‹ Histoire des papesChapitre 9 sur 37 · LUCIUS III · texte numérisé non relu

LUCIUS III

La patriarchesse Pascha

mais nous l'iomeltons de donner cinquante mille marcs d'argent pour secourir le roi de Jérusalem. " Cette nouvelle déception exaspéra Héraclius : « Roi, s'écria-t-il, que nous importe votre munificence ! nous avons plus d"or que nous n'en voulons ; et si nous sommes venus d'aussi loin, c'était pour chercher un homme capable de faire la guerre aux infidèles, et nous avions espéré le rencontrer ici. Puisque nos prévisions ont été trompées par celui-là même qui devait les réaliser, apprenez à votre tour, prince, ([ue si vous avez régné jusi[u'à ce jour avec gloire, c'est parce que le pape vous réservait pour sa défense ; mais comme vous abandonnez sa cause, saciiez (pie lui aussi va vous abandonner, et que sa justice punira enfin votre ingratitude et vos crimes.

A ces reproches sanglants ([ui lui étaient faits devant toute sa cour, Henri changea de couleur, et sou visage [irit re.\pression d'une rage concentrée; mais Héraclius, sans paraître troublé, continua : « Ne croyez pas que je redoute les effets de la fureur que je vois sur votre visage ; frappez-moi comme vous avez frappé saint Thomas; et que mon martyre apj)renr.c à funivers que vous êtes plus cruel et plus iraiùe que les Sarrasins. » Telle était la crainte (]u'ins|iilaient les prêtres de cette époipie, que le roi ne pouvant plus se contenir et n'osant point se venger, quitta l'assemblée.

Avant le retour d'Héraclius en Italie, le pape Lucius était mori à Vérone, le 2k novemiire li85, el avait été enterré dans la cathédrale de cette villi'.

HISTOIRE M:s l'Al'KS

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URBAIN III

IIT'^ PAPE

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Élection d'Urhain. — L'empereur Frédéric décerne le titre de césar à son fils. — Querelle en Ire le pape et l'empereur. — Plaintes de Frédéric Barberousse contre le pape. — Lettres des évêques allemands au saint-père. — Lrbain est chassé de Vérone. — Conquêtes du sultan Saladin. — Mort du pape.

Après la moi t de Lucius, le Milanais Hubert Crivelli, cardinal de Saint-Laurent et métropolitain de Milan, fut proclamé pontife par le sacré collège sous le nom d'Urbain III.

Frédéric Barberousse, qui songeait à s'assurer la domination de l'Italie, profita du moment de répit que lui donnait la mort du pape et le soin d'une nouvelle élection, pour marier Henri, son fds, avec Constance, fille posthume du roi Roger, et tante de Guillaume II, qui régnait alors sur les États de Sicile. Ce mariage avait été célébré à Milan le 27 janvier 1 186; et à la suite de la cérémonie, l'empereur avait été couronné par le métropolitain de Vienne, Hecri par le patriarche d'.\<[uilée, et Constance par un prélat allemand. Ensuite Frédéric avait solennellement déclaré son fils césar et lui avait déféré l'autorité impériale avec les insignes de la dignité.

Mais Urbain, qui dans l'intervalle avait été élu pape, montra aussitôt des intentions hostiles à l'empereur, et refusa de confirmer la déclaration du souverain et le mariage du jeune roi, sous prétexte (juc cette union menaçait d'assernr l'Eglise romaine; il reprocha à Frédéric l'usurpation des biens légués j)ar la comtesse Mathilde à Saint-Pierre ; il l'accusa de voler les héritages des évêques après leur mort, et d'obliger leurs successeurs à vivre d'extorsions ; enfin il le menaça d'excommunication, s'il ne restituait aux monastères d'hommes et de femmes les richesses qu'il leur avait enlevées, en les accusant faussement de les

employer à des débauches. Toutes ces imputations, quoique fondées, n'étaient que des prétextes pour justifier la conduite du pape ; f[uaiit au véritable motif de son opposition, il prenait sa source dans un sentiment de cupidité; Urbain convoitait pour le saintsiége l'héritage du roi Guillaume, qui était sans enfants et paraissait menacé d'une mort prochaine.

Henri se trouvait encore en Lombardie lors de la déclaration du saint-père; il revint aussitôt sur ses pas, bien résolu à tirer vengeance delà cour de Rome. Il s'attaqua d'abord à un évêque qu'il rencontra sur sa route, et auquel il demanda impérieusement de qui il avait reçu l'investiture; sur sa réponse qu'il avait été ordonné par Urbain, parce qu'il ne possédait ni régales, ni officiers, ni cours royales, le jeune prince s'emporta contre lui, ordonna qu'on le dépouillât de ses vêtements, et le fit frapper de verges par ses gens. Il traita encore plus cruellement un légat qui portait à Rome des sommes considérables ; il s'empara de l'argent de vive force , et pour punir l'ecclésiastique de la résistance qu'il avait faite, il lui fit couper le nez.

