueil du triomphe, enivré par une nouvelle victoire qui l'avait rendu maître de Bènévent, repoussa les offres du prince, et fit répondre qu'il ne s'arrêterait qu'après avoir refoulé ses troupes jusque dans la mer. Ne prenant conseil que de sa position désespérée, Guillaume s'avança dans la Campanie avec des bandes rassemblées à la hâte ; il reconquit les villes qu'il avait perdues, et vint mettre à son tour le siège devant Bènévent, où se trouvait renfermé le pontife. Le siège fut poussé avec une telle vigueur, qu'.Vdrien n'ayant plus espoir d'être secouru à temps, fut obligé de capituler et de conclure un traité bien dilî'èrent de celui qui lui avait été proposé, et dans lequel il fut convenu que le prince conserverait l'investiture des États Je Sicile sans indemnité et sans condition. Après la signature de la bulle, Guillaume fut admis à se prosterner aux pieds d'Adrien, pour lui faire hommage lige et recevoir le baiser de paix.

Cette même année 1156, Foucher, patriarche de Jérusalem, envoya au pape des lettres dans lesquelles il se plaignait des chevaliers hospitaliers, et réclamait contre les abus qu'ils faisaient de leurs privilèges, en recevant dans leurs églises les chrétiens excommuniés par les évêques, et en leur faisant administrer par les prêtres de leur ordre le viatique, l'extrême-onction et la sépulture ecclésiastique. Dans son libelle, Foucher les accusait de ne point observer les interdits lancés contre les villes, de sonner les cloches de leurs monastères au mépris des canons, de célébrer l'office publiquement et à haute voix, et de recevoir les offrandes du peuple au préjudice des Éghses matrices. Enfin, il suppliait le saint-père de défendre qu'ils procédassent à la consécration ou à la déposition de leurs prêtres sans la participation des prélats, et d'ordonner qu'ils fussent obUgés de lui payer la dîme de leurs terres et de leurs revenus.

En outre, le patriarche accusait les chevahers de lui avoir fait subir des humiliations, d'abord en élevant en face de l'église du Saint-Sépulcre un magnifique hospice, qui par la richesse de son architecture écrasait sa métropole; il se plaignait de ce qu'ils lançaient leurs cloches à toute volée, afin de couvrir sa voix chaque fois qu'il montait en chaire; il

ajoutait (ju'ayant osé leur en adresser des reproches, il s'était vu assailli pur les chevaliers jus(|ue dans le palais patriarcal, et ([ue des flèches avaient été tirées contre lui sur l'autel même du Saint-Sépulcre.

I.es religieux hospitaliers s'étaient en effet rendus tellement redoutables, ([ue personne n'osait leur résister dans les Etals de la Palestine, même les prélats et les patriarches, attendu ([u'ils étaient entièrement indépendants, en vertu de la bulle cjui leur avait été accordée par Anastase lY.

Foucher, fatigué des persécutions continuelles dont lui-même et son clergé se trouvaient l'objet, résolut de se rendre à Rome pour ajipuyer ses réclamations. En conséquence il s'embanjua avec deux métropolitains et vint jusqu'à Otranle : lorsque ces prélats furent arrivés dans cette ville, ils apprirent que toute la Pouille était envahie par les troupes du roi de Sicile, jiar les Grecs et par les alliés du pontiie. Dans la crainte de tomber entre les mains de ces bandes indisciplinées, ils reprirent la mer jusqu'à la marche d'Ancône, et cherchèrent à rejoindre par terre le saint-père.

Mais Adrien était déjà prévenu de l'arrivée du patriarche par les frères hospitaliers, qui l'avaient gagné à leur cause ; et lorsque les prélats orientaux se présentèrent à Férentine, ils trouvèrent un juge inffcxible qui refusa de leur accorder la plus légère satisfaction. Ils furent donc obligés de reprendre tristement le chemin de Jérusalem.

Jean de Sarisbéry, célèbre historien anglais, le compatriote et l'ami intime du pape, fut tellement scandalisé parce déni de justice, qu'il lui en adressa des sarcasmes violents qu'il nous a conservés dans ses écrits. « Savez-vous quelle est l'opinion des hommes sages sur l'Église romaine, lui écrivait ce courageux prélat? Elle ne vous est point favorable, très-saint père. On affirme que votre Église, au lieu d'être la mère des fidèles, n'en est que la marâtre ; on dit qu'elle ne renferme que des scribes et des pharisiens, qui portent sur leurs épaules le fardeau de leurs iniquités ; on dit que les prêtres, loin de servir de modèles au troupeau, accumulent dans leurs palais les meubles précieux, et chargent leurs tables d'or et d'argent; on dit qu'ils sont d'une avarice extrême, et qu'ils ne donnent jamais rien aux pauvres que par ostentation. On accuse votre clergé de commettre des exactions dans toute la chrétienté, de soulever des collisions entre les peuples et les princes, afin de s'enrichir au milieu du bouleversement général. Vous-même, saint-père, vous êtes devenu un objet de haine; les fidèles prétendent que vous bâtissez des palais superbes à leurs dépens, et que vous laissez tomber en ruine les temples du Christ; ils disent que vous êtes couvert d'ornements d'or et de pourpre, pendant que les pauvres, couverts de haillons, meurent de faim sur les dalles du palais de Latran.

« Quant à moi, je déclare qu'il faut pratiquer ce que vous enseignez, et se garder d'imiter ce que vous faites. Tout le monde vous applaudit et vous flatte ; on vous nomme père et souverain. Mais si vous êtes père, pourquoi n'écoutez-vuus pas vos enfants lorsqu'ils se présentent à vous les mains vides et la figure hâve de faim ? Si vous êtes souverain.

ADRIEN IV

pourquoi opprimez-vous les peuples, qui vous donnent, comme roi, jusqu'aux vêtements qui les couvrent? Ce n'est point ainsi ([ue doit se conduire un véritable chrétien; et je dois vous prévenir que vous êtes hors de la voie évangélique. »

Dans sa réponse, Adrien avouait au pieux évèque qu'on ne pouvait trouver que misères et turpitudes dans le saint-siége, et qu'il aimerait mieux, pour le salut de son âme, vivre encore du pain de l'aumùne en Angleterre, que de porter la tiare.

Jean de Sarisbéry se trouvait alors dans la ville sainte pour solliciter l'investiture de l'Irlande en faveur du roi d'Angleterre. Le pape, cédant à ses sollicitations, publia la bulle qui conférait ce droit à Henri; elle était ainsi conçue: «Prince, nul ne doute, et vous le reconnaissez vous-même, que l'Irlande, ainsi que toutes les îles qui ont reçu la foi du Christ, appartiennent au saint-siége, et que les papes peuvent en disposer comme ils le jugent convenable. Or, comme vous vous êtes engagé à soumettre ces peuples aux lois religieuses et politiques de l'Église romaine, et à les contraindre de payer à notre siège un denier par année pour chaque maison, nous vous autorisons à subjuguer cette nation par tous les moyens possibles, mais toujours sous la condition expresse que vous conserverez les droits du saint-siége. »

En signe d'investiture, le pape joignit à cette bulle un anneau d'or enrichi d'une émeraude, et un acte par lequel il relevait le roi du serment solennel qu'U avait fait de conserver à ses frères divers apanages, dont il s'était déjà emparé par une infâme spoliation.

Dans l'année suivante, s'éleva une violente querelle entre Adrien et Frédéric Barberousse à l'occasion de l'arrestation d'Esquil, archevêque de Lunden. Ce prélat, à son retour d'un pèlerinage à Rome, OÙ il avait fait de magnifirpies présents au saintpère, avait été attaqué sur les terres de l'empire par .des voleurs de grand chemin, qui non-seulement l'avaient entièrement dépouillé, mais encore le retenaient prisonnier pour lui arracher une forte rançon.

Adrien, informé de cette arrestation sacrilège, écrivit à l'empereur pour se plaindre de la négligence que la cour d'Allemagne apportait dans la recherche et dans la punition des coupables. « Plusieurs réclamations vous ont déjà été adressées , prince, lui disait-il, pour rappeler à votre justice qu'un crime inouï avait été commis dans votre royaume, et nous sommes étonné que vous n'ayez pas encore poursuivi les auteurs de cet attentat. Vous savez cependant que notre vénérable frère EsquU de Lunden a été volé indignement par des scélérats qui le retiennent encore dans les fers. Et vous gardez le silence au lieu d'employer l'autorité et le glaive que TOUS avez reçus de Dieu pour la punition des mé- .chants I Quels sont donc les coupables qui méritent une aussi grande indulgence de votre part? Faut-il croire la calomnie qui vous accuse de les protéger ? Et devrions-nous vous rappeler que noua ne vous avons pas conféré la dignité d'empereur pour autoriser le crime? Hâtez-vous donc d'obtempérer à nos ordres, puisque vous nous avez promis une obéissance filiale. »

Cette lettre ayant été fidèlement traduite en alle-

mand par Reinald, chancelier de l'empereur, aux seigneurs rassemblés en conseil , ceux-ci, indignés de l'insolence du pontife, s'écrièrent qu'il était honteux de souffrir qu'un prêtre prétendît ([ue les empereurs d'Allemagne n'avaient jusf|ue-là possédé leml)ire et le royaume d'Italie qu'avec la permission des papes; ils protestèrent contre cette tendance du saint-siége, qui transmettait à la postérité le mensonge pour la vérité, et qui s'etVorçait de l'enregistrer dans l'histoire, non-seulement par ses écrits, mais encore par ses décrets et par ses monuments. En effet, dans une salle du palais de Latran, on avait représenté Lothaire recevant à genoux la couronne de la main du pontife Pascal I"; et au-dessous du tableau on avait écrit cette légende : « Le roi s'arrêta à la porte d'argent, après avoir juré de conserver les droits de l'Église : il fut ensuite admis dans le temple et il se reconnut le vassal du pape, qui lui conféra la couronne impériale. »

Frédéric adressa des reproches sévères aux légats de ce qu'ils avaient osé lui remettre les lettres d'Adrien. Alors l'un d'eux lui répondit audacieusement : « Prince, et de qui donc croyez-vous tenir l'empire, si ce n'est du pape ?» A ces mots les Allemands bondirent sur leurs sièges; et Othon, qui portait l'épèe impériale devant l'empereur, l'éleva précipitamment et se jeta sur le légat pour le tuer. Frédéric eut à peine le temps de lui arrêter le bras; il sauva ainsi la vie de l'envoyé du pontife, et se contenta de le faire chasser à coups du bois des hallebardes de la salle du conseil, en lui enjoignant de sortir à l'instant des terres d'Allemagne.

Frédéric publia ensuite contre le saint-siége un manifeste dans lequel Adrien était accusé d'altérer l'union de l'empire et du sacerdoce, a Les légats de ce pape sacrilège, ajoutait le prince, les cardinaux Roland et Bernard, étaient porteurs de pkisieurs lettres scellées en blanc , pour s'en servir selon les circonstances, soit pour dépouiller les Églises d'Allemagne, soit pour nous excommunier et nous déposer comme un évêque soumis à la juridiction du saintsiège ; mais nous avons prévenu leurs desseins, et nous les avons chassés honteusement, pour le salut de nos peuples et pour le nôtre. Or, comme nous tenons l'empire de Dieu seul, qui a soumis les nations au glaive de la force, ainsi que l'apôtre saint Pierre a dit lui-même : « Honorez César ; » nous déclarons que les clercs ou les laïques, quelle que soit leur dignité, qui soutiendront que notre couronne relève de la cour de Rome , seront punis à l'instant ; car nous sommes décidé à exposer notre trône et même notre vie pour le soutien de notre dignité. »

Bien déterminé à punir le pape et ses cardinaux, Frédéric rassembla ses troupes à Augsbourg, et se lit précéder en-Lombardie jiar le chancelier Reinald et par Othon, comte palatin de Bavière, avec la mission de faire reconnaître dans toutes les villes l'autorité impériale. Adrien, alarmé des succès des lieutenants de l'empereur, et redoutant les effets de sa vengeance , se décida à lui adresser une ambassade pour traiter de la paix ; Henri, prêtre-cardinal du titre de Saint-Nérée, et Hyacinthe , diacre-cardinal de Sainte-Marie, furent choisis par le saint-père pour cette négociation difficile.

llISTi'ilUr, PKS PAl'ES

Avant do partir, les locrats liomaniioront aux oommissairos do rempcrcur,(]ui se trouvaient ù Moilône, un sauf-conduit pour se rendre en Allemagne, ce qui leur fut accorde sans difficulté ; néanmoins, au pastîage des Alpes, deux comtes palatins attaquèrent l'escorte des cardinaux, les firent prisonniers et les mirent aux fers. Ce fut en vain qu'ils exliibèrent le sauf-conduit des commisaircs impériaux, les comtes palatins refusèrent de leur rendre la liberté ; et ils furent obligés, pour obtenir la permission de continuer leur route, de faire venir le frère Hyacinthe, qiii resta en otage à leur place, jusqu'à l'entier payement dune forte rançon.

Enfin, après bien des fatigues et des dangei-s, ils arrivèrent au camp d".\ugsbourg ; le lendemain, ayant été admis en présence de Frédéric, ils se prosternèrent à ses pieds, le saluant, au nom du pape et du sacré collège, comme empereur de Rome et du monde ; ils le supplièrent d'accorder un entier pardon au pontife pour tout ce qui s'était passé, et lui présentèrent une lettre en rétractation de celle qui avait excité sa colère. Frédéric, satisfait de cet acte de soumission du saint-siége, déclara qu'il rendait son amitié au pontife et au clergé de Rome, et donna le baiser de paix aux ambassadeurs; il leur fit en outre de magniliques présents et les renvoya en Italie. Mais cette querelle était à peine- terminée, qu'il s'en éleva une autre plus violente entre l'empereur et le pape, au sujet du duc de Pologne, Bolesks, i[ui avait refusé de faire à genoux hommage lige à Frédéric, comme vassal, et s'était placé sous la protection de la cour de Rome.

