CHAPITRE X
Le renseignement que venait d'obtenir Mme de Chabourot était sans contredit du plus haut prix pour elle; toutefois, avant de pouvoir en faire quelque usage, un plus ample informé était nécessaire; pour établir un plan de soustraction soit violente, soit frauduleuse, il était indispensable desavoir si l'on s'adressait juste; eu effet, inutile de perdre du temps et un temps précieux, celui de l'absence de Cousinot; de se consumer en cflorts, de s'embarquer peut-être dans des démarches dangereuses ou compromettantes pour venir se heurter à, quelque méprise ou à quelque néant. Constater le dépôt fait aux mains de Lainbsrt était donc un préliminaire impérieusement commandé, mais qui n'en était pas plus facile à accomplir pour cela.
Savoir ce que c'était au juste que le capitaine Lambert, était également un point de départ important; mais il n'y avait pas, à obtenir ce renseignement, un grand embarras pour la baronne. Au moyen de l'intervention de celle Mme de Chervieux, qui voyait beaucoup M. Franchit, un dossier fut consulté par ordre supérieur au ministère de la guerre, et en quelques heures on put lui faire passer la note suivante :
« Lambert ^Michel-Joseph), capitaine d infanterie en re- » traite, âgé de cinquante-six ans, homme résolu et brave, » caractère intraitable et à ménager, opinions politiques » lièdes, mais peu favorables au gouvernement; hors de la » théorie et de l'école de peloton, capacité des plus ordi-
» naires , probité reconnue pour être exacte et sévère ; » joignant à sa pension de retraite une petite aisance, vit^à » Mantes assez retiré; s'y occupe du jardinage, mais sans » qu'on ait lieu de croire que ce goût soit destiué à dérober » quelque occupation plus sérieuse ou quelque afliliation » aux sociétés secrètes. »
De cet aperçu du capitaine Lambert se déduisait assez nettement: 1° qu'il n'y avait pas lieu de songer à le corrompre; 2° qu'il était à peu près inutile de penser à l'intimider; mais 3* qu'on pouvait assez facilement en faire une dupe. Ce fut donc de ce côté que la baronne, résolue d'entreprendre le siège du vieux militaire, commença à ouvrir la tranchée.
Le lendemain du jour où avait eu lieu la conversation avec Mme Bouvard, à une heure avancée de la soirée, que l'on veuille bien remarquer minutieusement- toutes les circonstances, à ce moment où , a moins d'être assailli par une affaire imprévue et pressante, un homme rentré chez lui ne pense plus à en sortir, parce qu'il n'est ni le temps d'aller faire une visite, ni celui d'aller faire une empiète, ni relui de se promener; à ce quart d'heure enfin, où en lui créant l'intérêt de quitter son domicile, on peut presqu'à coup sûr affirmer qu il cède en mettant le pied dehors, à la suggestion de cet intérêt et non d'un autre, on sonna à la porte du logis de Lambert ; un homme enveloppé d'un manteau demanda s'il y était, et s'il était seul; sur la réponse affirmative delà servante, l'inconnu laissa pour lui une lettre et s'éloigna aussitôt.
Le capitaine, sur le point de se mettre au lit , fut assez étonné de recevoir cette épître qui ne portait aucun timbre de la poste, et qui était tracée d'une écriture évidemment contrefaite. L'ayant ouverte , il y lut ce qui suit :
« Capitaine ,
» Vous êtes un vieux brave; moi aussi j'ai servi sous l'autre, nous sommes donc frères d'armes, et je vous sauverai. Condamné par mes malheurs à vivre dans les antres de la police, j'y apprends bien des secrets , et, par l'usage que j'en fais parfois, je me relève à mes propres yeux. Ce soir, entre dix et onze heures , des agens que ma lettre aura à peine le temps de précéder, arriveront a Mantes pour faire chez vous une visite domiciliaire. La politique en sera le prétexte, mais je saisque des papiers intéressant une famille puissante seront recherchés. A aucun prix ne les gardez chez vous si vous les avez , car le chef chargé de l'expédition est un homme des plus dangereux, quia la main aussi heureuse qu'habile, et qui les trouverait en quelque lieu qu'ils soient cachés. D'ailleurs , d'après ce ïiu'on a laissé échapper devant moi, on se doute de l'endroit.