Urbain cita aussitôt l'empereur et son fils à Rome pour être jugés par un concile, les menaçant d'une excommunication terrible s'ils refusaient d'obtempérer à ses ordres. Non-seulement les deux princes méprisèrent les menaces d'Urbain, mais encore ils redoublèrent de sévérité envers les prélats qui soutenaient le parti du pontife ; ils fermèrent les passages des Alpes et des pays voisins pour empêcher les ecclé-

URBAIN III

Lci cruiûds ou rj.ijji Lille

siastiques et k's pèlyrius de passer d'Italie en Allemagne, et pour arrêter les Allemands qui voulaient se rendre à la cour de Rome. Ensuite ils convoquèrent à Geilenhusen tous les prélats, les abbés et les seigneurs du royaume.

Frédéric ouvrit la séance par le discours suivant ; « Seigneurs et évêques, vous savez de quelle manière nous sommes attaqué par le saint-siège, sans avoir manqué au respect et à l'obéissance que nous lui avons promis. Cependant l'ambitieux pontife qui gouverne aujourd'hui l'Église, veut ruiner les privilèges de notre empire, afin d'arracher plus facilement la couronne du front de nos successeurs. Il prétend ((u'aucun laïque, quelle (jue soit sa dignité, ne doit l)rendre les dîmes que les peuples payent à ceux qui servent l'autel; qu'il est injuste que les rois s'attribuent le droit davouerie sur les terres ou sur les vassaux de l'Église, et que les prélats seuls doivent en jouir librement.

■< Toutes ces exigences sont contraires aux usages de l'empire, et nous ne croyons pas cju'on puisse changer les anciennes coutumes pour obéir à un prêtre ; néanmoins, pour montrer combien nous désirons la paix avec le pape, noire nous conformerons aux décisions que prendra cette assemblée. »

Alors Conrad, métropolitain de Mayence, se leva et répondit au prince : « Celte affaire est grave, seigneur, et il n'est pas possible de la résoijdre légèrement. Nous écrirons d'abord au pontife, pour l'exhorter à la paix et à vous rendre justice. » Tous les

Pères accédèrent à cette proposition, et une lettre synodale fut adressée au saint-père.

Dans cet écrit, les évoques d'Allemagne se montrèrent profondément affligés de la discorde qui s'était élevée entre l'autel et le trône ; ils reprochèrent au pontife l'abus qu'il faisait de son autorité en voulant anéantir la puissance impériale, en lui en'evant ses privilèges et en empiétant chatjue jour sur ses prérogatives.

JNIalgré le vif mécontentement qu'Urbain éprouva de la lettre des prélats d'Allemagne, il n'en demeura pas moins ferme dans sa résolution d'excommunier l'empereur, et il le cita à Vérone pour qu'il eût à s'entendre juger et anathématiser. Cette nouvelle démarche du saint-père ne lui réussit pas : les habitants de Vérone, effrayés des conséquences qui pouvaient résulter pour eux de l'inimitié de Frédéric, chassèrent le pape de leur cité et l'obligèrent à se réfugier à Venise. Dans cette ville, Urbain reprit tous les avantages de sa position; il parvint même à former une ligue contre l'empereur, et à organiser une armée qu'il destinait à secourir la terre sainte.

Mais au moment où il commençait à effectuer l'embarquement des troupes, il apprit ([ue le sultan Saladin, après avoir battu l'armée chrétienne et fait prisonnier le roi Guy Je Lusignan à la journée de Tibériade, s'était emparé delà ville de Jérusalem, et avait subjugué tout le j'oyaume. Urbain en éprouva un chagrin si violent qu'il tomba malade, et mourut trois jours après, le 19 octobre 1187.

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lilï^TOIUK DES PAPEï>

Electi'.'n de Grégoire VIII. — Commencements de son pontiScat. — CoDsternation des chrétiens à la nouvelle de la prise de Jérusalem. — Sous l'impression de ce désastre, les cardinaux s'engagent à renoncer à leur vie voluptueuse et débauchée. — Le pape négocie la paii entre les Génois et les Pisans. — Mort de Grégoire.

Albert, prêtre-cardinal du titre de Saint Laurent et chancelier de l'Église romaine, succéda par une élection canonique à Urbain III : il fut intronisé sous le nom de Grégoire VIII, et consacré le dimanche suivant.