A cette époque, l'empereur Barberousse était sans contredit le plus puissant monarque de l'Europe. De sa seule autorité il avait donné la couronne royale de Bavière à Ladislas, et l'investiture de la Pologne au roi de Danemark ; la Hongrie était tributaire de l'empire, et l'Angleterre elle-même envoyait à ce prince des ambassadeurs chargés de riches présents, pour obtenir son alliance. Enfin, l'Allemagne entière était sous la domination absolue de Frédéric; et dans toute l'étendue de ses immenses États, aucun ennemi n'osait s'élever contre le souverain. Milan seule avait voulu revendiquer sa liberté ; et aussitôt des troupes nombreuses avaient envahi la Lombardie ; les campagnes avaient été dévastées, les villes détruites, les habitants égorgés, et tout était rentré dans le devoir.

Adrien, jaloux d'exercer par lui-même et à son profit un despotisme qu'il regardait comme un attribut du saint-siége, saisit avec empressement l'occasion que lui fournissait Boleslas de censurer l'empereur. Il écrivit à Frédéric une lettre respectueuse et énergique, pour lui rappeler les serments solennels qu'il avait faits devant la Confession de saint Pierre, de protéger tous les alliés de l'Église.

Un simple prêtre fut chargé de porter cette missive à la cour d'Augsbourg; mais le prince accueillit très-mal les remontrances du saint-père, et lui renvoya la lettre suivante , écrite avec les formules usitées par les empereurs des premiers siècles de l'Eglise, en plaçant son nom avant celui du pape : « Ignores-tu donc, évèque romain, que tu tiens de la libéralité des princes tout ce que tu possèdes? Ou-

vre l'histoire, et tu te convaincras entièrement de cette vérité. Ainsi pourquoi nous serail-il défendu d'exiger l'hommage de celui qui tient nos régales? Est-ce parce que tu as décidé que cette cérémonie était inutile? Rends donc à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César.

« Tu te plains de ce que nos églises et nos villes sont fermées à tes cardinaux; mais vaudrait-il mieux, évèque maudit, que nous ouvrissions nos coffres à tes pillards pour laisser enlever notre or et notre argent ? Sommes-nous donc de si grands coupables, parce que nous voulons mettre un frein à ton insatiable avidité ?

«Que tes prêtres viennent prêcher les saintes maximes de l'Évangile, et nous ne leur interdirons plus le seuil de nos demeures I Val nous connaissons trop bien les mœurs infâmes de ton clergé, et nous savons que le démon de l'orgueil et de l'avarice s'est emparé pour toujours du trône de l'Apôtre!... »

Cette lettre fut remise à des officiers qui devaient la porter à Rome, et profiter de leur mission pour s'entendre avec les citoyens afin d'aviser aux moyens de s'emparer des principales forteresses de la ville : mais ce projet fut suspendu par la mort d'Adrien, qui eut lieu le 1" septembre 11 59, dans la ville d'Anagnia. Ses restes furent transportés à Rome et déposés dans la basilique de Saint-Pierre.

Conrad d'Ursperg rapporte sur la mort du pontife un incident assez bizarre ; il prétend que le jour où le saint-père écrivit la bulle d'excommunication contre Frédéric Barberousse, il but dans une coupe de l'eau de fontaine où se trouva par hasard un insecte qui s'attacha à la gorge du pape et lui rongea l'œsophage, malgré tous les secours des plus habiles docteurs; d'autres historiens attribuent sa mort à une esquinancie.

Pendant un règne d'environ cinq années, Adrien s'occupa d'augmenter les domaines et les trésors de Saint-Pierre, et son avarice était tellement sordide qu'il refusa constamment d'envoyer les plus légers secours à ses parents de Cantorbéry, préférant qu'ils vécussent du pain de l'aumône et de la charité des prêtres de leur paroisse, plutôt que de voir diminuer son épargne.

Pour juger de l'esprit de réforme pendant la seconde moitié du douzième siècle, il suffit d'analyser les deux ouvrages que Jean de Sarisbéry publia sous le pontificat d'Adrien. Dans le premier, intitulé Pohjcratùjue, ou traité des amusements des courtisans et des vestiges des philosophes , il condamne le jeu, la chasse, la musique et la danse, qui étaient les seules occupations des seigneurs ; il blâme les coutumes usitées dans les cours d'entretenir des troupes de bouffons, de magiciens, d'astrologues ; enfin il exprime sur le régicide des idées assez singulières pour un prêtre : « Non- seulement, dit le docte prélat, il est permis de tuer un roi, mais encore il est juste, il est méritoire de frapper un tyran; parce que celui qui opprime par le droit du glaive doit périr, par le glaive ; et le chrétien qui ne poursuit pas cet ennemi des hommes pèche contre lui-même et contre l'Etat. Dieu, dans les saintes Ecritures, commanda la mort des oppresseurs du peuple, et les prophètes ont glorifié Aod, Jahel et la belle Judith.»

ADRIEN IV

La tiare du pape Adrien III

Son ouvrage se termine par des maximes qui rappellent celles de Grégoire VII ; il dit que « Les rois sont assujettis à l'Église ; qu'ils reçoivent d'elle le pouvoir de punir, comme le bourreau reçoit de la jusiice le droit de torturer les hommes, et qu'ainsi ils sont les derniers des ministres du sacerdoce, puisqu'ils exercent des fonctions qui souilleraient la main du prêtre. »

Dans son second ouvrage , intitulé Métaîogique, Jean de Sarisbéry traite de la saine dialectique et de la véritable éloquence ; il fait le dénombrement des grands hommes ses contemporains, et critique avec une profonde sagacité les rhéteurs et les sophistes ; il attaque même Aristote, et relève les nombreuses erreurs de ce philosophe, tout en se montrant l'admirateur de ses écrits.

HISTOIUE DES PAPES

Election d'Alexandre I!I. —Schisme dans l'Église romaine. — Election de Victor. — Le pape frappe avec violence son compétiteur.

Lettres pour Alexandre. — Lettres pour Octavien. — Députation de l'empereur Alexandre. — Conduite du pape envers les

amla^;sadeu^s. — L'antipape est favorisé par l'empereur. — Suites du schisme. —Alexandre se réfugie en France. — Il excommunie l'empereur. — Conférences de Saint-Jean de Laune. — Honneurs rendus au pape par les rois de France et d'Angleterre. — Mort de Victor. — Élection de l'antipape Pascal 111. — Retour du pontife à Rome. — Seconde fuite d'Alexandre. — Légation d'Angleterre. — Querelle entre le pape et le roi d'Angleterre. — Assassinat de l'archevêque de Cantorbéry. — Absolution du

roi d'Angleterre. L'empereur est couronné par l'antipape. — Mort de Pascal III et élection de Calixte II. — Simonie du

pape. Négociations pour la paix entre le pape et l'empereur. — Lâcheté de Frédéric Barberousse; il consent à être foulé aux

pieds du pontife. Paix entre l'autel et le trône. — Soumission de l'antipape Calixte. — Histoire de l'antipape Landau. —

Concile de Lalran. — Croisade contre les Albigeois. — Persécution contre les Vaudois. — Mort d'Alexandre 111.

Après la mort d'.-\.drien, les évêques et les cardinaux rassemblèrent dans la basilique de Saiut- Pierre pour procéder à l'élection d'un pape, mais une division ayant éclaté dans le conclave, les prélats furent obligés de se séparer, après avoir discuté pendant trois jours sans pouvoir rien conclure.

Une faction voulait élire Roland, cardinal-chan*celier de l'Eglise romaine, parce qu'il favorisait ouvertemeat Guillaume le ^^lauvais contre l'empereur; un autre parti voulait nommer pape Octavien, cardinal du titre de Sainte-Cécile, parce qu'il soutenait les intérêts de Frédéric Barberousse contre le roi de Sicile. Enfin les deux factions, désirant terminer la lutte des deux concurrents, se réunirent dans l'église de Saint-Pierre pour la seconde fois. ^Slais à l'ouverture de la séante, les partisans de Roland crièrent tous ensemble : « Roland, pontife ! Roland, pontife ! « Ils le revêtirent de la chape de pourpre et le proclamèrent sous le nom d'Ale.vandre III. Cette intronisation scandaleuse exaspéra Octavien ; dans sa rage il se précipita sur son compétiteur, lui assena sur le visage un violent coup qui fit partir le sang, lui arracha la chape des épaules, et il l'aurait sans doute

assommé sur la place sans l'intervention d'tm sénateur, qui se jeta entre eux.

Lorsque le tumulte fut apaisé, la faclion d'Octavien s'écria à son tour : « Octavien, pape! Octavien, pape ! )) Son chapelain lui présenta aussitôt la chape qu'il avait apportée; et sa précipitation fut telle pour s'en revêtir, qu'il mit par devant le capuce qiai devait se trouver par derrière, ce qui excita l'hilarité de tous les assistants. JMais, sans s'arrêter à cette considération, il fit ouvrir les portes de l'église, ses partisans entrèrent l'épée à la main, et il fut intronisé sous le nom de "Victor JV. Son compétiteur et les cardinaux du parti opposé s'échappèrent proraptement de l'église et vinrent s'établir dans la forteresse de Saint-Pierre, oi'i ils furent investis le soir même par les troupes de l'antipape, qui les firent tous prisonniers.

Pendant neuf jours Alexandre fut gardé étroitemfn.t dans le château Saint -Ange; ensuite il fut transféré dans un cachot au delà du Tibre. Mais toute la ville s'étant émue des mauvais traitements qu'on faisait subir au pape, Hector Frangipane se mit à la tête des citoyens et vint délivrer .\lexandre

ALEXANDRE III

et les cardinaux de sa suiLe ; ceux-ci traversèrent Rome au milieu des acclamations de joie et au son des cloches, escortés par leurs liliérateurs, qui les aoconipagnèrcnt jusqu'à Sancta-Xyraplia, à quatre lieues de la ville sainte, où le pape lut sacré, selon l'usage, par révoque d'Ostie, assisté de cinq autres évêques, et en présence des cardinaux, des abbés, des prêtres, des diacres, des chantres et des séminaires de l'Église romaine. On mit sur sa tète le règne ou mitre ronde et pointue en forme de cône entourée de deux couronnes ; ensuite les assistants furent admis à lui prêter serment d'obéissance et de fiilélité.

Octavien, de sou côté, avait rattaché à son parti un grand nombre d' évêques, de cardinaux et de pi'ètres, et s"était fait sacrer par les prélats de Tusculum, de Melfi et de Férentine.

Pendant toutes ces discussions, l'empereur ne perdant pas ses projets de vue, continuait à pousser ses concfuêtes en Lombardie ; mais tandis qu'il était occupé au siège de Crema, il reçut une ambassade du saint-père et l'ordre de suspendre son expédition s'il ne voulait encourir les anathèmes de l'Église. Frédéric n'ayant fait aucune réponse, le pontife procéda immédiatement à l'excommunication dans la ville de Terracine, où il se trouvait pour le moment; et à la lueur des cierges, au glas des cloches, toutes les portes de la cathédrale étant ouvertes, il anathématisa solennellement l'empereur et l'antipape.

Frédéric riposta à 1 excommunication du pontife par la circulaire suivante, qu'il adressa aux évêques et aux abbés de toute l'Italie : « Nous vous prévenons, seigneurs évêques, qu'après avoir pris conseil d'un grand nombre de prélats, de docteurs et de personnes pieuses, nous avons reconnu, selon les décrets des papes et selon les canons des conciles, qu'il était de notre devoir, lorsqu'un schisme s'élève dans l'Kglise romaine, d'appeler en notre présence les deux compétiteurs qui ont été nommés pontifes, et de décider sur leurs contestations d'après le jugement des ecclésiastiques orthodoxes. En conséquence, nous avons ordonné aux cardinaux Roland et Adrien, tous deux élus papes, de comparaître devant nous, à Pavie, et nous vous défendons, jusqu'à la décision du concile que nous allons tenir, de prendre parti pour l'un ou pour l'autre. »

Deux envoyés furent chargés de porter au pape Alexandre, dans la ville d'Anagni, où il s'était retiré, la citation ({ue l'empereur lui adressait pour le sommer de comparaître.

Cette démarche frappa de terreur les cardinaux de la cour d'Alexandre ; néanmoins, après une mûre délibération, ils reprirent quelque courage et résolurent de ne point abamlonner le pontife qui avait reçu leurs serments de lidélité. Voici la réponse qu'ils firent aux envoyés de Frédéric Barberousse : a Nous reconnaissons l'empereur pour avoué et pour défenseur de l'Église romaine, et nous voulons l'honorer comme le plus grand des princes de la terre, à moins ([u'il n'ait la prétention de s'élever au-dessus du Roi des rois. Aussi nous sommes surpris qu'il ait osé convoquer un concile sans notre autorisation, et qu'il ait ordonné au saint-père de comparaître en sa présence, lorsqu'il doit savoir que la puissance des papes est supérieure à celle des

princes. Apprenez-lui que l'Église tient de Jésus- Christ le pouvoir de juger toutes les causes, sans être soumise elle-même au jugement de personne; dites-lui que nous ne pouvons assez nous étonner que ce privilège soit attaqué par le souverain même qui devrait le défendre. D'ailleurs la tradition canonique et l'autorité des Pères ne nous permettent point de subir sa juridiction ; et nous serions coupables devant Dieu si, par ignorance ou par faiblesse, nous laissions réduire l'Église en servitude. Notre réponse est que nous préférons nous exposer aux derniers périls, plutôt que de commettre un pareil attentat! » Les deux commissaires de Frédéric quittèrent aussitôt Anagni et se rendirent à Segiii, auprès de l'antipape, qui se montra dans d'excellentes dispositions pour le prince. \'ictor IV fut en conséquence reconnu légitime successeur de saint Pierre dans les États d'Allemagne.