» Vous avej. été trahi I
» Je ne sais pas autrement ce dont il s'agit , mais laissez ce dépôt, qui vous serait enlevé et qui vous compromettait beaucoup, à ce qu il parait , vingt-quatre heures hors de votre domicile, chez un ami sûr, mais on ayant soiu, autant
que possible, de vous bien cacher pour le déplacement. Au bout de ce temps, il n'y aura plus aucun danger ; oa soupçonne deux autres personnes autant et plus que vous encore, de receler ces papiers qui doivent contenir un secret terrible, vu l'importance qu'y attache l'autorité, et ne trouvant rien chez vous, on se tournera de leur côté. Si le dépôt n'est pas entre vos mains, alors ne bougtz pas et laissez les agens opérer à l'aise, car le mandat de perquisition n'a que le but que je vous ai dit là, et leur démarche n'aura pas d'autres suites.
» Brûlez cette lettre et n'en ouvrez la bouche à penonne.
» Signé : Un homme qui aurait honte de se nommer et qui pourtant en acceptant 1 infamie pour donner du pain à sa famille, n'a jamais transigé avec 1 honneur et n'y transigera jamais. »
Prenons un peu la place du capitaine Lambert au moment où il reçoit cette lettre. Il se sait chargé d'un dépôt dont on ne lui a. jamais laissé ignorer l'importance , mais dont la portée et le caractère lui sont inconnus. Par un avis qui peut êlre une ruse de la famille intéressée à ce dépôt, mais qui aussi peut être une loyale et bienveillante démarche, il est prévenu que les titres dont il a la charge sont menacés entre ses mains et qu ils peuvent devenir pour lui un danger. Cedanger, s'il n était que pour lui seul, il serait bien homme à le braver; mais si, en négligeant 1 officieuse révélation qui lui est faite, il al'ait mettre en péril l'intérêt confié à ses soins et à son honneur... quels regrets et quels reproches!
Cependant il faut prendre un parti ; l'heure marquée pour la descente de justice est déjà proche, et dans quelques instans peut-être il ne sera plus temps. Ce n'est pas que les papiers ne soient en lieu très sûr, et qu'ils ne doivent défier les recherches ; mais s'il a été trahi! D'autre part, sortir à pareille heure, ayant sur lui le trésor, n'est-ce pas s'exposer à être assassiné par des gens qui, peut-être, ont imagine ce prétexte pour l'attirer dehors? Cependant, ce guet-apens étant prévu, en ayant soin de ne sortir qu'armé, on ne doit pas le tenir pour fort redoutable: et.au contraire, la perquition est une chance qu'on sera forcé de subir l'arme au bras, et sans pouvoir se défendre, triste et fâcheuse prévision ! D'ailleurs, en relisant la lettre, n'y tronve-t-on pas un grand caractère de vraisemblance, et est-il raisonnable de n'en pas tenir compte? Après tout, de quoi s agit-il ' de transporter chez une personne sûre le paquet d'où parait dépendre sa sûreté et l'avenir de son cher Cousmot, et de l'y laisser pendant vingt-quatre heures, et encore peut-on mettre à ce déplacement tant de secret, que celui-là même qui sera le sous-dépositaire ignorera la valeur et la nature do dépôt.
Le pour et le contre ainsi pesés, l'honnête Lambert se décide pour faction : faisant un paquet de quelque vieille défroqué militaire, souvenir de I Empire, qu'il avait conserw. il joint aux papiers de Cousinot un aigle, une cocarde u lore, une des proclamations jetées par Napoléon sur son passage lors du retour de 1 île d'Elbe, et preuant garde de
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n'être pas suivi, il se rend chez un ancien vélite retiré comme lui dans !e pays et auquel il était dans l'usage de faire part d'une petite portion de son superflu. Après avoir explique à cet homme qu'il craint de voir ces objets saisis dans une visite domiciliaire dont il est menacé, il les lui confie et n'a pas besoin de lui recommander la plus inviolable discrétion, après quoi il revient chez lui en toute hâte pour être la au moment de la venue des agens.
Mais ceux- ci ne vinrent pas, et le lendemain l'homme que précédemment Mme de Chabourot avait employé a surveiller Cousiaot lui rendait compte qu'une demi-heure après qu'il eut remis la lettre chez Lambert, caché dans le renfoncement d'une porte charretière, il avait vu furtivement celui-ci sortir de chez lui : la baronne n'avait pas besoin d'en savoir davantage. L'épreuve avait réussi et les papiers élaient au lieu qu'elle avait soupçonné.