Bénévent était la patrie du nouveau pape, qui, d'après le témoignage des historiens, était savant, éloquent, de mœurs pures et austères. Gomme son prédécesseur, il avait éprouvé une grande tristesse à la nouvelle de la prise de Jérusalem: aussi, dès qu'il fut sur le trône pontifical, il envoya ses moines dans tous les roj'aumes chrétiens prêcher de nouvelles croisades, afin de ranimer le zèle des fidèles pour la délivrance de la terre sainte. Par ses ordres, les missionnaires promettaient les indulj^ences plénières à ceux qui entreprendraient le voyage en Palestine ou qui fourniraient de l'argent aux besoins des croisés.

Pour Grégoire VIII comme pour ses prédécesseurs la religion n'était pas le seul motif qui les déterminait à soutenir les chrétiens d'Orient contre les infidèles ; l'espoir de relever en Asie l'autorité du saint-siégeet d'asservir l'Eglise grecque agissait plus puissamment sur l'esprit de ces papes. Du reste, celte politique n'était autre que celle suivie à Rome depuis le règne de Grégoire le (îrand.

Un auteur contemporain, Roger Hoveden, rapporte

dans ses Annales que la prise de Jérusalem produisit un effet si terrible sur tous les esprits, que les cardinaux romains s'engagèrent tous par écrit à renoncer à leurs concubines, à ne point monter à cheval, à ne point aller à la chasse, aussi longtemps que la terre sainte resterait au pouvoir des inlidèles. Plusieurs même firent serment de se croiser et d'aller à la tète des pèlerins jusqu'en Syrie. Mais, ajoute t-il, cet accès de dévotion ne dura que quelques jours, et bientôt tous reprirent leur train de vie accoutumé. Grégoire fut distrait de sa douleur par une négociation difficile qu'il entreprit pour réconcilier Pise et Gènes, deux villes rivales et très-puissantes. Son intention était de réunir les forces de ces deux républiques pour les pousser dans la guerre de Palestine. Déjà ses ouvertures avaient été . favorablement accueillies des Pisans, il les avait même décidés à joindre toutes leurs forces de terre et de -mer à celles des ci'oisés ; déjà les Génois lui avaient envoyé des ambassadeurs pour traiter de la paix avec les habitants de Pise, lorsque, fort heureusement pour les peuples, il fut attaqué d'une fièvre viohnite qui retarda les désastres d'une nouvelle croisade. Le pape m'jurut après fjuehjues jouis de maladie, le 16 décembre 1187, ayant occupé le saint-siége pendant deux mois.

CL KM EN r III

Élection de Cléms nt III. — Tcaité entre le pape et les Romains. — Clément poursuit les projets de ses prédécesseurs relativement à la terre sainte. — Fanatisme des croisés de France, d'Angleterre et d'.411emagne. — Règlements pour la nouvelle croisade.^ Dîme ?alaline. — Fin du schisme d'Ecosse. — Privilège accordé au roi d'Ecosse. — Querelles entre le pape et le roi de France. — Mort de Clément I!I.

Paul ou Paulin, canlinal-évèque de Palestrine et Romain de naissance, fut élu sous le nom de Clément III, pour succéder à Giéffoii-e VIII. La cérémonie de sa consécration eut lieu à Pise quelques jours après la mort de son prédécesseur.

A peine assis sur le trône de saint Pierre, son premier soin fut de mettre un terme aux divisions qui existaient entre le peuple de Rome et le saintsiége. A cet etïet, il envoya des députés au sénat et au préfet pour prendre des arrangements relativement à la ville de Tusculum qui était l'objet principal de la discorde, et dont les papes revendiquaient la possession au préjudice de la cité. Ses ambassadeurs apportèrent dans la négociation une extrême habileté, ils surent l;iire valoir aux Romains laiierte qu'ils éprouveraient si les papes étaient obligés de choisir une autre cité pour leur résidence ; ils les supplièrent de ne pas concourir eux-mêmes à la ruine de l'antique capitale du monde chrétien en refusant de recevoir le pontife comme leur père, et sans conditions. Les Roiuains ne tombèrent point dans le piège qui leur était tendu, connaissant trop bien ce que la présence des pontifes leur apportait de discordes et de désastres ; néanmoins ils répondirent ([ue pour obtenir la paix, ils recevraient Clément dans leurs murs, en lui imposant certaines obligations de l'ordre administratif, sous la condition qu'il les aiderait à réparer les pertes éprouvées dans leurs guerres avec le saint-siège au sujet de Tusculura.