Peu de temps après eut lieu le concile de Pavie, qui avait été convoqué par l'empereur. Un grand nombre d'évèques, d'abbés et de prêtres de l'Allemagne et de la Lombardie assistaient à ce synode, que rendait plus imposant encore la présence des ambassadeurs des rois de France et d'Angleterre, ainsi que celle des députés des autres princes chrétiens.

Frédéric fit l'ouverture des sessions par le discours suivant : « Illustres seigneurs, nous savons qu'en notre qualité d'empereur nous avons le pouvoir de présider des conciles, surtout lorsque l'Église est en péril ; nous vous abandonnons la décision des querelles qui divisent la chrétienté, par respect pour cette grande assemblée à laquelle nous reconnaissons le droit de nous juger nous-même. » Le prince se retira en effet pour laisser aux Pères une entière liberté dans les délibérations.

Pendant cinq jours on agita la question de savoir lequel des deux papes devait être reconnu légitime successeur de saint Pierre ; enfin, à la sixième séance, on produisit cette espèce d'information, qui s'écartait étrangement de la vérité : « Le seigneur Octavien a été solennellement revêtu de la chape, dans l'église de Saint-Pierre, sur la demande du clergé et du peuple ; il a été élevé sur la chaire pontificale, en présence du chancelier Roland, sans que personne se soit opposé à son élection. Après quoi les cardinaux et les autres ecclésiastiques ont chanté le Te Deuin et ont donné' au nouveau pape le nom de Victor.

« Lorsque les cérémonies du sacre et de la chaise percée ont été terminées, le clergé et les principaux citoyens de Rome sont venus en foule lui baiser les pieds; et un secrétaire étant monté sur le jubé, a crié, suivant la coutume: '■ Ecoulez, Romains ; noire « père le pontife .\drien est mort depuis ([uatre jours, « et maintelianl le seigneur Octavien, cardinal de « Sainte-Cécile, a été élu pour lui succéder ; il est rei< vêtu delà pourpre, intronisé et nommé Victor IV ; « l'approuvez-vous? > Tous ont répondu à haute voix et à trois fois difl'érentes : « Nous l'approuvons ! » Enfin le pape a été ramené au palais de Latran avec les banderoles et les autres marques de sa dignité, au milieu des acclamations universelles ; et le chapitre de Saint-Pierre, ainsi que les chefs du clergé de Rome, sont venus lui jurer obéissance. "

Après ci'tle lecture, on entendit les témoùis, qui affirmèrent par serinent l'exintituile de tous les faits relatés dans le libelle; le concile prononça un jujjement favorable à Octavien, cl fulmina un décret de déposition contre Roland. Le lendemain, il fut conduit processionnellement de la basiliijue de Saint- Sauveur à l'église cathédrale, où Frédéric l'attendait pour lui tenir l'étrier pendant qu'il descendrait de cheval; il le conduisit par lu main jusqu'à l'autel, et lui baisa les pieds. Ensuite on distribua des cierges à tous les assistants, et à la lueur des flambeaux et au son des cloches, Victor I\' prononça anatlième contre le schismatique Roland.

Les envoyés de France et d'.Vngleterre seuls refusèrent de le reconnaître comme pontife avant d'en avoir référé à leurs souverains. Malgré cette opposition, Frédéric fit publier dans toutes les cours chrétiennes les décrets du synode de Pavie; et il ordonna aux évèques de l'empire d'obéir au pape Victor, sous peine de bannissement perpétuel. Quekfues prélats se condamnèrent eux-mêmes à l'e.xil pour ne pas être schismaticpies ; mais le plus grand nombre se soumit aux volontés du prince.

Alexandre, exaspéré contre Frédéric Barberousée, l'excommunia une seconde fois, le jeudi saint de l'année 1 160; à l'exemple de Grégoire Vil, il déclara tous les peuples soumis à l'empire entièrement relevés de leurs serments de fidélité ; il réitéra également l'anathème fulminé contre Victor et contre ses partisans, et il envoya des légats publier ces bulles dans tous les royaumes chrétiens. Par ses intrigues il entraîna dans son parti Philippe, abbé de l'aumône, du couvent de Cîteaux; saint Pierre de Tarentaise, religieux du même ordre ; plusieurs évèques français, plus de sept cents abbés, ainsi qu'un nombre incroyable de moines. Ses deux légats, Anthelme et Geofifroi, déterminèrent également les chartreux de tous les monastères du même ordre, à force d'or, de présents ou de promesses, à embrasser la cause d'Alexandre.

Pour résister à cette formidable opposition, Victor convoqua à Lodi un concile où se trouvèrent l'empereur, le duc de Bohême, les seigneurs de leur cour, et un grand nombre d' évèques et de prêtres. D'abord on donna lecture des lettres envoyées par les rois de Danemark, de Norwége, de Hongrie, par plusieurs métropolitains et par des prélats étrangers qui reconnaissaient Victor comme seul et légitime chef de l'Église ; ensuite on procéda à la déposition de l'archevêque de Milan , qui s'était déclaré pour Alexandre et soutenait un sjége contre les troupes de l'empereur. Les évèques de Plaisance et de Brescia, et les consuls de ces deux cités, furent également excommuniés ; enfin on déposa le prélat de Bologne et on suspendit celui de Padoue.

Après la tenue du synode, Frédéric retourna à son camp, et poussa le siège de Milan avec tant de vigueur, que les malheureux habitants, se trouvant en proie à la plus horrible famine, furent obligés de se rendre à discrétion. Les consuls se présentèrent au vainqueur, ayant des épées nues suspendues au cou, des croix à la main, et criant miséricorde! Le prince leur fit grâce de la vie; mais il fit raser la ville, sans épargner les églises, et jeta du sel dans un sillon

qu'il fit tracer, pour marquer qu'il condamnait cette terre à une malédiction éternelle.

Pendant que l'antipape siégeait à Lodi avec les cardinaux de sa faction , Alexandre poussait une pointe jusque dans Rome, pour tenter de s'y installer; mais la famille d'Octavien était tellement puissante, qu'il fut obligé d'en sortir le jour de son arrivée, pour retourner dans la Carnpanie sous la protection du roi de Sicile. Bientôt même les soldats de Frédéric le poursuivirent jusque dans cette retraite, et le contraignirent à chercher un autre refuge; alors il se rappela que ses prédécesseurs, dans leurs revers, avaient toujours trouvé en France des rois imbéciles disposés à employer l'or et le sang des peuples pour les replacer sur le trône ; il s'embarqua à Terracine avec sa suite, et fit voile vers la Provence.

Montpellier fut la première ville que visita le saintpère ; et il fit son entrée dans l'appareil imposant d'un triomphateur, monté sur un cheval blanc et entouré de ses cardinaux. Un ambassadeur sarrasin vint le recevoir à la tête d'une brillante escorte de soldats maures portant le croissant et chantant les louanges de Mahomet. Le musulman se prosterna humblement aux pieds du pontife, lui offrit de magnifi((ues présents et l'adora comme le Dieu des chrétiens; ensuite il le harangua en arabe. Le saint-père répondit avec bienveillance à son discours, et le fit placer à sa droite pendant la cérémonie.

Dès rpie le roi Louis eut appris qu'Alexandre était à Montpellier, il lui députa Thibaut, abbé de Saint- Germain des Prés, et un clerc de sa chapelle ; mais comme ces ambassadeurs ne lui apportaient pas d'argent, il les reçut avec un dédain insultant, et les menaça même de les faire chasser de sa présence s'ils osaient reparaître les mains vides. Ceux-ci retournèrent auprès du monarque et lui rendirent compte de ce qui s'était passé à Montpellier. Louis, furieux contre le pontife, écrivit aussitôt à Manassès, évêque d'Orléans, qu'il eût à s'informer exactement auprès de l'empereur des faits circonstanciés qui avaient eu lieu lors des élections d'Octavien et de Roland le chancelier, attendu qu'il se repentait d'avoir reconnu trop légèrement l'intronisation d'Alexandre.

A la fin du mois de juin 1162, le pape quitta Montpellier, après avoir renvoyé à son compétiteur un troisième anathème, et il se rendit à Clermont en Auvergne, dans l'intention de l'excommunier une quatrième fois. Mais di'jà Frédéric Barberousse, désirant le faire chasser de France, avait adressé à Hubert de Champfleuri, évêque de Soissons et chancelier du royaume, une lettre conçue en ces termes: «Nous avons appris, illustre prélat, que l'ecclésiastique Roland, à qui nos serviteurs n'ont pas laissé de retraite en Italie, s'est sauvé avec quelques partisans et s'est réfugié dans les États de votre maître. Prenez garde, très -vénérable prélat, que cet indigne schismatique ne dépouille vos provinces ; car il est accablé de dettes, et il cherchera à extorquer l'argent de vos peuples pour payer ses créanciers. Nous vous prions donc, dans l'intérêt de votre prince, de chasser cet antipape et ses cardinaux , qui sont nos ennemis mortels et qui pourraient exciter entre Louis et nous une inimitié fatale à nos sujets. »

ALEXANDRE III

no

Les rois de Kmnce et d'Angleterre escortent le pape

Pendant ([no ce message parvenait à la cour de France, Henri, comte de Champagne, instruisait l'empereur des nouvelles intentions de Louis. Alors Frédéric envoya un ambassadeur proposer au roi de Convoc|uer une réunion où se trouveraient en nombre égal les prélats de France et d'AUcmau'ne chargés de décider sur la validité des élections d'.Mexandre et de Victor. Cette proposition fut acceptée, et l'on assigna 'pour le lieu des conférences la petite ville de Saint - Jean de Laune en Bourgogne, située sur les confins de l'empire d'.Allemagne et du royaume de France. Le comte de Champagne, gendre du roi et ami de l'empereur, fut ciiargé par les deux monarques de poser lui-même les principales questions qui devaient être soumises aux prélats; et il s'acquitta si Lien de sa mission, qu'il décida le roi à se ranger définitivement au parti de l'antipape.

Voici les considérations habiles qu'il lit valoir auprès de la cour de France : « Illustre iirince, écrivait-il à Louis, dans l'intérêt de votre couronne il est indispensable que les décisions de l'assemblée que vous avez convo({uée soient irrévocables ; en conséquence , l'empereur s'engage , si l'élection de Roland est jugée canonique, à se mettre aussitôt à ses pieds. Si celle d'Ûctavien est reconnue seule régulière, je me suis engagé en votre nom à le reconnaître immédiatement poiu- légitime chef de l'Église. En outre, nous avons résolu de l'aire appel aux deux compétiteurs pour qu'ils se trouvent en présence l'un de l'autre; et celui tfui refusera de se présenter à la conférence, par ce fait seul se reconnaîtra indigne du ]iontilical et sera déposé comme tel. Pour garantie de ma promesse, j'ai juré sur l'hostie que si vous-même, après une épreuve aussi solennelle

refusiez de eonlinuir le jugeineiU des Pèies, je passerais à l'instant sous l'obéissance de l'empereur, c'est-à-iliiv que jo lui ferais liomiuage de tous les fiefs que je tiens de voire couronne. »

Avant de ioi«iire entièrement avec le jiajie, Louis, à la priÎMe de queKjucs évèi|ues, se rendit à Souvign)-, prieuré de Cluny, pour l'engager ù l'accompagner jusqu'à Saint-Jean do Laune, afin d'assister aux couférences; mais Alexandre refusa avec obstination de se trouver en présence de l'empereur, et même de s'avancer jusqu'à \'crgy, qui était un château imprenaMe. Irrité de cet entêtement, le roi le quitta brusquement en lui disant : >< Il est vraiment étrange, saint-père, que vous fassiez une semblable résistance pour subir le jugement du concile, vous qui paraissez certain de la justice île votre cause. » Le pontife se relira aussitôt au monastère de Bourg- Dieu, près de Chàteauroux en Berry, et le roi fut obligé de renoncer à venir seul à Saint-Jean de Laune, confiant à des commissaires le soin de demander un délai. Au jour iixé l'empereur était arrivé à Dôle avec Oclavien ; tous deux, sans perdre de temps , s'avancèrent jusqu'au milieu du pont de Saint-Jean ; et comme personne ne se présenta, ils laissèrent une déclaration d'appel attachée avec un poignard sur le parapet du pont et retournèrent à leur camp.

Le lendemain, les députés de Louis arrivèrent enfin à Saint-Jean pour demander un sursis aux représentants de Frédéric : sur leur refus, les cardinaux envoyés par Alexandre pour assister à celte entrevue retournèrent à \'ézelay , charmés ([ue les négociations eussent été rompues. ^lais le comte do Champagne, qui avait une véritajjle affection pour les deux monan[ues, et qui prévoyait les conséquences fâcheuses d'une semblable rupture, parût aussitôt pour le camp de Frédéric , afin de rétablir la bonne harmonie entre sou beau-père et l'empereur d'Allemagne; il représenta à celui-ci combien il était peu sage qu'un pape fût le motif d'une guerre entre deux souverains aussi puissants, surtout lurs- ([u'un délai de quelques jours pouvait amener une solution favoraljje. Enfin, Frédéric se laissa gagner par son éloquence, et consentit à attendre trois semaines l'arrivée du roi à Saint-Jean de Laune.

Satisfait de sa victoire, le comte de Cliampagne accourut à Dijon auprès de Louis; il lui dit qu'il ne pouvait plus éviter de se donner à l'empereur, puisqu'il n'avait pas rempli ses promesses; mais qu'à force d'insistance, il avait obtenu de Frédéric un délai de trois semaines, à la condition toutefois que le souverain de Fiance se rendrait à Saint-Jean de Laune, amenant avec lui le pape Alexandre, et qu'il se soumettrait au jugement rendu parles Pères, sous peine de se constituer lui-même prisonnier de l'empereur à Besançon. Ces conditions étaient extrêmement rigoureuses; mais le roi n'avait point à les refuser, se voyant sur le point de perdre un des grands feudataires de sa couronne; il les accepta sans résers-e, et donna en otages, pour garantie de sa parole, le duc de Bourgogne et les comtes de Xevers et de Flandre.