Le pontife, voyant l'impossibilité de tromper les Romains, accédai leurs justes réclamations, et signa le traité i[ui lui fut imposé. Il était ainsi conçu :

« Saint-Père, nous vous rendons dès aujourd'hui le sénat, la ville et les impôts ; nous vous rendons également la basilique de Saint- Pierre et les autres églises qui ont été engagées pour les frais de la guerre, à condition toutefois que vous céderez au sénat le tiers de l'impôt de chaque année jusqu'au remboursement des sommes qui nous ont été piêtées. Nous renouvellerons envers le saint-siége notre serment de fidélité, et de votre côté vous donnerez aux sénateurs et à leurs officiers les distributions ordinaiies, aussi bien qu'aux juges, aux avocats et aux scriniaires que vous aurez établis. Enfin, vous solderez des troupes, s'il en est besoin, pour combattre les habitants de Tusculum, qui se prétendent indépendants.

« Après la . conquête de cette ville, nous seuls pourrons disposer de son sort ; ni'anmoins vous y conserverez toujours vos terres et vos palais, ^'ous ferez détruire à vos fiais la foiteresse et les murs de circonvallation, sans que jamais vous ni vos successeurs puissiez les rétablir. Enfin, si Tusculum ne s'est pas rendue avant le l" janvier 1189, vous vous engagez à excommunier les habitants et à les contraindre par tous les moyens qui sont en votre pouvoir à obéir à nos ordres. A ces conditions, nous vous jurons fidélité, et nous promettons pleine sécurité à

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vos carJinaux, ainsi qu'à ceux qui viendront vous visiter : le tout sauf les droits romains. »

Toutes choses étant réglées Je part et d'autre, Clément se disposa à rentrer dans la ville ponlilictile. Cependant, avant de s'éloigner de Pise, il ne perdit pas de vue son projet de croisade ; il rassembla les citoyens dans la grande église, leur fit une longue exhortation pour les déterminer à entreprendre le voyage de la terre sainte, et donna même l'étendard de Saint-Pierre à Hubald, métropolitain decodiocèse, avec le titre de légat : après quoi il prit le chemin de Rome où il fit une entrée triomphante.

Dès que le saint-père eut réglé l'administration de l'Eglise, il envoya en France le cardinal Henri, évèque d'Albane.avecUuillaumo deTyr, en qualité de légats, pour faire cesser les querelles qui divisaient les rois Henri et Philippe, et pour déterminer ces deux princes à réunir leurs armées pour marcher à la conquête de Jérusalem.

Cette ambassade eut un entier succès ; Henri et Philippe se réconcilièrent, ils reçurent la croix des mains des légats, et s'engagèrent à faire le voyage de la Palestine. A leur exemple, un grand nombre de seigneurs des deux nations se croisèrent ; les Français adoptèrent une croix rouge, et les Anglais une croix verte.

Pendant que le métropolitain de Tyr achevait de fanatiser les peuples de la France, l'autre légat, Henri d'Albane, s'était séparé de son confrère et entrait en Allemagne pour le même objet. Ainsi le jour où le roi Philippe assemblait à Paris son parlement pour lui demander des subsides afin de secourir Jérusalem, Frédéric tenait à Mayence une diète solennelle pour faire publier les croisades.

L'empereur se croisa avec son fils Frédéric, duc de Souabe, et soixante-huit des plus puissants seigneurs de l'empire. Le rendez-vous pour le départ fut fixé à Ratisbonne au jour de la fête de saint Georges de l'année suivante ; mais afin de prévenir les désordres qu'entraînaient des mouvements de troupes aussi considérables, par l'adjonction de tous les vagabonds qui suivent les armées, à titre de taverniers, baladins, valets et autres, on fit défendre sous peine d'excommunication à tous ceux qui ne pouvaient pas faire la dépense de trois marcs d'argent de se joindre aux croisés.

Henri d'Angleterre fit lever dans son royaume un impôt extraordinaire du dixième des revenus et des meubles de tous ses sujets, en exceptant seulement les armes, les chevaux et les habits des officiers, ainsi que les livres, les habits et les chapelles des clercs. Cet impôt, connu sous le nom de dîme saladine, était perçu dans chaque paroisse par un moine nommé par l'évèque, et assisté d'un sergent du roi, et d'un templier ou d'un hospitalier. Le roi d'Angleterre rendit en outre différentes ordonnances pour la disciphnede l'armée; proscrivant les dés et autres jeux de hasard ; interdisant à ses chevaliers les fourrures de vair, de martre zibeUne, les vêtements d'écarlate et les habits ornés. Il défendit également aux officiers de blasphémer, de se faire servir à table plus de deux mets, et d'introduire dans le camp des femmes, à l'exception de quclijues lavandières vieilles et laides. Il autorisait les croisés qui avaient précé-

demment engagé leurs biens à exiger de leurs créanciers le payement d'une année de revenus, sans que celte nouvelle dette portât intérêts pendant toute la durée de l'expédition; enfin il permettait à ses sujets, même aux ecclésiastiques, d'engager leurs terres poui trois ans, et il réservait pour ceux qui mourraient pendant le voyage le droit de disposer de l'argent qu'ils emportaient en faveur de leurs domestiques ou pour le secours de la terre sainte.