Deux jours après, Louis se mit en route, et fit prévenir l'empereur qu'il venait pour conférer avec lui

sur quelques points préliminaires; Frédéric, ([ni était déjà mécontent du premier manque de parole du roi, ne répondit point à sa lettre, et envoya Arnold, son chancelier, muni de ses pleins pouvoirs. D'abord Louis lit ([uel juos diflicullés d'entrer en conférence avec le mandataire de l'empereur; ensuite il y consentit, à la condition que les conventions seraient réciproques et obligatoires pour les deux souverains, ainsi qu'il avait été primitivement arrêté par le comte de t'.liainiiagne.

Arnold refusa de prendre sur lui une responsabilité qui pouvait comprometLi-e les intérêts de l'empire, déclarant que ses pouvoirs étaient suffisants pour accepter les engagements du roi de France, et 'non pour en prendre au. nom de son maître. Louis, charmé de trouver l'occasion de dégager sa parole sans perdre sou vassal le comte de LlhampagiU', s'adressa aux seigneurs alleiiiaiuls et français, et leur dit ; « Vous voyez, seigneurs, ([ue l'empereur n'est point ici, malgré la promesse qu'il avait laite de s'y rendre; vous êtes témoins également que ses mandataires veulent changer les conditions du traité. Je suis donc quitte de mes engagements. » Et aussitôt, sans attendre une réponse, le roi sauta à cheval et repartit au galop. Tout espoir d'arrangement fut désormais abandonné; néanmoins le rusé Victor se prévalut de la négociation du comte de Champagne avec l'empereur pour augmenter la prépondérance de sa faction, et il écrivit à Rome que le roi de France s'était enfin déclaré en sa faveur et repoussait son compétiteur Roland, qui avait refusé de comparaître à la conférence de Saint-Jean de Laune.

En effet, .\lcxandrc ayant appris le mauvais succès des négociations et craignant les effets de la colère de Louis, avait quitté GUiny pour se réfugier en Aquitaine, province dépendante du roi d'Angleterre, qui déjà l'avait reconnu comme pape. Aussi à la nouvelle de son arrivée dans ses 'Ji^tats, Henri alla jusqu'au monastère où il avait établi sa résidence, pour le recevoir; il se prosterna humblement à ses pieds, baisa ses sandales, et, quelque instance que fît le saint-père, il refusa le fauteuil qu'on lui avait préparé à ses côtés, et s'assit à terre. Après trois jours de conférences secrètes, le monarque anglais prit congé du pontife en lui promettant de déterminer le roi de France à faire sa soumission ; ce (pii eut lieu. A la suite des négociations, le pape obtint la permission de venir à Goucy-sur-Loire pour recevoir l'hoinmagede Louis le Gros et de Henri. Les deux princes lui firent une réception magnifique; ils le conduisirent jusqu'à son palais, marchant à pied, et tenant à droite et à gauche les guides de son cheval, les deux rois lui servant ainsi d'écuyers, ce qui n'était encore arrivé à aucun de ses prédécesseurs.

A l'ouverture du carême suivant, le pape tint son concile à Tours, où presque tous les prélats des royaumes d'.Vngleterre et de France se trouvèrent réunis. Arnoul, évêque de Lisieux, fut ciiargé de prononcer le discours ou plutôt une espèce de sermon i(u'Alexandre avait composé pour exhorter l'assemblée à combattre vigoureusement les schismatiques et à rétablir l'unité de l'Église. Voici un des passages de cette longue homélie : « Rome, mes frères, doit dominer tous les rois de la terre; et

ALEXANDRE III

malgré tous leurs cflorts pour la diviser ot pour la soumettre, elle restera une, et rejettera ses ennemis (le son sein. L'unité ne sera pas rompue parce ([u'on aura nommé plusieurs papes; au contraire, ce.iX (pii auront voulu l'asservir en la divisant se trouveront frappés eux-mêmes du glaive de l'Esprit.

<' Rome sortira glorieuse et triompliante de tontes ces luttes, et bientôt nous verrons ses oppresseurs, abattus à ses pieds, la reconnaître comme la dominatrice du monde. L'empereur, cet homme dont la colère est aussi terrible que la foudre , et dont le Ijras est plus redoutable que des légions entières, Frédéric Barberousse lui-même courljera son front dans la poussière en s'écriant : Rome, lu l'emportes ! ta puissance écrase celle de César, parce qu'elle vient de Dieu.

« Alors les athlètes courageux qui auront combattu et souffert pour assurer la victoire à l'Eglise seront récompensés ; alors ceux qui auront lâchement abandonné le champ de bataille seront flétris et condamnés. Luttons, mes frères, avec persévérance et avec vigueur ; exposons hardiment nos biens, nos libertés et même notre vie et celle de nos familles, dans cette guerre trois fois sainte. »

Le synode fit plusieurs canons et renouvela le serment d'obédience au pontife, ainsi que l'anatlième contre l'antipape et contre Frédéric Barberousse. Après (pioi les ambassadeurs des rois de France et d'Angleterre proposèrent au pape, au nom de leurs souverains, de désigner la ville qui lui conviendrait pour sa résidence. Alexandre se détermina pour la métropole de Sens, qui était située dans un pays fertile et agréable ; il y demeura près de deux années, tenant un simulacre de cour, et envoyant des JiuUes dans tous les royaumes , comme s'il eût été su palais de Latran.

Enfin l'antipape Victor, tombé gravement mahule, mourut à Lucques, le 22 avril 1164. Petrus Blesensis rapporte dans son histoire qu'Octavien ne s'était occupé pendant toute sa vie qu'à grossir ses trésors. " En cela, ajoute l'historien, il fit bien, car avec de l'or il put acheter les consciences des prêtres, des prélats, des princes et des rois, qui le laissèrent gouverner tranquillement les Eglises d'Italie. »

Victor IV était vain, orgueilleux, et se faisait adorer comme une idole; il avait une grande aversion pour les pauvres et pour les mendiants, et prenait un certain plaisir à mortilier les aflligés.

Après sa mort, les chanoines de la cathédrale de Lucques et ceux de Saint-Êrigdien refusèrent de l'enterrer dans leurs églises, déclarant qu'ils les abandonneraient plutôt que d'y recevoir le corps d'un damné. On l'inhuma dans un monastère situé hors de la ville, et où plus tard on prétendit qu'il s'accomplissait un grand nombre de miracles. Les funérailles terminées, ses partisans se réunirent et lui donnèrent pour successeur le cardinal Guy de Grema, qui fut proclamé souverain pontife sous le nom de Pascal III. Cette élection fut confirmée en Allemagne par l'empereur, qui envova à Lucques Henri, évêque de Liège, pour sacrer avec la pompe et les solennités d'usage le nouveau pape.

Mais dans l'intervalle, les •atïaires changèrent de face : d un côté, les partisans d'Alexandre faisaient

répandre de l'or dans Rome, soudoyaient tous les bandits de la ville, et préparaient une révolution en faveur du pontife; de l'autre, l'empereui-, par ses exactions et par ses cruautés, soulevait contre lui une ligue puissante de toutes les villes lombardes qui, depuis le commencement du siècle, s'étaient peu à peu constituées en petites répuliliques indépendantes, et à la tête des(|uelles se tiouvait Venise.

Alexandre voyant s'élever une jmissance opposée à celle de Frédéric, se détermina alors à retourner dans la ville sainte, où sa faction l'attendait pour lui décerner les honneurs du triomphe. Mais comme'il ne voulait pas rentrer en Italie sans laisser un long Souvenir de son passage en France, il imposa une collecte sur les églises, fit des emprunts à tous les monastères, et s'embarqua enfin avec les dépouilles du peuple qui lui avait accordé une si imprudente et si généreuse hospitalité.

Après quinze jours de traversée, le saint-père desrendit à Messine, dans les États du roi de Sicile, qui déjà l'avait reconnu pour son seigneur. Guillaume traita le pontife en successeur de saint Pierre, il lui envoya de Palerme de riches présents, et fit armer une galère rouge magnifiquement ornée, qu'il lui destinait, et quatre autres galères moins somptueuses cpù devaient transporter les cardinaux, les évêques et les seigneurs de sa suite. Alexandre arriva avec son cortège à Ostie, où il fut rejoint par une multitude de nobles, de sénateurs, de clercs et de citoyens portant des rameaux d'olivier. Il remonta le Tibre triomphalement escorté par les gonfaloniers, enseignes déployées, et au milieu d'une haie d'écuyers, de secrétaires, d'avocats et de juges, qui suivaient la marche de son bâtiment des deux côtés du fleuve ; les écoles, les juifs eux-mêmes portant, selon leur coutume, le livre de la loi sur leurs bras, suivaient cette immense jirocession. Arrivé à Rome, le pape descendit de son vaisseau et se dirigea vers la demeure pontificale, conduit par une congrégation de jeunes filles qui entonnaient des hymnes sacrés en son honneur ; entre chaque strophe il était salué par les bruvantes acclamations de la foule; enfin il entra au palais de Latran et s'assit dans la chaii'e de saint Pierre : la journée se termina par un banquet splendide auquel assistèrent les principaux membres de la noblesse, de la magistrature et du clergé.

Dès le lendemain le pontife écrivit aux princes de son parti pour les instruire de son heureuse installation, excepté à Henii, roi d'Angleterre, qui ne reçut ni lettres ni ambassadeurs, ses relations ayant été entièrement rompues avec Alexandre. Ce prince était en effet trop habile poliliipie pour laisser son rovaume soumis à l'aristocratie des seigneurs et au gouvernement des prêtres; d'abord il avait guerroyé avec les nobles, avait démantelé leurs châteaux, saccagé leurs domaines, et les avait mis dans l'impuissance de renouveler des séditions: cela fait, il avait dirigé tous ses efforts contre les prêtres, et particulièrement contre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, l'ecclésiasticpie le plus élevé en dignité du royaume, qui cherchait à accroître l'autorité du clergé aux dépens de la couronne. Henri, mécontent du prélat, l'avait fait arrêter dans sa métropole et l'avait contraint à jurer la constitution de Clarendon,

dans laquelle la noblesse et l'Église reconnaissaient tenir leurs privilésios du voi.

Mais à ju'ino Thomas Beoket eut-il recouvré la ULerté qu'il rétracta son serment et s'enfuit auprès du pape. Alexandre intervint dans la querelle, menaçant de lancer Tanathcme contre le prince, et de metli-e les Etats d'Antrleterre en interdit, si l'archevècjue de Cantorbéry n'était inimédiateniont rétabli sur son siège, et si le roi voulait exiger Je lui un serment contraire aux libertés religieuses. Henri, redoutant quelt[ue soulèvement de ses peuples par suite des idées superstitieuses de l'époque sur les excommunications, se soumit aux ordres du pontife, et permit à Thomas Bccket de reparaître à la cour.

Celui-ci, lier d'avoir triomphé de son roi, ne mit plus de bornes à son audace; il persécuta ouvertement ceux qui s'étaient déclarés contre lui, anathématisant les uns, déposant les autres, en vertu d'un pouvoir illimité qu'il avait obtenu du pape; il s'attaqua même de préférence aux favoris du souverain, et refusa de lui obéir dans les all'aires les plus indifférentes, sous prétexte qu'il lui était défendu de porter atteinte aux privilèges de l'Église.

Enfin le roi, fatigué de cette lutte, laissa échapper des plaintes dans son conseil, et s'écria : « Que je suis donc malheureux de n'avoir point d'ami qui ose me venger des insultes d'un misérable prêtre ! » Ces paroles, prononcées avec amertume, lirent impression sur quatre jeunes seigneurs, qui se concertèrent entre eux pour délivrer le prince de son ennemi. A cet effet ils se rendirent secrètement à Cantorbéry, et au moment où l'archevêque sortait de son palais pour se rendre à l'église, ils l'attaquèrent à l'improviste et le percèrent de neufs coups de poignard.

Ce meurtre répandit un deuil général dans le clergé de la Grande-Bretagne ; toutes les églises furent tendues de noir; Thomas Becket fut déclaré martyr; on lui éleva un magnificpie tombeau, et il fut canonisé sous le nom de saint Thomas de Cantorbéry.

Henri, effrayé de cette manifestation, feignit de se montrer très-douloureusement affecté de la mort du métropolitain ; il députa aussitôt Arnoul, évêque de Lisieux, en Italie, pour plaider sa cause auprès du saint-père, et pour empêcher qu'il ne fulminât quelque anathème contre la Grande-Bretagne. Mais déjà il avait été prévenu par les prélats Gallois et Gauthier Flaman, qui s'étaient rendus à Rome pour demander justice de l'assassinat de l'archevêque.

Alexandre refusa l'entrée de la ville sainte aux envoyés anglais ; il manifesta une affliction extrême de l'attentat commis sur l'infortuné Thomas, et se reprocha hautement devant ses cardinaux de n'avoir pas soutenu assez vigoureusement la cause de l'Église, pour laquelle Thomas avait mérité la palme du martyre. Arnoul, l'un des ambassadeurs du prince, craignant que le pape ne prononçât immédiatement la sentence d'excommunication contre Henri, prit le parti de se rendre jusqu'à Tusculum, où se trouvait Alexandre. Non-seulement le pontife refusa de le recevoir, mais c'est à peine si les cardinaux daignèrent lui parler.

Cependant, à force d'instances et de présents, il parnnt à être admis à l'audience du saint-père. Dès qu'il eut prononcé le nom du roi d'Angleterre, tous

les ecclésiasti(|ues s'écrièrent : '^ .Vrrêtcz I arrêtez 1 » comme si Alexandre n'avait pu entendre ce nom sans horreur. Cette première séance fut sans résultat ; mais dansla soirée, l'ambassadeurayant eu l'heureuse inspiration d'offrir des sommes d'argent aux cai'dinaux et aux caraériers, il obtint de Sa Sainteté la faveur d'une audience particulière, .\rnoul lui exposa le récit fidèle des faits qui s'étaient passés à Cantorbéry; il rappela les bienfaits dont le roi avait comblé Thomas Becket, et les injures dont celui-ci avait payé les bontés du monarque. Le pape écouta l'ambassadeur fort attentivement, et le renvoya au jeudi saint, jour consacré aux excommunications, sans vouloir lui faire connaître ses intentions.

Enliu arriva ce terrible jour ! Arnoul, avec de l'or, avait fort heureusement gagné quel([ucs-uns des membres du sacré collège, qui lui donnèrent avis que le saint-père avait décidé que le soir même, en présence de son clergé, il prononcerait l'interdit contre Henri et contre tous ses Etats. Aussitôt et sans perdre de temps .\rnoul envoya une protestation ainsi conçue : « Nous sommes chargés par le roi notre maître de jurer en votre présence, trèssaint père, qu'il déférera entièrement à vos ordres pour la punition que vous jugerez nécessaire d'imposer aux coupables, et nous protestons de son innocence. »

D'après une marque de soumission aussi absolue, les cardinaux décrétèrent qu'il n'y avait pas lieu d'excommunier le roi. Aussitôt on donna l'ordre d'introduire le métropolitain d'York ainsi que les évêques de Salisbury et de Londres, qui étaient en dehors des murs de la ville, et on leur fit jurer sur l'Évangile que telles étaient bien les intentions du monarque. Après quoi Alexandre prononça un anathème général contre les meurtriers du martyr saint Thomas Becket, et contre tous 'ceux qui leur avaient donné conseil, aide, appui et consentement, ou qui leur procureraient asile et secours. Il confirma la sentence d interdit que le métropolitain de Sens avait fulminée sur les terres anglaises situées en deçà des mers; il anathématisa tous les évêques du royaume, les suspendit des fonctions épiscopales jusqu'au jour de la punition des coupables, et annonça qu'il enverrait des légats pour s'assurer de l'entière exécution de ses décrets. Avant de quitter Rome, les ambassadem-s obtinrent néanmoins que l'excommunication prononcée contre le clergé anglais serait levée dans un mois, si les nonces du pontife n'avaient pas encore passé les .\lpes.

Henri, instruit des intentions hostiles d'Ale.xandre, et craignant une trahison, se hâta de passer en Angleterre, et fit garder soigneusement les ports et les côtes de l'île pour arrêter tous les étrangers porteurs de lettres d'interdit. Ensuite il réunit ses troupes à Portsmouth, passa en Irlande avec une Hotte de quatre cents voiles pour prendre possession du pays avant l'arrivée des légats, et se rendit à Waterford, où il trouva les rois de Cork, de Liraerick, d'O.xerick, de Mida, et tous les seigneurs d'Irlande qui étaient venus pour lui rendre hommage. Le roi de Conacte, qui se regardait comme souverain indépendant, fut le seul qui manqua à la réunion, faisant déclarer par son ambassadeur qu'il refusait de lui prêter serment d'obéissance et de fidélité.

ALEXANDRE III

Alexandre III pose la première pierre de Notre-Dame

. Après quelques pourparlers inutiles, Henri se détermina à le soumettre par la force des armes • il poursuivit le malheureux prince de Conacte, le chassa de toutes ses villes, et il allait infailliblement l'anéantir dans une dernière bataille, lorsqu'il apprit la nouvelle de l'arrivée des légats en Normandie A 1 instant même, et comme par l'effet d'un coup de tondre, toute son énergie l'abandonna; il se montra laiWe et tremblant devant les censures du Vatican ; ffuitta son armée et s'embarqua pour la Normandie!

afin d'obtenir son pardon des envoyés du saint-père. Ceux-ci refusèrent d'abord de le recevoir: ensuite ils se laissèrent adoucir par les supplications et surtout par les présents. Néanmoins ils exigèrent qu'avant d'être admis en leur présence, le roi' fit une confession publique de tous ses péchés en forme d'amende lionorablo. Henri eut la bassesse d'v consentir, et il prononça sur les saints Évangiles les paroles suivantes : ' Je n'ai jioin't médité ni ordonné la mort de saint Thomas, métropolitain de Caulorbérv: et lorsque ce

:iSTOiUH DKS l'Al'ES

crime est vomi ù ma connaissanco, jo m'en suis afflii;»' l'iiis jirufoiuli'iiiont que si j'avais iienlu mon propre fils. Cependant, j'uvone qne j'ai été la cause involontaire île ce meurtre par la haine i|ne je jiortais à ce saint martyr ; aussi, désirant faire pénitence de celte lante, je m'engage à envoyer à Jérusalem deux cents chevaliers, ipii serviront pendant une année à mes dépens ; et si le pape l'exijie, je prendrai moi-même la croix et je ferai le voyage de Palestine. Je casse à jamais les coutumes illicites que j'ai introduites contre les Églises, et je permettrai désormais à mes prélats de porter les appellations à la cour de Rome. Je rendrai à l'archevêché do Cantov- ]>éry toutes les terres el les autres biens (jui en dépendaient avant la disgrâce de Thomas Becket, et je pardonnerai aux défenseurs de ce prélat. Je me soumettrai aux jeûnes, aux aumônes et aux œuvres pénales qui me seront imposées par le pape, et j'irai nu-pieds au tombeau du martyr poiu- recevoir la flagellation de la main dos moines. Enfin, je fais serment d'être toujours soumis à la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine. »

Les légats firent prêter le même serment au fils de Henri, qui s'engagea à remplir les promesses de son père si le roi devenait parjure; ensuite ils présentèrent au souverain' son acte de soumission pour qu'il y apposât le sceau royal. Cette alïaire étant terminée, on procéda suivant les règles canoniques à la nomination d'un archevêque de Cantorbéry, et le prince fut admis à la communion.

Depuis son retour dans la ville sainte, .Vlexandre jouissait en pleine sécurité de l'autoiilé suprême ; mais à la fin de l'année 1166, Frédéric Ijarberousse forma le projet de rentrer en Italie pour chasser le pontife et pour établir l'antipape au palais de Latran. A cet effet il chargea les métropolitains Rainold et Christien, ses généraux, de ravager la Lombardie, et de s'avancer du côté de Rome avec deux corps d'armée, pendant que lui-même assiégerait Ancône. Cette invasion porta l'effroi à la cour du saint-père; et la frayeur fut d'autant plus grande, que les Allemands s'élant rendus maîtres des villes voisines, tenaient la campagne et gagnaient du terrain.

Dans Rome même des factions s'agitaient, et un grand nombre de nobles, de magistrats et de citoyens, gagnés par l'ov des ennemis, parcouraient les rues en faisant entendre des cris séditieux. Alexandre, de son côté, cherchait à grossir son parti en prodiguant ses trésors au clergé romain ; mais ces prêtres corrompus et les moines hypocrites profilaient des circonstances pour augmenter leurs richesses, et recevaient les présents du pontife et l'argent du prince en les trahissant tous deux.

Au milieu de ces troubles, Jourdain, fils de Robert, prince de Cajjoue, vint à Rome en qualité d'ambassadeur de Manuel Coranène, pour offrir au pape .\lexandre le secours de l'empereur grec contre le roi d'.\llemagne. Il s'engageait, au nom de Comnène, à rétablir l'unité entre les Églises grecque et romaine comme aux plus beaux siècles du christianisme, afin que les Grecs et les Latins ne formassent plus qu'un seul peuple soumis à un même chef religieux. Il demandait seulement, en échange de sa protection, que le pontife consentît à lui rendre la cou-

l'onne inijiériale, qui lui avail rie iMilcvc'c par les empereurs d'Allemagne. (JuDiqu'il parût dii'licile (pu^ le prince ]u'U réunir une année eu laveur du saintsiége, Alexandre prêta l'oreille à ces projiositions, el d'après l'avis de ses cardinaux, il députa il Manuel l'évêque d'Ostie et le cardinal de Saint-Jean et ISaint- Paul,pour entamer des négociations sérieuses. D'autre part, Frédéric liarlierousse se trouva arrêté dans sa marche par les troupes des républiques confédérées, ipii s'étaient rassemblées sur l'ancien teriitoire de Milan pour protéger les citoyens de celte ville qui reconstruisaient leurs remparts.

Enfin le saiut-])ère reçut fort heureusement des sommes considérables que le roi Ciuillaume le Mauvais lui avait léguées en mourant. Cet argent, distribué aux nobles et aux prêtres, fit pencher la balance en sa faveur : une armée d'au moins cpiarante mille hommes s'organisa immédiatement ; les villes voisines furent reprises aux ennemis, et on poussa même une attaque jusqu'à Tusculum, qui s'était déclarée pour Frédéric.

Christien, qui commandait la ])lace ))our l'empereur, essaya inutilement de défendre la ville avec son corps de troupes composées de Flamands et de Braliançons ; ses soldats lurent culbutés, et l'armée papale plantait déjà son drapeau sur les remparts, lorsque survint l'archevêque Rainold à la tète d'une nombreuse cavalerie: l'intrépide prélat chargea l'ennemi, le refoula dans une grande plaine, en fit un massacre épouvantable, et dégagea entièrement Tusculum A la nouvelle de cette victoire, l'empereur quitta la ville d'.Vncône dont il s'était emparé, accéléra sa marche, et vint camper devant Rome avec toute son armée. Trois assauts sul'lirent pour le rendre maître de la partie basse de la ville et du château Saint-Ange. Comme il ne pouvait forcer la basilique de Saint-Pierre, il y mit le feu, et força tous ceux qui défendaient cette église, prêtres ou laïques, à se rendre prisonniers.

Quant au pape, d'abord il s'était maintenu dans le palais de Latran; ensuite, craignant d'être forcé dans sa retraite, il s'était réfugié dans les palais crénelés des Frangipanes, d'où il attisait le feu de la révolte en distribuant aux citoyens les nouvelles sommes que Guillaume le Bon, nouveau roi de Sicile, lui avait envoyées. Rome était défendue par une multitude fanatique qui disputait avec acharnement chaque maison, chaque rue, chaque place que Frédéric faisait attaquer ; enfin ce prince reconnaissant l'impossibilité de s'emparer de vive force de la personne du pape, se détermina à entrer en négociation avec le clejgé et les magistrats. Il leur lit dire que si Roland consentait à renoncer au pontificat, sans préjudice de son ordination épiscopale, il s'engageait à contraindre Pascal au même sacrifice, et qu'ensuite tous enseml)le procéderaient à l'élection d'un nouveau jiape. A ces conditions, le prince promettait à l'Eglise une paix durable, rendait aux Romains leurs prisonniers et tout le butin qu'il avait fait; enfin, il s'engageait, pour l'avenir, à ne point interposer son autorité dans l'élection des pontifes.

Ces propositions parurent très-sages aux citoyens, qui étaient fatigués de la guerre, et ils répondirent aux envoyés du prince qu'ils les acceptaient et qu'ils

ALEXANDRE III

sauraient obliger Alexandre à ratifier leurs eniragcments. Mais l'intraitable pontife refusa d'écouler aucune proposition ; il lit éclater sa colère au milieu d'borribles Ijlasphènies, et jura que jamais il ne renoncerait au trône pontifical. Son obstination détacha de sa cause tous ses partisans, et il se vit obligé de (juitter Rome secrètement sous des habits-de pèlerin, pour éviter de tomber entre les mains de ses ennemis. Il passa à Terracine, de là se rendit à Gaéle, ensuite à Bénévent.

Après la fuite de son compétiteur, Pascal célébra solennellement la messe à Saint-l'icrre, et sacra l'empereur et l'impératrice Béatrix, son épouse, en leur plaçant surle front des couronnes d'or ornées de pierreries. Les Romains consentirent également à prêter serment de fidélité et d'obéissance à l'empereur Frédéric Barberousse, et à reconnaître Pascal comme légitime pontife, àla condition ([iie le ])rincc ratilieiail les premières propositions qu'il leur avait faites. Toutes c'ioses étant convenues de part et d'autre, l'empereur envoya des commissaires de l'autre côté du Tibre pour recevoir le seiment des Romains.

Cette journée devint le prélude d'une suite de revers terrililcs pour les Allemands : l'historien Acerbo Morena, qui rapporte les détails de celte affaire, était lui-même l'un de ces députés. « Nous étions au mois d'août, dit-il, à l'époque des plus grandes chaleurs. A peine avions-nous passé de l'autre côté du fleuve, qu'un orage effrayant éclata tout à coup; l'eau était glacée et tombait par torrents ; en peu d'instants la campagne fut changée en un lac immense, et deux heures après, le soleil reparut sur un ciel de feu. Ces brusques transitions de température frappèrent toute l'armée comme par une commotion surnaturelle; une épidémie se déclara dans le camp, et le jour suivant, lorsque nous revînmes de Rome, la mortalité était si effroyable, que les vivants ne pouvaient plus suffire à enterrer ceux qui succombaient au fléau. En moins d un mois cette épidémie enleva la moitié des troupes allemandes et força l'empereur Frédéric à s'éloigner de Rome.

« Aussitôt Alexandre quitta Bénévent et revint dans la ville sainte, publiant partout que la main de Dieu s'était appesantie sur le prince sacrilège. A sa voix, les peuples de la Lombardie se levèrent en masse et tombèrent sur les Allemands; les "Milanais surtout se montrèrent les plus acharnés dans cette guerre d'exterinination. Frédéric, réduit aux dernières extrémités et n'ayant plus qu'un très-]]etit nombre de troupes, se voyait cerné dans l'Italie sans espoir d'en sortir; alors il prit le parti de la dissimulation, et demanda une trêve ))0ur négocier avec Alexandre ; mais pendant les pourparlers, il envoya secrètement le comte de Morienne, son parent, qui obtint le passage sur les terres du marquis de Montferrat : à la faveur d'un déguisement, l'empereur quitta son camp au mois de mars 1168, traversa le comté de liourgogne, et arriva heureusement en Allemagne, où il fit de nouveaux préparatifs pour rentrer en Italie avec une armée formidable. »

Pascal III était toujours resté à Rome, où il se maintenait courageusement dans la basilique de Saint-Pierre; mais au mois de septembre de cette année, à la suite d'un excès de table, il fut attaqué

d'une maladie violente qui l'emporta en quelques jours. Son parti élut pour lui succéder Jean, abbé de Strum, évêque d'.Vlbane, dont les mu'urs étaient encore plus déréglées que les siermes, et qui fut intronisé sons le nom de Calixle III. Malgré ra]iprobation donr.ée à son élection par Frédéric, le nouveau )iape ne put se maintenir dans Rome, et fut obligé d'errer dans toutes les villes d'Italie.