Philippe-.\uguste leva pareillement la dîme saladinc dans ses Êtats,'et fit des ordonnances à peu près semblables à celles du roi Henri.

Pendant que la France, l'.Vngleterrc et l'Allemagne se préparaient ainsi à la guerre de Palestine, le pape s'occupait à éteindre le schisme qui séparait l'Ecosse du saint-siége. Dans cette intention, il écrivit au roi Guillaume et au clergé de ce royaume : « Nous vous prévenons, seigneur, que Hugues ne s'étanl point présenté à la cour du Rome comme ilen avait reçu l'ordre d'Urbain III, nous l'avons déclaré déchu de l'évèché deSaint-.Vndré, et comme tel nous le suspendons de toutes fonctions épiscopales, relevant ses vassaux du serment de fidélité et d'obéissance. Nous ordonnons en outre, conformément aux saints canons qui défendent de laisser les Églises sans pasteurs, que le chapitre de Saint-André se réunira immédiatement pour élire un digne prêtre, et nous lui recommandons l'évèque Jean, dont nous connaissons le mérite. Nous vous exhortons, vous notre cher fils, à rendre vos bonnes grâces à ce prélat.... « Guillaume, après avoir pris connaissance de ces lettres, rendit enfin son amitié à l'évèque Jean ; il lui abandonna le siège de Dunquelde avec ses revenus, sous la condition qu'il renoncerait au diocèse de Saint-André en faveur de Hugues. Cette détermination du roi aplanit toutes les difficultés; Jean s'installa dans son évèché, et Hugues se rendit à Rome pour se faire rétablir sur son siège ; il en rapporta l'absolution du pape, et mourut au retour.

Guillaume, désirant pour l'avenir garantir son royaume des censures des métropolitains anglais, envoya en Italie des députés chargés de négocier avec Clément une bulle qui déclarât l'Église d'Ecosse soumise à la cour de Rome et indépendante de celle d'Angleterre. Le bref rendu à cette occasion se terminait par la clause suivante : « Désormais l'Éghse d'Ecosse relèvera immédiatement du saint-siége, et il ne sera permis qu'au pape ou à son légat «à latere» de lancer et de publier l'interdit ou l'excommunication sur ce royaume. Personne à l'avenir n'y pourra exercer les fonctions de légat, s'il n'est Écossais ou tiré du corps de l'Éghse romaine; et les différends qui s'élèveront pour les bénéfices situés en Ecosse ne pourront être déférés à aucun tribunal étranger, si ce n'est à Rome, par voie d'appel. »

Cette dispute des Écossais et des Anglais était à peine assoupie, qu'une guerre terrible s'engageait entre Henri II et Philippe, à l'occasion de la sœur de ce dernier, que Richard, fils du roi d'.Angleterre, voulait épouser malgré son père. D'abord le jeune prince s'était misa la tète d'un corps de troupes françaises et guerroyait avec son père, qui, redoutant l'ambition de son fils, refusait obstinément de consentir à ce mariage. Ensuite Phihppe, voyant que la

CLEMENT ni

Philippe-Auguste, roi d-e France

guerre traînait en longueur, prit les armes en faveur de Richard, et les deux peuples anglais et français s'entr'égorgèrent pour les amours dun prince et pour la querelle de leurs tyrans.

Comme tout l'argent de la dîme saladine s'engloutissait dans ces interminables disputes, le saint-père, craignant de voir s'évanouir ses espérances de croisades, envoya un nouveau légat, Jean d'Anagni, cjui obtint des princes qu'ils se rendraient tous deux à la Ferté-Bernard pour conférer ensemble sur les moyens de terminer la guerre.

Dans cette entrevue, Philippe montra un orgueil inconcevable; il demanda impérieusement l'accomplissement du mariage arrêté entre sa sœur Alix et Richard, comte de Poitiers, exigeant en outre que le prince lui fit hommage de ses terres, et ([ue son frère Jean prit la croix. Henri d'Angleterre olTril de faire épouser .\lix par le plus jeune de ses fils; mais Philippe rejeta cette proposilion avec insolence, et il s'emportait même en paroles outrageantes, lorsque le légat, s'interposant entre les deux monarques, menaça Philippe de l'excommunier et de mettre son royaume en interdit, s'il refusait les conditions ollertes par le roi d'Angleterre.