Alexandre continuait à siéger avec orgueil au palais de Latran, et s'occupait de réparer les pertes île son trésor, « chose en laiiuelle il s'entendait merveilleusement, V disent les chroniques. Falcaud rapporte à ce sujet une anecdote fort curieuse : « Ijautiùer, dit-i), chapelain et précepteur du roi de Sicile, avait été promu à l'archevêché de Palerme, sans le consentement du clergé de celle Eglise, qui repoussait son élection comme siraoniaque et sacrilège. Des plaintes avaient été portées à Rome sur cette nomination; et la reine elle-même, qui voulait donner ce siège important au chancelier Etienne, l'un de ses amants, avait fait supplier le pape de casser l'élection. Alexandre fit répondre par le cardinal de Gaéte, son légat, ([ue la princesse n'avait qu'à lui compter mille onces d'or, et qu'il annulerait immédiatement la nomination de Gauthier.

« Dans l'intervalle, celui-ci, informé par le pape des tentatives qu'on faisait contre lui, s'empressa d'envoyer à Rome un ecclésiastique de Palerme et deux seigneurs qui remirent au saint-père, de la part de l'archevêque, deux mille onces d'or. Alexandre, qui avait déjà accepté mille onces de la reine pour déposer Gauthier, reçut encore du prélat cette nouvelle somme, double de la première, pour le maintenir dans son siège ; et il lit répondre insolemment à la princesse que l'archevêque de Palerme avait trouvé des arguments d'un grand poids contre elle, et qu'il attendait la réplique. La reine de Sicile ne voulut pas continuer cette lutte, elle garda son argent, et fit bien, mais elle dut renoncer à la satisfaction de voir son favori sur le siège de Palerme. »

L'histoire a conservé une lettre d'Alexandre adressée au sultan d'Iconie : « Nous avons appris par vos lettres et par la relation des fidèles qui ont visité vos Etats, disait le saint père, que vous désiriez vous convertir à la foi chrétienne, et que déjà vous aviez reçu le Pentateuque de Aloïse, les Prophéties d'Isaïe et de Jérémie, les Epîtres de saint Paul et les Evangiles de saint Jean et de saint Matthieu, Nous vous faisons remettre, pour compléter votre instruction dans noire religion, une exposition complète de ses dogmes, de sa morale et de son culte, et nous chargeons nos délégués de vous les expliquer. » On ignore les résultats de celte espèce de mission.

Depuis longtemps, Albert, archevècfue de Saltzbourg, s'était déclaré en faveur du pape Alexandre, au mépris de toutes les tentatives que l'empereur avait faites pour le ramener à son parti; enfin, FrèdcM-ic, fatigué de son obstination, se détermina à prendre des moyens énergiques, et le fit déposer solennellement à la diète de Ralisbonne. Le métropolitain dé]uila aussitôt à la cour de Rome Erchempold, son chapelain, chanoine de Reicherperg, jiour porter plainte contre le prince et contre les prélats d'Allemagne. .Vlexandre cassa la décision de la dièu\

HISTUIKH l)i:s l'Al'KS

anatluhuatisa l'intrus au siège de Saltzbouif;, ot ili'clara Albert seul léirilime prélat de cette ville.

Vers la mèiue époque, en Anjjleterre, avait lieu une singulière querelle entre un abbé de Mulmesbury et Tévèque de Salisbury. son diocésain, relativement à la bénédiction ablatiale, que le prélat prétendait vendre à un prix trop élevé. Le luoine voulant l'acheter au rabais, se rendit au pays de llalles et se lit bénir par l'évèque de UmdallV, qui se montra plus accoraïuodanl. Une plainte lut aussitôt portée contre l'abbé au métropolitain de Canlorbéry, qui condamna le religieux à payer une seconde bénédiction à son diocésain.

Néanmoins, tout en rendant cette sentence, l'archevêque de Cantorbéry s'écria : « Les abbés sont bien lâches ou bien misérables, puisque pour une once d'or par an ils pourraient anéantir la puissance des évêques, et obtenir du pajie une entière indépendance ! • En effet, la simonie était poussée si loin à la cour de Rome, que les moines français, et principalement les abbés réguliers, obtenaient pour de l'argent toutes les dispenses imaginables, et achetaient même le droit de dissiper les richesses de leurs monastères dans de honteuses débauches.

Alexandre avait consolidé sa puissance depuis la déroute de Frédéric; il gouvernait l'Eglise sans que l'antipape songeât seulement à l'inquiéter ; et la plus grande partie des cités lombardes reconnaissaient son autorité. Une seule ville avait eu à repousser les attaques des ennemis du saint-siége, c'était Alexandria, nouvellement bâtie par les Milanais en l'honneur du pape; mais les .Allemands n'avaient recueilli que la honte d'une défaite, et Alexandria était sortie triomphante de la lutte. Par reconnaissance, le saint-père l'érigea en évêché.

Frédéric voulut reprendre une revanche, et après avoir réparé les pertes qu'il avait faites, il rentra en Italie pour la cinquième fois à la tête d'une nombreuse armée. Il poussa une pointe sur le Milanais, ravagea les terres de cette province et mit tout à. feu et à sang. Avec la même rapidité les États confédérés réunirent leurs troupes, marchèrent à sa rencontre et lui livrèrent une furieuse bataille dans lai[uelle les Allemands furent taillés en pièces; l'empereur luimême eut son cheval tué sous lui, et parvint à grand'peine à s'échapper de la mêlée. Cette dernière victoire devint fatale à l'empire et exalta au plus haut point l'orgueil de l'Église romaine.

Heis dit que l'empereur fut accablé par ce nouvel échec. " Étant accoutumé de vaincre et de régner au milieu des lauriers, ajoute l'historien allemand, Frédéric, dont le caractère était indomptable, se vit d'un seul coup contraint de, fléchir devant la nécessité et d'abandonner un parti qu'il avait soutenu pendant seize années contre toute la chrétienté. Mais ce qui ajoutait encore à son humiliation, c'était de voir la plupart des princes d'.\llemagne se séparer de sa cause pour embrasser les intérêts du souverain pontife. Le puissant duc de Saxe et de Bavière, poussé par Ale.xandre, qui l'engageait à envahir l'Allemagne pour en faire la confjuêle. se montrait l'un de ses plus ardents ennemis. Frédéric, qui connaissait tous les plans de ses adversaires, voyait bien que sa ruine était imminente; non-seulement ses armées étaient

détruites, mais encore le prince Henri, son lils aîné, ((ui commandait sa Hotte contre les Vénitiens, venait d'être battu par les généraux de la république ; tous ses vaisseaux avaient été capturés et lui-même avait été fait prisonnier. >>

Néanmoins, Frédéric attendit que ses généraux eussent obtenu quelques avantages pour entamer des négociations avec le saint-siége; et il choisi; pour ambassadeurs le métropolitain de Mayence, celui de Magdebourg et l'évèque de Worms, auxquels il donna ses pleins pouvoirs pour conclure une paix délinitive entre l'Eglise et l'empire. Ceux-ci se rendirent à .\nagni, résidence du pape, où ils furent accueillis avec de gramles démonstrations de joie. « Nous vous attendions depuis longtemps, mes frères, leur dit Alexandre en les voyant entrer, et nous éprouvons une douce satisfaction de votre arrivée ; car nous ne pouvions apprendre en ce monde une nouvelle plus agréalile (|ue celle de la piix entre l'autel et le ti'ùne. Si les intentions de votre souverain sont sincères. nous le reconnaîtrons pour le plus grand des princes de la terre. Mais afin que notre union soit durable, il faut cju'il donne aussi la paix à nos alliés, principalement au roi de Sicile, aux Lombards et à l'empereur de Constantinojde. n

Pendant que les ambassadeurs allemands traitaient avec le pontife, Pradéric continuait à guerroyer contre les villes confédérées ; il remporta même une grande victoire qui lui fit espérer de rétablir ses affaires par la force des armes, et le détermina à suspendre immédiatement les pourparlers qui avaient lieu ertre ses envoyés et le saint- père. Les ])rélats, qui déjà étaient gagnés à la cause d'Alexandre, voulurent représenter au prince que cette rupture pouvait soulever un mécontentement universel contre lui ; et comme il leur réjiondit que sa résolution était inébranlable, ils lui déclarèrent qu'il ne leur restait plus qu'à se retirer dans leurs diocèses, d'où ils l'assisteraient de leurs conseils comme ils le lui avaient juré ; mais que son pouvoir s'étendant seulement sur les choses temporelles, ils étaient déterminés pour sauver leurs âmes à reconnaître le pape .Mexandre comme vérilalde chef de l'Fglise Frédéric, (jui redoutait les conséquences d'une semblable détermination, parut enfin céder à leurs instances, et leur dit <c f[u'il était juste qu'un roi se conformât aux sentiments de ses ministres et des princes de l'empire. » En effet, dès le lendemain il se rendit à ^'e^ise pour conclure définitivement la paix avec le pontife, et surtout pour obtenir la liberté de son fils.

Fortunatus Ulmus rapporte en ces termes l'humiliant cérémonial auquel le prince fut obligé de se soumettre : « Lorsque l'empereurarriva en ]irésence du pa]ie, dit l'historien, il se dépouilla de son manteau impérial et se mit à deux genoux, la poitrine touchant la terre ; Alexandre s'avança et lui posa le pied sur le cou. pendant que les cardinaux entonnaient d'une voix retentissante ces paroles du Psalraiste : Tu marcheras sur le basilic, et tu écraseras le lion et le dragon. — Frédéric s'écria : Pontife, cette prédiction a été faite pour saint Pierre et non jiour toi! — Tu mens, réph([ua Alexandre, ceci est écrit pour l'Apôtre et pour moi. .< Et appuyant de tout le poids de son corps sur le cou du prince, il le

ALEXA.NUHE III

La ville de Damas

força au silence; ensuite il lui permit de se relever et lui donna sa bénédiction. Après quoi l'assemblée entière entonna le Te Deum.

La paix fut conclue et signée le soir même; le lendemain, Alexandre célébra à Saint-Marc une messe s ilennolle, où Frédéric, une verge à la main, lit la fonction d'buissier, précédant le saint-père et faisant écarter les laiijues. Il demeura debout dans le chœur avec les prélats et le clergé allemands, qui chantèrent l'office. \ l'Evangile, le pape monta sur le jub', prononça un sermon sur la concorde qui était rétablie entre les deux puissances, en faisant ressortir avec orgueil la prédominance du glaive de saint Pierre sur celui de César. Après le sermon, l'empereur vint avec toute sa .suite se prosterner devant le pape et lui baiser les pieds; enfin, lorsf[ue la messe fut terminée, le saint- père monta à cheval pour retourner à son palais, et Frédéric le conduisît à pied tenant bonteusement son cheval par la bride.

Six jours après, la paix fut jurée solennellement dans la grande salle du palais des doges. Le pape présidait l'assemblée; il était placé sur un trône audessus des évèi|ues et des cardinaux, le prince à sa droite. Il prononça un long discours dans lecjuel il témoignait la joie ((u'il éprouvait de la conversion de l'empereur, et déclarait qu'il le recevait dans le sein de l'Eglise, à bras ouverts, comme son cher fils. Frédéric, à son tour, se leva de son siège, ôla son manteau impérial, et déclara liautement qu'il reconnaissait avoir été égaré par des conseillers jerfides, et qu'il s'accusait d'avoir persécuté l'Église en croyant la défendre; il remercia Dieu de l'avoir retiré de celte er-

reur, et jura ([u'i! abandonnait le schisme, qu'il reconnaissait Alexandre comme pontife légitime, et qu'il rendait la paix au roi de Sicile et aux peuples lombards.

On apporta les saints Evangiles, des reliques, un morceau de la vraie croix ; et, par ordre de l'empereur, Henri, comte de Diesse, fit serment sur i'àme de Frédéric Barberousse qu'il garderait à jamais la paix avec l'Église, qu'il accordait une trêve de ((uinze ans au roi de Sicile, et une autre de six ans aux villes de la Lorabardie : douze princesde l'empire prêtèrent le même serment. De leur côté, les ambassadeurs de la Sicile et les députés des peuples lombards jurèrent d'observer fidèlement les conditions du traité. Alors le saint-père donna l'absolution à l'empereur et le releva entièrement de l'anathème.

Dans les actes qui rapportent ce fait, il est remarquable que Frédéric ne fut absous que de l'excommunication qu'il avait encourue comme schisinatifjue, et qu'il n'est pas fait mention de sa réhabilitation comme ayant été déposé par le saint-siége.

Après ia prestation du serment, les seigneurs allemands vinrent chacun à leur tour abjurer l'hérésie aux pieds du p'ape et recevoir l'absolution. Alexandre annonça ensuite qu'il tiendrait un concile dans l'église de Saint-Maix;, le dimanche de la semaine suivante. Les prélats d'.\llemagne et de Lombardie, les cardinaux, l'empereur et le doge, ainsi que les ambassadeurs siciliens, composèrent cette magnifiijue assemblée : on commença la séance par les prières des litanies et par un discours qui fut prononcé par le saint-père. .Vprès quoi on donna à tous les assistants des cierges allumés, tt du liant du jubé le

UISTOIUK DES PAPES

pontito laiii^a une ('xcomimiiiicatum tfirible contre ceux qui dans Tavonii- oseraient troubler la jiaix jurée. Alors tous les cierges furent éteints, et les assistants les jetèrent à leurs pieds en criant : >< Ainsi soit-il. "

Telle fut la lin de cette lutte sanglante engagée ])ar ranibition insatiable d'un empereur et soute nue par l'orgueil indomptable d'un pape. Les peuples, instruments passifs de la tyrannie, venaient de rendre plus lourdes encore les ciiaînes de l'esclavage I

Avant de tpiitter Venise, le prince et le pontife nommèrent trois commissaires jiour procéder à la restitution des terres de l'Église dont l'empereur avait fait la conquête : enfin Frédéric prit congé d'Alexandre et retourna à Césène ; le pape s'embarqua avec sa suite sur des galères vénitiennes pour Lépante: de là il passa à Troja, ensuite à liénévenl, et enfin à Anagni, où il fit son entrée le 14 décembre 1176, après une année d'absence.

L'antipape Calixte ayant appris l'abjuration de l'empereur, se rendit auprès du saint-père avec quelques ecclésiastiques, et en présence des cardinaux et des évèipies. il abjura le schisme, prêta serment de fidélité et implora son pardon. Alexandre ne lui adressa aucun reproche; il déclara, au contraire, que l'Église romaine le recevait avec joie, et lui rendait le bien pour le mal ; en effet, il le traita depuis avec beaucoup d'égards et l'admit souvent à sa table.

Cependant le schisme ne fut ])as entièrement éteint, et quelques obstinés qui refusaient de reconnaître le saint-père élurent à la place de Calixte, Landositino, de la famille des Frangipanes, et le proclamèrent sous le nom d'Innocent IIL Un chevalier romain, frère de l'antipape Ûclavien, le prit sous sa protection, et lui donna le château de Palombra, forteresse imprenable, qu'il possédait près de Home. i\Iais fidèle à sa politique de corruption, le pontife lit proposer au chevalier une somme importante pour prix de son château et de tout ce qu'il renfermait : l'indigne seigneur acccepta le marché et vendit la forteresse. Landositino fut plongé dans les cachots de Cava, soumis à des tortures affreuscsetenfin étranglé. Alors fut complètement terminé le schisme qui avait désolé l'Italie, la France et l'Allemagne pendant vingt années entières.

Au milieu de tous les désordres qu'entraînent les guerres, de graves abus s'étaient introduits dans l'Église : le pape, sous prétexte d'y mettre un terme, convoqua un concile général à Rome, pour le premier dimanche de Carême de l'année 1179. Dans sa lettre de convocation, Alexandre prévenait les évoques d'Italie que leur présence au synode était obligatoire, ce qui ne les rendit pas plus exacts; car tous savaient que les conciles n'étaient pour le pape qu'un moyen de lever des impôts sur les évêques et sur les abbés, qui préféraient acheter avec de l'or le droit de ne point abandonner leurs habitudes de paresse et de débauches. Au jour marqué, l'assemblée, quoique peu nombreuse, se réunit dans l'église de Latran : le pape était placé sur une estrade couverte de draps «l'or, avec les cardinaux, les préfets, les sénateurs et les consuls de Rome.

On décréta plusieurs canons pour prévenir les schismes dans l'élection des papes; on décida que les deux tiers des voix du sacré collège étaient indis-

liensaiiles pour rendre la promotion régulière, et quo l'ccclésiaslique qui, no les ayant pas obtenues, prendrait néanmoins le titre de pape, serait privé des ordres sacrés et excommunié jusqu'à sa mort, ainsi que tous ceux qui l'auraient reconnu. On s'occupa ensuite des aliénations des biens ecclésiastiques : les Pères déclarèrent suspendus des ordres sacrés et des dignités é])iscopalcs, les jirélats qui obligeaient leurs suiVragants et leurs diocésains à engager les revenus des Eglises jkuu' leur donner des l'êtes ou pour les traiter magniliqueinent, lorsqu'ils iaisaicnt leur inspection pastorale. En effet, beaucoup d'évèi[ues parcouraient plusieurs fois chaque année leurs diocèses avec toute leur maison, et se faisaient hélierger par les prêtres et jiar les moines, afin de ménager leurs revenus. Pour réjuimer cet abus le concile rendit ce sage décret : « Piiisqiu' l'Apôtre nourrissait lui et sa famille du prix de son labeur, disaient les Pères dans leur bulle, nous ne voyons pas pour quel motif les évêques de nos jours agiraient autrement el voudraient réduire leurs inférieurs à la misère, et les obliger à vendre les ornements des basiiiipies et à engager les terres des couvents jjour les héberger et pour nourrir une suite de valets qui dévore en quekpies heures les provisions qui auraient suffi pour une année entière. C'est pourquoi nous ordonnons que les métropolitains, à l'avenir, ne pourront avoir dans leurs excuisions plus de quarante chevaux; les cardinaux, vingt-cinq; les évêques, vingt à trente; les archidiacres, sept, et les doyens et les prêtres inférieurs, deux : nous leur défendons de mener avec eux ni chiens ni oiseaux pour les chasses, ni d'exiger qu'on serve sur leur table des mets recherchés et des vins étrangers. Nous ne leur permettons pas id'iraposer des tailles à leur clergé; ils pourront seulement, en cas de nécessité, demander un secours charitable. Il leur est également défendu d'exiger un salaire pour l'intronisation des nouveaux évêques ou des abbés, pour l'installation des autres ecclésiastiques, pour les sépultures, jiour les mariages et pour les autres sacrements, ce r(ui est un abus et un sacrilège, attendu qu'on les refuserait à ceux qui n'auraient pas d'argent pour les acheter. »

Parmi les différents canons établis au concile de Latran, le dernier est sans contredit le plus remarquable, puisque c'est le décret qui sert de fondement à la terrible inquisition ; il est conçu en ces termes : « L'Église, comme le dit saint Léon, bien qu'elle rejette en morale les exécutions sanglantes, ne laisse pas de les admettre en pratique, parce que la crainte d'un supplice corporel fait quelquefois recourir les pécheurs aux remèdes spirituels. Or, les hérétiques que l'on nomme Cathaiins, Patarins ou Publicains, se sont tellement fortifiés dans la (iascogne, dans l'Albigeois et sur le territoire de Toulouse, qu'ils ne se cachent plus et enseignent ouvertement leurs erreurs; c'est poun[uoi nous les anathématisons, ainsi que ceux qui leur donnent asile ou [jrotection, et s'ils meurent dans leur péché, nous défendons de faire des oblations pour eux, de les administrer, ou même de leur donner la sépulture.

« Quant aux Brabançons, aux Aragonais, aux Navarrais, aux Basques, aux Cottcreaux et aux Triaverdins, qui ne respectent ni les églises, ni les mo-

ALEXANDRE III

uastères, qui n'épargnent ni la veuve, ni l'orpliflin, ni l'âge, ni le sexe, et qui pillent les cliamps et les villes, nous oiJonnons pareillement que ceux qui les auront reçus, protégés ou logés, soient dénoncés et excommuniés dans toutes les églises, aux fêtes solennelles, et nous ne permettons de les absoudre euxmêmes qu'après qu'ils auront pris les armes contre ces abominai lies Albigeois.

« En outre, nous déclarons entièrement relevés de leurs serments, les fidèles qui se sont engagés à eux par quelques traités, et nous leur enjoignons, pour la rémission de leurs péchés, à mamjuer de foi à ces hérétiques exécrables, à coniisquer leurs biens, à les réduire en servitude, et à tuer ceux qui ne voudront pas se convertir. Nous accordons à tous les chrétiens qui prendront les armes contre les Catliarins la même indulgence qu'aux lidèles i|ui se croisent pour le saint sépulcre. »

Ce décret infâme et les prédications furibondes des légats du saint-siége excitèrent si bien le zèle superstitieux des rois de France et d'Angleterre, que ces deux monarques résolurent d'aller en personne convertir les hérétiques ou les exterminer. Cependant les conseils de quelques seigneurs empêchèrent ces tyrans de diriger eux-mêmes cette crgisade sacrilège, et ils en confièrent l'exécution à (tej^vêqucs, sous la direction tlu légat romain Pierre Cnrysogone.

Dans sou Histoire des ^'audois, Perrin raconte ainsi quelle fut l'origine de celte hérésie et les terribles conséquences qu'elle amena dans le midi de la Franco : « L'an de notre Seigneur 1160, la peine de mort fut ]irononcée contre tous ceux qui ne croiraient pas littéralement aux paroles sacramentelles prononcées par le prêtre sur l'Eucharistie, c'est-à-dire, que le Chiisl fût réellement dans i'hostie, sous la forme du pain, avec la raideur et la blancheur de cette substance, et conservant néanmoins la grosseur et la forme primitive de son corps, lorsqu'on le plaça sur l'arbre de la croix ; il était ordonné pareillement, sous les mêmes peines, d'adorer l'hostie, de tapisser les rues aux jours de procession, de faire des jonchées dans les rues, de se mettre à genoux devant elle, de l'appeler Dieu, et de se frapper la poitrine.

« Pierre Vaido, citoyen de Lyon, s'éleva courageusement contre ces nouvelles superstitions; il parla contre le clergé et contre les abominations qui s'étaient glissées dans le sein de l'JiJglise romaine, disant que le pape avait abandonné la foi chrétienne; que la ville sainte était la Babylone prostituée, le figuier stérile que Dieu avait maudit, et qu'il ne fallait point obéir au pape ni le croire infaiUible; que la gent monacale était un corps putréfié et pestilentiel, et que leurs vœux étaient les mar([ues fatales de la bête de l'Apocalypse ; enlin il démasquait les fourberies des prêtres, démontrant C[ue le purgatoire, les messes, la dédicace des temples, la vénération des saints, les reli([ues, les commémorations des morts, n'étaient que des inventions du clergé pour extorquer l'argent des simples, i.' - '*'>'.. ' ■

« Dans toutes ses harangues, 'Valdo réunissait tin nombreux auditoire, parce qu'il était en grande estime dans le pays, à cause de son érudition et de sa piété sincère; en outre, on savait qu'il dépensait généreusement en aumônes les grands biens qu'il avait

de son patrimoine. Il enseignait que le pain matériel devait nourrir le corps, et que l'âme devait s'alimenter de l'utilité et de la charité, qui étaient les seuls et véritables préceptes de la morale évangélique; il prêchait plus encore d'exemple que de paroles, et menait une vie irréprochable, imitant les apôtreSj lisant sans cesse les saintes Ecritures, et cherchant en elles les véritables moyens de salut.

« Un mérite aussi remar([uable, un courage aussi sublime, ne pouvaient manquer de lui susciter les prêtres pour ennemis; et celui qui se montra le plus acharné à sa perte fut, ce qui devait arriver, le métropolitain de Lyon, appelé Jean de Belles-Maisons. Ce prélat, exaspéré contre Valdo de ce qu'il osait catéchiser le peu])le et blâmer les vices des papes et du clergé, lui fit intimer l'ordre de cesser ses enseignements, sous peine d'excommunication et d'être brûlé comme hérétique. Le philosophe fit répondre à l'archevêque qu'il ne redoutait pas les supplices, et qu'il continuerait à prêcher sur l'abominable corruption des prêtres, attendu qu'il aimait mieux obéir à sa conscience et à Dieu, qu'à un prélat ([ui était lui-même un athée et un abominable sodomite.

« Cette réponse énergique augmenta la rage de Jean, qui envoya sur l'heure des gardes pour l'arrêter; mais le jieuple se rangea du parti de l'apôtre et chassa les séides de rarche\ê({ue. Valdo demeura encore trois ans à Lyon, sous la jirotection de ses amis; mais le pape Alexandre, troisième du nom, qui était très-cruel, quoiqu'il affectât de ne pas le paraître, ayant été instruit qu'un grand nombre de Lyonnais révoquaient en doute son autorité souveraine, et redoutant que cette rébellion contre sa puissance ne se propageât en France, anathématisa \'aldo et tous ses adhérents, et commanda à Jean de Belles-Maisons de les persécuter jusqu'à leur entière extermination.

« Alors les réformateurs se virent traqués comme des bêtes féroces, livrés aux plus affreux supplices ou forcés de quitter Lyon. Ils se répandirent par bandes dans le raidi de la France, sous le nom de Vaudois, dérivé de Valdo leur chef; et en peu de temps les nouvelles doctrines firent de si rapides progrès, que le comté de Toulouse et tous les peuples des provinces méridionales se déclarèrent contre les papes.... »

C'était précisément pour arrêter cette propagation religieuse qu'Alexandre fulminait de nouveaux anathèmes et prêchait une croisade contre les Vaudois. A sa voix, des milliers de fanatiques prirent les armes et marchèrent sur Toulouse, ([ui avait alors pour consul un vénéiaiile vieillard, appelé Pierre Durand, qui employait ses grandes richesses à soulager les pauvres, et qui était surtout distingué par ses vertus et par ses lumières. Sans égard ni pour son âge ni pcjur son caractère, le légat Jean Clirysogome lit saisir tous ses biens, et le chassa de France, avec défense d'y rentrer ([u'aprèsavoir servi les pauvres pendant dix ans à Jérusalem. Ensuite il confisqua les richesses de ses proches et de ceux ([ui avaient seulement communiqué avec lui ; il exila fous les citoyens opulents parce qu'ils étaient suspectés d'hérésie, et en fit appliquer plusieurs à la torture pour en obtenir des dénonciations.

Cette première expédition contre les Vaudois paraissait terminée, lorsqu'arriva un autre légat,

fcO

HISTOIUK DES l'A P ES

nomme Henri, ancien abbé de Clairvaux, qui venait d'être élevé au canliiialat. Ce prêtre exécrable s'avançait à la tète d'une année de bandits, et muni d'ordi-es impitoyables qui lui avaient été envoyés de Rome. Alors des bùcliers se dressèrent ; les instruments de tortures déciiirèrent de nouveau les victimes de II suiiersiili'm ; enfin reparut tout l'affreux attirail que l'-ainent ajirès ex les ministres des tyrans. Des milliers d'hérétiques, vieillards, femmes, enfants, furent pendus, écarlelés, roués ou brûlés vifs, et leurs biens i-onlisqués au profit du roi et du saint-siége !