Philippe jirotesta encore contre l'arièt du légat, prétendant qu'il n'appartenait pas à 1 Église romaine

de porter aucune censure contre un royaume, lorsque le prince réprimait ses vassaux rebelles et vengeait les injures faites ù sa couronne ; et bientôt la guerre recommença plus furieuse qu'auparavant. Enfin Henri H étant mort à Cliinon quel({ue temps après, Richard, son fils, lui succéda et rendit la paix aux deux nations,

Alors seulement les deux rois purent accomplir le vœu qu'ils avaient fait de conquérir la ville sainte; ils s'embarquèrent ensemble à la fin de l'année 11 90, et firent voile pour la Syrie, où Frédéric Burberousse était di'^jà arrivé à la tête de cent cinquante mille hommes. Ce malheureux empereur se noya en ti'aversant le fleuve Salef ou le Gydnus.

Henri VI, son fils et son successeur, quitta aussitôt l'armée des croisés, et revint en Italie pour recevoir la couronne des niuins du pape, et pour revendiquer en même temps la succession de tiuillaume le Bon, roi de Sicile, qui venait de mourir sans enfants. Sur sa route il reçut la nouvelle que Clément III, attaqué d'une lyaladie aiguë, avait rendu le dernier soupir le 28 mars 1191.

Ce jiontife, doué d'une extrême habileté politique, avait rétabli pendant son règne la suprématie de l'autel sur le trône, et avait préparé à ses successeurs la domination de l'Europe entière.

£leclion de Célestin. — On diffère de le consacrer. — Couronnement de l'empereur Henri VI. — Exhumation djj cadavre de Tancrède. — Supplice affreux du comte Jour.lan. — Retour en France du roi Philippe. — Tro jbles en Angleterre. — Poursuites contre l'évéque d'Eli. — Les Normands refusent de recevoir les légats du pape. — Le roi d'Angleterre est fait prisonnier i ar le duc d'Auliiche. — Nouvelle croisade. — Querelles entre les cours de Borne et de France. — Mort de l'empereur. — Av,irice sordide du pape et des cardinaux. — Philippe répudie Ingerburge. — Mort de Célestin.

Deux jours après la mort de Clément, le cardinal Hyacinthe fut élu souverain pontife. Il était Romain de naissance, et comptait quatre-vingt-cinq ans lorsqu'il parvint à la papauté. On l'inlroiiisa sous le nom de Célestin III ; mais avant de l'ordonner, le sacré collège décida qu'il ferait préalablement un traité de paix avec Henri VI, et qu'il obligerait le jiriuce à composer avec les Romains pour la reddition de Tusculum.

Célestin ayant donné sou adliésion à cette mesure, une députation fut envoyée au roi de Germanie, pour réclamer la remise de Tusculum et des ' autres forteresses voisines de Rome, promettant à celle condition d'engager le pape à couronner Henii empereur d'Italie.

Le roi consentit à cet arrangement, et les ambassadeurs revinrent avec cette réponse : « Vous voyez, sain'-pêre, que j'occupe vos terres avec mon armée; je puis ravager vos moissons, vos vignes et vos oliviers; ainsi ne différez plus de me sacrer, puisque au lieu de vous nuire je m'engage à lionorer votre ville, à obéira Votre Sainteté et à vous payer un tribut.»

Célestin répondit au roi qu'il acceptait ses propositions d'alliance, et immédiatement après il fit procéder à son 'ordination, fi.xant le hindi de Piiques pour le couronnement de l'empereur et de l'impéra-

tîice Constance sa femme. Voici comment eut lieu cette cérémonie : le saint-père était assis sur un trône, la coiu'onne impériale déposée à ses pieds ; Henri s'approcha de la chaire apostolique et se mit à genoux pour recevoir le diadème ; le pape, sans se lever, le plaça sur le front du monarque, ensuite il le renversa avec le pied, voulant figurer par cette action que le saint-siége était le seul dispensateur des trônes, et pouvait à son gré faire ou défaire les empereurs. Henri ayant courbé la tête en signe d'assentiment, les cardinaux relevèrent la couronne et la posèrent de nouveau sur sa tête.

Ainsi fut accompli le jjacte sacrilège qui unissait deux implacaljles tyrans. Célestin, sacriliant les malheureux habitants de Tusculum aux intérêts de son ambition, fit détruire leur ville de fond en cotnble et en chassa les citoyens; Henri, de son côté, se livra à toutes les inspirations de son caractère féroce ; il passa dans la Pouille pour la punir d'avoir nommé un autie roi de Sicile, au préjudice île ses ])réteiubis droits; il fit exhumer le cadavre de Tancrède rp'il regai'dait comme un usurpateur; et suivant 1 exemple de l'infâme ponlife Êiienne envers Formose, il lui fit couper la tèle par le bourreau ! Sa vengeance ne s'an-êta pas à un sacrilège ; le jeune (hiillauiue, fils de Tanciède, fut condamné à avoir les yeux biùlés

CÊLESTIN III

Richard en Palestine

avec un bassin ardent; après quoi on lui arracha les parties naturelles en présence de l'empereur.

Enfin ce monstre, ce tigre déchaîné, voulant étouffer l'esprit de rébellion en effrayant ses ennemis, inventa un suppUce atroce dont jusqu'à lui aucun tyran ne s'était encore avisé. Un des rebelles, le comte Jourdan, de la maison des comtes normands, avait pris les armes pour lui disputer un fief qui appartenait à sa famille; Henri l'ayant fait arrêter traîtreusement, le condamna à mourir, brûlé vif, sur un trône ardent; l'infortuné Jourdan fut attaché avec des chaînes sur un fauteuil de fer rougi au feu, et on le couionna d'un diadème d'argent enflaiuraè qu'on lui cloua sur la tête ! ! ! Atroce dérision !

De quelle indignation n'est-on pas saisi lorsqu'on songe que de pareils scélérats sont appelés princes, rois, empereurs, et sont regardés comme les oints du Seigneur! Comment des millions d'hommes consentcut-ils encore à donner la puissance souveraine à des hommes qui, devenus rois, n'ont plus dans le cœur que l'.imour effréné de l'or et un besoin insa- •ialjle de domination!

Pendant que l'empereur Henri ravageait la Calabre, la Fouille et la Sicile, les rois de France et d'Angleterre conduisaient leurs armées sur les côtes de la Syrie. Ces deux princes, qui, avant la mort de Henri II, paraissaient liés d'une amitié indissoluble, devinrent bientôt ennemis implacables. Cette division fut causée de la part de Philippe, par son opposition au massacre des habitants de Messine, que l'armée anglaise voulait passer au fil de l'épée ; de la part de Richard, par son refus de ratifier les engagements contractés avec Alix de France, et par son mariage avec Bérengère, fille du roi de Navarre.

Arrivés en terre sainte, les princes ne dissimulèrent plus les sentiments de haine qui les agitaient, et leur discorde prit un caractère d'hostilité ouverte. Philippe s'était déclaré pour le marquis de Montferrat, et l'avait reconnu roi de Jérusalem, au détriment de Lusignau. Richard, aussitôt, piit parti pour Lnsignan contre le roi de France et contre Léopold, duc ou mar(|uis d'Autriche, qui, en l'absence de l'empereur d'Allemagne, était chargé du commandement des troupes, et s'était joint à Piiilippe pour se

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HISTOIUK l>i:s l'Al'ES

venger d'une insulte du souverain anglais. Ces d'\\\sions Jésori.'aiii'si'n'nt bionkM rarmée clirétiemu' l'i liront pordro do vue l'olyot de la croisade.

Philippe, allaijui" d'une maladie (|iii lui lit touiber les ongles et les cheveux, fut forcé d'abandonner ses troupes et de revenir en Europe ; il s'embarqua pour Otr.inte, où il arriva le 10 octobre 1191, et de là se rendit à Rome, où il fut reçu avec honneur par le pape Célestin, (]ui le releva de son vitu ou lui donnant les marques du pèlerinage, les palmes et la croix. Ensuite le prince prit congé du saint-père, et continua sa route pour Paris, où il fit son entrée à l'époque des lètes de Xoél.

Pou de temps après le départ de Philipjie, le duc Léopold suivit l'oxomple du roi de France et retourna eu Allemagne.

Richard seul était demeuré en Syrie et faisuil dos prodiges de valeur; mais son courage ne fut utile ipi'à sa gloire, car son absence faillit même lui faire perdre le royaume d'.Vngleterre, déchiré par les factions du comte de Morlaix,et de Geotïroi, métropolitain d'York. Ces deux seigneurs, profitant de l'éloignement du roi, avaient formé un parti puissant contre Guillaume , évèque d'Éli , chancelier du royaume et légat du saint-siége, chargé en cette qualité de l'autorité suprême ; ils le contraignirent à quitter la Grande-Bretagne et à se réfugier en Normandie. Ses ennemis poussèrent même l'audace jusqu'à envoyer des ambassadeurs au saint-siége pour se plaindre de ce prélat, et pour faire approuver leur rébellion. Malgré les accusations qu'ils formulaient contre Guillaume, Gelestiii lefusa de le condamner; il fit chasser de Rome ses détracteurs, et envoya cette réponse aux prélats anglais :

« Le roi Richard étant absent pour le service de Dieu, nous sommes obligé de prendre sous notre protection son royaume. Ayant donc appris que Jean, comte de Morlaix, et quelques autres perturbateurs, ont attenté à son autorité et ont même chassé de l'Angleterre notre vénérable frère Guillaume, évèque d'Êli, nous vous ordonnons de vous assembler et d'excommunier tous les coupables au son des cloches et les cierges allumés ; vous interdirez aussi l'office di\in dans les terres de ces criminels jusqu'à ce qu'ils soient venus à Rome implorer notre miséricorde. »