Pendant qu'Alexandre faisait exterminer les \audois ou Albigeois parce qu'ils refusaient de reconnaître sa suprême autorité, l'Ecosse était en révolution à l'occasion delà nouvelle promotion du docteur .lean à l'évêclié de Saint-.\ndré. Le roi tniillaume, mécontent des chanoines de cette Église, parce qu'ils avaient éluunévêque sans sa permission, refusa de conlirmer leur candidat, et nomma Hugues, son chapelain, pour gouverner le siège vacant. Jean porta plainte à la cour de Rome; et aussitôt .\lexandre envoya en Ecosse son légat Alexis, sous-diacre de l'Église romaine, qui prononça l'interdit contre l'évècbé de Saint-André, déposa Hugues comme intrus, et rétablit Jean comme légitime évèque du diocèse, en lui défendant toutefois de relever 1 anathèrae prononcé contre son Eglise, avant que le roi eût consenti à son élection.

Guillaume parut se soumettre à la force et ajiprouva l'élection ; mais immédiatement après que l'excommunication eut été levée, il lit arrêter Jean etlechas«a de ses États. Alexis rendit un nouveau décret d'anathème, qui fut confirmé par le pape d^ns une lettre adressée aux prélats d'Ecosse et particuliè/eiiient au clergé de Saint-.\ndré. En outre, par une insjiiation de sa politique machiavélique, il donna la légation d'Ecosse à Roger, métropolitain d'York, qui en sa

qualité d'Anglais était l'ennemi naturel des Écossais, et lui ordonna d'excommunier Guillaume, de mettre son royaume en interdit, et de le déposer, s'il persistait à ne pas laisser Jean en libre possession de l'église de Saint-.\ndré. .\lexandre commandait au prélat de rentrer en Ecosse, de ne point abandonner son siège, et de mériter, s'il le fallait, la palme du martyre, comme saint Thomas de Cantorbéry. Toutes ces menaces ne servirent pas beaucoup la cause de Jean ; il fut une seconde fois chassé du royaume, et on lui défendit, sous peine de mort, d'y rentrer. 11 est vrai qu'aussitôt le prince fut excommunié, et l'Ecosse déclarée en interdit.

Tel fut le dernier acte d'autorité exercé par Alexandre : il mourut à Ciltà diCastello, le 30 août 1181, après avoir occupé la chaire jiontilicale pendant vingtdeux ans, pour le plus grand malheur des peuples. Ge pape, orgueilleux, vindicatif, avare, despote et cruel, montra une lâche hypocrisie aussi longtemps ((u'il eut à redouter le glaive de l'empereur Frédéric. Mais dès qu'il vit son autorité affermie, dès qu'il sentit son ennemi terrassé, il jeta le masque et se révéla aussi implacable que Grégoire \'II, et plus orgueilleux encore que le moine Hildebrand.

Ce fut lui qui décréta cette fameuse bulle qui autorisait les prêtres à excommunier ceux qui leur refusaient la dîme. « Nous ordonnons, disait cet infâme ]iapo, qu'on procède par censure pour faire payer les diiues des moulins, des étangs, du foin, de la laine, des abeilles, des grains et des fruits; et nous voulons cpie la dixième partie de toutes ces récoltes soit payée au clergé avant que les cultivateurs aient même prélevé les frais de culture. »

Combien est étrange l'avetiglement des hommes, qui aujourd'hui encore se prosternent devant les successeurs de pareils montres !

Lucius m

/. cclion de Lucius III. — Il est chassé de Rome. — Il fail la guerre aux Romains et rentre dans la ville sai nte à la lêle dune araiée. — Lucius mendie de l'argent dans tous les royaumes de l'Europe. — 11 est encore chassé de Rome. — Entrevue du pape et de l'empereur. — Concile de Vérone. — Décret infâme contre les Vaudois. — Affaires d'Ecosse. — Nouvelle croisade en Ori';nt. — Histoire de la patriarchesse de Jérusalem. — Insolence 'du patriarche Héraclius. — Mort de Lucius.

Les dùcrels rendus par le dernier concile de Latran avaient définitivement dévolu le pouvoir électif aux cardinaux; le clergé et le peuple ne pouvaient même jilus intervenir dans les élections par un vote négatif, puisqu'il suffisait au pape d'avoir réuni les deux tiers des voix du sacré collège pour être canoniquement élu. Aussi à partir de ce moment le cardinalat devint-il la première et la plus importante dignité de l'Église romaine.

Dms leur empressement de jouir de leurs nouvelles prérogatives, les cardinaux n'attendirent pas même que les funérailles d'Alexandre fussent terminées : le lendemain de sa mort, ils se réunirent secrètement et proclamèrent souverain pontife Ubaldo, évêque d'Ortie, (|ui fut sacré à Veletri, sous le nom de Lucius III, par Théodin, prélat de Porto, et par rarcliiprêlrc d'Ostie. Le nouveau pape, né dans la ville de Lucques en Toscane, était, dit-on, fort ignorant et n'avait pour tout mérite qu'une connaissance parfaite des cérémonies de l'Eglise.

Voici pour quelle raison cet inepte prélat obtint les honneurs du pontificat : les cardinaux s'étant assemblés pour procéder à la nomination du successeur d'Alexandre, en vertu du décret qui leur conférait le pouvoir électif, ils s'engagèrent réciproquement à ne jamais choisir les papes hors de leur collège. Mais ipiand cette décision eut été approuvée, il s'éleva une grande difficulté ; tous voulaient être papes, et personne ne consentait à donner sa voix qu'à lui-même.

Enfin pour terminer les différends, ils convinrent de choisir le cardinal Ubaldo, comme étant le doyen d'âge et par conséquent comme devant laisser bientôt la place à d'autres ambitions. En dépit de leurs prévisions, Lucius vécut encore quatre années.

L'histoire des premiers temps de ce pontificat est aride et n'offre que des incertitudes ; elle ne commence à devenir intéressante que vers l'année 1183. j On accuse Lucius d'un défaut qui chez les souverains est un vice monstrueux, l'avarice. Le jour même de son exaltation, il voulut réformer plusieurs usages établis depuis un temps immémorial ; par exemple la coutume de faire des largesses au peuple aux époques des grandes solennités, et les distributions de vêtements et de blé aux anniversaires de la fête des papes ou de leur intronisation.

Les Romains, craignant que ce vieillard rapace ne

finît par amonceler toutes leurs richesses dans les

caves du palais de Latran, se révoltèrent contre lui,

' envahirent à main armée la demeure ponlificale, le

poursuivirent de forteresse en forteresse et le forcè-

1 rent à quitter Rome. Ensuite, le peuple se répandit

dans les campagnes qui lui appartenaient, pilla ses

maisons, ravagea ses domaines, brûla ses palais ; et,

sur les décombres fumants, tous les citoyens firent

serment de mourir les armes à la main plutôt que

' d'obéir à l'infâme Lucius, qui était allé mendier le

' secours de l'empereur, et avait obtenu que Christien,

' métropolitain de Mayence, vint le rétablir sur le

saint-siépe avec une arnioc d'Aileniands. Go prolat, qiii était l'un ilos plus habiles généraux ilo riMiiiniv, aurait sans contrcilit rétabli les aflaires ilu ]ia|)o, si la mort nVtait venue à temps pour l'arrêtor dans sa iDarcbe. Après la perte du chef, l'année n'osa point . s'en-rager dans le cœur de l'Italie, et opéra même sa retraite vers la Lorabardie.

Une seconde fois Lucius se trouva privé de tout appui, et loin d'être en état desouiuottrc les rebelles, il reconnut que lui-mèiuc serait bientût forcé de leur obéir. Alors il cbangea de tactique, et ne pouvant vaincre le peuple, il résolut de corrompre ses chefs. Comme l'argent lui manquait, il envoya ses moines dans toutes les cours de l'Europe, afin d'en extorquer aiu\ rois, aux seigneurs et aux simples fidèles. Toutes les sommes qu'il se procura ainsi furent distribuées aux chefs de la révolte, et avec leur appui il rentra triomphant au palais de Latran. Malheureusement ses succès ne furent pas de longue durée ; les Romains, irrités de ce qu'il voulait frapper la ville d'un impôt extraordinaire, se révoltèrent contre les agents du fisc, en tuèrent quelques-uns et chassèrent les autres avec l'odieux pontife.

Dans cette seconde révolution, il est juste de dire que le peuple se porta à des excès inouïs et déplorables ; leséghses furent pillées et brûlées, les religieuses violées et écartelées en place publique ; les prêtres déchirés à coups de fouet et mutilés d'une manière honteuse ; enfin les historiens rapportent qu'après le sac d'un couvent, on arracha les yeux à tous les moines, qu'on leur couvrit la tète de mitres par dérision, et qu'on les renvoya en procession attachés deux à deux et conduits par un frère lai auquel on avait conservé un œil.

Lorsque Lucius fut instruit des cruautés qui avaient été commises contre son clergé, il entra dans un grand accès de fureur ; il fulmina contre les Romains les plus terribles anathèmes, et se retira aussitôt à Vérone pour activer les secours que devait lui envoyer l'empereur. Frédéric vint en effet le rejoindre, et lui renouvela le serment de fidélité et d'obéissance qu'il avait fait au pape Alexandre, sous la condition qu'il lui donnerait l'investiture des Etats delà comtesse !Mathilde.

Un concile fut immédiatement convoqué, et Lucius chargea officiellement les Pères de résoudre les difficultés qui s'étaient élevées autrefois entre le saintsiége et l'empereur ; mais dans les instructions secrètes, il leur ordonna de faire traîner en longueur les affaires relatives à l'héritage de Mathilde, et de s'occuper principalement de la condamnation des Romains et des mesures à prendre pour les soumettre.

Le synode rendit en même temps contre les hérétiques d'Italie et de France un décret qui renfermait les principales dispositions du concile de Latran, avec un surcroît de mesures cruelles pour arriver plus promptement à l'extermination des peuples qui refusaient de se soumettre à la cour de Rome. <^ La justice ecclésiastique ne saurait montrer trop de rigueur, disait Lucius dans cette bulle, pour anéantir les hérésies qui pullulent de nos jours dans un grand nombre de provinces. Déjà Rome a bravé les foudres du saint-siége, et son peuple indocile a osé porter sur nos prêtres une main sacrilège en haine de notre personne. Mais le jour de la vengeance se prépare.

et en attendant que nous puissions rendre à ces Romains le mal qu'ils nous ont fait, nous excommunions tous les hérétiques, quelle que soit la dénomination qu'ils portent, entre autres les Catharins, les Patnrins, ceux qui se disent faussement Humiliés ou Pauvres de Lyon, ainsi que les Passagins, les Josépliius et les .Vrnaudistes, enfin tous ces infâmes qui s'appellent \'audois ou ennemis du saint-siége. Nous frappons ces sectaires abominables d'un anatlième perpétuel ; nous condamnons aux mêmes peines ceux qui leur donneront retraite ou protection, et qui les appelleront Consolés, Croyants parfaits, ou de quelque autre nom superstitieux.

« Et comme la sévérité de la discipline ecclésiastique est quelquefois méprisée et impuissante, nous ordonnons que ceux qui seront convaincus de favoriser les hérétiques, s'ils sont clercs ou religieux, soient dépouillés des fonctions sacerdotales, de leurs bénéfices, et abandonnés à toutes les rigueurs de la justice séculière ; s'ils sont laïques, nous ordonnons qu'ils soient livrés aux plus horribles tortures, éprouvés par le fer et par le feu, déchirés à coups de fjuet, et brûlés vifs.

« Nous ajoutons, par le conseil des évêques et sur les remontrances de l'empereur et des seigneurs, que chaque prélat visitera plusieurs fois pendant l'année, par lui-même ou par son archidiacre, toutes les villes de son diocèse, et particulièrement les endroits où il jugera que des hérétiques tiennent leurs conciliabules ; ils feront saisir les habitants et surtout les vieillards, les femmes et les enfants ; ils les interrogeront pour savoir s'il existe des Vaudois dans leur pays, ou des gens qui tiennent des assemblées secrètes, et qui mènent une vie différente de celle des fidèles. Ceux qui hésiteront à faire des dénonciations seront immédiatement appliqués à la question. Lorsque l'évèque ou l'archidiacre connaîtra les coupables, il les fera arrêter et il exigera d'eux une abjuration, ou bien, sur leur refus, il exécutera la sentence que nous avons prononcée.

« Nous ordonnons en outre aux comtes, aux barons, aux recteurs et aux consuls des villes et autres lieux, de s'engager par serment, suivant l'avertissement des évêques, à persécuter les hérétiques et leurs complices lorsqu'ils en seront requis par l'Église, et à exécuter de tout leur pouvoir ce que le saint-siége et l'empire ont statué sur le crime d'hérésie ; autrement nous les déclarons dépouillés de leurs charges et de leurs dignités, sans jamais pouvoir être admis à occuper aucun emploi ; de plus, ils seront excommuniés pour toujours et leurs terres mises en interdit.

« Les cités qui résisteraient à nos ordres ou qui, étant averties par les évêques, négligeraient de poursuivre les hérétiques, seront exclues de tout commerce avec les autres villes et perdront leurs rang et privilèges ; les citoyens seront excommuniés, notés d'infamie perpétuelle, et comme tels déclarés inhabiles à remplir toutes fonctions publiques ou ecclésiastiques. Tous les fidèles auront droit de les tuer, de s'emparer de leurs biens et de les réduire en esclavage. »

Après la lecture de cet infâme décret, le concile entendit les explications des évêques écossais, Jean et Hugues, les mêmes qui s'étaient disputé le siège de Saint-André. Le pape et les cardinaux décidèrent

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