Un exprès fut également envoyé en Orient à Richard, pour l'instruire des troubles qui désolaient son royaume. Le prince se hâta de conclure une trêve de trois ans avec Saladin, et s'embarqua pour revenir en Europe. Malheureusement une tempête l'assaillit dans l'Adriatique et le fit échouer sur la plage de Venise. Ce contre-temps fâcheux , qui retardait son arrivée dans ses États, le détermina à prendre la route de terre et à traverser les provinces du duc d'Autriche sous un déguisement de marchand. Pendant son voyage il fut dénoncé par un prêtre et arrêté par le duc son ennemi, qui le retint prisonnier à Vienne et l'envoya ensuite à l'empereur Henri VI. Eufin Richard obtint sa libi^rté moyennant une rançon de cent cinquante mille marcs d'argent, et continua sa route. Mais déjà son frère Jean Sans-Terre, avec l'appui du roi de France, s'était emparé de la couronne d'.\ngleterre ; et Richard Cccur-de-Lion fut obligé de reconquérir ses États.

l>ans l'année suivante mourut le sultan d'Egypte et lie Syrii', le célèbre Saladin, dont le glaive avait été si redtuitablo aux chrétiens; cet illustre conquérant laissait plusieurs lils héritiers de sa puissance, mais non de son courage et de ses talents. Sa mort ranima l'ambition du saint-siége; Célestin conçut encore l'espérance de reconquérir le royaume de Jérusalem, et fit prêcher une nouvelle croisade en France et en Allemagne. Le cardinal Grégoire, légat du pape en Germanie, convoqua mie diète générale à Worms, et il parla avec tant d'éloquence en faveur du saint sépulcre, qu'un grand nombre de prélats, de seigneurs et de magistrats se déterminèrent à prendre la croix ; l'empereur lui-même voulait commander l'expédition en personne, ce (ju'il eût exécuté si de sages conseils ne l'en eussent détourné.

Quelque temps après, Henri reçut enfin le châtiment de ses crimes, il mourut empoisonné par Constance, sa femme, et par un seigneur de sa cour, amant de cette princesse. Cette fin tragique n'excita aucun regret, tant ce monstre avait soulevé de haine par ses cruautés et par ses exactions. Célestin, qui avait excommunié l'empereur à l'occasion de la captivité de Richard, défendit qu'on inhumât son cadavre, et ne se départit de sa rigueur qu'à la condition ([ue son successeur restituerait au saint-siége les cent cinquante mille marcs d'argent que le roi d'Angleterre avait payés. Il eut même l'audace d'exiger pour le couronnement du fils de Henri une nouvelle somme de mille marcs d'argent pour chacun de ses cardinaux, et força en outre l'impératrice Constance à jurer sur l'hostie consacrée que le jeune prince était bien réellement du sang de l'empereur et non le fruit de ses adultères.

A cette même époque, Philippe- Auguste venait d'épouser Ingerburge, fille de Valdcmard l" et sœur de Canut VI, roi de Danemark ; tous les écrivains du temps s'accordent à dire que cette princesse était a\issi belle que vertueuse ; selon Mézerai, elle avait un défaut secret qui la rendait inhabile au mariage. .4ussi, dès la première nuit de ses noces, Philippe s'éloigna d'Ingerburge et réclama immédiatement de ses évèques une sentence de séparation. Le jugement fut rendu par le métropolitain de Reims, légat du pape, et par quelques prélats qui motivèrent le di-. vorce sur un prétexte de parenté au sixième degré. Cette malheureuse princesse lut enfermée dans un couvent de Soissons, et son mari la laissa dans un tel dénùment, qu'elle fut réduite pour subsister à vendre sa vaisselle et même ses vêtements. Le roi de Danemark porta plainte au saint-siége contre son gendre, et obtint l'annulation de la sentence de séparation des deux époux. Célestin ordonna même au roi de reprendre Ingerburge et de la traiter comme reine de France, lui défendant sous peine d'excommunication de contracter une nouvelle alliance. Philippe, sans s'inquiéter des menaces du pontife, épousa Agnès de Méranie, la fille du duc d(! Rohême.

Malgré cette contravention à ses ordres, Célestin ne lança pas l'anathème contre le roi, soit qu'il eût déjà abandonné la cause de la princesse, soit qu'étant accablé d'années et d'infirniit''s il ne songeât plus qu'à mourir. Vers les fêtes de Noël, il rassembla les cardinaux et les pria d'élire souverain pontife

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